‹ La gourmandiseChapitre 2 sur 11 · I.A «OL'SMANDISE · texte numérisé non relu

I.A «OL'SMANDISE

je ne vais pas moi-même lui témoigner mon admiration, ma reconnaissance, c'est que...

Le chanoine s'interrompit à la vue de l'artiste culinaire, qui entra brusquement dans le salon et s'arrêta en face de Diego en attachant sur lui un regard étrange.

A la vue du cuisinier qui portail, selon la coutume de sa profession, une veste blanche et un bonnet de coton, (l'ancienne et haute école classique des Laguipierre, des More), des Carême est restée tidèle au bonnet de colon; la jeune école romantique se coifîe de la toque de percaline blanche), le chanoine dom Diego se leva péniblement de son fauteuil, fit deux pas vers l'artiste culinaire en lui tendant les mains, et s'écria d'une voix profondément émue :

— Soyez le bienvenu, mon sauveur, mon ami, mon cher ami! Oui, je suis fier de vous donner ce litre; vous l'avez mérité, car je vous dois l'appétit, et l'appétit, c'est le bonheur, c'est la vie!

Le cuisinier ne parut pas extrêmement sensible au titre amical dont l'honorait le chanoine; il resta silencieux, les bras croisés sur sa poitrine, le regard attaché sur dom Diego; mais celui-ci, dans le feu de sa reconnaissance gastronomique, ne remarqua pas le sourire sardonique, nous dirions presque salanique, qui errait sur les lèvres du grand homme de cuisine, et poursuivit ainsi l'expression de sa reconnaissance :

— Mon ami, ajoula-t-il, de ce jour vous êtes à moi, vos conditions seront les miennes. Je suis riche, la bonne chère est ma seule passion : aussi pour vous je serai, non pas un maître, mais un admirateur. Jamais, mon cher ami, jamais vous n'aurez été mieux apprécié. Vous me Tavez dit vous-même, vous ne travaillez que pour l'art, et vous le prouvez, car, je le déclare hautement, vous êtes le plus grand homme de cuisine qu'il y ait au monde! Le prodige que vous avez opéré aujourd'hui, non-seulement en me rendant l'appétit, mais en le redoublant à mesure que je savourais vos chefs-d'œuvre (puisqu'à cette heure je serais capable de déjeuner encore); ce prodige, ai-je dit, vous met à mes yeux hors ligne. Nous ne nous quitterons donc plus, mon cher ami; tout ce que vous me demanderez, je vous l'accorderai; vous prendrez autant d'aides, de subalternes que vous voudrez; je désire vous épargner toute fatigue; votre santé m'est trop précieuse pour la compromettre, car désormais je le sens là, et dom Diego mit sa grosse main sur son estomac, désormais je ne saurais vivre que par vous, mon cher ami, et...

— Ainsi, dit le cuisinier en interrompant le chanoine et souriant d'un air sarcaslique, ainsi vous avez bien déjeuné, seigneur chanoine?

— Si j'ai bien déjeuné, mon cher ami! mais dites donc que je vous dois une jouissance d'une heure un quart! une jouissance ineffable et sans autre intermittence que les temps d"arrêt de votre service! et encore ces intermittences étaient remplies de charme! Partagé entre le souvenir et l'espérance, n'attendais-je pas de nouveaux plaisirs avec une insatiable appétence? Vous me demandez si j'ai bien déjeuné! Pablo vous dira que j'ai pleuré d'attendrissement! Voilà ma réponse.

— Je me suis permis, seigneur, de vous envoyer quelques accompagnements de vins, car de bons mets sans bon vin, c'est une belle femme sans esprit; or, ces vins, les avez-vous, seigneur, trouvés potables?

— Potables!... Grand Dieu! quel blaspbème* D'inestimables écbanlillons de tous les nectars connus... pota- Wes! Des vins dont Ton ne payerait pas la valeur en les échangeant bouteillepour bouteille contre de l'or liquide... potables! Allons, mon cher ami, votre modestie est exagérée, de même que vous sembliei tout à l'heure exagérer votre immense talent. i\lais je le reconnais, l'on vanterait votre génie jusqu'à l'hyperbole, que l'on resterait toujours au-dessous de la vérité.

