La gorgone
Dans la langue des marins, si souvent grandiose , mais fréquemment méconnue parce qu'elle n'est pas comprise, il est un mot, entre autres, qui s'est ennobli et poéi\f)é au contact des rudes hôtes de l'Océan.
C'est le mot matelot, dont les acceptions dérivées sont tour- à-tour le témoignage de l'amitié, l'appel au dévoûment, la louange suprême, le synonyme de frère, le synonyme de liéros.
Parmi les gens de mer, par une touchante extension, le mot matelot signifie ami. Sous la misaine , aucun autre terme ne rend si bien l'idée d'une généreuse confraternité. Pour son matelot, on est toujours prêt à donner son quart de vin , sa bourse, son sac ou sa vie.
Dans un sens absolu, matelot veut dire encore : franc, honnête, dévoué.
Si l'on parle d'un officier et qu'on le qualifie de matelot , on fait son éloge le plus complet, on le proclame homme de coeur et marin habile.
Dire que Jean Bart, chef d'escadre, était un matelot, c'est résumer éloquemment l'histoire de ses manœuvres hardies et de ses faits d'armes incroyables.
Il est beau que le pauvre laboureur de la mer, n'ait pas d'expression plus forte pour peindre la loyauté, le courage, l'abnégation. N'a-t-il point fait ainsi naïvement et fidèlement son propre panégyrique? — A ceux qui ont quelque connaissance du cœur humain de répondre à cette question.
La froide tactique elle-même a consacré la métaphore de passavants. Techniquement, en escadre, un vaisseau est le matelot des deux vaisseaux qui le serrent de plus près, et réciproquement l'un d'eux sera son matelot d'avant, l'autre son matelot
d'arrière. Tout vaisseau doit défendre son matelot jusqu'à la dernière extrémité.
Les matelots d'avant et d'arrière d'un vaisseau amiral ne peuvent jamais amener pavillon ; il leur est prescrit de se laisser couler , brûler ou sauter plutôt que de se rendre ; leur perte totale est décrétée par l'ordonnance : ils lutteront sans merci pour protéger C amiral leur matelot.
La loi qui impose ainsi l'obligation sublime de vaincre ou mourir par dévoûment pour le vaisseau amiral, la loi qui commande l'héroïsme dans le style sec d'une consigne, fit bien d'emprunter au vocabulaire des vieux de la cale ce mot de matelot qu'il nous importait de définir et de commenter, avant de raconter: — Conjment Lebrave et Merlin, tous deux
matelots du port de Lorient, étaient matelots l'un de l'autre.
Ils étaient matelots, parce qu'un jour le sort les avait jetés sur le même navire, à bord de C Aigle-Noir, tous deux enfants, — Le premier âgé de onze ans, le second de quinze, — tous deux orphelins, tous deux en deuil, pauvres tous deux, tous deux cherchant un consolateur et un compagnon.
Ils pleuraient, ils se rapprochèrent, ils se consolèrent; ils s'étaient plu à première vue, déjà ils s'aimaient. Depuis ils partagèrent toujours la bonne et la mauvaise fortune, et leur amitié ne se démentit pas un seul instant.
Le brave, le plus jeune des deux, beau garçon, robuste, excellent marin, intrépide
gabier, dut à son courage le surnom qu'il portait et qui avait fait oublier son nom de famille.
Son matelot n'était pas moins digne d'un sobriquet flatteur , mais il y a à bord une sorte de menu cordage qu'on appelle mer- Un; or, Merlin était grand, maigre, sec, jaune et ridé, on lui conserva son nom patronymique.
Les deux marins ne comptaient pas le nombre de fois qu'ils s'étaient réciproquementsauvé la vie, tantôt au bout d'une vergue, tantôt à la bouche d'un canon, à l'abordage, à la mer, sur les pontons, pendant les horreurs du naufrage.
On leur ferait injure en disant : Ils n'avaient qu'une bourse; on dira simplement: Ils n'avaient qu'un cœur.
Après leur évasion des pontons anglais et leur naufrage sur la côte de Normandie, double épisode où on les verrait se dévouer l'un au salut et l'autre avec une magnanime réciprocité, ils se trouvèrent nus et mourant de faim , sur un banc de rochers qu'allait recouvrir la marée montante. Ils se serraient encore la main, ils se regardaient avec tendresse ; vaincus par la fatigue et le besoin, ils n'avaient plus la force de bouger.'
— Matelot , murmurait Lebrave d'un ton de doux reproche, je te disais bien de manger tout le biscuit, tu te sauverais à présent.
— Si j'avais su, répondit Merlin, j'aurais consenti pour être en état de l'emporter, mon pauvre matelot! J'ai eu tort
— la —
— Calme-toi, tu as bien fait, nous avions coutume de tout partager ensemble.
— Ce qui me calme, c'est que la même lame nous achèvera, et que là-haut, àbord du Bon-Dieu, nous serons toujours matelots. »
Ils se sourirent, ils n'avaient plus de voix ; la mer baignait déjà leurs pieds ensanglantés.
Des pêcheurs les sauvèrent.
Un mois après, ils étaient embarqués ensemble sur un corsaire de Saint-Malo ; mais ils eurent envie de revoir leur jfays ; et moins d'un an s'était écoulé quand ils rentrèrent, sac au dos, dans la ville de Lorient, avec deux ou trois mille francs de
parts de prises qu'il comptaient bien gaspiller ensemble avant de regagner le
large.
Ils s'installèrent donc à l'auberge du
Grand-lNavigaieur , chez la veuve Barbu-
chon, qui de^ tout temps avait été leur hôtesse. ^ 'X
L'hôtesse, hâtons nous de le dire, est aux marins ce que ia bourgeoise est aux soldats, ce que la mère est aux compagnons.
La bonne femme Barbuchon était une hôtesse modèle, les deux amis commencèrent par lui payer leurs vieilles dettes et entamèrent largement les parts de prises; — mais il n'y avait pas plus de huit jours qu'ils faisaient grande chère , à peine avaient-ils mangé un millier de francs, les
frais de voyage compris, quand tout-à-coup le joyeux Lebrave devint mélancoliq\ie, et ie sérieux Merlin plus sérieux que de coutume.
