HOLA
L'Incendie.
Le comiiiandant Liart des Ardaiines et son oflicier de manœuvre se tenaient tous deux sur le banc de quart. Nestor, reprenant son porte- voix, demanda des ordres. Ln moment de silence suivit la question.
Le jeune capitaine de L'Hccla, sentant la nécessité d'agir, ajouta bientôt laconiquement, et de ce ton saccadé nécessaire lorsqu'on hêle :
— J'attends... des ordres!... Ma vapeur... va sortir. .. Commandez !
Montoire se tourna vers Liart.
— Faut-il lui donner liberté de manœuvre? demanda- t-il.
— iNon, non, s'écria le commandant choqué d'une pareille proposition; qu'il mette ses canots à la mer, qu'il s'apprête à recueillir notre équipage !
Montoire allait en lin répondre, quand la vapeur déjà contenue aussi longtemps
que possible, lit tout-à cotip irruption juir les soupapes. Eile couvrit la voix de l'oillcier de manœuvre. Nestor prit alors sur lui de Taire donner un tour de roue en avant, et, le gouvernail aidant, on se trouva par le travers de la Gorgone, h très petite distance du foyer de l'incendie.
Par les ordres du jeune capitaine, les feaimes, les enfants, toutes les personnes dont la présence ne pouvait être qu'embarrassante, dvjrent quitter le pont. Des brandons enflammés tombaient déjà sur le navire à vapeur, mais une noml)reuse escouade n'avait pas d'autre emploi que de veiller au feu et prévenir la communication de l'incendie.
Les deux pompes de L' HécUi jouaient.
.Non loin du grand panneau de lu Gor-
gone, debout sur !es bastingages, se tenait un vieil officier qui dirigeait les mouvements de l'équipage avec un sang froid et une activité remarquables.
C'était le capitaine de coivette Rivelles.
Pendant un instant où la vapeur lit silence :
— Vos pompes sur notre grand màt et notre màt de misaine, cria-t-il aux gens de L'IIécla.
— Bien, répondit Nestor, voulez-vous du monde?
— Oui , oui, avec des seaux et des gamelles !
La vapeur s'échappa de nouveau en grondant, mais Nestor en savait assez.
Tandis que les calfats pointaient les jets d'eau sur les mats et les cordages goudronnés, la division d'aliordage, conduite par Forlanet, se rendit à bord de la Gorgone. Trente matelots d'élite et plus de cinquante soldats passagers, avec leurs officiers, montèrent sur le pont; les embarcations iirent un second voyage , et rapportèrent cinquante autres soldats. Le capitaine Rivelles leur fit signe de passer à l'avant, et de se joindre à une troupe déjà nombreuse, commandée par Adrien de Merval. /
Là, le centre d'action était la pompe dite d'étrave, au moyen de laquelle on remplissait d'eau de mer d'énormes bailles
où les matelots venaient puiser avec des seaux, Oii faisait , en outre, la chaîne. Les cent trente hommes de nUécla furent d'un puissant secours. Un déhige tomba bientôt dans le i^iand panneau que la lianime avai(: élargi en tous sens, mais dont on se rapprochait peu à peu.
Déjà les bordages étaient en cendres ; il fallait passer sur des baux à demi consumés; mais rien ne ralentissait l'ardeur des marins.
Au premier rang, la hache au poing, on admirait les charpentiers, et entre autres le quartier-maître Caboche. Ils faisaient la part du feu, coupant les cordes et les espars de la drôme qui auraient pu l'alimenter. Pareils à des salamandres, ils couraient dans la fournaise ; Adrien, se
mêlant à eux, donnait l'exemple de l'intrépidité.
Le capitaine Rivelles, qui avait l'œil à tout, surveillait la pompe à incendie de la frégate ; dès que celles de TJ liée la commencèrent à jouer, on fut maître du feu de la mâture ; mais le foyer principal vomissait toujours des flammes qui dévoi*^ient la chaloupe, les canots, les cages où l'on renferme les besliaux, situ"ées exactement au-dessous des embarcations, les hamacs des hommes éveillés en sursaut, les espars et certaines voiles placées en faisceau au tour de l'écoutille, les tentes, les barreaux, les a fl'ûts des canons voisins et une partie de la coque elle-même.
l ne fiiiHée asphyxiante remplissait la batterie où se tenaient néanmoins à leurs
postes Phylon Binôme, capitaine de l'artillerie du bord, et Madec, son lieutenant.