— J'ai encore beaucoup de vins de cetle^qualité, dit froidement le cuisinier; depuis vingt-cinq ans je travaille à me monter une petite cave passable.

— Mais cette cave passable, mon cher ami, a dû vous coiiter des millions?

— Elle ne m'a rien coûté, monseigneur.

— Rien!

— Ce sont autant de dons, faits à mon humble mérite.

— Je ne m'en étonne point, mon cher ami; mais cette cave qui rendrait un roi jaloux, que comptez-vous en faire? Ah! si vous vouliez me la céder en tout ou en partie, je ne reculerais devant aucun sacrifice; car, ainsi que vous venez de le dire avec profondeur, de bons mets sans bons vins, c'est une belle femme sans esprit. Or, ces vins accompagnent si admirablement vos... productions... que je...

Le cuisinier interrompit dom Diego par un ricanement ironique.

— Vous riez, mon ami? dit le chanoine fort surpris; vous riez?

— Oui, seigneur, je ris.

— Et de quoi, mon ami?

— De voire reconnaissance envers moi, seigneur chanoine.

— ^lon ami, je ne vous comprends pas.

— Ah! seigneur dom Diego, vous croyez que votre bon ange (et je me figure le voir gros et joufflu, habillé comme mol en cuisinier et portant des ailes de faisan au dos de sa robe blanche); ah! vous croyez, dis-je, seigneur chanoine, que votre bon ange m'a envoyé vers vous!

— 3Ion cher ami, dit dom Diego, ouvrant des yeux énormes et se sentant irès-inquiété par l'air de plus en plus sardonique du cuisinier, mon cher ami, de grâce, expliquez-vous plus clairement?

— Seigneur chanoine, ce jour sera pour vous un jour fatal.

— Grand Dieu! que dites-vous!

— Seigneur chanoine, reprit le cuisinier, toujours les bras croisés, le regard fixe, l'air menaçant; et il fil un pas vers dom Diego, qui recula d'autant avec une angoisse croissante; seigneur chanoine, regardez-moi bien.

— Je... je... vous... regarde, mon bon ami, balbutia dom Diego, mais...

— Seigneur chanoine, ma figure vous poursuivra partout, pendant votre sommeil et pendant vos veilles! Vous me verrez là, toujours là, devant vous, avec mon bonnet de colon et ma vesle blanche, comme une apparition fantastique et terrible.

— Ah! mon Dieu! c'est fait de moi! murmura le chanoine épouvanté. Mes pressentiments ne me trompaient pas; cet appétit était trop miraculeux, ces mets, ces vins trop surhumains pour qu'il n'y ait pas là-dessous quelque mystère effrayant, quelque magie infernale.

Dans celte occurrence si critique pour lui, le chanoine vil heureusement entrer son majordome.

— Seigneur, dit Pablo, l'homme de loi vient d'arriver; vous savez, l'homme de loi qui...

— Pablo... reste là! s'écria dom Diego en saisissant son majordome par le bras et l'attirant auprès de lui; ne me quitte pas...

— Mon Dieu! seigneur, qu'avez-vous? dit Pablo, vous semblez effrayé...

— Ah! Pablo... si tu savais... dit dom Diego d'une voix basse et lamentable, sans oser tourner les yeux du côté du cuisinier.

— Seigneur, reprit Pablo, je vous disais que l'homme de loi était arrivé.

— Quel homme de loi, Pablo?

— Celui qui doit venir rédiger selon les formes votre demande de poursuites contre le capitaine Horace, comme coupable d'enlèvement de la senora Dolorès.

— Pablo... je suis dans l'impossibilité de m'occuper d'affaires... je n'ai plus la tête à moi... je crois rêver... Ah! si tu savais ce qui arrive!... ce cuisinier... oh! mes pressentiments...

— Alors, seigneur, je vais faire retirer l'homme de loi?

