I.A Goom b'bao
tion, de m'âpprendre à lire, à écrire et quelques éléments de latin, que j'oubliai plus tard.
— Pauvre M. Henri ! Et vous avez grandi sans que votre onde changeât ?
— Par la raison que je ne changeai point moi-même. Nos gobts nous séparaient fatalement. L'action seule lui plaisait, tandis que je ne trouvais de charme que dans le travail de la pensée. Toujours à cheval , et le fusil en bandoulière , il parcourait le pays avec mes cousins, chassant à travers les champs de tout le monde , couchant sur la paille de sarrasin , traversant de nuit les rivière$ , et revenant au manoir harassé, meurtri, les vêtements en lambeaux ; mais avec quelque prouesse à raconter! Moi, pendant ce temps, j'allais m'ensevelir dans les 'grandes herbes de la prairie, où je restais des heures entières les yeux tournés vers le ciel et regardant la fuite d'un nuage ; ou bien , caché dans un taillis de noisetiers qui bordait le jardin , je lisais lentement un des livres du curé, m'ar-
64 LA fiOUTTE u'EAV.
rétant sur chaque page , comme ub gourmet qui boit à petits coups la liqueur qu'il ne pourra remplacer. Quelquefois, lorsque je revenais , Tœil humide et la tête baissée , tenant sous mon bras le livre achevé, un éclat de rire méprisant m'arrachait à ma rêverie , et j'apercevais mon oncle ou mes cousins qui rentraient au manoir , en me montrant du doigt.
— Ah ! combien vous avez dû souffrir ! dit Suzanne d'un ton de douce pitié.
— D'abord je dédaignai leurs moqueries, dit le jeune homme ; mais à la longue elles me causèrent une sorte d'agacement douloureux. Leurs rires bruyants me faisaient monter la rougeur au firent ; je m'indignais de ne pouvoir épargner à mes rêves cet espionnage moqueur. J'avais vingt ans, d'ailleurs, et mon sang bouillonnait lorsque mon oncle, dans ses emportements,^ levait encore sar moi le manche de son fouet : ce fut alors que le sort me désigna pour devenir soldat.
\k GoqTTB d'eau. 65
— Et vous n'avez rien fait pour Féviter?
— A quoi bon? Tout le monde avait déclaré que je devais partir. On espérait que la vie de régiment me donnerait ce qui m'avait toujours manqué, le goût du mouvement et du bruit. Je ne fis point d'observations inutiles, je quittai même Kerloa sans regret, car les lieux où l'on n'a été aimé de personne ne vous laissent point de souvenirs. Savais-je d'ailleurs ce que c'était que la vie d'un soldat? Mon oncle, qui avait à Brest quelques amis, obtint mon entrée dans l'artillerie de marine, où mon goût pour l'étude pouvait me servir, les grades d'officiers s'obtenant au concours. Lorsque je pris congé de lui, il m'engagea à devenir plus sociable, et surtout à dégainer à la première provocation.
— Jusqu'à ce moment, ajouta-t-il, tu as vécu comme une tourterelle roucoulant sous les arbres et te mirant dans les fontaines ; rappelle-toi enfin que tu es un bomme» et ne compromets pas l'honneur du nom de Raynal.
66 LA GOOTTE B'iAV.
n ajouta à ces conseils ane petite somme en me recommandant de ne jamais lui rien demander de plus, et je partis.
— Vous m'avez raconté votre entrée au ré* giment, observa Suzanne, et qud ftit votre désappointement en y trouvant des mattres encore plus durs et plus impérieux que votre oncle,
— Je ne m'attendais point, en effet, aux rigueurs d'une telle discipline, reprit Henri ; mais, ce qui m'affligea surtout fut l'espèce
' d'abandon qu'il fallut faire de ma personne. L'ouvrier du moins a la liberté du mouve^ ment, et l'intérêt du travail ; il met quelque chose de lui dans son œuvre, il voit le résultat de ses efforts; tandis que le soldat obéit toujours à une impulsion étrangère ; s'il se meut, c*est d'après un règlement établi; s'il marche, c'est en ignorant le but; s'il frappe, c'est sans savoir où portera le cosrp! Pour lui la pensée est une oisiveté, la volonté une faute !
J'essayai d'échapper au sentiment de cotte
hh GODTTE B*£AV. 67
servitude par le travail ; je suivis avec assiduité les cours qui nous étaient ouverts, j'ap< pris tout ce que l'on devait plus tard exiger de moi pour le grade d'officier; mais à me^ sure que je rentrais dans l'étude, ma situation me devenait plus intolérable. Je prenais en horreur et en mépris toutes les puérilités sérieuses dont se compose le service; je ne pouvais me plier à cette discipline qui lait passer violemment des milliers d'hommes par la même vie, et qui soumet leurs fantaisies comme leurs mouvements à une sorte d'exer* cice en douze temps. Peut-être pourtant aurais-je résisté à mes répugnances (car corn-* bien ai-je continué de cheinins raboteux et pénibles par cela seul que j'y étais entré ! Il y a tant d'incertitude dans le changement, tant de peine pour chercher le mieux, que je suis de ceux qui préfèrent la souffrance à l'eSort nécessaire pour la fuir); mais ce que n'auraient pu faire peut-être le raisonnement ni le dégoût, un hasard Taccomplit.
— Comment cela? demanda Suzanne avec curiosité.
— Je logeais vis-à-vis d'une mansarde dont la fenêtre toujours garnie de haillons humides offrait un aspect repoussant. Il n'en sortait jamais que des clameurs d'enfants , des cris de querelles ou des blasphèmes.
Aussi m'étais-je accoutumé à ne plus tourner les yeux ni l'oreille de ce côté. Un jour pourtant je crus entendre un chant joyeux sortant de cet enfer ! Je regardai tout étonné ! Les haillons avaient été remplacés par de blancs rideaux, et une jeune femme était accoudée sur la fenêtre entre deux caisses de réséda dont elle venait de (iueillir un bouquet.
Encore enveloppée d'un vêtement de nuit, la tête nue et la main élevée, elle faisait tourner autour de son doigt une paire de ciseaux en réglant sur son mouvement les inflexions de sa voix cadencée. Presque au même instant un jeune homme parut à la fenêtre, et posa
lA (SOOTTB d'sAV. 69
un bras sur l'épaule âe la jeune femme :
celle-ci se renversa en arrière comme si elle eût sollicité de lui un baiser, puis, se détournant vivement, elle le frappa au visage de son bouquet humide de rosée, et se sauva en riant.
J'appris le soir même que mes nouveaux voisins étaient un professeur et sa femme, pauvres tous deux, mais dé cette pauvreté 'charmante qui se voile sous les prodigalités du cœur. La mansarde sur laquelle je n'osais autrefois tourner les yeux devint pour moi un paradis ; je suivais les tranquilles occupations des deux époux, leurs simples repas, leurs jeux d'enfants. Jamais d'autre bruit que celui des rires, des chants ou des baisers ! Le jeune homme ne quittait ses leçons que pour venir s'accouder à la fenêtre près de la jeune femme ; nulles querelles, nuls soucis ! tous deux semblaient planer dans la vie comme l'oiseau dans l'air. Jusqu'alors j'avais en vain cherché à bâtir dans ma pensée mon rêve
70 LA «OUTn D*B4V.
d'aTenir. Il fut àFindtaiit trouvé! Je œiupris que pour être heureux il me fallait une man^ sarde pareille , des livrée et une femme qui voulût m'aimer.
— £t depuis lors vos désirs n'ont pmnt changé? demanda Suzanne timidement.
— Depuis lors j'ai songé à tout préparer pour qu'ils puissent un jour s'aecomplir, ré^ pondit Raynal. Envoyé ici avec ma compagnie , j'ai rencontré votre oncle , et j'ai pu reprendre avec lui des études longtemps négligées. Encore deux années de travail, et libre de quitter cette livrée nUlitaîre, je retournerai à Quimperlé pour enseigner ce que j'aurai appris. Deux années seulement, et je redeviens mon maître! J'aurai une petite chambre pour moi seul , une fenêtre où je pourrai faire grimper 'des capucines, quelques rayons de sapin pour poser mes' volumes aimés ! Là , une fois la classe achevée , nul n'aura de droit sur ma rêverie , sur mes lectures ou sur mon sommeil. Je pourrai étu-*
Là oodttb »'iau. 71
dter à ma fantaisie , regarder les étoiles se lever , et m'oublier le soir sous les aubé^pines.
—Et cela suffira à votre bonheur? demanda Suzanne.
Le. jeune homme Ini jeta un regard en dessous , sembla incertain , puis , baissant la voix:
—Si je ne suis point seul à en jouir, dit-il, car la liberté elle-même devient triste dans la solitude*
— Vous ferez des amis ?
— Les amis passent dans votre vie, mais ne la partagent jpas.
— Alors vous vous marierez ? continua Su»
zanne, penchée sur une c<41ereCte dont la plissure semMait l'absorber.
— Si je trouve une' jeune fille qui veuille partager le sort obscur que je lui offrirai.
— Pourquoi en douter ?
Le jeune homme leva «sur Suzanne un regard timide.
7S^ LA 60UTTE D^BAV.
— ,Hais vous-même, demandait-il d'an accent confus et tremblant, eonsentiriez-vous à vivre ainsi dans la pauvreté?
Suzanne rougit.
— Ce n'est pas mol qu'il faut interroger, dit-elle, car je n'ai jamais connu d'autre.existence ; mais interrogez celles qui ignorent les privations et sont dans le monde comme dans un jardin où l'on peut tout cueillir.
— Celles-là , je n'ai rien à leur demander»
— Pourquoi ? reprit la jeune fille, qui en même temps désirait et fuyait un aveu direct ; ne peuvent-eUes aussi préférer le bon^ heur d'une affection partagée aux jouissances delà richesse?
— Ah! vous ne voulez pas me comprendre, s'écria Raynal avec une sorte de dépit douloureux.
— Gomment ?
— Écoutez-moi de grâce..
— Taisez-vous ! interrompit vivement la jeune fille.
LA fiOUTTB B^EAV. 73
Henri se d^arna étonné ; Clairon, dont Tentretien avec le père Braillé venait définir, rentrait par la portevitrée qui conduisait an jardin.
Vk GOUTTK d'^EAII. 1.
£n suivant son beau-firère pour luideman^ der un conseil ^ ainsi qu'il l'ayait dit, Clairou s'était laissé aller à uti premier mouvement; mais lorsqu'il se trouva seul au fond du jardin avec le vieux prêtre, l'imminence du débat qu'il allait avoir à soutenir lui ôta subitement toute sa résolution. Par bonheur Braillé vint à son secours.
U avait remarqué le troublé du commis et lui en demanda la cause. Clairou balbutia
76 LA CM)UTTK s'baO.
d'abord quelques explications Inintelligibles; mais , pressé par Braillé dont son hésitation augmentait l'inquiétude , il lui raconta enfin la conversation de M. Souriau et du curé.
Le vieux prêtre fut aussi affligé que surpris. L'injustice dont il était victime n'avait pu lui apprendre le monde , et il jugeait les hommes avec l'indulgence des heureux. Aussi engagea-^-il Clairon à voir M. Souriau, et à lui exposer ses inquiétudes, sur que celui-ci le rassurerait.
Le vieux commis secoua la tête. Outre qu'il attendait peu de succès d'une pareille démarche, elle était trop décisive pour pe point dépasser son courage. Glairou n'avait jamais su rien aborder de front. Il s'était toujours glissé dans la vie comme un homme qui n'y a point de droit, ne se montrant que d&profil, évitant le milieu du chemiâ et entrant partout par la porte de derrière.
Il avait d'ailleurs pris son parti, et il y te- , nait avec cette. persistance des faibles pour
U GOVTTB »'baV. 77
qui la délibération est une douleur. La difficulté seulement était de faire connaître sa dé cision : aussi, lorsque le père Braillé demanda au vieux commis ce qu'il comptait /aire :
— Hélas ! comment le saurais-je ? dit celuici en faisant des épaules un mouvement piteux; c'est un grand embarras pour moi, mon frère!... Cependant j'espère encore détromper M. le duré sur notre compte.
— En allant le trouver? demanda Braillé.
— Non , oh ! non, mais en redoublant de> piété, ainsi qile Suzanne., Désormais j'assisterai aux vêpres tous les dimanches, et je communierai deux fois l'an.
Le vieux prêtre s'arrêta en fixant sur Clairon un regard sérieux et triste. ,
— Prenez garde, mon frère, dit-il doucement ; il ne faut point faire de Dieu notre homme d'affaires , ni des choses saintes un état de service. Laissez dans le monde les intérêts du monde, et réservez la religion pour les maladies de l'âme.
78 LA «OUTTB b'bAO.
— La religion ne peut jamais faire de mal, répliqua Clairou avec une sorte de vivacité ; il n'y a que les bonapartistes à dire le contraire...
En regardant autour de lui, il tira de sa poche, avec précaution, le numéro-du ConsHtutionnel qui avait été vu par Choppart.
— Tenez, continua-t-il, en baissant la voix, reprenez votre journal, mon frère, je ne veux plus le lire, car on pourrait le savoir, et ce sont des opinions trop dangereuses»
Braillé prit la gazette sans répondre, et tous deux firent plusieurs fois le tour du jardin en silence.
Claironne savait comment arriver à son but ; il pensa enfin que le meilleur moyen était d'intéresser la pitié du vieux prêtre.
— Que devenir si le recteur réussit , mon frère? reprit-il en s'arrêtant, les regards fixés . à terre ; faudra-t-ii donc que j'aille tendre la main au seuil des maisons?
— Que parlez- vous de tendre la main ? in-
. Là CMIUm S*1A1I. 19
terrompit vivement Braillé ; ne nous reslerat-ii.par la rente avec laquelle j*ai vécu jusqu'à ce moment? Ce sera bien peu pour nous, trois ; mais nous serons économes. Puis, vous et moi , mon frère , nous sommes vieux , nos besoins iront diminuant chaque jour jusqu'à ce que Bleu nous en délivre tout à fait, et quant à Suzanne, elle a la richesse de ceux qui sont jeunes : l'espérance et un cœur joyeux.
— Je vous remercie , dit Glairou , désappointé par la généreuse tendresse de Braillé, mais je ne veux point vous faire «partager notre mauvaise fortune.
— N'aî-je point partagé la bonne ? reprit le vieux prêtre. Ah f ne me remerciez point, Joseph, car j'ai reçu de vous plus que je ne pourrai jamais vous rendre. Vous m'avez fait connattre les joies de la famille, à moi qui avais toujours vécu seul. J'ai passé ici dix années de paix, de bonheur et d'affection!...
c'est plus qu'aucun homme n'a droit d'en espérer.
Bnïïïé avait pris la main da vieax commî»
qu'il serrait avec aUeadrissemeiit ; celui-ci demeura embarrassé et muet. Eu se préparant d'avance à cette explication, il n'avait point prévu que 1^ élans dp yieuj^ prêtre vien^ draient tout déranger: aussi se trouva-t*il dans la situation d'un acteur qui, n'ajrant pas reçu la réplique attendue, hésite, se trouble et cherche en vain où reprendre le dialogue brisé. Mais son incertitude fut courte : voyant que l'entretien l'éloignaitdu but au lieu de l'y conduire, il allait renoncer à tout ménagement et aborder la question avec l'impatience des esprits craintifs, brusquant le résultat pour échapper à la peur, lorsqu'une propor sition inattendue de Braillé lui fournit l'occasion qu'il cherchait.
Celui-ci s'était arrêté pensif, et semblait se consulter tout bas ; enfin, après un instant de silence, il se tourna vers Clairou.
— J'espère encore, dit-il, que votre patron résistera aux sollicitations du curé ; en tout
cas, ne vous effrayez point tfop. Tant qn*il n'a été question que de moi , je me sois tu ; mais je parlerai pour vous, Joseph. Et soyes sûr que M. Manarch aura égard à ma prière ; dés demain , si vous le souhaitez , j'irai lè voir.
— N'en faites rien ! s'écria le commis , ce serait achever de me perdre. Ne savez-vous point qu'il vous déteste?
— Parce qu'il ne me connaît pas!
— N'y allez pas, n'y allez pas , au nom du ciel ! il est inutile de lui rappeler notre parente! Vous ne devez point vous mêler de cette affaire , Antoine ; je ne veux pas vous noire.. • le mieux , voyezrvous , serait d'évi-^ ter le malheur qui peut nous frapper... de prendre vos précautions d'avance.
— Que voulez-vous dire?
— Chacun a suffisamment de sa peine...
Vous avez de quoi vivre seul...
— Eh bien?
— Il serait plus sage de nous séparer...
83 LA fiovm s'iAff*
Braillé ponssa an cri qui fit tressaillir le vieux commis ; il leva les yeux malgré lui « mais en rencontrant les regards de son beaufrère , il les rebaissa vivement.
• -^ Nous séparer ! .'. • répéta le vieux prêtre ; et «ne pareille idée a pu vous venir, Joseph? et c^est pour moi , dites^vous , c'est dans mon intérêt?...
— Bans celui de tout le monde , balbutia Clairon.
£t voyant le geste douloureux du vieux prêtre :
— Ce n'est pas ma faute, AntcHue, reprit-il
avec embarras ; mais M. le curé a dit que
wous étiez un sujet de scandale, et qu'un em*
ployé du gouvernement ne pouvait garder
chez lui un prêtre interdit.
— Ainsi, vous me chassez, mon frère? dit Braillé d'un accent amer et affligé. ..
— Moi ! s'écria le commis, ah ! ne dites pas cela, Antoine ; moi vous chasser ! le frère de ma pauvre Catherine, que Dieu récompense !
J'durais voalu ne jamais tous quitter; mais nous sommes tous sous la main de IMen, et un <^rétiea doit d>éir à ses volontés !
— Mais non à ceUë des hommes qui persécntent en son nom , mon frère.
