PREMIÈRE PARTIE
L'S&écla.
Dix heures du matin avaient sonné à l'horloge du port ; dix heures avaient été piquées à bord de tous les navires de la rade, un tourbillon d'épaisse fumée s'éle-
Yait en colonne au-dessus du gros tuyau de J'Hécla, et cependant on n'achevait pas de lever l'ancre, on laissait perdre la vapeur, on attendait, car le commandant était encore à terre.
Il y a quelques années , le bâtiment chargé de la correspondance d'Afrique appareillait de Toulon pour Alger , tous les dimanches à dix heures précises. Depuis, ce service a été modifié sous plusieurs rapports, mais il doit suflire de rappeler ici comment les choses étaient ordonnées, lorsque revint le tour du vapeur de 160 chevaux l'IIécla, commandé par le capitaine Durocher, lieutenant de vaisseau.
Les passagers s'impatientaient ; les oiliciers du bord se promenaient sur le pont avec insouciance; Nestor Laviolais, second
du Bâtiment, s'occupait activement des préparatifs de départ.
Du dehors, on voyait quelques hommes suspendus au gréement ; les uns emmaillotaient les mâts dans de grosses pièces de toiles appelées masques, afin de les garantir du contact de la fumée ; d'autres au contraire, enlevaient aux voiles les blancs étuis dont on les recouvre au mouillasse pour dissimuler leur teinte charbonneuse. Les canots étaient hissés à bord, les chauffeurs continuaient de chauffer, et la vapeur qui s'échappait en tonnant, se condensait dans l'air pour retomber en pluie menue sur le pont du navire. On fit l'appel général ; on donna connaissance aux soldats passagers des consignes du bord ; on les distribua en escouades pour les repas. Les effets et les cohs furent emmaga-
sinés dans la cale ; les cordes mises en ordre, la chaîne nettoyée et jetée dans son puits : — c'est-à-dire que Nestor Laviolais en sa qualité de lieutenant chargé du détail, utilisa de son mieux les instants qu'on perdait. Mais, à la fin, il fut obligé d'imiter ses camarades, qui commençaient à se demander pourquoi le capitaine Duroclier, si exact d'ordinaire, ne reparaissait point? C'était au moins singulier. Le commandant n'avait quitté le bord qu'à neuf heures et demie pour aller prendre les derniers ordres du préfet maritime; il avait dit en partant qu'il allait revenir ; il avait ajouté de chauffer fei^me ; quelle pouvait être la cause de son retard ?
Onze heures sonnèrent ; l'étonnement redoubla.
Débarrassé des soins matériels du service.
Nestor se fit présenter la liste des passagers de l'arrièie ; mais on ne peut aflirmer qu'il la lut jusqu'au bout, car il y trouva les noms de M. d'Héricourt, riche capitaliste parisien, de sa femme et de sa fille, mademoiselle Suzanne , jeune personne qu'il avait déjà remarquée une heure auparavant.
Les devoirs de second, si compliqués qu'ils soient, n'empêchent pas de jeter un regard sur un visage frais e! gracieux: les ordonnances de la marine n'en font pas un crime, même lorsqu'on est en appareillage; et, d'ailleurs, deux grands y(3nx noirs fendus en amande, des sourcjls p rurs et bien arqués , des lèvres roses, un teint "velouté, un front blanc comme un lis, le tout encadré dans des bandeaux d'un brun chatoyant, plus une taille élancée.
une élégante toilette de voyage , une distinction pleine de simplicité, et enfin des pieds et des mains aristocratiques, seraient certainement des circonstances atténuantes pour un jeune enseigne de vaisseau.
Une piquante brunette provençale, qui portait le joli nom de Paoletta, chiffonnait son tablier à quelques pas derrière madame d'Héricourt, dont elle était, depuis peu de jours, la femme de chambre. Nestor Laviolais n'avait pas plus de vingt-cinq ans. A cet âge, on a beau être un modèle de sagesse, de beaux yeux pétillants, un minois déluré, un mutin sourire de soubrette ne passent jamais inaperçus. Paoletta fut donc aussi remarquée , malgré la p).'és'Bnce de Suzanne, dont la beauté délicate ne pouvait éclipser entièrement les charmes fort séduisants, sans contredit, de sa compagne de voyage.
Ce ne furent cependa-^^ ^^ l^g attraits des deux jer^nes filV.;,s, ni l'opulent négligé de madar^if. d'rféricourt, surchargé de bijoux r^squ'ù l'excès, ni la tenue simple et ^^'"jfle de M. d'Héricourt, qui captivèrent tout-à-coup l'oiTicier en second de CHécUt^ <et qui lui lirent abandonner l'étude de la liste des passagers, avec un empressement fort rare de sa part.
Nestor avait un extérieur îroid et calme ; il était calme et froid, du moins dauo les circonstances ordinaires de la vie. Il ne s'échauiïait que très-difficilement, il ne .:>'-cmportait jamais. D'une stature un peu au dessous de la moyenne et d'une apparence frêle, il jouissait néanmoins d'une complexion robuste. Sans ôlre désagréable, sa iiguren'était point de cellesqui plaisent €t attirent. Ses sourciisse rejoignaient sous
un front extrêmement bombé : ses yeux profondément enfoncés sous des arcades osseuses révélaient l'intelligence. Néanmoins, rien ne frappait en lui au premier abord, si ce n'est son extrême froideur. Ses manières, polies, étaient celles d'un homme qui n'a pas fréquenté le monde et se défie de Ibi-même. Toutefois , il était plutôt réservé qui timide.
Parmi ses collègues, il passait pour instruit, capable et bon marin; parmi ses chefî, pour un serviteur zélé; parmi ses subalternes, pour un officier sévère. N'ayant ni fortune, ni protection, il ne comptait pas sur son mérite personnel pour avancer, mais bien sur sa carrière pour vivre honorablement. 11 aimait d'ailleurs sa profession qu'il avait embrassée par goût et
sans se la figurer autre qu'elle ne l'est en elFet.
Sous ce dernier rapport , Nestor était une exception, car les jeunes gens qui se destinent à la marine s'en font généralement un tableau très-différent de la réalité. Mais il était fils, petit-fils et neveu d' officiers de marine, retraités presque tous avec le grade de lieutenant de vaisseau, qui correspond à celui de capitaine d ins l'armée de terre.
Sachant ainsi d'avance à quoi s'en tenir si Nestor Laviolais aimait la mer, c'était pour la mer elle-même, et non pour ces bords enchantés qu'on voit à quinze ans, avec les mêmes yeux que Christophe-Colomb lors de la découverte du Nouveau- Monde. La passion des voyages, et encore
moins l'épaulette d'amiral n'entrèrent pour rien dans sa vocation. 11 était marin, marin de cordes et de voiles, aussi ne devait-il pas se soucier beaucoup de vapeur et de charbon. Mais son tour d'embarquement l'avait porté sur CHécla, le capitaine Durocher était un bon et loyal officier; Nestor servait sous ses ordres avec plaisir, et s'occupa de machines avec application : . — Il n'avait pas le projet de débarquer avant son corÀmandant.
Le jeune enseigne n'eut aucune peine à reconnaître dans la foule des passagers le groupe formé par la famille parisienne.
— C'est à monsieur d'Héricourt, dit-il que j'ai l'honneur de parler?
— Oui, monsieur, répondit le passager
qu'une importante opération appelait en
Algérie.
— Je viens de voir votre nom sur le rO)le d'embarquement, et je me félicite de l'heureux hasard qui vous fait prendre passage à notre bord. Je suis le meilleur ami d'Adrien de Merval, qui m'a cent fois parlé de vous et de votre famille.
— Alors, monsieur, répondit madame d'Héricourt, vous ne pouvez être que M. Nestor La violais.
• — Précisément.
— Si M. de Merval vous a parle de nous, reprit le père de famille, croyez que bien des fois aussi vous avez été le sujet de nos entretiens pendant son dernier
congé. Il nous a raconté toutes vos bontés pour lui. . .
— Oh ! monsieur, interrompit le lieutenant, pas de bontés, je vous en prie.... Nous sommes collègaes, camarades, amis.
— Je vous demande pardon, monsieur Laviolais; je ne retirerai pas mon expression. Adrien était entré à l'école par faveur ; il ne savait rien, vous l'avez formé, vous l'avez mis à même de passer un brillant examen de sortie ; il vous doit sa carrière et nous l'a dit bien souvent.
— Adrien n'a dû son succès qu'à son mérite et à son travail opiniâtre, répondit modestement Nestor ; mais s'il était permis de compter les services rendus de part
et d'autre, je serais fort en reste avec lui.
— On sait qu'il était plus fort, plus leste, plus agile que vous, dit M. d'Héricourt en souriant ; et comme vous étiez l'un des plus petits et des plus jeunes, il était votre défenseur.
— Adrien ne vous a pas dit qu'il m'a sauvé la vie à deux reprises différentes !
répliqua sérieusement JNestor.
— La vie ! s'écrièrent madame et mademoiselle d'Héricourt.
— La vie ! reprit le passager. Il ne s'agissait pourtant que de querelles de collège , de taquineries, d'enfantillages ; il est fort bien à lui de vous avoir préservé de quelques taloches, mais. . .
— La première fois, interrompit Nestor je me serais noyé dans la Charente, sans son courageux secours ; la seconde, nous n'étions plus à Angoulème.
La conversation en était là quand accosta le canot du capitaine Durocher ; le patron monta sur le pont et se dirigea vers le jeune enseigne :
- — Lieutenant, dit-il, le préfet vous attend et veut vous parler tout de suite.
— Et le capitaine, l'avez-vous vu?
— Non, lieutenant! c'est un aide-decaiiip de l'amiral, qui m'a fait pousser du quai pour venir vous prendre.
Nestor salua monsieur et madame d'Ile- 1
ricourt, descendit dans le canot, et se rendit immédiatement chez l'amiral, préfet maritime.
Cet incident provoqua une foule de commentaires. Officiers, maîtres, passagers et matelots se perdaient encore en suppositions, lorsque Laviolais reparut et prit le commandement.
On sut alors que le capitaine Durocher, après avoir reçu ses dépêches, était tombé dans la rue sous le coup d'une attaque d'apoplexie; les passants l'avaient transporté dans une maison voisine où de prompts secours lui furent prodigués; mais avant qu'il fût revenu à lui et qu'il eût fait prévenir l'autorité supérieure, plus d'une heure s'était écoulée. Enfm, le commandant de Cllêcla venait d'être transporté
à l'hôpital de la marine, et son jeune second avait reçu Tordre d'appareiîler surle-champ.
On acheva donc de lever l'ancre.
La vapeur qui s'échappait tout-à-l'heure en mugissant, et se mariait, blanche et transparente, au torrent de fumée noire vomi par la grosse cheminée, la vapeur est contenue ; la machine s'ébranîe, les roues frappent la mer, et bientôt le navire s'éloigne en décrivant des courbes régulières autour des vaisseaux mouillés dans la rade.
Les dernières terres sont doublées. Une brise favorable ne tarde pas à se faire sentir ; les voiles se déploient et prêtent leurs concours à ce puissant moteur interne qui
est appelé à jouer un si grand rôle dans la future tactique navale.
