‹ La gourmandiseChapitre 1 sur 11 · La gourmandise · texte numérisé non relu

La gourmandise

Vers la fin du mois d'octobre 18..., l'entretien suivant avait lieu, dans le couvent de Sainte-Rosalie, entre la supérieure de cette maison, nommée sœur Prudence, et un certain abbé Ledoux, dont les lecteurs de ces récits se souviendront peut-être *

L'abbé venait d'entrer dans le parloir particulier de sœur Prudence, femme de cinquante ans environ, à la figure pâle et grave, à l'œil fin et pénétrant.

* "Voir l'Orgueil (la Duchesse).

6 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAt'X.

— Eh bien! cher abbé, dit-elle, quelles nouvelles de dom Diego? Quand arrive-t-il?

— Le chanoine est arrivé, ma chère sœur.

— Avec sa nièce?

— Avec sa nièce.

— Dieu soit béni!... Maintenant, mon cher abbé, prions le ciel de favoriser nos projets.

— Sans doute, ma chère sœur, prions-le; mais surtout jouons serré, car la partie ne sera pas facile à gagner.

— Que dites-vous?

— La vérité. Cette vérité, je l'ai seulement apprise ce matin, et la voici. Prètez-moi, je vous prie, toute votre attention.

— Je vous écoute, mon cher frère.

— Du reste, afin de nous mieux recorder, et de voir bien clair dans nos affaires, établissons nettement l'état des choses. Il y a deux mois, le révérend père Benoît, attaché aux missions étrangères, et actuellement à Cadix, m'écrivit pour me recommander très-particulièrement le seigneur dom Diego, chanoine d'Alcantara. Il devait s'embarquer à Cadix pour la France avec sa nièce Dolorès Salcèdo.

— Très-bien, mon cher frère.

— Le père Benoît ajoutait qu'il connaissait assez le caractère el les dispositions de la senora Dolorès Salcèdo pour être certain qu'elle se déciderait facilement à prendre le voile; résolution qui aurait l'agrément de dom Diego, son oncle.

— Et comme elle doit être l'unique héritière du riche chanoine, la maison dans laquelle enlrerait la senora Dolorès bénéficierait de la fortune qui un jour lui reviendra.

— C'est cela même, ma clière sœur. Aussi ai-je tout

LA GOrRMAWDISE. 7

nalurellemeni songé pour la senora Dolorès à notre maison de Sainle-Rosalie, et je vous ai parlé de ces projets.

— Je les ai adoptés, mon cher frère, car ayant quelque pratique, quelque expérience des jeunes filles, je suis presque assurée de pouvoir, par la persuasion, sauvegarder cette colombe innocente des pièges d'un monde tentateur et corrompu, en la décidant à prendre le voile dans notre maison. C'est une œuvre doublement bonne à faire : sauver une jeune fille et faire tourner au bien des pauvres des richesses dont l'emploi pourrait devenir mauvais dans d'autres mains; je ne pouvais hésiter.

— Sans doute; mais maintenant, ma chère sœur, l'inconvénient est que l'innocente colombe a un amoureux.

— Jésus! que dites-vous, mon frère? Quelle horreur! Mais alors nos projets...

— Aussi vous ai-je avertie qu'il nous fallait jouer serré.

— Et comment avez-vous été instruit de cette abomination, mon cher frère?

— Par le majordome de dom Diego, un modeste serviteur qui doit m.e tenir au courant de tout ce qu'il saura sur le chanoine et sur sa nièce.

— Ces renseignements sont indispensables, mon frère, car ils nous mettront à même d'agir avec connaissance de cause et sécurité. Mais quelles notions vous a données le majordome sur ce malencontreux amour, mon cher frère?

— Voici comment les choses se sont passées. Le chanoine et sa nièce se sont embarqués à Cadix à bord d'un trois-mâts venant des Indes et en partance pour Bordeaux. Or, en vérité, il y a souvent des fatalités étranges!

— Quelles fatalités?

— D'abord le irois-mâls à bord duquel s'est embarqué le chanoine avail pour nom le Gastronome.

— En effet, singulier nom pour un vaisseau!

— Moins singulier qu'il ne le paraît d'abord, ma chère sœur; car ce navire, après avoir porté aux Indes des vins des meilleurs crus de Bordeaux et du Midi, des jambojis de Bayonne, des langues fumées de Troyes, des pàlés d'Amiens et de Strasbourg, du thon et des olives de Marseille, des fromages de Suisse, des fruits confits de Touraine et de Montpellier, etc., etc., etc., revenait du cap de Bonne-Espérance avec un chargement de vins de Constance, de poivre, de kari, de cannelle, de gingembre, de clous de girofle, de thé, de salaisons de Hachar, et aulres comestibles des Indes. Il devait compléter son chargement, en prenant à Cadix une grande quantité de vins d'Espagne, et ensuite retourner à Bordeaux.

— Bon Dieu! mon frère, que de vins! que de victuailles! c'est à faire frémir! Je comprends maintenant que ce vaisseau soit bien nommé le Gastronome!

— Et vous comprendrez tout à l'heure, ma sœur, pourquoi je vous parlais de fatalités étranges, et comment le chanoine dom Diego devait préférer de s'embarquer plutôt sur le Gastronome que sur tout autre vaisseau, sans compter que la destination de Bordeaux devait extrêmement plaire au chanoine.

— De grâce, expliquez-vous, mon frère.

— Pour cela je dois d'abord vous apprendre ce que j'ignorais moi-même avant d'avoir secrètement conféré avec le majordome du seigneur chanoine : c'est que celui-ci est d'une gourmandise inouïe, fabuleuse!

— Ah! mon frère, l'horrible péché!

— Horrible péché, soit, mais enfin n'en médisons pas trop, ma chère sœur, de ce péché: car c'est peut-être

grâce à lui que nous pourrons arriver à nos louables fins et gagner la partie.

— Et comment cela, mon frère?

— Je vais vous le dire. Le chanoine est doué d'une gourmandise idéale. Toutes ses facultés, toutes ses pensées sont concentrées sur une seule jouissance : la table^ et il paraît qu'à Madrid et à Cadix sa table était véritablement merveilleuse, car je me rappelle maintenant que mon médecin, le docteur Gasterini...

— Un abominable athée!... un sardanapale, dit sœur Prudence en levant les mains au ciel et interrompant l'abbé Ledoux; je n'ai jamais compris pourquoi vous receviez des soins d'un tel mécréant.

— Je vous dirai cela quelque jour, ma chère sœur; mais, croyez-moi, je sais ce que je fais. Et d'ailleurs le docteur Gasterini, malgré son grand âge, est encore le premier médecin de Paris, comme il est encore le premier gourmand du monde. Car, ainsi que je vous le disais, ma sœur, je me rappelle maintenant l'avoir entendu parler de la table d'un chanoine espagnol, table qui, d'après une correspondance de Madrid reçue par le docteur, était, disait^on, vraiment remarquable. Alors j'étais loin de me douter qu'il s'agît dedom Diego. C'estdu reste un sot et pauvre homme, d'un esprit borné, accessible à toutes les ridicules superstitions méridionales. Aussi, d'après son majordome, serait-il très-facile de faire voir à ce gourmand chanoine le diable en chair et en os.

— Un moment, mon cher frère; celte sotte superstition ne me déplaît point du tout chez le chanoine.

— Ni à moi non plus, ma sœur; au contraire : elle m'agrée fort. Ce n'est pas tout, le chanoine, grâce à un fond de religion tel quel, ne s'abuse par sur la vilenie de

iO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

sa passion dominante. II sait que la gourmandise est un des sept péchés capitaux, il croit que ce péché doit le conduire en enfer, et pourtant il n'a pas le courage de résister à son vice : il mange avec volupté. Seulement, lorsqu'il n'a plus faim, arrive l'heure des remords.

— Au lieu de remords, ce sont des indigestions qu'il devrait avoir, le malheureux! s'écria sœur Prudence. Gela du moins le corrigerait peut-être.

— Il est vrai, ma sœur, mais il n'en est pas ainsi. Néanmoins, la vie du chanoine se passe à jouir et à regretter d'avoir joui; quelquefois même, ses remords et sa superstition aidant, il s'attend à quelque soudaine et terrible punition céleste; mais lorsque l'appétit revient, avec lui revient l'oubli des remords, et il en a été longtemps ainsi pour le chanoine,

— Après tout, mon frère, je le trouve encore moins coupable que ces sardanapales, comme votre docteur Gasterini, qui jouissent efifrontément sans la moindre appréhension. Le chanoine a du moins conscience de son péché : c'est déjà quelque chose.

-^ Le caractère du chanoine ainsi posé, vous ne vous étonnerez donc plus que se trouvant à Cadix et apprenant qu'un navire, appelé le Gastronome, était en partance pour la France, dom Diego ait saisi cette occasion de s'embarquer sur un vaisseau si heureusement nommé et de pouvoir, en arrivant à Bordeaux, acheter sur place quelques tonnes de vin, des crus les plus précieux.

— Certes, je comprends cela, mon cher frère.

— Voici donc le seigneur Dom Diego embarqué avec sa nièce sur le trois-mâts le Gastronome. Il est impossible d'imaginer, m'a dit le majordome, la quantité de provisions, de denrées, de rafraîchissements de toutes sortes, dont le chanoine avait encombré le pont de ce

lA GOURMANDISE. H

vaisseau, encombremenl défendu d'ailleurs par toutes les règles de la navigation; mais le commandant du bâtiment, un certain capitaine Horace, mécréant s'il en est, n'avait que trop de raisons d'oublier la discipline et de tâcher de se rendre agréable au chanoine.

— Et ces raisons, mon frère?

— Frappé de la beauté de la nièce de dom Diego, lorsque celui-ci était allé avec elle stipuler les conditions de son passage, ce misérable capitaine, devenant soudain épris de Dolorès Salcèdo, et comptant profiter des facilités de la traversée, accorda tout ce que Dom Diego lui demanda, afin detre certain de le voir s'embarquer à son bord avec sa nièce.

— Quelle scélératesse de la part de ce capitaine, mon frère!

— Heureusement, le ciel l'en a puni, et cela peut nous sauver. Voici donc le chanoine et sa nièce embarqués à bord du Gastronome, encombré des provisions de bouche de dom Diego. A peine à la sortie du port, une horrible tempête éclate, et la sûreté du navire exige que, pour plus de rapidité dans la manœuvre, on jette à la mer, non-seulement toutes les victuailles du chanoine, mais encore les cages à volailles et les bestiaux embarqués pour la nourriture des passagers. Ce coup de vent, qui poussait d'ailleurs le navire du côté de Bordeaux, dura si longtemps et avec une telle furie, que, pendant presque toute la traversée, il devint impossible de faire la cuisine à bord, et passagers, matelots, officiers, tous furent réduits à manger du biscuit sec et quelques salaisons.

— Ah! le malheureux chanoine! Lui, si gourmand, que devint-il?

— Il devint furieux, ma sœur; car celte traversée lui a coûté son appétit.

i3 LES SEPT PÉCHÉS CAPITACX.

— Ah! mon frère, le doigt de la Providence est là!

— En un mot, soit que la terreur de la tempête, soil que cette longue privation d'aliments recherchés, soil que cette détestable nourriture ait agi sur sa santé, le chanoine, depuis qu il a débarqué du Gastronome, a complètement perdu l'appétit. Le peu qu'il mange pour se substanter, m'a dit son majordome, lui semble insipide et amer, si bien accommodé que ce soit, et de plus, la superstition lui fait voir dans la fatalité de ces circonstances une juste punition du ciel à l'endroit de sa gourmandise incurable. Or, comme le capitaine Horace est à ses yeux le principal instrument de la colère céleste, le chanoine a pris ce mécréant en horreur, ne pouvant oublier que ses victuailles, qui auraient si bien remplacé le biscuit sec et le lard, ont été impitoyablement jetées à la mer par ordre du capitaine. En vain celui-ci a mainte fois tâché de lui faire comprendre que le salut du navire avait dépendu de ce sacriflce et de plusieurs autres : dom Diego est resté inflexible dans sa haine. Eh bien! ma chère sœur, croiriez-vous que, malgré cela, le capitaine, ù son arrivée à Bordeaux, a eu l'audace de demander à dom Diego la main de sa nièce Dolorès, se fondant sur ce que cette malheureuse jeune fille l'aimait et qu'il était aimé d'elle? Vous sentez, ma sœur, que deux amoureux se soucient peu de la mauvaise chère ou des tempêtes; aussi, ce mécréant avait-il fasciné, ensorcelé cette innocente. Ai-je besoin de vous dire l'indignation, la fureur de dom Diego, à l'insolente demande du capitaine Horace, qu'il considère comme son mortel ennemi, comme le mauvais génie envoyé vers lui par le courroux céleste? Aussi le chanoine a-t-il notifié à Dolorès que, pour la punir d'avoir osé aimer un pareil scélérat, il la mettrait au couvent, dès son arrivée â Paris, et qu'elle y prendrait le voile.

— Mais jusqu'Ici, mon frère, je ne vois que bonheur pour nos projets. Tout semble les seconder, au contraire.

— Oui, mais vous comptez, ma sœur, sans l'amour de Dolorès et sans le caractère résolu de ce damné capitaine. Il est à Paris.

— Quelle audace!

— Il a suivi à cheval, relais par relais, la voiture du chanoine, courant ainsi de Bordeaux à Paris comme un courrier d'ambassade. Il faut en vérité que cet enragé ait une constitution de fer. Il s'arrêtait aux auberges où s'arrêtait dom Diego, et durant tout ce voyage, les œillades de Dolorès et du capitaine allaient leur train, malgré les défenses et les emporlements de dom Diego. Pouvait-il empêcher celte malheureuse affolée de regarder par la portière? Pouvait-il empêcher ce mécréant de chevaucher sur la grande route à côté de la voiture?

— Une pareille audace est incroyable, n'est-ce pas, mon frère?

