‹ La goutte d'eau (volume 2)Chapitre 1 sur 3 · MELINE,CANS ET COMPAGNIE · texte numérisé non relu

MELINE,CANS ET COMPAGNIE

L1BBAIBII, IBPBIBiaiB BT TOBBBBIE.

M. |lattl Bdasallt,

ATOUE.

r.A GOUTTE D^KAV. 1'

Si la réunion de la Bretagne à la France fut un acte nécessaire et politiquement avantageux, il faut reconnaître que beaucoup de villes bretonnes eurent à en souffrir. Jusqu'à ce moment, en effet, leur importance avait été proportionnelle à FÉtat peu étendu dont elles faisaient partie :Yitré, Fougères, Binan étaient de grandes places de guerre ; Saint-Halo, Morlaix, Vannes, des ports du premier ordre;

Rennes et Nantes, des capitales : Tadjonction du duché au vaste royaume de Louis XII amoindrit toutes ces importances ; la plupart des cités bretonnes ne parurent plus que des bourgades, comparées aux riches cités de France. Ce fut, pour toutes, l'histoire de cette rivière, regardée comme un fleuve au village où elle prenait sa source, et comme un ruisseau au port où elle se mêlait à FOcéan.

Les ducs d'ailleurs ne se trouvaient plus là, à portée de voir les besoins et d'entendre les plaintes ; le gouvernement s'était éloigné de cent lieues ; il était à Paris ! Et Dieu sait avec quels regards, quel accent ce nom se prononçait alors! Paris !... c'était quelque chose comme Pékin ou Tambouctou! une sorte de Babylone lointaine et mystérieuse, dont la foule racontait des merveilles, mais ou bien peu pouvaient aller.

La réunion ne tarda point d'ailleurs à amener la ruine des privilèges qui enrichissaient nos villes, et à produire le dégoût qui nait

LA GOUTTE d'bAU.

toujours du manque d'excitatioo et de but!

La Bretagne, devenue une petite part de la France, n'avait plus d'existence à elle, partant plus de motife d'action ! c'était une planète sortie de son orbite, et tournant autour d'un nouveau soleil dont elle apercevait à peine la lointaine lueur. Tout se refroidit et tomba en langueur. Les fortifications s'écrou* lèrent, les ports devinrent déserts, l'herbe envahit les rues des cités chaque jour moins populeuses. Enfin, les ravages de la Ugue achevèrent une ruine à laquelle l'insouciance des populations n'opposait aucune résistance. C'est dans cette décadence de la Bretagne qu'il faut chercher la cause des contrastes qui y frappent les yeux à chaque pas. Si vous y rencontrez, au milieu d'un amas de pauvres maisons lézardées, des fontaines sculptées , d'élégants cloîtres , de merveilleuses cathédrales, c'est qu'à la place de ce village mort était autrefois une ville riche et mou-

vante! Demandez à ce mendiant comment

s'appelle la rue où vous passez, et il vous répondra par quelque nom indiquant la grande cité : regardez bien autour de vous, et, sous la touflé de lierre du cabaretier, vous retrouverez Fécusson de Duguesclin ou de Tanneguy-Buchâtel ! La Bretagne entière a Pair d'une reine détrônée qui mendie, avec des restes de diadème dans ses cheveux.

£t qui reconnaîtrait, pai: exemple, la cour du comte Éven dans cette pauvre et terreuse bourgade, dont le nom exprime encore pour> tant l'origine ' ? Est-ce pour le Lesneven d'aujourd'hui que s'est élevée cette magnifique chapelle du Folgoat, qui semble l'annoncer de loin au voyageur comme une capitale?

Hélas ! rien n'y rappelle maintenant ni la riche cité où Alain Fergent établissait une cour de justice pour tout le Léonnais et publiait ses U8 et coutumes de la mer y ni la ville fcHte que Jean IV venait d'assiéger en personne

1 Le nom de Lemenm signifie cour d'Even.

LA GOUTTE tt'SAU.

avec une année ! Tombé au deruier rang, Lesneven n'a plus ni murailles, ni commerce, ni juges. La mousse ronge les seuils, les vignes pendent des murs à demi détachées, les pigeons nichent dans les greniers ouverts.

Foint de stores aux fenêtres, point d'étalage de msgrchands ! A peine, de loin en loin, quelques maigres enseignes surmontant un châssis à petites vitres au travers desquelles vous apercevez des rayons dégarnis! Jamais le bruit d'une chaise de poste ou d'une voiture publique traversant les rues cahoteuses ; mais seulement quelques piétons poudreux dont les semelles de hêtre résonnent sur les pavés aigus. Là tout est immobile dans sa médiocrité ! on n'y connaît aucune des chances subites qui font de la vie des grandes villes une sorte de jeu de dés. Chaque existence s'accomplit en ligne droite ; du berceau à la tombe, chaque génération remplace l'autre dans la même condition. Nul romanesque hasard, nul changement inattendu, rien qui

8 th GOUTTB D'BAIftb

puisse servir à la tragédie ni à l'épop^ !...

£t cependant, là aussi sont des hommes qui aiment ou haïssent ! chacun de ces êtres obscurs a senti se lever et se coucher un soleil dans son âme ; le plus ignoré d'entre eux a peut-être enduré quelque longue passion à laquelle n'a manqué ni le fiel ni la couronne d'épines ; car le drame qui se joue au dedans de chacun de nous se proportionne à la grandeur du théâtre, qui est le cœur, et non au lieu, au rang, à la célébrité, qui n'en sont que les vaines décorations.

Le récit qui va suivre en sera la preuve. On n'y trouvera ni personnages illustres, ni prodigieux événements ; ceci est l'histoire de quelques-unes de ces destinées vulgaires dont on nie les douleurs , parce qu'elles tiennent trop peu de place et font trop peu de bruit.

Tout le monde connaît les tempêtes de l'Océan ; mais tous ne savent pas que la goutte d'eau est un monde qui a aussi ses combats et ses naufrages.

Neuf heures venaient de sonner, et Clairon, qui avait déposé prés de la fenêtre sa canne de sarment , commença sa toilette de bureau, n quitta d'abord sa houppelande de castorine jaune pour une'courte veste lustrée par le temps, remplaça son chapeau à haute forme par un bonnet de soie, ses souliers par des chaussons de lisière , puis s'assit à la table qui lui servait de bureau.