Nestor Laviolais se trouvait subitement chargé d'une responsabilité nouvelle ; pour la première fois il commandait un bâtiment; il se voyait revêtu d'une autorité presque absolue. Nul mieux que lui n'eût senti le poids des devoirs qui lui étaient imposés, mais il les acceptait avec une noble fierté, et se serait félicité d'avoir à les remplir, s'il avait pu oublier le triste accident arrivé au capitaine Durocher. Il se promit au moins de le remplacer dignement, commença par donner la route et régla le service.
Déjà la terre était hoi's de vue lorsqu'il rejoignit la famille d'Héricourt.
— Malgré son dangereux état, dit-il.
M. Durocher s'est souvenu de moi ; son logement, ses domestiques et ses ustensiles de campagne sont à ma disposition, afm que je puisse le représenter à tous égards et faire pour lui les honneurs du bord. Ainsi j'ose espérer que vous voudrez bien prendre possession des cabines de mon appartement actuel, elles sont beaucoup plus commodes que celles où vous êtes entassés. Je vais aussi donner l'ordre de mettre votre couvert chez moi pendant la durée de notre petit voyage.
Cette proposition doublement hospitalière fut accueiUie avec reconnaissance. •
A l'exception d'un vieil oftîcier supérieur qu'attendait un commandement de place en Algérie et dont on ne parle guère que pour mémoire, le capitaine de CHécia n a-
vait point de passagers à sa table, tous les autres étant destinés à être les commensaux de l'état-major ou de la maistrance.
Le logement se composait, suivant l'usage d'un salon rectangulaire flanqué de quatre cabines dont deux destinées aux passagers de premier ordre ; les deux autres servaient de chambre à coucher et d'office au capitaine du bâtiment. Nestor donna au vieil officier supérieur celle de bâbord, et laissa les deux de tribord à la famille d'Héricourt, car, pour sa part, il garda sa chambre de second.
Il se tenait néanmoins dans le salon du capitaine ; et ce fut là qii'il se promit de reprendre la conversation interrompue par l'appareillage ; mais pendant la journée il ne prononça pas le nom d'Adrien de Mer-
Yal, il se contenta d'être plein de prévenances.
Le soir, la mer était assez belle ; et quoique la brise fut devenue fraîche, les mouvements de l'Iiècla n'avaient rien de dur ni de saccadé ; M. d'Héricourt et sa famille n'éprouvaient point les atteintes du mal de mer. Nestor, qui les avait installés dans un logement spacieux, suffisamment aéré et fort éloigné de la machine, avait eu soin aussi de leur procurer autant que possible de salutaires distractions. Il avait parlé d'Alger avec détails, provoquant les questions et s'ingéniant à y répondre de manière à éveiller l'intérêt de ses hôtes; il avait ouvert la carte marine et montrait la route que suivait VHécta.
Rien n'est pins agréable aux passagers
que l'explication de leur traversée. Les Baléares qu'on devait côtoyer avaient fourni le sujet d'une longue digression.
Plus tard, le jeune capitaine oiTrit aux dames des albums et des livres, tandis que M. d'Héricourt se mêlait à un groupe d'officiers de toutes armes qui dissertaient au pied du màt d'artimon.
Enfin , une heure après le coucher du soleil, quand on fut redescendu, — déjà une certaine intimité s'était établie comme il arrive toujours après une première journée de voyage , — Nestor , qui venait de faire se^'vir le thé, ramena la conversation sur le compte d'Adrien de Merval.
Ce sujet était de nature à plaire à Suzanne.
L'on ne cachera pas que l'ami de Nestor occupait une place importante dans ses souvenirs. En arrivant à Toulon, elle s'était nécessairement rappelé son galant enseigne de vaisseau ; elle avait espéré qu'elle le reverrait. La rencontre de Laviolais imprima un mouvement nouveau à ses pensées, à ses rêveries, à sa curiosité ; le court entretien qu'on a lu piqua vivement son intérêt ; elle en attendit impatiemment la suite, plusieurs fois même elle l'appela par des allusions indirectes , et elle eût volontiers posé des questions plus précises, si les circonstances l'eussent permis.
Dès que Nestor eut nommé Adrien , un charmant sourire effleura ses lèvres, — tel, dirait un poète classique, tel le blond Zéphirc caresse de l'aile les dons embaumés deFlore.
M. et madame d'ÏIéricourt avaient trop à se louer de l'accueil du jeune capitaine pour rester en arrière. Ils parlèrent tourà-tour avec élosfes de son intime ami.
— Deux fois, à trois années d'intervalle, ils avaient eu , dirent-ils , le plaisir de le recevoir à Paris. C'était un cavalier charmant, d'un caractère aimable, d'un esprit fin et délié.
— C'est surtout un noble cœur! ajouta Nestor.
— Il est homme du monde , galant , empressé, d'une gaité franche, d'une humeur toujours égale.
— Et de plus, madame , reprit encore le jeune capitaine de UHécla, un officier
loyal, un vrai marin, un ami dévoué, ce que nous appelons un matelot.
— Il vous donnait aussi ce titre, dit Suzanne en souriant, et nous assurait qu'il n'en savait pas de plus beau.
— Il avait raison , répliqua simplement Nestor.
On a déjà dit que le mot matelot signifie ami dans la lane^ue des marins. C'est sans doute sur le gaillard d'avant que ce sens dérivé lui fut appliqué pour la première fois, mais depuis, il s'est naturalisé sur le gaillard d'arrière ; Adrien et INestor étaient matelots.
De questions en questions , INestor fut aïïiené à raconter comment il était devenu le matelot d'Adrien de Merval.
— Lorsque nous entrâmes à l'école d'Angoulême, dit le jeune officier, les élèves arrivaient de toutes les extrémités de la France. Dès le premier soir, on se forma par groupes. Les Toulonnais se tenaient dans un coin, les Rochefortains et les Rocliellais dans un autre; moi, j'étais parmi les Brestois. Mais Adrien venait de Paris, il ne connaissait personne. Il errait comme une âme en peine, cherchant une figure amie et n'en trouvant guère. Il jQnitpar s'approcher de notre cercle breton , où il fit l'effet d'un intrus, mais pour mr part je me sentis attiré vers lui, je lui fis quelques avances , il en fut touché , notre liaison date de là. Bientôt les anciens sortirent de l'étude, les vexations traditionnelles commencèrent envers les fistaux ou conscrits dont nous faisions également partie. Déjà les caractères se dessinaient ; les timi-
— lO/i —
des supportaient la persécution sans se plaindre, les flatteurs s'empressaient de rechercher le patronnage de quelque ancien condisciple, les entêtés livraient bataille.
Je conseillai à mon nouveau camarade de ne pas opposer trop de résistance , car il me semblait déterminé à ne rien soufifrir, et , s'adressant aux Bretons, il les encourageait à se former en peloton autour de lui. On sembla l'approuver d'abord, et môme sa proposition lui valut les sympathies de plusieurs des nôtres ; mais dès que les anciens s'avancèrent , la plupart des fîstaux rencontrèrent des protecteurs naturels dans des camarades d'enfance ou d'études. Nous fûmes abandonnés.
— Vous voyez bien, dis-je à Merval, qu'il y aurait folie à vouloir entrer en lice.
— Je n'engagerai pas la lutte, me répondit-il , je montrerai même que j'ai le caractère bien fait; mais tant pis pour le premier qui sortira des bornes de la plaisanterie.
Là-dessus on vint lui faire subir un interrogatoire ridicule ; il y répondit de fort bonne grâce.
De mon côté , j'étais aussi berné par quelques braves qui , me trouvant le plus petit et le plus faible des (istaux , s'acharnaient impitoyablement sur moi. On me faisait tourner en me poussant par les épaules ; on me donna un croc-en-jambe ; on me jeta par terre.
Adrien, qui paraissait robuste et hardi, n'était pas attaqué si brutalement; mais
quand il vit que l'on faisait cercle autour de moi et que j'étais seul en butte aux mauvais traitements d'une bande d'anciens, il dit à ses questionneurs :
— Pardon , messieurs ! je voudrais à mon tour vous demander pourquoi vingt d'entre vous s'acharnent ainsi sur ce petit conscrit ou fistaa , comme vous nous appelez ?
Des huées menaçantes furent 1* unique réponse qu'il obtint :
— Ah ! ah ! s'écria-t-il alors nous allons voir î
Tout-à-coup il prend son élan, repousse deux ou trois anciens surpris de tant d'audace, et pénètre dans le cercle ,
dont j'étais le jouet. Un grand lâche nommé Montoire s'amusait de ma fureur, il m'avait attaché les mains et mis dans la bouche une corde qu'il tirait cruellement aux risées d'une multitude stupide. *
Adrien saute sur lui , le terrasse en un clin d'œil et lui donne un tel coup de poing au milieu du visage , que le sang jaillit de son nez et de sa bouche.
Il y eut un moment de rumeur et de stupéfaction parmi les anciens, Adrien en profita pour dire :
— J'ai patiemment accepté toutes les épreuves convenables , et cela d'après les conseils de La violais, mais c'est précisément contre lui qu'on s'acharne...
Il ne put achever; on l'attaquait en
masse. Vous concevez que malgré ma faiblesse , je le secondai de mon mieux.
Plusieurs lîstaux accoururent à notre aide. Nous étions douze ou quinze contre près de cent. Les pierres volent. Les anciens, armés de bâtons et de mille objets qu'ils avaient en leur pouvoir, se jettent en foule sur nous. Un Corse qui combattait dans nos rangs, tira son couteau et s'en servit cruellement.
Tout cela ne fait pas l'éloge de la tenue de l'école. Enfin cependant l'autorité accourut , on nous sépara , et l'on s'informa des causes de la querelle ; — mais avec une intelligence remarquable, on donna tort aux fistaux. Montoire fit publiquement un rapport d'après lequel je fus considéré comme une mauvaise tête et Merval comme un enragé batailleur ; on nous
mit en prison. Quant au Corse , il fut le soir même renvoyé d'Asroulême.
— Je reconnais bien là les mœurs des écoles militaires , dit M. d'IIéricourt. Au régiment, j'ai entendu conter cent traits pareils. J'avais tort ce matin, mon cher monsieur La violais , je riais de ces taquineries d'enfants; eh mon Dieu ! les enfants ne sont-ils point déjà presqu'aussi méchants que les hommes ?. . .
— Ah ! mon père î s'écria Suzanne.
— Plaise à Dieu, mon enfant, que mon opinion te paraisse toujours aussi exagérée.
— Nous étions bien jeunes alors, reprit
Nestor, et depuis, je dois le déclarer, la plupart de ces anciens dont je parle , sans excepter Montoire lui-même, sont devenus de bons officiers et d'excellents camarades.