— Quand ils sont les plas forts , Antoine !
— Alors vous êtes décidé?
— Malgré moi : après tout, lé plus grand malheur est pour nous. Votre pain de chaque jour est assuré, tandis que le nôtre peut nous étra enlevé dès demain. Mais M* Manarch n'aura plus de prétexte quand vous serez parti, et j'espère en la miséricorde de Dieu ! . . . Vous voyez bien qu'il ne faut pas m'en vouloir , mon frère, car je ne suis point le malr tre ; je. ne fais que défendre ma pauvre vie...
La voix de Glairou était si humble et si craintive , qu'elle toucha Braillé ; son regard s'arrêta sur ce vieillard balbutiant, qui n'osait lever les yeux , et refoulant au fond de son cœur sa propre émotion :
84 LA €M>IJTTK B'E41F.
— Ce que tous désirez sera fait, mon frère, dit^l tristement. J'avais espéré mourir ici ^ mais je suis trop vieux pour ne point savoir que les espérances de là terre sont des illusions quand elles ne deviennent point des regrets ; puisse ce sacrifice assurer votre repos.
— ^ Ail !j'en suis sur, s'écria Clairou ; c'est principalement sur votre présence que M. Ma^ narch a appuyé.
— Je m'en irai, reprit Bi^ilié dont le eoa* rage chancelait malgré lui ; je m'en irai tout de suite...
— Oh f merci , Antoine ! dit le commis , , avec un éclair de joie égoïste.
— Je tâcherai de me réhabituer à la solitude.
— Vous aurez vos livres, mon iréte $ quand on est savant comme vous, les livres tiennent lieu de tout.
— Excepté d'affe<^tlon, Joseph; mais n'ilnporte... j'oublierai le bonheur dont j'ai joui
LA QOVTTI l>*EAV. 85
iei dix ans, j'oublierai la yoixde 9ii2annequi m'égayait le cœur... Pauyre enfant, elle me regrettera , j'en suis sûr.
Glairou fit un gesie d'inquiétude.
— ^ Plus que vous ne pensez, dit-il en baissant la Toix ; aussi ai-je peur qu'elle ne s'oppose à ce départ !
— On lui dira que votre position l'exige.
— Non , non , Antoine , elle ne comprendrait pas T elle voudrait vous retenir, dusséje perdre mon emploi î... Suzanne ne craint rien , vous le savez , quand il s'agît de ceux qu'elle aime. Elle me rappellera la promesse faite au lit de mort de sa mère , et je ne saurai que répondre. Songez , mon frère , quel triste débat pour moi!... puis j'ai toujours peur de cédçr ! si vous pouviez m'épargner ces sollicitations?...
— Moi?
— En ayant l'air de partir de vôtre plein gre... Elle ne s'adresserait qu'à vous, et vous, mon frère , vous êtes fort.
66 LA GOUTTE D*IAV.
Braillé fixa les yeux sur le vieux oommi^, qui le regardait d'un air suppliant.
— £h bien, soit, dit-il avec un soupir ; je ne veux point que voA ayez à baisser les yeux devant votre fille , Joseph. Je prendrai pour moi toutes les douleurs de la lutte ; je laisserai croire à Suzanne que je me sépare de vous par caprice et par Insensibilité.
— Ah ! çUe ne le pensera point, interrompit Clairon.
— Je chercherai une raison qui puisse la tromper, continua Braillé , et que Dieu vous pardonne, si après cela elle m'aime moins,* car c'était mon dernier attachement.
Clairon voulut essayer quelques remerclments, mais Braillé lui imposa silence de la
main :
— Assez, murmura-t-il ; je ferai ce que je
vous ai prQmis , mais j'ai besoin d'être seul pour rassembler mes forces et en demander de nouvelles à Dieu.
— Henri Raynal et le père Braillé étaient assis sous une tonnelle couverte de vigne au fond du jardin. Le jeune homme tenait à la main tin Virgile, tandis que le ivieux prêtre, les deux bras croisés et le regard fixe, Fécou* tait avec distraction. Un. peu plus loin , on apercevait Suzanne qui cueillait les fruits d'un groseillier en chantant à demi-voix, et jetant parfois un regaisd v«rs la tonnelle.
88 LA GOCm B*SAU.
Il y avait déjà quelque temps que le jeune homme traduisait à haute voix, lorsqu'il s'arrêta en hésitant ; le père Braillé sembla sortir de sa rêverie. H
— £h bien, qu'est-ce donc? demanda-t-il.
— Nos patriœfineset duleia Unquimtis arva, reprit le jeune homme.
— Oui, dit Braillé avec un attendrissement involontaire, il allait quitter les frontières de la patrie et ses dotices campagnes, et ces frontières, vois-tu, s'arrêtent souvent au déclin d'une colline , au détour d'un chemin ; car la patrie, c'est seulement le lieu où loge le cœur.
Puis prenant le livre des mains de Benrî, il continua d'une voix émue et cadencée :
— Heureux vieillard, ainsi tu demeureras sous tes frais ombrages, près de tes fleuves œnnus et de tes sources sacrées. C'est là que tu te sentiras endormir au léger bourdonnement des abeUles butinant sur la haie de saule qui enclôt ton héritage ; c'est Içl 9^ tu entendras l'énuon-
hk «oufn »'eav. 89
deur ehatiimUd haute voix 9(m8 la roche étevée^ pendant que les roucouleuees colombeey te$ anuÈurg, mtienmt leurs soupirs à ceux de la tourterelle cachée au Htmmet de l'orme.
En parlant ainsi, les yeax du père Braillé s'étaient tournés vers Suzanne , et sa voit tremblait.
— Ah ! je voudrais sentir Virgile comme
vous, dit Henri se trompant sur la cause de
son émotion.
— Gela est donc bien beau ? demanda la jeune fille en tournant vers eux son charmant sourire.
— Quand votre oncle l'explique, répondit Henri.
— C'est que j'ai vécu avec lui, reprit doucement le vieillard ; ces vers, je les ai appris quand j'étais cloarec en les répétant à haute voix le long des haies d'aubépine; j'avais pour commentaires la création ! les oiseaux qui gazouillaient sur les sureaux, et les cigales qui chantaient dans les blés, m'expli-
90 LA GOUTTE b'iAV.
quaient ce que je n'avais pas compris. Au^ j'aime Virgile comme un souvenir de jeunesse : le timbre de sa poésie ressemble pour moi à une voix d'ami. #
— Et voilà pourquoi elle vous fait venir les larmes au^L paupières, observa Raynal avec un sourire.
Braillé rougit légèrement.
— Qui prend garde aux attendrissements 4es vieillards et des enfants ! dît*il. Puis, ne sais-tu pas que la poésie ressemble à ces sons de cloches éloignés qui disent ce que l'on veut, et que nous y trouvons écrit tout ce que nous sentons? Quel que soit l'état de ton cœur , cherche bien , et tu trouveras dans Virgile quelque allusion qui semblera s'adresser à toi.
— Oh! vous avez raison, s'écria Henri; sa poésie est pareille à la brise qui vous arrive après avoir traversé la prairie, les fleuves et les montagnes ; chacun peut y reconnaître le murmure qu'il aime et le parfum
LA 'G0VTTB »'l^AV. 91
iregretté : elle a passé sur tout et a gardé comme une émanation de chaque chose.
— Quel dommage que je ne sache point le latin l interrompMKuzanne en soupirant.
— A quoi bon? dit Henri; Fàme la plus na!ve renferme autant de choses que le poëme le plus diyîn ! ne regrettez point de ne pouvoir juger la statue quand le modèle se trouve en vous-même. Croire que toute la poésie est dans les livres , c'est croire que quelques flacons d'essence renferment tous les par-fums des roses.
— Dieu le veuille, répliqua Suzanne ; car moi je suis une ignorante, sentant et pensant comme les oiseaux voltigent au sortir du aid.
— Le Christ a promis aux cœurs simples une (dace dans son paradis, dit Braillé en passant les mains sur les cheveux de la jeune
fille.
Celle-ci releva la tète comme un chien •fidèle qui reçoit les caresses du maître.
92 Là. fiOUTJ^S A'fiiill.
— Je vous aurai pour m^y conduite, mon oncle, dit-elle, car la première place sera là pour les martyrs.
— Oui , dit le vieuss» prêtre avec uû sentiment profond; oui, Suzanne , j'espère que Dieu me tiendra compte de mes souffranaes, bien que j'aie été épargné dans ma cbair. Les plaies du cœur ne sont pas moins cruelles que celles du corps, et notre vie peut aussi bien s'écouler avec nos pleurs qu'avec notre sang.
Suzanne fut frappée de l'espèce d'amertune qu'il y avait dans l'accent de son oncle. Accoutumée à la résignation souriante du vieux prêtre, elle devina dans ce changement quelque douljBur nouvelle et secrète : mais avant qu'elle eût pu éclaîrcir son doute, l'entretien fut interrompu par l'arrivée d'un nouveau personnage dont la vue changea tout à coup le cours de ses préoccupations.
C'était un jeune homme d'environ trente ans qui portait, comme Henri, l'uniforme de
m GOVTTS D*«\U. 93
Tartillerie de marine, mais avec les insignes d'un grade supérieur. Le sergent Fayol, car c'était lui, avait une de ces figures sur lesquelles on porte deux jugements opposés selon le degré d'attention avec lequel on les étudie. Ses cheveux blonds, son teint clair et ses lèvres vermeilles lui donnaient, au premier aspect, une apparence de douceur presque e£féminée ; mais en y regardant de plus près, cette apparence était contredite par tous ses traits. L'expression de son œil d'un .bleu âpre était absolue ; et il y avait dans son nez fin et recourbé, dans ses lèvres relevées aux coins, une sorte d'insensibilité haulaine qui se révélait en outre dans la brusque aisance de ses mouvements. Tout eirlui annonçait la vigueur, mais une vigueur qui se cache. Ses membres agiles et bien proportiennes satisfaisaient le regard sans l'arrêter ; la nature semblait avoir pris plaisir à entourer cette charpente d'acier d'une enveloppe souple et brillante, comme ces ouvriers* du
94 tA fiOCTTE p'eAII.
moyen âge qui déguisaient la force de Far* mure en la polissant,
A la vue de Fayol , Suzanne n'avait pu retenir un mouvement de déplaisir et presque de crainte; Raynal rougit comme s*il eût éprouvé quelque embarras d'être surpris par lui, et Braillé se contenta d'un salut ; mais le sergent ne parut point remarquer l'espèce de froideur avec laquelle il était reçu.
— Je te chercl^ais, conscrit,, dit-il à Henri.
— Me voici , répondit le jeune homme en se levant.
— Que faisais-tu là? Tu aidais sans doute mademoiselle à égrener des groseilles ?
— Nullement , dit Raynal sans lever les yeux etrien réunissant ses livres.
— Ah ! je vois , reprit Fayol de l'acoent railleur qui semblait lui être, naturel , on te faisait la classe. £h bien , père Braillé, êtesvous content de votre écolier?
— M. Raynal sent le prix de l'instruction, dit le vieux prêtre sérieusement.
LA GOVTTC d'SAV. 95
— Au Élit, reprit Fayol, nous vivons à une époque où FoA appliquera peut-être le PaUr noster à l'exercice en douze temps , et où il faudra qu'un chef de pièce sache traduire le Deprofundis avant de le faire chanter à l'ennemi ; dans ce cas , Henri aura des chances d'avancement. ••
— Je n'en désire point, dit RaynaL
— Fi donc ! reprit le sergent , l'odeur de la poudre t'aurait-elle déjà dégoûté du métier, et voudrais-tu y renoncer pour les égratignures reçues à Brest?
— Comment cela? demanda Suzanne étonnée.
— Je me trouvais à la salle d'artifice lors de son explosion, dit Raynal.
— Et vous avez été blessé ?
— Assez pour rester étendu entre deux barils prés de sauter, observa, FayoL
— Et je n'aurais pu m'en retirer sans le sellent, ajouta Henri.
La jeune fille fit un mouvement , et son re-
96 LA GÔtTTE D^EAir.
gard, qui s'était jnsqa'alors tenu détourné de Fayol, se leva sur lui avec une expression de reconnaissance.
~-G*est un noble trait, monsieur, dit Braillé.
— Mon Dieu , je n'ai eu besoin pour cela ni de livres ni de latin , reprit Fayol ; il m'a suffi d'escalader une fenêtre , de passer dans le feu, et de sauter un mur de dix pieds avec ce conscrit sur les épaules. Hais chacun a sa spécialité, père Braillé : à vous les paroles, et à nous l'action. ^Je voudrais seulement que Henri ne donnât pas trop dans les bucoliques,
comme on dit au régiment, et qu'il se rappelât
un peu plus souvent qu'il a un sabre sur la hanche, il y a encore pour nous autres quelques chances d'avancement, malgré les cadets de famille qu'on nous envoie pour officiers au sortir du sevrage. . .
— Je ne souffrirai point qu'on attaque le gouvernement chez moi, interrompit une voix qui cherchait à se grossir.
Tout le monde se détorurna.
LA GODTTI D^EAIJ. 97'
— £h ! c'est le papa Clairou ! reprit Fayql en riant. Comment se porte aujourd'hui votre bureau?
— Je ne souffrirai pas qu'on attaque le gouTernemeut*..
— Chez vous ; j'ai parfaitement entendu. . .
Une prise, père Clairou.
. Le vieux commis, écrasé par le sang-frpid du sergent, le regarda d'un air timide, chercha dans sa poche, et tira sa tabatière.
— Nous disons donc, reprît Fayol en savourant lentement sa prise de tabac , que la monarchie nous élève des officiers en mue...
Clairou voutut interrompre en recommençant sa phrase sacramentelle.
— Encore 1 s'écria le sergent. Pardieu ! père Grattoir, j& ne dis plus rien.
— Le souper est prêt d'ailleurs , observa Clairou en jetant à sa fille un regard d'intel'^ ligence... Allez, mon frère, je tiendrai compagnie à ces messieurs.
Fayol éclata de rire.
98 Là GOVm B'KàU.
— Voilà qui s'appelle congédier le& gens avec procédé ! s'écria-t-il.
— Je ne congédie personne , balbutia le vieux commis.
— Bien , bien , père Clairou , nous vous laissons manger votre bouillie d*avoine , reprit Fayol avec dédain.
£t se tournant vers Henri : .
— £n route, le latiniste, continua-t-il ; les amis nous attendent à la Fleur-de-Lis.
Raynal serra la main au père Braillé, salua Suzanne et suivit le sergent.
Ds marchèrent quelque temps en silence »
Yvn, à côté de l'autre ; enfin Fayol se retourna vers son compagnon.
— £h bien , dit-il , tu me boudes, je crois ?
— Nullement, répondit Raynal.
— M'en voudrais -tu îpar hasard de t'a voir emmené?
— Qui peut te le faire penser ?
— Tu espérais peut-être causer avec la petite?
LA C(01ITn«B*BAU. 99
— Que pourrais-je avoir à lui dire?
— Et que sais-je? Tu lui aurais parlé de la lune, des étoiles.
— Tues fou.
— Moins que tu n'es amoureux.
— £h bien, quand cela serait? dit Henri avec impatience.
— Comment donc! mais je crierais bravo!
répliqua Fayol; d'autant que la petite t'a^ dore.
— Moi ! dit Raynai , dont tout le visage s'illumina.
— Pardieu ! il suffit de voir comme elle
te regarde ; aussi je t'engage à te rappeler
la parole de l'Évangile : Demande et on te donnera.
Raynai fit un mouvement.
— Et surtout ne t'effraye pas d'un peu de résistance , continua le sergent. On est trop , bien élevée pour n'en point faire ; mais une femme qui aime, vois-tu, est comme un gant dans notre main.
100 LA fi«UTTB »'EA0.
— G'est^'dire , reprit Henri , qu'il faut la perdre en recounàissaiice de son aflteetion pour nous.
Fayol leva les épaules.
— Tu n'entends rien aux femmes , petit , dit-il en ricanant. Tu as pris au sérieux les phrases courantes ; mais il y a pour l'honneur, voi&'tu, comme pour la religion, un catéchisme que tout le monde répète et auquel personne ne croit. Ce que les femmes appellent tout haut leur honte , elles le nomment tout bas leur plaisir : elles le repoussent en apparence et le désirent en secret. La perte, c'est l'éclat; la vertu , c'est le mystère. Aussi , en amour, les tourments de conscience ne viennent-ils que du manque de précautions, et pour avoir la tranquillité de l'innocence , il suffit d'être prudent.
— Je connais ta morale ! dit Henri avec une sorte de dégoût mal déguisé , je sais qu'à tes yeux la femme est une esclave hypocrite, qui ae se fait marchander que pour surfaire
MU infamie. Aussi , point de devoirs envers elle s on peut Ini mentir et la tromper t tu ne vois de place à l'honneur que dans la moitié du genre humain ; l'autre moitié est une moisson que Ton fauche pour faire litière i ses passions.
— Et tu n'admets point mes principes ?
-^ J'en al. horreur.
Fayol fit un hochement de tète en souriant.
— Je comprends , dit-il ; en veut que tu sois moral , on te nourrit de romances et de lait doux ; mais prends garde d'être pris pour dupe par ta jdie sournoise.
— Ne parle pas de Suzanne, interrompit vivement Henri , tu n'es pas capable de la comprendre.'
— G'esl juste , un ange... car elle à dû te faire accroire qu'elle arrivait au moins du paradis... Tu t'attends peut-être & lui voir poussée des ailes ?
— En tout cas, dit Raynal en fixant sur le
lOS LA «OUm »'lAV.
sergent un regard aigu , nia préférence pour elle ne doit point t'étonner , car je t'ai vu toimême son adorateur assidu.
Un nuage passa sur le' front de Fayol, mais il fit un effort pour le déguiser.