Le premier avait eu soin d'abord de faire noyer les poudres de l'avant , et comptait noyer de même celles de l'arrière, lorsqu'il en serait temps. On doit déclarer que l'honnête calculateur avait conservé' un sang-froid digne d'Archimède.
Le commandant Liart lui ayant faire dire de submerger toutes les poudres, il renvoya l'élève chargé de cet ordre avec mission de répondre que la chose serait convenablement faite. Puis il posta hii-raême un élève de marine et un aide-canonnier au robinet de la soute d'arrière, en leur défendant de l'ouvrir jusqu'à nouvel avis.
La majeure partie des poudres de la Gorn-onc était en l^aiils et non er caisses
de cuivre, elles se seraient avariées si on les eût submergées ; Phylon ne pensa point qu'on dût se presser sans urgence. Seulement, il fit bien fermer les portes et les panneaux de l'êntre-pont, de manière à isoler la soute de la partie du navire où sévissait l'incendie ; ensuite il présida aux coups de canon de détresse, avec autant de méthode que s'il se fnt agi d'un salut honorifique
En même temps, l'I organisa, autour d'une autre pompe située dans la batterie, une division de matelofs-canonniers, qui agissaient en bas, de même que l'escouade de Merval sur le gaillard d'avant.
Quant à Madec, il s'occupait surtout de prévenir les ravages du feu dans l'entrepont et dans la cale; on le voyait à cha-
que instant monter et descendre par les épontilles inféiieures du grand panneau même. Des débris enflammés roulaient sans cesse dans les profondeurs de la coque; il enjoignait aux cali«rs de les éteindre à l'aide de la provision d'eau douce.
Il n'y avait pas de fonctions plus dangereuses ni plus obscures que les siennes; avec quinze ou vingt hommes à peine, il combattait sans relâche les progrès que le feu pouvait faire de hawt en bas.
Cependant le pont de la batterie craquait; le vent s'introduisait par les sabords dont les mantelets avaient été brûlés ; la flamme ne s'attaquait plus simplement aux bordages, elle rongeait les pièces de charpente; les canons étaient rouges et liuvs charges s'allumaient.
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Heureusement, avant que VHécla se mit par le travers, Phylon eut la présence d'esprit de faire décharger les pièces qui, plus tard, auraient inévitablement tiré sur le vapeur.
Rien de plus horrible que les hurlements qu'on entendit quand l'incendie éclata; les bestiaux brûlés mugissaient, et l'on reconnut avec eHioi le cri d'agonie d'un homme.
Madec, le charpentier Caboche, Lartigue le patron de chaloupe, Adrien de Merval, le capitaine d'armes qui se signala en cette circonstance par une bravoure au-dessus da tout éloge, et plusieurs autres marins s'étaient élancés vers la fournaise, mais ce fut en vain qu'ils firent également des
efforts désespérés; ils virent une forme I 14
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humaine se débattre sons un monceau d'étoupe et de foin où le feu avait sans
doute pris d'abord et les hurlements
cessèrent.
Le danger devint plus pressant; legréement et la njâture furent attaqués, déjà l'on serrait les voiles.
Tel fut,' à peu près, l'instant où l'on si* gnaîa le sinistre à bord du vapeur.
Dans le premier moment d'elïroi, lorsqu'on battit îa générale, qu'on sonna la cloche d'alarme et qu'on fit le branle- bas d'incendie, le commandant Liart voulut diriger l'action ; il s'y prit assez mal.
Médiocrement marin , n'ayant pas ce sangfroid qui caractérise l'homme de mer,
il ne précisa rien, il ne donna que des ordres sans suite et même contradictoires.