Ils se connaissaient trop pour pouvoir rien se cacher; ils s'aimaient trop pour vouloir se faire le moindre mystère. Après le couvre-feu, dès que leurs invités se furent retirés, ils rentrèrent dans leur chambre commune, réduit assez propre, pompeusement décoré du nom de salle de l'Empereur.
La mèreBarbuchon entendaitsansdoute par là que si l'empereur Napoléon venait loger chez elle , cette chambre serait son partage. Provisoirement elle y logea les deux opulents gabiers, qui dépensaient
impérialement le résultat de leurs courses. — A tout seigneur tout honneur !
Deux lits ornés de rideaux à carreaux rouges, un miroir accroché à la cheminée, un buste en plâtre du petit caporal, tenant lieu de pendule et flanqué d'une douzaine de verres , quelques images encadrées, une table de chêne, cinq ou six chaises et un chandelier de cuivre composaient Tameubiement.
Au lieu de se contenter d'un reste de chandelle, Lebrave en demanda une entière ; j\Ierlin commanda en môme temps d'apporter du vin et du tabac. Sans s'être concertés, et contrairement à leurs habitudes, les deux marins avaient évidemment une égale envie de prolonger la veillée.
Ils s'assirent l'un vis-à-vis de l'autre, allumèrent leurs pipes, se versèrent à boire, se regardèrent avec intérêt, et attendirent silencieusement que la servante les laissât seuls; mais à peine la porte était-elle refermée, qu'ils s'écrièrent à la fois :
— Qu'as-tu, matelot, qu'as-tu? Parle !
Merlin était l'aîné, il ne répondit pas. Lebrave était le plus jeune ; après un moment de silence :
— Matelot , dit-il, j'ai d'abord que tu as du cbagrin ; j'ai l'œil américain, j'ai relevé la chose sur ta face, et ça me chavire. Après, j'ai mes idées à moi, des idées! Mais tant que je ne saurai pas pourquoi tu as une mine de vent de bout, je n'aurai le cœur à rien de rien. Parle donc
matelot; le reste, c'est de la bêtisaille, voilà la pure vérité.
Merlin prit gravement la main de son ami, puis d'une voix lente :
— Non ! non ! dit-il ; ce n'est pas de la bêtisaille , je le vois bien. Si tu as l'œil américain , moi j'ai l'œil de ton matelot.
On t'a fait quelque chose ! Qui faut-il
que j'écliigne? quand ils seraient cinq
cent mille!... quand il serait commandant, commissaire ou amiral Voyons!
Lebrave sourit en secouant la tête.
— Des idées ! des idées !... reprit Merlin, des idées ! mais rapport à quoi?
— Tu es triste, matelot, voilà mon chagrin.
— Si nous naviguons comme ça, interrompit Merlin , nous ferons bien quatorze lieues en quinze jours. Veux- tu donc que
le commence ?
— Si ça te va, oui ; si ça ne te va pas, eh bien , je commencerai , murmura Lebrave.
— Dam ! répondit Merlin avec une répugnance marquée, je vas donc dire de quoi il tourne. . .
— En douceur , matelot , interrompit vivement Lebrave, ça te jugule de commencer ; tais-toi, voici mes idées !. . .
Merlin ne voulut pas être vaincu en générosité :
• — Attention! s'écria-t-il à pleins pou-
— aimons, j'y suis, et en trois paroles j'aurai fini!
Baissant alors la voix, il ajouta :
— Je suis amoureux ! voilà la bêtise !
Lebrave ne fit plus effort pour reprendre la parole , ouvrit de grands yeux , et prêta l'oreille non sans quelque inquiétude.
— J'ai largué la cliose en grand, poursuivit Merlin; je vas te la dire par la fin du fin. Gomment c' est-il venu? je n'en sais rien ; mais tu connais Mathurine, la fille à la mère Barbuchon, j'ai parlé ce matin à la bonne femme , qui n'a pas dit non , et si tu veux, je me marie avec sa fille.
Lebrave devint pâle. Merlin s'interrompit :
— Qu'as-tu ? voyons ! demauda-t-il
— Pden ! matelot, rien ! prends-la pour ta femme, et sois content, je n'en demande pas plus I
— Pourquoi es-tu blanc comme im linge ?
— Chacun son tour de parler , dit Lebrave ; tu as commencé, finis !
— Par obéissance , répliqua Merlin ; la mère Barbuchon a dit : oui, mais à condition que nous partagerons nos parts de prises , et qu'avec la moitié du restant je m'établirai ici ; sans renoncer à naviguer,
s'entend! Toi d'abord, matelot! Ma-
thurine après ! c'est connu !... Eh bien, ça me chavire de faire des parts entre toi et moi ; voilà donc par quelle raison je suis vent dessus, vent dedans.
— Matelot ! s'écria Lebrave en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa joue, ce n'est pas (*a non ! Pas de partages!... mais tout pour toi , et tout pour moi, comme avant!... Tu prends Mathurine et la case ! bon ! Nous faisons la noce!... bon!... Et après nous sommes matelots au large et matelots à terre î hein?..
Je serai chez moi quand je serai ici
Pour lors, suffit !...
Lebrave n'en put dire davantage, il pleurait.
Merlin le regardait en fronçant les sourcils, et cependant avec une bienveillance fraternelle, il lui tenait encore la main et disait à demi-voix :
— Matelot, matelot, mon frère, mon
vieux, tu pleures; qu'as-tu, matelot?
Quand nous étions mousses sur i' Aigle- Noir, voici de ça quatorze ans, tu pleurais de même, ta bonne femme de mère était
morte mais depuis ce temps-là, je t'ai
souvent vu rire, jamais pleurer! Nous
avons manqué de biscuit. . . tu ne pleurais pas!... Nous avons été prisonniers de l'Anglais, tu ne pleurais pas ! Nous avons
amené pavillon, tu as pâli comme tout-àriieure , matelot , mais tu n'as pas pleuré ! Matelot, mon matelot, ne pleure
plus ; j'aimerais mieux retourner aux pontons que de te voir pleurer comme ça
C'est à ton tour de parler matelot
dis-moi tes idées à présent.