— Oh ! moi, dit-il d'un ton de fatuité nonehalante , c'était autre chose , je voulais donner à la petite quelques leçons* •• de savoirvivre...
—r Et tu en as été pour ton essai? dit Henri en le regardant fixement.
— Qu'en sais-tu ? répliqua Fayol.
— Oserais-tu soutenir que tu as réussi?
s'écria Raynal , l'œil étincelant.
— Qui m'en empêcherait ?
— Moi , qui sais que tu ne dis point la vérité.
Fayol jeta sur lui un regard ironique et hautain dont il sembla l'envelopper.
— La langue t'a tourné, petit, dit-il, heureusement que nous sommes seuls.
— Je le répéterai devant tous.
LA 60VTTB d'BAV. 105
— La paix , te dis-je , et ne fais pas aânsi le méchant , j'en ai réduit bien d'autres.
— Oh ! je le sais , reprit vivement Henri ; mais ne crois pas que ton adresse de spadassin me fasse écouter plus patiemment tes ca* lonmies'; tu peux m'assassiner devant deux témoins, non m'imposer silence.
— Allons , conscrit , dit dédaigneusement Fayol, tu oublies que si j'avais voulu te rayer du contrôle , je n'avais pas besoin pour cela 'de croiser le fer ; il suffisait de te laisser partir comme une fusée avec tes deux barils de poudré.
Raynal tressaillit ; le souvenir du service rçndu par le sergent venait heurter en quelque sorte son indignation , et l'arrêta dans son élan. Ses lèvres se serrèrent comme s'il eût voulu retenir la provocation prés de lui échapper ; mai$ cet effort fait lui rappela amèrement la dépendance à laquelle le condfunnait sa reconnaissance forcée.
— Je vois que tu ne permets point d'où-
blîer tes bienfiûts , dit-il d'une voix altérée ; mais- tu as raison , et je dois me rappeler que je te dois la vie.
— On dirait que tu le regrettes , observa le sergent.
— Ofa! plus que tout au monde! s'écria Henri .
— Et pourquoi donc , conscrit ?
— Parce que depuis ce jour j'ai perdu ma liberté, reprit le fourrier avec chaleur, parce que, sous i»*étexte de veiller à ce que tu avais sauvé , tu t'es emparé de moi , et que je suis devenu ta propriété. Tu contrôles mes actions, tu tyrannises mes sentiments, tu me forces i vivre avec ta permission , et quand je veux me révolter, tu me mets ton bienfait sur la gorge et tu me condamnes au silence! Gela ne peut durer ainsi , Fayol ; la plus douce nature s'irrite à la fin. Tant que tu as seulement heurté mes goûts et meç idées , j'ai accepté le réle d'enfant que tu voulais me donner , j'ai marché docilement sous ta volonté ; mais ipaintenant tu veux toucher à mes sen-
LA «OUns B*BAV. 106
tiineiiU , tu fouilles dans mon eœur d*un air de mépris , et tu y retournes mes plus inti^ mes affections avec le pied, comme tu le ferais . de débris et d'ordures; c'est trop, Fayol, trop pour la plus longue patience. Là me a deux côtés ; à partir d'aujourd'hui je sui^ vrai celui que tu ne prendras pas. Partout où tu parleras , je me tairai ; si tu veux da* vantage, exige, j'obéirai, car je suis ton obligé ; mais renonce à t'établir dans ma vie comme sur une terre conquise. Je veux enfin respirer d'air ce qu'il me faut et ne plus sen^ tir une main sur ma pensée.
Ces mots avaient été prononcés par Raynal avec une sorte d'emportement, et comme s'ils échappaient à un sentiment longtemps contenu. Le sergent parut d'abord .étonné. Une rougeur rapide passa sur son visage, ses lèvres se crispèrent ; mais le sourire dédaigneux qui leur était habituel y reparut prea* que aussitôt. Il regarda fixement Éenri,et, posant les deux mains sur ses épaules :
106 hk GOQTTB b'SAU.
— Bien , fourrier , dit-il avec uh sérieux railleur, très-bien; seulement les citations latines y manquent. Un discours sans latin ressemble à une matelote sans vin. Mais je n'oublierai pas votre dissertation sur le libre arbitre.
— Je vous en serai reconnaissant, dit Henri gravement.
Tous deux étaient arrivés devant le café fréquenté par les sous-offiders de la garnison.
— Pourrais-je, sans attenter à votre personnalité, vous oft'ir un verre de bière ? demanda ironiquement Fayol.
— Je rentre, dit Baynal.
Et il continua sa route.
Le sergent le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la rue. Éten- • dant alors la main :
— Va, murmura-t-il, va, pauvre agneau, qui menace de la tète avant que les cornes lui soieni poussées; tu feras malgré toi ce que je veux et comme je le veux.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis l'entretien qui avait eu lieu entre Glairou et Braillé, et celui-ci les avait employés k tout préparer pour la séparation convenue; mais ces préparatifs s'étaient faits avec mystère et sans que Suzanne pût les soupçonner.
Le soir du cinquième jour, le vieux prèlie monta dans la chambre qu'il occupait, après avoir embrassé la jeune fille plus tendrement
que d'habitude. Le mois de juillet commençait, et la brise de nuit apportait, par la fenêtre ouverte , les senteurs des chèvrefeuilles et des foins fraîchement coupés. Braillé aperçut un bouquet de jonquilles sur sa table, du linge repassé nouvellement au pied de son lit, prêt à le recevoir, et ses pantoufles posées à leur place accoutumée!... Le vieillard promena autour de lui des yeux mouillés de larmes ! tout lui rappelait la présence de cet ange familier qui présidait depuis dix années aux aisances et aux joies de sa vie l U se baissa pour respirer le parfum des jonquilles, toucha le linge que Suzanne avait préparé, jeta un regard sur la fenêtre ènir'ouverte par die , puis, s*approchant du crucifix sus* pendu à son chevet, il se laissa tomber à geaoux, et commença une prière fervente.
Elle dura longtemps , entrecoupée de soaj^KS; mais enfin l'émotion du vieux prêtre parut se calmer. Il se releva, ferma sa fenêtre , écarta le vase de fleurs , comme s'il eût
V4>ula échapper à tout ce qui pouvait ramollir, et se mit à écrire la lettre suivante :
u Chère Suzanne,
« Lorsque tu liras ceci, je serai déjà bien «( loin!... Ne te récrie pas à cette nouvelle, « ne t'afflige pas surtout. : si je pars, enfant, u c'est qu'il le faut, et ta résignation doit « égaler la mienne.
tt Beaucoup de raisons m'obligent à vous 41 quitter ; tu ne peux les connaître toutes, tt apprends seulement que j'ai pris ce parti tt de ma propre volonté et pour accomplir ce u que je regardais comme un devoir. Ne cheru che point à savoir où je vais, tu voudrais K me voir, et il vaut mieux que cela ne soit <( point. Contente-toi de penser qu'où je suis « je t'aime, et que ton souvenir me fait corna pagnie.
« De tout ce que j'avais ici je n'emporte u que quelques livres, le reste me^ppellerait u un passé que je ne regretterai que trop !•••
LA GOOTTB d'kAD. 1. 10
110 Là GOVTTB B*SAV.
<( Garde tout, chère fille ; use de ce qui m'a « appartenu par amour pour moi et en sou- « venir de moi. Mais surtout ne t'inquiète (( point de ce qui me concerne, car, excepté <c toi, rien ne me manquera où je vais. Tu «< sais ce qu'il me faut, du reste ; un peu de u paille fraîche pour dormir, un peu de lait u pour nourriture , Horace ou Virgile à lire « dans la campagne , et quelques fleurs des <c champs pour marquer les passages aimés !
«c Le coin le plus ravagé de notre Bretagne « peut me donner tout cela, et bien plus !
« Adieu donc, chère fille, et que toutes les « bénédictions du ciel soient sur toi. Je voûte drais te serrer une dernière fois sur mon <c pauvre cœur qui tremble; mais j'ai craint « les angoisses des adieux ; j'ai craint des de^ <c mandes d'explication que je n'aurais pu « donner sans mentir ; j'ai craint surtout des « prières auxquelles je ne devais point me tt rendre, et que j'aurais mal repoussées.
« Pardonne-moi donc, et ne m'en veux pas.
L^ fiOVTTB d'BAH. 111
« Je baise cette lettre où ton cher nom est
« écrit; je la signe de mes larmes. Hélas!
t( n'est-ce point la véritable signature des
u hommes ! Que Dieu te prenne en pitié ,
M douce enfant, et qull porte à ma part toutes
u les épreuves qui te sont destinées.
<( Encore une fois adieu ! Je ne pars pas
« tout entier ; mon cœur reste ici , à toi et
tt avec toi.
Qc Ton oncle , Aittoine. »
,<( P. S. Arrose bien le jasmin et les rosiers u que nous avons plantés ensemble près de « la tonnelle, et prends soin de mes oiseaux; « ils te reconnaissent aussi bien que moi. )>
Cette lettre achevée, Braillé y mit l'adresse, puis , ayant fait un paquet de ses vêtements et de quelques livres , il promena une der-* nière fois les yeux sur tout ce qui l'entourait, adressa un adieu particulier à ses fleurs, à son crucifix, à ses oiseaux, puis, entr^oti*vrant la porte avec précaution , il desc^dit doucement l'escalier.
IIS LA GOUTTE d'eAU.
Arrivé près de la chambre de Suzanne , il s^arrêta oppressé. Aucune lueur ne brillait à travers les jointures de la porte ; la jeune fille dormait , sans doute ! Il entr'ouvrit les- bras comme s'il eût voulu la serrer sur sa poitrine, du moins en pensée , et , laissant couler ses pleurs :
— Adieu, murmura-t-il , sainte enfant!
Douce Ruth, dont je fus longtemps la Noémi !
adieu ; et puissé-je emporter avec moi , de dessous ce toit , tous les soucis et toutes les misères !
A ces mots , il franchit le seuil de la maiso'n , traversa la cour , et disparut dans l'obscurité.
Nous n'essayerons point de peindre la surprise et l'affliction de Suzanne lorsqu'elle apprit , le lendemain , le départ de son oncle- Elle courut éperdue vers son père ; mais celui^i ignorait la retraite choisie par Braillé, et parut aussi étonné qu'elle-même. Suzanne interrogea les voisins ;. aucun d'eux n'avait
VU le vieux prêtre!... Elle rentra désespérée , et décidée à pousser plus loin ses rechercbes.
Cependant, en relisant la lettre qui lui était adressée , un scrupule lui vint. Son oncle la suppliait avec instance de ne rien faire pour découvrir sa retraite. S'il lui avait caché les raisons de son départ , c'est qu'il le devait sans doute ; en s'efforçant de le découvrir, ne s'exposait-elle pointa déranger quelque plan nécessaire , à causer au vieillard quelque embarras ou quelque douleur? Cette pensée l'arrêta court. Elle communiqua ses doutes à Henri, qui lui conseilla de cesser des perquisitions ostensibles , promettant de les continuer lui-même en secret et sans éclat.
La jeune fille n'accepta ce conseil qu'avec peine : son oncle avait été jusqu'alors pour elle un père et un frère tout à la fois : depuis son départ la maison semblait déserte, comme si la famille entière eût disparu avec lui. Elle fut plusieurs jours pleurant et désoccupée,
114 LA ttOVTTS D*IAU.
tournant la tête au moindre bruit, et s'atteodant sans cesçQ à voir reparaître le vieux prêtre sur le seuil. Hais sa douleur se calma peu à peu. Henri venait tous les jours ;' et , quand il était parti, Suzanne demeurait longtemps sans penser à son onde ! Ainsi , à son insu , de nouvelles préoccupations commençaient à s'emparer de son âme , et à ren> dre la présence du père Braillé moins nécessaire. Peu à peu elle cessa de l'attendre, sinon de le désirer, et ses chants, quelque temps suspendus, égayèrent de nouveau la maison.
Glairou , de son côté , finit par penser que le départ de son beau-frère avait conjuré le péril, et , persuadé qu'il n'avait plus rien à craindre , il reprit sa liberté d'esprit.
Cependant les visites toujours plus fréquentes de Raynal chez le vieux commis ne tardèrent pas à attirer l'attention , et le bruit de ce nouveau changement de Suzanne devint bientôt un sujet de commentaire pour chaque voisin; car, parmi beaucoup d'au-
très fléaux qui affligent les petites vittes , le plHS dangereux et le plus inévitable est, sans contredît, le voisin. Le voisin est là un espion de bonne volonté qui fait la poUoe pour son propre compte; il faut qu'il soit votre complice ou votre ennemi. Sa grande, son unique affaire n'est point de veiller à ses propres actions, mais de surveiller les vôtres. La maison que vous habitez est une forteresse en état de siège dont il cherche à connaître l'intérieur, un spectacle auquel il n'est point invité , et qu'il essaye à voir pardessus le rideau. Qu'un étranger frappe à votre porte, que la lumière brille moins tard que de coutume à travers vos vitres , que votre voix se fasse entendre plus élevée ; ce sont autant de problèmes posés à sa curiosité, et malheur s'il ne peut les résoudre ! car tout ce qu'il ne comprend point est expliqué à votre désavantage. Bu reste , prudent et politique, le voisin de petite ville vivra toujours avec vous dans les meilleurs termes : sa bat-
116 LA GOVTTS D*KA1I.
terie de cuisine et son journal seront à votre disposition ; il vous fera.goûter aux primeHrs de son jardin, vous fournira des recettes pour les confitures ou pour les rhumatismes , el viendra aidera vous coudre dans votre suaire. C'est un ennemi intime qui vous rend mille petits services en attendant qu'il en sache assez pour vous faire pendre.
Or, Clairon avait un voisin qui réunissait toutes les qualités exigées pour ce titre , un vrai voisin-modèle. On eût vainement cherché dans tout Lesneven un homme plus serviable et plus malveillant. Les amitiés de Guillaume Bivel avaient toujours quelques pointes dont vous étiez blessé , et ses politesses vous insultaient. Cet homme , grossier
du reste, possédait une sorte de tact subtil pour deviner votre endroit vulnérable. Seulement, comme ses coups étaient toujours portés en riant et le bonnet a la main , on feignait.de ne les point sentir , et il en profitait pour redoubler.
LA. GOCTTE d'eAU. 117
Sa fille , d'ailleurs , lui venait en aide au besoin. Ursule Rivel ressemblait à Guillaume sous des formes différentes ; c'était soa père retourné. Ce que celui-ci faisait avec des càlineries et des précautions oratoires , elle le faisait , elle , ouvertement , brutalement, en fille mauvaise et qui veut le paraître. Ainsi posée , elle avait acquis le droit de tout dire sans qu'on s'en étonnât. Acceptant d'avance l'accusation de méchanceté, elle > la rendait en quelque sorte inutile : les reproches à cet égard ne pouvaient pas plus l'atteindre que l'excommunication un mécréant ; car elle avouait ce qui lui était reproché , et s'en faisait gloire. Du reste , semblable au despote antique , elle se souciait peu d'être aimée , pourvu qu'on la craignit ; et, à cet égard, elle avait réussi au delà de ses espérances.
Cependant, par une de; ces bizarreries trop fréquentes , l'opinion publique n'avait voulu admettre qu'en partie la mauvaise réputation acceptée par Ursule elle-même. On avait re-
118 LA aOlJTTE B-RAV.
levé dans sa vie quelques rares traits d'humanité vulgaire , quelques preuves équivo* ques de compassion pour les opposer à tout le reste , et les gens qui se piquaient d*Qb* servation ou d'équité répétaient d'un air profond que la fille de Bivel valait mieux qu'elle n'en avait l'air.
Suzanne avait toii jours éprouvé pour elle un sentiment de répulsion et presque de dégoût qui avait été un obstacle à leur liaison ; cependant elles se voyaient quelquefois en qualité de voisines. Un jour donc que la fiUe de Glairou achevait un volume apporté la veille par Raynal, Ursule entra.
La nature avait traité la fille de Rivel avec la malveillance qu'elle montrait elle-même pour tout le monde : sa taille l'eût fait prendre pour, une enfant de douze ans , si le .
développement des formes n'eût détrompé le regard; son front était bas, ses sourcils épais , son teint brun et coloré ; cependant l'ensemble de tout cela ne manquait point
LA cwvm b'bav. 119
d'une sorte de sève ardente, et il y avait dans ces'yenx noirs, dans ces lèvres épaisses, je ne sais qnelle volupté hardie qui pouvait parler à des sens grossiers.
£Qe jeta d'abord les yeux sur le livre que Suzanne tenait à la main.
— Je vous dérange, dit-elle.
— Nullement, répliqua Suzanne en se hâtant de déposer son volume et d'avancer une chaise.
Ursule mesura celle-ci du regard , et ne s'assit qu'à moitié, afin que ses pieds pussent toucher la terre.
— Vous lisez toujours autant , à ce qu'il parait? reprit-elle d'un ton maussade. H est heureux que le voisin Clairon ait assez de fortune pour vous permettre de perdre ainsi votre temps.
— Mon père est pauvre, répondit Suzanne ; mais il ne me défend point une lecture après mon travail achevé.
— Il y a des gens qui trouvent moyen de
lâO LA GODTTK D^KAU.
tout faire, répliqua Ursule aigrement; quant à moi, je n'ai point une heure de liberté^ '
—Votre boutique de mercerie vous occupe, observa Suzanne doucement.
— D'autant que mon père passe la journée à clouer ses brides de sabots. Les parents ^ voyez- vous, ma chère , nous élèvent comme des animaux domestiques ; non par tendresse, mais pour que nous fassions plus tard leur travail. A propos de parents, vous n'avez rien su de votre oncle?
> — Rien, dit la jeune fiUe tristement.
— Il sera allé habiter Brest. Lés grandes villes sont si commodes ! on ne vous connaît point, et vous pouvez vivre à votre goût sans qu'on le sache... .