Une certaine confusion s'en suivit, le feu eut le temps de faire de rapides progrès avant que l'on eût commencé à le combattre efficacement. Bientôt les hommes, ne sachant comment obéir, se jetèrent à leurs postes de combat ou de manœuvre. Ils y trouvèrent les officiers et les maîtres. Le commandant n'eut plus à sa disposition, sur le gaillard d'airière, queMontoire, les timonniers, et un très-petit nombre de marins.
Tous les autres s'étaient portés au lieu du danger, autour du capitaine Rivelles et d'Adrien de Merval, des maîtres d'équipage et de canonnage, de Phylon et de Madec.
Le caj)itainc de corvette secondé par
Tami de Nestor, se bâta d'organiser le service de» pompes d'incendie et d'étrave.
Le maître d'équipage jeta ses gabiers dans la mâture.
Phylon dirigea ses canonniers dans la batterie, veilla aux soutes à poudre, envoya demander Tordre de faire des signaux de détresse, et remplit en un mot tous ses devoirs avec une méthodique ponctualité.
Madec l'aida de son mieux, toutens'occupant plus spécialement de l'entre-pont et de la cale.
Les rôles du commandant et de son officier de manœuvre se réduisirent à presque rien.
Le péril commun avait tait à chacun
une position nouvelle; le vieux Rivelles , planté sur son bastingage miné paVlefeu, était à cette heure, le véritable capitaine de la Gorgone.
Liart, d'ordinaire si jaloux de son autorité , ne quitta point le banc de quart. C'était, à la vérité, son poste réglementaire, mais il n'y servait à rien, surtout dès que les voiles furent toutes ou brûlées ou serrées, et que la frégate dériva sous l'effort du vent. La flamme faisait voile. Il était sage de se laisser aller en travers. Liart eut du moins le bon esprit de ne point y mettre obstacle , car enfin il était encore maître de la barre du gouvernail. La manœuvre, proprement dite, était nulle.
Liart lit cependant hisser le pavillon en
berne, et atoener les trois canots de poupe. Il donna même quelques ordres insignifiants par l'entremise de divers messagers, des élèves, des pilotins, et du capitaine d'armes qui se tenait au pied du banc de quart prêt à obéir au moindre geste.
Aux postes d'activité on ne s'inquiétait guère des avertissements minutieux et souvent puérils qu'apportaient les émissaires du commandant. On a vu comment Phylon-Binôme lui-même se crut lié par l'injonction de faire submerger toutes les poudres.
Malgré son trouble, le commandant n'oublia pas néanmoins de dire à son nègre d'emballer son argenterie et ses elïets les plus précieux, si bien qu'une gjosse malle
figura peu après au pied du uiàt d'artimon. Cybélus la gardait.
Enfin, comme Liart voyait sans cesse grandir la flamme , il crut que l'incendie ne pourrait ctre maîtrisé , il désespéra du salut du navire, et se laissa peu à peu dominer par cette crainte. Quand Ullêcla parut, il ne songeait qu'aux moyens d'effectuer le sauvetage à l'aide d'un radeau , et il allait faire appeler le capitaine de corvette pour en conférer avec lui. Alors il changea de projet, mais il ne jugea point du premier coup-d'œil que la frégate serait sauvée, il ne comprit qu'une chose, c'est qu'il y avait là, borda bord un asile sûr, — c'est qu'il devenait possible d'évacuer le bâtiment. Toutefois, on ne disposait que de six canots au plus, en comptant ceux du vapeui-, le transbordement serait
long; pour ,sa part, Liart était obligé de ne partir que le dernier; aussi , après un instant d'hésiiaîlon, voulut-il donner l'ordre d'abandonner Sa <oque.
C'en était lait de la Go>-g-oue s'il avait eu le temps de transmettre ses ordres à Nestor La violais ; par bonheur, sa voix fut étouffée. Ensuite Mont(>ire intervint et prouva que L Bécla éteindrait l'incendie.
Liart découragé toléra la démonstration, il fut obligé de se rendre à l'évidence, et reprit le ton impérieux. De nouveaux émissaires parcoururent la frégate.
