‹ La gourmandiseChapitre 3 sur 11 · APPÉTIT · texte numérisé non relu

APPÉTIT

Lorsque l'abbé Ledoux eut achevé la lecture du billet, il réfléchit un moment en silence, pendant que le chanoine, répétant les derniers mois de la lettre, disait amèrement :

— Et tu pourras espérer'^de retrouver Appétit. Quelle sauvage ironie dans cet impitoyable calembour!

90 LES SEPT PÉCnÉS CAPITACX.

— Cela est singulier, dit l'abbé tout pensif. Et le porteur de celte lettre, Tavez-vous vu, dom Diego?

— Si je l'ai vu! Pouvais-je perdre cette occasion de parler de lui?

— Eh bien?

— Eh bien! j'avais l'air de parler hébreu à cet animal! A mes questions les plus pressantes, il répondait d'un air stupide; je n'ai pu même tirer de lui le nom ou l'adresse de la personne qui m'avait envoyé ce billet.

— Ainsi, chanoine, c'est pour obéir à ce que vous enjoignait cette lettre que vous avez renoncé à vos poursuites contre ce renégat de capitaine Horace?

— Oui, car un moment j"ai espéré, par ma déférence aux désirs de celui qui tient ma vie entre ses mains, amollir son cœur de roche: mais, hélas! cette concession ne l'a pas louché.

— Quels rapporis peuvent donc exister entre ce maudit cuisinier et le capitaine Horace? se dit l'abbé Ledoux en réfléchissant encore. Cela cache quelque manège.

Puis après un nouveau silence, i! ajouta :

— Dom Diego, écoutez-moi : je ne vous dirai pas de renoncer à Tespoir d'avoir un jour à votre service ce cuisinier que vous prisez tant; je n'insisterai pas sur les dangers dont est menacé votre salut par suite de votre abominable gourmandise : vous êtes en ce moment dans un tel état de surexcitation, que vous ne comprendriez pas.

— Je le crains, l'abbé.

— Moi, j"en suis sur, chanoine; j'agirai donc avec vous ainsi que Ton agit, permettez-moi de vous le dire, avec les monomanes. Je me mettrai, quant à présent, à votre point de vue, si extraordinaire qu'il soit. Aussi vous dirai-je que vous avez justement fait tout le conlraire do

LA GOLTvM\M)ISE. 91

ce qu'il fallait faire pour dominer cet homme qui, ainsi que vous le dites dispose de votre sort.

— Expliquez-vous, mon cher abbé.

— D'après tout ce que vous nravez confié, évidemment ce cuisinier n'a nul besoin de place; instruit de votre goût favori, il n'a cherché qu'un prétexte pour s'introduire chez vous; sa connivence avec le capitaine Horace ne vous prouve-t-elle pas que leur plan était arrêté d'avance, et qu'ils comptaient se servir de votre gourmandise pour avoir, comme on dit, barre sur vous?

— Grand Dieu! s'écria dom Diego, c'est un trait de lumière!

— Avouez-vous maintenant votre aveuglement?

— Quelle trame infernale! quel atroce machiavélisme! murmura le chanoine avec effroi.

Et il ajouta avec un découragement plein d'amertume et de misanthropie :

— Tant de dissimulation! tant de perfidie jointe à un si beau génie! 0 humanité! humanité!

— Je poursuis, reprit l'abbé. Vous vous êtes déjà privé, par votre insigne faiblesse, de l'un des trois moyens d'action que vous aviez sur ce « grand homme de cuisine;» car, ainsi qu'il a l'effronterie de vous en prévenir, il a encore deux choses à exiger de vous, et il compte assez sur votre facilité déplorable pour être certain de les obtenir. Or, une fois ce but atteint, il se moquera de vous et vous ne le reverrez plus.

— L'abbé, c'est impossible!

— Comment?

— Je vous dis, l'abbé, qu'une pareille trahison est impossible. Il ne faut pas non plus croire que les honmies sont des bêles féroces, des monstres!

— Je crois, chanoine, répondit l'abbé en haussant les

épaules, je crois qu'un cuisinier qui vous donne bénévoleiîienl des vins à un ou deux louis la bouteille...

— Allons donc! s'écria dom Diego. Ni un, ni deux, ni dix louis ne les payeraient, ces vins-là! C'est du nectar, l'abbé! c'est de l'ambroisie, vous dis-je!

— Raison de plus, cbanoine , un cuisinier qui vous prodigue une ambroisie si coûteuse n'a pas besoin de se mettre à vos gages, j'imagine?

— Je ne lui ai pas seulement offert des gages, je lui ai offert aussi mon amitié, l'abbé, à ce perfide. Je lui ai dit : « Ami, je ne serai pas votre maître, je serai votre admirateur. »

— Vous voyez qu'il se soucie aussi peu de voire amitié que de votre admiration.

— Ah! ce serait un grand ingrat!

— Soit; mais si vous voulez à votre tour mettre cet ingrat dans voire dépendance, il ne vous reste qu'un moyen.

— Le mettre dans ma dépendance! Oh! l'abbé, si vous opériez ce miracle! mais non, non, vous êtes sans pitié, vous vous jouez de ma crédulité!

'— Le miracle est bien simple : refusez-vous absolument à tout ce que cet homme exigera, car, s'il n'a pas besoin de voire amitié ou de votre admiration, il a évidemment grand besoin, par exemple, de votre désistenient à l'endroit de vos poursuites contre le capitaine Horace. Refusez donc. Alors vous tiendrez votre homme. Je ne sais pour combien de temps vous le tiendrez; mais enfin, vous le tiendrez. Nous verrons ensuite à prolonger votre domination. Je suis, vous le voyez^ homme de bon conseil.

— L'abbé, vous m'ouvrez les yeux; vous avez raison, c'est en me refusant à ses désirs que je l'obligerai de revenir à moi.

— En convenez-vous, enfin?

— J'étais aveug!(3, ineple! Mais que voulez-vous, l'abbé, le désespoir, Tiiianitiont I/eslomac réagit si terriblement sur le cerveau! Ah! pourquoi ai-je eu la faiblesse (le signer ce désistement de poursuites?

— Il est temps encore de revenir sur celle mesure.

— Vous croyez, Tabbé?

— J'en suis certain, je connais des personnes très-influentes dans la magistrature.

— Quelle chance, Tabbé, quelle chance!

— Nous avons des amis partout. Or, voici ce qu'il faut faire : vous allez sur Tlieure formuler une plainte en bonne forme; nous irons la déposer immédiatement au parquet du procureur du roi. Nous lui dirons que l'autre jour, étant très-souffrant, n'ayant presque pas la tète à vous, vous aviez signé votre désistement, mais que songeant à la grandeur du crime sacrilège du capitaine Horace, vous croiriez manquer à votre double caractère de chanoine et de tuteur en ne livrant pas le ravisseur à toute la rigueur des lois. Commencez par cet acte de vigueur et vous verrez bientôt arriver à vous, humble et soumis à vos volontés, cet insolent qui vous dicte ses ordres.

— Abbé! cher abbé! vous me sauvez la vie!

— Attendez, ce n'est pas tout. Ce mystérieux inconnu qui s'intéresse tant au capitaine Horace, doit s'intéresser aussi à son mariage avec votre nièce. Évidemment, cette intrigue aboutit là; car, tenez, je gagerais cent contre un que l'une des deux choses que cet impertinent se réservait de vous demander, c'était votre consentement à ce mariage.

— Quelle profondeur de scélératesse! s'écria le chanoine. Quelle machination diabolique! Il n'y a plus à en

douter, Tabbé : tel était le plan de ce malheureux-là. Oh! si je pouvais le dominer à mon tour!

— Le moyen est fort simple, et d'ailleurs, en tout étal de choses, d'après les ramifications de cette ténébreuse intrigue dont votre nièce est le but, il y aurait de graves dangers à la laisser à Paris, et quelque parti que vous preniez à son égard...

— Elle entrera au couvent! s'écria le chanoine; cela m'arrange sous tous les rapports; elle m'a déjà causé assez de tracas, assez de soucis; je n'aime point du tout à jouer le rôle de tuteur de comédie.