Tout y était rangé avec un ordre qui prou-

10 lA GOUTTE ri'EAU.

vait suffisamment que la vie entière du vieux commis se passait là. Les grattoirs, les canifs, les règles, les plumes, les crayons, étaient classés logiquement, et, pour ainsi dire, par famille^ comme s'il se fut agi d'une collection d'histoire naturelle. Clairon s'assura, d'un coup d'œil, que tout était à sa place. Posant ensuite à droite sa tabatière de buis et son moucboir à carreaux, il nettoya avec un morceau de peau les verres de ses lunettes d'acier, tailla une plume, l'essaya sur un garde-main destiné à cet usage, et se mit enfin au travail avec une sorte de contentement dont l'expression éclaircit tous ses traits. C'est qu'en effet , loin d'être pour lui un objet de fatigue ou d'ennui , ce travail était devenu sa seule préoccupation. Placé à quinze ans dans un bureau, Clairou n'avait rien vu au delà , et la monotonie de cette existence l'avait amoindri jusqu'à lui ôter le désir d'en connaître une autre. Plié aux occupations régulières sans avoir éprouvé les capricieuses

LA GOUTTE D*EAV« 11

joies de la jeunesse, tous ses instincts actifs s'étaient fanés dans leur fleur. Il n'avait pu subir ces épreuves qui élargissent notre horizon en nous donnant connaissance de nousmêmes ; on l'avait fait passer brusquement de l'enfance à l'âge mûr , crevant les yeux de cette intelligence de bonne heure, afin qu'elle tournât plus patiemment dans le manège qui lui était destiné.

Mais il était arrivé de lui comme des fruits cueillis avant le temps et qui prennent l'aspect de la maturité sans en avoir jamais la saveur, et son âme était restée craintive, ignorante et puérile. Il remplissait en vain les fonctions d'un homme ; ce n'était au fond qu'un enfant vieilli.

n y avait déjà longtemps qu'il était assis à sa table, distribuant des chiffres dans les étroits couipartiments d'un rôle de contribution, lorsque la porte du bureau fut bruyamment ouverte par un jeune homme qui s'arrêta sur le seuil.

là LA GOVTTE o'eaU.

Son costume tenait le milieu entre celui du bourgeois et de Tartisan. Sa figure maladîve avait cette expression hardie que donne rhabitude du vice, et il portait en bandoulière un fusil de fabrique anglaise.

Glairou, qui avait tressailli à son entrée, se leva à demi en lui souhaitant la bienvenue.

— Toujours à l'ouvrage, père Grattoir, s'écria le jeune homme, avec cet accent enroué que donne une demi-ivresse; je veux être rompu vif si au jour du jugement vous ne ressuscitez pas votre plume derrière l'oreille, et faisant un compte de centimes additionnels.

— n faut bien, il faut bien! répondit le vieux commis en riant d'un air timide.

— A cause des huit cents balles que vous donne ce cancre de Souriau ?

— M. Ghoppart !... interrompit Glairou effrayé.

— Eh bien, quoi? reprit celui-ci; avez-

LA GOVTTB D*1A1J. 13

VOUS peur que le percepteur ne m'entende!

Je fais cas de lui, voyez-vous, comme d'un œuf à la mouUlette ! Un cuistre dont la conscience est plus mauvais teint que le drap noir, et qui a changé de couleur sous tous les gouvernements. Je puis parler haut, moi, qui étais parmi les purs quand on brûlait des amorces pour la bonne cause.

Ghoppart avait effectivement servi en 1 81 8, sous les ordres du comte de Massol, et il s'était mis à la tète d'une bande de chouans qui avaient eu avec les douaniers et les gardes nationaux quelques engagement^ qu'on se rappelait encore dans le pays. Aussi, retranché derrière ce souvenir, qui lui avait valu une pension, il prenait toute liberté en actions et en paroles, n'épargnant ni les agents du pouvoir, ni les nobles, ni le clergé* On le souffrait moitié par crainte, moitié par eon* sidération pour les services qu'il avait rendus ou qu'il pourrait rendre au besoin, car c'était un de ces hommes qui, sans appar-

14 LA fiOVTTE 0'eA.U.

tenir à aucun parti, servent énergiquement celui qui les solde, et que l'on ménage pour les besognes compromettantes ou désespérées,

— Vous êtes conau , monsieur Ghoppart, reprit Clairon, qui espérait couper court aux observations critiques de l'ancien chouan; tous les royalistes savent que vous avez défendu notre cause...

— Votre cause ! interrompit Ghoppart en frappant sur sa cuisse ; vous avez une cause, vous, père Grattoir?

— Boutez-vous de mes opinions? balbutia Glairou.

Ghoppart haussa les épaules.

— Laissez donc, vous êtes tous les mêmes ; vous avez pour opinion politique de garder votre place! Votre patron, par exemple, le père Souriau, ne Tai-je pas vu bonapartiste, puis royaliste, sans compter qu'il avait été républicain auparavant?... Un fonctionnaire public, voyez-Vous, père Grattoir, ça met tou-

LA GO.UTTE d'eAU. 15

jours ses culottes comme le veut le gouvernement.

— Permettez...

— Et vous-même , croyez-vous qu*on soit votre dupe? On vous connaît, vieux pandour, ainsi que votre beau-frère Braillé ; un calotin interdit qui fait le saint homme après avoir prêté le serment à la constitution ; vous êtes une famille de philosophes...

— Je vous prie de ménager vos expressions, M. Cj^ioppart , dît Clairou offensé.

— Oui, oui, reprit le chouan en ricanant; vous avez beau vous mettre à Tabri sous la cocarde blanche , comme sous un parapluie, et attacher à votre boutonnière la décoration du lis , le cœur qui se cache dessous est bleu!...

— C'est une injure , monsieur, interrompit Clairou.

— Possible ! mais je mettrais ma main au feu , père Grattoir, qu'au fond vous êtes un bonapartiste.

16 LA GOUTTE D'^àO.

Clairou se leva d'un bond.

— C'est iaux ! s'écria-t-il d'un accent auquel la peur donnait de la colère ; bonapartiste, moi?..* Je suis un honnête homme, monsieur; j'ai souscrit pour Ghambord, monsieur ; on trouve chez moi les portraits de toute la famille royale... Bonapartiste !... je prouverai que c'est une calomnie?

La voix du vieillard était étouffée par l'émotion ; Choppart éclata de rire.

—Allons, père Grattoir, on vous croit, ditil , en frappant sur l'épaule du commis ; c'est une plaisanterie...

— On ne plaisante pas ainsi, reprit Clairou d'une voix tremblante... Ceux qui ne me connaissent point pourraient croire... Ai-je jamais manqué d'illuminer à la fête du roi?