— Vous êtes jeune encore , monsieur Laviolais, répliqua le passager; mais pour mon compte , je professe une fort triste manière de voir : je crois que la masse des hommes se gâtent en vieillissant. Avec l'âge, nos bons instincts s'affaiblissent. A vingt ans , on entre dans la vie , on est plein d'idées généreuses ; l'expérience des hommes et des choses en dégoûte. A trente, on n'a plus d'enthousiasme. A quarante, on a rencontré cent occasions de cesser d'être honnête ; la cupidité , l'ambition s'emparent de vous; les tentations se succèdent ; arrive l'heure où l'on faiblit. C'est
l'histoire du chien qui porte à son cou le dîner de son maître :
Ou lui fait voir qu'il u'cât qu'uu sot. II n'a pas de peine à se rendre; C'est bientôt le premier a prendre.
— Messieurs, dit madame d'IIéricourt, nous voici à mille lieues du sujet.
— On vous mit donc en prison, ajouta Suzanne. Fûtes- vous du moins enfermés ensemble ?
— Oui , mademoiselle , et l'on comprend que notre première connaissance fit place à une véritable intimité. Adrien m'avoua qu'il avait été admis par faveur et sans posséder convenablement ses mathématiques élémentaires. Je lui promis de l'aider. 11 mit de son côté à ma disposition
sa force physique, grâce à laquelle la plupart des anciens nous respectèrent. Nos persécuteurs, désormais en minorité, se fatiguèrent des rudes leçons que leur donna mon ami; bref, on nous laissa tranquilles. Ce fut l'été suivant, à la baignade, qu'Adrien me retira de l'eau au moment où j'allais me noyer; les adjudants n'avaient pas vu qu'entraîné par le courant, j'étais emporté hors de l'école de natation, mais lui s'en aperçut, et, au péril de la vie, il me ramena au bord.
Suzanne vivement intéressée , ne laissa point à son père le temps de prendre la parole :
— Ne nous avez- vous pas dit , s'écria-telle, que M. de Merval vous a sauvé une seconde fois ?
— J'allais en parler, reprit aussitôt Nestor. Nous embarquâmes ensemble sur une corvette d'instruction qui parcourut la Méditerranée pendant une année entière. A bord de ce bâtiment, l'on s'occupait surtout de la pratique du métier. On s'est beaucoup moqué de la création d'une école de marine à Angoulême , où l'on nous apprenait les mathématiques aussi bien qu'ailleurs, et l'on a toujours passé sous silence les coryettes qui furent pour nous d'excellentes écoles de navigation. Adrien était sans contredit le plus leste , le plus adroit de nous tous. Un jour, je m'étais aventuré sur le grand étai, cordage isolé que je pourrai vous montrer demain , et qui monte du pont à la tête du grand mât sous un angle fort aigu. Je grimpais à l'aide de mes pieds et de mes mains. Tout-à-coup je glisse , mes pieds manquent , je fais des
^ — lia —
efforts inouïs pour me raccrocher; je n'y parvenais pas. J'appelle au secours. La mer était grosse , et les balancements du navire rendaient ma position d'autant plus périlleuse. Plusieurs matelots accourent, mais Adrien les devance, s'élance sur le cordage comme un écureuil, et arrive au moment où l'une de mes mains avait déjà lâché prise. On tremblait de nous voir. Il m'enlaça dans ses jambes, me raffermit, et quoique je le secondasse fort mal, il vint à bout de me ramener sain et sauf sur le pont.
Notre lieutenant, M. Rivelies, aujourd'hui capitaine de corvette, fut si heureux de ce succès , qu'il embrassa Merval en plein gaillard d'arrière ; mais notre capitaine me mit aux arrêts, comme si je n'étais pas aseeii puni do ma maladresse,
Pendant ce récit rendu plus dramatique par l'énergique pantomime de Nestor, Suzanne était devenue tremblante. A la fin, elle respira librement.
' — Mon Dieu ! dit-elle avec une chaleur involontaire , qu'il est brave !
— Adrien a fait ses preuves ailleurs en bien d'autres occasions, reprit Nestor; mais toujours dans des circonstances privées, si l'on peut parler ainsi, et jamais dans des actions de guerre. Son courage est connu de tous ses camarades , sa générosité est mieux connue encore. Vous savez qu'il est riche ; combien de services il a rendus !
— Combien d'ennemis il doit avoir ! interrompit M. d'Héricourt,
— Je conviens que plusieurs de ses débiteurs l'évitent, dit Nestor en souriant. Mais il n'en est pas moins prompt à obliger. Je ne saurais lui en faire un reproche. Mieux vaut encore avoir des ennemis que de ne pas avoir d'amis du tout. Adrien n'est ni froid , ni égoïste. S'il a un défaut, c'est trop d'ardeur, trop de vivacité, allant parfois jusqu'à l'emportement. L'injustice l'indigne et le révolte; j'en ai de nouvelles preuves dans ses dernières lettres.
Adrien de Merval, après avoir passé l'hiver en congé à Paris , était revenu au port de Toulon, dans l'espoir d'embarquer avec Nestor sur VHécla, mais toutes les places étaient prises ; il fit inutilement ses efforts pour permuter avec un officier appelé Fortanet qui ne voulut jamais con-
sentir à lui céder son poste. La frégate la Gorgone arriva du Levant peu de temps après, son état-major devait être renouvelé ; Adrien fut désigné pour y embarquer. Pendant que Nestor était en x\lgérie, elle reprit armement et appareilla bientôt après sous les ordres de M. Liart des Ardannes , capitaine de vaisseau , ayant à bord, en qualité d'officier de choix, ce même Montoire dont on a parlé plus haut.
L'absence de la frégate ne dura que trois ou quatre mois; à son retour UHécla était encore en cours de voyage ; les deux amis se croisèrent ainsi de nouveau , car la Gorgone mit sous voile avant que le vapeur fut revenu à Toulon.
La famille d'Héricourt savait déjà tout
cela , mais elle ignorait que , dans ses 1^? très à Nestor , Adrien dépeignait spu^ J^s plus tristes couleurs la Gorgonç , son étatr major et surtout son commandant. C'était à quoi le jeune capitaine venait faire allusion ; il devint bientôt plus explicite , et il analysait encore la correspondance confidentielle de son ami , quand un mouvement inusité se fit entendre sur le pont.
— Capitaine, dit un mousse en entrant, on aperçoit dans le sud-est comme un grand feu, l'officier de quart m'envqie vous en prévenir.
^ '^— A quelle distance?
— Loin, très-loin, capitaine; on ne sait pas encore ce que c'est.
-— Je vous demande pardon de vous
quitter si brusquement, dit aussitôt à ses hôtes le jeune oflicier, mais voici un incident qui peut être grave, quoique parfois un simple météore donne des reflets rougeàtres à l'horizon.
Il était déjà onze heures du soir, car on avait longuement parlé de ta Gorgone, du commandant Liart des Ardannes et surtout d'Adrien de Merval. Les louanges données à ce dernier firent cependant paraître la veillée bien courte à Suzanne. Madame d'Héricourt n'avait pu s'empêcher de songer aux prévenance de l'enseigne pour sa fille , et s'était adroitement informée de la fortune et des espérances d'avenir d'Adrien. Nestor répondit clairement que son ami jouissait de dix à douze mille livres de rente, et qu'il était en oijtre le futur héritier de plusieurs pa-
rerits très-riches, haut placés et fort en crédit.
— Un jour viendra, je l'espère, avait-il ajouté, où Merval sera nommé officier supérieur; alors il commandera quelque beau navire à voile, et moi, je naviguerai sous ses ordres, car il y aura toujours à son bord une place pour son vieil ami.
Malgré l'heure avancée, M. d'Héricourt et sa famille voulurent suivre sur le pont Nestor qui, muni de sa longue-vue de nuit, examinait attentivement la mer.
Une vive lueur se reflétait dans les nuages; une teinte orangée était répandue sur le ciel; cependant on ne voyait encore ni le corps, ni la mâture d'un navire en feu, ni flammes, ni fumée.
— Gouvernons .droit au sud-est, dit Nestor à l'officier de service, et faites mettre dehors toute la toile possible.
Le vent venait droit de l'arrière ; UHécla se chargea de voiles; en même temps le mécanicien reçut ordre de chauffer à toute vapeur , et le naVire s'élança rapidement dans la direction indiquée.
A son arrière , sur la mer , on remarquait trois lignes brillantes d'écume et de phosphore , parallèles d'abord, mais bientôt divergeant et laissant après elle de longues lames qui caracolaient , bondissaient et mouraient pour faire place aux vagues soulevées par le vent de nord-ouest.
Sur l'avant, aux confins de l'horizon, la clarté semblait grandir. Quelques coups
de canon se firent entendre: c'étaient évidemment des signaux de détresse.
Enfin, on distingua clairement un grand navire qui , semblable à un volcan , vomissait des torrents de flammes. Les mâts se détachaient en noir sur un fond éclar tant ; des gerbes d'étincelles pétillaient au^ tour du foyer principal de l'incendie, et si l'on n'avait su que la vie d'un grand nombre d'hommes était en péril, on se serait volontiers arrêté à contempler ce magnifique spectacle dont les plus beaux feux d'artifice donnent à peine une idée.
Déjà les cordages goudronnés s'illuminaient à leur tour. Mais à mesure qu'on approchait , l'effet de lumière changeait complètement, le ciel paraissait plus sombre , et l'on voyait la flamme,, comme les
kngues ardentes d'un dragon, s'agiter à tratvers un épais tourbillon de fumée rouge et bleue à sa base , noire plus haut , grisâtre enfin lorsqu'elle se perdait dans le nuages.
Nestor faisait faire le branle-bas d'incendie et veillait à tout.
Les deux pompés dont , par un heureux concours de circonstances , on disposait à bord du vapeur, furent mises en état de porter secours. Les soldats passagers reçurent à l'avance des postes aux bringuebales et furent placés sous la surveillance du maître et des quartiers-maîtres calfats, qiiî sont les pompiers du bord. Les officiers de cavalerie et d'infanterie se conformèrent avec zèle aux instructions du simple enseigne de vaisseau , capitaine par intérim, qui les invitait à maintenir le bon ordre dans
leurs troupes. Les officiers du navire rivalisaient de zèle avec eux. Le troisième enseigne, nommé Fortanet , commandait un peloton d'abordage, composé de matelots munis de haches , de seaux et de tous les ustensiles nécessaires en pareil cas.
Tout était prêt, en un mot, au moment où l'on s'écria simultanément, à l'avant et à l'arrière :
— Frégate française !
Le navire enflammé avait ses couleurs en berne , et tirait le canon d'alarme.
Il s'agissait , à présent , de s'approcher avec précaution de la fournaise flottante, où l'on commençait à voir un équipage aux prises avec le plus terrible des éléments.
A bord de la frégate , le son du sifflet , les grondements du porte-voix , les craquements de l'incendie , les mugissements des bestiaux, se mêlaient à mille autres bruits sinistres. Jusqu'au haut des mâts , des hommes que les flammes environnaient étaient occupés, ceux-ci à serrer les dernières voiles , ceux-là à couper les cordes rongées par le feu. Des serpenteaux embrasés tombaient à la mer. Les trois canots aristocratiques, ordinairement pendus à l'arrière, étaient à flot; mais la chaloupe, legrand canot, le canot moyen et tous les autres de rangs inférieur étaient dévorés par le feu qui sortait du grand panneau où ces embarcations, emboitées les unes dans les autres, sont placées en cours de voyage.