— Votre nièce entrera donc au couvent; mais la laisser à Paris, c'est la laisser exposée aux machinations des amis du capitaine Horace, et vous savez quelle est leur audace. Peut-être serait-elle enlevée une seconde fois. Jugez quels nouveaux ennuis pour vous!

— Mais où l'envoyer, celte damnée fille?

— Qu'elle parte pour Lyon, aujourd'hui même; nous avons dans cette ville une excellente maison : une fois qu'on y est entré, impossible d'en sortir ou de communiquer avec le dehors. Voici donc ce que nous allons faire : dabord nous rendre à l'instant au palais de justice; là je trouverai un personnage inlluenl qui me recommandera au procureur du roi, entre les mains de qui vous déposerez votre plainte; ensuite nous courons au couvent; il y a toujours sous les remises, pour les cas imprévus, une voilure de voyage toute prête; une de nos chères sœurs et un homme sur et résolu accompagneront votre nièce; vous lui signifiez vos ordres : dans deux heures elle est sur la route de Lyon, et, avant la fin de la journée, le capitaine Horace est coffré, car, croyant votre plainte retirée, il a dû sortir de la retraite où nous n'avions pu d'abord le découvrir: une fois ce mécréant arrêté et votre nièce hors

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(le Paris, vous verrez accourir chez vous le seigneur Ap- «lélit, ei avec un peu d'adresse, je vous aiderai, s'il le faut, vous le tiendrez à merci et userez de lui comme vous le voudrez.

— Clier abbé! vous êtes mon sauveur! s'écria le chanoine en se levant, le visage rayonnant d'espérance; vous êtes un homme supérieur; le père Benoit me l'avait bien dit à Cadix. Parlons! partons! je m'abandonne aveuglément à vos conseils; tout me dit qu'ils sont excellents et qu'ils mettront à jamais en ma puissance celui-là qui est à la fois pour moi un ange et un démon.

— Partons donc, mon' cher dom Diego, dit labbé en prenant son chapeau à la luUe et en entraînant le chanoine.

Au moment où l'abbé ouvrait la porte du salon, il se trouva face à face avec le docteur Gasterini, qui entrait familièrement chez le saint homme sans être annoncé.

L'abbé allait adresser la parole au docteur lorsqu'à un grand cri poussé par le chanoine, il se retourna brusquement et vit dom Diego pâle, immobile, le regard fixe, les mains jointes; ses traits exprimaient à la fois la stupeur, le doute, l'angoisse et l'espérance. Enfin s'adressant à l'abbé, qui ne comprenait rien à cette émotion subite, le chanoine, désignant le docteur du geste, balbutia d'une voix assurée :

■ — C'est... c'est... lui... le... le...

Mais dom Diego ne put en dire davantage, et, brisé par l'émotion, il s'assit pesamment dans un fauteuil, pâlit, ferma les yeux et tomba en faiblesse.

— Diable! le chanoine ici? se dit le docteur Gasterini. Maudite rencontre!

L'abbé Ledoux, à l'aspect de dom Diego tombant en faiblesse, tableau peu touchant, s'écria en s'adressant au docteur ;

— ^îais en vérité, je crois que le chanoine se trouve mal! Qu'a-l-il donc? Vous arrivez à propos, mon cher docteur : tenez, voici des sels; je vais les lui faire resl)irer.

A peine le flacon eut-il été placé sous les larges narines du chanoine qu"il éternua violemment avec une sorte de mugissement caverneux; puis, sortant de son anéantissement passager el revenant <out à fait à lui, mais n'ayant pas encore la force de se lever, il tourna vers le docteur ses regards languissants, tout noyés de larmes, et lui dit avec un accent qui voulait être courroucé, mais qui n'était que tendre :

— Ali! cruel!

— Cruel! reprit l'abbé stupéfait, et pourquoi appelezvous le docteur cruel, dom Diego?

— Oui, reprit le médecin redevenu parfaitement calme et souriant, quelle cruauté avez-vous à me reprocher, monsieur?

— Tu me le demandes, ingrat! murmura le chanoine, lu me le demandes!

— Comment! vous tutoyez le docteur? dit l'abbé, vous le traitez dingral?

— Le docteur? dit le chanoine, quel docteur?

— Mais m.on ami, auquel vous parlez, dit l'abbé, mon ami que voilà, le docteur Gaslerini.

— Lui! s'écria le chanoine en se levant soudain; je vous dis que c'est mon tentateur, mon séducteur!

— Au diable! il le voit partout! dit impatiemment l'abbé. Je vous répète que monsieur est le docteur Gasterini, mon ami.

— Et moi, je vous répète, l'abbé, s'écria dom Diego, que monsieur est le grand homme de cuisine dont je vous ai parlé!

LA GOCRMANDISE. 97

Docteur! dit vivement l'abbé, au nom du ciel ! expliquez ce quiproquo.

— Il n'y a pas de quiproquo du tout, mon cher abbé.

— Comment?

— Le seigneur chanoine dit vrai, répondit le docteur Gasterini; avanl-iiicr, j'ai eu le plaisir de faire la cuisine chez lui, car pour avoir l'honneur de se dire gourmand, il faut savoir pratiquer soi-même la science culinaire.

L'abbé, frappé de stupeur, regardait le docteur Gasterini, ne pouvant croire à ce qu'il entendait; enfin il s'écria :

— Comment! docteur, vous avez fait la cuisine chez le seigneur dom Diego! vous! vous!

— Oui, moi, mon cher abbé.

— Un docteur! reprit à son tour le chanoine ébahi, un médecin !

— Oui, monsieur le chanoine, répondit M. Gasterini, je suis médecin, ce qui ne m'empêche pas, dis-je, de faire passablement la cuisine.

— Passablement! s'écria le chanoine, dites donc divinement! Mais que signifie...

— Je comprends tout! reprit l'abbé Ledoux, après être resté un moment silencieux et pensif, la trame était habilement ourdie.

— Que comprenez-vous, l'abbé? de quelle trame parlez-vous? reprit le chanoine, qui, son premier étonne-

nient passé, commençait aussi à trouver fort étrange qu'un médecin fut un cuisinier si extraordinaire; degràce, e.xpliquez-vous, l'abbé.

— Savez-vous, dom Diego, reprit Tabbé avec un sourire amer et courroucé, savez-vous qui est M. le docteur Gasterini?

— Mais... répondit le chanoine en balbutiant, et en s*essuyant le front, car il faisait des efforts surhumains pour pénétrer ce mystère, tout ceci se complique... Si étrangement... que...

— M. le docteur Gasterini, s'écria l'abbé, est Toncle du capitaine Horace!

— Il serait vrai ! dit le chanoine stupéfait, l'oncle du capitaine Horace !

— Compr.^nez-vous maintenant, dom Diego, le tour diabolique que le docteur vous a joué? Comprenez-vous qu'il a mis en action votre déplorable gourmandise, alin d"avoir prise sur vous et de vous amener d'abord à renoncer à vos poursuites contre son neveu le capitaine Horace, et ensuite à vous amener aussi à consentir sans doute au mariage du capitaine avec votre nièce? Comprenez enfin jusqu'à quel point vous avez été trahi, dupé? voyez-vous la profondeur de l'abîme où vous avez failli tomber?

— Jésus, mon Dieu ! ce grand homme de cuisine est docteur! Il est l'oncle du capitaine Horace! murmurait le chanoine étourdi de cette révélation. Ce n'est pas un véritable cuisinier! Oh ! illusion des illusions !

Le docteur restait muet et imperturbable.

— Hein ! avez-vous été assez dupé ! reprit l'abbé; avez-vous joué un rôle assez ridicule, assez honteux! et croyez-vous maintenant que l'illustre docteur Gasterini, l'un de? princes de la science, quia cinquante mille livres

lA G0L'R3I\?iDlSE. 99

(le renie, ira se mettre cuisinier à vos gages ! Avais-je lorl de vous dire que l'on se moquait cruellement de vous?