— A travers les vitres.

— De mettre un drapeau blanc ?

— C'était une vieille nappe.

— Ah! vous voulez me perdre, monsieur!

s'écria le commis exaspéré.

LA GOVm D*BAV. 17

— Moi , nullement, père ClaiiH>tt, dit Oioppart en riant ; je veux seulemait que voua me donniez l'avertissement pour le maniait.

—On n'appelle pas un employé du gouvernement bonapartiste.

— Je plaisantais.

— Je suis père de fiunille , monsieur ; et un père de famille...

— Ah! au diable! interrompit le chouan impatienté ; en voilà assez , père Grattoir ; voulez^vous me donner l'avertissement de H.deCilly?

— Le jeune?

— £tnon! l'ainé.

Clairon se mit à fouiller machinalement dans ses rôles , et Ghoppart s'approcha de la fenêtre.

n allait l'ouvrir , lorsque le bout de son fusil heurta le chapeau du commis, qui était accroché au mur : le chapeau tomba , et un journal en sortit. Mais Glairou était si ému, qu'il n'y prit point garde ; le nom de bona-

18 LA. 60CTTE d'EAU.

partiste résonnait encore à son oreille, et il continuait* à protester à demi-voii: de sa loyauté en feuilletant le registre , quand Ghoppart, qui s'était baissé pour ramasser la gazette, poussa, tout à coup, une exclamation de surprise.

— Qu'y a-t-il? demanda le vieux commis.

— Ce qu'il y a, s'écria le chouan, vous allez le savoir.

Clairon leva la tète avec inquiétude.

— Vous dites que vous êtes un blanc, n'estce pas?

— Je le soutiens.

— Dévoué au trône et à l'autel ? comme dit le sous-préfet.

— Corps et âme.

— £h bien , moi , je dis que vous êtes un vieux tartufe, père Grattoir.

— Monsieur!...

— Et j'en ai la preuve.

— Comment?

—La voilà.

LA GOUTTE d'eAIT.

— Mon journal! s'écria Glairou en pâlissant.

— Oui, reprit Ghoppart ; et quel journal ! . . . celui des jacobins... le* Constitutionnel!

— Monsieur , balbutia le commis, c'est un hasard...

— Laissez donc ! s'écria le chouan ; c'est Fortin qui l'aura prêté au père Braillé , qui vous l'aura passé... Ifn employé du gonver* nementlire le Constitutionnel !...

— Je vous jure, reprit Clairon tremblant, que je n'ai pas l'habitude. . . Le maître de poste me prête le Drapeau blanc ! Regardez , yoici les derniers numéros.

— Oui^ ils sont sur la table, ceux-là, pour qu'on les voie... et l'autre au fond du chapeau. M. le curé avait raison, Glairou, devons regarder comme un mal-reteint. . .

— M. le curé a dit cela?...

— Et s'il savait que vous lisez fe ComtitutionneL..

— Ah ! n'en parlez pas, au nom de Dieu !

20 LA. fiOUTTB ll'Éh.V,

— Bien, bien ; ça dépendra, dit Ghoppart.

Si vous voulez que je me taise, il faut avertir votre fille d'être plus polie.

— Elle lésera.

— Et surtout , ajouta le garde-chasse en baissant la voix , qu'elle retienne sa langue

sur la petite mercière , papa Glairou. On ne doit pas regarder de trop près qui entre ou qui sort de chez une voisine , surtout quand on reçoit des visites pour son propre compte. . .

— Que voulez-vous dire?

—• Je m'entends; répétez seulement la chose à mademoiselle Joséphine.

— Je vous le promets , M. Ghoppart ; et si vous avez jamais besoin de moi pour des copies à écrire , des comptes à régler, vous vous rappellerez que je suis à votre disposition. '

— Parce que vous ôtes à ma discrétion !

On ne l'oubliera pas , père Glairou. Je sais que désormais vous ne pouvez rien me refuser. . . Mais cet avertissement ?

LA CMIUm D*EA.U. SI

— Le voici.

— Le commis acheva la note, qu'il remit au gardenchasse du marquis. Il lui recommanda ensuite , de nouveau, la discrétion, le reconduisit jusqu'à la porte; puis, revenant à son bureau , il se laissa retomber dans son fauteuil en poussant un soupir prolongé.

La lecture du ComtihÂtionnd n'était point, en effet , un léger crime à cette époque , et plus d'un obscur employé avait dû sa révocation à de moindres hardiesses. La réaction .entreprise par la restauration en faveur des idées absolutistes avait trouvé de la résis^ tance dans les lumières, les richesses et les habitudes des grandes cités ; mais , dans les petites villes, l'ignorance, la jalousie, et surtout la pauvreté , lui étaient venues eu aide. Là, chacun avait d'autant plus besoin de son emploi qu'il était plus modique ; aussi. Dieu sait quelle exagération de dévouement pour le conserver ! c'était à qui donnerait quelque ^age de son zèlç. Il n'était point de quasi-

3â LA GOUTTE d'eAU.

noble, récemment pensionné, point d'administrateur nouveau, point de fonctionnaire conserve qui ne voulût prouver son utilité en:

sauvant la monarchie. Malheureusement l'occasion de faire de grandes choses manquait partout ; il fallait donc grossir les petites. On. dénonçait pour une fleur, on persécutait pour l'empreinte d'un bouton , on destituait pour une souscription aux Victoires et Conquêtes ! Il en était résulté partout une sorte de terreur , non pas avouée comme celle de 179S, mais sourde, honteuse, énervante! Le péril ^ avait perdu ses sublimes proportions , par suite son intérêt ! On n'avait plus à se défendre contre le bourreau , mais contre la misère ; la crainte s'était rapetissée comme tout le reste. Le fonctionnaire auquel oh pouvait reprocher de longs services tâchait de s'en racheter par son exaltation religieuse et royaliste. On voyait tous xes incrédules, qui avaient bivaqué dans les églises et dansé à la mort du tyran Gapet, apprendre tout bas