— Aussi vous dis-je qu'il faut s'attendre à tout d'un pareil forcené. Il n'est pas seul : un de ses matelots, véritable chenapan, l'a accompagné, chevauchant à sa suite, et se cramponnant sur le cheval comme un singe sur un âne, à ce que m'a dit le majordome. Mais il n'importe, ce matelot endiablé est capable de tout pour seconder son capitaine, auquel il est dévoué. Ce n'est pas tout encore. Vingt fois pendant la route, Dolorès a dit résolument à son oncle qu'elle ne voulait pas se faire religieuse, qu'elle voulait épouser le capitaine Horace, et que celui-ci saurait bien d'ailleurs, si on la contraignait, venir, lui et son matelot, la délivrer, dussent-ils mettre le feu au couvent.

— Quel banditi s'écria sœur Prudence. Quel alTreux Ecélérai!

— Voilà, chère sœur, où en étaient hier les choses, à l'arrivée de dom Diego dans un appartement que je lui avais retenu d'avance. Ce malin il m'a fait prier de passer chez lui; je Tai trouvé fort abattu et couché; il m'a appris qu'une soudaine révolution s'était opérée dans Pesprit de sa nièce; qu'elle paraissait maintenant aussi soumise, aussi résignée qu'elle avait été d'abord indisciplinée; qu'enfin elle consentait à se rendre au couvent aujourd'hui même, si on l'exigeait.

— Mon frère, mon frère, ce changement est bien brusque et bien prompt!

— C'est aussi mon avis, ma sœur. Si je ne me trompe, ce revirement soudain cache quelque piège. Aussi vous ai-je ditqu'il fallait jouer très-serré. C'est déjà beaucoup, sans doute, que d'avoir cette malheureuse affolée entre nos mains; mais encore faut-il songer à l'ennemi, ce détestable capitaine Horace, qui, accompagné de son matelot, sen sans doute toujours à rôder autour de la maison comme le loup ravisseur dont parle l'Écriture.

— Quœrens quem devoret, dit sœur Prudence, qui se piquait de latinité.

— Justement, ma sœur, cherchant quelqu'un à dévorer; mais heureusement à bon loup bon chien de garde, et nous avons ici des serviteurs courageux et intelligents. La plus grande surveillance sera établie au dedans et surtout au dehors. I\ous saurons bientôt où demeure ce mécréant de capitaine; il ne fera pas un pas sans être suivi par un homme à nous; il faudra donc qu'il soit bien fin, bien audacieux pour tenter quelque chose.

— Cette surveillance me paraît aussi très-urgente, mon cher frère.

— Maintenant, ma voiture est en bas, allons chez le chanoine, et dans une heure sa nièce sera ici.

lA GOCRMAWDISE. 15

— Pour n'en plus sortir, s'il plaît au ciel, mon frère, car il s'agit du bonheur éternel de celte pauvre folle.

Deux heures après cet entretien, la senora Dolorès Salcèdo entrait en effet dans la maison de Sainte-Rosalie.

Peu de jours après l'entrée de la senora Dolorès Salcèdo dans la maison de Sainte-Rosalie, et alors que le jour touchait à sa fin, deux hommes s'acheminaient lentement le long du boulevard de l'Hôpital, un des endroits les plus déserts de Paris.

Le plus jeune de ces deux personnages semblait avoir vingt-cinq à trente ans. Sa figure était ouverte et résolue, son teint hâlé, sa taille haute et robuste, sa démarche décidée, sa mise simple et d'une sévérité militaire.

Son compagnon, beaucoup plus petit, mais singulièrement trapu et carré, paraissait âgé de quarante-cinq ans enviroî} et offrait le type du matelot, type maintenant familier aux yeux des Parisiens. Un chapeau ciré, très-bas de forme, à larges bords, placé fort en arrière sur la grosse tête de ce personnage, découvrait son front orné de cinq ou six tire-bouchon ou accroche-cœur assez longs, tandis que le restant de sa chevelure était coupé très-ras. (Cette coiffure dite à la matelot avait, si nos souvenirs sont fidèles, beaucoup de succès vers 1825 parmi les équipages de ligne du port de Brest.)

Une chemise blanche à collet [bleu liséré de rouge et

raballii sur ses larges épaules laissait voir le cou de taureau de notre matelot, dont la peau était tannée comme du parchemin couleur de brique. Une veste ronde en drap bleu, à boutons timbrés d'une ancre, et un large pantalon serré aux hanches par une ceinture de laine rouge complétaient rhabiliement de notre homme. Des favoris en collier, d'un brun nuancé de fauve, encadraient sa face carrée, à la fois débonnaire et décidée. Un observateur superficiel aurait pu croire la joue gauche du marin considérablement fluxionnée; mais, grâce à un examen plus attentif, on devinait qu'une chique énorme causait celte tuméfaction passagère. Ajoutons enfin que le matelot portait sur son dos un sac dont le contenu semblait assez volumineux.

Ces deux personnages venaient d'arriver devant de hautes murailles entourant un jardin. On distinguait à peine la cime des arbres, car la nuit était presque complètement venue.

Le jeune homme dit à son compagnon en s'arrêtanl comme pour s'orienter :

— Sans-Plume, écoute.

— Plaît-il, capitaine? dit l'homme à la chique, en répondant à ce singulier surnom.

— Je ne me trompe pas, c'est bien ici.

— Oui, capitaine, c'est dans les altérages de ces deux gros arbres. Voilà l'endroit où la muraille est un peu avariée, je l'ai remarqué hier soir à la brune, quand nous avons ramassé la pierre et la lettre.

— C'est juste. Allons, leste, mon vieux gabier *, dil le capitaine à son matelot en lui désignant de lœil un des gros arbres du boulevard, dont plusieurs fortes branches

• Matelot d'élite.

surplombaient de beaucoup le mur du jardin. Haut, Sans-Plumeî il faut voir, en attendant l'heure, comment nous pourrons gréer la chose.

— Capitaine, il fait encore un brin de crépuscule, et puis j'aperçois là-bas un homme qui vient par ici.

— Alors attendons. Cache d'abord ton sac derrière ce tronc d'arbre. Tu n'as rien oublié?

— Non, capitaine; tout mon gréemenl est là dedans.

— Allons, viens, marchons. Cet homme approche; il ne faut pas avoir l'air de rester en panne devant ces murailles.

— C'est ça, capitaine, courons des bordées pour le désorienter.

Et les deux marins commencèrent, ainsi que l'avait dit Sans-Plume dans son langage pittoresque, à courir une bordée dans la contre-allée, après que le matelot eut repris, pour plus de prudence, le sac qu'il avait d'abord caché entre un des gros arbres du boulevard et la muraille.

— Sans-Plume, dit le jeune homme tout en marchant, lu reconnaîtras bien l'endroit où le fiacre nous attend?

— Oui, capitaine. Mais, dites donc, capitaine?

— Quoi?

— Cet homme a l'air de nous suivre.

— Bah!

— El de nous espionner.

— Allons, Sans-Plume, tu es fou!

— Capitaine, mettons le cap à bâbord et vous allez voir.

— Soit! dit le capitaine.

Et, suivi de son matelot, il quitta la contre-allée droite du boulevard, traversa la chaussée et prit la conlre-allée sanche.

— Eh bien! capitaine, dit à demi-voix Sans-Plume, vous voyez, ce Lascars * navigue dans nos eaux.

— C'est vrai, nous somîîies suivis.

— Ce n'est pas la première fois que ça m'arrive, dit Sans-Plume avec une nuance de fatuité, en cachant à demi sa bouche du revers de sa main, afin de lancer au loin le surcroît de suc salivaire produit par la mastication de son énorme chique. Un soir, au Sénégal, à Gorée, j'ai été suivi pendant une lieue, beaupré sur poupe, capitaine; arrivé dans un plan de cannes à sucre, j'ai...

— Diable! cet homme, décidément, nous suit! dit le capitaine en interrompant les indiscrètes confidences de son matelot. Cela m'inquiète!

— Capitaine, voulez-vous que je mette mon sac à bas et que je lui llanque du tabac, à ce Lascars, pour lui apprendre à nous louvoyer malgré nous?

— Beau moyen! Tiens-loi tranquille, et suis-moi. Le capitaine et son matelot, traversant alors de nouveau la chaussée, regagnèrent la contre-allée de droite.

— Voyez-vous, capitaine? dit Sans-Plume, il a viré de bord comme nous.

— Laisse faire... et marquons le pas.

L'homme qui suivait les deux marins, grand et solide gaillard, en blouse bleue et en casquette, les dépassa alors quelque peu, puis s'arrêta, et se mit à contempler les étoiles, car la nuit élait tout à fait venue.

Le capitaine, après quelques mots dits à voix basse à son matelot, qui resta derrière lui à demi caché par le tronc de l'un des gros arbres du boulevard, s'avança seul

* Matelot indien. Les marins emploient cette appellation en signe de dédain.

— Camarade... ii fail beau ce soir.

— Très-beau.

— Vous attendez quelqu'un ici?

— Oui.

— Moi aussi.

— Ah!

— Camarade, en avez-vous encore pour longtemps, vous?

— Pour trois heures au moins.

— Camarade, reprit le capitaine après un moment de silence, voulez-vous gagner le double de ce qu'on vous donne pour me suivre et m'espionner?

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire; je ne vous suis pas, monsieur, je ne vous espionne pas.

— Si.

— Non.

— Finissons! je vous donne ce que vous voudrez pour que vous passiez votre chemin. Tenez... j'ai de l'or dans ma poche...

Et le capitaine, faisant tinter l'or dont le gousset de son gilet était rempli, ajouta :

— J'ai là vingt-cinq ou trente louis...

— Hein! dit le fâcheux d'un air singulièrement affriandé, vingt-cinq ou trente louis?...

A ce moment, une horloge lointaine sonna la demie de sept heures. Presque au même instant, un cri guttural ressemblant à un appel ou à un signal se fît entendre dans la direction qu'avait d'abord suivie l'homme en blouse pour rejoindre les deux marins. L'espion fit un mouvement comme s'il eût compris la signification de ce cri et parut un instant indécis.

— Sept heures et demie, se dit le capitaine; ce grediiilà n'est pas seul.

20 LES SEPT 'péchés CAPITAUX.

Celte réflexion faite, il toussa.

A peine le capitaine avail-il toussé que l'espion se sentit vigoureusement saisi aux chevilles par quelqu'un qui s'était brusquement jeté entre ses jambes, et tomba à la renverse; mais en tombant, il eut le temps de crier d'une voix sonore :

— Alerte, Jean! cours au...

Il ne put achever. Sans-Plume, après l'avoir jeté bas, s'était assis sans façon et pesait de tout son poids sur la poitrine de l'espion, et, le tenant rudement à la gorge, Tempèchait de parler.

— Diable! ne l'étrangle pas trop! dit le capitaine, qui, agenouillé, garrottait solidement au moyen de son foulard les deux jambes du curieux indiscret.

— Le sac, capitaine, dit Sans-Plume, tenant toujours l'espion à la gorge; le sac! il est assez grand pour lui envelopper la tête et les bras; nous le lui songuerons * ferme autour des reins, et il ne bougera pas plus qu'un rouleau de vieille voile.

Aussitôt dit, aussitôt fait. En quelques secondes le curieux encoqueluchonné dans le sac jusqu'à mi-corps, et ayant les jambes attachées, se trouva hors d'étal de faire un mouvement. Sans-Plume eut la courtoisie de pousser sa victime dans un de ces larges fossés verdoyants qui séparent les arbres, et Ton n'entendit plusde ce côté qu'une suite peu interrompue de beuglements étouffés.

— L'alerte va être donnée au couvent! Sept heures et demie sont sonnées, dit le capitaine à son matelot. Il faut tout risquer, ou tout est perdu!

— En deux temps trois mouvements la chose est

* Serrerons.

parée *, capitaine, répondit Sans-Plume en courant, ainsi que son compagnon, vers les grands arbres qui surplombaient la muraille près de laquelle ils s'étaient d'abord arrêtés.

Pendant que les événements précédents se passaient sur le boulevard et un peu avant que la demie de sept heures eût sonné, une autre scène avait lieu dans l'intérieur du jardin du couvent- Sœur Prudence, la supérieure, et Dolorès Salcèdo se promenaient dans le jardin, malgré l'heure assez avancée de la soirée.

Dolorès, fort brune, et d'une figure'charmanle, réunissait en elle les rares et piquantes perfections de la beauté espagnole : cheveux d'un noir bleu, qui, dénoués, traînaient à terre; teint mat et doré par le soleil du Midi, grands yeux tour à tour pleins de feu ou de langueur humide, petite bouche aussi rouge qu'un boulon de fleur de grenadier trempé de rosée, taille fine et voluptueusement cambrée, mains effilées, jambe et pied andaloux, c'est tout dire. Quant au salero ** de sa lournure et de sa démarche, pour s'en faire une idée, il faudrait avoir vu on-

* Prête.

**Le mot salero^ employé par les Espagnols au sujet de la tournure des femmes, est piesque intraduisible, et signifie picinanl, agaçant.

(luler les basquines des belles senoras de Séville ou de Cadix, lorsque^ jouant de la prunelle et de l'éventail, elles se promènent lentement, par un beau soir d'été, sur les carreaux de marbre des Alamédas.

Dolorès accompagnait donc sœur Prudence. Tout en marchant et en causant, les deux femmes s'étaient approchées de la muraille derrière laquelle le capitaine Horace et son matelot s'étaient d'abord arrêtés.

— Vous le voyez, ma chère tîlle, disait la supérieure à Dolorès, je vous accorde tout ce que vous désirez, et quoique la règle de la maison interdise les promenades dans le jardin après la nuit tombée, j'ai consenti à ce que nous restions ici jusqu'à sept heures et demie, heure du souper, qui va bientôt sonner.

— Je vous remercie, madame, dit Dolorès a^'ec un léger accent espagnol, et d'une voix délicieusement timbrée; je le sens, cette promenade me fera du bien.

— Il faut m'appeler ma mère et non pas madame, ma chère fille; je vous l'ai déjà dit, c'est l'usage ici.

— Je m'y conformerai si je puis, madame.

— Encore!

— Il me sera difficile d'appeler ma mère, dit Dolorès avec un soupir, une personne qui n'est pas ma mère.