Lebrave se leva , essuya ses yeux et répondit simplement :
— Je n*ai plus d'idées , matelot , c'est fini, je ne pleure plus !
Puis versant du vin :
— A ta santé ! ajouta-t-il, à la santé de Mathurine, ta future !
Mais Merlin se leva aussi et tendit le bras :
— Gomme il n'y a qu'un bon Dieu î s'écria-t-il , je ne boirai, ni ne mangerai avant de savoir pourquoi tu avais des idées et pourquoi tu pleurais !
Sans toucher au verre que Lebrave lui tendait, il se rassit, ralluma sa pipe, et ne dit plus rien.
Lebrave consterné le regardait ; il savait
Merlin incapable de trahir son serment , et cependant il n'aurait plus voulu parler.
Une demi-heure entière s'écoula dans l'attente et le silence ; plusieurs fois Lebrave fut sur le point de s'expliquer, plusieurs fois la voix lui manqua. Merlin l'observait tout en réfléchissant. Enfin un éclair brilla dans les yeux de ce dernier, puis un nuage passa sur son front, puis un sourire rida ses lèvres, et l'auréole du sacrifice illumina ses traits.
-— Assez causé ! s'écria-t-il brusquement, assez causé !
D'un bond il fut à la porte. Il sortit , laissant Lebrave dans l'étonnement le plus profond. Quand il rentra, il ramenait
avec lui la mère Barbuchon , violemment arrachée aux charmes du premier sommeil.
— jNotre hôtesse, dit-il aussitôt , vous savez de quoi je vous ai parlé ce matin...
— Mais je n'ai pas encore eu le temps de consulter Mathurine.
— L'ancienne, interrompit le marin , écoutez-moi jusqu'au bout. Je retire tout ce que j'ai dit, et d'un !
L'hôtesse parut désolée ; Lebrave tombait de surprise en surprise; >rierlin ajouta :
— En voici un autre qui aime votre lille, il est plus jeune que moi , c'est la perle des matelots , un cœur d'or. Je suis
laid, il est gentil; je m'appelle Merlin, on l'appelle Lebrave; il vaut quatre fois mieux que moi. Pour l'argent, celui qui aura Mathurine, c'est réglé , ramassera tout ce qui reste, deux pièces de mille francs ou approchant; l'autre aura sa chambre dans la case et sera parrain des
enfants. Et de deux!... voilà! Je puis
boire et manger, pas vrai, matelot?
Lebrave se jeta au cou de son ami en disant :
— Mathurine, ce matin, me promettait d'être ma femme si sa mère voulait; voilà mon secret, tu l'as deviné; mais vois-tu, matelot, c'est trop beau ce que tu fais...
Merlin lui ferma la bouche par un juron, et se tournant vers l'hôtesse :
— Mère Barbuchon, ne l'écoutez pas; vous lui donnerez votre fille... su£Gt!
Lebrave balbutia. Merlin lui tendit les bras, et tout fut dit; ils trinquèrent avec la respectable maîtresse du Grand-Navigateur.
Merlin dormit du sommeil du juste en rêvant au bonheur de son matelot ; Lebrave veilla longtemps, il le contemplait, il l'admirait avec une sorte de remords ; il oubliait la belle Mathurine pour ne songer qu'à son généreux ami, et l'on doit dire qu'il n'était pas du tout décidé à accepter la main de la jeune lille; mais le lendemain, en ouvrant les yeux, Merlin déclara qu'il n'avait jamais été si content de sa vie.
*~ Apparemment, dit-il à son matelot.
j'étais amoureux d'elle hier parce qu'elle t'aimait; maintenant sois tranquille, j'ai Tiré de bord, je l'aime parce qu'elle sera ta femme.
Les derniers scrupules de Lebrave s'évanouirent. Quant à Mathurine, elle se prononça catégoriquement en disant que, pour or ni pour argent, elle n'aurait voulu d'un vieux singe comme Merlin, et Merlin se mit à rire de bon cœur.
Les noces eurent lieu ; les parts de prises furent placées dans le commerce de la veuve Barbuchon. Cette époque fut celle de îa splendeur de l'auberge du Grand- Navigateur, où se réunissaient en foule tous les marins du port et de la rade.
Est-il nécessaire de dire que, peu de
temps après le mariage, les deux matelots se rembarquèrent ensemble ?
Quand ils revinrent à Lorient, Mathurine était mère ; Merlin fut parrain du fils de Lebrave, que l'on baptisa sous le nom de Pierre. Tout allait le mieux du monde. Mathurine aimait son mari avec passion ; elle était la meilleure , la plus belle et la plus sage des femmes maritimes du port ; son fils grandissait et s'annonçait comme un digne héritier de Lebrave. Lebrave était ravi; il fallait le voir entre son matelot et sa femme avec son fils sur les genoux ; sa bonne et loyale figure s'épanouissait et son cœur battait doucement. Merlin, toujours sérieux, jouissait du bonheur de son ami ; de temps en temps , il disait, en frottant l'une contre l'autre ses mains jaunes et raboteuses :
— Matelot ! matelot ! en avons-nous eu de la chance, tout de même, pour trouver une particulière pareille à ta Mathurine qui m'a fait un gros gas de filleul comme celui-ci !
L'enfant passait aussitôt sur les genoux de Merlin qui Faimait comme son propre lils, et la belle Mathurine riait sous cape en comparant son mari à l'autre matelot, dont les joues, de plus en plus ridées, ressemblaient à un rabat de parchemin.
— Qu'en ferons- nous? demandait le parrain du petit Pierre.
— Un matelot comme toi et moi , répondait Lebrave.
— Un officier, s'il vous plaît, reprenait Merlin.
— Un amiral, ajoutait Mathurine.