Un religieux silence régnait à bord de UHécla,
•^^ Equipage et passagers , dit Nestor à haute voix y j'espère que chacun fera son devoir. Les marins en périt sont des compatriotes, que ce soit un motif de plus pour redoubler d'ardeur. Pas de désordre. Je préviens les soldats en particulier qu'il importe d'agir sans cri^r , sans parler ^ et d'obéir aux gestes de leurs chefs. Tout-àl'heure la vapeur qu'il faudra lâcher couvrira ma voix. Que les sous-officiers aient l'œil sur moi , c'est indispensable ! Soldats et matelots, il est inutile ''ajouter qut; jie compte sur votre courage !
Cette courte allocution, prononcée d'une ton ferme, produisit le meilleur effet.
— Voici un petit gaillard qui m'a l'air d'entendre son aâaire quoiqu'il ne paye pas de mine , murmura entre ses délits
une moustache grise de chasseurs d'Afrique.
^ — Vous n'avez pas tort , brigadier , ré-^ pondit \e maître d'équipage de UHécla.
On peut être calme ; ce qu'il fiiudra faire, il le commandera , foi de matelot !
— Très-bien! parfaitement î dit M. d'Héricourt en prenant la main de Nestor La- \iolais. Adrien ne nous a pas trompés en faisant votre éloge.
Madame d'Iléricourt, Suzanne, et Pao*letta qui venait de les rejoindre, contemplaient avec effroi le navire embrasé dont on approchait à pas de géant.
La frégate sans voiles se trouvait en travers au vent qui avait considérablement
fraîchi depuis le coucher du soleil ; la flamme s'était déjà fait jour par les sabords de la batterie; elle s'élançait et se tordait en l'air de la manière la plus menaçante ; elle rejoignait les flots de feu et de fumée vomis par le grand panneau.
Quand on ne fut plus qu'à portée de canon, Nestor donna l'ordre de serrer aussi les voiles àeUHécla.
Deux minutes après, le vapeur décrivit habilement la courbe nécessaire pour venir se placer par la hanche du vent de la frégate, dont le commandant se tenait sur le banc de quart, ayant à ses côtés l'officier de manœuvre.
Nestor reconnut en eux le capitaine de isseau Liart de Achille Montoire.
vaisseau Liart des Ardannes et l'enseigne
La frégate était donc la Gorgone sur la quelle Adrien de Meryal était embarqué, mais le jeune capitaine àeUjSécla se garda bien de faire part de sa découverte à la famille d'Héricourt.
Il savait qu'Adrien aimait Suzanne ; — l'on a pu remarquer avec quel soin il s'était efforcé d'intéresser la jeune fille aux belles actions, à la bravoure, à la générosité de son matelot, pour parler son langage. Suzanne s'était évidemment complue à ces récits; aimait-elle Merval? Nestor le crut au moins. Aussi, dissimulant ses propres inquiétudes, il ne nomma point la Gorgone, et continua de l'appeler simplement la frégate.
Le pavillon et la flamme du vapeur furent arborés ; les pompes, essayées au préa-
-. lâO —
lable, étaient en état de jouer parfaitement. Jusque dans les moindres détails, tout était prévu et préparé, lorsqu arrivé au point convenable, le jeune capitaine commanda :
— Stope !
— Retenez un peu la vapeur, ajouta-til, afin que j'aie le temps de prendre les ordres du c()mmandant.
Puis il hêla la Gorgone en criant :
— Hq ! de la frégate ! ho !
Holà!
La Gorgone étî^it une alerte frégate de quarante-quatre canons. On sait qu'elle reprit armement pendant un des voyages de L'Hccia^ mais précisément ce voyage se prolongea bien au-delà des prévisions de
Nestor et d'Adrien. Les deux amis s'étaient dit au revoir sur le quai de Toulon, avec l'espérance de se retrouver bientôt ; ils se trompaient. Le vapeur du capitaine Durocher fut retenu par le gouverneur, en remplacement d'un autre navire qu'on renvoyait en France pour cause d'avaries. Ainsi, au lieu de continuer ses nav'gations sur la grandfe ligne, Vliécla fut employé au transport des dépêches d'Alger à Bone et à Oran.
C'était là un contre-temps désagréable dont Nestor se hâta d'informer Adrien; Adrien répondit parla nouvelle de son embarquement sur la Gorgone.
Quinze jours après, la frégate était en rade, prête à mettre sous voiles; le commandant arriva de Paris, passa l'inspec-
tion générale de son bord et ne tarda point à appareiller. Nestor reçut à Alger une seconde lettre fréquemment interrompue , puis reprise, puis suspendue, puis continuée denouveau; elle était datée de distance en distance, tantôt de la mer, tantôt d'une des rades où la frégate apparut successivement. Des feuilles supplémentaires intercalées venaient compléter certains sujets inachevés d'abord. Merval débutait en ces termes :
« Tu connais de réputation le fameux Liart des Ardannes, j'ai été au moment de me faire mettre à l'hôpital le jour de son apparition, un scrupule m'a retenu. J'ai pensé qu'un payvre diable, moins en état que moi de donner sa démission, serait forcé de marchersi je m'esquivais. Du reste il faut suivre sa destinée, et après tout on
exagère peut-être la tyrannie systématique de notre commandant. Il y a beaucoup de capitaines que les paresseux ou les ignares représentent sous un jour déplorable ; puis on voit à l'essai qu'en ser-^ Tant bien, on vit parfaitement sous leurs ordres. Je ferai l'expérience de celui-ci, et plus tard, s'il y a lieu, je prendrai un par^ ti définitif.
« Cependant, quatre ou cinq de nos collègues ont tout d'abord paré la botte ; l'un a demandé un congé pour affaires de famille ; un ^utre s'est découvert des rhu^ matismes et s'est fait envoyer aux eaux pan le conseil de santé de Toulon. Vulp<esy comme nous l'avions surnommé à l'école de marine, était des nôtres et ne s'en plaignait pas. Tout-à^coup il vient d'êlrç ap-r pelé à Paris par dépêche ministérielle ; il
est allé dire au commandant qu'il était bien au regret de quitter la frégate, a protesté de son zèle et a feint de déplorer l'ordre subit que son oncle le député lui aura sans doute fait obtenir. Hier soir, il prît la malle-poste, et ilroule à l'heure qu'il est. Bref, chacun se débrouille, pour me servir, moi aussi, de l'expression égoïste qui justifie toutes les intrigues de la marine. La Gorgone est une franche navette, un vaet-vient de figures nouvelles. Le capitaine de corvette Rivelles, Montoire l'officier de choix et moi, sommes les seuls dont l'embarquement remonte au jour d'armement.
Il s'ensuit que notre état-major ne ressemble encore à rien, le préfet a témoigné son mécontentement de tant de mutations, et Ton assure qu'à la dernière conférence, il a sévèrement admonesté Liart à ce sujet.
• Pour ma part, j'étudie notre pacha et
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n'articule encore aucun grief un peu grave. Il a au moins le mérite d'être extrêmement poli. On prétend à la vérité que ces formes recouvrent une impertinence calculée ; nous verrons ! En attendant, je suis bien déterminé à ne pas me laisser manquer, et dussé-je remuer ciel et terre, je ne souffrirai pas qu'il me fasse le moindre affront. On jase beaucoup au café de la Marine, on rapporte de lui des traits incroyables, mais toujours par ouï-dire, car c'est la première fois qu'il prend un commandement à Toulon ; tousses anciens ofticiers naviguent dans l'Océan.
« Le capitaine de corvette est l'excellent père Rivelles, que nous avions pour lieutenant pendant notre campagne d'instruction ; — celui qui m'embrassa si tendrement le jour où je t'aidai à descendre
du grand étai, j'en ris encore quand j'y songe. C'est toujours la même pâte d'homme ; ses qualités et ses défauts me paraissent seulement avoir décuplé avec l'âge. Il a une peur inimaginable du commandant, qui le ferait passer par le trou d'une aiguille. N'osant rien prendre sur lui, poussant la subordination jusqu'à ses dernières limites, il est en matière de discipline d'une extrême timidité, mais il n'a pas cessé d'être marin, et ma foi ! sans lui rien De marcherait à bord.
« Pour unique lieutenant de vaisseau, car le lieutenant de vaisseau est rare sur la place, nous avons le célèbre Phylon-Binôme, vrai brise-raison bourré de chiffres; il a posé une formule pour se consoler d'être embarqué sous Liart, et ne me sera pas de grande ressource.
— Iâ8 — « Je marche immédiatement après lui.
tt Madec, officier breton provenant des sous-officiers, arrivant du port de Saint- Servan , et que personne ne connaît ici, vient après moi. Il n'est embarqué que d'hier, en remplacement de Fulpesy m'a semblé taciturne, a de trente à trente-cinq ans et cinq pieds cinq pouces. Yoilà tout ce que je t'en dirai.
« Enfin, Montoire, notre ancien à l'école et maintenant notre cadet, attendu ses nombreux examens manques, est le quatrième et dernier officier du bord. M. Liart des Ardannes l'a pris au choix, je n'en aurais pas fait autant. Montoire pourtant a bien changé à son avantage. Beau garçon, , bien taillé, il ne manque pas d'un certain esprit de salon, se vante de chanter la ro-
lïïance avec chic , et a dû faire, pendant l'hiver dernier, les délices de Moulins, sa patrie. Au demeurant, il a un parfum de fatuité qui me déplaît ; et je n'aime pas que, sur la réputation de Liart, il soit allé solliciter un embarquement que tant d'autres évitent comme la peste. Il m'a fait quelques avances, j'y ai froidement répondu.
e Phylon vit dans ses x ; Madec se tient à l'écart, autant qu'on peut en jugier : le docteur est un Toulonnais de quarante à quarante cinq ans, qui s'occupe de notre gamelle avec un zèle infatigable ; le commissaire, diplomate assez impénétrable, est toujours à terre pour affaire de service. Provisoirement, je suis sans camarade ici. Je t*écrirai souvent.
« Ah! mon vieux matelot, que tout ceci
ressemble peu à nos projets du mois de mars! Tu me ménageais, disais-tu, une place sur UHécla ; nous aurions repris nos bonnes et cordiales causeries d'autrefois. Pourquoi es tu parti sitôt ! pourquoi V Hécla est-il retenu en Algérie ! pourquoi, surtout, ton diable de Fortanet s'est-il entêté à rester embarqué ! »
s En mer.
« Le caractère de l'bomme se révèle de jour en jour ; notre bord devient un enfer flottant; pas d'union entre les ofticiers. On se délie les uns des autres. In fait constant, c'est qu'on ne peut plus dire un mot sans que le commandant en soit aussitôt instruit.
« Un joug de fer pèse sur nous, mais personne n'ose se plaindre.
,; « Le capitaine de corvette est certainement le plus malheureux de tous. Sans aucun égard pour ses bons et loyaux services, Liart le malmène à chaque instant.