— Je suis votre mère spirituelle, ma chère fille; votre mère en Dieu, comme vous êtes, comme vous serez ma fille en Dieu; car vous ne nous quitterez plus, vous renoncerez aux joies trompeuses d'un monde pervers et corrompu; vous aurez ici un céleste avant-goùt de la paix éternelle.

— Je commence à m'en apercevoir, madame.

— Vous vivrez dans la prière, le silence et le recueillement.

— Je n'ai pas d'autre désir, madame.

LA G0l'R3I\NDISE. 23

— Bien, bien, ma chère fille, car, après tout, que sacrifierez-vous?

— Oh! rien, absokimenl rien.

— J'aime celle réponse, ma chère fille; en effet, ce n'est rien, moins que rien, que ces passions mondaines et mauvaises qui ne nous causent que des lourmenls el nous jettent dans une voie de perdition.

— Juste ciel! cela fait frémir, rien que d'y songer, madame!

— Le Seigneur vous inspire en me répondant ainsi, ma chère fille, et je suis sùi-e que maintenant vous concevez à peine comment vous avez pu aimer ce capitaine mécréant.

— C'est vrai, madame, j'avais été assez insensée pour rêver le bonheur et les joies de la famille, assez criminelle pour espérer de trouver cette félicité dans un amour partagé, et devenir, comme tant d'autres, une épouse dévouée, une tendre mère; c'était, m'avez-vous dit, offenser le ciel. Je me repens de mes vœux impies, j'en comprends tout l'odieux; il faut me pardonner, madame, d'avoir été scélérate et folle à ce point.

— Il ne faut rien exagérer, ma chère fille, dit sœur Prudence, frappée de l'accent légèrement ironique avec lequel Doiorès avait prononcé ces dernières paroles. Mais, ajouta-t-elle, en remarquant la direction que prenait la jeune fille, à quoi bon retourner encore dans celte allée? Voici bientôt l'heure du souper; venez, ma chère fille, regagnons la maison.

— Oh! madame, ne sentez-vous pas cette odeur si douce du côté de ce bosquet?

— Ce sont, en effet, quelques touffes de réséda. Mais venez : il fait très-frais; je n'ai pas vos seize ans, moi, ma chère fille, et je crains de m'enrhumer.

Si LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Un moment, de grâce! que je cueille quelques-nnes

de ces fleurs.

— Allons, il faut faire tout ce que vous voulez, ma chère fille; tenez, la nuit est assez claire pour que vous voyiez là, à dix pas, ces résédas; allez en cueillir quelques brins et revenez.

Dolorès, quittant le bras de la supérieure, se dirigea rapidement vers la touffe de fleurs.

A ce moment, sept heures et demie sonnèrent.

— Sept heures et demie! murmura Dolorès en tressaillant et en prêtant l'oreille; il est là, il va venir!

— Ma chère lîlle, voici Theure du souper, dit la supé rieure en s'avançant au-devant de la nièce du chanoine. Tenez, enlendez-vous la cloche? Vile, vite! venez; il nous faut au moins dix minutes pour regagner la maison, car nous sommes au fond du jardin.

— Me voici, madame, reprit la jeune fille en accourant au-devant de la supérieure, qui lui dit doucereusement :

— Oh! la petite folle!... elle court comme une biche effarée.

Soudain, Dolorès jeta un cri aigu et tomba sur les deux genoux.

— Grand Dieu! dit vivement sœur Prudence en se précipitant vers elle, qu'avez-vous, chère fille? pourquoi ce cri? pourquoi vous agenouiller ainsi?

— Ah! madame!

— Mais qu'est-ce donc?

— Quelle douleur!

— Où cela?

— Au pied, madame; je me serai donné une entorse. Oh! que je souffre, mon Dieu! que je souffre!

— Tâchez de vous relever, ma chère fille, dit la su-

LA GOURMAI^OISE. 25

périeiire en s'approchanl de Dolorès avec une vague déliance, car celte entorse lui paraissait singulière. Voici mon bras, appuyez-vous sur moi, venez.

— Oh! impossible, madame, je ne saurais faire un mouvement.

— Mais essayez, du moins.

— Je le veux bien.

El la jeune fille fit mine de vouloir se tenir debout, mais elle retomba à genoux en poussant un cri aigu qui dut s'enlefldre de l'autre côté de la muraille du jardin.

Puis Dolorès repril en gémissant :

— Vous le voyez, madame, il m'est impossible de bouger; je vous en prie, retournez à la maison dire que l'on vienne me chercher avec une chaise ou une litière. Oh! que je souffre! mon Dieu! que je souffre! Par pitié, madame, retournez donc vite a la maison; c'est si loin! je ne pourrai jamais me traîner jusque-là.

— Mademoiselle, s'écria la supérieure, je ne suis pas votre dupe! vous n'avez pas plus d'entorse que moi, c'est un abominable mensonge! Vous voulez, pour je ne sais quelle raison, m'éloigner et rester seule au jardin. Ah! vous me faites bien repentir de ma condescendance.

Le bruit léger de quelques petits cailloux tombant à travers les branchages des arbres attira l'attention de la supérieure et de Dolorès. Alors celle-ci, légère et radieuse, se releva d'un bond en s'écriant :

— Le voilà!

— Et de qui parlez-vous, malheureuse?

— Du capilaine Horace, madame, dit Dolorès en faisant une demi-révérence moqueuse. Il vient m'enlever!

— Quelle audace! Ah! vous croyez que malgré moi...

— Nous sommes au fond du jardin, madame : criez, appelez, on ne vous entendra pas.

— Ohl l'horrible trahison! s'écria la supérieure. Mais c'est impossible! les hommes de ronde n'ont pas dû quitter le boulevard depuis la nuit tombée.

— Iloratioî cria Dolorès d'une voix claire et argentine, mon Horatio!

— Effronlée! s'écria sœur Prudence désespérée, en faisant quelques pas précipités pour saisir Dolorès parle bras. Mais TEspagnoie, lesle comme une gazelle, fut en deux bonds hors de la portée de sœur Prudence, dont les membres roidis par l'âge se refusaient à tout exercice gymnastique; aussi, déjà étouffée, s'écria-t-elle en joignant les mains :

— Oh! ces misérables hommes de ronde! ils n'auront pas veillé! Maintenant, je crierais, qu'on ne m'entendrait pas du couvent. Y courir, c'est la laisser seule, cette malheureuse! Ah! je comprends trop tard pourquoi ce serpent a ainsi prolongé notre promenade!

— Horatioî cria encore une fois Dolorès en se tenant toujours à distance de la supérieure, mon cher Horatio!

— Affale *! répondit une voix mâle et vibrante qui semblait venir du ciel.

Celle voix céleste n'était autre que celle du capitaine Horace donnant le signal à son fidèle Sans-Plume ù'affakr quelque chose.

La supérieure et Dolorès, malgré la diversité des émotions dont elles étaient agitées, levèrent simultanément les yeux en entendant le capitaine Horace.

Mais rappelons la disposition des lieux pour expliquer le prodige qui allait se manifester aux regards des recluses.

Deux des plus grosses branches des arbres du bouie-

Dt>cends.

vard extérieur s'avançaient pour ainsi dire en potence au-dessus et au delà du chaperon de la muraille du couvent. La nuit était assez claire pour que Dolorès et la supérieure aperçussent bientôt lentement descendre, soutenu par des cordes, un hamac indien dans le fond duquel le capitaine Horace était étendu, tout en envoyant de la main une grêle de baisers à Dolorès.

Lorsque le hamac fut à deux pieds de terre, le capitaine cria d'une voix sonore :

— Stop!

Le hamac resta immobile. Le capitaine en sauta, et dit à la jeune fille :

— Vile, nous n'avons pas un moment à perdre! Chère Dolorès. montez dans ce hamac et n'ayez pas peur.

— Vous me tuerez plutôt, scélérat! s'écria la supérieure en se jetant sur la jeune fille, qu'elle enlaça de ses bras en criant : Au secours! au secours!

A ce moment, on vit au loin, tout au fond du jardin, des lumières aller et venir.

— Voilà du monde, enfin! dit la supérieure en redoublant ses cris : Au secours! au secours!

— Voyons, madame, dit le capitaine, lâchez tout do suite Dolorès!

Et employant à regret la force, il dégagea la jeune fille de l'étreinte obstinée de sœur Prudence, qu'il contint, tandis que Dolorès s'élançait dans le hamac. L'y voyant assise, le capitaine cria :

— Ohé! hisse!...

Et le hamac commença à s'enlever assez rapidement, tant était léger le poids de la jeune fille.

Sœur Prudence, furieuse et songeant que le secours qui lui arrivait viendrait trop tard peut-être, car en effet les lumières approchaient, mais étaient encore fort loin;

28 LES SEPT PÉCHÉS CAPlTArX.

sœur Prudence redoubla ses cris et voulut se jeter sur le hamac pour le retenir, mais le capitaine mit familièrement le bras de la supérieure sous le sien, et ainsi paralysa tous ses mouvements, quoiqu'elle se débattit pour retirer son bras de cet étau.

— Dolorès, dit alors le capitaine à la jeune fille qui opérait toujours son ascension, n'ayez pas peur, mon amour! Lorsque vous serez arrivée aux grosses branches, cédez sans crainte au mouvement qui attirera le hamac en dehors du mur. Sans-Plume est de Taulre côté, qui veille à tout. Dites-lui, dès que vous serez à terre, de me jeter la corde à nœuds et de la bien tenir au dehors.

— Oui, mon Horalio, dit la voix de Dolorès déjà élevée de huit à dix pieds de terre. Soyez tranquille, notre amour double mon courage.

Et la rieuse, se penchant au dehors du hamac, ajouta gaiement :

— Bonsoir, sœur Prudence, bonsoir!

— Tu seras damnée, maudite! s'écria la supérieure. Mais vous, misérable, vous ne m'échapperez pas! ajoulal-elle en se cramponnant avec une colère convulsive et désespérée au bras du capitaine. On approche, vous serez pris.

Déjà, en effet, les lumières devenaient de plus en plus visibles, et Ton entendait au loin des cris voilés de gens qui appelaient :

— Sœur Prudence! sœur Prudence!

L'arrivée de ce secours doubla les forces de la supérieure, toujours cramponnée au bras d'Horace; elle commença d'embarrasser assez sérieusement le marin : il ne pouvait se résoudre à violenter celte femme âgée pour échapper à son étreinte. Cependant les lumières, les cris s'approchaient de plus en plus, et Sans-Plume, occupé

sans doute d'assurer la descente de Dolorès de l'autre cOlé du mur. n'avait pas encore jeté la corde à nœuds, seul moyeu de fuite du marin.

Aussi, voulant à tout prix se débarrasser de la supérieure sans brutalité, le capitaine lui dit :

— Je vous en prie, madame, làchez-moi.

^-Non, scélérat ! Au secours! au secours !

— Alors, pardonnez-moi, car vous m'y forcez : je vais me livrer avec vous à une valse infernale, à une polka échevelée î

— Une polka! moi!... Vous oseriez!

— Allons, madame, puisqu'il le faut absolument, et en mesure... sur Tair du Tra, la, la.

Et, joignant TelTet aux paroles, le joyeux marin passa le bras qu'il avait de libre autour de la taille osseuse de sœur Prudence, l'enleva, entonna son refrain, et commença de la faire pirouetter avec une rapidité si vertigineuse, qu'au bout de quelques secondes, étourdie, suffoquée, elle ne prononçait plus que des syllabes entrecoupées.

— Ah ! au... au... se... se... cours ! Ah! mi... se... rable!... il m'essouffle!... Je n'en... puis... Au... se... cours î

Et, bientôt brisée par ce tournoiement rapide, sœur Prudence sentit ses jambes faiblir. Le capitaine la vit s'affaisser entre ses bras et n'eut que le temps de la déposer mollement sur le vert gazon, anéantie, sans voix et sans haleine.

— Ohé! criait à ce moment Sans-Plume de l'autre côté de la muraille, en lançant par-dessus le chaperon une longue corde à nœuds.

— Diable, il est temps! s'écria le capitaine en s'élançant après la corde, car les lumières et les gens qui les portaient n'étaient plus qu'à cinquante pas.

ôO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

Les premiers arrivés, armés de fourches ou de fusils, entendirent les cris étouffés de la supérieure, qui, revenue un peu à elle, montrait du geste la muraille en murmurant :

— Là, il se sauve!...

Un des hommes armés d'un fusil, guidé par le gesle de la supérieure, aperçut alors le capitaine, qui, grâce à son agilité de marin, avait presque atteint la crête de la muraille.

L'homme au fusil mit en joue, tira et manqua.

— A vous, à vous! cria-t-il à un autre homme armé comme lui. Tirez... le voilà dehout sur le chaperon du mur, pour gagner les branches d'arbre.

Un second coup de feu partit au moment où le capitaine Horace, à cheval sur une des branches saillantes en dedans du jardin, s'avançait vers le tronc de l'arbre, à l'aide duquel il devait descendre en dehors. A peine le coup de feu était-il tiré, qu'Horace fît un soubresaut, s'arrêta une seconde, mais il disparut néanmoins au milieu de répaisseur des branches.

— Courez! courez en dehors! s'écria sœur Prudence d'une voix encore haletante; il sera peut-être encore temps de les arrêter.

Les ordres de la supérieure furent exécutés, mais lorsque Ton arriva sur le boulevard extérieur, Dolorès, le capitaine et Sans-Plume avaient disparu; l'on ne trouva que le hamac abandonné à quelques pas de l'espion, qui, toujours enveloppé dans son sac, beuglait sourdement au fond de son fossé.

LA GOORMANDIS».

Huit jours après renlèvement de Dolorès Salcèdo par le capitaine Horace, TabbéLedoux, alité, recevait la visite de son médecin.