— En tous cas, faites-lui apprendre à lire , disait la mère Barbuchon, qui avait pris ses invalides dans la vaste cheminée de la cuisine, et laissait la direction générale du Grand-Navigateur à madame Lebrave, car Mathurine avait épousé le surnom de son mari.
La mort de la bonne femme Barbuchon apporta la douleur, mais non le trouble dans le paisible intérieur de nos marins. Si les absences des deux amis, qui continuaient le métier delà mer, laissaient souvent un vide au foyer domestique, du moins, dès le jour de l'arrivée, ils reprenaient la vie de terre, au point où elle s'était arrêtée le jour du départ; — c'est l'existence maritime. Mathurine, fille et
petite fille de marins, y était habituée et s'y résignait.
Nos braves gens étaient donc aussi heureux que possible dans leur condition; leur alFection mutuelle, leur confiance, leur dévoûment réciproque, faisaient leur bonheur qui dura près de dix années ; — c'est dire qu'il eut une fin.
Un jour Merlin arriva dans l'auberge avec quatre camarades qui portaient un cadre ; Merlin était plus pâle que de coutume , de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Lebrave, chef de la grande hune à bord de la Vigilante, commandée par le capitaine de frégate Dubreuil, venait de tomber de la grand'vergue sur le pont. Le
froid était vif et les cordages gelés; l'officier de service, nommé M. Liart, jeune homme imprudent sans doute, ne songea point au danger qu'il y avait à faire courir les gens dans la mâture par un temps pareil. Il s'impatienta de leur lenteur à serrer les voiles et adressa de vertes remontrances aux gabiers. Lebrave, piqué au vif, veut donner l'exemple de l'agilité; il quitte sa hune, s'élance sur la vergue, glisse, se rattrape à une corde; mais la corde est couverte de yerglas, il pousse un cri.
On le releva mortellement blessé.
Le docteur l'ayant condamné, Lebrave demanda pour faveur suprême d'être ramené chez lui par son matelot MerHn, afin de mourir au milieu de ceux qui avaient tout son amour.
On n'essayera point de peindre la poignante douleur de Mathurine ni le désespoir du vieux Merlin ; — celui-ci, qui était homme et qui ne pleurait jamais, sanglotant et pleurant comme un enfant; — celle-là, qui était femme et s'attendrissait aisément jusqu'aux larmes, les yeux secs, pâle, glacée, serrant convulsivement contre son cœur Petit-Pierre , son fils, alors âgé de neuf à dix ans; elle n'avait la force ni de parler ni même de prier; elle tremblait : le vent de la mort passait sur ses traits. Il fallut la soutenir et la faire asseoir, pour qu'elle ne tombât point sans mouvement à côté du cadre fatal.
Le petit Pierre, tout jeune qu'il était, ne comprenait que trop la scène lugubre qui plongeait sa famille dans la désolation; il pleurait aussi, il pleurait à chaudes lar-
mes. Mais à son âge la douleur ne peut jamais être assez sérieuse pour absorber complètement les facultés des sens ; il n'était pas abattu comme sa mère et son parrain, au point de ne rien entendre de ce qui se disait autour de lui; et il entendit les matelots porteurs du cadre qui prononçaient confusément ces mots :
— Brigand de M. Liart, il l'a tué ! scélérat de Liart ! assassin !
Le nom de Liart se grava dans la mémoire de Pierre, comme un nom maudit, comme le nom du meurtrier de son père.
Lebrave était calme, il cherchait avec
sérénité les regards de Merlin et de Mathu-
rine, il essaya de les nommer; Merlin I. 3
prêta l'oreille; Mathurine fixa sur lui ses yeux brûlants :
— Matelot, murmura le mourant, tu l'épouseras... je le veux... c'est ta femme... c'est ton fils. . . Adieu !
— Je le promets, murmura Merlin désespéré.
Une demi-heure après, Lebrave mourait en bon matelot et en bon chrétien.
niftltre Itlerliii.
Une dizaine d'années après la mort de Lebrave, une hôtesse des marins, appuyée au bras d'un jeune et beau garçon qui portait une veste d'ouvrier, s'arrêtait au pied de la tour des signaux d\\ port de Lorient.
- ÛO -
— Pierre, mon fils, dit-elle, vois-tu la corvette? moi, j'ai des larmes plein les yeux, je n'y vois rien,
— Mère, répondit îe jeune ouvrier, je vois une voile dans les passes, et tout le monde autour de nous dit que c'est la Claire*
— Mon Dieu ! mon Dieu ! reprit la bonne femme en se signant, fais que mon pauvre Merlin débarque à terre sans malheur !
Le fils de Lebrave s'associa mentalement à ce vœu parti du cœur de sa mère, mais lui aussi ressentait une vague inquiétiide, — ce n'était pas sans motifs.
Le commandant de la Claire était M. Liart des Ardannes, le même officier
qui faisait serrer les voiles de la Vigilante, lorsque le chef de la grande hune tomba sur le pont et se tua.
Conforu^iémenl aux volontés dernières du gabier, son matelot et sa femme s'étaient mariés peu de mois après sa mort. Les deux époux confondirent ensemble leurs regrets ; Mathurine ne prit jamais le nom de son second mari ; et même il arriva qu'à terre Merlin n'était guère désigné autrement que sous celui de C homme à la mère Lebrave. , .x
Le souvenir de Lebrave était pour eux un culte de tous les jours, de toutes les heures ; Merlin se consacrait à Mathurine, non parce qu'elle était sa femme, non parce qu'un jour il l'avait aimée, mais parce qu'elle était la veuve de son mate-
lot. Mathurine, qui Uoiivait autrefois Merlin si déplaisant à Toir , l'aimait de toute la fraternelle amitié que Lebrave avait eue pour lui. A chaque instant les goûts et les opinions de Lebrave étaient invoqués par l'un ou l'autre des époux comme Vuttima ratio, après laquelle il n'y avait plus de désaccord possible. Toute discussion, toute hésitation cessait dès que l'un d'eux disait : — Lebrave pensait de même.
