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— ne —
— Graissez la poulie, et battez la femme, voilà le remède, comme disait le pèreMadurec, dans les temps, à bord de Uf Ci-
biade.
— Assez causé de l'ancienne!... mais, par exemple , sa fille, en voilà dn reluqué premier brin; pas vrai, Grinchelard?
— On dirait une poupée de cire à la porte d'un parfumeur; du satin, quoi!
et mif^nonne, mif(nonne, mignonne!...
— Pas si mignonne que la servante, dame !
— Gomme il parle, ce paysan-là, servante! plus souvent I... AîademoisellePaoletta, qu'on l'appelle, la fiile d'un richard
— 2ft7 -
de chez nous... fille de chambre, je ne dis pas non.
— Moi, j'aime mieux la petite demoiselle, la maîtresse, la Parisienne, là!
- — Pas moil... je suis pour l'autre.
— Chacun son idée; j'aimerais mieux les deux à la fois, une tribord, une bâbord, pour aller faire la noce....
— Toi, Grinclielard, tu es toujours farceur !
— Et pas dégoûté !
Le plus profond silence venait d'être or-
donné; on manœuvrait pour prolonger la frégate; un regard sévèie de Nestor s'arrêta sur nos facélieux marins, dont la conversation fut ainsi brusquement interrompue.
Cependant, Paoletta la provençale avait soutenu Suzanne toute tremblante, mais silencieuse, et qui se jeta à genoux dès qu'elle fût dans le petit salon , d'où l'on entendait une multitude de bruits elfravants.
Les pétillements et les criîquements de ta Go7-gone, les mugisseaients des bestiaux, les commandements au porte-voix , les coups de sifflet, les grondements de la vapeur , les détonations des canons de sous le vent qui se déchargeaient à bord de la frégate par le fait seul de l'incendie, les
bouillonnements de la mer, mille chocs, mille bonds , et les murmures confus des deux équipages, et la mise à l'eau des embarcations, — tout cela Toi-muit un ei-;
frovable et sinistre concert.
Paoletta s'agenouilla auprès de Suzanne.
Les autres femmesetles enfants s'étaient réfugiés dans le carré des officiers de UHccla; de là partaient encore des cris d'effroi et des gémissements étoulï'és.
Sur le pont, Nestor donnait l'exemple du sang-froid; les marins habitués à lui obéir, exécutaient avec empressement ses ordres donnés par signes , les soldats, jaloux de rivaliser de zèle et de courage , suivaient aveuglément l'impulsion imprimée par les matelots.
On sait quels éminents services rendirent à la frégate l'équipage du vapeur, ses pompes, ses Canots , et l'escouade de secours dirigée par l'enseigne de vaisseau Forta* net.
Tandis que les braves gens des deux navires déployaient à l'envie une noble audace , dans la chambre du capitaine, à bord de U Hècia , M. d'Héricourt s'efiforçait en vain de rassurer sa femme, dont la terreur devenait extravagante.
^— Pour Dieu ! madame, disait-il avec humeur, calmez-vous, ou du moins taisez-vous.
M. d'Héricourt, homme ferme, qui avait fait en qualité d'officier les dernières campagnes de l'empire et qui avait vu de
près des dangers autrement séi'ieux que ceux courus par le vapeur, s'impatientait déplus en plus. A diverses reprises, il eut une peine infinie à empêcher sa femme de remonter sur le pont.
— Madame, pour la dernière fois, ditil sévèrement, je vous répète qu'il n'y a aucun péril ici pour vous; M. Laviolais vous l'a dit. Nous sommes au vent de la frégate , et les plus sages précautions ont été prises. Je l'atteste sur l'honneur.
Sourde aux meilleurs raisonnements, madame d'IIéricourt continuait à jeter* les hauts cris ; elle ne savait plus ce qu'elle disait, ni ce qu'elle faisait; la terreur la mettait hors d'elle-même; elle se leva de nouveau et courut vers la porte.
Alors M. d'iiéricourt, à bout de pa-
tience, lui prit le bras et la contraignit à s'asseoir sur le canapé.
Suzanne et Paoletta stupéfaites, n'ayaientpu continuer à prier ensemble, elles se tenaient à l'angle opposé du petit salon, l'une sur l'autre appuyées, et formant un de ces groupes gracieux que produit quelquefois l'inspiration d'un peintre habile.
Paoletta ne connaissait madame cl'Héricourt que depuis peu de temps , elle se demandait si sa maîtresse était subitement devenue insensée. En toute autre occasion les exclamations de la vieille dame eussent provoqués ses francs éclats de rire, mais elle ressentait une compassion sincëie. — Et d'ailleurs le tumulte redoublait sur le pont; l'on entendait amener les canots, le vapeur tanguait lourdement, et les cloi-
sons, les échelles, les roues, les mâts cruquaient avec ce bruit plaintif qui produit toujours quelqu'elïet sur les passagers élranners à la marine.
Suzanne s^ulïVait doublement. Forcée d'approuver tout bas la conduite énergique de M. d'IIéricourt, elle rougissait de la faiblesse et de la colère honteuse de sa mère qu'elle plaignait, qu'elle excusait même mais que pouvait-elle?
H fallait bien qu'elle gardât un pénible et respectueux silence.
Paoletta l'imitait.
Madame d'IIéricourt s'emportait; sa frayeur et le sentiment de son impuissance se trahissaient en tirades déclamatoires.
Depuis longues années, la pauvre femme avait adopté le genre emphaûque et prétentieux. C'était désormais sa seconde nature; et cependant, elle avait été élevée par des parents qui combattirent de tout leur pouvoir les tendances de son esprit faux.
M. Dupernet, son père, ancien fourniss^r des armées navales, fixé à Paris, recevait toute la marine ; les otïiciers , les employés du ministère, les étrangers abondaient chez lui. Thérèse devint le point de mire de l'ambition sinon de l'amour d'une foule de prétendants; elle fut en butte aux galants hommages d'un grand nombre d'aventureux marins plus audacieux peutêtre parce qu'ils étaient nomades , et qui contribuèrent par leurs llatteries à augmenter ses travers.