Phylon, Madec,Riv elles, les calfats, les gabiers, les charpentiers, s'aperçurent forcément de l'existence du commandant qui
ne trouva plus au-dessous de sa dignité d'aller jusqu'au pied du grand màt et de itimuler les travailleurs par quelques mots d'éloge. — Il n'y fut pas le bien venu :
Après une phrase qui tinissait ainsi :
— C'est très-bien, mes bons amis, je suis content de vous.
— Ses bons amis, nous, oh ! s'écria une voix qui partait d'un tourbillon de feu et de fumée.
Plusieurs éclats de rire moqueurs se firent aussitôt entendre.
— Allons, enfants! ça va! ça va! encore un coup de collier, disait Rivelles.
Lch matelots faisaient rage. Les seaux et
gamelles se vidaient à flots dans le grand panneau; le feu pétillait encore, mais il était évidemment vaincu.
Furieux des éclats de rire qui avaient répondu à ses encouragements, Liart se mordait les lèvres en affectant un calme superbe; il s'était croisé les bras sur la poitrine, en se cambrant fièrement.
Une bouffée de vent balaya pour une seconde la fumée qui lui cachait comme un rideau les abords du mât de misaine ; il entrevit alors, à peu près à l'endroit d'où était parti le ricanement populaire, Caboche et ses charpentiers, Merval et une troupe d'intrépides matelots.
La coopération du vapeur, ainsi que l'avait dit Montoire, changea complètement
la face des choses; deux jets continus de pompe à incendie et cent trente seaux ou gamelles de plus, étaient de puissants secours qui assuraient le sauvetage delà frégate.
Moins d'un quart-d'heure après l'accostage de UHccla, le feu de la mâture était complètement éteint et l'on avait maîtrisé l'incendie intérieur.
^ — Les résultats étant certains, dit alors Phylon-Binôme , il n'y a plus, selon moi , nécessité ni même convenance à étouffer ici. D'autre part, depuis que l'eau arrive en plus grande abondance, la fuméesedégage plus acre et plus épaisse; donc allonsnous-en !
A ces mots, le flegmatique calculateur se
rendit à la soute aux poudres d'arrière dont il fit fermer le double panneau, après avoir relevé de leur consigne l'élève et l'aide canonnier, puis il remonta dans la batterie, aperçut Madec qui se démenait encore avec un zèle infatigable , et lui dit : -
— Lieutenant, à vous le soin ! je suis sûr à présent du succès de l'opération, et prends la tangente pour aller respirer un peu là-haut. Je vous recommande les six canons de bâbord, qui sont rouges. Faites mettre des fauberts mouillés tout autour, de manière à refroidir leur partie inférieure, le reste s'éteindra seul.
— Montez ! montez ! répondit Madec, il n'y a plus grand danger à présent, mais si le navire roule, nos canons sans affûts et sans
bragues, nos boulets dont les parcs sont brûlés, tout cela va causer de nouyelles avaries.
— C'est exact, il faudrait rester tribord au vent, je vais le dire moi-même au grand pacha.
Phylon-Binôme monta et se dirigea vers le banc de quart. Il parla d'abord des boulets et des canons, et conclut, en conseillant à Liart de mettre dehors assez de toile pour prévenir le roulis.
— Monsieur ! interrompit l'officier supérieur, je ne vous ai pas demandé de conseils.
— Eh bien, commandant, reprit tranquillement Phylon-Binôme , supposez que
— Si26 —
je n'aie rien dit ; une hypothèse est chose facile.
— Vous faites, je crois, le mauvais plaisant, monsieur Pliylon?
— Moi, commandant ! ce n'est pas dans mes habitudes, attendu que, bonnes ou mauvaises , les plaisanteries ne prouvent rien.
— Monsieur ! s'écria Liart, vous abusez de ma patience î
— Ah ! fit le calculateur d'un air étonné.
Liart était dans un état d'irritation difficile à peindre; l'accident arrivé à sa fré- ^ gâte, la terreur qu'il avait éprouvée et le
sentiment de son rôle passif étaient Tori* gine de sa colère.