Le malade, couché dans un lit moelleux, au fond de l'alcôve d'un appartement confortable, avait toujours la figure grasse et fleurie; son triple menton descendait jusqu'au col d'une fine chemise de toile de Hollande, et l'éclat pourpré du teint du saint homme contrastait avec la blancheur immaculée de son bonnet de coton, ceint, à l'ancienne mode, d'un ruban orange. Malgré ces apparences de jubilante santé, Tabbé, la tète appuyée sur son oreiller d'un air dolent, poussait de temps en temps des gémissements plaintifs, tandis que sa main, courte et douillette, était abandonnée à son médecin, qui lui tâtail gravement le pouls.

Le docteur Gasterini (tel était le nom du médecin), quoiqu'il eiit soixante et quinze ans passés, n'en paraissait pas soixante. D'une taille droite et élevée, sec et nerveux, le teint clair, les lèvres vermeilles, le docteur, lorsqu'il souriait de son air fin et goguenard, laissait apercevoir trente-deux dents d'une blancheur irréprochable, et qui semblaient réunir au poli de l'ivoire la dureté tranchante de l'acier; une forêt de cheveux blancs, naturellement bouclés, encadrait l'aimable et spirituelle figure du docteur; vêtu toujours de noir avec une certaine coquetterie, il était resté fidèle à la tradition de la culotte courte de drap de soie, aux souliers à boucles

d'or et aux bas de soie qui dessinaient sa jambe nerveuse.

Le docteur Gasterini tenait donc délicatement entre son pouce et son index (dont les ongles, roses et polis, eussent fait lenvie d'une jolie femme) le poignet de son médecin.

— Mon cher abbé, dit le docteur, vous n'êtes point du tout malade.

— Mais, docteur...

— Vous avez la peau souple, fraîche et soixante-cinq pulsations à la minute; il est impossible de se trouver dans des conditions de santé meilleure.

— Mais, encore une fois, docteur, je...

— Mais, encore une fois, l'abbé, vous n'êles pas malade! Je m"y connais, peut-êtreî

— Et je vous dis, moi, docteur, que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Madame Siboulet,ma gouvernante, a été constamment sur pied; elle m'a donné plusieurs fois des gouttes des bonnes sœurs.

— Peste!

— De la fleur d'oranger distillée au Sacré-Cœur.

— Diable!

— Oui, docteur, vous avez beau rire, et malheureusement ces remèdes ne m'ont apporté aucun soulagement. Je n'ai fait que me tourner et me retourner toute la nuit dans mon lit. Hélas! hélas! je ne me sens pas bien : j'éprouve une agitation, un malaise insupportable.

— Peut-être, mon cher abbé, avez-vous éprouvé hier soir quelque contrariété, quelque contradiction, et comme vous êtes très-entêté, très-glorieux, très-rancuneux...

— Moi?

— Vous.

— Docteur, je vous assure...

l.A GOURaA:tDISE. 53

— Celle contrariété, dis-je,Yous aura mis d'une humeur diabolique; or, je ne connais aucun remède contre les dépits rentrés. Quant à être malade, ou même indisposé, vous ne l'êtes pas le moins du monde, mon digne abbé.

— Mais, alors pourquoi vous aurais-je prié de venir me voir ce matin?

— Vous devez le savoir mieux que moi, mon cher abbé; pourtant, je me doute du motif détourné qui vous a fait désirer ma venue.

— C'est un peu fort!

— Non, pas très-fort, mon cher abbé, car nous sommes de vieilles connaissances, et je sais de vos tours.

— De mes tours, à moi!

— Vous en faites parfois d'excellents... Mais, pour en revenir à notre atTaire, je crois, moi, que, sous prétexte d'une maladie qui n'existe pas, vous m'avez fait demander afin de savoir de moi directement, ou indirectement, quelque chose qui vous intéresse.

— Allons, docteur, c'est une mauvaise plaisanterie!

— Tenez, mon cher abbé, j'ai été dans ma jeunesse médecin du duc d'Otfante, quand il était ministre de la police. Il jouissait, comme vous, d'une parfaite santé; pourtant, il ne se passait presque pas de jour qu'il n'exigeât ma visite. J'étais naïf, alors, et quoique bien lancé, j'avais encore besoin de protecteurs : aussi, bien que mes visites à l'Excellence de la police me parussent fort inutiles, je me rendais chaque jour assidûment chez lui, ù l'heure de sa toilette, et nous causions. M. le duc avail l'inconvénient d'être fort interrogant, et comme, par état, je me trouvais en rapport avec des personnes de toutes conditions, cette Excellence ingénue me faisait sur mes clients une foule de questions, avec une bonhomie charmante; moi, j'y répondais dans toute la sincérité de mon

âme. Un jour, j'arrivai, comme je vous l'ai dit, chez le ministre, à la fin de sa loilclle, au moment où un garçon perruquier, le drôle le plus malpropre que j'aie vue de ma vie, achevait de le raser. « Monsieur le duc, dis-je à Son Excellence lorsque le barbier fut parti, comment se fait-il qu'au lieu de vous faire raser par un de vos valets de chambre, vous préfériez les services d'affreux garçons barbiers dont je vous vois pour ainsi dire changer chaque quinzaine? «Mon cher, me répondit le duc d'un ton confidenliel, vous n'imaginez pas ce que l'on apprend sur toutes sortes de gens et de choses lorsqu'on sait faire bavarder ces garçons-là. » Cet aveu était- il une distraction, une étourderie de ce grand homme de police, ou bien me croyait-il assez niais pour ne pas comprendre la portée de ses paroles? Je l'ignore; tout ce que je sais, c'est que cet aveu m'éclaira sur le véritable but que se proposait Son Excellence en me faisant ainsi bonnement causer tous les malins. Aussi désormais je répondis avec beaucoup de circonspection aux questions du fin ministre, qui mettait si bien en pratique celte maxime transcendante : «Les meilleurs espions sont ceux qui le sont sans le savoir. »

— L'anecdote est piquante, comme toutes celles que vous racontez si bien, mon cher docteur, répondit Tabbé avec un dépit caché; mais je vous jure que votre allusion estcomplétement fausse, et que, hélas! je suis bien malade.

— Encore une quarantaine d'années d'une maladie pareille, et vous deviendrez centenaire, mon cher abbé, dit le docteur en se levant et se préparant à sortir.

— Oh! quel homme! quel homme! s'écria l'abbé. Mais étoulez-moi donc, docteur! vous êtes donc un cœur de bronze? on n'abandonne pas ainsi un pauvre malade! accordez-moi cinq minutes!

— Soit; causons, si vous le voulez, mon cher abbé ; j'ai un quart d'heure à votre disposition: vous êtes homnié d'esprit, je ne puis mieux employer la durée de celle visite.

— Ah! docteur, vous êtes féroce!

— Si vous voulez un médecin plus complaisant, adressez-vous à quelques-uns de mes confrères : vous les trouverez fort empressés de donner leurs soins au célèbre prédicateur Tabbé Ledoux, le directeur le plus à la mode du faubourg Saint-Germain; car, malgré la république ou à cause de la république, il y a plus que jamais un faubourg Saint-Germain, et sous tous les régimes possibles, c'est une fière protection que celle de l'abbé Ledoux.

— Non, docteur, non, je ne veux pas d'autre médecin que vous, terrible homme que vous êtes! Et voyez quelle est la confiance que vous m'inspirez! il me semble que déjà votre seule présence me fait du bien, me calme.

— Ce pauvre cher abbé, quelle confiance! c'est touchant; cela prouve bien qu'il n'y a que la foi qui sauve.

— Ne parlez pas de la foi, dit l'abbé avec un courroux plaisamment affecté; taisez-vous, païen, matérialiste, athée, républicain! car vous l'êtes, vous l'avez toujours été, quand même!

— Oh! oh! l'abbé, voilà de bien gros mots!

— Vous les méritez, vilain homme; vous serez damné, entendez -vous? archidamné!

— Dieu le veuille, pour que nous nous retrouvions un jour, mon pauvre abbé.

— Moi, damné?

— Eh! eh!

— Est-ce que je m'abandonne, moi, ainsi que vous, à la brutalité de tous mes appétits? Allez, vous n'êtes qu'un Sardanapale!

56 LES SEPT rÉCnÉ8 CAPITAIX.

— Flatteur!... mais c'est votre manière. Vous reprochez à un vieux Lovelace les énormités dont il voudrait pouvoir encore se rendre coupable, et pourtant vous savez qu'il n'en est rien; mais c'est égal, vos reproches le ravissent, le rendent tout gaillard : alors il vous avoue délicieusement toutes sortes de péchés dont il est, hélas! incapable, le pauvre homme, et vous avez l'air de donner ainsi un dernier prétexte à sa défaillante fatuité.

— Fi! fi! docteur! le serpent n'avait pas plus de malignité que vous!

— A l'ambitieux décrépit, à l'homme d'Étal impuissant, vous reprochez non moins furieusement ses ténébreuses menées pour bouleverser le monde politique, l'Europe peut-être! Aussi avec quelle onction le pauvre homme savoure vos reproches! Tout le monde le fuyait comme une peste lorsqu'il ouvrait la bouche pour rabâcher sa i)olitique : pour lui donc quelle bonne fortune de pouvoir vous dévoiler longuement ses projets machiavéliques à l'endroit des destinées de l'Europe, et de trouver ainsi un patient auditeur des insanités de sa vieillesse!

— Oui, oui, plaisantez, raillez, scélérat de docteur! vous voulez vous étourdir en médisant des autres.

— Voyons, l'abbé, faisons un examen de conscience. Nos rôles seront intervertis; c'est moi, le médecin du corps, qui vais vous demander, à vous, le médecin de l'àme, une consultation.

— Et vous en auriez fièrement besoin, de celte consultation!

— Que me reprochez-vous, l'abbé?

— D'abord, vous êtes gourmand comme Vitellius, Lucullus, le prince de Soubise, Talleyrand, d'Aigrefeuille, Cambacérès et Brillai-Savarin tous ensemble.

LA GODRMANDISE. 57

-- Toujours flalleur! Vous me reprochez ma seule liaule el grande qualilé.

— Ah çà! docteur, avec vos sornelles, me prenez-vou? pour une liuîlre?

— Vous prendre pour une liuîlreî voyez-vous le glorieux! Mallieureusemenl je ne puis faire cette comparaison si avantageuse pour vous, l'abbé; ce serait une hérésie, un anachronisme; -les huîtres vertes (les autres ne sont point censées exister), les huîtres donc ne donnent le droit de parler d'elles que vers la mi-novembre, et nous n'y sommes point.

— Ceci, docteur, peut être très-spirituel, mais ne me convainc pas du tout que la gourmandise puisse jamais être, ni chez vous ni chez personne, une qualité.

— Je vous en convaincrai.

— Vous?

— jMoi, mon cher abbé.

— C'est un peu fort! Et comment?

— Accordez-moi votre soirée du 20 novembre, et je vous prouverai que... Mais s'inlcrrompant, le docteur ajouta : Ah çà! mon cher abbé, quavez-vous donc à regarder sans cesse du côté de cette porte?

Le saint homme, pris ainsi à l'improviste, rougit jusqu'aux oreilles, car plusieurs fois il avait écouté le docteur avec distraction, en tournant les yeux du côté de la porte avec imj)alience, et comme si une personne attendue n'arrivait pas; pourtant, ce premier mouvement de surprise passée, l'abbé ne se déconcerta pas et reprit :

— De quelle porte voulez -vous donc parler, docteur? Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Je veux dire que vous regardez fréquemment de ce côté, comme si vous comptiez sur quelque heureuse ap parition.

— Il n'y a que vous au monde, cher docteur, pour avoir des idées semblables. Jetais tout entier à votre sophistique mais spirituelle conversation.

— Ah! Tabbé! Tabbé! vous me comblez!

— Vous voulez, en un mot, docteur, me prouver que la gourmandise est une passion noble, sublime, n'est-ce pas?

— Sublime, l'abbé, c'est le mol. Sublime sinon par elle-même, du moins par les conséquences qu'elle peul avoir, surtout dans Tintérêt de l'agriculture et du commerce.

— Allons, docteur, c'est un paradoxe; cela se soutient comme autre chose.

— Ce n'est pas un paradoxe, c'est un fait, oui, un fait, et s'il vous est positivement, mathématiquement, pratiquement, économiquement démontré, qu'aurez-vous ù répoiidre? Douterez- vous encore?

— Je douterai, ou plutôt je croirai moins que jamais cette abomination.

— Comment! malgré l'évidence, l'abbé?

— A cause de l'évidence, si tant est que cette évidence puisse jamais exister; car c'est justement au moyen de ces prétendues évidences, de ces perfides apparences, que le mauvais esprit nous tend les pièges les plus dangereux.

— Allons, l'abbé, que diable! je ne suis point un séminariste que vous préparez à prendre le rabat. Vous êtes un homme d'esprit et de savoir. Quand je vous parle raison, parlez-moi raison cl non pas du diable et de ses cornes!

— Mais, païen, idolâtre que vous êtes, vous ignorez donc que la gourmandise est peut-être le plus abominable des sept péchés capitaux, hein?

— D'abord, l'abbé, je vous prie de ne pas calomnier comme cela les sept péchés capitaux, et d'en parler avec la déférence qui leur est due dans beaucoup de cas; je les ai toujours profondément vénérés en général et en l)arliculier.

— Allons, bien! ce n'est plus seulement la gourmandise qu'il glorifie! voilà maintenant qu'il pousse le paradoxe jusqu'à vouloir glorifier les sept péchés capitaux !

— Oui, cher abbé, tous les sept, à les considérer d'un certain point de vue.

— C'est de la monomanie !

— Voulez-vous être convaincu, l'abbé?

— De quoi ?

— De l'excellence possible, de l'existence conditionnelle, de rexcellence philosophique et mondaine des sept péchés capitaux?

— En vérité, docteur, vous me prenez pour un enfant!

— Donnez-moi votre soirée du 20 novembre, vous serez convaincu.

— Ah çà! docteur, toujours le 20 novembre?

— C'est pour moi une date fatidique, et de plus le jour anniversaire de ma naissance, mon cher abbé. Ainsi donc donnez-moi votre soirée ce jour-là, et vous ne serez pas fâché d'être venu.

— Va donc pour le 20 novembre, si ma santé toutefois...