Chacune des paroles de l'abbé exaspérait la colère, la douleur, le desespoir du malheureux clianoine. Celle dernière observation : Croyez-vous que le célèbre docteur Gaslerini ira se mettre à vos gages? portail un coup mortel aux dernières illusions que dom Diego aurait pu conserver. Aussi, s'adressant au docteur, il lui dit avec une rage à peine contenue :

— Ah! mon>ieur, monsieur, vous vous souviendrez du mal que vous m'avez fait! Jen mourrai peut-être, mais je me vengerai, sinon sur vous, du moins sur voire scélérat de neveu et sur mon indigne nièce, qui doit être aussi de cet abominable complot!

— Bien, courage, dom Diego! cette vengeance si légitime ne se fera pas attendre, reprit l'abbé Ledoux.

El s'adressant au médecin avec ironie :

— Ah! docteur, docteur, vous êtes sans doute un homme très-fin, très-habile, vous le savez, les meilleurs joueurs perdent souvent les plus belles parties; vous perdrez celle-ci.

— Peut-être, dit le docteur en souriant, qui sait?

— Venez, mon cher abbé, venez, s'écria le chanoine pâle et exaspéré, venez chez le procureur du roi, et ensuite nous hâterons le départ de ma nièce.

Et se retournant vers le docteur :

— Employer des armes si perfides, si déloyales ! abuser avec cet odieux machiavélisme d'un homme confiant et inoffensif! Moi qui ai mangé les yeux fermés! moi qui me délectais au bord de l'abîme! Ah! monsieur, c'est abominaUle, mais je me vengerai !

— Et cela à Tinstanl, dit l'abbé. Allons, suivez-moi,

(lom Diego. Mille pardons, cher docteur, devous quiKer .si brusquement; mais, vous concevez, les moments sont précieux.

Le chanoine, bouillant de fureur, se disposait à suivre l'abbé, lorsque le docteur Gasterini dit d'une voix calme :

— Monsieur le chanoine, un mot, s'il vous plaît.

— Si vous l'écoulez, vous èles perdu, dom Diego! s'écria Tabbé en entraînant le chanoine; le malin esprit n'est pas plus insidieux que cet infernal docteur. Jugezen d'après le tour qu'il vous a joué. Venez, venez!

— Monsieur le chanoine, dit le docteur en saisissant dom Diego par la manche droite, tandis que Tabbé, qui tenait le digne homme par la manche gauche, s'efforçait de se faire suivre par lui, monsieur le chanoine, reprit le docteur, un seul mot, de grâce!

— Non, non! dit l'abbé, fuyons, dom Diego, fuyons ce serpent tenlaleur!

Et l'abbé continuait d'attirer le chanoine par sa manche gauche.

— Un seul mot, reprit le médecin, et vous verrez combien ce cher abbé vous abuse à mon endroit.

El le docteur ne lâchait point la manche droite du chanoine.

— L'abbé Ledoux m'abuse à votre endroit? c'est par trop fort! s'écria dom Diego. Comment, monsieur, vous osez...

— .le vais vous prouver ce que j'avance, monsieur le chanoine, dit vivement le docteur en sentant dom Diego faire un imperceptible mouvement pour se rapprocher de lui.

L'abbé, redoutant la faiblessse du chanoine, l'attira violemment à lui en s'ccriant :

— Rappelez-vous, malheureux', que noire mère Eve s'estperduepour avoir prèle l'oreille à la première parole de Salan! Je vous adjure, je vous ordonne de me suivre à l'instant. Si vous mollissez, malheureux, prenez garde! Une seconde de plus, et c'est fait de vous. Partons, parlons!

— Oui, oui! vous êtes mon sauveur, arracliez-moi d'ici, balbutia le chanoine en se dégageant de Télreinle du docteur; malgré moi, je subissais déjà je ne sais quelle influence diabolique à l'aspect de ce démon : je me rappelais ces œufs de pintade au coulis d'écrevisses, celle Iruile au beurre de Montpellier glacé, celle céleste rôtie à la Sardanapale f el déjà, une funeste espérance... Fuyons, l'abbé; il esl temps, fuyons!

— Monsieur le chanoine, dit le médecin avec anxiété, en s'altachant de lonles ses forces au bras de dom Diego, écoulez-moi, de grâce.

— Vade rétro, Satanas! s'écria dom Diego avec horreur en s'échappanl des mains du docteur; et, entraîné par l'abbé Ledoux, il touchait au seuil de la porte lorsque le médecin s'écria :

— Je vous ferai la (cuisine tant que vous le voudrez et tant que je vivrai, dom Diego! Accordez-moi cinq minutes, et je prouve ce que j'avance. Cinq minutes... Que risquez-vous?

A ces mots magiques : « Je vous ferai la cuisine tant que vous voudrez! » le chanoine parut cloué au seuil de la porte et n'en bougea plus, malgré les efforts de Tabbé, trop faible pour lutter contre la force d'inertie du gros homme.

— Mais vous êtes donc stupide! s'écria l'abbé hors de lui, vous êtes donc fou à lier!

— Accordez-moi cinq minutes, dom Diego, reprit le

j02 LES SEPT PÉCHÉS CAElTArX.

docteur, et si je ne vous convaincs pas de la réalité de mes promesses, donnez alors un libre cours à votre vengeance. Encore une fois, que risquez-vons? Je ne vous demande que cinq pauvres minutes.

— En effet, dit le chanoine en se tournant vers l'abbé, que risquerai-je?

— Allez! vous ne risquez plus rienî s'écria l'abbé, poussé à bout par la faiblesse du chanoine; de ce moment vous êtes perdu, bafoué. Allez, allez, jetez-vous bien vite dans la gueule du monstre, double et épaisse brûle que vous êtes!

Ces mots, maladroitement échappés au courroux de l'abbé, blessèrent au vif l'amour-propre de dom Diego; il reprit d'un air piqué :

— Je ne serai pas du moins assez brute, monsieur l'abbé, pour hésiter entre la perte de cinq minutes et la ruine de mes espérances, si faibles qu'elles soient.

— A votre aise, dom Diego, reprit l'abbé en se rongeant les ongles de colère; vous êtes une bonne et grasse dupe à exploiter. Tenez, j'ai honte d'avoir eu pitié de vous.

— Pas si dupe, monsieur l'abbé, pas si dupe! dit le chanoine d'un ton capable; vous allez bien vous en apercevoir, et monsieur le docteur aussi, car il va sans doute s'ex])liqucr.

— Ohl à l'instant, s'empressa de répondre le docteur, à l'instant, monsieur le chanoine, et très-clairement, très-catégoriquement.

— Voyons! dit dom Diego en gonflant ses joues d'un air important. Vous sentez, monsieur, que j'ai maintenant de puissantes raisons pour ne point me payer de chimères, car, ainsi que l'a dit monsieur l'abbé, je serais une grasse et bonne dupe, si après tant d'avertissements je me laissais abuser par vous.

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— Oh! certes, dit Tabbé dans son profond dépil, vous ôles un fier homme, chanoine, et bien capable de luller conire ce fils de Beizébulh.

— Ceci s'adresse à moi, cher abbé, dil le docteur en redoublant de courtoisie sardonique. Élcs-vous ingrat! je venais vous rappeler que vous m'aviez promis de venir dîner aujourd'hui chez moi... Permettez, ujoiisieur le chanoine: cela n'est pas du tout étranger à notre sujet. Vous allez le voir.

— Oui, monsieur le docteur, dit l'abbé, je vous avais faitcetle promesse; mais...

— Vous la tiendrez, je n'en doute pas, et je vous rappellerai même que cette invitation est venue de ma part à la suite d'une petite discussion relative aux sept péchés capitaux. Encore une fois, monsieur le chanoine, je suis dans la question, vous allez le reconna-lretout à l'heure.

— 11 est vrai, monsieur le docteur, reprit l'abbé avec un sourire contraint, je flétrissais, comme ils méritent de l'être, les sept péchés capitaux, causes de damnation éternelle pour les malheureux qui s'adonnent à ces abominables vices, et dans votre rage de paradoxes, vous avez osé soutenir que...