L'abandon dans lequel l'avait laissé l'équipage, le zèle des matelots dès qu'ils s'étaient trouvés sous les ordres de Rivelles et des autres officiers, et par-dessus tout ces éclats de voix railleuses qui venaient de le narguer publiquement, achevèrent de le mettre en fureur. Il avait besoin d'une victime; Phylon s'ofïVait. Or, Phylon, monomane, impassible, et dominé par ses idées fixes au point d'être incapable de parler et d'agir comme un oflicier ordinaire, eût impatienté tout autre chef que M. Liart des Ardannes.
— Insolent ! répliqua (^e dernier, rendez-vous aux arrêts !
Phylon - Binôme fit gravement demitour, en murmurant tout bas :
— Pourquoi me traite-t-il d'insolent ?
je n'en sais rien. Pas de données : problème insoluble ! il reste seulement ceci, que la reconnaissance de Liart est en raison inverse du carré, ou plutôt de la yz"™" puissance des services rendus. Carré ! carré ! est une pure hypothèse. Je ne puis calculer la valeur de n qu'au sortir des arrêts. C'est égal ; passons-nous la fantaisie d'opérer en admettant que puissance n égale puissance 2. Or, l'incendie a duré une heure trente-trois minutes, ci : 93 minutes, pendant lesquelles j'ai rudement bien servi; mais le carré de 93 égale :... '5069; divisons par 60...
— Monsieur Phylon ! s'écria Liart.
Celle interruplion empêcha l'officier de Irouver immédiatement son quotient; il était déjà dans l'escalier, il se retourna.
— Approchez, monsieur, repril le commandant.
— 31 heures 9 minutes, pensa Phvlon.
Mes arrêts dureront plus de deux jours, trois heures neuf minutes; donc puissance n est plus forte que puissance 2, mais elle
est évidemment inférieure à puissance 3 ; on ne peut donc poser que la reconnaissance de Liart est en raison inverse du cube des services rendus; toutefois...
Les opérations d'un chifï'reur consommé ont beau être rapides, les pas de Phjlon étaient lents ; la colère de Liart augmentait à vue d'œil.
— Si c'était un matelot, se disait le comraandant, je le ferais rouer de coups ; c'est un officier, et je me retiens pour lui dire d'avancer plus vite.
Liart avait d'étranges scrupules, on en conviendra ,' mais si le mot inso/erit étmt dans son vocal)ulaire à l'usage de Phylon, il paraîtrait que l'exclamation : P/fis rite donc ! n'y était pas.
— Monsieur l'officier chargé du premier détail aurait pu, ce me semble, me rendre compte de l'état des soutes, dit-il enfin.
— Co nmandant, répondit Binôme, j'ai pour principe de commencer toujours par le plus pressé ; en conséquence, j'ai v'>ulu d'abord vous parler de nos camm» et de
nos boulets ; ensuite ^ j'aurais dit deux mots du reste de la batterie, et en troisième et dernier lieu j'aurais passé aux soutes.
— iMonsieur ! monsieur! reprit Liart en trépignant, venez donc ;m fait.
— En toutes cboses, on doit procéder avec métbode, dit le placide calculateur ; il est impossible d'obtenir du premier coup le résultat demandé. Toute opération dcr mande des préliminaires.
Une fois monté sur son dada favori, Phylon devenait déconcertant, mais ne se déconcertait pas ; Liart était crispé.
— Les soutes, monsieur ! les soutes ! les soutes! vous dis-j-^; je vous demande en
quel état sont les soutes? répondez-moi !..
Nous omettons ici à dessein deux jurons des plus sonores.
— A sa rage, pensa Binôme , je vois que puissances pourrait dépasser de beau^ coup le carré en question , arriverionsnous au cube?
— La soute d'avant, répondit-il à haute voix, est entièrement noyée, mais celle d'arrière est intacte.
— Gomment ! s'écria Liart en bondissant.
— Je vous ai fait dire , commandant, que la chose serait convenablement faite. jN'est-il pas évidemment très-convenable
de n'avoir point perdu nos poudres de l'arrière qui sont pour la plupart en barils?
— Monsieur , monsieur , vous m'avez désobéi, vous avez manqué à tous vos devoirs. Vos arrêts seront doublés , triplés,
quadruplés Ah ! ah ! vous vous ingérez
de contrôler mes ordres. Faites-moi remettre votre épée.