Or, Merlin étant devenu maître de mamœuvre, son tour d'embarquement le porta sur la Claire {\\x on armait à Lorient ; le commerce de l'hôtesse allait fort mal, il n'y avait presque plus de marins à terre, plus de navires en rade, et malgré son âge avancé, Merlin sentait le besoin de naviguer. Mathurine n'objecta rien; on s'était
fort endetté pour donner de l'éducation ù Pierre et lui faire faire son apprentissage ; les appointements du maître d'équipage devaient servir à remplir bien des engagements; on apprit tout-à-coup que le capitaine de la corvette serait M. Liart des Ardannes.
Un marin qui entrait dans la salle venait de dire qu'on l'attendait de Paris, pour prendre le commandement.
Pierre tressaillit.
— Parrain, dit-il, débarquez î débarquez tout de suite, et ne naviguez pas avec celui-là !
— Silence ! répondit le maître, ta mère ne sait rien.
— Itk —
— Mais vous savez, yolis ! C'est par sa faute que...
— Silence !
Mathurine n'apprit qu'une chose, c'est que monsieur Liart des Ardannes passait pour le plus sévère et le plus dur des capitaines de la marine ; elle aussi , peu de jours après, voulut détourner son mari de faire campagne à bord de la Claire.
— Lebrave, répondit Merlin, Lebrave, s'il avait dû seulement un sou à n'importe qui, n'aurait pas voulu manquer une occasion de s'acquitter. C'était un honnête matelot ! 11 serait parti avec n'importe quel commandant. J'ai promis ma délègue (1)
(1) Délègue, S) nonyme populaire de délégation, retenue faite sur les appoinleuiciUs d'un mariu en faveur de ses parents ou de ses créwiciers.
au maître d'école de Pierre; faut tenir sa parole, comme disait Lebrave.
— C'est vrai, c'est bien vrai, répondit Mathurine, il avait coutume de parler de même.
Merlin partit.
Il embarquait sur la corvette, par devoir, malgré sa femme et son lilleul, mais avec une profonde répugnance ; il ne pouvait oublier que la maladroite colère du capitaine Liart avait causé la mort de son cher matelot ; cependant il servait exemplairement.
Grave, silencieux, actif, excellent marin, il s'attira par ses qualités solides l'estime et la vénération des matelots, des autres
maîtres et des officiers eux-mêmes. Le commandant seul semblait méconnaître sa valeur et l'insultait assez fréquemment en présence de l'équipage. Merlin, impassible, son sifflet à la main, ne tenait aucun compte des injures, il restait prêt à faire exécuter les ordres.
— Je comptais bien avoir de la misère ici, pensait-il, mais c'est pour la veuve et le fds de mon matelot. Sois calme, Merlin, achève de gagner ta retraite, ça passera !
Merlin, autant qu'il dépendait de lui, ne faisait point peser sur les sulbaternes le poids des vexations du commandant, homme intraitable, qui régnait à son bord par l'emploi des plus odieux moyens : — l'espi nnage et la terreur. Merlin obéissait à la lettre, avec zèle, c'était son habitude.
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mais aussi avec indulgence ; les matelots étaient ses enfants. La popularité naquit de l'affection; les gens de l'équipage ne juraient plus que par lui. Liart entendait sans cesse citer le nom et l'autorité de maître Merlin, il lui en fit un crime, et le malmena plus brutalement que jamais. Plusieurs fois il le frappa ; Merlin courbait le dos et dévorait sa honte. Les matelots, irrités, ressentaient l'outrage plus vivement que leur vieux maître; le vieux maître les apaisait.
La campagne de la Clause dura trois ans, Mathurine et Pierre reçurent plusieurs lettres, Merlin ne s'y plaignait pas du régime du bord , mais l'hôtesse savait bien que tel avait toujours été l'usage de son premier mari, et que Merlin n'aurait garde de faire autrement; d'un autre côté, des
récits effrayants se répandaient tous les jours.
— Mon fils m'a écrit, disait quelque voisine ; leur commandant , ma chère, c'est pis qu'un tigre, tous les jours des coups de corde, tous les jours des conseils de justice ! Jésus, Seigneur !
— Avez-vous reçu des nouvelles ? demandait une autre ; il paraît que ce Liart est un possédé qui fait de la misère à ses matelots, à ses maîtres, à ses officiers; on n'a idée de rien de pareil.
Mathurine pleurait et priait ; Pierre se rappelait en frémissant que Liart avait été cause de la mort de son père.
Aussi au pied de la tour, pendant que la
corvette s'avançait à pleines voiles vers le mouillage, il n'eut pas la force de rassurer la pauvre hôtesse, dont les pressentiments ne répondaient que trop à ses propres inquiétudes. Plus le navire se rapprochait, plus Pierre était triste; il tremblait pour maître Merlin, son parrain, le mari de sa mère, le matelot de Lebrave.
Et cependant les gens du pajs se disaient d'un ton indifférent :
— Voici la bonne femme Lebrave et son fils qui sont bien contents, maître Merlin est maître d'équipage à bord, et après la remise au port, apparemment qu'il prendra sa retraite.
Deux heures s'écoulèrent dans l'attente; la Claire mouilla. Un canot toucha la terre;
Mathurine et Pierre coururent à sa rencontre, mais le commandant Liart en sortit, et d'un geste impérieux il ordonna aux canotiers de s'éloigner hors de portée de voix ; puis il se rendit à la préfecture maritime.
Les marins de l'embarcation semblaient insensibles au bonheur de revoir la France après trois ans de campagne ; mornes et silencieux, ils se conformaient à la consigne de ne répondre à aucune question.
Des bateliers les interrogèrent.
— Nous avons défense de parler, dit laconiquement la patron du canot.
— Il y a certainement eu quelque malheur à votre bord?. . .
Les canotiers baissèrent la tête, mais nul n'ajouta un mot.
Cette retenue de mauvais augure jeta la consternation parmi les amis des gens de l'équipage et parmi leurs parents, accourus en foule sur le quai. Les plus terribles suppositions succédèrent ; Matliurine et son fils n'y purent tenir : ils louèrent un bateau et y prirent place avec quelques autres personnes qui partageaient leurs craintes. On poussa, on longea le canot du commandant. Nouvelles questions aux rameurs; nouveau silence de leur part.