M. Liarl des Ardannes, alors lieutenant de vaisseau, se fit remarquer parmi les plus empressés, il se déclara positivement dès qu'il fut nommé capitaine de Ire-
gate.
Madame Dupernet, personne de grand sens, repoussa la demande du jeune oflicier supérieur, quoiqu'il fut alors l'homme à la mode dans la société maritime et ^oloniale de la rue Royale. Son origine mystérieuse , ses manières légèrement impertinentes, son ton tranchant et mille bruits incroyables qui circulaient parfois surson compte, bien plus encore que son peu de fortune , avaient motivé le refus péremptoire des parents de Thérèse. — Ils cherchaient surtout un gendre capable de les remplacer auprès de leur fille. On choisit M. d'Héricourt que des précédents
honorahîes et une habileté reconnue mettaient déjà au rang des capitalistes les plus distingués. Malheureusement M. d'Hériricourt échoua où le père et la mère de Thérèse avaient échouéi avant lui. Après le mariage, la jeune femme, plus libje de se livrer à ses goûts, acheva par ses lectures, la fréquentation de certains théâtres et le choix de ses intimes, de vicier son jugeinent.
Telle était madame d'Héricourt, femme fantasque, vaine de ses grandes manières qu'elle exagérait, fîère de grands sentiments qu'elle dénaturait, énamourée de mots vides de sens, de phrases sonores, de pathos en un mot, et dépassant toujours le milieu des convenances.
Elle faisait encore grand cas de M. Liart
des Ardannes, qu'elle avait revu dans le monde; à ses yeux son mari n'était qu'un homme cCarfrent d'une découras-eante médiocrité. Parfois elle reprochait à M. d'Hé-' ricourt d'avoir abandonné la noble carrière des armea, et de s'être laissé découraîi^er par les glorieuses fatigues de la gtierre.
Plusieurs fois Suzanne avait eu la douleur d'entendre de semblables paroles, mais elle connaissait son père, et l'appréciiiit comme il méritait d'être apprécié.
M. d'fïéricourt, après douze ou quinze années de services militaires, avait donné sa démission au commencement delà paix.
Il héritait de sommes considérables qui fructifièrent entre ses mains; mais il n'abusa point d'un succès dû surtout à la rocliUidc de son jniT^emcnt. Depuis près de
dix ans, il s'était pour ainsi dire retiré des affaires. Il passait l'été en Touraine, dans sa terre de Fermignes, et ses bienfaits l'avaient rendu cher à tous les habitants de la contrée. L'hiver, il rentrait à Paris dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré.
Il faisait le bien sans ostentation, et vivait de la manière la plus honorable , quand, presque malgré lui , par suite de relations de société, il se trouva conduit à accorder son patronage à la Compagnie Numide, fondée pour le défrichement de l'Algérie française. Les prospectus le séduisirent, plusieurs hommes puissants le poussèrent dans une entreprise qui se présentait sous des dehors éminemment patriotiques ; il se laissa mettre en avant. Son nom attira la foide des actionnaires, et bientôt aussi une masse d'émigrants, qui
partirent pleins de confiance, mais q\ii ne trouvèrent à Alger que déceptions et misères de tous o^enres.
La Compagnie Numidq n'était pas sérieuse ; ses principaux agents prirent la fuite ; une faillite, qui entraînait la ruine de cent familles aisées et la détresse la plus complète pour cent familles de pauvres colons, était imminente. M. d'Héricoiu't regarda comme un devoir sacré de relever une alfaire éminemment bonne et viable, que la plus infâme banqueroute allait réduire à néant; il fit le sacvjfice de son indépendance et d'une partie de sa fortune, prit lui-même la direction abandonnée au premier occupant, reconstitua la société, n'hésita pas à racheter au pair un nombre considérable d'actions déj;\ sans valeur, rendit du crédit à l'opération, en-
voya des secours aux émigrauts, et leur fit promettre qu'il ne tarderait pas à les rejoindre.
Telle était la cause de son voyage.
Madame d'Héricourt voulait emmener un nombreux domestique, son mari s'y opposa ; cependant un valet et une femme de chamÎ3re accompagnèrent la famille jusqu'à Marseille. Ces gens avaient été choisis par la maîtresse de la maison, et jouissaient de sa confiance. A Marseille, ils disparurent, emportant des bijoux, des cacheaiires, plusieurs malles d'effets et toute l'argenterie. On sut qu'ils avaient pris passage aux premières places sur un paquebot napolitain, sous les noms du marquis et de la marquise de Yestignac. Madame d'Héricourt en eut une attaque de nerfs.
Son mari fut bien aise d'être débarrassé du marquis et de la marquise de chambre.
— Encore des Numides, dit-il, en faisant alhision à ses prédécesseurs dans l'entreprise qu'il dirigeait.
Le nouveau directeur avait fait ses premières armes avec un brave soldat appelé Urbain Lartigue, qui s'était fixé à la Ciotat, entre Marseille et Toulon. Ils étaient partis ensemble sac au dos. D'Héricourt devint capitaine, et plus tard millionnaire; Lartigue, sergent et pauvre diable, mais son ancien camarade ne l'avait point oublié, comme le prouvait une jolie maisonnette blanche tapissée d'espaliers, entourée de quelques arpents de vigne et d'olivettes, et sise sur le meilleur terrain de la commune.
En partant de Paris, M. d'Héricourt forma le projet d'aller rendre une petite visite au vétéran. Suzanne en fut ravie. Elle brûlait de connaître le vieux compagnon de son père. Tin léger détour dans la route donna lien au plus charmant épisode du vovas^e.
Il est difficile de dire combien fut grande la joie d'Urbain Lartigue et de ses enfants, quand la famille d'Héricourt vint inopinément leur demander l'hospitalité.
Le sergent retraité faillit en perdre la tête, il pleurait comme un enfant, il était ai] septième ciel.