LA OOVTTI d'eau. 25

leurs prières , et s'attendrir au service anniversaire du roi martyr ! comédie attristante qui condamnait des vieillards à une tardive hypocrisie , et les forçait à flétrir leur passé pour conserver le repos de leurs vieux jours. Encore si ces conversions subites avaient pu leur assurer le pardon ! Mais trop de solliciteurs aboyaient autour du nouveau pouvoir pour qu'il acceptât tous ces repentirs. H fallait récompenser des dévouements d'autant plus criards qu'ils attendaient depuis un quart de siècle. Les coupables les moins protégés furent donc sacrifiés. Ces épurations avaient été nombreuses à Lesneven , et elles continuaient encore tous les jours. M. Souriau y avait échappé, grâce â la protection de quelques nobles et du curé ; mais Clairon avait craint^ un instant, d'être traité comme ces pauvres esclaves que les grands coupables de l'antiquité abandonnaient aux dieux vengeurs en expiation de leurs propres iniquités : par bonheur, son modeste emploi ne tenta au-

84 LA GOCTTE d'eAU.

cttne fidélité besoigneuse, et, n'ayant point à le frapper, on ne lui trouya point de tort*

Il commençait donc à se rassurer, lorsque la découverte faite par Choppart vint réyeiller toutes ses craintes. Qu'aUait-il devenir si Ton apprenait cette lecture du ConstUutùmnel ? Il était évident que son sort devait être celui de Maitre Aliboron dans la fable des jénimaux malades de la peste. Faible et obscur, il ne pouvait espérer de pardon ; et M. Souriau se trouverait trop beureux de prouver son dévouement à la bonne cause en le chassant.

Or, poiir le vieux commis , une destitution équivalait à une condamnation capitale. U n'avait ni assez de souplesse , ni assez d'activité pour essayer une nouvelle carrière ; les fonctions qu'il remplissait étaient devenues sa vie; bors d'elles , il ne comprenait rien ! Cet esprit ressemblait à une horloge montée dont l'aiguUle n'aurait pu prendre une nouvelle direction sans se briser. *

Du reste, les inquiétudes de Clairon ne da-

LA GOUTTE u'iAU. 25

talent point de la rentrée des Bourbons^ chacnne des révolutions qui s'étaient succédé depuis trente années avait réveillé en lui les mêmes craintes : cette vie obscure et silencieuse n'avait été qu'une longue succession d'attentes sans joie , de prudences sans sagesse , et de tourments sans grandeur. Pour conserver le pain de chaque jour , il avait fallu que le vieux commis abdiquât sa liberté au profit de la faim ; qu'il défendît à son intelligence de comprendre, à son cœur de préférer ! Semblable à ces femmes dont les caresses appartiennent à qui les paye, il avait dû colporter son amour de pouvoir en pouvoir, de système en système... Honteuse prostitution, au moyen de laquelle nos gouvernements modernes ont transformé la meilleure part de la nation en serfs attachés pour toujours à la glèbe ministérielle.

Glairou venait de traverser l'espèce d'antichambre obscure qui conduisait du bureau à la chambre de M. Souriau , et il allait frapper à la porte de celui-ci, lorsqu'un bruit de voix l'arrêta : il reconnut l'accent incisif du curé , qui semblait parler avec plus de chaleur encore qu'à l'ordinaire.

Après avoir hésité , ne- sachant s'il devait interrompre un pareil entretien ou revenir ,

le vieux commis approcha un œil de la serrure ; mais les interlocuteurs étaient assis près de la cheminée , et Ton ne pouvait les voir.

Dans ce moment , son nom clairement proprononcé le fit tressaillir ; il pencha la tète en prêtant l'oreille.

— Mon Dieu ! je sais qu'il n'est point méchant, disait le curé; mais l'absence du mal n'est pas le bien : c'est un cœur tiède, et nous avons le droit d'exiger de nos amis autant d'énergie que nous en trouvons dans nos ennemis. La famille de ce Clairon est d'ailleurs un objet de scandale ! Il a chez lui un prêtre interdit , le père Braillé ?

>- C'est son beau-frère*

— Cet homme a osé venir au presbytère pour me demander à approcher des sacrements ; je lui ai appris que les ordres de monseigneur nous défendaient d'assister un prêtre assermenté, fiit-ce à son lit de mort, à moins d'une rétractation*.

—Et il n'a point voulu la faire ?

— n m'a répondu qn'il ne pouvait acheter le secours de l'Église par un mensonge, et qu'il en appelait à Dieu de la décision de monseigneur.

— Quelle insolence ! dit Souriau en haus* sant les épaules.

— Les impies ont tous le même langage , reprit M. Manarch ; ils ne veulent reconnaître que l'autorité de Dieu, parce qu'elle est invi* sible et éloignée : c'est encore un subterfuge de l'orgueil.

^- Heureusement que ce Braillé n'exerce ici aucune influence, observa Souriau.

-^Yous vous trompez , reprit le curé; cet bomme a des qualités vulgaires qui l'ont fait aimer : on vante sa douceur, sa sensibilité, son dévouement , et ces éloges sont autant de protestations indirectes contre le châtiment qui le frappe^ Turbulent , vicieux , il nous justifierait , tandis qu'irréprochable et résigné , il semble nous accuser. Ce sont de pareils exemples qui habituent à faire une dis*

tinction dangereuse entre l'honnête homme et le bon catholique. Bu reste , je voudrais éloigner de notre ville toute cette famille.

— La fille de Glairou pourtant me semble digne de quelque intérêt, observa Souriau en hésitant ; elle a reçu au couvent une éducation au-dessus de sa classe.

— Et qui sera cause de sa perte , acheva M. Manarch. Élever un enfant du peuple pour une autre condition que la sienne, c'est livrer son âme à deux démons , le mécontentement et l'orgueil. La semence, du reste, commence à porter ses fruits : Suzanne^ autrefois si pieuse, n'a point paru cette année aux offices du soir , et elle a dansé aux derniers pardons. La fille d'un employé doit de meilleurs exemples.

Le percepteur hasarda une justification ; Mais M. Manarch l'interrompit.

—Le seul moyen d'aider à Ja régénération monarchique et religieuse du pays, dit-il, est de n'employer que des gens irréprocha-

LA GOUTTE d'kAV. 51

bles; en agissant autrement, les anciens fonctionnaires qui ont conservé les faveurs du gouvernement pourraient faire douter de la sincérité de leur dévouement.

M. Souriau comprit l'allusion et rougit.

— Je ne voudrais point exciter un tel soupçon, monsieur le recteur, dit-il ; mais j'avoue que je serais dans un grand embarras s'il fallait remplacer Clairon.

— N'est-ce que cela? répliqua M. Manarch ; je vous trouverai quelqu'un.

— Ah! vous connaissez... ? ^

— J'ai un de mes neveux qui finit cette année ses classes à Saint-Pol.

— Certainement... je serais heureux d'employer le neveu de M. le recteur, reprit le percepteur d'un ton contraint... Je crains seulement qu'il ne soit bien jeune...