— Non! s'écria le chanoine; non! car c'est ce misérable capitaine Horace qui est la cause de tous mes maux. S'il ne m'avait pas fait perdre l'appétit, j'aurais eu déjeuné ce malin, lorsque ce tentateur en veste blanche s'est introduit ici, et je n'aurais pas été victime de ses maléfices... Non! ajouta dom Diego avec un redoublement de colère, dis à l'homme de loi d'attendre; il écrira mes plaintes tout à l'heure; mais il faut auparavant que je sorte de l'elTrayanleperplexiléoij jeme trouve, ajouta-t-il

en jetant un regard effaré sur le cuisinier, toujours silencieux et formidable. Il faut que je sache, ajouta le chanoine, ce que veut de moi cet être mystérieux qui m'épouvante; dis à l'homme de loi d'entrer dans mon cabinet, et ne me quitte pas.

Le majordome alla dire quelques mots en dehors de la porte à l'homme de loi qui se trouvait dans la pièce voisine, et le chanoine, le majordome et le cuisinier restèrent seuls.

Dom Diego, se sentant plus fort de la présence de Pablo, tâcha de prendre quelque assurance, et dit à l'homme à la veste blanche, qui conservait toujours son air impassible et sardonique :

— Voyons, mon bon ami, parlons sérieusement. 11 n'est ici question ni de bons ni de mauvais anges, mais d'un homme d'un immense talent (c'est vous dont je parle), que je voudrais m'attacher à quelque prix que ce fut... Il s'agit encore d'une cave divine, pour l'acquisilion de laquelle aucun sacrifice ne me coûtera. Je vous parle dans la toute sincérité de mon âme, mon cher et bon ami; répondez-moi de même.

Puis le chanoine dit à voix basse à son majordome :

— Pablo, reste toujours entre lui et moi.

— Je vais donc vous parler en toute sincérité, seigneur chanoine, reprit le cuisinier: et d'abord, je vous le répète, je serai la désolaiion, le désespoir de votre vie....

— Vous!...

— lAIoi. ^

— Pablo, tu l'entends. Que lui ai-je donc fait, mon Dieu! murmura dom Diego, à qui en a-t-il?

—Rappelez- vous bien mes paroles, seigneur chanoine. Auprès du repas incomparable que je vous ai servi, les

meilleurs mets vous sembleronl insipideS; les meilleurs vins amers, et voire appétit, un moment éveillé par ma puissance, s'anéantira de nouveau dès que je ne scraj plus là pour le ressusciter.

— Mais, mon ami, s'écria le chanoine, vous pensez donc à... me...

L'homme au bonnet de coton et à la veste blanche interrompit de nouveau le chanoine et s'écria :

— En vous souvenant des délices que je vous ai fait goiiler un moment, seigneur chanoine... vous serez comme ces anges déchus qui ne se rappellent les joies célestes du paradis que pour les regretter au milieu des lamentations et des grincements de dents.

— Mon bon ami, de grâce, un mot!

— Vous grincerez des dents, chanoine! s'écria le cuisinier d'une voix formidable qui retentit au fond de l'âme de dom Diego comme le bruit de la trompette du jugement dernier; vous serez comme une âme... non, vous n'avez pas d'âme : vous serez comme uu estomac en peine, allant, venant, flairant, effleurant tous les mets les plus recherchés que l'on vous pourra servir, et vous écriant avec des gémissements terribles en vous souvenant du déjeuner de ce matin : « Hélas! hélas! mon appétit a passé comme une ombre; ces mets exquis, je ne les goûterai plus! Hélas! hélas! » Alors, dans votre désespoir, vous maigrirez, m'entendez-vous, chanoine! vous maigrirez!

— Grand Dieu! Pablo! Le malheureux! que dit-il?