— Vous le permet, bien entendu, mon cher abbé; mais mon expérience me dit que vous pourrez ce jourlà... vous traîner jusque chez moi.

— Quel homme! C'est qu'il est capable de m'en donner un échantillon complet, dans sa seule et damnée personne, des sept péchés capitaux!

A ce moment, une porte s'ouvrit.

'^O LES SEPT ÎÉCnÉS CAPITArx.

C'est sur celte porte que, plus d'une fois, les regards de l'abbé Ledoux s'étaient tournés avec une secrète et croissante impatience pendant son entretien avec le docteur.

La gouvernante de l'abbé étant entrée dans la chambre, remit une lettre ù son maître, et échangeant avec lui un regard d'intelligence, elle dit :

— C'est très-pressé, monsieur l'abbé.

— Vous permettez, cher docteur? dit le saint homme avant de décacheter la lettre qu'il tenait entre ses mains.

— A votre aise, mon cher abbé, répondit le docteur en se levant, je vous laisse.

— De grâce! un mot seulement, un mot! s'écria l'abbé, qui semblait vivement désirer que le docteur ne partît pas si tôt; donnez-moi le temps de jeter les yeux sur cette lettre et je suis à vous.

— Mais, labbé, nous n'avons rien de plus à nous dire. J'ai une consultation pressée, voici l'heure, et...

— Je vous en conjure, docteur, reprit l'abbé tout en décachetant et parcourant des yeux la lettre qu'il venait de recevoir; au nom du ciel, accordez-moi seulement cinq minutes, pas davantage.

Surpris de cette insistance assez singulière de la part de l'abbé, le docteur hésitait à sortir, lorsque son malade, s'interrompant de lire, s'écria en levant les yeux au ciel :

— Ah! mon Dieu! mou Dieu!

— Qu'y a-l-il?

LA. GO 11 RiM AN DISE. Ai

— Ah! mon pauvre docteur!

— Achevez!

— Ah! docteur, c'est la Providence qui vous envoie!

— La Providence!

— Oui, car je me trouve peut-être à même de vous rendre un grand service, mon bon docteur!

Le médecin parut quelque peu douter de la bonne volonté de l'abbé Ledoux, et n'accueillit pas ses paroles sans une secrète détiance.

— Voyons, mon cher abbé, reprit-il, quel service pouvez-vous me rendre?

— Vous m'avez quelquefois parlé des nombreux enfants de votre sœur, que vous avez élevés (malgré vos défauts, vilain homme!) avec une tendresse toute paternelle, après la mort précoce de leurs parents.

— Ensuite, l'abbé? dit le docteur, qui de ce moment attacha un regard attentif et pénétrant sur le saint homme, ensuite?...

— J'ignorais complètement que l'un de vos neveux servît dans la marine et fiit capitaine au long cours. Il s'appelle, n'est-ce pas, Horace Brémonl?

Au nom d'Horace, le docteur tressaillit imperceptiblement; son regard sembla vouloir lire au plus profond du cœur de l'abbé, et il répondit froidement :

— En effet, j'ai un neveu capitaine de marine, et il se nomme Horace.

— Et il est maintenant à Paris?

— Ou ailleurs, l'abbé.

— Pour Dieu, mon cher docteur, parlons sérieusement; le temps est précieux; voici ce que l'on m'écrit, écoutez et vous jugerez de l'importance de celte lettre :

« Monsieur l'abbé,

» Je sais que vous êtes fort lié avec le célèbre docteiir Gasterini; vous pouvez lui rendre un grand service : son neveu, le capitaine Horace, est compromis dans une affaire des plus fâcheuses; quoiqu'il soit parvenu jusqu'ici à se cacher, Ton a découvert sa retraite, et peutêtre au moment où je vous écris s'est-on emparé de sa personne. »

L'abbé s'interrompit alors et regarda attentivement le docteur. Celui-ci resta impassible.

Surpris de celte indifférence, l'abbé lui dit d'un ton pénétré :

— Ah! mon pauvre docteur, quel cruel chagrin pour vous! Mais ce malheureux capitaine, qu"a-t-il donc fait?

— Je n'en sais rien, l'abbé. Continuez. Évidemment, le saint homme attendait un autre effet

de la lecture de sa lettre. Cependant, sans se décontenancer, il continua :

« — Peut-être à l'heure qu'il est s'est-on déjà emparé de sa personne, » reprit-il en appuyant sur ces mots et en poursuivant sa lecture.

« Mais il reste une chance de sauver ce jeune homme, plus inconsidéré que coupable : il faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instant quelqu'un chez le docteur Gasterini. »

Et s'interrompant de nouveau, l'abbé ajouta :

— Quand je vous le disais, docteur: c'est la Providence qui vous a envoyé ici.

LA GOIRMANDISE. A^

— Elle n'en fait jamais d'autres à mon égard, reprit froidement le docteur. Allez toujours, Tabbé.

« II faudrait, au reçu de cette lettre, envoyer à l'instantquelqu un chez le docteur Gasterini, reprit l'abbé de plus en plus surpris de l'impassibilité du médecin, aûn de le prévenir du malheur qui menace son neveu. Le docteur chargerait aussitôt une personne de confiance d'aller, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. Peut-être ainsi pourrait-on devancer les gens de justice, chargés d'arrêter cet infortuné. »

— Je n'ai pas besoin de vous en dire davantage, mon cher docteur, ajouta précipitamment l'abbé en jetant la lettre sur son lit; une minute de relard peut tout perdre. Gourez vite, sauvez ce malheureux jeune homme! Eh bien! vous ne bougez pas! vous ne me répondez rien! A quoi pensez-vous donc, mon pauvre docteur? Pourquoi me regarder de cet air singulier? ÎN'avez-vous donc pas entendu ce que l'on m'écrit? El c'est souligné encore! « // faut aller à l'instant, sans perdre une minute, avertir le capitaine Horace de quitter sa retraite. » En vérité, docteur, je ne vous comprends pas!

— Et moi, je vous comprends parfaitement, mon cher abbé, dit le docteur avec un calme sardonique. Mais d'honneur, cet expédient n'est vraiment pas à la hauteur de vos inventions accoutumées : vous avez fait mieux que cela, l'abbé, beaucoup mieux!

— Un expédient! mes inventions! reprit l'abbé feignant rébahissement. Ah çà, docteur, vous ne parlez pas sérieusement?

— Vous avez oublié, cher abbé, qu'un vieux renard comme moi évente de loin les pièges?

— Des pièges! quels pièges?

— Voyons, Fabbé. regardez-moi bien en face si vous j cuvez!

— Docteur, répondit l'abbé sans pouvoir cacher son Aioient dépit, libre à vous de railler, libre à vous de laisser le temps s'écouler et de perdre l'occasion de sauver votre neveu. La chose vous regarde; je vous ai averti en ami. Maintenant arrangez-vous, je m'en lave les mains!

— Ainsi donc, mon cher abbé, vous étiez, vous êtes du complot de ces béates personnes qui voulaient faire de Dolorès Salcèdo une religieuse, afln d'accaparer les biens (ju'elle doit hériter un jour de son oncle le chanoine?

— Dolorès Salcèdo! son oncle le chanoine! En vérité, docteur, je ne sais point du tout ce que vous voulez dire.

— Ah! ah! Tabbé, vous êtes de ce pieux complot! C'est bon à savoir; il est toujours utile de connaître ses adversaires, surtout lorsqu'ils sont aussi habiles que ^ous l'êtes, cher abbé!

— Mais, encore une fois, docteur, je vous jure...

— Tenez, l'abbé, jouons cartes sur table. Vous m'avez f;iit demander chez vous ce matin, afin que la touchante épître que vous venez de me lire et que vous aviez préparée vous arrivât en ma présence.

— Docteur! s'écria l'abbé, c'est pousser la méfiance, le soupçon, à un point qui devient... qui devient, permettez-moi de vous le dire...

— Je vous le permets.

— Eh bien! qui devient outrageant au dernier point, docteur. Ah! vraiment, ajouta l'abbé avec amertume, j'étais loin de m'attendre à voir récompenser de la sorte mon empressement à vous rendre service.

— Parbleu! je le sais bien, mon pauvre abbé, vous espériez un tout autre résultat de \olre ingénieux slralaëème.

— Docteur, c'en est trop !

— Non, l'abbé, non, ce n'en est pas assez; éconlezniol donc encore. Voici ce que vous espériez, dis-je, de \otre ingénieux stratagème : épouvanté du danger que courait mon neveu, je vous remerciais avec effusion du moyen que vous m'offriez pour le sauver, et je parlais comme un trait pour aller avertir ce' pauvre garçon de quitter sa retraite.

— C'est ainsi, en effet, que tout autre eût agi à votre place, docteur; mais vous vous gardez bien d'agir si raisonnablement. Tenez, vous êtes, en vérité, frappé de vertige et d'aveuglement.

— Hélas! Tabbé, c'est la punition de mes péchés qui commence... I\Iais revenons à l'effet de votre ingénieux stratagème. Selon votre espoir, je parlais donc comme un trait pour aller, selon vous, sauver mon neveu. Ma voilure était en bas, j'y montais, je me faisais conduire rapidement à la mystérieuse retraite du capitaine Horace.

— Eh ! sans doute, docteur, voilà ce que vous auriez dû faire depuis longtemps. •

— Or, savez-vous ce qui serait arrivé, mon pauvre abbé?

— Vous sauviez votre neveu !

— Je le perdais, je le trahissais, je le livrais, et voici comment : je parie qu'à riiem-e où je vous parle, il y a, non loin d'ici, dans cette rue, et bien en vue de cette maison, un cabriolet attelé d'un vigoureux cheval, et, hasard étrange (si vous ne donnez pas contre-ordre), ce cabriolet va se mettre à suivre ma voiture partout où elle ira.

L'abbé devint écarlale, mais reprit :

— Je ne sais pas de quel cabriolet vous voulez parler, docteur.

— En d"autres termes, mon cher abbé, on a jusqu'ici vainement clierché les traces de mon neveu. Pour découvrir sa retraite, l'on m'a fait sans doute tout aussi vainement suivre; or, l'on espérait, par la brusque annonce du prétendu danger qu'il courait, me pousser à aller à rinslant avertir le capitaine. Votre émissaire d'en bas eût alors suivi ma voiture, de sorte que, sans le savoir, j'aurais livré moi-même le secret de la retraite de mon neveu. Encore une fois, l'abbé, pour tout autre que vous, le moyen n'était pas mal inventé; mais vous avez habitué vos admirateurs, et permettez-moi de m'inscrire parmi eux, à des conceptions plus hautes et plus hardies. Espérons donc qu'une autre fois vous vous montrerez plus digne de vous-même. Au revoir et sans rancune, mon cher abbé, car je compte toujours sur vous pour notre bonne soirée du 20 novembre. Je viendrai d'ailleurs vous rappeler votre tout aimable promesse. Au revoir donc, mon pauvre et eher abbé. Allons, n'ayez point l'air si dépité, si décontenancé; consolez-vous bravement de ce petit échec en vous rappelant vos triomphes passés.

Et le docteur Gaslerini quitta l'abbé Ledoux après ce persiflage.

— Tu chantes victoire, vieux serpent ! s'écria l'abbé pourpre de courroux et montrant le poing à la porte par laquelle le docteur était sorti. Tu es bien orgueilleux, et tu ne sais pas que, ce malin même, nous avons déjà repris Dolorès Salcèdo; mais Ion misérable neveu ne nous échappera pas, car, heureusement, je suis aussi roué que loi, infernal docteur! et, comme tu le dis, j'ai plus d'un lour dans mon sac !

LA GOURMANDISE. i7

Le docteur, ohjol de ce monologue en manière d'iinprécalion, avait caciié rinquiélude que lui causait la découverte qu'il venait de faire; il savait l'abbé Lcdoux capable de prendre une revanche éclatante. Aussi, en descendant de la maison du saint homme, le docteur, avant de remonter dans sa voilure, regarda de côté et d'autre dans la rue. Ainsi qu'il s'y attendait, il vit, h vingt pas de là, un cabriolet de régie arrêté; dans ce cabriolet se tenait un gros homme à redingote brune. S'avançanl alors à pied jusqu'à ce cabriolet, le docteur dit à demi-voix au gros homme d'un air confidentiel :

— Mon ami, vous êtes posté là, n'est-ce pas, pour suivre cette voiture verte à deux chevaux qui est là-has, arrêtée devant la porte du n" 17 ?

— Monsieur, dit le gros homme en hésitant, je ne sais qui vous êtes et pourquoi vous...

— Chut! mon ami, reprit le docteur d'un ton plein do mystère, je quitte l'abbé Ledoux, l'ordre de marche est changé, l'abbé vous attend à l'instant pour vous donner de nouveaux ordres; vite, allez, allez!

Le gros homme, rassuré par les détails que lui donna le docteur, n'hésita plus, descendit de son cabriolet et se rendit en hàle chez l'abbé Ledoux. Lorsque le docteur eut vu la porte cochère refermée sur l'émissaire de l'abbé, bien certain dès lors de n'être pas suivi, il se fît conduire en hâte au faubourg Poissonnière; car s'il ne craignait rien pour son neveu, il éprouvait vaguement d'autres inquiétudes depuis qu'il savait l'abbé Ledoux mêlé dans celte intrigue. ^

La voiture du docteur venait d'entrer dans une des rues les moins fréquentées du faubourg Poissonnière, non loin de la barrière du même nom, lorsqu'à quelque distance, il aperçut un assez grand rassemblement formé

iS LES SEPT PÉCHÉS CA.PITALX.

Cil face d'une maison de modeste apparence. Le docteur lit aussitôt arrêter sa voiture, en descendit, alla se mêkT juix groupes, el dit à une des personnes dont ils étaient composés :

— Qu'y a-t-il donc là, monsieur?

— il paraît, monsieur, que c'est une colombe égarée que l'on ramène au colombier.

— Une colombe!