— Que les sept péchés capitaux ont du bon, à un certain point de vue, dans une certaine mesure, et que la gourmandise, en son particulier, peut être une admirable passion.

— Le gourmandise! s'écria le chanoine ébahi, la gourmandise; admirable!

— Admirable, monsieur le chanoine, reprit le docteur; et cela, aux yeux des hommes les plus sages, les plus sincèrement religieux.

— La gourmandise, répéta le chanoine, qui avait écouté le médecin avec une stupeur croissante, la gourmandise!

lOi LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— C'est mieux encore, monsieur le chanoine, dit solennellement le docteur, cqt pour ceux qui sont à même de la pratiquer, elle devient un impérieux devoir a humanité.

— Un devoir d'humanité! répéta dom Diego.

— Et surtout une question de haute civilisation et de grande politique, monsieur le chanoine, ajouta le docteur dun air si sérieux, si sincèrement convaincu, qu'il imposa au chanoine, lequel s'écria :

— Tenez, monsieur le docteur, si vous pouviez seulement me démontrer que...

— Mab vous ne voyez donc pas que M. le docteur se moque de vous?dit l'ahbé en haussant les épaules. Ah! je vous le disais bien, malheureux dom Diego, vous êtes perdu, à jamais perdu, dès que vous consentez seulement à écouter de pareilles sottises.

— Monsieur le chanoine, se hâta d'ajouter le docteur, résumons-nous, non par des raisonnements, qui, je l'avoue, peuvent de ma part vous paraître spécieux, mais par des faits, par des actes, par des preuves, par des chiffres. Vous êtes à la fois gourmand et superstitieux; vous n'avez pas la force de résister à l'appétence des bonnes choses; puis, votre gourmandise satisfaite, vous avez peur d'avoir commis une grande faute, ce qui gâte parfois pour vous le plaisir de la bonne chère et nuit surtout au calme et à la régularité dans vos digestions. Est-ce vrai?

— C'est vrai, répondit humblement le chanoine dominé, fasciné par la parole du docteur, c'est trop vrai!

— Eh bien! monsieur le chanoine, je veux, je vous le répète, non par des raisonnements, si logiques qu'ils soient, mais par des faits visibles, palpables, par des chiffres, vous convaincre: i" qu'en étant gourmand, vous

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accomplissez une mission liaiilemenlphilanthropi»|ue, civilisatrice cl politique; 2° que je puis et poiirriii vous faire manger et boire, quand vous le voudrez, d'une manière encore plus exquise que Tautre jour.

— El moi je vous dis, s'écria l'abbé, stupéfait de l'assurance du docteur, je vous dis que si vous prouvez par des faits, par des chiffres, comme vous le prétendez, qu'être gourmand, c'est accomplir une mission d'humanité, ou de haute civilisation et de grande politique, je vous jure delre l'adepte de celle philosophie, si absurde, si insensée qu'elle paraisse.

— Et si vous me prouvez, monsieur le docteui', que vous pouvez me rouvrir, et pour toujours, les portes de ce paradis culinaire que vous m'avez entrouvertes avantfiier, s'écria le chanoine palpitant d"une espérance involontaire, si vous me prouvez que j'accomplis un devoir social en me livrant à la gourmandise, vous pourrez disposer de moi; je serai votre séide, votre esclave, voire chose!

— C'est convenu, monsieur le chanoine; c'est convenu, l'abbé; vous allez être satisfaits. Partons.

— Partir! dit le chanoine, et où cela, monsieur le docteur?

— Chez moi, seigneur dom Diego.

— Chez vous? dit l'abbé d'un air méfiant, chez vous?

— Ma voilure est en bas, reprit le médecin; dans un quart d'heure nous serons arrivés.

— Mais , monsieur le docteur, reprit le chanoine, pourquoi aller chez vous' qu'y ferons-nous?

— Chez moi seulement, monsieur le chanoine, vous pourrez trouver les preuves palpables, visibles, de ce que j'avance, car je venais rappeler au cher abbé que c'était aujourd'hui le 20 novembre, le jour de la séance à la-

quelle je l'avais invité. Mais l'heure avance; partons, messieurs, partons.

— Je ne saiB si je rêve ou si je veille, dit dom Diego, mais je me jette dans le gouffre les yeux fermés.

— 11 faut, cher docteur, ajouta l'abbé, que vous soyez le diable en personne, car mon esprit, ma raison, se révoltent contre vos paradoxes; je ne crois pas un mot de vos promesses, et il m'est impossible de résister à la curiosité de vous accompagner.

Le chanoine et Tabbé suivirent le docteur, montèrent avec lui dans sa voiture, et arrivèrent bientôt tous trois à la maison qu'il occupait.

Le docteur Gasterini habitait une charmante maison dans le faubourg du Roule; il y arriva bientôt en compagnie du chanoine et de Tabbé Ledoux.

— En attendant l'heure du dîner, dit le docleur à ses hôtes, voulez-vous que nous fassions un tour de jardin : cela me fournira l'occasion de vous présenter les huit enfants de ma pauvre sœur, mes neveux et mes nièces que j'ai élevés, et bien placés dans le monde, le tout par pure gourmandise. Vous voyez, monsieur le chanoine, que nous sommes dans notre sujet.

— Commenl! monsieur le docteur, reprit le chanoine, vous avez élevé cette nombreuse famille par gourmandise?

— Vous ne voyez pas que le docteur continue à se rao-

LA GOURMAÎVDISE. 107

quel" de nous! dit l'abbé en haussant les épaules; c'eslpar trop fort aussi !

— Je vous donne ma parole d'honneur d'honnêtt; homme, reprit le docteur Gasterini, et je vais vous prouver d'ailleurs dans un instant, par des faits, que si je n'avais pas été le plus gourmand des hommes, je n'aurais pas su créer à chacun de mes neveux ou nièces l'excellente position qu'ils exploitent en braves gens laborieux, honnêtes, intelligents, et qui concourent, chacun dans sa sphère, à la prospérité du pays.

— Ainsi, voilà des gens qui concourent à la pros'périlô du pays! dit le chanoine en regardant l'abbé Ledoux avec ébahissement, et cela... grâce à la gourmandise de monsieur le docteur?

— Non, s'écria l'abbé; ce qui me confond, c'est d'entendre soutenir de pareils paradoxes... jusqu'au dernier moment... et...

Mais, s'interrompant soudain, il ajouta en regardant avec surprise à quelques pas devant lui :

— Qu'est-ce donc que ce bâtiment, docteur?... on dirait des boutiques.

— C'est mon orangerie, répondit le docteur, et aujourd'hui, ainsi que tous les ans à pareille époque (jour anniversaire de ma naissance), on installe ici des boutiques.

— Comment! dit l'abbé, des boutiques, et pourquoi faire ?

— Mais, parbleu! pour y vendre, mon cher abbé.

— Y vendre, quoi et à qui?

— Quant à ce qu'on vend, vous allez le voir; quant aux acheteurs, ils se composent de tous mes clients, qui viennent ce soir passer ici la soirée.

— En vérité, docteur, je ne vous comprends pas.

— Vous savez, mon cher abbé, que depuis longtemps on organise souvent des boutiques tenues par les plus jolies femmes de Paris.

— Ah! très-bien, reprit l'abbé, et le produit de la vente est pour les pauvres.

— C'est cela même; le produit de la vente de ce soir est destiné aux pauvres de mon arrondissement.

— Et par qui ces boutiques sont-elles tenues? demanda le chanoine.

— Par les huit enfants de ma sœur, seigneur dom Diego; ils vendent là, dans le but charitable que je vous ai dit, les produits de leur industrie. Mais venez, messieurs, entrons; j'aurai l'honneur de vous présenter successivement mes neveux et mes nièces.

El le docteur Gasterini introduisit ses hôtes dans une vaste orangerie. L'on y voyait en effet huit boutiques. Les caisses vertes d'un grand nombre d'orangers gigantesques formaient l'entourage et les séparations de ces boutiques, de sorte que chacune d'elles avait pour plafond un dôme de feuillage.