— Jusqu'à présent, malgré votre perte d'appétit, vous avez encore vécu sur votre graisse, comme les marmottes pendant l'hiver, mais désormais vous subirez la double et terrible atteinte de la perte de l'appétit et des regrets désespérés que je vous laisserai. Aussi vous dis-je : vous

bO LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

n^aigrirez, chanoine; oui, vos joues s'affaisseront, voire triple menton fondra comme la cire au soleil, ce ventre énorme s'aplatira comme une outre dégonflée; ce teint, qui d'aujourd'hui refleurissait, s'étiolera, jaunira sous vos larmes, cl vous deviendrez maigre, décharné, livide comme un anachorète vivant de racines et d"eau claire... Entendez-vous, chanoine!

— Pablo... murmura dom Diego en s'appuyant sur son majordome en fermant les yeux, soutiens-moi... je me sens frappé à mort... il me... semble... que je vois apparaître mon propre spectre... tel que vient de le pour- Iraire ce démon! Oui, Pablo, je me vois maigre... décharné... livide!... 0 mon Dieu! c'est affreux... c'est horrible!... C'est une punition divine de mon péché de gourmandise.

— Seigneur, rassurez-vous, dit le majordome.

Et s'adressanl au cuisinier avec un mélange de crainte et de courroux :

— Pouvez-vous prendre à lâche d'accabler un excellent et vénérable homme comme le seigneur dom Diégoî

— El maintenant, reprit impitoyablement le cuisinier, adieu, chanoine... et, pour toujours, adieu!

— Adieu! pour toujours adieu! s'écria dom Diego avec un violent soubresaut, et comme s'il eût reçu une commotion électrique. Comment!... il serait vrai?., vous m'abandonneriez à jamais! Oh! non, non, je devine tout maintenant : en me faisant sentir les regrets que me causerait votre perle, vous voulez mettre vos services à un plus haut prix. Eh bien! parlez... que vous faut-il?...

— Ah! ah! ah! ah! fit l'homme au bonnet de coton et à la veste blanche avec un éclat de rire méphistophélique et en se dirigeant lentement vers la porte.

— Non, non, s'écria le chanoine les mains jointes, non, vous ne nfabandonnerez |)as ainsi!... ce serait atroce!... ce serait sauvage'... ce serait laisser un infortuné voyageur au milieu d'un désert brûlant, après lui avoir fait entrevoir les délices d'une oasis pleine d'ombre et de fraîcheur.

— Vous avez du, dans votre temps, être un grand prédicateur, chanoine, dit l'homme à la veste blanche en continuant de se diriger vers la porte.

— Grâce! grâce! s'écria dom Diego d'une voix éplorée, en fondant en larmes. Eh bien! ce n'est plus à l'artiste, au cuisinier de génie que je m'adresse, c'est à l'homme; oui, c'est mon semblable que je supplie à genoux ( et m'y voilà) de ne pas laisser un de ses frères dans une désolation incurable!

— Oui, et me voilà aussi à vos genoux, seigneur cuisinier, s'écria le digne majordome, entraîné par l'émotion de son maître, en se mettant à genoux comme lui; c'est une pauvre créature bien humble qui joint sa prière à celle du seigneur dom Diego; hélas! ne l'abandonnez pas, il en mourra!

— Oui, reprit lecuisinieravcc un redoublement d'éclat de rire salanique, il en mourra, et il mourra maigre!

Ce dernier sarcasme changea le désespoir de dom Diego en fureur; il se releva prestement malgré son obésité, et se précipita sur l'homme en bonnet de colon en s'écriant :

— A moi, Pablo!... le monstre ne fera plus la cuisine pour personne! sa mort seule pourra me délivrer de son infernale obsession!

— Seigneur, s'écria le majordome moins exalté que son maître, seigneur, que faites-vous? la douleur vous égare!

Heureusement riiomme à la veste blanche, au premier mouvement agressif de dom Diego, s'était reculé de deux pas en se mettant sur la défensive au moyen de son grand couteau de cuisine, qu'il brandissait d'une main, tandis que de l'autre il montrait une lardoire aiguë.

A la vue du formidable tranchelard et de la lardoire eflilée comme une dague, la meurtrière exaspération du chanoine se dissipa, mais ces émotions violentes, le bouillonnement de son sang, le trouble de sa digestion, lui causèrent une telle révolution, qu'il chancela et tomba sans connaissance entre les bras du majordome, qui, trop faible pour soutenir une pareille masse^ s'affaissa luimême sous le poids de son maître en criant de toutes ses forces :

— Au secours! au secours!