— Mon onde. n'avait pas besoin de cacher ses actions , interrompit vivement Suzanne.
— Alors, pourquoi est-il parti? demanda la fille de Rivel sèchement; ce n'est point poUr un pèlerinage, j'imagine ! à moins qu'il ne soit allé à Rome faire lever son interdit.
LA «ovm d'eau. 121
Da reste , ce ne sont pas mes affaires, et j'ai à vous parler d'autre chose. C'est demain mon anniversaire de naissance, et vous savez que nous avons l'habitude de réunir, tous les ans, les voisins à cette occasion ; je suis venue vous inviter, ainsi que M. Clairon. La jeune fille remercia en promettant de
transmettre l'invitation à son père.
— Je compte sur vous, reprit la mercière; aussi ai-je fait inviter M. Henri... H ne faut pas séparer qui s'assemble , comme on dit.
— Je ne vous comprends pas , balbutia Suzanne.
. Ursule la regarda en face.
— D ne faut pas rougir alors , dit-elle.
Croyez-vous donc que l'on ne sache pas les visites que vous fait tous les jours le fourrier ?
— Je reçois M. Henri comme vous recevez JH. Choppart, observa Suzanne piquée.
Ursule lui lança un regard d'aspic.
— Et pourquoi donc ne recevraîs-je pas 1. I 11
122 LA GOVm D*BAU.
M. Choppftrt? reprit-elle... Groyez>voas qu'il ▼aille moins , parée qu'il ne porte pas d'épaulettes de laine , et qu'il ne me prête pas de romans? M. Choppart a rendu des services au gouvernement ; notre cousin K. Manarch lui veut du bien, tous les nobles le protègent , et , quand il voudra , il ira plus loin que beaucoup d'autres, qui se croient quelque chose parce qu'ils passent leur temps couchés sur des livres.
— J'en suis persuadée, dit Suzanne, qui ne voulait point prolonger une discussion qu'elle regrettait déjà d'avoir commencée ; mais Ursule ne comptait point la tenir quitte à si bon marché.
— Je ne dis pas cela pour M. Henri , continua-t-elle , qui est un jeune honane de bonne famille et qui fera son chemin ; seulement je vous engage, ma chère, à ne pas trop y tenir. Tant qu'il sera sous-officier, vous pourrez compter sur sa compagnie ; faute, de mieux, on dtne au cabaret, comme dit le pro-
LA GOVTTK D'KAU. Ii5
Yerbe ; mais une fois qu'il aura son brevet d'officier, bonsoir ! Les épaulettes dorées vont mal avec les cornettes.
Suzanne tressaillit ; l'observation d'Ursule l'avait frappé au cœur. Celle-ci s'en aperçut, et , .contente de sa vengeance, se leva.
— Ainsi, c'est convenu, dit-elle ; vous viendrez demain avec votre père et M. Henri, qui veut bien de nous, en attendant qu'il soit officier. Notre cousin le curé y sera peutêtre.
Et comme Suzanne voulait la reconduire :
— Ne vous dérangez pas , dit-elle , et achevez votre lecture ; vous nous raconterez de* main le roman, en attendant que les crêpes soient beurrées.
La boutique de maître Rivel , consacrée à deux commerces, était partagée en deux portions distinctes. D'un côté se trouvaient plusieurs rangs de cases renfermant la mercerie à Tusage des paysannes , et un vieux comptoir de sapin prés duquel se tenait Ursule ; de l'autre , des sabots de toutes tailles 6t de toutes couleurs , entassés sans ordre , formaient une sorte de montagne bariolée
126 LA 60VTTE D*BAU.
qai montait jusqu'aux solives du plafond.
Ceci était le domaine particulier de maître Rivel , en même temps que sa fortune et sa gloire. Nul autre marchand sabotier ne pouvait offrir, à Lesneven, des chàussunss de hêtre aussi richement dorées au feu , aussi artistement décorées de ciselures et d^ fleurs peintes. Nul autre ne savait y attacher avec autant de grâce le morceau de peau de mouton , clouer la bandelette de fer-blanc , ou fixer la bordure de drap découpé, Aussi chaussait-il tous les pieds élégants des faubourgs , et une jeune fille reconnaissait le sabot sortant de chez maître Rivel, aussi sûrement que nos lions reconnaissent l'habit taillé par Staub. Ce talent hors ligne avait même valu à maître Guillaume une aisance qu'il augmentait , chaque jour , par cette économie dure et tenace particulière à la petite bourgeoisie de nos provinces.
La plupart des convives invités pour la fête d'Ursule étaient déjà réunis dans la bou*
LA fiOUTTB/ D*IA1T. 137
tique dont nous venons de donner la description, et que Ton avait choisie pour recevoir , comme la pièce la plus grande et la plus commode de la maison.
Les sabots avaient seulement été repousses plus près du mur, afin d'augmenter l'espace ; les balances enlevées , et le comptoir transformé en table à manger.
Une chandelle inégale , flottant dans un bougeoir de fer battu , éclairait seule l'immense boutique , à la grande joie de Choppart , qui profitait de la demi-obscurité pour essayer quelques libertés' nouvelles chaque fois qu'Ursule passait. Celle-ci se défendait fadblementpar quelques tapes amicales, et lançait à l'ancien chouan des regards qui semblaient l'exciter à recommencer.
tous deux restèrent un instant isolés dans le coin le plus obscur , tandis que le reste des invités causait bruyamment. Choppart passa un bras autour de la taille d'Ursule, et la souleva jusqu'à ses lèvres. La jeune fille reçut
entièrement et rendit à moitié le baiser. Ghoppart recommença.
— Finissez, dit-elle à voix basse, ne voyezvous pas qu'ils sont tous là ?
— Pourquoi ne veux-tu pas me recevoir seul? répliqua le chouan.
— Le moyen ? Mon père ne quitte pwnt la maison.
— Dans ta chambre... ce soir, reprit Ghoppart , en la serrant d'une étreinte passionnée.
Tout le corps d'Ursule frissonna.
— C'est impossible , dit-elle.
— Laisse seulement ta fenêtre ouverte.
La fille de Rivel le regarda , et ses yeux
s'enflammèrent.
— Tu promets, continua le garde-chasse.
Elle balbutia un mot qu'il ne put entendre,
et s'échappa de ses bras.
— Bon , murmura-t-il, la ville est à nous !
Et il rejoignit le reste de la compagnie en
fredohnant.
tk GOUTTE d'sAIT. 139
Glairou venait justement d'arriver avec sa fiUe , et on n'attendait plus que Henri Raynal^ qui ne tarda pas à paraître.
— Allons donc , fourrier , cria Rîvel , on soupire après vous ! pas vrai, mademoiselle Suzanne ? A table , les amis ! Allons , père Gairou, venez ici , et laissez la jeunesse avec la jeunesse ; vous savez où est votre place , monsieur Henri, à la gauche de mademoiselle Suzanne , du côté du cœur...
Tout le mon^e s'assit , et pendant quelque temps la conversation ne fut qu'un mélange de phrases banales , interrompues de cliquetis d'assiettes et de verres ; mais peu à peu le premier tumulte s'apaisa , et chacun 90 mit à causer plus tranquillement avec ses voisins.
Intimidés par les remarques de maître Rivel, Henri et Suzanne furent les seuls qui demeurèrent silencieux; mais n'était-ce point assez de se trouver l'un près de l'autre* A chaque mouvement^Raynal sentait le bras de la jeune fille l'effieurer, et celui-ci ent^dait
150 LA «OVTTE D'EAV.
rhaleine plus pressée du jeune homme. De temps en temps leurs yeux se rencontraient; ils échangeaient quelques mots avec un sourire confus , puis rentraient dans leur silencieuse extase* Aucun d'eux ne pensait , mais ils se laissaient aller à cette ineffable rêverie 9 plus douce que les plus douces réalités.
Suzanne surtout semblait avoir oublié tout ce qui l'entourait. Abandonnée à la joie sans nom qui l'inondait , elle n'entendait ni ne voyait rien ; ses yeux avaient le doux éclat des étoiles du ciel, et tout son être rayonnait. On eût dit une lampe éclairée par quelque clarté intérieure et mystérieuse.
Ghoppart , qui était à table près d'Ursule , fut lui-même frappé de la beauté de la fille de Clairon. Il la contemplait sans pouvoir en détacher ses regards, lorsque Ursule, qui lui avait plusieurs fois adressé la parole , lui frappa sur le bras.
— De quoi vous occupez-vous donc?demanda-t-ielle d'une voix ai^e.
LA GOUTTI d'eau. 151
«- RegardezSucanne, dit le chouan todfté*
— Eh bien?
— Ne la trouvez-vous pas belle eomnra une sainte?
Ursule fit un geste de dépit.
— Ah ! c'est pour cela que vous ne me répondez point, dit-elle, £h bien, qui vous empêche de lui en conter comme le fourrior?
Votre sainte a deux oreilles.
— Allons, pas de jalousie , dit Choppart à demi-voix , et surtout ne vous fâchez pas , ma petite déesse.
— Petite , répéta Rivel , qui avait entendu la fin de la phrase et qui ne voulut point laisser passer cette occasion dédire une méchanceté , Ursule ne vous pardonnera jamais ce mot-là, garçon.
— Pourquoi ?
— Parce que vous lui rappelez qu'eUe est restée dans la catégorie des carlins qui ont ba de Teau-de-vie trop jeunes.
— Au diable vos comparaisons , père Ri-
vel , interrompit Choppart ; une femme est toujours assez grande quand elle peut passer les deux bras au cou de son amoureux.
— Mais si Tamoureux est de la taille du fourrier? objecta Rivel en riant.
— Alors il faut que la femme soit de ,1a taille de Suzanne, répliqua Ursule avec in« tention.
La fille de Clairon et Henri parurent déconcertés.
— Par malheur, reprit la mercière, Suzanne n'aime que les petits hommes:
— Et les bruns, ajouta le sabotier en jetant un regard sur la chevelure blonde de Raynal.
— Assi ne pouvait-elle souffrireH. Henri au premier instant, reprit Ursule.
— C'est la vérité, continua Rivel en éclatant de nire.
Raynal regarda Suzanne qui baissa les yeux : l'amour a plus qu'aucun autre senti* ment des susceptibilités bizarres ; et en a|^
Là «OCTTE d'eau. 155
prenant qu'il avait autrefois déplu, le jeune bonune se sentit doulotareusemept blessé.
Ursule, qui s'en aperçut, voulut le ftire remarquer à tous.
— Oh ! il ne faut point que cela vous chagrine, fourrier, reprit-elle ; la voisine a bien changé ; depuis, sa haine est devenue de Tamitié...
— C'a été le contraire pour le sergent Fayol, continua Rivel en clignant Fœil d'un air fin ; il avait d'abord été l'ami de la maison, puis il y a eu de la brouille.
— Comme pour ce pauvre George Dulong, ajouta Ursule, qui devait épouser, puis qui est parti. ^
— C'est-à-dire que mademoiselle Suzanne l'a refusé, reprit le sabotier comme s'il eût défendu la fille de Clairon ; et elle a eu raison, puisque George ne lui plaisait plus.
— Qui vous a dit qu'il me plût aupara^ vaut? balbutia Suzanne d'une voix dans laquelle on sentait trembler des larmes.
134 LA fiovm d'bav.
— C'est Juste, reprit Bivel avec une fausse bonhomie; on reçoit tous les jours un jeune houune et on accepte ses cadeaux sans inten* tion, uniquement pour passer son temps. Mais il ne faut pas prendre garde à ce que dit UrsuM, ma petite ; c'est une mauvaise langue qui répète tout ce qu'elle sait.
Et conune il vit que Suzanne voulait répondre :
— N'en parlons pIus,continua-t-il ; George Dulong a pris son parti, il s'est fait marin pour se consoler et il est mort de la fièvre jaune aux iles ; De profundi$ pour lui, et buvons. Votre verre, papa Glairou.
Le vieux commis, qui n'avait pris aucune part à ce qu'on venait de dire, tendit son verre en souriant.
— Ceci, continua le sabotier, est du tafia qui a passé sous le nez de la douane sans passe-port.
— Et vous en boirez ? père Grattoir, dit Choppart.
LA. «OVTTE H'CAII. 131S
— Qui m'en empêcherait? demanda Glaîrou.
— Gomment ! un fonctionnaire public recela de la contrebande !...
Le commis retira Tivement son verre.
— Allons donc, s'écria Rivel en avançantla bouteille ; à bas les droits réunis et les gabelous!
— Voisin, voisin, murmura Clairon, je ne souffrirai pas qu'on attaque...
— Le gouvernement, acheva Ghoppart :
pauvre vieux, va, il sait sa phrase comme son Credo; mais ne craignez rien, père, le ^a de maître Rivel vient tout droit de Quîmperlé, le pays du cognac breton ; il n'a de frauduleux que l'étiquette, et vous pouvez en boire sans vous compromettre.
— Merci, dit Clairou en posant la main sur son verre, mais je suis au régime.
— A l'ancien régime?... qui ordonnait de payer ses impositions, d'aimer le roi et de faire ses Pâques. C'est le bon, père Grattoir;
136' Ik GOUTTE d'eau.
celui que nous voulons faire revenir; à la condition que nous autres nous n^ea serons pas! Mais buvez, vous dis-je.
— Impossible, monsieur Ghoppart, dit Clairon exk défendant son verre.
. — A la santé du gouvernement !
— Du gouvernement? répéta le commis hésitant.
— Si vous refusez, je vous regarde comme un conspirateur. .
n poussa son verre, et laissa le chouan verser jusqu'au bord,
— Maintenant, une, deux, et amorcez, papa ; il ne faut js^nais laisser refroidir les morceaux.
Tout le monde but, puis on se leva de table.
Suzanne profita du moment de désordre qui suivit pour s'échapper. Elle courut au jardin, gagna la tonnelle, et, se laissant toml)er sur un banc, elle fondit en larmes.
En toute autre circonstance, les méchan-
LA fiODTTl s'BAV. 137
cetés de Rivel et de sa fiUe lui eussent causé moins de douleur que de dépit; mais cette fois tous deux avaient trouvé le joint de son cœur. Ces attaques Tavaient d'ailleurs comme surprise au milieu de son enchantement et brusquement ramenée à elle par la douleur.
Aussi, frappée à Fimproviste, n'avait-elle su ni se défendre, ni se venger. Elle était tombée comme un oiseau que la flèche atteint au milieu des nuages, et, dans son afOiction, il y avait presque autant de regret de son rêve perdu que de douleur des coups reçus.
Les coudes appuyés sur ses geiloux et le visage caché dans ses deux mains, elle s.'aban* donnait sans réserve à toute l'amertume de ses sensations, lorsque son nom, prononcé à voix basse, la fit tressaillir. Elle leva la tête, et reconnut Henri.
Le premier mouvement de la jeune fille fut de fuir ; mais un geste du fourrier la retint.
— Je vous cherchais, dit-il. Pourquoi nous avoir quittés si brusquement tout à l'heure?
138 LA MCRK •'UD.
— Je ne voulais point qu'on me vit pleurer, répondit la jeune fille d'une voix éto|iffée.
Itaynal parut ému.
— Se peut-il que les méchancetés de cet homme et de sa fiUe vous aient troublée k ce point ? dit-il ; ne savei vous pas que tons deux ressemblent & ces insectes immondes qui laissent leur bave sur les plus belles fleors et sur. 1^ plus beaux fruits ?
— Hais les fleurs et tes fruits sont perdus ! s'écria Suzanne.
— Vous n'avei rien i craindre de pareil, reprit Raytfeil, les yeux baissés. Qui prend garde aux mensonges de ces gens ?
Suianne releva la tête, et reganlit le fourrier.
— Vous! dit-elle.
— Ne le croyez pas...
— Vous ! répéta la jeune fiHe d'nn accent douloureux ; car tout à l'heure je vous ai vu pâlir, et, quand mes yeux ont cherché les vatrès, vous vousétes détourné...
" , LA CODTTE D'IAU. 159
— Eh bien ! oui, dit Raynal avec une sorte d'explosion ; je voudrais en vain le cacher i oui,' l'idée de ce George et de ce mariage convenu...
— Par mon père, et malgré moi, interrompit vivemeni la jeune fille.
— Vous avez donc résisté? s*écria Henri.
— Toujours ! et Dieu sait ce qu'il m'a fallu de courage; car George était bon comme Dieu, et me priait à genoux de ne point le repousser,
— Ainsi... vous ne l'avez point aimé?
— Jamais autrement que coiAme un frère.
Henri saisit les mai^s de la jeune fiUe avec
un mouvement de joie.
— Ah ! nardon alors, pardon de ma folié, s'écria-t-il ; mais... je suis jaloux.
— Vous ! interrompit Suzanne.
— Jaloux... sans droits comme sans motifs... mais je ne veux plus l'être... je veux savoir la vérité tout entière... Écoutez-moi , Suzanne?
140 LA GOVTTB d'iAU.
— Pardon... on peut venir, balbutia la jeune fille, qui se leva tremblante.
— Non, reprit Henri en la retenant ; il faut que vous m'écontiez, car il y va de mon bonheur... Que répondriez-vous, Suzanne, si je venais aujourd'hui vous faire la même demande que George autrefois ?
— Monsieur Henri...
— Oh ! répondez sans crainte \ Pourquoi trembler ainsi... détourner la tète?... Suzanne , je vous aime de tout ce que j'ai de cœur ; vous le savez, n'est-ce pas?
— Je le sais, murmura la jeune fiUe.
— Ëtvous, Suzanne, vous?...
Elle releva la tête, regarda Henri, et, pour toute réponse , se laissa aller sur sa poitrine en sanglotant* Le jeune homme appuya un long baiser sur ses cheveux.
— Ainsi , tu m'aimes? dit-il éperdu.
—Ne le savez-voùs donc point ? murmura-
t-elle.