— Clairon avait le même âge Iwsque vous l'avez pris.

— Vous avez raison... Mais la place est si peu de chose...

Zt LA «otm d'eau.

— Vous serez toujours libre de la rendre meilleure, répliqua le curé en souriant.

Souriau perdit contenance.

—Du reste, reprit M. Manarch, qui n'avait voulu que préparer les voies, nous en reparlerons; c'est une affaire qui demande réflexion. A propos, vous avez reçu une lettre de notre député?

— Hier. •

— Et vos inquiétudes sont complètement dissipées ?

— Grâce à vos excellentes recommandations, je conserverai ma perception.

— A la bonne heure, on doit s'aider entre chrétiens , et k l'occasion je compte également sur vos bons offices.

En parlant ainsi, le curé avait ouvert la porte de la chambre donnant sur l'escalier, et Clairon n'entendit point la réponse de Souriau qui le reconduisait.

Mais il en savait assez : la conversation qu'il venait d'écouter transformait toutes ses

LA GOUTTE D*IAC. 33

craintes eii certitude. M. Manarch était trop adroit pour ne pas amener M. Souriau à sa volonté dès qu'il le voudrait sérieusement.' Il venait d'ailleurs de lui rendre un service qui permettait de tout exiger, et il était évident que le percepteur ne pourrait refuser de lui sacrifier Clairon , ne fût-ce que par reconnaissance*

Cette pensée jeta le vieux commis dans le désespoir. Il revint à son bureau éperdu, et ne sachant à quel projet s'arrêter.

Clairou habitait , sur la route du Folgoat, une petite maison d'un seul étage, à laquelle ^ on arrivait en traversant une espèce de courtil couvert de hautes herbes. Derrière la maisonnette s'étendait un jardin planté de pommiers, cultivé par Braillé à ses heures de loisir, et où Suzanne avait son parterre.

Celui-ci, dessiné par le vieux prêtre avec une exactitude qui témoignait de sa bonne

volonté, sinon de son bon goût, ressemblait assez à une des planches de }a géométrie rectiligne de Bezout. Tous les compartiments , .soigneusement disposés en lignes parallèles et tirées au cordeau, étaient bordés de buis taillé : une double rangée de tulipes en garnissait les bords , tandis que le milieu était occupé par des rosiers, des giroflées jaunes et des fhlaspis.

Une large allée conduisait de ce parterre à une tonnelle ombragée de clématites , où le père Braillé avait coutume de venir réciter chaque jour son bréviaire : car, bien que le refus de rétracter son serment à la constitution l'eût fait interdire, le vieux prêtre n'avait renoncé à aucune de ses croyances ni de ses habitudes. Pour lui , la vérité n'avait point changé avec ses intérêts. Placé entre l'autorité de l'Église et l'inspiration de sa conscience, il avait obéi à celle-là, involontairement , pour ainsi dire , et par impuissance d'agir autrement ; mais il avait accepté en

là 601ITTS D*IA1J. 57

mèmq temps, à titre d'expiation, le chàtiraent infligé à sa désobéissance ^ il le subissait sans se plaindre ni se justifier, comme les rigueurs d'une loi que l'on révère et qu'il a pourtant fallu violer une fois. C'était, du reste, une de ces saines natures qui sentent le devoir sans le discuter , et vont au bien par une pente inévitable : aussi sa disgrâce ne lui avaitdle rien ôté de sa sérénité. Content d'avoir satisfait à sa raison par la résistance^ et à la discipline ecclésiastique par l'acceptation de la punition, il s'abandonnait, pour le reste^ à la miséricorde de celui qui avait promis la paix aux hommes de bonne volonté. Quant aux humiliations et aux souffirances encourues , il ne se les rappelait que comme des tourments passés dont le souvenir rendait le présent plus doux; et tandis que d'autres, à peine éprouvés , maudissent la vie , lui , si rudement châtié , il continuait à la recevoir comme un bienfait , tenant compte â l'hiver de ses rayons de midi, â l'été de ses brises

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38 LA ooum b'eàu.

du 6(Hr. Esprit dodle, qu'aucune persécatkai n'ftTait poussé à la révolte ; coeur » ouv^ ^ si pur, que rien n'avait pu y aigrir.

Puis, il faut l'arouer , le père BraUlé avait trouvé une consolation dans son malheur même. Forcé de venir habiter cheE Clairon^ il trouva dans sa nièce rimage d'une jeune sœur à peine entrevue autrefois , mais dont il avait conservé ce vague et doux souvenir lahsé par les morts que f on n'a pas eu le temps d'aimer. £n voyant Suzanne grande et belle, il lui sembla retrouver cette soeur ellem^ne, telle qu'il l^avait laissée, trente ans auparavant , lorsque , traversant la maison paternelle pour rejoindre la cure qui lui était confiée , il avait embrassé ses parents une dernière fois. Hélas ! depuis lors tout avait disparu, et les êtres aimés, et les choses connues!... De tout le passé, il ne restait plus rien que cette jeune Slle, fantôme d'un souvenir déjà loin!

Aussi le vieillard éprouva-t-il à son aspect

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use aorte de trouble douloureux et tendre ; il lui s^nbla traayer eu Suzanne un dernier rayon du soleil de sa jeunesse, édipsé depuis si longlanps! Une source d'émotion qu'O at>]rait fermée se rouvrit en lui, et il se sen«* tit saisi d'une soif neuvelle de tendresse et

de protection.

Or qui ne connaît la grâce de ces rajeu* nissements sulMts? Qui ne s'est ému devant les enthousiasmes inattendus des vieillards?

L'approche du dernier terme imprime , chei eux , à tons lee sentiments qui ne comptent qu'avec l'avenir , une sorte de désintéresse* ment et de grandeur touchante. On s'attendrit en acceptant leurs affections tardives comme on ]e ferait pour les dernières caresses d'un mourant; on les aime plus en songeant combien peu de temps il reste pour les aimer.

Suzanne n'avait point manqué de céder à ce charme, et de répondre à l'affection de son onde avec la prodigalité de cosnr que la jeur nesse apporte dans tous ses élans. Le père

40' LA GOCTTE o'SAU.

Braillé était devenu le confident de ses moin-^ dres pensées et le compagnon de toutes ses actions. Rapprochés par le besoin d'aimer, l'enfant et le vieillard marchaient de pair ; ils avaient les mômes habitudes, les mêmes goûts, les mêmes ignorances ) car la vie n'avait rïen appris au vieux prêtre, sinon à aimer ses semblables à l'égal de lui-même, et à prendre les joies comme les fleurs , là où Dieu les avait mises, et où il pouvait les Cueillir.