Le patron et les canotiers connaissaient tous l'hôtesse du Grand-Navigateur; elle les salua de la main, ils lui rendirent son salut, mais détournèrent la tête et chuchotèrent entre eux avec une affectation marquée. Pierre comprit qu'il était arrivé malheur à son parrain. Il devint pâle, ses
sourcils se froncèrent; la figure du jeune ouvrier prit un caractère d'énergie farouche, et cependant avec une tendre sollicitude il faisait asseoir sa pauvre mère sur le banc. Malhurine récitait tout bas une prière pour maître Merlin,
Quand on fut près du navire, plusieurs des femmes réunies dans la barque reconnurent à bord un frère, un mari, un fiancé. On échangeait des signes, on agitait des mouchoirs. Pierre et Mathurine regardaient aussi ; Merlin ne parut pas. On voulut accoster. Le factionnaire posié au sommet de l'échelle cria : — Au large !
On resta sur les avirons, à quelque distance du bord; Mathurine se prit à pleurer, Pierre lui essuyait les yeux, mais n'o-
sait murmurer le mot espérance; la plus violente colère se lisait sur ses traits. Les autres passagers de la barque causaient gaîment entre eux, et disaient :
— Le voilà ! voilà mon fils ! voilà mon frère! regardez !... Encore quelques jours, et il se moquera pas mal de ce scélérat de Liart !
Toutes les fois que le nom de Liart était prononcé, Pierre frémissait, ses cheveux se hérissaient sur son front. Il devint plus pâle encore, lorsque tout-à-coup une voix dit :
— Voilà Liart qui revient dans son canot!
Lecanotducommandantde/^ CAaire re- I. h
venait en effet, il passa très-près du bateau, les marins qui s'y trouvaient portèrent la main à leurs bonnets de fatigue. Mais M. Liart des Ardannes ne daigna pas rendre le salut; seulement son regard s'arrêta pendant un instant infiniment court sur les gens de la barque.
Pierre eut ainsi le temps de voir face à face l'homme auquel il avait voué, depuis son plus jeune âge , une haine irréfléchie, — haine qui prenait à présent des proportions nouvelles et qui devait grandir encore.
— A terré ! pas vrai, madame Lebrave ? demanda le patron du bateau.
L'hôtesse, plongée dans la douleur, ne répondit pas.
— Oui, d terre ! répétorent plusieurs voix.
Le batelier se dirigea vers le rivage ; mais un spectacle inusité ayant attiré l'attention générale, on'S'arréta de nouveau.
Une grosse chaloupe du port, contenant un peloton de gendarmes maritimes, se rendait à bord de la Claire,
— xMon Dieu, ayez pitié de nous î murmura Mathurine.
La douleur de la pauvre femme, la pâleur mortelle de son fds frappèrent alors les passagers jusque-là tout entiers à d'autres émotions.
— Mais, qu'avez-vous donc, madtme Lebrave? demandèrent-ils.
— Vous avez vu de loin vos parents et et vos amis, répondit Pierre ; nous n'avons pas aperçu maître Merlin.
— Eh bien ! y a-t-il de quoi tant s'inquiéter? Maître M'eHin était de quart au pied du grand mât, ou en bas dans le poste des maîtres ; il n'aura pas su que Yous étiez ici. Pensez vous donc qu'un vieux serviteur comme lui risque d'être emmené à terre parles gendarmes? Tranquillisez-vous, mère Lebrave, allez! votre homme est plus calme que vous à l'heure qu'il est.
Les bonnes gens parlaient encore lorsque la chaloupe accosta.
Deux minutes après, trois prisonniers y furent descendus, — l'un deux était maître Merlin.
Mathurine poussa un grand cri, et tomba sans connaissance; Pierre ressentit une commotion étrange; son sang reflua de son cœur à ses tempes , et puis de ses tempes à son cœur, mais cela ne dura qu'une seconde. Il avait une main passée autour du cou de sa mère; de l'autre, il faisait des signes de pieux dévoûment à son parrain, que les gendarmes entouraient.
Les passagers puisaient de l'eau à la mer pour humecter le front de la malheureuse hôtesse; ils oubliaient leurs amis et leurs parents que venait de ramener la Claire, pour prodiguer leurs soins à Mathurine et à son fils.
— Ah ! mon Dieu ! murmura le vieux Merlin qui les reconnut, pourquoi ne suisje pas mort?
— Patience, bonhomme, dit un des gendarmes , puisque vous n'en demandez pas plus, votre affaire sera bientôt faite.
En rade de Valparaiso , après un an et demi de tortures, maître Merlin, assis au pied du grand mât, avait une seule fois donné un libre cours à ses plaintes.
C'était le soir, il ne yoyait autour de lui que de fidèles couipagnons, il avait le cœur plein, sa douleur déborda :
- — Et que diriez- vous , murmura-t-il , si vous saviez que c'est lui, lui Liart, qui a tué mon matelot , Lebrave , un homme qui valait cent fois ce que je vaux!
Alors il raconta la mort du jeune gabier de la Vigilante,
— Et maintenant, ajouta-t-il, c'est à mon tour ; Liart me tuera comme il a tué mon matelot.
Le TÎeux marin se tut, les gens de quart se dispersèrent ; le domestique nègre du commandant, un certain Cybélus, avait entendu ces propos et les rapporta textuellement à son maître.
Si le capitaine Liart ne se souvenait guère des rapports qui existaient , à bord de la Vigilante entre Lebrave et Merlin ; il n'avait pas oublié de même, que le commandant Dubreuil lui adressa, au sujet de la mort du gabier, la plus sévère remontrance qu'il eût reçue de sa vie. Il savait que tel était l'objet d'une mauvaise note 'insérée dans son dossier au ministère de la marine. Son ressentiment envers Merlin s'accrut
en raison de la confraternité du maître avec l'infortuné chef de hune, il n'attendit pas longtemps l'occasion de lui en faire sentir tout le poids.