Il poussa un cri de joie, l'enveloppa de ses
lA fiOVTTI d'eAV. 141
bras, et il y eut un long silence d'extase pendant lequel on n'entendit que leurs noms échangés à travers les soupirs et les baisers. Tout à coup un bruit de voix retentit à quelques pas, Suzanne se dégagea vivement.
— Quelqu'un nous écoute ! dit-eUe épou- .
vantée.
Henri prêta l'oreille ; ma;s le bruit avait cessé, et il voulut la rassurer.
—Au nom du ciel ! rentrez^ reprit la jeu^e fille.
— £t toi ? demanda Henri.
— Je vous suivrai tout à l'heure ; mais vite, je vous en conjure.
Raynal déposa un dernier baiser sur le front de Suzanne , et courut à la porte du jardin, qu'il essaya d'ouvrir.
—Eh bien ? dit la fille de Clairon avec impatience.
— Nous sommes enfermés, répondit Henri.^
— Enfermés !
— Vois L
— Ah ! Ursule est venue , s'écria Suzanne avec épouvante.
— Que dis-tu?
— EUe va ramener tous les invités pour nous surprendre.
— Vous pourriez croire?...
— Écoutez?
Un bruit de pas , mêlé de chuchotements , venait de se faire entendre dans la cour , et une lueur éclaira subitement le seuil.
Les deux amants se jetèrent derrière un massif de sureaux.
— Nous sommes perdus, balbutia Suzanne ; ce sont eux. Oh ! sauvez-moi, Henri, sauvezmoi!
— *0uo faire ?dit le jeune homme en promenant autour de lui des regards Inquiets.
Tout à coup ses yeux tombèrent sur un»
noyer dont les brandies s'appuyaient au sommet de la haute clôture, ce fut comme un trait de lumière. Il s'élança vers l'arbre , atteignit les branches, puis le inur. Suzanne
Là 60VTTB Ik'lAV. 145
voulut Tarréter, mais le m qu'elle poussa n'était point achevé, qu'elle vit le jeune homme disparaître et entendit le bruit de sa chute. Au même instant les invités conduits par Ursule parurent à la porte du jardin.
— Quand je vous disais qu!elle était ici !
s'écria là fille du sabotier eu l'apercevant.
— Et Henri? demanda Ghoppart.
— Le fourrier ne peut être ici , observa Rivel.
— Pourquoi cela? reprit Ursule.
— Parce que les jeunes filles n'ont point l'habitude de se promener au clair de lune avec des militaires.
— En effet, dit Clairon , qui avait suivi les autres, Suzanne est trop bien élevée...
— Vous voyez que je suis seule, mon père, balbutia la jeune fille.
— C'est pardieu vrai, ajouta Ch(q[>part, qui avait cherché de tous côtés.
^Comment! il n'y a personne au jardin !
s'écria Ursule.
144 LA QOVTTfi b'bAU.
—Personne, ma reine.
— Je suis pourtant bien sûre d*avoir entendu causer.
Mademoiselle Suzanne a peut-être l'habitude de parler haut.
— Mais enfiû , qu'est devenu le fourrier?
— Il sera parti.
— Sans nous dire adieu ?
— Genre parisien !
Ursule lança à Suzanne un coup d'œil pénétrant : puis , comme subitement frappée d'un souvenir :
— La porte de la ruelle communique avec le jardin du voisin Clairon, dit-elle.
— Mais elle est fermée, observa Ghoppart,
— £t en voici la clef, ajouta le vieux commis.
Ursule, forcée au silence , secoua la tète comme si elle eût conservé tous ses doutes, et regagna lentement la maison avec les invités.
Choppart, qui était demeuré quelques pas en arrière avec Clairon, l'arrêta.
LA CWUTTB fi*BAU. 145
— C'est bien la clef de la ruelle que vous venez de montrer ? demanda-t-il.
— Sans doute , répondit le vieux commis.
— £t avec elle on peut arriver à la cour de maitre Rîvel?
— En franchissant la haie.
— Il me faut cette clef, père Grattoir, dit le chouan d'un ton résolu.
— A vous ! s'écria Clairon, et qu'en voulezvous faire?
— C'est ce que je dirai à mon confesseur ; il me la faut, vous dis-je.
— Mais songez. . . , balbutia le vieux commis.
— Je songe que si je dis un mot , tout Lesneven saura demain que vous lisez le Constitutionnel,
Clairon recula.
— Que vous serez dénoncé comme un bonapartiste et un jacobin.
— M. Choppart , s'écria le vieux commis, vous ne voudriez pas perdre un père de famille?
146 LA CMUTTE ll*B41J.
«*• La €lef alors.
Le chouan aTait la main tendoie , Claîrou foatUa dans sa poche avec une sorte de désespoir, et la donna.
— A la bonne heure , dit Ghoppart en ta faisant sauter joyeusement dans sa main ; à présent je me charge du reste. Mais vous, père Barème , pas un mot de ceci, mi^&e à votre bonnet de nuit , ou je vous fais guillotiner.
Depuis son explication avec Henris le sergent avait évité tout ce qui eût pu ranimer leur querelle , et les rapports des deux cousofficiers avaient continué sur un ton de camaraderie , sinon d*amitié ; mais cette concorde n'était qu'apparente , et au fond tous deux n'avaient fait que se raffermir dans leurs volontés opposées.
Le nouveau sentiment qui dominait Ray-
nal était en effet de ceux qui donnent de Ténergie aux plus vacillants. Sans but et sans désirs jusqu'alors , il avait pu se laisser diriger ; mais maintenant le jour s'était levé pour lui , il avait un soleil qui orientait sa vie et lui apprenait la route à suivre. Fayol, de son côté, tenait d'autant plus obstinément à sa résolution qu'il n'était pas homme à se laisser arracher ainsi impunément une domination à laquelle il s'était habitué. La préférence de Suzanne pour Henri lui avait d'ailleurs rendu ce dernier presque aussi odieux que là fille de Clairon elle-même , et, sans avoir de plan arrêté, il avait résolu de leur faire tout le mal qu'il pourrait.
Un matin qu'il passait devant la maison dé Clairon , il vit la porte du jardin ouverte et entra. Il parcourut d'abord plusieurs allées sans rencontrer le commis ni sa fiUe ; mais en approchant de la tonnelle, il crut reconnaître leurs voix. Le nom de Raynal , prononcé par le vieux commis , lui fit prêter l'oreille.
LA GOUTTE b'eAU. 149
— Cela ne peut continuer , Suzanne, disait Glairou ; le fourrier vient ici trop souvent , il a l'air de vous faire la cour , et une honnête fille ne doit point permettre ces choses...
M. Souriau me le disait encore ce matin.
— M. Souriau ! répéta Suzanne.
— £t vous devez lui en être reconnaissante, continua le commis ; car c'est une preuve de l'intérêt qu'il prend à votre réputation.
— Il devrait alors s'appliquer à lui-même les principes qu'il établit pour d'autres , répliqua la jeune fille vivement.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire , reprit Suzanne avec une rougeur de honte et d'indignation, que depuis que vous m'avez obligée à remplacer l'ouvrière qui travaiUait chez M. Souriau , je ne puis éviter ses assiduités.
— Se peut-il?
— Je vous en aurais averti plus tôt si je n'avais espéré que ma froideur ferait cesser des poursuites insultantes.
150 LL «oum d'ba.i;.
— Mais es-tu bien sûre?... M. Souriau n'aura yonlu'que plaisanter peut-être.
— Pourquoi continuer alors un mois entier?
— Ainsi il parlait sérieusement? répéta le vieux commis; et il t'a dit... que t'a-t-il dit?
— Ah ! ne me le demandez pas, mon père , répliqua Suzanne en détournant la tête, coa* fuse et humiliée ; c'est déjà trop de l'avoir entendu.
Clairon murmura quelques mots inintelligibles, puis se tut. La pensée que l'amour du percepteur lui assurait sa place compensait, dans cette âme, que la peur ai^it dégradée , la honte d'un pareil amour.
Cependant, après un moment de silence, il poussa un soupir.
— Je comprends alors , dit-il , pourquoi le patron voulait te^arder des semaines entières.
— £t vous comprenez aussi pourquoi je refusais de rester ?
— Sans donte , sans doute . « .
— Et maintenant , ajaota la jeune fiUe , f espère que vous ne m'obligerez plus à y re-» tourner?
— Que dis-tu ? s'écria le vieux commis.
— Je ne le puis , mon père.
— Il le faut, Suzanne , il le faut , si tu ne veux me perdre ; songe qu'il tient mon sort dans sa main , que d'un mot il peut faire de moi un mendiant.
— £t vous me condamnerez à entendre ses propositions injurieuses ? s'écria Suzanne.
— N'y réponds pas , mon enfant ; aie l'air d'écouter, et pense à autre chose. Qu'importe i une honnête fille qu'on lui fasse la cour?
— Vous disiez tout à l'heure le ccwitraire.
Glairou parut embarrassé.
— Tout à l'heure je répétais ce que répète tout le monde , dit-il ; il faut savoir se soumettre aux circonstances. Crois - tu que je n'aie point aussi à souffrir, moi? Mais ces affronts, vois-tu , sont comme l'eau de noter
puits ; à force d*en boire on n'en sent plus le goût. Puis, j'ai 'promis à M. Souriau que tu irais chez lui aujourd'hui.
— Ah ! je vous en prie...
— Je le veux, Suzanne... Que peux-tu craindre, d'ailleurs? J'ai plus d'expérience que toi , et je sais ce qui convient; tu dois croire ce que te dit ton père. Va sur-le-champ ; H. Souriau compte sur toi.
n se leva à ces mots, comme s'il eût craint une réponse de la jeune fille, et quitta la tonnelle.
Fayol, de son côté, jugea inutUe de se montrer. Il se glissa le long de la haie d'aubépines, regagna la porte du jardin, et, tout en réfléchissant au parti qu'il pourrait tirer de ce qu'il venait d'apprendre, il se dirigea vers la demeure de Choppart.
Celui-ci arrivait d'un voyage de quelques jours fait aux environs, et était encore au lit lorsque le sergent entra. Le chouan, à moitié endormi, souleva la tète, et avança machina-
lèment la main vers une paire de pistolets, qu'il gardait accrochée à son chevet par un reste d'habitude.
— £h ! c'est Vinflexible, dit-il en reconnaissant FayoL
— Enfin te voilà, s'écria celui-ci ; je croyais. Dieu me damne! que tu avais rencontré en route quelque bleu ayant à régler avec toi des comptes arriérés.
— Les bleus sont comme les cancres, qui rentrent dans leurs trous à la marée descendante, dit Ghoppart, et, depuis que le père la Violette est parti, on n'en voit plus*
Fayol s'assit.
— Ëtquoi de nouveau dans notre capitale?
demanda Ghoppart.
— Du nouveau, répéta le sergent, je t'en apporte.
— Quelque histoire du père Rivel?
— Non , une découverte que je viens de faire. ^
— Voyons, je t'écoute.
154 LA 60VTTB D*EA.1J.
Fayol lui racoala k conversation de Glaîrott et de sa fille ; le ebouan se redressa sur son lit avec un éclat de rire. /
— Sourian ! s'écria-t-il, le Sooriau amoureux de la belle Suzanne ?... Au fait, les che^ ailles sont amoureuses desâeurs!».. Vmlà donc ce que voulait me dire bier, quand je suis arrivé, la servante du parcepteur... Elle me parlait de vieux garçons qui veulent encore casser des noisettes quand ils n'ont plus de'dents, et de la peine que les jeunes filtes donnent à garder.
— Elle garde doue Suzanne?
— Probablement; mais Souriau est un drôle qui foreerait la porte du paradis, s'il voulait parler à une des onze mille vierges, et si la petite n'a que Marguerite...
— Je crains qu'elle ne se défende que trop bien toute seule.
— £b! ehl qui sait? On a vu de plus grands, miracles! Avec un vieux on ne se défie pas, vois-tu? et ils vous prennent au
LA OOUTTE d'B4U. 155
pâége. Ba«reste, maintenant que je sms averti, j'aurai Veàl à la chose.
— Tu peux donc survoler ce qui se passe chez le percepteur?
— Certainement ; j'ai des intelligences dans la place ; la vieille Marguerite est une ancienne amie de ma mère : je puis d'ailleurs
tout vdr éld.
— £b ! je n'y pensais pas, dit Fayol ; tu domines le j»rdin de Souriau?
— Et Suzanne travaille le plus souvent ^us ma fenêtre.
Le sergent courut à la petite creisée àe la mansarde, et l'ouvrit.
— Pardien ! tu as raison, «dit-il ; ta voilà ^éjà ^arrivée... et assise près de la charmille.
Cboppart vhit regarder par-dessus rép»ole du sergent.
— IMeu me pardonne ! Marguerite a apporté son rouet à côté d'elle, s'écria-t-il.
— Il est clair que Suzamne se fait garder.
..- Oh ! reprit Choppart en étouSant un ^-M Ae rira, et l'autre qui se promène là-bas «,p«rt»l«iàpieds.
— I. Souriau?
Vois-tu comme il tourne antour de la
— Qui garde toujours les yeux baissés.
— Le voilà qui s'arrête à quelques pas... ^00, il s'approche de l'air d'nn chien qui a (wur d'être battu. H parle à Suzanne.
— Sans qu'elle redresse la tête.
— Et la vieille se lève... Bon, voilà qu'elle emporte son rouet.
— Suzanne la suit.
— Pauvre Christophe Souriau, qu'on laisse seuil Hais que veut-il donc faire? D regarde anlour de lui comme s'il craignait d'être vu...
— n tire quelque chose de la poche de sa robe de chambre.
— Une lettre !
— n la cache dans la corbeille de Suzanne. . .
LA. OOVTTE d'eau. 157
— Ah ! diable !
— £t il rentre!...
— Minute ! s'écria Ghoppart en se penchant pour voir dans le jardin... la corbeille est sous la fenêtre.
— Oui.
— £t ils sont tous allés déjeuner ! ... Je veux 'connaître le style de Christophe.
£n parlant ainsi, il courut à l'autre bout de la mansarde, et décrocha une canne à pèche suspendue au lambris.
^- Que veux-tu faire? demanda FayoL
— Tu vas voir, répondit le chouan en déroulant sa ligne par la fenêtre ; ceci s'appelle, en langage d'écolier, une pèche à sèc!
Dans ce moment, l'hameçon arriva au niveau de la corbeille qui, après quelques tentatives inutiles, fut saisie et enlevée.
Fayol se hâta d'en retirer la lettre de M. Souriau, et de l'ouvrir : elle ne contenait que quelques lignes.
«< Vous ne voulez plus me parler; vous
1S8 LA GOUTTE B*EAV.
u m'évitez comme si j'étais votre ennemi , « et cependant je vous l'ai déjà dit, quand « vous ne refusiez pas de m'entendre, il détt pend de vous de sortir d'une position pour n laquelle vous n'êtes point £aîte ; mais, si <( vous continuez à me repousser, vo«s avez <c tout à craindre ! Je ne puis vousen écrire « davantage. Indiquez-moi une benne et un « lieu où je pourrai vous voir seule, je vous 4( expliquerai tout; mais hitez^voiis, car tott tre avenir entier >en dépend. »
— C'est tmA? demanda Choppart.
— Toflâ, dit Fajrol.
— ]^ieu me damne ! en voîtà un tartuffe !
Quand je pense que ce vieux «at^einfflige sen biàn Dîea itégulièn^oient tais les mois. Du peste, le gioeux sait Men qpu'il peut louft ^ permettre avec le «père£^rattoir et sa fiMe.
— Comment cela ?
— Pardieu! si Clairon osait se plaindre, Sourlau le jetterait à la porte.
Le sergent fit un mouvement.
— £b effet, dit-fl aYec réfiexion, cette place est leur seule ressource.
— Tellement que , s*il» la perdaient , te père ef la fille n'auraient qu'à prendre le bissac et le bâton blanc.
Cette idée sourit à Fayol.
— Tu crois que le percepteur serait bomme à se Tenger ainsi du vieux commis ? dit-il.
— J'en suis aussi sûr que d'être damné!
Le Souriau tient à ses vices, mais il ne veut pas qu'on en parle.
— A cause de sa réputation ?
— Non, à cause de sa perception ; tu sais qu'un fonctionnaire public est tenu d'avoir des mœurs?
— Il faut que tu me laisses cette lettre, dit le sergent d'un ton résolu.
— Qu'en veux-tu faire ?
— Tu le sauras; mais provisoirement n'eu parle à personne, et redescends la corbeille, afin qu'on ne puisse rien soupçonner.
—Fiat voluntas tua ! dit le chouan, qui avait
160 LA «OUTTE D*EAU.
ramassé quelques guenilles de latin chez le curé, où il avait servi lorsqu'il était enfant; tâche seulement de jouer quelque tour à Christophe : je n'ai jamais pu soufitirir cette face de maroquin.
Fayol promit qu'il y penserait, et prit congé de Choppart.
A Paris, le dimanche est consacré au repos et au plaisir; c'est une halte au milieu des soucis, des fatigues et des agitations de la semaine ; une sorte d'oasis dans ce grand désert que chacun parcourt avec un soleil brûlant sur la tète^ les Arabes aux deux flancs , et le simoun sur les talons. Ce jour-là le plus triste ouvre sa fenêtre, regarde le soleil, et se décide à descendre dans la rue, ou il entend la
162 LA GOUTTE d'BAU.
joie des autres ; le plus pauvre met son meilleur habit, rassemble ce qui lui reste, et court acheter du plaisir sans songer à la faim du lendemain. Il y a pour tous une sorte de compromis avec la douleur, qui accorde un répit à ses sujets, et leur permet de respirer quelques heures.