Le soir du jour où commence notre récit , tous deux étaient assis dans la principale pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois de cuisine et de salon : Suzanne repassait du linge entassé devant elle, tandis que le père Braillé lisait à haute voix les Nouveaux Tobleaux de famiUe, d'Auguste Lafontalne. Il achevait les dernières pages du roman d'une voix que l'attendrissement faisait trembler.

Quant à la jeune fille , elle était tournée vers $ùn oncle, les deux mains posées sur la poi-

LA GOUTTE D^EAV. 41

gnée du fer à repasser, et de grosses larmes coulaient silencieusement le long de ses joues plus animées. Enfin le père Braillé ferma le livre, et elle poussa un soupir de regret.

— Quoi ! c'est tout? dit-élle.

— Tout, répondit le prêtre en retirant ses lunettes et s'essuyant les yeux. ,

— Ah ! je voudrais que le livre n'eût jamais fini , reprit l'enfant avec une longue aspiration entrecoupée.

— Moi aussi, dit Braillé. Quels tableaux et quels enseignements ! Gomme ils sont malheureux ! mais aussi comme ils comptent sur Dieu ! pauvre Elisabeth ! pauvre Mina !...

Ses yeux se levèrent sur Suzanne, et il lui tendit les deux mains : celle-ci les serra dans les siennes.

— Ah ! l'on s'aime mieux après de pareilles lectures, dit-elle.

— C'est la vérité, reprit le prêtre ; elles ouvrent le cœur, comme la baguette de Moïse ouvrait les rochers «

42 ;. 1.4 GOVTTK ik'SAII.

— Et cependant c'est un roman, ajouta lat jeune fille en montrant le volume*

Braillé haussa les épaules.

— Quand tu voudras juger un livre , ne t'inquiète ni de la forme ni dii titre, dit-il; qu'importe la robe du prédicateur ! mais vois si^ après l'avoir lu, tu es plus disposée à cbé* rir tes semblables et à souffrir pour leur bonheur : le reste , vois^tu , n'est que le corps , ceci est l'âme*

Gomme il achevait ces mots , un bruit de pas l'interrompit,

— C'est le père, s'écria Suzanne en repûtts-> sant la table sur laquelle elle repassait*

Clairou venait , en effet , de s'arrêter à la porte pour s'essuyer les'pieds contre le seuil. La jeune fille courut à sa rencontre avec une exclamation de bienvenue , et avança la tète à la hauteur de ses lèvres*

— Bonjour, enfant, dit le commis d'un air préoccupé et en déposant sa canne près de la porte. Où est ton oncle?

lA GOOTTK H'SAII. - 45

-^ Me voici, dit Braillé : mais d'où Tient , BAon frère, que vous arriviei aujourd'hui avant l'heure?

Clairon* tira vivement sa montre.

— C'est la vérité, dit-il en laissant retomber son bras d\in air désolé... avant l'heure!... C'est la première fois depuis la mort de ta mère, Suzanne.

— Votre exactitude est connue, dit Braillé en souriant, vous servez le plus souvent d'horloge aux voisins.

Clairon ôta sa houppelande sans répondre , et prit sa veste de maison posée sur un vieux fauteuil. Suzanne était retournée à son ouvrage ; Braillé prit son bréviaire et se leva.

— Vous allez au jardin? demanda le commis.

-n-Yous voyez, dit Braillé, en montrant le livre qu'il tenait à la main.

— Je vais vous suivre.

— Vous avez à me parler?

— Oui.... un conseil.... à vous demander.

44 LA GOUTTB 1>*EAV.

— Allons, dit le prêtre en ouvrant la porte ; si M. Henri vient, Suzanne l'aVertira d'attendre.

Celle-ci fit de la tête un signe alf&rmatif , et tous deux sortirent.

Restée seale, Suzanne se hâta d'achever son travail retardé par les émotions de la lecture; mais son esprit la ramenait malgré elle aux émouvantes images du livre. La tète penchée et chantant à demi-voix quelques refrains sans suite , elle retournait , avec une sorte de tremblement curieux , à travers toutes ces scènes d'angoisses et d'amoui^; elle les plaçait, par la pensée , dans les lieux qui lui étaient

46 LA GOVTTV D*9àU.

connus, elle s'y mêlait, et en devenait in* sensiblement Théroïne. .

Élevée au couvent par l'entremise d'une parente qu'elle avait perdue depuis, Suzanne ne connaissait du monde que ce que lui en avaient appris les livres. La vie était pour elle comme ces contrées lointaines dont nous avons lu de vives descHptions et que nous voyons non telles qu'elles sont , mais telles que l'écrivain a voulu les montrer. Malheti-< reusement , l'expérience ne pouvait rectifier ses erreurs, car , renfermée dans les soins du ménage , elle avait été condamnée à la solitude qu'impose toujours le travail assidu* Tel est , du reste , dans notre société , l'inconvénient des positions extrêmes , que la vérité sur toute chose leur échappe : à l'un des houts.de la chaîne la matière et le loisir man* quent pour l'observation; à l'autre, le tumulte et le masque conventionnel que revêt chacun la rendent aussi dangereuse que difficile. Aussi la vie ressemble-t-elle à unpay^

LA «OmM B*EAV. 47

sftge que Ton n'aperçoit bien ni de trop hanl ni de trop l>as : il faut la traverser par son milieu , entrevoir toutes les classes et coudoyer tons les caractères pour arriver au sen^ tim^t vrai des êtres et des choses.

Cependant l'ignorance de Suzanne n'était point de l'avengleinent. Elle avait tontes ces lueurs qui viennent du dedans, tous ces refiels dont Pobjet nous échappe : espèce de ittirages de la vie qui permettent de remplacer l'expérience par la divination. Gomme tons ceux qui ont vécu loii^ du froissement du monde, elle possédait une susceptibilité instinctive qui faisait que son 4me se refermait d'eHe-méme k certains contacts. Ainsi , chrysalide ou papillon selon le regard qui l'effleurait, elle passait tour à tour de la confiance à la crsânte , de la joie folle et bondissante à l'iaunobilité.

Son attachement d'habitude pour son père et sa tendresse de choix pour Braillé avaient été longtemps ses seules affections; non qu'elle

48 Lk GODTTE d'eau.

n'eût désiré des amitiés plus conformes à son

âge ) mais sa beaaté avait toujours été à cet égard un invincible obstacle.