Tandis que safemm.e, ses fi'.ies ainées et son dernier flb a('cu.ci!laient çl^v'^^'' mieux les voyageurs, I rbain, d'(me main trem-
blante, saccageait ses treilles e( ses pêchers; il n'y trouvait pas de fruits assez beaux pour son capitaine dont la cordialité le touchait plus encore que tout le bien qu'il avait reçu de lui. Ses pêches, son délassement favori , n'étaient plus dignes de mademoiselle Suzanne S'il vivait su qu'il
recevait de tels hôtes !. . .
— Tout est à merveille, mon vieux camarade ! disait M. d'Héricourt. Je vois que tu m'aimes encore.
— Je voudrais me faire hacher menu pour vous, mon capitaine... foi de troupier!
Les bonnes gens, dans leur enthousiasme de bienveillance , admiraient l'esprit
de madame Thérèse et trouvaient qu'elle déclamait furieusement bien.
On voit pourquoi et comment Paolelta fut offerte et acceptée à titre de compagne de route faisant office de femme de chambre.
Le bonhomme Urbain Lartigue n'aimait personne au monde autant que Paoletta, la plus jeune de ses fdles; c'était sa perle, l'objet de sa prédilection de vieillard. Il s'estima heureux de s'en séparer pour la confier à son bienfaiteur.
Urbain n'eut qu'wn regret , ce fut de ne pouvoir lui présenter son fils Martial, patron au cabotage, qui commandait ordinairement une des belles tartanes du pays; mais Martial avait été levé au service
et levé en même temps qu'un excellent matelot charpentier nommé Caboche, qui était fiancé à Paoletta.
— J'ai fait un voyage à Toulon avec ma fille, disait l'ancien sergent, pour tâcher d'en ravoir un au moins, s'il était possible ; mais le commandant de la Gorgone, leur frégate, est un vilain homme qui m'a empêché de réussir.
Paoletta maudissait Liart, car Paoletta aimait tendrement Caboche, le quartiermaître de charpentage.
Si elle avait su que le navire embrasé était celui de son frère et de son promis, elle eût éprouvé de trop vives craintes pour laisser dominer son attention par la scène que faisait madame d'Héricourt,
heureusement elle l'ignorait, et la pauvre lille, interdite, bouche béante, ouvrait de grands yeux.
Suzanne était pourpre de pudeur filiale. M. d'Héricourt faisait un violent effort pour conserver les formes convenables.
Au dehors, le feu, la mer, la vapeur tonnaient toujours ; les deux jeunes fdles, témoins d'une querelle dont la fermeté de M. d'Héricourt ne pouvait venir à bout, avaient oublié le lieu où elles se trouvaient leur position à bord, leurs craintes, leurs prières. Elles se serraient l'une contrel'autre, semblables à deux gazelles effrayées, tremblantes, n'osant respirer qu'à peine, et se pressant instinctivement la main.
Suzanne avait passé son bras droit au-
tour de la taille flexible de Paoletta, qui baisiiait ses grands yeux noirs et se fût volontiers cachée dans la cellule voisine ; mais ni Tune ni l'autre n'avaient la force de faire le moindre mouvement.
Enfin le bruit extérieur diminua un peu, ou plutôt il changea de nature; on n'entendait plus les pompes du vapeur, ni le craquement de l'incendie; déjà plusieurs fois, UJlécla s'était mis en mouvement.
Madame d'Héricourt, de guerre lasse, s'apaisait. Son mari remonta sur le pont.
Le dernier canot du vapeur abordait en ce moment. Nestor faisait faire l'appel général des passagers et de l'équipage, pour s'assurer que tout son monde était de retour. Après avoir donné la remorque à la frégate, il remit le quart à l'ollicier de service.
M. d'Héricouil apprit alors que le navire sauvé était la Gorgone, Fortanet, qui revenait de corvée , s'approcha de lui et lui transmit les respects et les liomniages empressés d'Adrien de Merval.
— Il est temps, ajouta Nestor, d'aller rassurer ces dames.
Mais à peine M. d'Héricourt redescendu dans le petit salon, eût-il prononcé le nom de la frégate quePaoletta devint tremblante.
Suzanne ne pouvait être inquiète pour Adrien, car Nestor paraissait joyeux. Il était fier d'avoir rempli tous ses devoirs en conscience, il était heureux d'avoir si puissamment contribué à l'extinction de l'incendie ; et du reste, il ajouta :
— Demain .^ans doute, quand nous se-
rons à Malioii, Mer val viendra nous rendre visite, et s'il n'a pas de canot je vous promets d'aller le chercher.
Madame d'Héricourt se contenta de dire d'un ton déclamatoire :
— Coïncidence bizarre !... Quelle surprenante rencontre au sein des mers; à travers les ombres épaisses de la nuit !
Elle n'osa pas s'enquérir de M. des Ardannes, et d'ailleurs il était évident que si le commandant avait péri, Nestor en eut parlé. Enfin, les regrets de madame d'Héricourt avaient eu, depuis plus de vingt ans, tout le temps de s'assoupir ; Liart pour elle était une sorte de fantôme d'amour qu'elle s'était parfois complue à évoquer dans des moments de colère nerveuse,
mais au demeurant ce n'était encore qu'un fantôme.
Cependant M. d'Héricourt avait demandé si l'on comptait beaucoup de victimes à bord de la frégate.
Paoietta frémissante écoutait. Suzanne partageait les anxiétés de la jeune fille.
— Non ! selon toute apparence, répondit Nestor, mais nous n'aurons de détails sur les causes et les résultats de l'incendie qu'après avoir communiqué avec la frégate.
Paoietta s'alïaissa surelle-mêmeet tomba dans les bras de Suzanne en murmurant les noms de son frère et de son liancé :
Pour expliquer sa détaillance, Suzanne dit aussitôt :
— Martial Lartigue est embarqué sur la Gorgone.
— Nous ne pourrons malheureusement avoir de ses nouvelles qu'àMahon, répondit Nestor, je n'ai point le droit de questionner la frégate à cet égard.