Alors l'homme à la veste blanche disparut en poussant un dernier et retentissant éclat de rire qui eût fait honneur à Satan et qui terrifia le majordome.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis que le chanoine dom Diego avait été impitoyablement abandonné par l'étrange et inimitable cuisinier dont nous avons parlé.

La scène suivante se passait chez l'abbé Ledoux entre lui et le chanoine :

Les menaçantes prédictions du « grand homme de cuisine » commençaient à se réaliser. Dom Diego, pâle, abattu, le teint jauni par rabslinence, car tout mets lui

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avait paru fade, nauséabond, depuis ce meneiiieux déjeuner auquel il rêvait sans cesse; dom Diego n'était presque plus reconnaissable : son ventre énorme avait déjà perdu de sa rotondité. Le pauvre homme, dont l'attitude et la physionomie trahissaient un abattement profond, répondait à peine, et d'un ton dolent, aux questions de l'abbé Ledoux. Celui-ci allait et venait avec agitation dans son salon, s'adressant au chanoine d'une voix rude et fâchée.

— En vérité, vous n'avez pas la moindre éner'5ie, dom Diego, lui disait-il; vous êtes d'une apathie désespérante!

— Cela vous est bien facile à dire, murmura le chanoine d'une voix lamentable. Je voudrais bien vous voir à ma place... Hélas!

— Allons donc! C'est honteux!

— Accablez-moi, l'abbé, maudissez-moi; mais, que voulez-vous : depuis que ce maudit m'a si atrocement abandonné, je ne vis plus, je ne mange plus, je ne dors plus! Ah! il me l'avait bien dit : « Mon souvenir et ma figure vous poursuivront partout, chanoine! » Et, en effet, je pense toujours à ces œufs de pintade, à cette truite, à cette rôtie à la Sardanapale! et lui, je le vois toujours et partout avec sa veste blanche et son bonnet de coton : c'est comme une hallucination! Cette nuit, encore, cédant à un sommeil fiévreux, agité, j'ai rêvé de ce démon !

— De mieux en mieux, chanoine!

— Quel cauchemar! Jésus, mon Dieu! quel horrible cauchemar! Il m'avait servi un de ses plats exquis, divins, que seul il aie génie, de produire... Et il me disait de son airsardonique : Mangez donc, chanoine, mangez donc! C'était, je me le rappelle, je la vois encore, une cenne

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pétière *, sauce à l'orange... J'avais un appélil dévorant, je prenais ma fourclielle et mon couteau pour découper cette trop adorable canne pétière... Je découpais, j'enlevais les filets, dorés en dessus, rosés en dedans, et marbrés d'une graisse si fine, si délicate! Mille gouttelettes d'un jus vermeil apparaissaient sur la chair comme autant de gouttes d'une rosée succulente, tant ce gibier était rôti à point... Je Tarrosais de plusieurs cuillerées d'une sauce à l'orange dont le fumet chatouillait toutes les papilles de mon palais, épanouies d'avance... Je prenais au bout de ma foufchelte un de ces filets, véritable bouchée de roi... J'ouvrais la bouche,., soudain un ricanement féroce de mon bourreau retentissait, et, horreur! je n'avais plus au bout de ma fourchette qu'un gros morceau de lard rance, jaune, gluant, infect. « Mangez donc, chanoine! » me répétait ce maudit, de sa voix stridente. « Mangez donc!» Et, malgré moi, malgré mon épouvantable répugnance, je mangeais! Oui, labbé, je mangeais cet affreux lard. Tenez, quand j'y pense, pouah! c'était horrible!... Et je m'éveillais en fondant en larmes... Avant-hier, autre rêve odieux! il s'agissait de foies de lotte en caisse... et...

— Allez au diable, chanoine! s'écria l'abbé, qui s'était déjà contraint à grand'peine pendant le récit du cauchemar gastronomique de dom Diego, vous feriez damner un saint avec vos sornettes!