. Cette beauté n'était point , en effet ^ contestable où voilée , comme la plupart ^ elle avait quelque chose de splendide qui, au lieu de solliciter l'admiration, la forçait. Une chevelure blonde, dont les reflets formaient une auréole , encadrait son visage ovale ^ses yeux étaient de ce bleu verdâtre , image du ciel dans les profondeurs de l'Océan ; son nez fin et droit rappelait la statuaire antique , et le sourire avait sur sa bouche je ne sais quelle mélancolie fière et douce qui subjuguait^ Quant à sa taille , elle était élevée, mais sans que Fon s'en aperçût ; forte, souple et char'mante à la fois. Aussi Suzanne ne pouvait'elle paraître sans attirer tous les yeux. On cherchait en vain le défaut à reprendre dans cet ensemble harmonieux et charmant , et le regard qui s'y était arrêté pour un examen sévère s'y oubliait enchanté. D'autres person-

LA GOVTTB o'SAV. 49

nés, près d'elle, pouvaient être belles, aucune ne pouvait être remarquée.

On comprend quelle envie une pareille supériorité avait dû exciter parmi les égales de Suzanne ; aussi sollicita-t-elle en vain leur amitié. Sa beauté la rendait odieuse aux plus vaines* et les plus modestes en redoutaient le voisinage. Il fallut donc se résigner à vivre sans compagne et sans amie.

En revanche , les jeunes gens accoururent en foule , précisément attirés par ce qui avait éloigné les jeunes filles. Mais tous vinrent secrètement animés de prétentions que Suzanne eut bientôt devinées; elle accueillit donc leurs assiduités avec une indifférence et un mépris qui ne tarda pas à les éloigner l'un après l'autre, désabusés de tout espoir et blessés à l'orgueil.

Un seul persista. Hardi et exercé aux seductions de bas étage , le sergent Fayol avait juré devant tous les sous-officiers de sa compagnie qu'il se ferait aimer de Suzanne , et

KO lA GOUTTE d'eau.

son amour-propre y était désormais aussi inté> ressé que sa passion ; aussi ne se rebuta-t-il pointauxpremiers repoussements de la jeune fille. Fayol avait cette prétendue expérience des femmes que donnent quelques premiers succès plus honteux qu'instructifs , qui fait regarder toute résistance comme une sorte de satisfaction à l'usage. Sa vanité, d'ailleurs , l'empêcha de prendre au sérieux les repugnances exprimées par Suzanne , et il n'y vit que le caprice d'une jeune fille qui voulait être attaquée en règle , afin de passer par toutes les émotions de la défense. Le sergent eût préféré une capitulation plus prompte ; mais forcé d'accepter le programme qu'on lui imposait, il fit ses dispositions en conséquence, et commença sa campagne amoureuse avec toute la prudence dont il était capable.

Craignant d'abord d'effaroucher Suzanne par une déclaration faite de vive voix , il lui écrivit. Gomme tous les séducteurs de profes-

LA GOVTTB Ii'kAII. tfl

gion, Fayol avait de grandes prétentions à réloquence épistolaire : son style, tissu de lieux communs amoureux , que diapraient de loin en loin quelques phrases de roman ,■ ne ressemblait pas mal à ces étoffes usées , çà et là reprisées avec un fil neuf et éclatant ; mais l'ensemble brillait d'une sorte de feux édat qui avait plus d'une fois excité l'admi* ration de ses vulgaires conquêtes,

Suzanne lui laissa ignorer si elle partageait ou non cette admiration , car elle ne lui dit rien de la lettre qu'elle avait reçue. Fayol en écrivit une seconde , puis une troisième ! La Jeune fille continua à garder le silence. Cependant le sergent ne perdit point courage.

On recevait ses lettres, on y prenait goût sans doute ; l'effet pouvait en être lent , mais il était inévitable. U continua , en ccmséquence , à écrire , ayant soin* d'échauffer de plus en plus son style , et de graduer la har< diesse de sa passion.

Bientôt il lui sembla que le masque glacé .

1)2 LA ClOCTTK D*SAU.

SOUS lequel la jeune fille avait jusqu^alors caché toutes ses sensations commençait à fondre ! Il le fit remarquer à son ami Henri Raynal, qu'il avait depuis peu présenté chez Clairon , et celui-ci en fut frappé comme lui. Slls arrivaient après l'heure accoutumée , ils étaient sûrs de trouver Suzanne qui les attendait à sa fenêtre; s'ils parlaient du départ de la compagnie , elle se troublait et devenait subitement rêveuse. Les lettres que le sergent continuait à écrire n'amenaient encore aucun aveu, mais Suzanne trouvait mille moyens indirects d'y répondre. Ainsi*Fayol lui ayant demandé un gage de son amour, le soir même la jeune fille cueillit un bouquet qu'elle lui présenta', tandis qu'elle n'offrait à Henri qu'une simple rose !

Cette dernière faveur parut assez concluante à Fayol pour qu'il songeât à terminer l'aventure. Il annonça, en conséquence, à ses amis rassemblés que tout marchait à souhait, et les remit à un mois pour le dénouaient.

LA GOUTTE D^AU. t(3

Profitant ensuite de Fabsenee de Clairon et du père Braillé , il se présenta à Suzanne , et entama chaudement Texplication résolue.

La jeune fille se troubla aux premiers mots ; mais , se remettant presque aussitôt , elle répondit froidement au sergent qu'il perdait près d'elle son temps et ses galanteries : Fayol sourit avec fatuité.

— Vous ne voudriez poi^t être crue , méchante 9 dit-il ; j'ai d'ailleurs des droits. . .

— Vous ! s'écria Suzanne.

— Avez-vous oublié ce bouquet accordé l'autre jour en réponse à mon billet?

La xeune fille le regarda avec une exclamation de surprise ; puis, courant à sa table de travail, elle en retira un paquet de lettres dans lesquelles Fayol reconnut, au premier coup d'oeil, ses missives amoureuses.

— Vous pouvez vous assurer que mon bouquet n'était point une réponse, monsieur, dit-elle.

Fayol jeta les yeux sur les lettres que Su-

54 I.A GOUTTE d'eau.

zanne loi présentait , et s'aperçut qu'elles étai^it toutes cachetées comme au moment de leur envoi.

— Ainsi, TOUS n'avez même pas daigné les lire? s'écria-t-ii.