« Phylon reste insouciant. Le commandant, avec cette rare impertinence qui lui est propre, et malgré cette politesse dont je te parlais, mais dont il faut beaucoup rabattre, apostrophe sur le pont, en présence de tout l'équipage, notre pacifique calculateur.
« Brutalement mis aux arrêts à plusieurs reprises , Phylon-Binôme a supputé le nombre de jours, d'heures, de minutes et de secondes qu'il doit passer à bord, il en
a retranché le temps des repas du commandant, de son sommeil et deses promenades à terre; il a basé le reste du calcul sur une série de probabilités et a fini par conclure que pendant plus des trois quarts de la campagne, il serait à l'abri de la tyrannie de Liarl. Un matin, il est entré dans ma chambre, m'a montré son résultat, et a dit en riant :
«■^- Vous voyez, mon cher, que, compte fait, chacun de nous égale pourtant les trois quarts d'un homme libre, même en négligeant quelques sous-fractions qui seraient en notre faveur. C'est mathématicophilosophique ! Moi, d'abord, j'ai encore aujourd'hui 75 mois 5 jours à rester au service, c'est-à-dire, eu égard aux deux années bissextiles, 2,228 jours, j'en passerai bien la moitié à terre sans embar-
quement, soit donc 1,11 /i jours dont j'ai fait une table; chaque soir, j'efface un chiffre, cela me console de tout. En résumé, voici une dernière formule : — Du plus mauvais commandant (= Liart), au meilleur (= N), la différence n'est pas même comme de 1 3/7i à 2, c'est-à-dire un huitième; car bien certainement j'aime mieux servir 175 jours sous Liart que 200 sous N, quelque valeur que vous accordiez à cette dernière quantité.
ï — Ma foi ! répondis-je , ce n'est pas mon sentiment. Je ne déteste point le métier, mais bien ceux de nos chefs qui le rendent détestable. J'ai fait une campagne autour du monde à bord de la Glorieuse avec mon ami Laviolais, sous les ordres du capitaine Dubreuil ; c'était le paradis que notre navire !
» — Flottait-il? m'a demandé Phylon très-sérieusement.
» — Sans doute.
» — Ah ! il perdait bien réellement une quantité de son poids égale au poids du j volume d'eau déplacé ? ,^
» — Vous le savez mieux que moi.
» — Eh ! bien, en ce cas, je changerais volontiers votre paradis pour la moindre bastide située en terre ferme. Oui, oui, dans 2,228 jours, ou mieux dans 2,227 jours 12 heures et 30 minutes, dit-il en me montrant qu'il était onze heures et demie, ou réduisant le tout, dans trois millions cent quatre-vingt-quinze mille six cent trente minutes; je dirai même à pré-
sent : six cent vingt-neuf, j*aurai droit à ma retraite!
»I1 me donnait envie de rire ;
j> Après un instant de silence :
» — C'est long! c'est bien long! trois millions cent quatre-vingt-treize mille six cent vingt-huit minutes; mais, vous le voyez, une à une elles s'écoulent. Plus tard je voudrai pouvoir les retenir, mais j'ai calculé que la vie moyenne d'un homme de ma constitution, arrivé à mon âse sans infirmités est de. . .
» Je l'interrompis :
» — Admettons, s'il vous plaît, que vous soyez éti\bli dans'votre bastide.
»—- Attention! mon cher Merval, j'ai dit bastide , il y a trois minutes quarante - cinq secondes , mais par hypothèse ; or, une hypothèse n'est pas un fait : une hypothèse sert très-bien de point d'appui à un raisonnement, à une démonstration mêmej toutefois...
» — Ne continuez pas, je vous entends.
» — Où comptez-vous vous fixer?
» — A Paris, dans le quartier de l'Observatoire. — Tel que vous me voyez, je suis déjà membre correspondant du bureau des longitudes. Eh ! bien, j'ai l'ambition d'arriver à quelque chose de mieux.
» — Que voudriez-vous faire?
j, — Des tables ! mon cher, des tables !
vous ne savez peut-être pas que j'ai gagné tvoia prinies de cinq cents francs chacune, ci 1,500 francs, pour erreurs relevées dans des tables de logarithmes. — et je suis sur le point d'en découvrir une quatrième beaucoup plus iuiportante. Si le pacha ne nous faisait pas appeler à tous moments, ce qui m'oblige à recommencer sans cesse les mêmes opérations , il y a cent dix-neuf à parier contre un que ce serait trouvé.
»Cethomçne applique le calcul d^ probabiHtés à tout; il a été mis trois fois aux arrêts en soixante et quelques jours, — Après avoir fait entrer en ligne de comptes mille circonstances puériles qu'il prétend assujettir aux lois de l'algèbre et aux règles de l'arithmétique ;-— il a conclu qu'il jouirait en somme, durant le cours de la campagne, d'un certain nombre d'heures de
repos sans dérangements. Partant de là, il les destine à un grand travail qui roccupe beaucoup plus que les caprices du commandant.
» — Voilà une heureuse monomanie ; les sarcasmes même ne l'atteignent pas.
Cependant, l'autre jour, M. Liart qui lui refusait un canot pour descendre à terre, l'avant traité en ricansLUi d'homme aux trois quarts libre, sa figure s'est rembrunie.
» — Trois quarts ! trois quarts ! a-t-il dit entre ses dents; bien certainement le commandant n'a point calculé cela. J'avais bien négligé les fractions de fractions , mais ce n'est pas un motif.
ï — J'étais auprès de lui en ce moment, il me vit et bientôt ses traits exprimèrent une sorte de colère assez réjouissante.
» — Je vous croyais incapable de cela ! me dit-il, c'est très-mal, monsieur, c'est indigne d'un officier!
» Je tombai des nues.
» — Quoi ! qu'ai-je fait ? lui dis-je sans me fâcher, car je n'y comprenais rien, et puis, qui pourrait en vouloir sérieusement à Phylon-Bynume?
» — Vous m'avez trahi , monsieur, vous avez rapporté au commandant le résultat de mes calculs. Je vous avais dit que vous, moi , chacun de nous : a ou. b ^ x ou y égale 3[/i d'homme libre, vous m'avez dénoncé. Votre conduite est inqualifiable.
» J'eus beau protester de mon innocence, il m'en veut depuis lors et ne me parle I. 10
plus. On ne fait pas entendre raison à un maniaque , j'ai cru sage et convenable de ne pas relever les termes dont il s'est servi.
» Mais un semblable état d'hostilité règne entre presque tous les autres membres de l'état-major, et c'est plus fâcheux.
» Je me serais volontiers rapproché de Madec , qui est homme d'énergie, mais il n'a pas répondu à mes avances, et je me suis lassé bien vite.
«Quant à Montoire, je le soupçonne d'être, pour trancher le mot , l'espion du commandant. Je n'ai pas de preuves, il est vrai, mais une fois par hasard, je lui parlai de ma fortune et de la faculté que j'ai de donner ma démission. Le surlende-
main, étant de quart, à propos d'une niaiserie, le commandant me fait une scène, je réponds assez vivement, j'étais vexé.
ï — Monsieur de Merval , reprit Liart avec un de ces mielleux sourires qui sont incrustés sur ses lèvres en lames de rasoir, monsieur de Merval , vous êtes gentilhomme, vous avez des protections, de la fortune, de belles espérances d'avenir, n'est-il pas vrai ? Vous êtes un officier trèsprécieux pour le corps royal de la marine! Mais enfin, vous conviendrez que tout cela n'autorise point à traiter du haut de sa grandeur les vétilles du service. Les coups de balais, les fourbissages vous ennuient! Et vous pouvez donnervoire démission sans
compromettre votre pain quotidien \ Et
vous n'êtes pas attaché à ta gtèbe comme un serfl. Ab! ah! ah!..
ïSans achever sa phrase, qu'il avait alFecté d'articuler lentement, il me tourna les talons... Voilà de ses moindres impolitesses mais, chose étrange! il s'était
textuellement servi des mêmes expressions que j'avais employées en parlant à Montoire. N'ai-je point le droit de me défier de notre Adonis de Moulins? Provisoirement je le tiens à hauteur de repoussoir.
» Depuis que nous sommes au large, je n'ai pas eu de peine à porter un jugement sur notre docteur , assez bonne pâte d'homme qui sait probablement son affaire, mais qui est père de famille et conséquemment capable de tout,
»Un certificat de maladie délivré par complaisance à l'un de, nos élèves quia débarqué peu après l'armement , lui valut
une chasse foudroyante de Liart. L'infortuné médical n'est pas encore remis de sa terreur; il croit avoir fait péricliter la pitance de sa progéniture ; aussi maintenant, si le tvran en témoisfuait le moindre désir il signerait des deux mains qu'un nègre est blanc, ou qu'un mort est vif.
i>Le père Rivelles a au moins conservé le droit de risquer quelques timides observations, le docteur Blaye est pieds et poings liés à la merci du maître. Au coup de sonnette il accourt pour faire sa partie de trie- trac, et se garde de gagner trois fois de suite. Le Liart charme aussi ses loisirs de la même manière, soit avec le capitaine de corvette, soit avec xMontoire.
» Notre commissaire est un homme beaucoup plus difficile à pénétrer que les précé-
dents. Il se nomme Gerbier. Adroit à l'excès, priidentj'dipîomate, et ménageant chacun avec un art merveilleux , il m'étonne par son tact, il me fatigue par sa linesse. Il cause volontiers avec le commandant et ne se plaint jamais. Il observe, il fait mie étude des moindres symptômes de satisfaction ou de mécontentement qu'il remarque en Liart. 11 vise au rôle de bon enfant, mais il m'inspire une défiance invincible.
» Tout cela n'est point vivre. Il faut être en garde contre son ombre , et je crains de parler en rêvant car j'ai parfois des cauchemars alfreux. Il me semble que Liart me brûle à petit feu ou m'assassine à coups d'épingle, toujours avec une exquise politesse.
» Car, notre tyran est bien le plus cton-
nant mélange d'impertinence et d'urbanité que l'on puisse rencontrer dans les cinq parties du monde. A mon égard, du moins, il n'est jamais sorti des limites rigoureuses d'un certain savoir-vivre; mais j'aimerais mieux un franc brutal.
»Te rappelles-tu notre vieux commandant Dubreuil, dur à cuire, grognon, rude, à qui parfois échappaient des trivialités fort désagréables. Après le quart, on descendait chez lui, on lui témoignait son mécontentement :
» — Eh ! parbleu ! mon cher , disait-il, on ne manœuvre pas ainsi, que diable!.. Il y aurait de quoi faire perdre patience à un ange, et je ne suis pas un chérubin ; mais enfin, j'ai eu tort, n'en parlons plus, venez dîner avec moi et ne vous piquez pas mal à propos.
sEn dînant, si l'on ne méritait pas les reproches qu'il \ous avait faits , on le lui expliquait sans gêne, et il se rendait pour le fond comme pour la forme. Voilà ce qui t'arriva au sujet de ces trois boutehors de bonnettes qui cassèrent pendant le quart par la maladresse d'un conscrit.