— Des sornettes! s'écria le chanoine exaspéré. Comment! voilà huit jours que je n'ai pu avaler que quelques cuillerées de chocolat, tant je suis écœuré, affadi... comment! j'ai eu la conscience d'aller passer deux heures

* Gibier rare, d'une délicatesse exquise. Il y en a quelques passages en Beauce,

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assis dans les musées de Chevet et de Bontoux, espérant que peut-êlre la vue de leurs rares colleclions de comestibles cxciteraie en moi une velléité d'appétit. .. Et rien, rien! Xonî le souvenir de ce déjeuner céleste était là, toujours là, écrasant tout, annihilant tout par la seule puissance de son souvenir chéri! Ah! l'abbé, l'abbé! je n'aj jamais aimé, mais depuis trois jours je comprends tout ce qu'il y a d'exclusif dans l'amour, je comprends qu'un homme passionnément amoureux reste indifférent à la vue des plus belles créatures du monde, ne songeant, hélas! trois fois hélas! qu'à l'objet adoré qu'il regrette.

— Mais, chanoine, s'écria l'abbé en considérant dom Diego avec inquiétude, savez-vous que cela tourne au délire, à la folie!

— Eh! mon Dieu' je le sais bien, Tabbé, ma tête se perd. Ce séducteur maudit a emporté avec lui ma vie et ma pensée. Dans la rue, je dévisage tous les passants, tant je suis possédé de l'espoir de le rencontrer. Grand Dieu! si ce bonheur m'arrivait! Oh! il ne serait pas insensible à mes larmes, à mes prières! « Cruel, perfide, lui dirais-je, regarde-moi! Vois sur mes traits la marque de mes souffrances! Seras-tu sans pitié? Non, non! Grâce!

Et le chanoine, se renversant dans son fauteuil, cacha sa figure dans ses mains et éclata en sanglots.

— Mon Dieu! mon Dieu, que je suis malheureux! s'écria le chanoine.

— Quelle double brute! il en deviendra fou s'il ne l'est déjà, se dit l'abbé. Je ne m'en plaindrais pas; car, sa folie constatée, il ne sortirait pas de notre maison, et, somme toute, sa nièce ou lui, peu importe.

L'abbé s'approcha alors du chanoine avec componction, et lui dit doucement :

— Allons, mon frère, soyez raisonnable, calmez-vous;

peut-être faut-il voir dans ce qui vous arrive une punition du ciel.

— Je le pense comme vous, Tabbé. Ce tentateur sortait de Tenfer. 11 n'est pas donné à une créature humaine de faire ainsi la cuisine. Ah ! l'abbé, il faut que je sois un grand pécheur, car ma punition est terrible.

— Vous vous êtes, en effet, adonné sans frein, sans mesure, à l'un des plus immondes des péchés capitaux, à la GOURMANDISE, mou cher frère, et, je vous le répète, le ciel vous punit, comme c'est son habitude, par où VOUS avez péché.

— Pourtant, après tout, quel est mon crime? J'ai simplement usé des dons admirables du Créateur; car, enfin, ce n'est pas moi qui pour les savourer ai créé tout exprès les faisans, les ortolans, les foies gras, les truites saumonées, les trufTes, les huîtres, les homards, les vins de...

— Mon frère! mon frère! s'écria l'abbé en interrompant celte appétissante énumération; mon frère, vos paroles sentent le matérialisme, le panthéisme, l'hérésie! Vous n'êtes pas dans un état d'esprit calme pour m'entendre réfuter comme il convient ces systèmes impies, abominables, qui mènent droit au paganisme. Mais il y a un fait, c'est que vous soutirez, mon frère; vous souffrez cruellement; eh bien ! c'est à nous de baiser vos plaies, mon tendre frère; c'est à nous d'y répandre le miel et le baume.

A ces mots, le chanoine fit une grimace involontaire, car, dans sa monomanie gastronomique, cette idée de miel et de baume lui semblait singulièrement fadasse et sans aucun ragoût.

L'abbé continua :

— Voyons, cher frère, remontons à la cause de tous vos maux.