Le lendemain, on appareillait de Valparaiso pour revenir en France.
Merlin était à son poste, le sifflet à la main; l'ofEcier de manœuvre commandait; le maître répétait les ordres et s'y conformait ponctuellement. Par malheur un cordage neuf s'entortilla dans une poulie , et fit ce qu'on appelle une coque, en termes techniques. Il fallait suspendre pour un instant l'exécution d'un mouvement de voiles. Merlin donna le coup de sifflet qui se traduit littéralement : Tiens bon, et qui signifie de ne pas continuer l'opération commencée.
Liart ne s'était pas aperçu ou n'avait pas voulu s'apercevoir du petit accident qui empêchait de brasser une des vergues de perroquet.
— Que signifie cela ? s'écria-t-il, qui s'avise de faire tenir bon?
Merlin indiqua du geste la coque, à cause de laquelle il eût été nécessaire de brasser justement en sens contraire pendant une seconde ; mais Liart s'emporte, s'élance sur le maître, et lui ordonne d'un geste et d'un ton menaçant de faire brasser.
— La vergue de perroquet cassera, répond Merlin.
— Brassez, commande Liart en prenant le maître au collet.
Le vieux serviteur resta impassible , et cependant on l'outrageait , à son poste de manœuvre, au pied du grand mât, sous les yeux de son équipage.
— Mathurine, Petit-Pierre, mes enfants, pensait-il, c'est pour vous que je soufFre; pour la veuve, pour le fils de mon matelot!
En même temps, il donna le coup de sifflet.
Les marins de la Claire obéissent avec un malin plaisir, la vergue craque, se rompt, et un murmure de satisfaction se fait entendre dans les rangs.
Liart bondit de colère, lâche le collet du maître, et puis ne sachant sur qui décharger son humeur, il le frappe au visage.
Merlin courba la têle en tremblant, ses mains se crispèrent ; mais il se contint, et redressant son front radieux, il leva les yeux au ciel, où maintenant naviguait son matelot.
Liart l'observait ; Liart comprit tout.
On se demande par quel infernal pouvoir une nature perverse peut deviner les sentiments généreux, quand les pensées des méchants sont lettres closes pour les cœurs élevés.
— Ah ! s'écria Liart, mettant enfin le doigt sur la plaie , c'est donc ainsi que tu prétends venger Lebrave, ton matelot!
Il n'avait pas fini de parier que Merlin était un autre homme.
— bli —
D'un mouvement énergique, le vieux maître se dégage tout-à-coup. A son tour il court sur Liart :
— Tu parles de Lebrave que tu as tué, hurîa-t-il d'une voix terrible.
11 leva la main sur le commandant, il le frappa violemment au milieu de la figure ; si quelques hommes ne se fussent interposés, il l'aurait probablement foulé aux pieds, il l'aurait immolé à son juste ressentiment.
Deux matelots dévoués au maître se jetèrent alors sur Liart, qui se trouva de nouveau en danger de mort, mais les officiers accoururent.
Les trois coupables furent mis aux fers dans la cale.
Maintenant on les conduisait en prison pour les faire comparaître ensuite par-de- Tant le conseil de guerre maritime ; il était hors de doute qu'ils seraient condamnés i\ être fusillés.
Ce fut bientôt la nouvelle de la ville.
L'on ajoutait que tous les officiers du bord avaient intercédé en faveur de Merlin, et que deux d'entre eux l'ayant fait trop vivement, le commandant les avait démontés de leurs fonctions, en se réservant de les traduire devant un conseil d'enquête. '
Le soir de l'arrivée de la Claire, Matluirine n'ignorait plus rien; elle avait peu d'espérance, mais on lui conseillait d'essaver de Qéchir Liart ; elle était bien réso-
lue à faire les derniers efforts et retrouvait du courage, parce qu'elle avait un devoir à remplir.
Pierre faisait mal à voir. Ce jeune garçon, naguère vif, alerte et gai , maintenant morne et sombre, gardait un silence obstiné ; il tremblait de rage, on voyait qu'il n'aspirait qu'à la vengeance . Sa mère, qui avait un si grand besoin d'être consolée , tentait de l'apaiser; mais lui n'entendait plus sa voix douce et tendre, il levait sur elle des regards secs , égarés , effrayants. On eût vainement cherché dans ses yeux la trace d'une larme.
Dès la pointe du jour, Mathurine sortit; on disait que le conseil de guerre s'assemblerait le lendemain; elle passa cinq heures entières, immobile et plus froide
que la pierre sur laquelle elle était assise, à attendre que le commandant Liart descendit à terre.
Elle le vit débarquer, se leva et le suivit; — il entra dans l'un des premiers hôtels de la ville, elle entra.
A peine était-il dans sa chambre , que l'hôtesse éplorée vint se jeter à ses pieds.
— Grâce î grâce ! commandant , disaitelle, grâce pour Merlin; je suis la veuve de Lebrave !
Liart des Ardannes se jeta sur la sonnette.
— Gar(;on! reconduisez cette femme...
Je n'y suis pour personne.
— Pitié ! pitié ! pour mon mari I pour mon fils ! Commandant , sauvez-le. . . . Au nom du bon Dieu!., c'est un si honnête homme; grâce!..
— Je n'y puis rien, ma chère amie, dit froidement Liart; mon rapport est déposé; laissez-moi tranquille! Allons donc, garçon ! s '
Mathurine s'assit à la porte de l'hôtel ; Liart, en grande tenue, sortit bientôt ; elle recommença de le supplier à genoux ; elle intercédait de la voix la plus humble, sa détresse la rendait éloquente ; la foule s'attroupait ; le commandant, irrité, repoussa la malheureuse, rentra dans l'hôtel , et fit prévenir la police de ce qui se passait. Mathurine fut emmenée de force.
— Mais au moins, disait-elle en sanglo-
tant, laissez-moi revoir mon pauvre mari.
Le lendemain, elle obtint cette triste faveur; suivie de son fils, elle se rendit à la prison.