— Ah! monsieur le docteur! s'écria le chanoine en s'arrêlant devant la première boutique avec admiration, c'est magnifique!... de ma vie je n'ai rien vu de pareil!... C'est magique!

— Le fait est, reprit l'abbé, que c'est un coup d'œil... unique!...

Voici ce qui causait la juste admiration des hôtes du docteur Gasterini.

Les caisses d'oranger, formant l'enceinte de cette première boutique, étaient ornées de feuillages et defleurs; sur des gradins de bois rustique, couverts de mousse, on voyait disposés, avec un goût parfait, une collection de fruits, de légumes et de primeurs d'une beauté rare; des ananas

(l'un jaune d'or ù couronne verte surmontaient d'immenses corbeilles de raisins de toules nuances, depuis le frankenlal, d'un noir pourpré, jusqu'au lommery, transparent cl vermeil. Des pyramides de poires et de pommes des espèces les plus recherchées, d'une grosseur monstrueuse et diaprées des plus riantes couleurs, avaient pour faîtes des régimes de bananes, aussi dorées que si le soleil des tropiques les eiil mûries. Plus loin, des figuiers nains en pots et couverts de figues violettes dominaient une rare collection de melons d'automne, de courges du Brésil et d'énormes patates violettes et blanches. Plus loin, de petites corbeilles de jonc étaient remplies de fraises de serre chaude, rouges et parfumées, contrastant avec des champignons rosés et des truffes énormes d'un noir d'ébène, obtenues sur couche par la nouvelle culture. Puis enfin venaient les rares primeurs de cette époque de l'année : asperges vertes et laitues panachées.

Au milieu de ces merveilles du règne végétal, qu'elle achevait de grouper d'une manière pittoresque et charmante, on voyaitune belle jeune femme élégamment vêtue à la mode des paysannes des environs de Paris.

— Je vous présente une de mes nièces, dit le docteur à ses hôtes, Juliette Dumont, cultivatrice de primeurs, de fruits de pleine terre et de serre chaude, à Monlreuilsous-Bois.

Et, s'adressant à la jeune femme, le docteur ajouta :

— Mon enfant, dis donc à ces messieurs combien toi et ton mari vous employez de jardiniers à vos cultures.

— Mais, mon bon oncle, nous employons toujours au moins une vingtaine d'hommes.

— Et leur salaire, mon enfant?

— D'après vos conseils, mon oncle, nous leur donnons, en outre des cinquante sous de fixe, une part dans

1 10 LES SEPT PÉCHÉS C^PITAtX.

nos bénéfices, afin de les intéresser comme nous à ce que nos cultures soient aussi soignées que possible. Nous nous trouvons le mieux du monde de cet arrangement, car nos jardiniers, ayant avantage comme nous à !a prospérité de notre établissement, travaillent avec grand zèle. Aussi, cette année, leur part dans les bénéfices de la maison a porté leur journée à près de cinq francs.

— Et le mouvement général de vos affaires, de combien est-il à peu près par an, mon enfant?

— Mon bon oncle, grâce à nos pépinières des plus belles espèces d"arbres â fruits, nous faisons, par an, pour quatre-vingt à cent mille francs d'affaires.

— Autant que cela? dit l'abbé.

— Oui, monsieur, répondit la jeune femme, et il y a bien des maisons aux environs de Paris et en province, qui sont encore plus fortes que la nôtre.

Le cbanoine, absorbé par la contemplation de ces fruits si dorés, si parfumés, de ces cbampignons, de ces truffes, de ces rares primeurs, ne prêtait qu'une attention distraite à la partie économique de l'entretien, et il ne céda qu'à regret à l'invitation du docteur, qui lui dit :

— Passons à un autre spécimen de l'industrie de ma famille, monsieur le chanoine, car chacun aujourd'hui pare de son mieux sa marchandise; aussi, dites-moi si ce gaillard-là n'est pas un véritable artiste?

En disant ces mois, le docteur Gasterini désignait^à ses hôtes la seconde boutique.

Que l'on se figure, au milieu d'une* logette tapissée d'algues, de joncs et de varechs, trois grandes tables de marbre blanc superposées les unes aux autres à un pied d'intervalle et diminuant progressivement de grandeur, ainsi que les vasques d'une fontaine. Sur ces dalles, recouver*les d'herbes marines, on voyait un échantillon des

LA GOIRMANDISE. \ I 1

coquillages, des crustacés et des poissons de mer les plus délicats.

Sur la première tablette, c'était une sorte de haute rocaille, composée de clovisses, de bigorneaux , d'huitres de Marennes, d'Osteude et de Cancale, engraissées à grands frais dans les parcs. A la base de ce rocher, des langoustes, des homards, des crevettes, des crabes presque tous vivants sous leur humide carapace, se mouvaient lentement.

Sur la seconde tablette, frangée de longues algues d'un vert glauque, se trouvaient les poissons d'une dimension moyenne et d'un goût exquis : sardines argentées, royans d'un bleu doulre-mer mêlé de nacre, grondis d'un rose vif, barbues au dos de neige et au ventre rose, etc.

Enfin, sur la dernière et la plus large des vasques de marbre, gisaient çà et là de véritables monstres marins, des turbots énormes, des saumons gigantesques, des esturgeons formidables, des thons prodigieux.

Un jeune homme au teint hàlé, à la figure ouverte et avenante, qui rappelait les traits du capitaine Horace, souriait complaisammentà cette magnifique exhibition de marée.

— Messieurs, je vous présente mon neveu Thomas, patron de pèche à Étrelat, dit le docteur Gasterini à ses hôtes, et vous voyez que ses filets ne ramènent pas que du sable!...

— Je n'ai vu de ma vie plus admirable, plus appétissante marée! s'écria dom Diego avec enthousiasme; ce serait à la manger crue!

— Mon garçon, dit le docteur Gasterini à son neveu, ces messieurs désireraient savoir combien de matelots, vous autres patrons pêcheurs, vous employez par chaque bateau.

112 LES SEPT PÉCHÉS CAPITAtX.

— Chaque bateau emploie huit ou dix hommes et un mousse, répondit le patron Thomas; vous voyez, cher oncle, que ça fait un fier personnel, quand on songe au nombre de bateaux pêcheurs de toutes les côtes de France, depuis Bayonne jusqu'à Dunkerque, et depuis Perpignan jusqu'à Cannes?

— Et quel salaire ont tes hpmmes, mon garçon? dit le docteur.

— Nous autres, mon bon oncle, nous achetons fileis et bateaux à frais communs, nous partageons le produit de la pèche, et quand l'un de nous est emporté par un coup de mer, sa veuve ou ses enfants succèdent à la part du père; en un mot, nous vivons en association, tous pour chacun, chacun pour tous; et je vous jure que lorsqu'il s'agit de jeter nos seines ou de les retirer, de crocher dans une voile ou de haler sur une manœuvre, il n'y a pas de fainéant, tous y vont de tout cœur.

— Bien, mon brave garçon, dit le docteur. Ce que c'est pourtant, monsieur le chanoine, ajouta- t-il en se tournant vers dom Diego, ce que c'est pourtant que de déguster en vrai gourmand des escalopes de saumon aux truffes ou des filets de sole à la vénitienne! On favorise une des plus nobles industries du pays, et Ton pousse à l'amélioration de notre marine nationale. Que cette pensée, seigneur chanoine, vous rende l'esturgeon léger... lorsque vous le mangerez bien braisé dans son jus, largement piqué de jambon de Bayonne, avec une sauce d'huîtres au vin de aiadère!

A ces paroles, dom Diego ouvrit machinalement sa large bouche et la referma bientôt en passant sa langue sur ses lèvres avec un soupir de convoitise.

L'abbé Ledoux, trop fin et trop sensé pour ne pas comprendre la pensée du docteur, éprouvait un dépit

LA GOCRMATIDISE. 113

croissant, et ne disait mol. Le médecin feignit de ne pas s'apercevoir de la conlraritMé de son hôte. Prenant dom Diego par le bras, il lui dit, en l'amenant devant la troisième boutique :

— Franchement, monsieur le chanoine, avez-vous jamais vu quelque chose de plus coquet, de plus élégant?