— Ou, si vous l'aimez mieux, une jeune fille qui s'était sauvée d'un couvent. Le commissaire de police est arrivé avec ses agents et un très-gros homme en redingote violette qui avait l'air d'un curé. Il s'est fait ouvrir la maison. La fugitive y a été trouvée, puis emmenée dans un fiacre avec le gros homme en redingote violette. Je n'ai jamais vu un citoyen orné d'un pareil ventre.

Le docteur Gasterini n'en entendit pas davantage, se fil jour à travers les groupes et alla sonner impérieusement à la porte de la petite maison dont on parlait. Une jeune servante, encore pâle d'émotion, vint lui ouvrir.

— Où est madame Dupont? dit vivement le médecin.

— Chez elle, monsieur. Ah! si vous saviez!

Le docteur ne répondit rien, traversa deux pièces el entra dans une chambre à coucher où se trouvait une femme âgée, d'une figure vénérable et pleine de douceur.

— Ah! monsieur le docteur, s'écria madame Dupont en fondant en larmes, que! malheur, quel scandale! pauvre jeune fille! '"

— Je suis désolé, ma pauvre madame Dupont, que le service quevous m'avez rendu ait eu pour vous des suites si désagréables.

~ Oh! ne croyez pas que ee soit cela qui m'afflige,

lA GOCRMAISDISE. 'iO

monsieur le docteur! je vous dois |)lus que ma vie, puisque je vous dois la vie de mon fils; aussi, je ne pense pas à me plaindre, quant à moi, d'un désagrément passager; je vous connais trop, d'ailleurs, pour élever ie moindre doute sur les intentions qui vous ont fait me demander de donner momenlanément asile à celte jeune fille.

— A cette heure, ma chère madame Dupont, je puis el je dois tout vous dire. Voici Thisloire en deux mots : J'ai un neveu, une tête folle, mais le plus brave garçon du monde; il est capitaine de marine: dans son dernier voyage de Cadix à Bordeaux, il a pris comme passagers un chanoine espagnol et sa nièce, mon neveu est devenu amoureux fou de la nièce, mais par suite d'événements trop longs el trop ridicules à vous raconter, le chanoine ayant pris mon. neveu en aversion, il lui a signifié qu'il n'épouserait jamais Dolorès; la résistance a exaspéré ces deux amoureux; mon diable de neveu a suivi le chanoine à Paris, a découvert le couvent où avait été mise la jeune fille, s'est mis en correspondance avec elle, el il l'a enlevée. Horace (c'est son nom) est un honnête garçon; l'enlèvement accompli, il m'a amené Dolorès, et m'a tout avoué. En attendant son mariage, il m'a supplié de placer cette jeune fille dans une maison convenable; car, pour mille raisons, il m'était impossible de garder cette enfant chez n.oi, après un tel éclat. Alors j'ai songé ù vous, ma bonne madame Dupont.

— Ah! monsieur, j'étais bien certaine que vous ne pouviez qu'agir noblement, comme toujours; et d'ailleurs, pendant le peu de temps qu'elle est restée près de moi, mademoiselle Dolorès m'a si vivement intéressée, que je m'étais déjà attachée à elle; aussi jugez de mon chagrin, lorsque ce matin...

bO LES SEPT PÉCHÉS CA.PITACX.

— Le commissaire de police s'est fait ouvrir celle maison; je sais cela. Et le chanoine dom Diego l'accompagnait.

— Oui, monsieur; il était furieux; il s'est écrié qu'il connaissait la loi française; que cela ne se passerait pas ainsi; qu'il y avait rapt d'une mineure, et que l'on cherchait de tous côtés le ravisseur.

— C'est à quoi je m'attendais; aussi avais-je exigé de mon neveu, non-seulement qu'il ne revît pas Dolorès avant que tout fût arrangé, mais qu'il se tînt caché, afin de se soustraire à des poursuites que j'espérais apaiser. Maintenant; je ne sais si je pourrai y parvenir; le cas est fort grave. Je l'avais dit à Horace; mais le mal était fait, el, je l'avoue, j'ai reculé devant la pensée deremetlre moimême cette pauvre Dolorès entre les mains du chanoine, espèce de brute superstitieuse et gloutonne dont il n'y a rien à espérer.

— Ah! monsieur le docteur,' je connais maintenant assez mademoiselle Dolorès pour être certaine qu'elle serait morte de chagrin, qu'elle en mourra peut-être, si on la laisse au couvent. Aussi croyez, monsieur, que, dans la scène de ce matin, ce qui m'a le plus affligée a été, non le scandale dont ma pauvre maison a été le théâtre, mais la pensée du triste avenir qui est peulélre réservé à celte malheureuse enfant. Et maintenant que je sais tout, monsieur le docteur, je suis doublement inquiète en songeant aux graves conséquences que cet enlèvement peut aussi avoir pour votre neveu.

— Ces craintes, je les )>artage plus vivement encore, ma chère madame Dupont. D'après une découverte que j'ai faite ce malin, je tremble qu'une plainte n'ait déjà été déposée contre Horace; si elle ne Ta pas été, elle le sera peut-être aujourd'iiui; car, mainlcnanl que Dolorès est

LA GOCRMA^'DISE. î)l

retombée au pouvoir de son oncle, s'il peut parvenir à faire arrêter mon neveu, son amour pour Dolorès ne sera plus à craindre. Ali! celle arrestation serait atTreuse! la loi est inflexible: mon neveu s'est introduit, la nuit, dans un couvent, et a enlevé une mineure; il est passible d'une peine infamante, et pour lui ce sérail la mort!

— Grand Dieu!

— El ses frères et ses sœurs qui Taimenl tant! Quel deuil pour moi! pour notre famille! ajouta le vieillanl avec abaltement.

— 3Iais, monsieur, il doit y avoir quelque chose à faire pour tâcher au moins d'arrêter les poursuites.

— Tenez, ma chère madame Dupont, reprit le docleur douloureusement ému, ma lèle se perd quand je songe aux terribles conséquences qui peuvent résulter de ce coup de lèle de jeune homme!

— Mais que faire, monsieur le docteur? que faire?

— Eh! le sais-je moi-même, ma pauvre madame Dupont! Je vais réfléchir à la meilleure njarche à suivre; mais j'ai affaire à si forte partie, que je n'ose espérer le succès.

Et le docteur Gasteriui quitta le faubourg Poissonnière diins une inexprimable anxiété.

Le lendemain du jour où Dolorès Salcèdo avait été conduite au couvent, la scène suivante se passait chez le chanoine dom Diego, qui logeait dans un appartement

î>2 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

très-confortable, retenu d'avance pour lui par Tabbé Lcdoux.

Il était onze heures du matin.

Dom Diego, étendu dans un large et profond fauteuil, semblait assailli de ténébreuses pensées. C'était un gros homme de cinquante ans environ, d'une obésité énorme; ses joues, grasses et tremblotantes, se confondaient avec son menton à quadruple étage; sa peau, légèrement bistrée comme celle des méridionaux, était mate, flasque, et annonçait la mollesse de cette masse inerte. Ses traits ne devaient cependant point manquer d'une certaine bonhomie, lorsqu'ils n'étaient pas sous l'impression d'une idée chagrine; sa large bouche, dont la lèvre inférieure, très-épaisse, était un peu pendante, dénotait surtout la sensualité. Les yeux demi-clos sous ses gros sourcils gris, les mains croisées sur son ventre de Falstaff, qui dessinait sa vaste rotondité sous une robe de chambre violette, le chanoine soupirait de temps à autre d'un ton dolent et abattu.

— Plus d'appétit, hélas! plus d'appétit! murmurait-il. Trop de secousses m'ont bouleversé. Mon estomac, si vaillant, si régulier d'habitude, est détraqué cismmc une montre déréglée. Ce malin, au déjeuner, ordinairement mon plus franc repas, j'ai à peine mangé, tout me semblait fade ou amer. Que sera-ce donc à diner, Jésus! que sera-ce donc à dîner! un repas que je fais toujours presque sans faim, pour ne prendre, pour ne savourer que la fine fleur des meilleures choses! Ah! maudit et damp.é soit cet infernal capitaine Horace! L'horrible régime auquel j'ai été soumis à son bord, pendant cette longue traversée, a commencé à me faire perdre l'appétit: mou estomac s'est courroucé, s'est révolté contre ces exécrables salaisons, contre ces abominables légumes secs.

LA GOURMANDISE. hù

Aussi, depuis celle Injure faite à la délicalesse de ses liiibiludes, mon estomac me boude, hélas! comme si c'était ma faute; il me garde rancune, il me punit, il fait le fier devant les meilleurs mets.

Puis, après un long silence, le chanoine reprit d'un air effrayé:

— iMais qui sait si le doigt de la Providence n'est pas là? A cette heure que je n'ai point la moindre faim, je reconnais que je m'abandonne à un péché aussi détestable... que délectable. Hélas! la gourmandise! Peut-être la Providence a-t-elle voulu me punir en envoyant sur ma route ce misérable capitaine Horace. Ah! le scélérat, quel mal il m"a fait! Et ce n'était pas assez : il enlève ma nièce; il me jette dans de nouvelles tribulations; il boule- \erse ma vie, mon repos, moi qui ne demande qu'à manger avec recueillement et tranquillité! Oh! brigand de capitaine, je me vengerai! Mais quelle que soit ma vengeance, double traître! je ne te rendrai jamais la vingtième partie du ma! que je te dois! Car, enfin, voilà |»rès de deux mois que j'ai perdu l'appétit, et, quand je vivrais cent ans, ces deux mois d'abstinence forcée, je ne les rattraperai jamais!

Cedouloureux monologue fut interrompu par l'entrée du majordome du chanoine, vieux serviteur à cheveux gris.

— Eh bien! Pablo, lui dit dom Diego, lu viens du couvent!

— Oui, seigneur.

— Et mon indigne nièce?

— Seigneur, elle est dans une sorte de délire, elle a une fièvre ardente; tantôt elle appelle le capitaine Horace avec des cris déchirants, tantôt elle invoque la mort en siinglotant; je vous assure, seigneur, que c'est à fendre le CiRur.

VyA LES SEPT PÉCHÉS CAPITÂlX.

Dom Diego, malgré son égoïste sensualité, parut d'abord touché des paroles de son majordome, mais bientôt il s'écria :

— Tant mieux! Dolorès n"a que ce qu'elle mérite; ça lui apprendra à s'amouracher du plus détestable des hommes. Elle restera au couvent, elle y prendra le voile. Mon excellent ami et compère, Fabbé Ledoux, a parfaitement raison : par cet échantillon des frasques de ma nièce, je juge de ce qui m'attendrait plus tard, si je la gardais près de moi : alertes, algarades perpétuelles, jusqu'à ce que je l'eusse enfin mariée, bien ou mal. Or, donc, pour couper court à tout ceci, la senora Dolorès prendra le voile et fera son salut; mes biens enrichiront un jour la maison où l'on priera pour le repos de mon âme, et je serai débarrassé de ma diablesse de nièce, trois avantages pour un.

— Pourtant, seigneur, si l'état de la senora empire...

— Pas un mot de plus, Pablo! s'écria le chanoine, craignant de s'apitoyer malgré lui sur le sort de sa nièce, pas un mot de plus. N'ai-je pas, hélas! assez de mes chagrins personnels, sans venir encore m'agacer, m'irriter par des contradictions?

— Pardon, seigneur, pardon; alors je vous parlerai d'autre chose.

— De quoi?

— Il y a dans l'antichambre un homme qui désire vous parler.

— Qu'est-ce que cet homme?

— Un homme vieux et bien vêtu.

— Et qu'est-ce qu'il veut, cet homme?

— Vous entretenir, seigneur, d'une affaire très-importante. Il a apporté avec lui une grande caisse qu'un commissionnaire a montée ici; elle paraît fort lourde.

LA GOURMANDISE. Kî)

— Et qu'esl-ce que c'est que celle caisse, Pablo?

— Je ne sais, seigneur.

— Et le nom de cet homme?

— Oh! un nom bien étrange !

— Lequel?

— Appélit, seigneur.

— Comment! cet homme s'appelle monsieur Appétit?

— Oui, seigneur.

— Tu auras mal entendu.

— Non, seigneur, je lui ai fait répéter deux fois son nom : il s'appelle bien Appétit.

— Hélas! hélas! voilà un nom cruellement ironique murmura le chanoine avec amerlume. Il n'importe! pour la rareté du nom, fais entrer cet homme.

Un instant après, l'homme annoncé par le majordome entra, salua respectueusement dom Diego et lui dit :

— C'est au seigneur dom Diego que j'ai Thonneur de parler?

— Oui, monsieur. Que me voulez-vous ?

— D'abord, seigneur, vous payer le tribut de ma profonde admiration; puis, vous offrir mes services. ■

— Mais, monsieur, quel est voire nom?

— Appétit, seigneur.

— Écrivez-vous donc votre nom comme s'écrit appétit, envie, besoin de manger?

— Oui, seigneur; cependant, je dois vous avouer que ce n'est pas mon nom, mais surnom.

— Pour mériter un tel surnom, vous devez être furieusement bien doué par la nature, monsieur Appélit; vous devez jouir d'une fringale éternelle, dit le chanoine avec un soupir d'envie et de regret.

— Au contraire, je mange fort peu, seigneur, comme presque tous ceux qui ont la mission sacrée de faire manger les autres.

KG LES SEPT PÉCHÉS CAPITAtX.

— Commenl! quelle est donc voire profession?

— Cuisinier, seigneur, pour avoir l'honneur de vous servir, si je pouvais mériter cette félicité.

Le chanoine secoua mélancoliquement la tête, et cacha son visage entre ses mains; il sentait toutes ses douleurs se réveiller à la proposition du seigneur Appétit. Celui-ci poursuivit :

— Mon second maître, lord Wilmot, dont la débilité d'estomac était si extrême que, depuis près d'une année, il mangeait sans goût et sans plaisir, a littéralement dévoré dès le premier jour que j'ai eu l'honneur de le servir. Aussi, par gratitude, milord m'a-l-il donné le surnom d'Appétit, que j'ai toujours conservé depuis.

Le chanoine regarda plus attentivement son interlocuteur, et reprit :

— Ahî vous êtes cuisinier? Mais, dites-moi, vous m'avez parlé de me payer le tribut de votre admiration et de m'otTrir vos services. D'où me counaissez-vous donc?