Mais, en province, le dimanche a gardé Un tout autre aspect ; sans être, comme dans nos capitales, une fête païenne consacrée au culte des sept péchés capitaux, ce n'est déjà plus, comme aux époques de croyance, ce long tèteà-téte avec Dieu, pendant lequel l'àme se repo-* sait dans l'extase ou se retrempait dans la prière ; le dimanche désormais est tout simple* ment le jour des barbes à fiure, des visites à rendre, et des vêpres à écouter. La cloche des offices tinte toujours aussi haut, les églises se remplissent comme par le passé, mais la seule tyrannie de l'habitude y conduit. Aussi ne cherchez ni foi, ni ardeur, ni recueillement* Chacun va là comme à la revue de la garde
LA ftOUTTI d'eau. 165
nationale , par iiaitation et sans empressement; la religion ennuie, mais on en a, pour faire comme tout le monde ; on suit les offices, paroe qu'on est établi, et qu'on veut éviter le scandale* Les femmes y trouvent d'ailleurs l'occasion d'être vues, les hommes l'occasion de voir : l'église est, dans nos petites villes, le seul lieu de rencontre et de réunion» C'est là que les mères de famille produisent leurs filles bien corsetées et les yeux baissés; là que les jeunes gens à pourvoir viennent faire leur choix. En sortant, on se salue, on s'accoste, on lie conversation ; on passe en revue les malheurs ou les scandales de la semaine ; on déplore ensemble la corruption du siècle, on s'oublie dans les charmes d'un pareil entretien (car dire du mal des autres c'est presque dire du bien de soi) ; enfin on ne se 'sépare qu'à la porte du logis , et en voilà jusqu'au dimanche suivant!
Or la grand'messe venait de finir à l'église
164 LA GOUTTE d'eAV.
{mroissiale de Lesneven, et la foule, qui commençait à sortir, se formait déjà en groupes près du porche, lorsque l'attention générale fut attirée par les exclamations de quelques jeunes gens arrêtés devant la porte principale. Ils se montraient un papier cloué à l'un des battants, et dont le contenu semblait exciter au plus haut degré leur curiosité.
— Pardieu ! le tour est féroce ! disait en riant le contrôleur des droits réunis... Mais pour qui le billet?
— Il n'y a point d'adresse, observa ua jeune notaire qui passait pour le lion de l'endroit.
— Il faudrait faire la revue de toutes nos belles, ajouta un négociant en vin.
Dans ce moment Clairon sortait de l'église, et, voyant la foule rassemblée, il s'arrêta,
— Le plus simple serait de vérifier l'écritui'e, reprit le notaire.
— L'écriture, répéta le vieux commis qui avait mis ses lunettes, je la connais.
LA GOVTTS d'eAV. 165
— Vous, père'Clairou ?
— n n'y a qu'un homme à Lesneven qui ait cette belle coulée.
— Et cet hoïnme...?
-;- Cet homme est mon patron, monsieur.
— Souriau î
— Le percepteur !
Les jeunes gens se regardèrent avec un long éclat de rire.
— Pardieu! nous aurions dû y. penser, s'écria l'employé des droits réunis, Christophe rajeunît tous les jours .
— Ses favoris sont redevenus noirs depuis le mois dernier, observa le négociant, qui avait à Lesneven une réputation dliomme d'esprit.
— Et toutes les dents de la mâchoire supérieure lui ont repoussé, ajouta le notaire, qui ne voulait pas rester en arrière.
— Je comprends maintenant pourquoi il a adopté, depuis quelque temps, l'air sentimental.
106 L4 «OVTTB b'bJLV.
— Sans parler des sous^ed» et des faux eds.
— Silence ! interrompit le greffier du jvge de paix, en poussant dn coude les deux rieurs. Ecùthùmo.
M. Souriau sortait en effet de l'église , et s'avançait vers le groupe de jeunes gens.
Geax-<2i se rangèrent en chucholant« Il parut d'abord étonné , hésita un inslasÉ, puis sfapprocha.
— £b f arrires donc ! s'écria le négiociant, nous avons besoin de vous.
— £d quoi pnis^je vous être agréable^ mes-
mur»? demanda Souriau d'un air aima-
Me.
— Il s'agit d'une affiche que nous se pouvons eoqfdiquer sans votre secours 5 voyez...
Il l'avait conduit vis-âhvis de la lettre clouée à la porte ; mais à peine Souriau y eut-il jeté les yeux^ qu'il recula en pâlissant.
-^ Qui a mis là ce billet? s'écria-441.
— C'est ce que je vous demanderai, repli-
LA «ODTTB b'CAV. 167
qua le BégecianC^ vous éevez savoir à cpti il
— Le père Glairou a reconnu votre écriture.
— €k»rou ! «épéta le peroepleur.
Et «on vegard s'arrêta «ur le TseHx comaiis, ^ se tenait tremhlant à quelques pas. Un ^écMr de eolére laratrersa ses lunettes vertes.
— Clairon a menti ! s'écria-t-il avecxxilèare. «^ I^ardoB, mormura le vieux commis,
mais je n'avais point lu... je ae saurais pas... «festin voyant 4e loin ia belle Oiniléè*
— Ainsi , l'écriture n'est plus celle du patron? ^tonanda le notaire d^ -ton goguenard.
— M. Souriau... peut vous idire... mieux que mot, balbutia Clairon ilyemUant.
— il faut pourtant qiieiqiiel({Ukii ait^îomposé le poulet.
— A moins que ce ne soit une plaisanterie, observa le greffier.
168 lAl godtts d'&au.
— C'est cela, reprit vivement Souriau, auquel la rétractation de Clairou avait rendu son assurance ; c'est une mauvaise plaisanterie...
— Vous croyez?
— J'en suis sûr... Une lettre qui n'est point sign^... dont personne ne connaît l'écriture... on a voulu intriguer , faire du scandale... Mais cela ne peut être souffert, messieurs.
n s'était approché de la porte, et leva la main pour atteindre le papier affiché.
— Eh bien , que faites-vous? s'écria le notaire*
— Le devoir de tout honnête homme, dit emphatiquement Souriau, en arrachant la lettre et la déchirant.
Tous se récrièrent, sauf le n^ociant.
— n est dans son droit, dit-il; chacun reprend son bien où il le trouve.
Souriau rougit et voulut protester de nouveau.
LA Goum d'eau. 169
— Compris! compris! continua le marchand de vin en riant. La discrétion est la première vertu des gens pieux ! On connaît soQ Tartufe^ M. Souriau.
Et oe n*est pas pécher que pécher en silence.
Je vous engage seulement désormais à déguiser votre belle coulée quand vous écrirez des billets doux.
A ces mots il s'éloigna en fiant avec les autres jeunes gens , et le percepteur se hâta de rentrer.
Mais avant la fin du jour l'aventure de la lettre affichée était connue de la ville entière. Les amis de M. Souriau arrivèrent chez lui l'un après l'autre, sons prétexte de le consoler d'un bruit calomnieux, mais en réalité pour s'assurer de ce qu'on en devait croire.
Le percepteur tâcha de faire bonne contenance, et prit l'attitude d'un innocent persé-« cuté par les ennemis de la monarchie : mal-
170 LA 6QCTTE A*BAU.
li0!iifereii$emfiiit sud fAssé plaiâaU oontre lui. On tappeia quelques a^i^tures s/candateases dont il avait été le héros à une époque ùà les mœurs ne faisaient point parlie 4es obligations imposées aux percepteurs, et tous ceux qui ayaiest quelques pnéteatioiis à «a place
jetèrent des cris d'indignation.
L'inqui^ude de Souxiau, en voyant Ja tournure que prenait Taffaipe , exalta ^j^efà^i^ sa colère contre les Clairon. Il ne p<>uvait dou^ ter qu'ils ne fussent les antetoirs de la «lystificaticm <sruelle dont il étaM vietime, car Suzanne seule avait pu livrer la lettre, et e'^tatt le vieux commis qei l'en avait .^elaré l'auteur, fl eût voulu se ifa9iger>eD diassant Cisirou sur-le-ehan^) , mais él fu£ retenu par la pensée que ce renvjoi oonfirmerait les soupçons défà répandus dans le public. P ^eût fa)lu un prétexte vraiaeniUaUe qui dxmoàt ^ sa vengesuiee un aiu* d'équité ; mais où le trouver? Inexactitude de Giairou était proverbiale à l^esaeven , sa. capacité constatée par vicigt
LA GOUTTE o'eAU. " 171
années de travail, et sa probité hors de doute!... U fallait donc ajourner son ressentiment et attendre une occasion.
Elle ne tarda pas à se présenter.
La nuit était sombre ; aucune lumière ne brillait plus aux fenêtres de maître Rivel, et tout était plongé dans un profond silence, lorsque la porte qui séparait le jardin du sabotier de celui de Clairon s'ouvrit lentement : Choppart avança la tète, regarda autour de lui, et referma la porte avec soin. Cherchant ensuite l'ombre projetée par la haute muraille, il se glissa tout doucement le long des charmilles et se dirigea vers la maison.
Il allait atteindre la cour, lorsqu'un froissement de feuilles se fit entendre tout près de lui. Le chouan s'arrêta en plongeant ses deux mains dans les poches de sa veste de chasse et prêta l'oreille ; mais tout se tut. Il écarta alors les branches qui lui cachaient une partie du jardin, et promena ses regards de tous côtés sans rien apercevoir.
Persuadé qu'il s*était trompé, il descendit les marches qui conduisaient à' la cour, et arriva devant la chambre d'Ursule, dont il escalada avec précaution la fenêtre.
La jeune fille s'était endormie en l'attendant, une lampe posée à ses pieds ; mais, ait bruit qu'il fit en refermant le volet^ elle se réveilla en sursaut*
— Présent au poste « commandant ! dit Choppart en prenant une attitude militaire, et portant la tnain à «on chapeau*
— Plus bas donc, interrompit vivement Ursule; ne savez- vous pas que mon père couche au-dessus?
— Qa'est-oe que cela aou* fait? Le bonhomme rêve maintenant qu'il clone des brides de sabots.
— Je ne sais ; mais on eût dit qu'il soup* çonnait quelque chose?
— Lui !
— Il est descendu quand je le croyais endormi, et est entré ici sous prétexte de chercher une quittance que je ne pouvais avoir.
— Gomment donc? Est-ce que le vieux voudrait gêner nos amours ? dit le chouan en s'asseyaût, et attirant Ursule sur ses genoux.
— Écoutez, interrompit celle^i en se dé^ gageaht ; j'ai entendu marcher.
U se fit un silence.
— Tu es folle ! dit Ghoppart.
-^ Si l'on nous surprenait ?...
-^ N'es-tu pas enfermée ?
— De ce côté ; mais il y a l'autre porte qui donne sur le bûcher.
— Et qui est condamnée, acheva Ghoppart en haussant les épaules.
176 LA GOUTTE d'baU.
La jeune fille ne répondit rien ; mais ses yeux se tournèrent comme involontairement vers la porte indiquée, et elle recula en poussant un cri. Le chouan, qui s'était levé d'un bond, se trouva en face du sabotier.
— Le père Rivel !
— Ghoppart !
Ces deux noms, criés pour ainsi dire en même temps, furent suivis d'un court silence.
— Que fais-tu ici? reprit enfin le marchand avec colère.
— Je vensfis vous voir, r^ondit Ghoppart, qui espérait cacher son embarras sous de l'impudence.
— Misérable ! s'écria Rivel en saisissant la chaise qui venait de servir au chouan, et la soulevant comme s'il eût voulu l'en frapper.
Mais Ghoppart se rejeta en arrière, et fouilla vivement dans les poches de sa veste.
— Atout et atout, dit-il en montrant successivement deux pistolets.
Ursule voulut se jeter entre lui et son père.
LA 60VTTE b'eAU. Î77
— Laissez donc, ma reine, continua-t-il, c'est seulement pour prouver au p^pa que je suis gardé.
— Oui, dit le sabotier pâle de peur et de colère, mais nous verrons tout à l'heure ; je vais appeler à mon secours tous les voisins.
— A votre aise, père Grippé-sous.
— Tu ne sortiras plus d'ici.
— Soit, la chambre est saine et le lit est bon ; je le connais.
— Tu seras arrêté comme un voleur, continua Rivel exaspéré*
— Un voleur, moi ! répéta Ghoppart, qui devint plus sérieux.
— £t toutes les preuves seront contre toi ; car tu as escaladé les murs, forcé les portes. . .
— C'est faux, interrompit le chouan.
— Gomment as-tu ouvert celle du vcMsin alors?
— Avec la clef que m'a donnée le père Grattoir.
— Lui !
178' LA eOVTTE 9*EA1J.
^ £t il ne s's^l point id de voleur, beaupère, reprit le ohooan d^ reyenu de son inquiétude. Je n'ai rien pris que ee qui m'a été donné. Demandez plutôt à votre Me ?
Celle-ci lança à Ghoppart un- regard menaçante
— Laisdez-nous , dît-elle, il faut que je parle à mon père.
— Ainsi tu avoues ta honte ! s'écrit Mvel.
— Mais, du tout ! dit Ghoppafri.
Ursule fk an gé^te d'impaliènee.
— Sortez ! reprit-elle aigretiient.
— Ce sera donc pour vous obé)r, répliqua Choppart.
Elle avait ouvert la porte.
— Par le jardin , murmurait-elle brièvement.
Le chouau fît uh signe d'acquiescement çt disparut.
Rivel le laissa partir sans rien dire ; Ursule , qui avait conservé toute sa prés(m<5e d'esprit , referma la fenêtre , plaçla la lampe
Là, GOUTtS d'cau. 179
sur «fte iable, et s'assU «nanquiUieiiieiiÉ i côcé. H y eut une pause assez loogiie , pendaul kiqiielle le sâtM)tier demeura flottant entce rembarras de commencer l'explication , et ie désir de jouer son rôleJe père. Son indignation n'avait au fond rien de bien chaud ni de bien senti ; la faute Àe sa fille ne Toccupait que par rapport aux autres : car Thonneur, A ses yeux, n'était xiue la réputation. Lorsqu'il avait soupçonné les relations d'Ursule avec Ghoppart , et qu'il s'était efforcé de s'en assurer, il avait moins obéi à une susceptibilité honorable qu'à la malveillante curiosité qui faisait le fond de son earactère. Le dépit d'avoir été pris pour dupe l'avait ensuite emporté ; mais la ^résistance de Qioppart et le sang-froid de sa fille le déconcertèrent.
Aussi , le chouan parti , se trouva-t-il plus embarrassé qu'Ursule elle-même. Cependant, après quelques moments d'hésitation, il sentit la nécessité de rompre un silence qui le rendait ridicule.
180 LA «OUTTK b'bAV.
— Eh bien ! tu ne parles pas , malheu* reuse! dit-il en se tournant vers la jeune fille , qui regardait devant elle d'un air de mauvaise humeur plutôt que de repentir ; tu cherches à inventer quelque excuse de ta conduite?
— Pourquoi en chercherais-je ? répliqua Ursule.
— Voudrais-tu, par hasard, nier ta faute ?
— Je ne nie rien.
-^ Elle ose encore élever la voix î
— Ne faut-il pas répondre comme vous parlez ?
— Et tu n'as pas peur que je te chasse à l'heure même, coquine effrontée l '
— Vous ne l'oseriez pas , dit Ursule d'un ton de défi.
Le sabotier la regarda avec stupéfaction ; ' mais tout à coup, exaspéré de tant d'audace, il ferma les poings en blasphémant , et s'avança vers elle la main haute. Ursule ne baissa point les yeux, ne fit point un mouve-
LA. 60CTTB ù'WiV. 181
ment ; seulement, sa voix devint légèrement
tremblante.
. — Si vous me frappez, je sortirai, dit-«Ile,
et vous serez forcé de me rendre compte des
biens de ma mère.
Le bras de Rivel qui s'était levé s'abaissa subitement ; son visage changea de couleur, et il balbutia quelques mots entrecoupés. Ursule prit l'attitude d'un spadassin qui s^nt que son coup a porté en voyant l'épée de l'adversaire vaciller.
— Malheureuse ! balbutia Rivel ; malheureuse...
Ursule ne lui permit pas de continuer, et, se levant d'un air de reine :
— Vous pourrez réfléchir , dit-elle froidement : comme on me traitera, je traiterai.
Le marchand voulut essayer- des menaces et des injures ; mais sa voix expira sons le regard de la jeune fille. Méchant sans énergie , il se sentit comme terrassé par cette supériorité mauvaise qui le menaçait, et,
Ih. GOUTTE D^EAU. 1. 16
18S LA OOOTTB D*BAir.
baissant malgré lui les yeux, il saisit la lampe et sortit brusquement.
Hais il résolut de se rendre dès le lendemain matin chez son cousin, H. Hanarch, pour lui raconter, tout, et lui demander conseil.
Cependant le père Braillé trouvait chaque jour son exil plus triste. Retiré dans une ferme voisine du Conquet, il avait vainement épuisé depuis deux mois tous les moyens de distraction que lui offrait sa nouveHe demeure, et tous ceux que pouvaient lui fournir la lecture , l'étude ou la prière. Son regret ressemblait à une soif ardente que le temps accroit au lieu d'apaiser. Assez fort,
au premier instant, pour se résigner à cette cruelle séparation , il ne l'était plus ass^ pour la supporter.
n y a chez les vieillards une impuissance de mobilité qui fait pour eux de tout déj^lacement une douleur ; on dirait que leur âme a perdu sa souplesse comme leur corps , et qu'elle ne peut changer d'attitude sans souffrance. Plus jeune , on crée un monde à la place du monde disparu ; chaque ruine devient le piédestal d'une nouvelle illusion ; chaque abîme , un puits mystérieux au fond duquel nous appellent les fées : nous cueillions des fleurs, en chantant, autour des tombes où dorment nos premières espérances et nos premières amours ; les flots dé la vie débordent en nous ; qu'importe de les répandre en changeant chaque jour de direction ou de lit! Mais, plus tard, quand le fleuve n'est plus qu'une source étroite et à demi tarie, on ne lui enlève point impunément son creux de rocher et son ombrage.