» Ici, bien entendu , tout se passe de la manière exactement opposée, on est condamné sans appel ; on ne vous traite pas (Cimbccille, mais on vous envoie au bloc la plupart du temps' à tort, attendu qu'en fin de comptes, Liart des Ardannes est marin comme ma petite cousine. »
La lettre d'Adrien ou plutôt son journal de campagne adressé à Nestor était interrompu à ces mots; mais ce n'était encore qu'une esquisse qu'il eût tout le
loisir de compléter en trois mois de courses sur les cotes d'Espagne, d'Italie et de Sardaigne.
De nombreuses anecdotes venaient à l'appui des opinions du jeune enseigne qui reprenait ah irato, en date de Barcelone :
ï Désormais je fermerai tout à clé, et la clé ne sortira pas de mon gousset. Il me semble que pendant ma garde on a touché au commencement de cette lettre. J'ai interrogé mon domestique, un honnête conscrit alsacien nommé Schneider, il m'a juré qu'il n'aurait jamais osé ouvrir mon bureau sans mon ordre, et que, du reste, il n'est pas même entré dans la chambre durant mon absence. Je le crois. Et puis je me trompe peut-être ! Mais quand on se sait espionné , on croit voir des espions
partout. Bref, j'ai mis un cadenas à secrel: au tiroir dans lequel je serre mes papiers, je ferme en outre le secrétaire, et je charge mon confident de veiller un peu sur la porte de ma chambre.
» Malheur à celui que je prendrai eu flagrant délit chez moi! si c'est un égal, je le soufflette ! si c'est un inférieur, je l'assomme !
» J'ai fait à cet égard ma profession de foi en plein carré, pour que personne n'en ignorât ; bien entendu, mon cher Nestor, j'y ai mis les formes convenables entre officiers.
» Le tableau de notre frégate est toujours fort peu séduisant : les élèves et les seconds chirurgiens ne sont pas plus heu-
reux que nous, bien qu'ils aient pour chefs immédiats deux excellentes créatures comme le père Ri\ elles et le docteur Blaye; mais l'inlluence du tigre se fait sentir, — et ils souffrent.
» Les maîtres d'équipage, de timonnerie, de canonnage et compagnie , bons et honnêtes serviteurs en général , ne sont pas dans une position moins pénible. Seulement ils attribuent encore assez volontiers au débonnaire capitaine de corvette la majeure partie des vexations qu'ils subissent, ils reconnaîtront leur erreur avant longtemps.
» Le seul d'entre eux qui ait l'air satisfait de son sort est le capitaine d'armes, adjudant d'infanterie de marine embarqué sur la demande du commandant. Je
— JGO —
crois même qu'il a sollicité son ordre de destination.
» C'est, du reste , un capitaine d'armes modèle, ne dormant jamais et sachant tout ce qui se passe dans l'équipage. Il semble avoir été créé et mis au monde tout exprès pour Liart. On croirait, en vérité, qu'il lutte d'atrocités avec lui. L'air de ce sousofficier m'inspire un sentiment de répulsion et de dégoût. S'il est naturellement cruel , s'il jouit de ses barbaries , s'il ressent du plaisir à torturer l'équipage, il est sans contredit bien odieux ; mais je crois qu'il agit par l'unique désir de flatter bassement Liart... C'est mille fois plus infâme!..
» Inutile d'ajouter que les matelots nous ont tous en horreur ; pour eux, les puni-
lions succèdent sans trêve aux punitions les plus arbitraires et les corvées aux corvées. Jamais on ne leur permet de descendre à terre, pas même quand nous sommes en France. Les éléments de mécontentement augmentent à vuéd'œil; les fautes d'indiscipline sont vingt fois plus fréquentes qu'ailleurs ; il ne se passe pas quinze jours sans que le conseil de justice s'assemble, et enfin le commandant ne commue aucune des peines infligées.
» On a déjà donné la cale à six hommes, dont cinq excellents gabiers ; on a légalement distribué plus de cent coups de garcette; mais Liart commence à se passer du conseil. Pas plus tard qu'hier, il a fait attacher à l'échelle et frapper de douze coups un certain Caboche, quartier-maître de charpentage, dont le délit consistait
à n'être pas monté sur le pont au coup de sifflet d*en hnnt tout le monde,
? Voici comment la chose s* est passée :
» Habituellement, à ce signal, les ouvriers ne bougeaient point ; or, le commandant s* est imaginé de faire faire l'appel général, tous les charpentiers y manquaient. Il les a envoyé chercher, et une fois qu'ils ont été devant lui , il a donné l'ordre de les mettre aux fers pour trois jours.
» Le capitaine Rivelles s'est, à la vérité, permis une simple observation; Liart lui a imposé silence en plein gaillard d'arrière.
» Caboche alors est sorti des rangs :
»— * Commandant, a4-il dit, sauf votre
respect, depuis le commencement de U campagne, nous sommes toujours restés en bas à travailler, vu que le coup de sif^ flet est pour serrer les voiles.
» — Tais-toi ! s'est écrié Liart, Mais, sans se déconcerter, Caboche a repris :
> — C'est seulement pour la justice et à cause de mes camarades, ce que j'en dis, commandant. Primo d'abord , s'il y a une faute, elle est au capitaine d'armes, qui ne nous a jamais fait monter, ou bien au moins à moi tout seul qui ai empêché les autres de quitter les établis.
sLe commandant n'écoutait plus, il jurait, il tonnait.
9 Caboche a encore expliqué que le mai'
tre et le sèfcohd maître charpentiers ayant été envoyés dans le port pour affaire dé service, il s'était trouvé appelé à les remplacer, et qu'il avait cru bien faire en ne permettant pas aux ouvriers d'interrompre leurs travaux. Il a répété qu'en tout cas il était seul responsable.
« Liart nous a donné une première représentation de ses fureurs tragiques; sa ligure, d'ordinaire souriante comme je te l'ai peinte, s'est décomposée tout-à-coup ; ses yeux semblaient sortir des orbites. Il avait l'air d'un tigre ou d'une hyène :
» — Tais-toi ! misérable ! criait-il , taistoi, ver de terre! chien! gueux! bandit! Qu'on l'attache à l'échelle de haubans !
» Caboche n'en a pas moins achevé son
discours dont tu connais la conséquence.
B Tous les charpentiers sont aux fers, et y passeront trois fois vingt-quatre heures. «
Pour les marins, la peine des fers correspond à celle de la salle de police ou de la prison pour les soldats. L'homme condamné à cette punition de simple discipline, est attaché par un anneau passé autour du pied , à une barre de fer , la barre de justice, parfois aussi appelée bloc. Suivant la gravité de sa faute, le coupable est mis aux fers par les deux pieds ou par
un seul.
« A propos des fers, continuait Merval,
Liarl a imaginé divers petits rafllnements
qui rendent cette peine vraiment atroce. I. 11
Les hommes sont étendus sur les parcs à boulets de l'avant des cages à poules ; enfin la barre de justice, au lieu d'être flottante, est fixée par ses deux bouts à des pitons plantés ad hoc que le capitaine d'armes appelle en ricanant le^ sentine/les de la police.
» En sortant des fers, les patients se rendent généralement à la visite du docteur ; mais le père Blaye a reçu l'ordre de ne point les admettre à l'infirmerie du bord; cruel par faiblesse , il n'ose point protester.
» Enfin, le commandant a inventé encore ce qu'il nomme la haute surveillance pour les malheureux dont les punitions sont finies. Pendant le mois suivant, le capitaine d'armes à l'ordre de les épier spécialement,
et s'ils tombent en faute , toutes les peines que les officiers leur infligent sont doublées par cela même. Aussi avons-nous à bord quelques malheureux qu'on abrutit complètement, et entre autres un infortuné conscrit, nom nié Pigale , dont le sort m'inspire un pitié profonde. Sa vie est un martyre continuel. 1! est constamment retranché de vin, et aux fers sur les parcs à boulets, par les deux pieds en croix, plus de la moitié du temps. Tout le monde daube sur le pâtira privilégié de Liart et de ses séides.
»Les oiseaux, dit-on, se précipitent sur celui de leurs pareils qui est blessé, faible, chétif ; à coups de bec et d'ongles ils l'achèvent ; mais au moins ils l'achèvent î Le pauvre Pigale est dans la position de cette victime d'un instinct bizarre dont il sem-
ble réclamer le bénéfice. Un soir je lui ai entendu dire d'un air hébété : — « Qu'on me fusille donc une bonne fois et que tout soit fini ! »
«Comme il n'a qu'une intelligence des plus bornées, il est devenu, dès les premiers jours, la risée des matelots; bientôt, il est tombé sous la coupe des sous-officiers : car ne comprenant rien aux usages du bord, il était nécessairement en contravention perpétuelle avec les règlements de police intérieure. Il n'a ni ordre ni tenue; il est sale, perd ses effets, manque les appels, et ne s'éveille jamais pour le quart. Tu vois l'origine de ses misères. C'était un niais, on l'a crétinisé. Il a été le souffredouleur des matelots qui l'accablent encore de quolibets qu'il ne comprend même pas; mais, du reste, par un sentiment de
pitié, l'équipage commence à Tépargner; je sais même que des anciens lui ont fait éviter quelques punitions. Malheureusement le capitaine d'armes, toujours jaloux de complaire au tyran , est sans miséricorde , Liart n'entend pas qu'on fasse grâce.
ïPour ma part, cependant, j'ai bien résolu de ne jamais punir Pigale, son imbécillité mérite d'être respeclée. Je voudrais obtenir son congédiement ; comment faire? 11 a un corps de fer, des muscles de taureau, une charpente osseuse d'une admirable solidité. Pigale est d'ailleurs doux comme un agneau ; qu'on y prenne garde pourtant, lorsqu'un de ces êtres stupides passe de l'apathie à la fureur, on a tout à craindre.
ï Pigale est de ma compagnie; je suis
déterminé à demander son débarquement quand nous arriverons à Toulon. Je tâche, en altendant, d'appeler sur lui la sollicitude des autres officiers. Hier encore, je disais à table que sa nature est incomplète et qu'il mérite plus de pitié que de colère; j'ajoutais que nous devrions tous le traiter avec modération , et même le protéger contre la brutalité des seconds maîtres.
« Madec m'a franchement approuvé, Phylon n'écoutait pas, Montoire qui déjeunait en bas, quoique de quart, (parce que le capitaine de corvette le remplaçait avec l'autorisation spéciale de Liart), Montoire a prétendu que Pigale joue la comédie pour se faire réformer.
» — C'est du moins l'opinion du commandant, a aussitôt ajouté le père Blaye.
» — Mais la vôtre , docteur ? ai- je demandé.
» — La mienne... je puis dire que, physiquement, il n'a aucun des caractères du crétinisme; la forme de sa tête n'accuse point l'absence des facultés intellectuelles; ses pupilles ne sont pas dilatées, son col
n'otfre pas les moindres traces de goitre ; ses lèvres n'ont pas une épaisseur notable ; enfin il est fort bien musclé, bien bâti, et il y a, certes, très-loin de sa constitution vigoureuse à la structure débile et rachitique d'un crétin.
9 — Vous voyez bien ! Merval, s'est écrié Montoire.