PIgale.
A bord de la frégate la Gorgone, l'obscurité succédait maintenant aux sinistres clartés de l'incendie.
Le commandant Liart des Ardannes
était encore sur le banc de quart, Montoire à ses côtés ; le tambour battit l'assemblée, les hommes se mirent en rangs, ayant leurs ofEciers en tête, Madec d'un bord, Merval de l'autre.
Un fanal fut pos'é sur le cabestan, auprès du commissaire qui ouvrit le rôle d'équipage, et appela successivement les officiers, les élèves, les maîtres, les matelots et les surnuméraires.
Quant vint le tour de Phylon, le commandant dit •
— C'est bien î passez î
Oiiant vint le tour de Pifîale, aucune voix ne répondit : Préaejntl
— Pigale, Jean-François, apprenti marin, répéta l'agent comptable.
Nouveau silence.
— Continuez! dit Liart.
A l'exception de quelques malades ou blessés pour lesquels on répondit, l'équipage était au complet. Enfin, les cambusiers, les mousses et les domestiques ayant été appelés jusqu'au dernier, le commandant, précédé par des timonniers portantdes fanaux et suivi parle capitaine de corvette, le commissaire, le docteur, le capine d'armes et plusieurs autres membres de la maistrancc, commença l'inspection intérieur de la frégate. M. Duparr, le chef de timonnerie et le doven des premiers maîtres du bord, faisait nécessairement partie de l'escorte olïicielle.
Les matelots furent retenus sur le pont où de nombreux travaux d'ordre les occupèrent ; Madec prit le quart ; Adrien, qui était chargé de l'artillerie des gaillards, de la mâture et du gréement, alla surveiller les opérations qui rentraient dans son détail; Montoire, qui remplissait en quelque sorte les fonctions d'aide-de-camp auprès du commandant, se hâta de le rejoindre dès qu'il eût écrit sur le journal du bord la relation de l'incendie.
Les rapports de Phylon et du capitaine Rivelles parurent encore à Liart bien audessous de la réalité. La batterie entre le mât de misaine et le grand mât était un chaos affreux.
Dans le faux pont, où avaient roulé la
plus grande partie des débris, on trouva
au milieu descenclres des corps d'animaux calcinés. Le docteur s'approcha, et poussa une exclamation; puis, ramassant quelques morceaux de charbon d'une forme particulière :
— Des restes huniains ! s'écria-t-il.
— C'est Pigale, sans doute, dit imprudemment Achille Montoire.
• Liart se retourne brusquement. . . Il avait pâli, un feu sombre brillait dans ses yeux. Le docteur continuait à recueillir les lambeaux presque méconnaissables d'un corps réduit en charbon et puis brisé en pièces.
— Commandant, dit le capitaine de corvette, je vais donner l'ordre d'ensevelir
ce malheureux.
— Bien, répondit Liart.
Rivelles se tourna aussitôt vers le maître voilier, dans les fonctions duquel rentre l'ensevelissement des cadavres.
—, Il conviendrait cependant de constater l'identité de l'individu ! fit observer le commissaire.
— Timonnier, rej>rit aussitôt Liart, allez dire à l'officier de quart de bêler UHécla et de demander s'il ne manque personne à son bord.
Alors le groupe des chefs resta autour ' du maître voilier, qui commençait à exécuter l'ordre du capitaine de corvette et développait un morceau de toile grise dans lequel il rani>ea méthodiquerrient la
tête et les membres de la victime. Il les roula ensuite dans le grossier linceuil et se mit à coudre. Lestimonniers Téclairaient.
In triste rayon lunaire, qui se brisait sur deux étages de poutres noircies, mêlait sa lueur à celle des fanaux ; c'était un tableau lugubre et saisissant que l'équipage examinait d'en haut avec horreur.
Le porte-voix retentit en ce moment.
— ÏIo ! de LHêcla ! ho ! cria l'officier de service.
— Holà î répondit le vapeur.
— Avez-vous fait l'appel général ?
— Oui!
— Avez-vous perdu quelqu'un ?
— Personne !
— A la bonne heure !
A ta bonne heure est la formule qui clôt toujours une de ces conversations au porte-voix, pendant lesquelles un profond silence règne à bord des deux navires.
— C'est nécessairement Pigale, dit le docteur Blaje.
Le commandant Liart lit encore un mouvement cpnvulsif, mais sa fureur arriva au paroxysme, quand il entendit encore la même voix qui déjà s'était élevée par deux fois, et qui disait :
— Pauvre Pi^ale ! Liart t'a tué ! Aux armes î vengeons Pigale !. . .
Le commandant resta sans voix pendant quelques secondes.
— (Capitaine d'armes ! s'écria-t-il ensuite, qu'on me trouve ce misérable!... entendez-vous !. . . Allez sur le pont ! courrez ! cherchez !
Le capitaine d'armes surgit de derrière une épontille sombre, fit un salut militaire, et disparut.
La voix semblait être partie, cette fois, du bord du grand panneau, de l'endroit même où l'incendie avait éclaté; mais les matelots, elfra3és de l'audace de celui qui venait de parler, se dispersèrent et s'en-
fuirent; l'adjudant de police ne trouya plus personne auprès du panneau ; il interrogea militairement une vingtaine d'hommes, et n'obtint aucun renseignement.
Après l'inspection , le commandant Liart le lit comparaitre :
— Eh bien, capitaine d'armes, quel est cet homme ?
— J'ai eu beau chercher, demander, interroger. . .
— 11 faut qu'on me le trouve, je le veux !
— Presque tout l'équipage était au bord du grand panneau.
— Celui que nous cherchons avait peutêtre des voisins, dit le sous-ollicier, comme pour inviter le commandant à infliger une punition générale.
— Sans doute ! reprit Liart, dont les yeux pétillèrent , je veux qu'on le dénonce ! — Alors élevant la voix : — Maître d'équipage I commanda-t-il.