L\ G01R.M.\IVDISE. 87

— Hélas! l'iibbé, c'esl la perle de mon appétit.

— Soit, mon frère, et qui a causé la perte de votre appétit?

— Ce misérable! s'écria le chanoine courroucé; cet infâme capitaine Horace !

— Il est vrai... Eh bien! je vous prêcherai toujours la maxime du pardon des injures, mon cher frère; mais aussi je vous recommanderai toujours une inexorable sévérité contre les sacrilèges.

— Quels sacrilèges, l'abbé?

— Le ca|)ilaine Horace et un de ses matelots n'onl-ils pas osé franchir les murs sacrés du couvent où vous aviez renfermé votre nièce? N'ont-ils pas eu l'audace d'enlever cette malheureuse, qu'heureusement nous avons reprise? Celte énormité en d'autres temps eût motivé le feu séculier, mais elle sera punie un jour par le feu éternel.

— Et il n'aura que ce qu'il mérite, ce scélérat de capitaine! s'écria dom Diego d'un air féroce; oui, il cuira, il rissolera à petit feu pendant l'éternité dans la daubière de Satan, où il sera humecté avec un colis de plomb fondu, après avoir été lardé avec du fer rouge. Telle sera sa punition, je l'espère bien î

— Soit! mais en attendant cette expiation éternelle^ pourquoi ne pas le punir ici-bas? pourquoi avez-vouseu la coupable faiblesse de renoncer à votre demande de poursuite contre ce mécréant? Je neveux cerles point vous rappeler que cet homme est la cause première de ce que vous appelez tous vos maux, c'est-à-dire la perte de cet appétit.

— C'esl vrai; ah ! c'est un grand criminel î

— Alors, mon frère, comment, encore une fois, avezvous été assez faible pour renoncer à vos poursuites

contre lui? Vous ne me répondez pas; vous semblez embarrassé.

— C'est que...

— C'est que?

— Hélas! l'abbé, vous allez me gronder, me sermonner encore.

— Enfin expliquez-vous, mon frère.

— Que vous dirai-je? c'est sa faute; car, depuis qu'il a disparu, toutes mes pensées viennent de lui et retournent à lui.

— Qui, lui?

— Cet ange ou ce démon.

— Quel ange? quel démon?

— Le cuisinier.

— Encore!

— Toujours!

— Allons, dit l'abbé en haussant les épaules, du moins expliquez-vous, mon frère.

— Eh bien, l'abbé, sachez donc que le surlendemain du jour fatal où j'avais déjeuné comme je ne déjeunerai plus jamais, hélas!... au plus fort de mon désespoir, je reçus un billet mystérieux.

— El ce billet, que contenait-il, mon frère?

— Le voici.

— Vous l'avez gardé?

— Il est peut-être de son écriture chérie, murmura la chanoine avec une navrante mélancolie, et il remit le billet à l'abbé Ledoux, qui lut ce qui suit :

« Seigneur chanoine,

» Il le reste peut-être un moyen de me revoir un jour.

» Tu connais maintenant les délices dont je peux le combler.

)> Tu connais aussi les terribles tourments que le fait endurer mon absence.

» Avant-hier, n'ayant pas encore ressenti ces lourlîienls dans toutes leurs angoisses, tu aurais pu te refuser à ce que j'attends de toi.

» Aujourd'hui, que tes souffrances passées te seront garant de tes peines à venir, écoute-moi.

» Ces souffrances, tu peux les faire cesser.

» Il faut pour cela ni'accorder trois choses.

» Jeté demanderai aujourd'hui la première.

» Dans huit jours la seconde.

» Dans quinze jours la troisième.

» Je proportionne ainsi l'importance de mes demandes à la progression de tes tourments, car plus tu souffriras, plus tu me regretteras et plus tu te montreras docile.

» Ma première demande, la voici :

» Remets au porteur de ce billet ton désistement de toute poursuite contre le capitaine Horace.

» Donne moi par cet acte une preuve de ton désir de me satisfaire, et alors tu pourras espérer de retrouver :

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