— Jamais! oh! jamais! s'écria dom Diego en joignant les mains d'admiration, et pourtant les Conlîlérias de mon pays passent pour être les premières du monde!

Rien en etïet de plus coquet, de plus élégant que cette troisième boii'ique où Ton voyait dans des coupes ou sur des plateaux de porcelaine tout ce que la friandise la plus raCQnée peut imaginer en confitures, conserves, bonbons, etc. Tantôt le sucre cristallisé entourait de ses étincelants stalactites les plus beaux fruits, tantôt formait des pyramides de toutes formes, et se diaprait des couleurs les plus vives : rose avec les pastilles à la rose, vert avec les pistaches glacées, jaune avec les fondantes au citron; plus loin, ùcs oranges, des limons, des cédrats semblaient couverts d'une neige sucrée. Ailleurs, les transparentes gelées de pomme de Rouen et de groseille de Bar brillaient de l'éclat prismatique du rubis et de la topaze. Plus loin, de larges dalles de nougat de Marseille, blanc comme de la crème fraîche, servaient de socle à des colonnettes de chocolat de Rayonne et de pâte d'abricot de Montpellier. C'étaient, enfin, des boites defruits confits de Touraine, aussi frais que s'ils venaient d'être cueillis, et, par la vivacité de leurs couleurs, ressemblant à ces mosa'iques florentines en pierres fines qui figurent des fruits en relief.

Une nièce du docteur Gasterini, jeune et jolie personne, présidait à cette friande exhibition et accueillit son oncle par le plus aimable sourire.

ii-i LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

— Je vous présente, messieurs, ma nièce Augusline, une des premières confiseuses de Paris, dit le docteur à ses hôles, une véritable artiste qui sculpte et peint avec le sucre, et dont les cîicfs-d'œuvre sont littéralement à croquer; mais cet échantillon de son savoir-faire n'est rien : c'est dans la quinzaine du jour de l'an que son magasin de la rue Vivienne sera véritablement splendide, et je suis sûr qu'elle ménage des surprises aux curieux.

— Certainement, mon bon oncle, reprit en souriant la jolie confiseuse, nous aurons les bonbons les plus nouveaux, les boîtes les plus riches, les corbeilles les plus galantes, les sacs les plus coquets. Rien que pour tous ces accessoires, nous avons un atelier où nous employons trente ouvrières, sans compter, bien entendu, toutes les personnes occupées dans noire laboratoire.

— Qu'avez-voiis donc, mon cher abbé? dit le docteur au saint homme; vous semblez tout soucieux. Est-ce que cela vous contrarie de voir que de la GouR5IA^DlSE dépendent toutes sortes d'industries et de productions qui comptent pour beaucoup dans le n.ouveraent commercial de la France? Ah! parbleu, vous n'êtes pas au bout !

— Bien! bien! répondit l'abbé d'un air contraint, je vous vois venir, vilain homme, mais j'aurai réponse à toul. Allez, allez, je ne dis mot, mais je n'en pense pas moins.

— Je suis à vos ordres pour la discussion, mon cher abbé; mais en attendant, vous le voyez, monsieur le chanoine, ajouta le docteur en se tournant vers dom Diego, vous devez être déjà un peu convaincu que vous pouvez sans regret savourer les fruits les plus rares, les poissons les plus exquis et les sucreries les plus recherchées.

LA GOURMANDISE. i 15

Bien plus, ainsi que je vous le disais lanlôt, comme vous êtes riche, celte consommation de friandises est pour vous un devoir social impérieux; car enfin, il faut bien que vous vous rendiez bon à quelque chose, en consomment largement, splendidement, afln d'activer et de rémunérer la production.

— El je me sens, dans ma spécialité, à la hauteur de cette noble et patriotique mission! s'écria le chanoine avec enthousiasme. Vous me donnez la conscience de mes devoirs, monsieur le docteur.

— Je n'attendais pas moins de la grandeur de votre âme, seigneur dom Diego, reprit le médecin; mais un jour viendra où cette douce mission de consommateur que vous acceptez avec un si superbe désintéressement sera plus largement répartie, et de cela nous causerons une autre fois, seigneur chanoine; mais avant de passer à la boutique suivante, je dois vous demander d'avance votre indulgence pour mon pauvre neveu Léonard, qui préside à Texhibilion que vous allez voir.

— Pourquoi mon indulgence, monsieur le docteur?

— C'est que, voyez- vous, mon neveu Léonard exerce un métier un peu hasardeux; mais là où est le penchant il faut qu'on penche. Ce diable de garçon a été élevé quasi comme un sauvage. Mis en nourrice chez une paysanne qui habitait sur la lisière de la forêt de Sénart, il a été longtemps si chélif, que j'ai dû le laisser habiter la campagne jusqu'à l'âge de douze ans. Le mari de la paysanne était un fieffé braconnier, et mon neveu avait la protubérance de la chasse aussi marquée qu'un limier de vénerie. Jugez de ce que devint sa passion cynégétique, élevé sous la tutelle d'un pareil père nourricier! A l'âge de six ans, Léonard, tout malingre qu'il était, passait la journée dans les bois, tendant des collets aux lapins, aux

lewauts et aux faiscns. Comme un petit homme, à dix ans, il inaugurait son premier affût par la mort d'un superbe brocard *, tué au clair de lune, par une belle nuit d'hiver. Moi, j'ignorais alors tout cela. Aussi, lorsque Léonard eut douze ans^ il me parut suffisamment renforcé; je le repris auprès de moi et le mis en pension. Trois jours après, il escaladait les murs et retournait à la forêt de Sénart. En un mot, seigneur dom Diego, rien n'a pu vaincre la passion diabolique de ce garçon à l'endroit de la chasse, El, ma foi, j'avoue que je me rendis un peu complice de mon neveu, en lui faisant un jour cadeau de l'un de ces fusils de Lefaucheux, cet arquebusier de génie dont les armes sont si commodes, si parfaites, qu'elles feraient de vous, cher abbé, un tireur aussi consommé que mon neveu. Il n'est pas le seul d'ailleurs. Des milliers de familles vivent de même du superflu giboyeux des riches propriétaires qui chassent, non par besoin, mais seulement par divertissement. Ainsi, seigneur chanoine, en savourant un gigot de chevreuil mariné, un salmis de perdreau ou une cuisse de faisan rôti (je ne vous fais pas l'injure de vous croire capable de préférer l'aile), dites-vous bien que vous aidez à vivre à une foule de pauvres ménages.

Ee docteur ayant fait ainsi léioge de la chasse, s'a * Chevreuil.

vança vers la boutique de son neveu, el du gesle nionlra au chanoine el à l'abbé le plus admirable spécimen cynégétique que Ton puisse imaginer.

Les gardes-chasse anglais, grands maîtres dans l'art de grouper le gibier et de composer ainsi des tableaux réels de nature morte, eussent reconnu la supériorité de Léonard.

Que Ton se figure un tronc d'arbre noueux et branchu.^ haut de six à sept pieds, perpendiculairement dressé au milieu de cette boutique; au pied de ce tronc d'arbre étaient groupés, sur un lit de fougère d'un vert éclatant, un jeune sanglier, un magnifique daim, daguel % en pleine venaison, et deux beaux chevreuils. Ces animaux, couchés en rond, la tète sur l'épaule, comme s'ils eussent reposé dans leur fort **, au fond des grands bois, garnissaient ainsi le pied de Tarbre; de flexibles liens de lierre garni deses feuilles suspendaient aux branches inférieures du tronc d'arbre, disposé à peu près en ifs, des lièvres, des lapins de garenne, alternés avec des oies sauvages d'un gris cendré; des halbrands à la tête verte et à la penne frangée de blanc; des faisans à l'orbite écarlate, au cou bleu changeant el à la plume brillante comme du cuivre bruni; des outardes argentées, oiseau de passage assez rare dans nos climats; çà et là des branches de houx aux baies pourprées, des rameaux de bruyères à fleurs roses, s'entremêlaient gracieusement avec le gibier ainsi étage; venaient ensuite des groupes de bécasses, de perdreaux gris, de bartavelles rouges, de pluviers dorés, de poules d'eau d'un noir d'ébène, au bec jaune; aux derniers branchages était suspendu un gibier plus menu el

* Daim de deux ans.