— A quoi bon ? répondit la jeune fille ; ne savais-je pas d'avance que tout y était jeu d'esprit et tromperie ? Je ne pouvais ni ne voulais y ajouter foi«

— Et vous les avez reçues pourtant ; vous m'avez laissé croire qu'elles pouvaient vous plaire!..,

— J'ai eu tort peut-être, dit Suzanne en rougissant; mais que faire? Je n'osais vous répondre ! J'espérais éviter par mon silence une explication pénible et ridicule ; je pensais que vous l'auriez compris , que votre ténacité se fût lassée. •• Vous avez pris malheureusement ma patience pour un consentement. ••

Fayol se mordit les lèvres.

— Bien joué, dit-il en froissant, avec un

14 «ovni a'bau. tftt

rire contraint, les lettres qa*il avait i^rises^ mais j'aurai ma revanche ; ceci est une mystification que je n'oublierai pas.

Et, sans attendre la réponse de Suzanne, il salua et sortit.

Hais le coup avait frappé au point le plus sensible de son orgueil ; il rentra chez lui la rage au cœur, et décidé à se venger de la^ fille de Clairou, quoi qu'il pût arriver,

Fayol était une de ces natures malfaisantes chez qui toute irritation tourne en venin, et qui font d'un ressentiment l'affaire de leur vie entière. Les questions adressées par ses camarades vinrent encore raviver son dépit.

Bien qu'il n'avouât point l'échec reçu, ses réponses équivoques éveillèrent des doutes auxquels succédèrent quelques plaisanteries, Fayol s'en vengea le sabre à la main, et les plaisanteries cessèrent ; mais le doute resta, et ce fut assez pour entretenir en lui un profond ressentiment.

Du reste, les méchants et les envieux ne

tt6 lA QOUTTI B*EAU.

tardèrent pas à lui préparer une vengeance que lui-même ne pouvait espérer.

Il avait évité de rompre avec Suzanne, dans la crainte que Ton ne soupçonnât la vérité ; mais ses visites étaient devenues moins longues et moins fréquentes. Les voisins, qui avaient trouvé dans ses assiduités un motif d'accuser la fille de Clairon, tournèrent également contre elle son refroidissement. C'était évidemment une brouillerie d'amants , un commencement de rupture ! Les jeunes gens précédemment écartés par Suzanne et les compagnes' jalouses de sa beauté se récrièrent alors sur sa coquetterie ! Ce qui arrivait à Fayol était arrivé à vingt autres, et, à ce sujet, on rappelait tous ceux qu'elle avait successivement accueillis, puis repoussés. Bientôt on passa du blâme sluiL soupçons injurieux, et des soupçons à une accusation directe.

Les indifférents acceptèrent celle-ci sans preuves , comme toujours ; ceux qui se pi-

LA «OVTTE 0*BAV. 57

quaîent d'expérience se chargèrent d'en trouver. .

— Le moyen d'échapper à sa perte, quand ou est si belle ! dirent~ils en secouant la tète.

£t ainsi, sans l'avoir mérité, sans le savoir, Suzanne se trouva compromise, pour le seul crime de sa beauté !

Heureusement que l'opinion des autres avait peu d'influence sur son humble bonheur. Sa vie retirée ressemblait à ces lieux fermés où l'air ni le bruit extérieurs ne peuvent pénétrer ; le travail de chaque jour , l'of&ce.du dimanche, et une promenade ou une lecture, tel était le cercle monotone dans lequel tournaient invariablement pour elle les mois et les années.

On doit comprendre facilement , après ces détails sur le caractère de Suzanne, Timpressien produite par la lecture que son oncle venait de lui faire. Accoutumée à la régularite d'une existence sans crises , ces récits romanesques ressemblaient , pour la fille de Clairon , à une liqueur spiritueuse que Ton boit par hasard et qui vous exalte jusqu'à Pivresse.

Elle était encore tout entière à son émotion , lorsqu'un grand jeune homme blond »

portant le costume de l'artillerie de marine , entra doucement et la salua par son nom.

Elle se détourna, et rougit à la vue du sousofficier. Celui-ci demanda le père Braillé.

— Il est occupé avec mon père , répondit Suzanne.

Le jeune homme voulut se retirer , mais elle le retint.

— Mon oncle a bien recommandé que vous l'attendiez, ajouta-t-elle ; il me gronderait si je vous laissais partir.

— Je suis honteux de lui prendre la meilleure part de ses journées , observa Henri.

— Pourquoi donc ? C'est la seule occupation qui lui reste ; puis il est fier et tout surpris de vos progrès !

Le jeune homme secoua la tète.

-^ C'est qu'il ne sait pas combien je désire me préparer une autre carrière ! dit-il.

— Est-ce bien vrai , d^anda Suzanne ,

LA GOVTTS d'iAU. 61

VOUS qai ne pouvez manquer, à ce que disent vos camarades, de changer quelque jour vos épaulettes de laine contre des épaulettes d'or !

— Que les anneaux d'une chaîne soient placés un peu plus bas , un peu plus haut , ce n'en est pas moins une chaîne , répondit Raynal; ce que je veux, c'est la liberté, c'est surtout le repos et l'étude !

— Alors , pourquoi avoir pris cet uni- • forme?

— Hélas ! je ne l'ai point choisi, il m'a été imposé comme la bride au cheval et le joug au taureau. Ne savez-vous point que les soldats se tirent à la loterie?

— Et votre famille n'a pu trouver quelqu'un qui vous remplaçât?

— Oh ! c'est une longue histoire , reprit . Henri en soupirant, je vous la raconterai

quelque jour.

— Tout de suite , dit Suzanne aveq un sourire tendre.

6â LA GOVItft d'iàO.

Le jeune homme sembla hésiter un in-^ stant.

— Tout mon malheur vient de mes goûts, reprit-il enfin après un silence : dès Fâge de six ans , je me plaisais à écouter les vieux noëls que chantaient les laveuses sur les bords de l'Isole, et à apprendre les contes de revenants qui se disaient à la ferme , tandis que mes cousins allaient au champ pourvoir

' labourer : aussi mon oncle répétait que je ne serais propre à rien, et s'emportait contre moi , jusqu'à me frapper.

— £t vous n'aviez personne qui prit votre défense? demanda Suzanne.

— Personne, car j'étais faible, timide, son* geur, et ceux qui m'entouraient ne faisaient cas que de la force , de la hardiesse et des connaissances positives* Le curé seul me prit en pitié ; mais il recevait de mon oncle un tonneau de cidre à l'époque de la quête , et n'eût osé prendre ouvertement mon parti : il se contenta de me recommander la résigna*

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