En les voyant, le vieux maître se leva, courut à eux, les embrassa paternellement et les fit asseoir à ses côtés.
Lorsqu'il était encore jeune, Merlin méritait à bon droit d'être cité pour sa laideur ; des cheveux courts et roux encadraient disgracieusement sa figure rechignée, au teint jaune, couturée de cicatrices et bourgeonnée, par plaques; il fronçait habituellement d'épais sourcils d'un blond pale qui ne s'harmoniaient point avec des yeux d'un bleu très-foncé ; ses rides précoces, sa maigreur, son rire forcé, ses gestes rares, mais brusques, tout, I. 5
jusqu'à sa haute taille malséante au costume de matelot, contribuait à lui donner l'aspect le plus farouche. — L'âge l'avait singulièrement changé. Ses cheyeux, ses sourcils et sa barbe devenus blancs comme la neige , tranchaient vigoureusement sur son teint uniformément bronzé : les lis^nes de ses traits qu'on ne remarquait point autrefois étaient pures et avaient une certaine noblesse ; ses yeux vifs , trop saillants sous ses sourcils blonds, s'étaient un peu enfoncés et brillaient avec quelque douceur ; le temps avait nivelé les angles les plus saillants et les plus durs, les rides et la maigreur n'étaient plus disparates; enfin la haute taille, maintenant légèrement voûtée, convenait bien à un maître d'équipage. Tel était donc maître Merlin, qu'on aurait pu, sans trop d'exagération , appeler un beau vieillard.
Il prit les mains de sa femme et de son filleii!, et les pressant entre ses mains :
— Enfants, dit-il avec sérénité, j'étais bien triste, il y a quatre ou cinq mois, en pensant à \ous : — Ils n'auront plus ma délègue, ils n'auront pas ma retraite, je ne serai plus là pour veiller sur eux, et le jour de ma mort ils auront tant de peine, et après! mon Dieu I.* C'était là mon chagrin, étant aux fers dans la cale de la Claire; mais je m'endormis, et je vis les matelots qui me fusillaient en pleurant, et Lebrave, qui descendait du ciel, me prenait la main et me balait à lui : — » Courage, Merlin, courage, matelot, criaitil; sois tranquille... il y a un bon Dieu!» j> — Mais ta femme et ton fils? » que je disais toujours en rêvant. — ■ Il s'est mis à rire douceaient, Mathurine, et voilà que
j'étais entre vous deux montant par une longue échelle de haubans jusqu'à la porte du paradis; puis la porte s'est ouverte : c'était beau! Et je tenais mon matelot d'une main, et toi de l'autre... Puis je me suis réveillé. — Depuis ce jour-là, j'ai refait ce rêve trois et quatre fois; je n'avais plus de regret... Ne pleure pas, mon fils; te voilà un homme, tu travailleras , et un jour tu viendras là-haut avec noiis. Ceux de l'équipage disaient : « — Voyez maître Merlin, il est calme, il console les deux autres... » Pauvres braves, c'est à cause de moi qu'on les fusille ! ]\îais je leur disais , moi : « — Courage, mes fils; j'ai mon matelot au ciel; il vous fera place, ne vous chagrinez pas trop. » — « Maître , nous n'avons ni père, ni mërCj ni frère, ni sœur ; mais vous , vous avez une femme, et un enfant qui est presque voîre fils!.,»
•— Ce sont deux bons garçons. Après ma / mort, Pierre, tu feras dire autant de messes pour eux que pour moi.
Mathurine et Pierre écoutaient le candide vieillard sans avoir la force de lui répondre ; ils baisaient ses mains et ses cheveux blancs, et chaque fois que leurs regards rencontraient ses regards, ils se sentaient défaiUir.
Merlin leur prêchait la résignation et la force ; il ne maudissait personne , il ne nomma même point le commandant Liart; mais Pierre n'oubliait pas que cet officier était cause de tous les malheurs de sa famille.
L.'hôtesse et son lils allèrent demander grâce aux juges, au major général, au pré-
fet maritime; ils firent faire une pétition au roi, ils rencontrèrent de la bienveillance et de la sympathie chez bien des chefs, ils conçurent plusieurs fois Tespérance que Merlin serait sauvé. Malheureusement l'accusation de Liart était accablante, les témoignages des officiers et des matelots d'une précision qui ne permettait pas d'acquitter les accusés ; le ministre fit annoncer que le pourvoi en grâce était rejeté, attendu la nécessité de faire respecter la discipline par un exemple mémorable ; l'heure du supplice sonna pour Merlin.
Le vieux maître se rendit d'un pas ferme à la chaloupe qui devait le conduire en rade ; d'un pas ferme il passa de la chaloupe sur le ponton destiné a servir de théâtre de l'exécution, il exhortait ses
deux camarades à mourir avec fermeté.
H vit Pierre dans un bateau , et lui dit adieu de la main.
Puis une détonation se fit entendre ♦ trois corps tombèrent à la mer, les marins qui avaient tiré, pleuraient.
Pierre ne pleura point.
Quand il rentra dans la salle de l'auberge, il trouva sa mère expirante; une heure après, il lui fermait les yeux.
Le soir même, M. Liart des Ardannes, capitaine de frégate, commandant de la corvette da Claire , partit en poste pour Paris. t^JjjoT
A quelques jours de là, Pierre, en ces-
tume de voyage, entra au cimetière de Lorient et s'agenouilla sur une tombe où se lisaient les noms de Lebrave, de Merlin et de Mathurine.
Leurs corps étaient réunis dans la même terre, leurs âmeg étaient sans doute réunies dans le même ciel.
Le fils de l'hôtesse pria longtemps, mais il n'osa point achever l'Oraison Dominicale, et ses lèvres ne prononcèrent pas ces sublimes paroles d'oubli : « — Pardonneznous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés! »
Toutefois il n'osa pas non plus proférer une menace dans l'enceinte du saint lieu; mais quand il fut sur la grande route, il
dit enfin d'une voix sourde : < Je les vengerai!... »
Le sac au dos et un bâton blanc à la main, il se dirigeait sur le port de Brest.