Le maître était au pied du grand mât, il faisait remplacer les poulies et les manœuvres brûlées, coupées ou cassées. En s'entendant interpeller par le commandant, il se retourna, porta la main gauche à son chapeau, prit son sifllet de la droite, et attendit :
^ Liart dit alors :
— 11 est ordonné à Téquipage de déclarer
an capitaine d'armes qui a parlé pendant que le commandant passait l'inspeclion.
Le maître donna un long coup de sil- Ilét et répéta textuellement.
— Faute de quoi, poursuivit Liart, l'équipage sera retranché de vin, et consigné jusqu'à nouvel ordre!
Ln cruel sourire glissa sur les lèvres du capitaine d'armes.
Le maître d'équipage répéta la fin de la proclamation, que suivit un sourd chuchotement; mais nul ne bougea.
Presqu'au même instant, le maitre voilier vint dire à rolTicier de quart que le corps de Pigale était enseveli. Cette coin-
munication fut hiérarchiquement transmise au commandant, qui donna des ordres en conséquence.
Deux minutes après, un groupe composé d'une dizaine d'individus était assemblé à tribord-devant, dans la batterie. Le feu n'avait fait que peu de dégâts de ce côté; seulement la fumée avait tout noirci, et les assistants se détachaient en relief sur un fond informe et obscur. Le capitaine de corvette présidait à la cérémonie funèbre, si toutefois on peut donner un tel nom au jet d'un cadavre à la mer.
Il n'y avait à bord de la Gorgone ni aumônier, ni prêtre passager ; mais M. Duparc, le chef de timonnerie» proposa de lire quelques prières dans un pauvre livre de messe prêté par un novice breton ; le
capitaine Rivelles autorisa le vieux chef à remplir le pieux office qu'il sollicitait.
A la lueur d'un fanal de combat, le doyen du bord commença la lecture ; le capitaine de corvette se découvrit, le docteur, le commissaire, le capitaine d'armes, le maître voilier, Caboche, l'infirmier, et quelques matelots présents suivirent son exemple.
Ces préliminaires furent brefs. On ouvrit le sabord de chasse.
Caboche, en saquahté de quartier-maître charpentier, posa sur le seuillet inférieur une planche dont on fit un plan incliné ; le voilier y plaça le corps, qui glissa. Un bruit sourd se fit entendre.
— Amen î dit le chef de timoauerie.
La mer avait dévoré sa proie. Le sabord fut refermé.
Le capitaine de corvette alla rendre compte au commandant de l'exécution de ses ordres.
Le capitaine d'armes, conformément à l'ordonnance, prévint de même l' officier de quart.
A quatre heures du matin, Aïadec, que Montoire venait de relever, écrivit sur le journal du bord, à la colonne des événements, immédiatement au-dessous de la relation de l'incendie :
De une a quatre heures.
« Temps nuageux, mer clapoleuse, jolie brise variable du N.-U au iN.-iN.-O. Sous
les focs, le perroquet de fougue, le foc d'artimon et la brigantine. A une heure, le commandant ayant rendu le service, pris le quart. Les canons de bâbord étant saisis, et tout étant accoré en bas, serré les voiles. Pris la remorque du vapeur UHécla, le cap au S.-Si-O. Fait l'appel général. Le nommé Pigale (Jean-François), apprenti marin, est porté manquant. Le commandant, suivi du capitaine de corvette et du petit état-major, passe l'inspection de la frégate. Dans l'entrepont, le docteur trouve les restes d'un homme brûlé. Hêlé le vapeur qui a répondu qu'il ne lui ma jait personne à bord. Le cadavre étant bien reconnu pour celui du nommé Pigale (Jean-François), apprenti marin, âgé de vingt-quatre ans, né à Saumur ( Maine-et-Loire ), enseveli et jeté â la mer. Pompé l'eau de la cale, balayé le pont, la
batterie et le faux pont. Jeté dehors les charbons et les cendres. Installé un poste de couchasse pour une bordée.
» A deux heures, la brise mollit en tournant au nord; l'équipage est occupé à réparer les avaries du gréement.
» A trois heures, envoyé les bâbordais se coucher; réglé le service de nuit. Le ciel se dégage dans la partie du Nord. »
Le capitaine d'armes rassembla les effets de Pigale , le commissaire en fit l'inventaire en présence du capitaine Rivelles, et puis y mit les scellés; ensuite, il raya aussi sur le rôle d'équipage le nom de l'apprenti marin, après avoir mis en marge : Mort.
Dans la colonne des observations, on H-
sait : « — A été brûlé pendant l'incendie de la nuit du 21 au 22 août.( Fc/r le journal des officiers. ) »
C'est à quoi se bornèrent les conséquences officielles de la mort du malheureux conscrit; mais lorsque les officiers et les maîtres qui avaient pris part à la triste cérémonie du jet à la mer se furent dispersés dans le navire, il resta quelques matelots autour du sabord de chasse. — Ils se comptèrent dans l'obscurité , Gabochç et Larti^ue étaient du nombre.
Un rayon de lune affaibli par les nuages grisâtres que tourmentait la brise de nord-ouest, répandait alors une lueur indécise sur l'avant du navire; le réduit où se trouvaient les marins fut éclairé par un reflet.
Le quartier-maître charpentier, voyant qu'il n'était entouré que de camarades, poussa un soupir et prit la parole.