LA GOCm D*EAU. 18S
Après de longaes hésitations, Braillé se décida à retourner à Lesneven secrètement , afin d'y revoir Suzanne, ne fût-ce qu'un instant. Il partit du Gonquet dans la nuit, et arriva en vue delà demeure du vieux cominis aux premières lueurs du jour. Mais, craignant d'être aperçu par les voisins, il fit un détour pour gagner la petite porte du jardin donnant sur la campagne. Ghpppart l'avait laissée ouverte, et il put entrer.
Les oiseaux , qui venaient de s'éveiller , chantaient sur les haies de troène, et la brise, en passant sur les treilles touffues, secouait la rosée de la nuit par légères ondées; les abeilles bourdonnaient déjà autour de la ruche dorée par un rayon de soleil.
Tout semblait s'être embelli pendant la courte absence de Braillé. Les clématites en fleur ruisselaient le long du mur comme une cascade parfumée; les roses du Bengale, mêlées aux pois de senteur, tapissaient la tonnelle; et les liserons blancs montaient en
186 LA QOVTTI a'bAII.
guirlandes le long des noisetiers chargés de fruits mûrs. Le vieux prêtre promena autour de lui un regard ravi. Il fit quelques pas à travers les allées, passa les mains sur les buissons fleuris, aspira à pleine poitrine Tair embaumé ; puis, comme saisi d'une ivresse de cœur, il s'assit les mains croisées et les larmes aux yeux.
En retrouvant ces objets familiers à ses regards, en rentrant dans cette atmosphère connue, toutes ses sensations d'autrefois lui revinrent ; son cœur , longtemps oppressé , sembla s'élargir et se reposer. Il chercha , à travers les branches, le toit de la maison et la fenêtre où travaillait Suzanne ; mais elle était fermée, et la voix de la jeune fille ne se faisait point entendre. Braillé se demanda s'il irait jusqu'à la maison. La crainte de rencontrer Clairon le retint. D sentait que ce retour inattendu était une sorte d'infraction à sa promesse ; le vieux commis ne manquerait pas de s'en effrayer, sinon de s'en plaindre : il se
Là GOCTTI B'BàU. 187
décida donc à attendre son départ pour se présenter à Suzanne, la voir, l'entendre, puis repartir.
Afin d'attendre avec plus de patience ,11 ouvrit son Virgile, qui ne le quittait jamais, et se mit à lire ou plutôt à répéter tout bas les vers du poète romain.
Il s'établit à la longue entre nous et l'auteur que nous avons choisi une sorte d'intimité qui l'associe, pour ainsi dire, à toutes nos émotions. Il semble que sa voix, comme celle d'un ami, résonne tristement ou gaiement, selon que nous le souhaitons, tandis que nous seuls varions ainsi son accent; car la véritable poésie est celle qui peut recevoir tous nos reflets, eau pure dont se remplit le cœur, et qui prend toujours la couleur du vase.
La lecture dé Virgile ne manquait jamais son effet sur le père Braillé. Il s'y laissait entraîner comme à l'entretien d'un ami confident de toutes ses pensées. Aussi y avait-il
déjà longtemps qu'il était assis soùs'la tonnelle,- lorsque rhorloge sonna neuf heures.
Pensant que son beau-frère devait être en route pour son bureau, le vieux prêtre se leva, et gagna la maison avec un battement de cœur dans lequel 'Se mêlaient la joie, l'attendrissement et la crainte.
Glairou venait en effet de partir, l'esprit inquiet et tout tremblant. Bien qu'il ignorât l'importance de ce qui avait eu lieu la veille au sortir de l'église, il s'attendait à de vifs reproches pour avoir ' reconnu l'écriture de la lettre affichée ; aussi, avant de monter , se glissa-'t-il jusqu'à la cuisine, et demanda-t-il à Marguerite où se trouvait M. Souriau. La vieille servante lui apprit qu'il était enfermé depuis près d'une heure avec M. Manarch.
Cette nouvelle troubla le vieux commis. Depuis la conversation qu'il avait entendue, les visites du curé renouvelaient toujours ses craintes. Il monta pourtant au bureau, et se mit au travail, mais sans pouvoir s'y fixer.
Le moindre bruit de pas ou de portes ouvertes lui feisait battre le cœur et dresser la tête. Deux fois il passa dans le couloir qui le séparait de la chambre du percepteur, et prêta Toreille sans entendre autre chose qu'un murmure confus de voix. U revint à sa table, et réprit ses calculs, qu'il quitta un instant après pour les reprendre de nouveau. Enfin M. Manarch sortit : presque au môme instant , la porte du couloir s'ouvrit, et le percepteur l'appela. Clairon se leva en tressaillant :
Souriau lui fit signe d'entrer, puis referma la porte avec soin.
Le vieux commis, interdit, était demeuré debout, tenant encore d'une main la plume qu'il avait commencé à tailler, et interrogeant d'un regard timide le percepteur; celui-ci fit. deux ou trois fois le tour de la chambre, tira et remit ses lunettes vertes ; puis s'arrêta brusqueihent , les bras croisés , devant Clairon.
— Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit
190 LA GOUTTB ll*BA6.
ches votre voisin Rivel, monsieur ? demandat-il d'un ton sévère.
— Moi , nullement , répondit Glairou étonné.
— Le sabotier a trouvé dans la chambre de sa fille ce misérable Choppart.
Clairon poussa une exclamation de surprise.
— Je viens de tout apprendre par M. Manarch à qui maitre Rivel est allé se plaindre et demander conseil, continua Souriau.
— Que Dieu ait pitié de nous ! dit Clairon.
Eùt-on jamais soupçonné cette petite Ursule?. •* mais nous vivons dans un temps où la jeunesse commet le péché sans honte.
— Et où les vieillards lui en facilitent les ^moyens, interrompit Souriau en fixant les
yeux sur Clairon.
Celui-ci ne parut pas comprendre.
— Choppart a pénétré chez maitre Rivel par la porte de votre jardin, continua le percepteur.
LA «OUm B*IAII* 191
Clairou pâlit.
— £t c'est vous qui lui en aviez donné la clef.
— Monsieur...
— Ne le niez pas, car Choppart Ta déclaré lui-même.
Clairou parut atterré.
-^ Ainsi , reprit le percepteur , vous avez facilité à ce misérable les moyens de déshonorer une famille.
— D ne m'avait point dit , objecta Clairou... je croyais qu'il voulait entrer secrètement chez maître Rivel dans de bonnes intentipns.
— Osez-vous bien compter sur une pareille défense, monsieur !
Clairou porta les deux mains à son front avec un gémissement.
— Et c'est vous, reprit le percepteur d'un ton ironique et amer , qui affectez des susceptibilités d'honneur ! C'est vous qui osez me tendre un piège !
192 LA GOUTTE d'SAV.
— Un piège ! . . . s'écria le commis. . . Je jure que jamais...
— C'est bien, c'est bien, interrompit vivement le percepteur qui ne voulait point amener la discussion sur ce terrain ; il ne s'agit point de moi, mais de vous, monsieur ; vous avez sans doute compris que le honteux complaisant d'un vaurien ne pouvait rester chez moi.
— Que dites-vous , s'écria Clairon pâle et les mains tremblantes, monsieur, monsieur?
Oh ! vous ne voudriez pas pousser au désespoir un ancien serviteur!.... Cette clef, le. ne voulais pas la lui donner... il me l'a arrachée....
— Après l'avoir payée, sans doute.
— Payée... c'est faux! S'il a dit cela, il a menti^! Qu'il vienne, je veux qu'il vienne, et nous verrons s'il osera le répéter devant moi ! Je ne suis point un infâme, monsieur.
— Pourquoi livrer la clef alors?
— Mon Dieu ! si je pouvais. . . si j'osais dire !
LA. «OVTTI d'bAU. 193
— Qui vous arrête ? La vérité est-elle donc encore plus honteuse que Taccusation?
-7 Non, monsieur, s'écria le vieillard, oh !
non; 'une imprudence seulement, uneim-, prudence qu'il connaissait et qu'il me menaçait de dénoncer...
— Je ne vous comprends pas.
— J'ai eu peur qu'on ne me soupçonnât de mal penser... et cependant je n'avais ce journal que par hasard.
— Quel journal?
Clairon le nomma tout bas.
— Le Constitutionnel ! s'écria M. Souriau , vous lisez le Constitutionnel !
—J'y ai renoncé, monsieur.
— Et chez moi, sans doute ! ... on a pu le voir dans mes bureaux, et croire que je le recevais. T-Non...
— Vous ne resterez point une heure de plus ici, monsieur.
— Au nom de Dieu ! écoutez-moi , s'écria Clairon, les mains jointes.
194 LA CiOOm DIAO.
— Inutile, inutile. Tout est fini entre nous ; j'ai promis au curé que son neveu vous remplacerait; je ne veux pas que Ton m'accuse d'employer des gens sans mœurs, des ennemis
du roi. Sortez!
D s'avançait vers la porte donnant sur l'escalier; Clairou tomba à genoux.
— Grâce, monsieur Sourîau, s'écria-t-il , les mains jointes et étouffé de larmes ; au nom de Dieu mis en croix pour nous , ne me chassez pas ! songez que je vous sers depuis vingt-cinq ans, et que j'étais ici quand vous y êtes venu ! J!ai vu votre mariage , monsieur Souriau ; j'ai veillé votre femme la nuit où elle est morte, et vous avez dit alors que vous ne l'oublieriez jamais. Je ne cherche pas à me justifier, me voici à votre merci : tout ce que vous ordonnerez je le fersi ; je viendrai plus tôt si vous le voulez ; je veillerai plus tard ; je travaillerai le dimanche; vous me payerez moins cher; tout ce que vous voudrez sera juste, et je vous en remercierai ; mais laissez*
LA «OUm 1>*BA1I. 19S
moi mourir ici , à ce bureau où je suis venu jeune, où j*ai dépensé mes forces et mes années ; songez que je ne pourrai plus vivije ailleurs. M. Souriau, me chasser c'est me tuer ^ ayez pitié de moi !
£n parlant ainsi il s'efforçait de saisir une des mains du percepteur ; celui-ci se dégagea brusquement et ouvrît la porte pour toute réponse. Clairon le regahla éperdu, mais son visage couperosé était immobile , et son œil terne avait , à travers ses lunettes vertes , la dureté du bronze. Le vieux commis se releva ; le doigt de Souriau lui ordonnant de sortir , il fit machinalement un pas en avant,
198 LA OOUTTE d'bAU.
la porte de la chambre se referma , et il se trouva sur Fescalier.
Glairou traversa la ville tôte nue , en courant, etarriva chez lui au moment où le père Braillé prenait congé de Suzanne. Le vieux prêtre recula à la vue de son beau-frère ; mais celui-ci ne remarqua point sa présence et se laissa tomber sur une chaise en poussant un profond gémissement.
— Qu'y a-t-il, mon père ? demanda Suzanne effrayée.
— Chassé, répondit Glairou d'une voix étranglée.
La jeune fille et Braillé poussèrent un cri.
— Chassé , reprit le vieux commis, et sans qu'il ait voulu m'entendre.
— Se peut-il ! s'écria Suzanne.
— Oui , continua Clairon égaré , j'ai eu beau me mettre à genoux , prier , pleui'er.
— Vous , mon père !
— Ma place était déjà donnée à un autre.
— Dieu !
LA OOUTTB d'bAV. 199
— Ah ! j'aurais dû le prévoir ! Le curé le voulait, et la volonté de M. Manarch est comme le tonnerre ; tout ce qui Farrète se brise f
D se couvrit le visage.
— Mon père , mon pauvre père ! ç'éeria Suzanne en lui jetant les bras autour du cou.
Braillé s'approcha et lui prit les mains.
— Du courage , dit-il , mon frère, en cherchant à surmonter sa propre émotion.
— Chassé , murmura Clairon immobile et les yeux fixes.
— Mais sous quel prétexte ?
— daassé , chassé , chassé !
Le prêtre serra la main du vieux commis dans les siennes en essayant de le calmer.
Suzanne pleurait , la tète appuyée sur son épaule.
— Revenez à vous, je vous en conjure, (lit Braillé doucement, peut-être tout n'est-il pas encore désespéré.
âOO LA GOUTTB D*BA1I.
— Tout , tout , répéta le commis.
— Qui sait , mon frère? la prévoyance de rhomme est bien petite auprès de la pro?idence de Dieu. Tâchez de retrouver un peu de calme, et racontez-nous ce qui s'est passé.
Clairon porta les deux mains à son front comme s'il eût voulu se rappeler , et commença un récit sans ordre, d'une voix saccadée et souvent interrompue. Braillé l'écouta avec une*attention inquiète; enfin, lors'qu^il eut achevé :
— Rien n'est encore perdu, dit-il vivement; je parlerai au curé.
— Vous ! s'écria Clairon étonné.
— Mol , mon frère. Lui seul a tout fait et tout préparé; s'il veut que la place vous reste , elle vous restera... et je l'obligerai à le vouloir.
— Mais comment ?
— Ne me le demandez pas, Joseph ; comptez seulement que M. Manarch aura égard à ma prière.
LA OOCTTB D^EAJJ. 201
— Ah ! s'il était vrai , dit Clairou avec un élan d'espérance.
— Soyez-en sûr.
— Mais il faudrait le voir sans tarder, -r- Aujourd'hui même.
— A cette heure vous le trouveriez seul , observa Suzanne.
— J'y vais alors , répliqua Braillé.
U prit son chapeau, son bâton de houx, et s'approehant de Joseph :
— Ayez bonne espérance, dit-il, c'est quand nous sommes malheureux que Dieu nous aime ; il viendra à notre secours.
U lui serra encore la main , embrassa Suzanne et sortit.
La démarche qu'il allait tenter n'était point sans difficulté; aussi, tout en se dirigeant à petits pas vers le presbytère, s'efforça-t-il de s'y préparer par la pensée.
M. Manarch, qui avait acquis tant d'autorité dans le pays , et dont l'influence se faisait sentir partout , était une de ces natures
90% LA GOU^B d'baD.
insatiables qui , ne trouvaDt point dans le monde de quoi se satisfaire , embrassent la foi avec une sorte d'epiportement désespéré et y appliquent toute l'énergie des passions qu'ils soi^t forcés de contenir. Fanatiques éclairés qui remplacent la croyance aveugle par le parti pris , et font de la religion , non un char auquel ils s'attellent, mai3 un coursier qu'ils conduisent sous l'éperon de leur désir. Le père Braillé connaissait assez ce caractère volontaire pour craindre sa résistance ; aussi se prépara-t-il à une lutte sérieuse et décisive.
La vieille servante qui lui ouvrit la porte du presbytère poussa un cri en le reconnaissant , et fit le signe de la croix.
— Ne craignez rien , ma bonne femme, dit Braillé, ma présence ne damne point. M.Manarch est-il chez lui ?
— M. Manarch?... Je ne sais... répondit la servante en continuant à le regarder avec une sorte d'épouvante ; et , balançant entre
tA«01ITTE D*EA1I. S05
sa répugnance à le recevoir et sa répugnance à mentir.
-r-Demandez si je puis le voir, reprit Braillé, qui devina la cause de son hésitation; un prêtre doit surtout être visible pour le pécheur.
La servante lui fit signe d'entrer dans une pièce du rez-de-chaussée et monta pour aver-r tir le curé.
Cette pièce, qui était grande, mais sombre, n'avait pour tout ameublement que quelques chaises dépaillées et un prie-Dieu de sapin.
Les murailles, autrefois blanchies , mais que l'humidité avait marbrées de longues veines jaunâtres , étaient inégales et nues. De loin en loin seulement étaient cloués des cartons renfermant quelques versets de l'Écriture.
L'unique fenêtre qui éclairait ce salon était sans rideaux ; mais un store fixe et montant à moitié de sa hauteur empêchait que l'on pût voir du dehors. Enfin la cheminée était ouverte, sans manteau, et l'on ne voyait dans râtre humide ni cendre, ni chenets. Braillé
â04 LA GOUTTE D^IAU.
promena les yeux sur cette triste salle cherchant en vain quelque souvenir des douces habitudes qui nous rattachent à la terre. Pas un portrait , paç une fleur, pas un livre de prières ; rien de ce qui vous avertit qu'il y a \k des êtres de votre nature et qui vivent comme vous. La nudité lugubre de ce salon avait quelque chose qui oppressait ; on y sentait une sorte de protestation muette contre tout ce qui est aimable et beau.
Braillé était encore sous le poids de cette impression, lorsqu'un pas ferme se fit entendre ; la porte s'ouvrit lentement, et M. Manarch entra.
C'était un homme d'environ quarante ans, d'un certaia embonpoint et dont les membres robustes se dessinaient sous une soutane de ratine. Ses hautes épaules, sa tête carrée et ses yeux noirs, ombragés par des sourcils touffus, ajoutaient encore à son apparence de force et de santé. Cependant quelques veines bilieuses traversaient son teint brun, et deve-
LA CK)UTn D*EAIJ. SH)5
Baient plus apparentes lorsqu'une émotion le remuait. Son œil alors lançait des flammes, son front semblait s'élargir, et sa chevelure rase se hérisser.
A l'aspect de Braillé il s'était arrêté.
— YouSf monsieur ! dit-il en retenant à moitié un geste de mécontentement. J'ai cru que Catherine se trompait quand elle m'a annoncé...
— L'interdit, n'est-ce pas? interrompit Braillé. Je comprends, monsieur, que ma présence ici ne soit ni attendue,~ni désirée ; mais jl est des instants dans la vie où toutes les considérations d'habitude et de convenance doivent céder à la nécessité. Notre Maître, d'ailleurs, n'a refusé d'entendre ni le publicain ni la Samaritaine.
— ^Parlez, dit le curé froidement.