Phjlon Binôme lit demi-tour pour la
seconde fois, et sans presser le pas, il reprit stoïquement le chemin de sa chambre.
— Doul)ler, tripler, quadrupler quoi?
pensait-il; r, une indéterminée. Ce Liart se soustrait au calcul. Néanmoins /« pourra bien égaler 3; voyons... ( Le calcul men-
— 26li —
tal fut assez long, l'officier en vint à bout cependant. ) Oui, ajouta-t-il, il est bien capable de me laisser aux arrêts pendant neuf jours seize heures et vingt-sept minutes, soit dix jours, pour faire un compte rond, comme disent fort sottement les gens du monde.
Phylon-Binôme envoya prévenir Madec qu'il était aux arrêts, et que par conséquent il ne reparaîtrait plus dans la batterie ; après quoi il se coucha et dormit du sommeil du juste, sans oubUer de faire la remarque judicieuse, que sur les 350 hommes de la Gorgone , et les 200 ou 250 de VHécla, il serait probablement le seul qui dormirait dans dix minutes.
Et, en effet» une grande activité continuait dç régner à bord des deux bâtiments.
Le coromandant Liart, malgré son hun^eur, profita de ravertissement de Phyloiî, et tacha de mettre obstacle au roulis qui augmentait d'une manière eilrajante depuis que le grand panneim cessait de flamber.
On établit toutes les voiles susceptibles d'être déployées, c'est-à-dire celles da.màt d'artimon et les focs.
UHîcia cependant renvoyait ses canots à bord de la Gorgone pour y faire prendre ses matelots et ses soldats passagers. •
Adrien put alors aborder Fortanet ; il apprit en deux mots que Nestor commandait par intérim, et que la famille d'Héricourt était à bord; mais d'une part l'enseigne du vapeur était obligé de reconduire
ses 'hommes, de l'autre, celui de la frégate était loin d'en avoir fini avec le service. Adrien chargea Fortanet de ses vives amitiées pour Nestor, de ses respectueux hommages pour la famille passagère, et resta quelques instants accoudé^ sur la lisse avant de retourner à l'avant où l'on continuait à pomper.
Les environs du grand panneau, en dessus, en <lessous, et du côté de bâbord surtout avaientsingulièrementsoulfertjlecôté de tribord était moins endommagé. L'on a déjà dit que la chaloupe, les canots, les dromes, les cages à poules et à bestiaux, six aiiuts de la batterie, les sabords correspondants et les bordages des deux ponts supérieurs avaient été dévorés par la flamme. Le grand panneau n'avait plus de forme, les baux étaient à peu près consu-
mes, la partie du mât de misaine qm traverse la batterie était réduite au tiers de sa circonférence, les cuisines et chaudières avaient souiïert au point qu'il devenait impossible de s'en servir. Enfin la muraille de bâbord par le travers du graïid panneau était complètement à jour, les grosses pièces de la membrure ayant seules résisté, mais d'une manière fort ioiparfaite. Le feu alimenté par l'étoupe et le goudron s'était en outre étendu au-dehors, et Ifè flanc de dessoLio le vent aurait été tout entier la proio (^o l'incendie, si le capitaine Rivelles qui n'oubliait rien, n'av.ciit envoyé dans cette direction une divisicn de gabiers, et si d'autre part le clapotis de la mer ne leur était venu en aide.
De crainte de fatiguer le lecteur, on ne poussera pas plus loin cette description hé-
rissée de terme» techniques, il sullit d'avoir fait comprendre que îe pont, la batterie fet la muraille de bâbord, dans un espace de trente à quarante pieds, étaient entièrej nent dégarnis de revêtement. Madec se promettait de profiter de cette circonstao.'ce pour saisir les canons dès qu'ils seraient' i>utïisamment refroidis.
Le capitaine de corvette ayant achevé sa ronde clans l'intérieur du navire, en rendait comp'te au commandant.
— Je çiens, disait-il, de visiter la batterie et l 'entrepont ; tout est bien éteint , on ne jet te plus d'eau que par excès de précauticm, et dès que vous l'ordonnerez on cesser ;a. Mais le màt de misaine est à peu pr(?s perdu: nous devons craindre qu'il n.e puisse résister à l'action des focs.