** Demeureoîi lesfauves restent cachés pendant le jour.

plus délicat encore : cailles, grives, bec-figues el râles de genèls (ces rois de la plaine); enfin, tout au faîle de l'arbre, un magnifique coq de bruyère, sans doute égaré des montagnes des Ardennes, semblait ouvrir ses larges ailes d'un brun glacé de bleu et planer sur cette giboyeuse Iiécalombe.

Léonard, svelle et agile garçon, à l'œil un peu fauve, mais à la physionomie franche et résolue, contemplait amoureusement son œuvre, el y donnait, pourainsi dire, une dernière touche, faisant çà et là contraster le rouge d'une bartavelle avec un vert rameau de genévrier, ou le noir d'ébène d'une poule d'eau avec le rose vif d'une branche de bruyère.

— J'ai instruit ces messieurs de ton affreux métier, mauvais garçon, dit en souriant le docteur Gaslerini à son neveu Léonard; 31.1e chanoine el M. l'abbé voudront bien prier pour le salut de ton âme.

— Ohî oh! mon bon oncle, reprit joyeusement Léonard, j'aime mieux qu'ils prient pour le bon tirer des deux premières balles mariées * que, de mon affût, j'enverrai à quelque bonne et grasse bêle de compagnie ** dont je vous offrirai la hure et les filets, mon bon oncle.

— Hélas! hélas! il est incorrigible! dit le docteur Gaslerini, el malheureusement, seigneur chanoine, vous n'avez pas d'idée du fumet de haut goùl dont sont doués une hure congrùmenl farcie el les filets mignons d'un sanglier d'un an, sautés à la Saint-Hubert! Ah! monsieur le chanoine, quelle succulence! On a bien raison de placer ce mets divin sous l'invocation du saint patron de la

* Deux balles liées ensemble; elles rendentle lirplus ctr tain.

** Sanglier d'un an accorapli.

L\ GOURM\!^DISE. \\[)

vénerie. Mais passons, dit le docteur, en précédant doni Diego, ébloui, fasciné par celfc exhibition de gibier si nouvelle pour lui, car ces richesses cynégétiques sont inconnues en Espagne.

— Oh! combien est grande la nature dans ses créations! disait le chanoine; quelle miraculeuse échelle de goût et de succulence, depuis le gros et monstrueux sanglier jusqu'au bec-figue, cet oiselet exquis! Gloire, gloire à toi! éternelle reconnaissance! à toi! ajouta-t-ilen manière doraison jaculatoire.

— Bravol dom Diego! s'écria le docteur, vous voici dans le vrai.

— Le voici dans le matérialisme, dans le paganisme, dans le panthéisme le plus grossier! dit l'intraitable abbé. Vous le damnez, docteur, vous perdez son âme!

— Encore un peu de patience, mon cher abbé, reprit le docteur en faisant un pas vers une autre boutique.

Tout à l'heure, malgré vos dénégations, vous serez convaincu que je dis vrai en préconisant l'excellence de la gourmandise, ou plutôt vous pensez comme moi, mais vous trouvez opportun de nier l'évidence. Maintenant, monsieur le chanoine, vous allez voir ici surtout en quoi cette gourmandise, que nous adorons, vous et moi, est une des causes d'un des plus grands progrès de l'agriculture, la seule et véritable base de la prospérité du pays. Et sur ce. jo vous présenterai mon neveu Mathuriii, herbager aux prés-salés, qui nourrissent les seuls bestiaux dignes du gourmand, et qui lui donnent ces inestimables gigots, ces côtelettes souveraines, ces filets de bœuf merveilleux que l'Angleterre même nous envie. Je vous présenterai aussi la femme de mon neveu Mathurii!, native du Mans, et de cette illustre école d'engraissage qui produit ces poulardes et ceschapons, une des gloires et des richesses de la France.

120 LES SEPT PÉCliÉS CAPITAUX.

La boutique du fermier Malhurin, sans doute moins coquette, moins brillante, moins pittoresque que les autres, avait, en revanche, un caractère de simplicité majestueuse.

Sur de grandes claies d'osier, couvertes de branches de tliym, de sauge, de romarin, d'estragon, et autres herbes fortement aromatiques, s'étalaient, avec un aplomb herculéen, des rosbifs monstrueux, des aloyaux fabuleux, di'S longes de veau merveilleuses, et de ces gigots et de ces côleiettes nompareils qui emplissent les cent bouches de la Kenommée de la saveur incomparable des bestiaux des prés-salés.

Quoique crue, cette admirable chair, entourée de plantes à odeurs pénétrantes, était si fine, si courte, et d'un rose si vif, sa graisse mate était d'une blancheur si fraîche, si délicate, que dom Diego jetait sur ces spécimens de l'industrie bovine et ovine des regards carnivores.

De son côté, la fermière Mathiirine présidait à une exhibition non moins remarquable. On admirait, à demi enfouie dans les touffes de cresson de fontaine, une collection de poulardes, de chapons, de coqs d'Inde vierges et de poulets à la reine, dits tardillons, tous si dodus, si potelés, si ronds, et d'une peau si satinée, que plus d'une jolie femme eût envié leur peau si satinée.

— Oliî qu'elles sont jolies! qu'elles sont ravissantes! balbutia le chanoine; oh! c'est à en perdre la tète!

— Ah! monsieur le chanoine, reprit le docteur, que direz-vous donc, lorsque l'intéressante pâleur de ces poulardes sera dorée aux feux du tourne-broche! lorsque, distendue à se rompre par les truffes qui apparaîtront bleuâtres sous la (Inesse de son épidémie, celle peau satinée deviendra vermeille, et qu'elle épandra les pleurs

LA GOIRMANUISE. 121

(l'un jus empourpré, bientôt moiré par la lente distillalion de celle graisse, presque aussi exquise que la graisse de caille!

— Assez, docteur! s'écria le chanoine exaspéré, assez, de grâce! on, bravant le scandale, je me jette sur l'une de ces adorables poulardes, sans le moindre respect pour leur crudité!

— Calmez-vous, seigneur dom Diego, dit le docteur en souriant; l'heure du dîner approche, et vous pourrez alors rendre hommage à deux des sœurs de ces adorables.

S'adressanl alors à son neveu 3Iathurin, le docteur ajouta :

— Ces messieurs trouvent remarquables les produits de tes herbages et de ta ferme, mon garçon.

— Ces messieurs sont bien honnêtes, mon cher oncle, répondit Malhurin. Dame! aussi, c'est du bétail de choix et d'amateurs! Je ne crains ni Anglais ni Ardennois pour la saveur de mes bœufs, de mes veaux et de mes moutons de prés-salés, qui font mon petit amour- propre et ma fortune. Car, voyez-vous, messieurs, le dernier mot de l'agriculture, c'est de faire de la viande, comme nous disons. Le bétail produit le fumier, le fumier l'engrais, l'engrais la fertilité de la terre, et la fertilité de la terre vous donne bon afîanage et bon pacage pour le bétail. Tout ça se tient et s'enchaîne; et plus le bétail est fin-gras, plus il est bon à gourmand, selon le proverbe de chez nous, mieux il se vend^ meilleur est son fumier et conséquemment meilleure esl la culture. C'est comme les volailles à Mathurine; sans doute, ça coûte bien de la peine, ça emploie bien du monde à la ferme, car vous ne croiriez peut-être pas, messieurs, que pour engraisser un de ces chapons ou une de ces poulardes à la mode

mancelle, il faut lui ouvrir le bec elTempàler quinze ou vingt fois par jour dans sa mue; avec des boulettes de farine, d'orge et de lait, et cela pendant trois mois! JMais aussi, c'est un fameux produit, car un chapon nous rapporte plus que ne rapporte ailleurs un mouton ou un veau cbélif. Mais il faut de grands soins. Aussi, d'après le conseil de ce cher oncle, bon conseil s'il en est, tous les ans, à la Noël, voilà, messieurs, ce que nous faisons à la ferme : le soir, au retour des bestiaux, les deux premiers bœufs qui entienl à Tétable, qu'ils soient les plus beaux ou les moins beaux du troupeau (peu importe, le hasard décide), sont mis de côté; il en est de même des six premiers veaux, des six premiers moutons qui rentrent à rétable; ensuite on ouvre les mues des volailles, et les premiers douze chapons^ les premières douze poulardes, les douze premiers coqs vierges qui sortent des mues sont aussi mis de côté.