— Je ne viens point pour moi, monsieur, *" reprit Braillé ; mon sort est accompli, et, quel
qu'il soit, je l'ai accepté. Mais je viens vous parler de mon frère.
206 LA Gootn b'iav.
Le visage de Manarch prît une expression encore plus sombre, et, pour ainsi dire, plus fermée.
— Vous savez ce dont on raccuse, et quelles en ont été les conséquences, puisque c'est l'un de vos protégés qui le remplace. Mais vous ignorez ce qui peut le justifier.
— Je vous écoute, monsieur.
Braillé le regarda : la rigide expression de cette figure de marbre le glaçait malgré lui et décourageait ses espérances; cependant il fit un effort pour ressaisir sa résolution, et raconta avec détail tout ce qu'il avait appris de Clairon. Le curé l'écouta sans l'interrompre ; mais, bien que ses yeux restassent baissés et ses lèvres fermées, une sorte de sourire intérieur, implacable et dédaigneux, se reflétait sur ses traits ; Braillé sentit sa parole s'éteindre, et s'arrêta découragé. Ma- . narçh releva alors la tète.
— Je cherche en vain la justification de votre frère dans ce que je viens d'entendre.
lA «OOTTI D*EAII. S07
dit-i] ; je vois une première fonte qu'il essaye de cacher par une complaisance honteuse , une faiblesse amenant une lâcheté, mais rien qui puisse ressembler à une excuse.
— L'excuse, monsieur, reprit vivement Braillé, est dans la timidité d'un^ vieillard toujours menacé! Si la liberté était laissée aux pensées de chacun, Glairou n'eût point redouté la dénonciation de Ghoppart ; mais ce n'est plus seulemeot son travail que doit engager celui qui vous sert ^ son âme ressemble aux rôles imprimés que vous lui expédiez de Paris, il ne peut y écrire que ce qui lui est ordonné. Vous avez proclamé une nouvelle terreur, dans laquelle la misère et la faim ont remplacé la guillotine, et vous avez mis les intérêts en coupes réglées comme autrefois les têtes !
Le curé fit un pas vers la porte ;. Braillé s'interrompit.
— Pardon, dit-il, en l'arrêtant du geste ; pardon, je ne prends pas le moyen de me
208 LA GOUTTE d'BAU.
faire écouter^ mais aussi pourquoi réfuser
de comprendre les craintes d'un malheureux?
"— Je refuse seulement de les accepta
comme motifs d'intérêt, observa M. Manarch.
— £h bien, que ce soit comme motif de pitié, reprit Braillé.
Le curé secoua la tête.
— Votre frère a été la cause et l'instrument d'un scandale, dit-il; le protéger serait approuver le scandale lui-même. Ce que M. Souriau a fait est juste.
— Ah! ne savez-vous pas qu'être juste seulement, c'est se montrer cruel? s'écria Braillé.
Le prêtre sourit.
— De tels principes peuvent être les vôtres, ditril avec un dédain voilé, mais nous, monsieur, nous tenons les verges pour punir le& coupables et redresser les faibles.
— Ainsi vous ne pardonnez point? dit le vieux prêtre en jetant à M. Hanarch un regard profond.
*hk 60CTTS d'kau. 209
— Après le chàtimeni, répondit celai-ci durement.
Braillé fit un ge&te comme s'il eût voulu fouiller dans son sein ; mais il s'arrêta*
— Ne soyez pas inflexible, monsieur,, dit-il d'un ton grave ; portez un regard sur vousmême, et jugez les autres comme vous voudriez être jugé. Vous avez aussi connu les tentations, et vous avez eu vos chutes ; rap^ pelez-vous-les pour tendre la main à ceux qui sont tombés.
Le prêtre tressaillit.
— Je vois que la prière pour les autres va se transformer en accusation contre moi, ditil en lançant à Braillé un regard aigu ; un plus long entretien serait inutile.
' — Restez, monsieur! $*écrîa Braillé; je vous rendrai miséricordieux , malgré . vousmême. Ah ! n'accusez que vous si j'en vito^s à de telles extrémités ; vous pouvez encore in'imposer silence en cédant à ma prière!...
— Chacun sera récompensé selon ses œu-
210 LA dODni b'iaii.
vres, répondit le èoré d'un accent sentencieux.
— Eh bien f que les v^^tres retombent donc sur votre tMe, cœur inflexible et orgueilleux! s*écria Braillé ; vous condaaii^z i l'indigence et an désespoir le vieillard qui a concouru, sans le savoir, au déshonneur d'une jeune fille ; que ferez-vous au prêtre qui a consommé celui d'une femme ?
— Monsieur! s'écria Kanarcb qui devint pâle.
— Ne vous récriez pas. encore , reprit Braillé avec autorité , mais écoutez jusqu'au bout. Cette fenune était mariée , monsieur ; elle était mère, et celui qui lui fit oublier ses devoirs avait reçu mission de diriger sa conscience*
-^ Je ne veux point en entendre davantage, interrompit le prêtre en voulant sortir.
Mais Braillé s'était placé entre la porte et lui.
— Elle est morte de remords^ monsieur,
LA CWHnB »'IA0. 211
continua-t-il avec véhémence ; mais, comme TOUS le disiez tout à l'heure, mes principes à moi permettent le pardon ! Elle est morte réconciliée avec Dieu, mêlant à ses prières le nom de Fhomme qui l'avait perdue.
— Son nom, balbutia le curé.
— C'était le vôtre !
Manarch recula comme étourdi, mais il se remit presque aussitôt, et cherchant i cacher son trouble sous un sourire moqueur :
— Un tel mensonge pourrait servir, dit-il, si les preuves ne manquaient.
— Oseriez-vous nier? demanda le vieux prêtre. •
— Je nie, répliqua-t-il avec fermeté.
Braillé tira de son sein une lettre qu'il déploya.
— Vous ne nierez pas au moins cette écriture, dit-il indigné.
Le curé jeta un regard sur la lettre, poussa un cri, et tendit la main pour la saisir ; mais Braillé la retira brusquement.
ftlâ * lA GOUTTE. D*KAU.
— Ah! vous«yiez oublié cette justification de mon mensonge, reprit-il; vous pensiez que les preuves de la faute avaient été ensevelies avec la victime et que la vérité, connue de Dieu seul dés(H!3nais, pouvait être niée; mais vous voyez que les morts lui rendent témoignage sans sortir de leurs topibes!...
— Cette lettre, monsieur 1 balbutia Kanarch, les yeux enflammés, rendez-moi cette lettre !
— Quand vous aurez fait rendre 'à mon frère la place qui vient de lui être enlevée , dit Braillé avec fermeté.
Une teinte livide traversa le visage du prêtre; ses mains se crispèrent.
— Eh bien^ soit ! reprit-il, les lèvres tremblantes. Mais la lettre ?
— Je la garde comme gage de votre loyauté à remplir cette promesse.
— C'est impossible ! s'écria le prêtre ; impossible , monsieur ! je resterais à votre merci.
LA GOimS D'ià». ftl'S
— En ai-je abusé jusqu'ici ? deioanda Br^é.
Voilà quinze années , monsieur, que ..ce secret .m'appartient, et depuis quinze années j'ai souffert en silence tos persécutions. Tant que vous m'avez frappé seul, j'ai baissé Ul tête et j'ai répété les paroles du Christ : Pardonnez-leur^ mon père, car Us ne savent ce qu'ils font J'aurais eu honte de m'anner contre vous d'une faute passée ; et je trouvais moins douloureux de recevoir vos coups que de vous en porter ; mais vous m'avez forcé.à sortir de ce repos pour défendre un vieillard et une enfant dont je suisle seul appui. Les épreuves que je pouvais accepter pour moi, je ne pouvais, les leur laisser imposer. N'accusez donc que vous seul si j'ai enfin rompu le silence. Quand je suis venu, j'espérais encore que votre miséricorde m'épargnerait la douleurd'une récrimination. J'aurais trouvé doux de recevoir un bienfait ; votre insensibilité ip'a forcé à conclure un marché; je veux au moins que les conditions en soient sûres! Le passé sert
214 lA OOVTTB D^EAU.
d^easeignement pour le présent ; je ne vous Bi jamais fait de mal et vous n'avez cessé de m'en faire ; c'est donc à moi que la défiance est permise, non à vous. Cette lettreest ma seule garantie, et je ne Tabandonnerai pas.
— Ainsi vous refusez de me la rendre? dit Hanarch pâle et haletant.
— Je refuse, répliqua Braillé en faisant un geste pour la repUer.
Il n'en eut pas le temps. Manarch s'était élancé et l'avait saisie : le vieux prêtre essaya de la défendre, mais une des mains du curé tenait les siennes comme dans un étau de fer, tandis que l'autre arrachait le papier. Au même instant la porte s'ouvrit, et la vieille Catherine parut, suivie du bedeau et du son* neur. Manarch lâcha le vieux prêtre qu'il tenait encore.
-^ Jésus ! qu'ya-t-il? demanda la servante épouvantée.
— Délivrez-moi de ce furieux , dit le curé en montrant Braillé.
LA 601JTTK b'bAO. 215
— Misérable! s'écria celui-ci pâle d'indignation, rends-moi la lettre!
— Sortez, monsieur, dit Manarch qui avait ouvert la porte.
— La lettre ! la lettre ! vépéta Braillé.
£t il s'avança vers le prêtre comme s'il eût voulu la lui arracher ; mais sur un signe de celui-ci les deux hommes d'Église le saisirent, l'entraînèrent malgré sa résistance, et le poussèrent dans la rue.
Braillé, hors de lui, frappa des poings à la porte Refermée en appelant le curé; mais la vieille servante parut seule à la fenêtre.
— Sainte Vierge ! il est toujours là, le possédé du démon, dit-elle.
Et , s'adressant au vieux prêtre avec indignation :
— Faudra-l-il donc faire venir les hommes de police? cria-t-elle.
— Qu'ils viennent! répliqua BraUlé, je leur raconterai tout ; je dénoncerai la violence de votre maître !
L4 4S0Um DIAV.
— Dieu toHt-puissant ! il parle de Tîôleitce, quand c'est lui que nous ayons vu tout à l^heure la main levée sur le recteur!
Braillé voulut expliquer ce qui s'était passé, mais elle ne lui en donna pas le temps.
— Allez , allez, interrompit-elle,, vous devriez avoir honte !... Venir attaquer chez eux les honnêtes gens, puis se justifier avec des mensonges!... Mais heureusement que le maître est connu !;.. vx^us pouvez en dire ce qull vous plaira : personne ne croira l'inferdît accusant un homme comme M. Manarch !
En achevant ces mots , elle referma brusquenlent la fenêtre. BraiHé laissa retomber sa tète sur sa poitrine.
— Elle a raison, pensa-t-il : nul n'ajoutera foi à mes réclamations. Quelle preuve d'ailleurs apporter à l'appui ? Je n'arriverais qu'à un scandale|inutile ; car, cette lettre, il l'a déjà anéantie sans doute. Tout espoir est donc perdu, et , loin d'avoir sauvé mon frère, je viens de lui faire un cruel ennemi. mon
LA CWUTR »*BàV. SI 7
Siea ! est-il é&ae vrai que la force et la ra«e soient les seuls moyens^ de succès ici^bas?
Favl-S regarder le sentiment du devoir, la eroyaoce, les instlBCts généreux, comme des dans ou comme des infirmités? Ah ! si nous vivons dans on monde à rdÈMXirs, où le chà* timent va au bien ^ la récompense au mal, pourqucH nous avoir donné des penchants qui nous perdent? Pourquoi avoir niis^ en .nous le besœn de la justice avec Fimpuîssance de la faire respecter ? Pourquoi être nés pœrmi les agneaux là ou les tigres seuls sent heureux? IHeu est-il, donc cooqriiiee de tant d'iniquîtés , ou abandoune-t-il aux lois* de la fetalité les choses delà terre?
Le vieillard s'était assis sur le settH duf presbytère,, et des» larmes coulaient le long de ses joues sillonnées. Cétait la première fois qae son indignation allait piitâ haut que les iMmones, et qu'il demandait eompte i Bie»
d'une soairanee. Tant que la dcwleur l'aivait seul frappé,, il l'avait acceptée comme eoDpia^
LA COUTT1I D*BAU. 1. 19
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tioa ou comme épreuve : il sentait sa force d'ailleurs, et l'orgueil amer de la lutte en compensait les souffirances; la résignation venait, glorieuse et couronnée, comme une noble victoire. Mais ici le malheur s'adressait à deux êtres sans défense qui lui criaient merci ; ici , l'affliction des faibles faisait la joie des forts ; la Providence semblait s'être mise de part dans un triomphe inique !
Puis, comment retourner vers Clairon et sa.
fille qui l'attendaient? comment éteindre ces espérances imprudemment allumées par luimême? Le désespoir du vieux commis, un instant suspendu , n'allait-il pas reprendre avec plus de violence? £t que lui opposer?
Que dirait Braillé pour les. consoler, quand lui-mémesentalt son cœur noyé d'amertume?
Hélas ! il était arrivé à une de ces heures où, écrasé par la conscience de son inutilité, on se sent prêt d'abandonner les autres après s'être abandonné soi-même ; où l'on voudrait se coucher en travers de la vie, avec ceux que
l'on aime dans ses bras, fermer les yeux, et attendre que le char qui emporte les destinées heureuses vous écrase de sa roue en passant!
Ce fut à Sazanne d'abord que le père Braillé annonça le mauvais succès de sa tentative.
£lle reçut cette nouvelle avec une tranquillité courageuse qui Tétonna. C'était une âme simple, mais vivante, dans laquelle se cachait une source inconnue d'énergie , et qui, souple comme l'onde, devait grandir, comme celle-ci, à la hauteur de tous les obstades.
La jeune fille avait d'ailleurs un point d'ap-
S2S LA 60UTTB d'bAU.
pui nouveau que rien n'avait encore ébranlé.
Livrée aux enchantements d'un premier amour, elle sentait en elle cette force insouciante qui ne s'effraye de rien ; et , comme Achille, elle ne craignait qu'une seule blessure. Aussi ne montra-t-elle d'inquiétude que pour son père.
Le retour de Braillé et la nouvelle qu'il avait échoué furent effectivement un coup que celui-ci ne put supporter. Trop d'agitations avaient déjà ébranlé cet esprit faible et ami du repos ; la perte de sa dernière espérance le jeta dans une inexprimable douleur. Suzanne et Braillé ^essayèrent en vain de le calmer ; le désespoir du vieux commis était devenu une sorte de délire. Son regard habituellement terne étincelait ; sa parole naguère embarrassée était devenue prompte et véhémente, n parcourait sa chambre d'un pas rapide et avec des gestes désolés. Braillé voulut tenter un dernier effort pour le calmer : il se plaça devant lui, et saisit sa main en le
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suppliant de Fécouter ; mais Glairou n'enten* dit que le dernier mot.
— Écouter, ajouta-t-il ; il ne le veut point; il me Fa refusé ! à quoi bon entendre un misérable comme moi ! Ai-je donc des raisons à donner pour vivre ? Quand la machine qui travaille au profit du maître a cessé de lui plaire , il la brise et la jette au feu pour se chaufferies pjieds. Tel est le monde que vous dites surveillé par Dieu^ mon frère. La meule doit moudre le froment au profit des autres ! Mettez votre âme en gage pour le pain de chaque jour ; passez vos plus belles années courbé sur une table , alors que le soleil brille , que les oiseaux voltigent et que les oisifs passent en chantant sous votre fenêtre; blanchissez vos cheveux à régler des intérêts qui ne sont point les vôtres, et, un jour, celui qui a vécu de votre travail vous montrera le seuil , et vous dira d'aller mourir ailleurs.
— La société n'est pas si rigoureuse pour toutes les humbles destinées , dit Braillé qui
Sft4 LA QOVTTB b'bAV.
amt iiesate de se justifier à lui*mtee ce qu'il voyait.
— 8ans doute , reprit Claiiou arec un rire amer , il y a les heureux f Ce sont ceux à qui l'cHi permet de dépenser leur santé et leur intelligenee jusqu'au bout ; ceux qui gagnent par trente années de servitude le droit de ne pas être équarris comme les chevaux incapables déporter le collier! Ceux4à on les dételle k trois pas de la tombe , et l'on prolonge de quelques jours les infirmités de leur vieillesse avec ce que l'on a épargné sur les plaisirs de leurs premières années.
— Mon père ! interrompit Suzanne.
Mais le vieux commis l'éloigna du geste.
— Tais-toi ! s'écria-t-îl avec violence. Tu me prouveras , je le sais , que je dois me ré* jouir de mon malheur , car c'est là ce qu'on appelle consoler. Les blessures que fait l'injustice , on les panse avec des mensonges ; mais je n'en suis plus la dupe; j'ai tout perdu, il ne me reste plus rien... rien...
LA «OUTTB d'baV. 885
— Vous oublies Biea, dit BraiDé doueemeiit.
— ëe n'y €rof s plas ! s'écria €lairou.
— Que dites-YOus , mon frère ?
— Je if y croîs plus , répéta le vieux commis égaré; car lui aussi m'a trompé. J'ai obéi à ses commaBdements ; f ai évité de l'offenser; je l'ai prié longtemps , è mains jointes ! et il m'a abandonné à mes ennemis ! Que d'autres espèrent encore en sa bonté; moi , je le renie ; moi , je ne demande désormais à UA comme aux h<Hnmes qu'une seule faveur, celle de mourir en silence dans un coin, sans que personne prenne garde à mon agonie.
En parlant ainsi , Clairon se jeta sur un fauteuil dans le coin le plus obscur de la <^mbre , et cacha sa tète dans ses mains.
Suzanne voulut «'approcher de lui , mais son onele la retint.
— Laisse , dit41 à voix basse : discuter avec l'affliction , c'est lui fournir des raisons qui l'entretiennent. Il faut que cette première douleur ait son cours ; mais en la laissant à