— Enfants, dit-il, voici plus de quinze ans que je navigue : J'en ai bien vu, et des dures ! J'étais sur le Colosse avec le comipandant Saint-Maur, qui devint fou en cQurs de campagne. Le second, les olïiciers ne savaient que faire, le docteur n'osait psis dégomqaer le commandant. (Ja commença par des manies tout doucement, des idées de bœuf à toute minute, des branlebas, des inspections qui duraient des jours et des nuits; après ça des colères comme on n'en a pas vu. Il y avait de la misère, oui, il y en avait.. .Les retranchements, les fers, les coups de corde pleuvaient comme la grêle; c'est égt^l, onsoulfrait tout; — voilà le; service quoi ! — Lu
jour enfin, la tête achève de lui partir : il demande une mèche allumée et la clé de la soute à poudre. Le maître canonnier a peur, va prévenir le second qui a peur aussi; cette fois-là il s'agissait de la peau en grand. Le conseil des officiers s'assemble, le docteur ne fait ni deux ni un, met son rapport sur le papier, le second prend le commandement. On enferme le commandant chez lui avec des factionnaires aux portes. On lui passait son dîner par le panneau. A ce régime, il se calma, il se guérit, il finit par se plaindre au ministre. On parla dans les temps de faire paSvSer conseil aux officiers, mais pourtant la chose n'alla pas plus loin. Saint-Maur fut mis en retraite, le docteur et le second aussi ; je nesais pas de qu o i iltourna pour l'étatmajor, voilà l'histoire !. .. Eh bien, moi, je dis à cette heure, que le Colosse était en-
core pain blanc, fleur de farine, en comparaison de la frégate.
— Pauvre Caboche, dit Lartigiie en lui posant la main sur l'épaule; dire qu'on le lève pour le service, juste quand il allait renoncer à la marine et devenir mon
frère, quoi !
— C'est donc vrai, patron, demanda un chaloupier, que Caboche aurait épousé mam'zelle Paoletta?
— C'est vrai, tout était paré quand on nous a levés ensemble pour cette frégate de malheur.
— Oui, j'ai vu de la misère, j'en ai bien
vu! poursuivit Calîoche, j'ai navigué au
marchand à bord du capitaine l'rigeon, I. 10
qui se mettait en ribote tous les soirs à la mer et montait pour lors sur le pont avec un fusil à deux coups chargé, envoyait le monde sur les vergues, et si celui qui prenait l'empointure n'allait pas à sa fantaisie, il tirait dessus. iNous avions un Bordelais qui reçut dans le mollet toute une charge de gros plomb! Mais je dis encore que le capitaine Frigeon était un bonhomme en comparaison du commandant Liart; quandilétait à jeun on était tranquille au moins.
— Liart ! Liait! dit i\îarlialLarligiie en baissant la voix, quand je pense que mon père, un sergent de la garde, un troupier fini, qui a fait les guerres de l'empereur, est venu tout exprès de la Giotat à Toulon, avec ma petite sœur Paolelta, pour )ui demander le déclassement de Caboche,
lui disant : « — Vous m'avez pris mon fils qui est patron au cabotage , laissez-moi au moins celui-ci qui doit épouser sa sœur. » Il lui expliquait tout, il ne demandait que le consentement du commandant, et le
reste s'arrangeait tout seul mais Liart
les a renvoyés sans vouloir seulement les écouter.
— Moi, dit Caboche d'une voix étouffée, je connais ce Liart depuis longtemps... Je disais bien au père Lartigue : — - Il n'y a rien à faire!... A Lorient, j'étais jeune -^ alors, une hôtesse de marins lui demandait grâce à genoux pour son mari qu'il allait faire fusiller. .. il la fit empoignerpar la police.
In bruit étrange allira Taltention des matelots asNfmbiés,
Était-ce un soupir étouffé dans une poitrine humaine, un sanglot? Etait-ce un craquement dans les bordages, le pas d*un espion ?. . . ou l'adieu plaintif d'une âme qui Ta quitter le bord, on ne sait.
Les plus hardis se levèrent, cherchèrent dans l'ombre, n'y trouvèrent rien, et revinrent s'asseoir.
— C'est l'esprit de Pigale qui fait sa dernière ronde à bord! dit le chaloupier qui s'était déjà permis d'interroger Lartigue.
— Pauvre Pigale! ajouta Caboche; c'était un paysan, un sans raison; qui ne connaissait pas tribord d'avec bâbord, ils lui ont tourné la tête! Voici de ça trois ou quatre jours, je relève à part moi que Pi-
gale a une idée. Il y avait de quoi s'étonner, je m'étonne aussi. Tu sais qu'il était gardien de la cage à poules; je le voyais travailler là-dedans, récurer, laver, gratter; un sans soin pareil, voyez,-vous matelot, ça donnait à penser.
— 11 est clair, dit un des autres marins, qu'il aura ramassé du foin, de l'étoupe et de la paille dans ses cages, et que ce soir il a tout brûlé d'un coup.
— Pardi, si c'est clair!
— C'était un innocent !
Telle fut l'oraison funèbre du conscrit Pigale.
— Maintenant, mes lils, reprit Cabo-
che, ne restons pas davantage ici, vu qu'il y a de l'ouvrage en haut.
— Mais dis donc, on s'échigne, on s'échaude, on travaille à mort, et ça pour être retranchés de vin.
— Et puis? demanda le quartier-maître.
— Dame! je pensais...
— Tu pensais mal ; vois-tu, le père Rivelles et les officiers , ils ont aussi leurs misères. . .
— Je ne dis pas non, quoiqu'ils ne soient pas tant jugulés que nous.
— A savoir, matelots, à savoir, voilà
mon opinion; ils travaillent pourtant le mieux qu'ils peuvent. Patience, matelots, on marronne, il y a de quoi ; mais pas de bêtises !
— Oui, matelots! faites comme dit Caboche, ajouta Martial Lartigue; il a ses idées. . .
— Frère, ajouta Caboche, je n'ai d'autre idée que de débarquer sitôt que je pourrai, et de me faire déclasser... pour ne pas trouver d'autre Liart sur mon chemin... Patience! mes fils, je n'en dis pas plus !
— Il y en a un tout de même, répondit le chaloupier, qui en a dit davantage. . . Il a crânement fait bisquer le commandant. Yoilà un poulet, par exemple; il est hardi! Qui est-ce, pensez-vous?
— Je n'en sais rien, répondit Caboche, et n'en voudrais jamais savoir un mot seulement... A quoi mènent ces cris-là!... A nous faire avoir plus de misères qu'avant, si c'est possible!.. Patience! matelots, patience, voilà niOîî opinion.