— A quoi bon? demanda l'abbé. Que deviennent ces animaux ainsi désignés par le sort?

— On en fait un lot, monsieur, et il est vend» au profit du personnel de la ferme. Ce bénéfice s'ajoute à leurs gages fixes. Vous comprenez, messieurs, qu'ainsi tout mon monde a intérêt à ce que bétail et volailles soient, indistinctement, soignés le mieux possible, puisque le hasard seul désigne le lot d'encouragement, comme nous l'appelons. Qu'arrive-t-il de là, messieurs? C'est que troupeau et volailles deviennent presque autant la chose de mes gens que la mienne, car, plus le lot se compose de beaux produits, plus il se vend plus cher et plus mon monde bénéficie. Eh bien! messieurs, croiriez-vous que, grâce au zèle, aux soins, à l'activité, que donne à mes gens de ferme l'espoir de ce bénéfice, je gagne encore plus que je ne leur abandonne, parce que, encore une

fois, notre inlcrêl à tons est commun; de sorte que, en rendant la condilion de ces braves gens beaucoup meilleure, j'y trouve mon avantage.

— La morale de ceci, seigneur cbanoine, dit le docleur en souriant, est qu'il faut manger le plus possible d'excellents aloyaux, de tendres côtelettes de prés-salés, et se livrer avec le même dévouement à une consommation elTrénéede poulardes, de chaponselde coqs-dindes vierges, afin dacliver rinléressante industrie mancelle.

— Je lâcherai, monsieur le docteur, dit gravement le chanoine, d'être à la hauteur de mes devoirs.

— Et ils sont plus nombreux que vous ne le pensez, seigneur dom Diego, car il dépend aussi de vous que le pauvre monde soit mieux vêtu et mieux chaussé; ce à quoi vous pouvez particulièrement concourir, en mangeant force grenadins de veau à la Samaritaine, force bifteks au beurre d'anchois, force langues de mouton à la d'Uxelles.

— Ah çàî monsieur le docteur, dit le chanoine, vous plaisantez.

— Vous vous en apercevez un peu bien tard, dom Diego, dit l'abbé.

— Je parle très-sérieusement, reprit le docteur, et je vais vous le prouver, seigneur dom Diego. Avec quoi se font les souliers?

— Avec du cuir, monsieur le docteur.

— Et qui produit ce cuir? ï\e sont-ce pas les bœufs, les moutons, les veaux? Il est donc évident que plus l'on consomme de bétail, plus le prix du cuir diminue, et plus l€s bonnes et saines chaussures deviennent accessibles aux pauvres gens qui ne portent que des sabots.

— C'est vrai, dit le chanoine d'un air cogitatif, c'est pourtant vrai !

— .Maintenant, reprit le docteur, et les bons vêtements de laine, et les bons bas de laine, de quoi sont-ils tissés? de la toison des moutons! Or, donc, plus l'on consomme de moutons, plus la laine devient bon marché.

— Ah! monsieur le docteur, s'écria le chanoine, emporté par un élan de vaillante philanthropie, c'est à regretter de ne pouvoir faire dix repas par jour! Oui, oui, c'est à se crever d'indigestion pour le plus grand bonheur de ses semblables!

— Ah! seigneur dom Diego, répondit le docteur d'un ton pénétré, tel est peut-être le glorieux martyre qui vous attend!

— Et je le subirai avec joie, avec orgueil! s'écria le chanoine enthousiasmé: il est doux de mourir pour l'humanité!

L'abbé Ledoux ne pouvait plus en douter, dom Diego lui échappait; aussi manifestait-il son dépit par de dédaigneux haussements d'épaules et par des roulements d'yeux courroucés.

— Oh! mon Dieu! monsieur le docteur, dit soudain le chanoine en dilatant à plusieurs reprises ses larges narines, quelle est donc cette appétissante odeur que je sens là?

— C'est le spécimen de l'Industrie de mon neveu Michel, monsieur le chanoine; elle sort à peine du four; voyez comme c'est doré, comme c'est friand!

Et le docteur Gasterini désigna du geste au chanoine les plus merveilleux échantillons de pâtisserie et de petitsfours que l'on puisse imaginer : pâtés formidables au gibier, au poisson ou à la volaille; bouchées aux queues d'écrevisses, tourtes aux fruits, tartelettes aux confitures et aux crèmes de toutes sortes, brioches fumantes, meringues à la gelée d'ananas, viernoises-pralinées, nougats

moulés en forme de rochers supportant des temples de sucre candi; sultanes élégantes, dont le dôme en sucre filé, pareil à un filigrane d'argent, laisse apercevoir un bassin de massepains à la vanille rempli de crème à la rose, crème fouettée aussi légère que de l'écume. Passons sous silence d'autres merveilleuses friandises qu'il sérail Irop long d enumérer, et que le chanoine dom Diego contemplait avec une muette admiration.

— L'heure de dîner s'approche, et il faut que j'aille bientôt à mes fourneaux donner la dernière touche à certains mets que je fais ébaucher par mes élèves, dit le docteur Gasterini à son hôte. Aussi, pour vous prouver l'importance de cette branche d'industrie si appétissante, je me bornerai à une seule question.

Et s'adressanl à son Fieveu Michel :

— Mon garçon, dis à monsieur combien tu as payé le fonds de pâtisserie que tu exploites rue de la Paix.

— Vous le savez bien, mon cher oncle, répondit Michel, en souriant afîeclueusement au docteur Gasterini, puisque vous m'avez avancé l'argent nécessaire à cette acquisition.

— Ma foi, mon garçon, comme tu m'as intégralement remboursé depuis longtemps , j'ai oublié ce chifîre. Voyons, c'était...

— Deux cent mille francs, mon cher oncle. Et j'ai fait une excellente affaire. Du reste, la maison est bonne; car mon prédécesseur a gagné dans ce commerce vingt mille livres de renie en dix ans.

— Vingt mille livres de rente! s'écria dom Diego avec stupéfaction, vingt mille livres de rente!

— Voilà pourtant, monsieur le chanoine, comment l'on crée des capitaux, en mangeant des pàlés chauds à la financière, ou des babas aux pistaches. Mainienaiii, vou-

iez-vous voir quelque chose de véritablement grandiose? car il s'agit, cette fois, d'une industrie qui touche nonseulement aux intérêts de presque toutes les contrées de la France, mais qui s'étend jusque dans une grande partie de l'Europe et de l'Orient, c'est-à-dire en Allemagne, en Ilatie, en Grèce, en Espagne, en Portugal! une industrie qui met en circulation des capitaux énormes, qui occupe des populations entières, et dont les produits de premiers choix atteignent parfois à des prix fabuleux; une industrie, enfin, qui est surtout à la gourmandise ce que l'àmeest au corps, l'esprit à la matière! Tenez, seigneur dom Diego, regardez et vénérez, car ici les plus jeunes sont déjà bien vieux.

Aussitôt, le chanoine ôta par instinct son chapeau et courba respectueusement la tète.

— Je vous présente mon neveu Théodore, commissionnaire en vins fins français et étrangers, dit le docteur aa chanoine.

Dans celte boutique, rien de brillant ni de chatoyant : de simples étagères de bois chargées de bouteilles poudreuses, et au-dessus de chaque étagère des écriteaux en lettres rouges sur fond noir, où l'on lisait ces mots, d'un laconisme significatif :

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