» — Je ne vois qu'une chose, ai-je répondu, c'est que sur de simples présomp-
tions on est inhumaiti à l'égard de ce malheureux, et je demanderai, moi, qu'on le débarque.
» — C'est là ce qu'il veut, le fainéant! reprit Montoire.
» — Crojez-vous donc, répliquai -je , qu'un homme sensé se laisserait priver de vivres, de sommeil, de repos, de tout bienêtre pendant des mois entiers, plutôt que de suivre les règles du bord ?
» — Il veut être réformé, vous dis-je. Ce gaillard-là est au contraire énergique et solide : sa résistance, sa stupidité simulée en sont les preuves.
» Tu vois, mon cher Nestor, jusqu'où peut aller la barbarie. Si un romancier se
permettait d'écrire ce qui se passe ici, sous mes yeux, on le taxerait d'exagération ; on dirait qu'il s'est complu à entasser des horreurs invraisemblables. Ah ! plût à Dieu ! Ce que je te raconte est cependant d'une affligeante exactitude , et même je te fais grâce de bien des détails indignes d'entrer dans notre correspondance. »
Le paragraphe suivant, ajouté quelque temps après, relatait encore une des exécutions sanglantes ordonnées par Li.ut.
Il s'agissait d'un vaillant gabier de beaupré, nommé Kcrprigent, que le commandant avait fait rouer de coups.
a Après cette affreuse scène, poursuivait Merval, Liart se retourna vers moi; j'étais de service.
» — Monsieur, me dit-il, faites mettre
— Mil —
ce misérable aux fers, sur les parcs à boulets, avec les deux pieds en croix et un bâillon.
» Kerprigent brisé, n'était qu'une plaie; il dévorait sa honte et sa colère, il pleurait. C'est pourtant un solide matelot, le plus gai des bout-en-train de l'équipage, un de ces hommes, comme nous les aimons , Nestor.
» Moi, mon ami, je restai attéré ; j'étais attendri. . . j'étais indigné !
* — Eh bien! monsieur, s'écria Liart; n'auriez-vous pas entendu?
j> Je devais, tu le conçois, faire appeler le capitaine d'armes et lui transmettre l'ordre révoltant de V hyène , mais la voix me manquait.
» Liart comprit ce qui se passait en moi. Or, nous faisons le quart en hausse-col à la mer comme en rade.
» — Veuillez, monsieur de Merval, me dit-il, déposer votre hausse-col et votre porte-voix, et vous rendre immédiatement aux arrêts.
» — Je l'aurais volontiers remercié de cette punition.
»11 lit appeler en même temps, le capitaine d'armes et rollicier qui devait me remplacer. »
« Je passai aux arrêts les trois jours que Kerprigent a passés aux fers. Lorsqu'au
sortir de là, je vins me présenter à.Liart, il m'invita à dîner, c'est sa méthode. J'aurais accepté, si j'avais été puni pour tout autre motif, mais j'étais encore outré, je refusai.
» — Pari'aitement, monsieur, me dit-il.
Vous me gardez rancune et vous avez d'autant plus mauvaise grâce que votre punition a été légère.
» Je voulus me retirer, il m'en empêcha :
» ■ — Et remarquez encore , ajouta t-il , qu'à la rigueur je pourrais vous contraindre à accepter.
» — Je ne sache pas , répondis-je , que Tordonnance ait prévu le cas.
» — C'est juste , monsieur, mais les usages militaires sont tels qu'une invitation comme la mienne équivaut à un ordre.
» — Je l'admets , commandant , mais alors je viendrais en hausse-col et je ne mangerais pas.
» — Allons ! allons ! dit-il en prenant son air protecteur, j'ai affaire, je le vois, à une petite mauvaise tête. Ah ! monsieur de Merval, contiaua-t-il en souriant, je vous conseillerai de lire la fable du Pot de terre et du pot de fer. ,
B — Les usages militaires m'obligent-ils aussi à ol (tempérer à ce désir? demandaije alors du ton le plus respectueux.
» — Non, monsieur, dit-il sèchement.
» Je sortis là-dessus.
» Depuis ce charmant entretien, il m'a régulièrement prié à dîner le 16 de cha- 'que mois. J'ai refusé deux fois, mais il ne se lassera pas, j'en suis sûr, je m'attends à être obligé de le remercier ainsi mensuellement jusqu'à la lin de la campagne.
ittSon système est de nous avoir à tour de rôle, quatre par quatre , à des jours fixes qui sont le 2, le 9, le 16 et le 25. Un officier de vaisseau, deux élèves et un chirurgien ou le commissaire, sont invités dès la veille par des billets lithographies ainsi conçus :
« Monsieur,
» Le capitaine de raisséaif commandant la fre- )> iiale de S. M. La (Iorgone, voa)> prie de lui
% faire Hioîmeur de venir diner demain avec lui, » dans la chambre du conseil.
nA bord, ce 183
s Ces billets sont cachetés de cire parfumée, et remis à leur adresse par le valet de chambre de Liart, nègre de Saint-Domingue, appelé Gybélus, mais. que l'équipage à surnommé M. Satan , car il ne quitle guère l'appartement de son maître, en sorte que sa vie retirée inspire des craintes superstitieuses à nos matelots.
B.lusqu'à présent, je suis seul à refuser systématiquement les politesses de Liart ; Phvlon dit que son cuisinier est excellent et calcule, d'après cela, que le commandant est tolérable dix-huit heures par an,
en supposant chaque dîner d'une heure et demie. Le docteur fait de la petite critique ^^astronomique, revient un peu pris de Champagne, et déclare que le commandant a supérieurement accepté son opposition. Le commissaire se conduit en homme du monde. Mon toi re s'empare avidement de la parole, pérore tant qu'il peut, s'interrompt s'il voit que Liart veut dire quelque chose , et pousse de bruyants éclats de rire approhatilsdès que l'amphytrion ouvre la bouche. Je sais tout cela par mon élève' de quart, trop jeune encore pour avoir appris à se taire. »
Adrien disait ailleurs :
« Un monstre comme Liart devrait être mis en stricte quarantaine par nous tous, .le ne parle pas du malheureux capitaine
~ ISl —
de corvette forcé de manger à sa table, et obligé par position à être officiellement de son avis, l'exécuteur de ses bantes œuvres, l'agent de sa police visible, etc. , etc.. Je dis rlst'hU, car il y a ici en outre une police occulte que l'on sent, maïs dont on ne peut connaître les ressorls. Les épontilles ont des oreilles, les poulies ont des veux, les cloisons parlent î
«Après la peinture que je t'ai faite de notre personnel, tu vois qu'il n'y a pas d'opposition eJïicace possible.
» Un état-major uni, réduirait Liart à un isolement absolu et le contraindrait à s'amender, mais il tient dans sa main tous les membres du carré, à l'exception de Madec et de moi.
» Dès lors, à quoi bon la résistance? J'ai 1. 1-2
tort de me roidir, je le sens ; mes elïbrts geront inutiles, ils me nuiront et voilà tout. Et pourtant, iSestor, je ne puis me résoudre à plier, je ne suis pas roseau, tu me connais. Je fais mon service avec un zèle extrême, j'obéis comme un caporal russe, je tâche enlin de ne jamais donner barre sur moi. C'est faire des raies dans l'eau, mieux vaudrait prendre moins de peine et savoir être plus souple !
y> Le rappel de l'exercice du canon me ïorce à m'interrompre; la suite à un prochain numéro. »
7>Fn VHP (Irîi cî'jIcs do Corse, le .SO juin IRîi.
» Madec, notre .second enseigne dont je t'ai peu parlé jusqu'ici, a cependant des
droits inconte.stables à un long paragraphe, il accepte, i)ien entendu, les invitations de Liart, car il n'a pas de motif personjiel pour les refuser ; mais c'est sans contredit l'homme le pîiïs énergique de l'état-major et le seul qui impose nn peu au tyran.
» Il y a là une cause physique. Madec est taillé en Hercule, il soulève un boulet de 30 par la seule pression des doigts, et le garde ainsi , la main en haut, pendant cinq minutes. Sa figure est celle d'un marin fieiVé. Il a de grands yeux bleus qui ne baissent devant aucun regard, et enfin, une simplicité de langage qui con- , t ras te à la fois avec l'alféterie de Montoire et avec l'élégante diction du commissaire.
» Ln jour, à table, le docteur, fort curieux par nature, l'interrogea sur son pnssé :
» — J'ai été mousse, matelot, maître, dit-il, et j'ai toujours eu la manière de voir conforme à mon grade et à ma position; aujourd'hui je suis officier, et je suis jaloux des prérogatives de l'épaulette autant que n'importe qui. Du temps que j'étais matelot, on me rudoyait, on me parlait grossièrement, je m'en affectais peu. Les usages maritimes obligent, je crois, à un langage et à des formes brusques. Je supportais même le tutoiement sans me plaindre. Aussi je puis bourrer un homme ou le traiter de fahi-chien, mais je ne tutoie que mon domestique, les mousses ou de vieilles connaissances, par amitié, et parce que les braves gens seraient fâchés de me voir faire autrement. Quant à moi, docteur, j'espère qu'à présent on me traitera comme j'ai le droit d'être traité. J'y compte fort et ferme !
» Une fois Liart s'étant permis de lui adre-ser une apostrophe équivoque, Madec se retourna en disant :
» — Commandant, je vous prie de ne pas oublier que je suis enseigne de vaisseau dans le corps de la marine.
Il prononça ce peu de mots sans emportement, sans afïectation, avec un certain air de bonhomie ; Liart, tout Liart qu'il est, se tut, et les choses en restèrent là.
«Je ne possède pas cette puissance ; mon opposition a malgré moi quelque chose d'écolier que je voudrais en dégager, c'est impossible ; mes épaules ne sont pas assez larges. J'ai toujours reconnu que même dans le monde, la prestance et la force sont des dons fort utiles ; que deviendraisje si j'étais maigre et petit comme toi ?
» Liait est beaucoup moins ironique envers Madec uu'envers moi; il est familièrement brutal pour Montoire qui sourit aux plus désagréables épithètes ; enfin il est lout-à-fait grossier à l'égard de Phylon- Binôme , mais celui-ci a l'épiderme trop bien défendue par un rempart de chiffres pour que les injures l'émeuvent.
»Tu vois d'après cela combien il faut rabattre de la prétendue urbanité de notre seigneur et maître.
» Et cependant, mon cher Nestor, nous n'avons que les roses, nous ! les épines sont pour l'équipage. Par comparaisons nous sommes heureux.
» Suivant l'usage des tyrans, Liart se mêle de tout, il s'occupe de certains soins
qu'on abandonne d'ordinaire aux derniers quartier-maîtres, et ce qu'il y a de pis, il nous obligea faire comme lui.
» Avec ma subordination de parti pris, il s'ensuit que je suis un instrument de torture, une sorte de machine hydraulique, une meule qui écrase et qui broie. Il m'est impossible de ne pas opprimer, de ne pas me rendre odieux à des gens que j'aime et que j'estime, tu le sais, mon vieux matelot ; je veux protester devant toi. Mais l'équipage me croyant méchant, le devient à mon égard ; à mon tour, je deviens plus sévère; la mauvaise volonté augmente d'une part, le dépit etla colère de l'autre; on se hait, on se déchire. Liart triomphe, son système prévaut et fonctionne à souhait.