— Oui, patience! murmura Lartigue, qui accompagnait sur le pont le quartiermaître charpentier, patience , c'est Caboche qui le dit.
Mais les autres marins se disaient tout bas :
— Patience! patience! et après?... Ça changera-t il le commandant?.. Ce Caboche-là et Lartigue aussi sont toujours du bord de l'autorilé. ..
Soit que les matelots se déliassent les
uns des autres, soit qu'ils n'eussent pas de projet arrêté, aucun d'entre eux ne compléta la pensée; mais il était évident que des éléments de révolte existaient dans l'équipage.
Caboche et Lartigue , en arrivant au panneau des cuisines, s'arrêtèrent tout-àcoup ; — ils venaient d'apercevoir une ombre noire à la place même qu'ils quittaient: cette ombre s'avança vers eux :
— Lartigue et Caboche ! dit la voix sévère du capitaine d'armes , qui ouvrit son fanal sourd et les examina pendant un instant. Deux quartiers-maîtres!... le patron de la chaloupe, et le troisième charpentier!., à causer en bas, quand il v a du travail làhaut. . . C'est bien !
Le fanal se referma ; le capitaine d'armes disparut sans bruit.
— Il a tout entendu, dit Lartigue.
— Tant pis ! répondit Caboche, qu'il fasse ce qu'il voudra ; ayons bon courage, et comme disent les Bretons de mon pays : — Si le diable est avec eux, le bon Dieu est avec nous !
Les autres matelots avaient pris la fuite en se cachant la figure entre les mains.
Sonpçous.
La privation absolue de vin, après une nuit de fatigue et de périls, — alors qu'on eût afccordé double ration à bord de tout autre navire, — était un acte absurde et
surtout impolitique de la part du commandant.
Liart aurait dû feindre de n'avoir pas entendu la voix du mystérieux personnage qui l'avait insulté ; c'était le cas ou jamais d'avoir uniquement recours a la police secrète du bord; il fit une faute grave en dictant la proclamation répétée par le maître de manœuvre.
La consigne, c'est-à-dire le refus absolu depermission pour descendre à terre, était du reste une peine illusoire, puisque déjà le commandant n'autorisait presque jamais le capitaine de corvette à accorder aux gens de l'équipage quelques heures de liberté. Enfm, aux termes de la loi le retranchement de vin ne peut durer plus de trois jours.
Sous ce dernier rapport, il est vrai, l'homme qui faisait infliger des peines afflictives sans jugement, savait qu'il jouissait d'une immense latitude, qu'il échappait à tout contrôle, etqu'ilprolongeraitarbitrairement Tune des privations les plus sensibles aux matelots, pour lesquels le quart de vin est un besoin impérieux. Mais cette faculté ne pouvait lui suflu-e. Habitué, comme il l'était, à exercer le pouvoir absolu, il ne supportait pas la pensée qu'un subordonné se fût soustrait à son pouvoir et à sa vengeance.
Après le coup de siillet, il se tourna vers Madec, qui dirigeait le quart,
— Monsieur, lui dit-il d'un ton sec, vous étiez sur le pont pendant que je passais mon inspection ; comment se fait-il
que l'équipage fut accroupi autour des débris du grand panneau ?
—^L'équipage, rangé sous les ordres de l'officier chargé du gréement, des élèves et du maître de manœuvre, s'occupait activement des réparations. On était autour du panneau, car c'est là que se trouvent nos principales avaries, mais personne n'était accroupi.
— On me l'a dit.
— On s'est trompé, commandant.
— Je vous répète qu'on me l'a dit.
— J'ai eu l'honneur, moi, de vous attester le contraire.
Cette réponse hit prononcée de ce Ion
simple, ferme et respectueux néanmoins, que ÎNladec avait accoutumé de prendre ; mais dans l'état de colère violente où était Liart, le sane^-froid de l'enseifi^ne fut impuissant.
— r Et moi, monsieur , je vous dis que les matelots au lieu de travailler, étaient vautrés autour du grand panneau, et qu'ils examinaient ce qui se passait en bas.
T— Je dois déclarer, commandant qu'ils se tenaient debout et travaillaient. Je jie pouvais les empêcher de regarder au-dessous d'eux.
'!— Monsieur Madec, s'écria Liart, vous vous faites un jeu de me démentir.
— J'ai vu, commandant, et je dis simplement ce que j'ai vu.
Liart parcourut trois fois à grand pas toute la longueur du gaillard d'arrière; puis il s'arrêta, les bras croisés, précisément au pied du banc de quart.
Madec, son porte-voix à la main, présidait de là aux travaux et à la manœuvre ; il s'attendait à une scène et se promettait de rester calme jusqu'à la fui.
— Monsieur, dit Liart, vous savez qu'un homme a parlé: vous savez qu'on cherche cet homme.
— Oui, commandant.
- — Yous étiez de quart, vous ne pouvez ignorer de quel groupe cet homme faisait partie.
— Je l'ignore cependant, et je dirai
plus : je n'ai absolument rien entendu.
Cette assertion était vraie. Les paroles qui avaient si clairement retenti dans le faux pont n'avaientpas été entendues sur le gaillard d'arrière. Mais Liart, hors de lui, s'écria violemment :
— Vous mentez !
Madec fît un bond sur le banc de quart; le commandant crut qu'il allait se porter à des voies de fait et recula de quelques pas; mais l'ofiîcier breton eut bientôt recouvré son sang-froid, et se tournant vers l'arrière, il appela un timonnier.
Liart étonné attendit.
— Vous allez allumer un fanal, ditl'en-
seigne, vous descendrez dans rna chambre,
mcD sabre est accrc^hé t la tête de ma couchette, apportez-le-mc-i.
— Monsieur, reprit le commandant.
que
SI
ai-iiie cet o e?
— Je viens de m'apercevoir que danma précipitation à prendre le service après l'incendie, j'ai oublié de me conformer à l'art. 402 de l'ordonnance, commençant par ces mots : « l'ofticier de quart seia toujours en uniforme et atmid o
— Mais je n'ai jamais exigé que l'offîcier de quart à la mer fut armé, ditLiart.