Liart fit une horrible grimace.
— Nos canons brûlants ne sont pas encore maniables, ils sont tombés de leurs alFûts et l'on ne peut même les jeter à la mer. Quant aux boulets, M. Madec s'en occupe, il en est maître à présent. A travers les bordages brûlés et par le panneau, un grand nombre de projectiles sont tombés dans l'entre-pont et dans la cale où l'incendie aurait fait d'aff'eux ravages sans M. Phylon et son brave lieutenant. Je ne puis donner que des éloges à ces messieurs ainsi qu'à M. de Merval, qui a déployé une intrépidité, une énergie...
— Pas de phrases, monsieur lUvelles, interrompit sèchement Liart.
— Eh bien, counnandanl, j'atlends vos
(jrdres. Pins tard, si vous le permettez, je vous signalerai les hommes qui, comme Caboche et Lartigue , par exemple , se sont le plus particulièrement distingués.
— N'ai-je donc pas l'œil à tout? reprit encore le commandant.
— = 11 est certains détails qui auraient pu vous échapper, continua timidement le capitaine de corvette. A l'avant, dans la batterie, dans l'entre-pont, on a fait des actes de courage qu'il vous a été difficile de voir du banc de quart.
— Monsieur Rivelles ! interrompit encore le commandant, je vous ai déjà dit que je n'ignore rien de ce qui se passe à mon bord.
— En ce cas, dit une voix railleuse, il
aurait bien dû savoir que Pigale mettrait le feu cette nuit.
— Qui a parlé ? s'écrièrent à la fois les deux officiers supérieurs.
— C'est dans les porte-haubans que se cache le misérable, dit Montoireense précipitant sur les bastingages de manière à voir au dehors.
Mais ni lui, ni personne ne put découvrir qui avait si singulièrement et si pertinemment^pris la parole.
Au bout d'une demi-heure, Madec envoya dire que les canons de la batterie étaient solideuient amarrés. L'on ne crai-
gnit plus que l'artillerie, se transformant en béliers, causât de nouveaux désastres ; l'on put serrer les focs dont l'effort menaçait le mât de misaine; l'on serra aussi les voiles d'artimon , et comme LHècla se trouvait alors par la hanche attendant encore des ordres^ il reçut celui de donner la remorque à la frégate, et de la conduire au port le plus voisin. — C'était Mahon dans l'île de Minorque.
Nestor avait prévu cette mission, tout était prêt à son bord ; quelques instants après, il entraînait la Gorgone k travers les lames devenues dures.
La fnuiille d'Hérieonrt.
Au moment oîi le vapem^ UHêcla s'arrêta au vent de la frégate incendiée, les devoirs impérieux de Nestor Laviolais ne lui permettaient pins d'accompagner ma-
dame d'Hériconrt et sa fille dans la chambre du capitaine.
L'ami de Merval n'avait pu que taire le nom du navire en feu, et s'était borné à dire avec assurance :
— En bas, mesdames, vous ne courrez aucun danger.
Madame d'Héricourt, entrainée et presque portée par son mari, n'en poussa pas moins des cris aigus, car un brandon venait de tomber près d'elle. A l'entendre, elle était sur le point de s'évanouir, ce qui ne l'empêchait pas de gesticuler et de donner le plus ridicule spectacle aux marins et soldats réunis sur le pont.
— La vieille folle ! murmura un mate-
lot en ricanant, se croit -elle déjà dans la grande chaudière du diable ?
— En tous cas, ajouta son voisin, ça ferait du fichu bouillon !
— Ne me parlez pas de ces vieilles carcasses déralinguées, ajouta son voisin, elles se mettent sur le tempérament plus de breloques qu'il n'en faut pour deux tambours-majors.
— Cà l'empêche-t-il d'avoir de vraie basane' en manière de face ?
— Et de crier à vous tarauder l'oreille I
— Entcnds-tu , comme ça pialle ? pire qu'une pouHe de guinderesse qu'on n'a suivée depuis six mois.