— Vous avez, seigneur, pendant votre séjour à Madrid, souvent dîné chez M. l'ambassadeur de France.

— Oh! oui, c'était mon bon temps, alors, répondit dom Diego avec abattement : j'ai rendu justice éclatante à la table de monsieur l'ambassadeur de France, et j'ai proclamé que je ne connaissais pas de meilleur praticien que le chef de ses cuisines.

— Aussi, cet illustre praticien, avec qui, seigneur, je suis en correspondance, afin de nous tenir mutuellement au courant des progrès de la science, nra-t-il écrit pour médire sa joie d'avoir été si dignement apprécié par un connaisseur tel que vous, seigneur; j'ai noté votre nom, et hier, apprenant, par hasard, que vous cherchiez un cuisinier, je suis venu pour avoir l'honneur de vous offrir mes services.

— Et de chez qui sorlez-voiis, mon ami?

— Depuis dix ans, seigneur, je ne (ravaille plus que pour moi, c'esl-à-dire pour lart; j'ai une fortune modeste, mais suffisante : aussi n'est-ce pas rintérèl qui m'amène auprès de vous, seigneur.

— Mais pourquoi vous présenter plutôt chez moi que chez tout autre?

— Parce que, libre de choisir, je consulte mes convenances; car je suis très-jaloux, seigneur, horriblement jaloux.

— Jaloux! et de quoi?

— De la fidélité de mon maître.

— Comment! de la (idélilé de votre maître?

— Oui, seigneur; et je suis certain que vous me serez fidèle, car vous vivez seul, sans famille, et par état autant que par caractère, vqus n'avez pas, comme tant d'autres, toutes sortes de penchants qui se gênent ou se contrarient toujours; en honjme sérieux et convaincu, vous n'avez qu'une passion, mais profonde, absolue, la gourmandise. Eh bien! cette passion, je m'otïYe, seigneur, à la satisfaire comme de votre vie vous ne l'avez satisfaite.

— Vous parlez d'or, mon cher ami; mais savez-vous que, pour soutenir un pareil langage, il faut posséder un grand talent, un immense talent!

— Ce grand, cet immense talent, je l'ai, seigneur.

— L'aveu n'est pas modeste.

— Il est sincère, et vous le savez, seigneur, on puise une légitime assurance dans la conscience de sa force.

— J'aime celte noble fierté, mon cher ami, et si vos actes répondent à vos paroles, vous êtes un phénix?

— Seigneur, mettez-moi à l'essai aujourd'hui, sur l'heure...

— Aujourd'hui , sur l'heure! s'écria le chanoine en

î>8 LES SEPT PÉCHÉS CAPITArX.

haussant les épaules. Vous ne savez donc pas que, depuis deux mois à jamais maudits, je suis dans un étal déplorable! que je n'ai goût à rien! que, ce malin, j'ai laissé intact un excellent déjeuner que Ton m'a fait venir de chez Chevet, chez qui je me fournis en attendant quej'aie monté ma cuisine! Ah! si vous n'aviez les dehors d'un honnête homme, je croirais que vous venez insulter à mes misères! Me proposer de me faire la cuisine, lorsque je n'ai pas la moindre faim!

— Seigneur, je me nomme AiDpétit.

— Mais je vous répèle, mon cher ami, qu il y a une heure à peine, j'ai rebuté sur d'excellentes choses.

— Tant mieux; je ne pouvais me présentera vous, seigneur, dans une conjoncture plus favorable; mon triomphe sera plus grand.

— Écoulez, mon cher ami, je ne puis vous dire si c'est l'influence de voire nom ou la manière savante et élevée dont vous parlez de votre art, qui me donne malgré moi confiance en vous, mais j'éprouve, je ne dirai pas la veliéilé de manger, car je vous mellrais au défi de me faire avaler une aile d'ortolan; mais enfin j'éprouve à vous entendre raisonner cuisine un plaisir qui me fait espérerque peut-être, plus lard, si jamais l'appétit me revenait, je...

— Seigneur, pardonnez-moi si je vous interromps; vous avez ici une cuisine?

— Certes, et toute montée! C'est là que l'on fait un instant voir le feu à ce que l'on m'apporte tout confectionné de chez Chevet; mais, hélas! bien inutilement.

— Voulez-vous, seigneur, m'accorder une demi-heure?

— Pour quoi faire?

— Un déjeuner pour vous, seigneur.

— Avec quoi?

— J'ai apporté ce qu'il me faut.

LA GOIRMANDISE. 59

— Mais à quoi bon ce déjeuner, mon cher ami? Allez, croyez-moi, ne compromellez pas un talent auquel je me plais à croire, en l'engageant dans une entreprise impossible, folle.

— Seigneur, m'accordez-vous une demi-heure?

— Mais, encore une fois, à quoi bon?

— A vous faire faire un excellent déjeuner, seigneur, qui vous prédisposera à un dîner meilleur encore.

— C'est de la folie, vous dis-je : vous êtes insensé.

— Essayez toujours, seigneur; que risquez-vous?

— Allons donc! il faudrait que vous fussiez magicien.

— Je le suis peut-être bien, seigneur, répondit le cuisinier avec un sourire étrange.

— Eh bien! portez donc la peine de votre orgueil, par trop superbe aussi! s'écria dom Diego en sonnant violemment. Si vous êtes tout à l'heure accablé d'humiliation; si vous êtes forcé d'avouer Timpuissance de votre art, c'est vous seul qui l'aurez voulu. Prenez garde! prenez garde!.

— Vous mangerez, seigneur, répondit l'artiste d'un ton doctoral; oui, vous mangerez, et beaucoup, el délicieusement.

Au moment où le cuisinier prononçait ces outrecuidantes paroles, le majordome, appelé par le coup de son-

enlra.

Pablo, lui dit le chanoine, ouvre la cuisine à monsieur et mets-moi un couvert. Il faut que justice soit faite!

— Mais, seigneur, ce matin...

— Fais ce que je te dis, conduis monsieur à la cui-

laide.

— Je n'ai besoin de personne, seigneur; j'ai riiabitude de travailler seul dans mon laboratoire. Je vous demanderai même la permission de m'en fermer.

— Tout ce que vous voudrez, mon cber; mais que je sois à jamais damné pour mes péchés, si j'avale une bouchée de ce que vous allez me servir. Je me sens bien peutêtre, et il va véritablement de Toutrecuidance à vous...

— Il est onze heures et demie, seigneur, dit le cuisinier, en interrompant dom Diego avec majesté; à midi sonnant vous déjeunerez!

Et l'artiste sortit accompagné du majordome.

VÏI,

Après la disparition du seigneur Appétit, cet étrange cuisinier qui offrait ses services avec une si superbe assurance, le chanoine, resté seul, se dit en se levant péniblement de son fauteuil et marchant çà et là avec une sorte d'agitation :

— L'orgueilleux aplomb de ce cuisinier me confond et m'impose malgré moi. Mah s'il croit avoir affaire à un novice en gastronomie, il est dans l'erreur; je le lui ferai bien voir! Allons, que je suis fou de m'inquiéter ainsi! Est-il une puissance humaine capable de me donner, dans cinq minutes, cette faim qui me fait défaut depuis deux mois? Ah! maudit capitaine Horace! que je vais avoir déplaisir à te faire mettre sous les verrous! à penser que tu n'auras pour toute nourriture que la nauséabonde pâtée des prisonniers, arrosée d'un verre de vin bleu, âpre au gosier comme une râpe, acide comme du vinaigre

LA GOIRMANDISE. 61

tourné! Mais bali! ce scélérat, habitué sans doute aux fréquentes privations des gens de nier, est capable de rester inditTérenl à ce martyre et de conserver son insolent appétit, tandis que moi... Ali! si ce cuisinier ne mentait pas! Mais non, non, comme tous les Français, c'est un vantard, un orgueilleux. Et pourtant, son assurance me semble consciencieuse. Il a d'ailleurs dans le regard, dans la physionomie, quelque chose de dominateur. Au fait, quel est cet homme? doù vient-il? puis-je me fier à sa sincérité? Je me rappelle maintenant que, lorsque je lui parlais de Timpossibilité de ranimer mon appétit, il m'a répondu d'an air étrange : « Seigneur, je suis peut-être magicien. » S'il existe des magiciens, ce sont des fils du mauvais esprit, et Dieu me garde d'en jamais rencontrer! Il faudrait donc que cet homme fût réellement magicien pour me faire manger. Hélas! je suis un grand pécheur! Satan prend toutes les formes, et si... Oh! non, non! à cette seule pensée je frissonne! Écartons de si funestes préoccupations!

Puis, après un moment de silence, et regardant sa pendule, le chanoine ajoula :

— Voici bientôt midi... Malgré moi, plus l'heure fatale approche, plus mon anxiété redouble. J'éprouve une émotion singulière; je puis m'a vouer cela à moi-même : j'ai presque peur. Il me semble qu'à celte heure cet homme se livre à une incantation mystérieuse, qu'il machine quelque chose de surhumain; car ressusciter un mort ou ressusciter mon appétit, ce serait accomplir le même prodige. Et cet homme étonnant s'est fait fort de l'accomplir, ce prodige! El, s'il l'accomplissait, il me faudrait donc reconnaître son pouvoir surnaturel?... Allons, allons, j'ai honte de celte faiblesse. C'est égal, je préfère ne pas rester seul; car plus l'heure approche, et

02 LES SEPT PÈCHES CAPIT\rX.

jilus je me sens inquiel. Sonnons Pablo. (Et il sonna.) Oui, le silence de cette demeure, la pensée que cet homme singulier est là, dans celte cuisine souterraine, courbé sur ses fourneaux embrasés, comme quelque mauvais esprit occupé de maléfices, tout cela me cause une impression extraordinaire. Ali çà! Pablo ne m'entend donc pas! s'écria le chanoine, dont Tinquiétude augmentait.

Et il sonna de nouveau violemment.

Pablo ne parut pas.

— Qu'est-ce que cela signifie? murmura dom Diego en jetant autour de lui des regards effarés. Pablo ne vient pas! Quel effrayant et morne silence! Oh! il se [■asse ici quelque chose d'extraordinaire! Je n'ose faire un pas!

Et prêtant l'oreille, le chanoine ajouta :

— Quel est ce bruit sourd? cela n'a rien d'humain. On approche! on vient! Ah! je n'ai pas une goutte de sang dans les veines!

A ce moment la porte s'ouvrit si violemment que le chanoine poussa un cri et cacha sa figure entre ses mains en balbutiant :

— Vade, re... rétro... Sa... Satanas!

Ce n'était pourtant point Satanas, mais Pablo le majordome, qui, n'ayant pas répondu aux deux premiers appels de la sonnette de son maître, avait précipitamment accouru et ainsi causé ce bruit que l'imagination superstitieuse du chanoine transformait en un bruit mystérieux et surhumain.

Le majordome, frappé de l'attitude du chanoine, lui dit en s'approchant :

— Ah! mon Dieu! qu'avez-vous, seigneur?

A la voix de Pablo. dom Diego abaissa ses grosses

mains dont il couvrait son visage, el laissa voir à son serviteur des traits encore frissonnants d épouvante.

— Seigneur, seigneur, que s'est-ii donc passé? s'écria le majordome.

— Rien, mon pauvre Pablo, rien; une idée folie dont je rougis à cette heure. Mais pourquoi as -lu tant tardé à venir?

— Seigneur, ce n'est pas ma faute.

— Comment cela?

— J'avais voulu, seigneur, par curiosité, entrer dans la cuisine pour voir à l'œuvre ce fameux cuisinier.

— Eh bien! Pablo?

— Après que je l'ai eu aidé à transporter son coffre, cet homme étonnant m"a prié de sortir de la cuisiue, où il voulait, disait-il, être absolument seul.

— Ah! Pablo, comme il s'entoure de mystère!

— J'ai obéi, seigneur, mais je n'ai pu résister au désir de rester en dehors, à la porte.

— Pour écouler?

— Non, seigneur, pour flairer, pour sentir.

— Eh bien: Pablo?

— Ah! seigneur! ah! seigneur!

— x\chève!

— Peu à peu, il s'est épandu à travers la porte une odeur si agréable, si agaçante, si provoquante, qu'il m'a (Hé impossible de m'en aller; j'eusse été cloué à celte porte, que je ne serais pas resté plus immobile : j'étais étourdi, fasciné!

— Vraiment, Pablo?

— Vous le savez, seigneur, vous m'avez abandonné l'excellent déjeuner que l'on vous a apporlé ce matin.

— Hélas! oui!

— Ce déjeuner; je l'ai mangé, seigiicur.

6i LES SEPT PÉCHÉS CAPITAIX.

— Heureux Pablo!

— Eh bien! seigneur, cette odeur que je dis était si appétissante, que je me suis senti tout à coup possédé d'une faim furieuse, et sans quitter la porte, j'ai pris sur une des tablettes de l'office un gros morceau de pain sec.

— Et tu l'as mangé, Pablo?

— Je l'ai dévoré, seigneur!

— Sec?

— Sec, répondit le majordome en inclinant la tête.

— Sec! s'écria le chanoine en levant les mains et les yeux au ciel. C'est un prodige! Il a déjeuné comme un ogre il y a une heure, et il vient de se bourrer de pain sec!

— Oui, seigneur; et ce pain sec, seulement assaisonné de celte succulente odeur, m'a paru le plus délicieux des mets.

A ce moment, midi sonna.

— Midi! s'écria le majordome. Ce cuisinier merveilleux m'a recommandé de vous servir, seigneur, à midi précis. Le couvert est tout préparé sur une pelile table; je vais rapporter.

— Va, Pablo, dit le chanoine d'un air recueilli, ma destinée va s'accomplir!... Le prodige, s'il y a prodige, va s'opérer... s"il doit s'opérer; car, je le jure, malgré tout ce que tu viens de me conter, je n'ai pas le moindre appétil; j'ai l'estomac pesant, la bouche pâteuse. Va, Pablo, j'attends.