— Vous ne l'avez pas non plus défendu, et l'ordonnance le prescrit. — Désormais, ajouta l'oflicier à demi-voix et comme se
parlant à lui-même, — désormais mon sabre ne quittera plus ma ceinture.
Madec pouvait être comparé à un roc contre lequel se brise une lame furieuse; il était là, ferme, impassible, n'ayant tremblé qu'une fois lors du choc le plus terrible, et ne devant plus bouger.
Le commandant Liart fut au moment de trancher la discussion en l'envoyant aux arrêts. C'est l'argument sans réplique. Mais un fait était ressorti de rnterroo:atoire : pendant l'inspection, un autre ofticier se trouvait beaucoup plus près du grand panneau. Liart fit appeler Adrien, qui s'empressa de comparaître.
— Monsieur de Merval, dit-il, vous n'avez pas (juitté les environs du grand panneau depuis la lin Je l'appel?
— Non, commandant.
— En ce cas, vous devez avoir entendu un cri séditieux, dont on recherche l'auteur ?
— Oui, commandant.
— Quels renseignements pouvez-vous fournir à cet égard?
— " Peu de chose, commandant. ÎNous étions occupés à palanquer, je me tenais au pied du mât de misaine ; les hommes ont appris par le hêlement même l'officier de quart qu'on trouvait un cadavre; il se sont penchée pour regarder, et moi-même j'ai fait comme eux. Alors, tout-à-coup, au milieu du profond silence, s'est élevée une voix qui m'a semhlé partir de la batterie déserte en ce moment.
Liart frappa du pied et s'écria :
— Elle partait du pont, monsieur Tje vous dis qu'elle partait du pont !
— J'ai cru qu'elle partait de la batterie, je puis m' être trompé, dit Mer val, du ton le plus soumis. Du reste, j'ai aussitôt commandé au maître de faire palanquer et ne me suis plus occupé de cet incident.
— \ous auriez dû, monsieur, tâcher de reconnaître le coupable !
Adrien tremblait d'être puni, depuis qu'il savait Suzanne à bord de IJIIécla. Pour éviter les arrêts, il aurait supporté cette fois les plus désagréables épithètes ; aussi restait-il dans une attitude humble et embarrassée, n'osant faire un geste, n'osant ouvrir la bouche.
— Mil —
— Eh bien, monsieur? demanda Liart.
— Je suis désolé en conscience, répondit Merval, de ne pouvoir fournir de renseignement plus précis.
— Monsieur , reprit Liart , la voix dont je parle n'a pas retenti une fois seulement. Durant l'incendie, peu après l'accostage de VHccla, je vous ai vu au milieu d'un groupe d'où se sont échappées d'insolentes paroles proférées sans doute par le même homme. Des éclats de rire les ont accompagnées; qui les a poussés.^
•— Je l'ignore, commandant. J'étais tout entier à mes devoirs.
— Vos premier^ devoirs, monsieur, sont le respect à vos ehefj, l'obéissakice, le
maintien de la discipline. J'ai fait semblant de nVyoir lien entendu, mais tous, monsieL:", vous devez ..le signaler les auteurs d'une si grave infraction aux règles de la subordination militaire.
Merval balbutiait. En pensant à Suzanne qu'il espérait revoir le lendemain à Mahon, s'il n'était pas mis a?jx arrêts, il perdait son assurance ordinaire.
— Mais, commandant, disait-il je vous jure que je ne les connais pas... Au milieu de la fumée, on distinguait à peine ses voisins.
— Je vous ai bien vu, moi !
— Alors, commandant, vous avez pu remarquer que j'ai fait tout ce qui était humainement faisable.
Jamais Liart n'avait trouvé Merval si petit et si faible. Deux pensées siuiultanées surgirent dans son esprit. L'une le flattait. « J'ai vaincu, se disait-il; le voici au point où je veux les réduire tous; le voici souple et rampant devant moi ! » L'autre était un soupçon : « Serait-ce lui, par hasard, qui m'aurait si témérairement insulté, trois fois en moins d'une heure ? »
— Monsieur, demanda-t-il en le regardant fixement, où étiez-vous quand poussaient les canots de UHécla, pendant que le capitaine de corvette, M. Montoire et moi, nous nous trouvions réunis autour du banc de quart ?
Merval, les yeux baissés, répondit d'une voix troublée :
— - Apres avoir dit quelques mots à l'en-
seigne du vapeur, je retournais devant, à la pompe d'étrave.
— Tous avez donc quitté votre poste en ce moment?
— Pas précisément, dit Adrien, de plus en plus fatigué par tant de questions et craignant sans cesse un dénoûment funeste à ses projets du lendemain. — Pendant l'absence du capitaine de corvette, mon poste s'étendait du mât de beaupré au ffrand mât.
Les soupçons de Liarl prenaient du corps. Selon lui, bien certainement Mer-' val s'était trouvé, la première et la troisième fois, aux lieux où la voix injurieuse avait retenti, et la seconde il n'était pas
dans un endroit bien déterminé. Merval,
dans l'esprit du commandant, resta chargé d'une inculpation dont il ne pouvait se douter, mais qui précisément le préserva des arrêts.
Liart parut a voit* retrouvé sa sérénité dès que ses soupçons planèrent sur le jeune enseigne :
— (Test très-bien, monsieur, dit-il ; retourne/, à vos occupations, exigez du silence et de l'activité, continuez à déployer le même zèle dont vous avez déjà fait preuve î
In sourire termina cette phrase. — Adrien respira comme un homme que lâcherait une bête féroce.
— Suzanne ! murmura-t-îl. C'est pour
elle que j'ai supporté si humblement cet odieux interrogatoire !
Le commandant Liart fit appeler le capitaine de corvette, lui donna ses derniers ordres pour la nuit, permit qu'on rétablit les hamacs et qu'on envoyât une bordée se coucher, et rentra enfin chez lui où son nègre avait déjà descendu la malle de sauvetage.