•a (VU 1 Nestor, quand je me reporte au
temps de notre eanj pagne à bord de la Glorieuse, et puis que je compare, je me demande si je sers Lien dans la même arme, si je suis bien dans la marine française. I) va, dans îe corps, des officiers de toutes les espèces, cela doit être ; parce que l'on est marin, on ne cesse pas d'être homme, et toutes les natures, bonnes ou mauvaises doivent se rencontrer à terre. Mais y a-t-il dans la flotte deux Liart des Ardannes? — Oh non! ce n'est pas pos-sible !
«Brave commandant Dubreuil!... Je me rappelle que je le maudissais parfois. Nous le traitions entre nous de rustre, de paysan, d'ours mal léché !... Aujourd'hui je me reproche ces boutades. A son bord^ rofficier tenait son rang, le matelot était mené avec humanité, avec bienveillance.
Le soir, sur l'avant, une gaîté franche régnait sans obstacle ; ils chantaient, ils dansaient à qui mieux mieux. Ici, ÎSestor, jamais unechanson, jamais un éclat de rire. Le silence, un silence de mort, loujoiirs le silence.
B Quand nos trois cents hommes dînent dans la batterie on entendrait voler une fnouche. Par les ordres de Liart, le capitaine d'armes est là, prenant le nom de celui qui ose élever la voix. Gela me fait mal et j'ai eu le tort de le dire tout haut.
» Croirais-tu enfin que j'ai plusieurs fois éprouvé la tentation de donner ma démission pour en finir, et qu'en certains moments, si l'on m'eût pris au mot, j'aurai fait par dégoût ce que je n'ai pas fait par amour?. l'en rougis.
» J'aimais cependant Suzanne, et je l'aime encore de toute mon âme; c'est à elle que je dois mes seuls instants de bonheur car j'oublie tous mes ennuis en évoquant son souvenir, La nuit, pendant mon quart, quand le monstre dort, je me rappelle ces instants si rapides passés près d'elle, à Paris. . . O Nestor ! que n'es-tu là pour recevoir mes confidences! Je regrette souvent d'avoir été trop timide pendant mon congé. Suzanne est bien jeune, il est vrai ; mais si j'avais fait une demande de mariage en formes, si j'avais nettement parlé de ma position de fortune, si je ne m'étais pas borné à sonder les intentions des parents avec une retenue que je trouve absurde aujourd'hui, sa mère m'eût appuyé, je le crois !
«Nestor, mon vieux camarade, depuis
que tu nie manques, ce métier que j'ai tant aimé me déplaît et me lasse ! Ah ! pourquoi suis-je tombé sous les ordres d'un Liait I
»Je sui.-i marin, pourtant! Ainsi que toi je suis passionné poiu' notre grande profession !
» Et je me,surprends, moi aussi, à compter comme'Pli}lon les heures et les minutes de cette campagne maudite !
j)Ln jour, l'esclavage linira, nous nous retrouverons, nous naviguerons encore ensemble. Je te dirai combien j'aime Suzanne !
»... iVlon Dieu ! par quelle fatalité Forlanct m'a-t-il refusé son poste?... Mes idées
se brouillent, je me contredis, je déraisonne ! Amour, amitié, marine, ces
trois moljiles de ma vie viennent se heurter!... Que faire! Que résoudre?... Je m'y perds !»
• »Rade de Toulon, le 11 juillet.
» Je me suis vaincu, Nestor, je resterai dans notre tartare flottante que je ne saurais quitter sans donner ma démission. Je veux te revoir, je veux au moins avoir ta réponse avant de briser ainsi ma carrière, avant de renoncer à l'espoir de naviguer encore avec toi !
«En arrivant ici; j'espérais y retrouver L'Hcda, je l'ai ensuite attendu de jour eu
jour; ta dernière lettre portée par le Fuiton m'apprend que vous êtes retenus en Algérie. Sans savoir encore tout ce que je 6ou(Tre tu me devines, tu me conseilles de patienter : — « Ne va» pas faire un coup de ta tête, me dis-tu. » — IVès-bien ! je patienterai, matelot, dussé-je mourir à la peine. Le sort en est jeté !
» Nous remettons sous voile demain , toujours avec le même état-major, toujours avec le pauvre Pigale que je n*ai , point réussi à faire congédier; mes eiïbrts à ce sujet ne m'ont valu qu'une sévère remontrance de M, Liart des Ardannes.
1» Nul ne sait où nous allons; mais, grâce au ciel^ ce n'est pas dans l'Océan, car nous n'avons pas plus de deux mois de vivres, vois-tu, Nestor, en dépit de tout, je don-
nais ma démission, plutôt que de faire deux ans de campagne dans la mer du Sud ou dans l'înde à bord de la Gorgone mais j'ai bien assez de courage pour trois . ou quatre mois. Vo^ue donc la galère ! Galère est bien le mot. Et puif^îonvnous bientôt nous rencontrer!
»Eri tout cas, mon ami, pèse le pour et le contre dans ta sagesse. Considère que mon caractère s'aigrit, que ma santé même s'altère, que j'ai perdu magaîté, mon égalité d'humeur, tout jusqu'à mon goûtpDur la mer. Et puis écris-moi, conseiile-moi , tranche la question !
»J\Jon amitié pour toi, mon amour pour Suzanne, voilà les seuls éléments dont tu devras tenir compte, < car à présent, j'ai pris en antipathie une cariicre (pj'unseiil
homme, quun seul liominc peut rendre si détestable.
j^ » Adieu, mon ami, je tiens à mettre moimême à la poste cette lonpjue épîtie, mon vrai jouinal du bord. Chose inouïe I je me délie même du vaguemestre; c'est peut-être un agent du tigre. Adieu, que la vapeur te soit légère ! que le sort te préserve des Liart, grands ou petits, et te garde pour capitaine le brave et digne Durocher !
» Encore une fois adieu ! le canot va partir. Je t'embrasse comme je t'aime, ton matelot de cœur.
j) Adrien de MRP» VAL. »
Telle était, en substance, la lettre que Nestor avait analvsée et connnentée avec
beaucoup de modération, en présence de la famille passagère.
M. d'Héricourt y trouva plus d'une fois matière à des observatiqns fort peu consolantes.
Suzanne trahit ses impressions par des mouvements involontaires, par des exclamations naïves, et même par des questions directes au ton desquelles Nestor ne pouvait guère se méprendre. Madame d'Héricourt semblait étonnée :
— Je ne comprends pas en vérfté , ditelle, comment M. des Ardannes, mériterait les sévères reproches de votta jmi. J'ai beaucoup connu autrefois le commandant actuel de ta Gorgone C'était un
bien aimable cavalier! Quel bon ton, quel bon goût il avait !
Ces derniers mots furent prononcés avec une retenue affectée qui frappa Nestor Laviolais.
— Madame, dit-il assez sèchement, Adrien n'a jamais metiti, il me dit à moi la vérité tout entière, il n'exagère point.
— Plaise à Dieu, pourtant, qu'il exagère ! murmura Suzanne.
— D'ailleurs, poursuivit Nestor, rien de plus fréquent que de voir des marins fort agréables dans le monde, êti e à bord des chefs ou des camarades insupportables.
Madame d'îléricourt se ravisa prudemment; elle n'ajouta plus un mot à l'éloge inachevé de M. Lftrt des Ardannes; mais elle reprit d'un ton de sympathie pour
Mer val :
— Si ce que votre jeune ami vous écrit est nialheurensement aussi vrai que vous le croyez , comment se fait-il qu'avec sa fortune il hésite un seul instant? Qu'il abandonne la marine, qu'il vive indépendant et libre, on bien encore, s'il ne veut pas rester oisif, qu'il embrasse une nouvelle carrière. Après ce que vous venez, de nous dire, monsieur La violais , je ne crois pas nue dans aucimedes autres positions de la vie on soit exposé à de pareilles persécutions.
— Madame, répondit Nestor, Adrien a de l'avenir dans la marine, M. Liarl n'est qu'une exception déplorable, et au pis aller l'embarquement de M^val ne durera pas plus de deux ans. ^
— Deux ans ! s'écria Suzanne , mais c'est un siècle !
— Deux ans ! dit M. d'ïléiicourt; savez- Tous monsieur Laviolais, que vous en parlez fort à votre aise ?
— Mon Dieu ! pensa le jeu'^e capitaine, je leur ai cependant caché les !>lus tristes passages de la lettre d'Adrien, faus^ t-t-il donc que je l'engage à renoncer à la marine, et qu'ainsi je me prive en quelque sorte démon meilleur ami?
En réponse au long journal d'Adrien, Nestor lui avait conseillé de prendre patience :
»Je voudrais au moins, lui écrivait-il dans une lettre adressée poste restante, je voudrais te voir, te parler, t'encourager à attendre, s'il est possible. Il faudrait savoir aussi ce que devient la famille d'fléricourt. Ne va pas, pour dos contrariétés
passagères, si cruelles qu'elles soient, renoncer à ia plus brillante perspective. Tu commanderas un jour, mon cher Adrien; moi qui suis sans protections, je serai simple oÊlcier, et je naviguerai sous tes ordres. 0 mon ami, mon frère, mon matelot, ne Ijrise pas légèrement une si douce espérance, un pareil avenir de honheur î »
Adrien n'avait pu recevoir cette lettre, puisque ia Gorgone était en mer, comme on le sait; mais Nestor, qui ne s'attendait pas à la rencontrer sitôt, se repi*ochaittout 1)as d'avoir tant insisté en faveur delà marine, lorsqu'on signala l'incendie.
— Quels remordsn'éprouverais-je point se disait-il, s'il arrivait malheur à Merval ! si, vif comme il l'est, il se laissait aller à quelque acte de rébellion irréfléchie, ou si
comprimé, vexé, tyrannisé sans relâche, il venait à perdre la raison !
Nestor se rappelait l'exemple de ce vieux lieutenant de vaisseau, dont l'histoire est bien connue dans la marine, homme do mérite, mais très impressionnable, qui, naviguant sous un autre Liart, devint fou furieux à bord et mourut dans d'horribles convulsions.
— Et j'oubliais cela, reprenait-il; et je lui conseillais d'attendre ! Attendre quand on est au suplice !... J'ai eu tort. Il faut que je lui écrive dès que nous serons à Al-
Nestor fut inquiet en reconnai^^sant la Gorgone dans le navire embrasé; mais d'un autre côté, il y avait mille chances pour
qu'Adrien eût échappé au feu. En ce cas, après l'incendie, on se verrait, on se parlerait, et l'effet de la lettre restée à Toulon serait détruit d'avance.
— Je le laisserai tout au moins libre d'agir comme bon lui semblera, pensa le jeune capitaine qui achevait ces réflexions, quant le porte-voix de Montoire, l'officier de manœuvre de la Gorgone, répondit au sien, par le cri usité :