Il y avait une résignation pleine de doute, de curiosité, d'angoisse et de vague espérance dans l'accent avec lequel dom Diego exclama ce mot : « J'atlends! »

Bienlôl le majordome reparut.

Il marchait d'un air solennel, portant sur un plateau un petit réchaud d'argent de la grandeur d'une assiette, surmonté de sa cloche.

LA GOLRMAIVDISE. 6Yi

A côté de ce plat on voyait un petil flacon de cristal rempli d'un liquide limpide et couleur de topaze brûlée.

Pablo, tout en s'avançant, approchait parfois son long nez de la cloche comme pour aspirer les miasmes appélissanls qui pouvaient s'échapper; enfin il plaça sur la table le petit réchaud, le flacon et un petit billet.

— Pablo, demanda le chanoine en indiquant du geste le réchaud surmonté de sa cloche, qu'est-ce que cette argenterie?

— Elle appartient à M. Appétit, seigneur; sous celte cloche est une assiette à double fond, remplie d'eau bouillante, car il faut surtout, dit ce grand homme, manger brûlant.

— Et ce flacon, Pablo?

— Son emploi est indiqué sur ce billet, seigneur, qui vous annonce les mets que vous allez manger.

— Voyons ce billet, «Jit le chanoine, et il lut :

« — OEul's de pintade frits à la graisse de caille, relevés d'un coulis décrevisse.

» N. B. — Manger brûlant, ne faire qu'une bouchée de chaque œuf, après l'avoir bien humecté de coulis.

» Mastiquer pianissimo.

» Boire, après ch^ique œuf, deux doigts de ce vin de Madère de 1807, qui a fait cinq fois la traversée de Rio- Janeiro à Calcutta*,

» Boire ce vin avec recueillement.

» Il m'est impossible de ne pas prendre la liberté d'accompagner chaque mets que je vais avoir l'honneur de servir au seigneur dom Diego, d'un flacon de vin approprié au caractère particulier du mets susdit. »

• Il est inutile de dire que certains vins se bonifient extraoï'Jinairement parles ^oyaGes de Ion-; cours.

ce LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Quel homme! s'écria le majordome avec une expression d'admiration profonde; quel homme! il pense à loul.

Le chanoine, dont l'agilalion allait croissant, souleva la cloche d'argent d'une main tremblante et émue.

Soudain une émanation délicieuse s'épandit dans l'atmosphère; Pablo joignit les mains, dilata démesurémenl ses larges narines et regarda aun œil avide.

Au milieu de l'assietle d'argent et à demi baignés d'un coulis onctueux et velouté, d'une belle nuance vermeille, le majordome vil quatre tout petits œufs ronds mollets, et semblant frémir encore dans leur friture fun:iante et dorée.

Le chanoine, frappé comme son majordome de la délicieuse senteur de ce mets, le mangeait littéralement du regard, et pour la première fois depuis deux mois, une soudaine velléité d'appétit chatouilla son palais. Néanmoins il doutait encore, croyant à la trompeuse illusion d'une fausse faim. Cependant il prit dans une cuiller un des petits œufs bien imprégnés de coulis et l'enfourna dans sa large bouche.

— Mastiquez pianissimo, seigneur! s'écria Pabîo, qui suivait chaque mouvement de son maître avec de grands battements de cœur. Mastiquez lentement, a dit le magicien, et buvez ensuite de ceci, suivant l'ordonnance.

Kt Pablo versa deux doigts du vin de Madère de 1807 dans un verre mince comme une pelure d'oignon, et le présenta à dora Diego.

0 miracle! ô merveille! ô prodige! le second mouvement de mastication pianissimo était à peine accompli, que le chanoine renversait doucement sa tète en arrière, puis fermant à demi les yeux dans une sorte d'extase, il croisa sur sa poitrine ses deux mains, dont l'une tenait encore la cuiller dont il venait de se servir.

LA GOIRMAISDISE. C7

— Eli bienî seigneui? dit vivcnienl Pablo en présentant à son maîlre les deux doigts de vin de Madère, eli bien?

Le clianoine ne répondit pas, prit le verre avec empressement et le porta à ses lèvres.

— Et, surtout, buvez avec recueillement, seigneur! s'écria Pablo, scrupuleux observateur de l'ordonnance du cuisinier.

Le chanoine but, en effet, avec recueillement, fît ensuite claper sa langue contre son palais, et, si cela se peut dire, s'écouta pendant un instant savourer le bouquet du vin qui se confondait merveilleusement avec le délicieux arrière-goùt du mets qu'il venait de déguster; puis, toujours sans répondre aux interrogations de Pablo, le chanoine mangea pianissimo les trois derniers œufs de pintade avec une délectation pensive et croissante, vida le petit flacon de vin de Madère et, faut-il avouer cette énorme incongruité? il sauça si scrupuleusement de son pain le coulis d'écrevisse dont étaient baignés les œufs, que le fond de l'assiette d'argent brilla bientôt d'un lustre immaculé.

S'adressant alors pour la première fois à son majordome, dom Diego s'écria d'une voix attendrie, pendant que quelques larmes brillaient même dans ses yeux :

— Ah! Pablo!

— Qu'y a-l-il, seigneur? Cette émotion...

— Pablo, je ne sais qui a dit que les grandes joies avaient quelque chose de mélancolique; ce quelqu'un-là ne se trompait pas, car l'infirmité de noire nature nous fait souvent fléchir sous le poids des plus grands bonheurs. Ainsi, depuis deux mois voici la première fois qu'à bien dire je mange, et que je mange comme je n'ai jamais mangé de ma vie! Non, non! car aucune langue

liumaine, vois-tu, mon pauvre Pab!o, ne peut exprimer la finesse, la délicatesse exquise de ce mets, si simple en apparence, des œufs de pintade frits dans de la graisse de caille arrosés d'un coulis d'écrevisse. Non! vois-tu! à mesure que je les savourais, je sentais mon appétit renaître, et, à présent, j'ai beaucoup plus faim qu'avant d'avoir mangé. Et ce vin, Pablo, ce vin! comme c'est fondu, hein?

— Hélas! seigneur, dit le majordome d'un air pileux, je ne sais point le goiit de ce vin, mais je me plais à vous croire.

— Oh! oui, crois-moi, mon pauvre Pablo, c'est à la fois sec et velouté; que te dirai-je? un nectar! et si tu savais, Pablo, comme la saveur de ce nectar se marie admirablement au parfum du coulis d'écrevisse? C'est idéal, Pablo! idéal! te dis-je; aussi, je devrais être rayonnant, fou de joie en retrouvant ainsi mon appétit perdu... Eh bien, non, je me sens pris d'un attendrissement ineffable; enfin, je pleure comme un enfant! Pablo, tu le vois, je pleure, j"ai faim!...

Un coup de sonnette retentit.

— Qu'est-ce que cela, Pablo?

— C'est lui, seigneur.

— Qui?

— Le grand homme! Il nous sonne.

— Lui?

— Oui, seigneur, répondit Pablo en enlevant l'assielle. Il affirme que ceux qui mangent doivent être à la sonnette de ceux qui font manger, car ceux-ci savent seuls l'heure, la minute, l'instant où chaque mets doit être servi, dégusté, pour ne pas perdre un atome de sa valeur.

— C'est très-profond ce qu'il dit là! il a raison. Cours donc, Pablo... 3Ion Dieu! voilà qu'il sonne encore!

LA GOIRMANDLSE. 69

Pourvu qu'il ne se formalise point... Va vile, vile!

Le majordome courut, et, avouons celte autre énormilé, le malheureux, poussé par une dévorante curiosité, osa lécher avec une avidité désespérée l'assiette qu'il remportait, quoique le chanoine l'eût laissée nette et brillante.

On sïmagine avec quelle impatience de plus en plus vive et croissante le chanoine attendit les différents mets, toujours inconnus à l'avance, dont se composa son déjeuner.

Chaque service était accompagné d'une ordonnance^ comme disait Pablo, et d'un nouveau flacon de vin tiré sans doute de la cave de ce singulier cuisinier.

La collection de ces bulletins culinaires donnera une idée des délices variés que goûta dom Diego.

Après la note qui annonçait les œufs de pintade, se déroula successivement le menu suivant, dans l'ordre où nous le présentons :

« Truite du lac de Genève au beurre de Montpellier, frappé de glace.

» Envelopper hermétiquement chaque bouchée de ce poisson exquis dans une couche de cet assaisonnement de haut goût.

» Mastiquer allegro.

» Boire deux verres de ce vin de Bordeaux ( Sauterne 1854-); il a fait trois fois la traversée de l'Inde.

» Ce vin veut être médité. »

— Un peintre ou un poëte eût fait de cette truite au beurre de Montpellier, frappé de glace, un portrait enchanteur, avait dit le chanoine à Pablo. Vois-la, celte charmante petite truite, à la chair couleur de rose, à la tète nacrée, voluptueusement couchée sur ce lit d'un vert éclatant, composé de beurre frais et d'huile vierge, con-

gelés par la glace, auxquels l'estragon, la ciboulette, le persil, le cresson de fontaine, ont donné cette gaie couleur d'émeraude! Et quel parfum! Comme la fraîcheur de cet assaisonnement contraste délicieusement avec le haut goût des épices qui le relèvent! Et ce vin de Sauterneî quelle ambroisie si bkn appropriée, comme dit ce grand homme de cuisine, au caractère de cette truite divine qui me donne un appétit croissant!

Après la truite vint un autre mets accompagné de ce bulletin :

« Filets de grouse * aux truffes blanches du Piémont [émincées crues).

» Enchâsser chaque bouchée de grouse entre deux rouelles de Irufïe et bien humecter le tout avec la sauce à la Périgueux (truffes noires), servie ci-joint.

» Mastiquer fort, vu la crudité des truffes blanches.

j) Boire deux verres de ce vin de Châleau-Margaux 4834. (Il a aussi fait le voyage des Indes.)

» Ce vin ne se révèle dans toute sa majesté qu'ai* déboire. »

Ces filets de grouse, loin de l'apaiser, excitèrent jusqu'à la fringale Tappélit toujours croissant du chanoine, et sans le profond respect que lui inspiraient les ordres du grand homme de cuisine, il eût envoyé Pablo devancer le coup de sonnette et chercher un nouveau prodige culinaire.

Enfin ce coup de sonnette se fît entendre.

Le majordome revint bientôt avec cette note qu'accompagnait un autre mets :

« Râles de genêts rôtis sur une croûte à la Sardanapale.

* Grouse, grosse perdrix d'Ecosse infiniment supérieure à la bartavelle et aux gelinottes.

LA GOURMANDISE. 7i

» Ne manger que les cuisses el le croupion des râles; ne pas couper la cuisse, la prendre par la palte qui la termine, le saupoudrer légèrement de sel, trancher net au-dessus de la patte, et tout broyer, chair et os.

» Mastiquer largo et fortissime; manger presque simultanément une bouchée de la rôtie brûlante, enduite d'un condiment onctueux, dû à la combinaison de foies et de cervelles de bécasse, de foies gras de Strasbourg, de moelle de chevreuil, anchois piles, épicés de haut goût, etc.

)i Boire deux verres de clos Vougeot de 1817.

» Verser ce vin avec émotion, le boire avec religi'^n. »

Après ce rôti, digne de Lucullus ou de Trimalcyon, et savouré par le chanoine avec idolâtrie et une faim inassouvie, le majordome reparut avec deux entremets que le menu signalait ainsi : « Morilles aux lînes herbes el k l'essence de jambon; laisser fondre et dissoudre dans la bouche ce champignon divin.

» Mastiquer pianissimo.

)) Boire un verre de Côte-Rôtie d829 et un verre de Johannisberg 1729 (provenant de la grand'foudre municipale des bourgmestres de ïleidelberg).

» Aucune recommandation à faire à l'endroit du vin de Côte-Rôtie; ce vin est fier, impérieux, if s'impose.

» A l'égard du vieux Johannisberg de cent quarante ans, l'aborder avec la vénération qu'inspire un centenaire, le boire avec componction.

» Deux entremets sucrés.

» Bouchées à la duchesse, à la gelée d'ananas.

» Mastiquer amoroso.

» Boire deux ou trois verres de ce vin de Champagne frappé de glace (Sillery sec, année de la comète).

» Dessert :

72 LES SEPT PÉCHÉS CAPITArx.

» Fromage de Brie de la ferme d'Estouville, près Meaux.

» Celte maison a eu pendant quarante ans l'honneur de servir la bouche de M. le prince de Talleyrand, qui proclamait le fromage de Brie le roi des fromages (seule royauté à laquelle ce grand diplomate soit resté fidèle jusqu'à sa mort).

» Boire un verre ou deux de vin de Porto tiré d'une barrique retrouvée sous les décombres du grand tremblement de terre de Lisbonne.

» Bénir la Providence de ce miraculeux sauvetage, et vider pieusement son verre.

» i\. B. Jamais de fruits le matin, ils réfrigèrent, chargent et obèrent l'estomac aux dépens du repos du soir; se rincer simplement la bouche avec un verre de crème des Barbades de madame Amphoux (i780), et faire une légère sieste en rêvant au diner. »

Il est inutile de dire que toutes ces prescriptions du cuisinier furent suivies de point en point par le chanoine, dont l'appétit, chose prodigieuse, avait semblé augmenter à Âuesure qu'il était alimenté; enfin, après avoir savouré jusqu'à la dernière goutte son verre de liqueur des iles, dom Diego, l'oreille écarlate, l'œil doucement voilé, la joue colorée, commença de ressentir la tiède moiteur et la légère torpeur d'une heureuse et facile digestion; alors, se laissant aller dans un fauteuil avec un accablement délicieux, il dit à son majordome :

— Si je ne sentais sourdre une faim de tigre, qui ne fera que trop tôt explosion, je me croirais dans le paradis. Aussi, Pablo, va me chercher ce grand homme de cuisine, ce véritable magicien; dis-lui qu'il vienne jouir de son ouvrage; dis-lui qu'il vienne juger de la béatitude ineffable où il m'a plongé; dis-lui surtout, Pablo, que si

Page 1