‹ La goutte d'eau (volume 2)Chapitre 3 sur 3 · S6 LA CM>UTTI D*BAU · texte numérisé non relu

S6 LA CM>UTTI D*BAU

eUfr-méme, eUe tombera coaune tPut ce qui est excessif, et alors nos voix pourront être écoutées.

— Ah ! je ne compte que sur la vôtre, dit la jeune fille.

— Il ne peut Fenteodre maintenant; la nuit s'avance d'ailleurs , et je dois retourner au Gonquet pour reprendre tout ce que j'y avais apporté , car je ne vous quitte plus.

— Vous reviendrez bientôt?

— Demain je serai de retour ; d'ici là ne quitte point ton père... Adieu... adieu... et du courage.

Il embrassa Suzanne et partit.

Cependant l'exaltation de Clairon ne tarda pas à amener une fièvre ardente mêlée de délire. Suzanne le décida avec peine à se mettre au lit , et s'assit à son chevet. Elle commençait à s'efErayer de l'agitation toujours croissante du vieillard lorsque Rayual entra. Il avait rencontré le père Braillé, qui lui avait tout appris, et il venait offrir ses con-

solations. Sa vue seule rendit à la jeune fille le courage qu'elle était près de perdre. Henri proposa de passer la nuit près de Clairon, et elle accepta, heureuse d'un secours qui lui rendait la confiance.

Assis vis-à-vis Fun de l'autre, sans autre lumière que la clarté des étoiles , et dans un silence qui n'était interrompu que 'par les soupirs du malade , Henri et Suzanne laissèrent passer les heures de la nuit sans s'en apercevoir. Au milieu de leurs angoisses , tous deux éprouvaient je ne sais quelle joie amère et confuse ; c'était la première fois qu'ils associaient aussi complètement leurs destinées , et cette espèce d'intimité domestique n'était point sans charmes , même imposée par la douleur.

Enfin la fièvre de Clairon parut diminuer ; ses plaintes s'éteignirent , ses yeux se fermèrent , et sa respiration plus égale apprit bientôt au jeune homme et à la jeune fille qu'il était endormi.

Aju néme mstaiil^ to» jHPemièires lomin de Taube glissèvenl eôtre ks ndeaniLde Fâkàve, et le cbaQt d'uB eoq se fit ealemlre daa» Té* loigneniefil.

— Voici le jour, dit Henn dkmeem^it.

Les regards de Suoanne tiURbérest sor les

traits du jeune iKNoime, iatigués p«r la veille.

— Ah l je n'aurais peînt dét vous retenif »

longten^, dit-^&e.

— Regrettez-vous donc die m'aveir donaé une part dans vos inquiétudes? demanda Henri avec un accent détendre rq)roehe«

— Non , car c'est un droit i^our ceux fue Ton aime, reprit la jeune fille ; mais mai» pare est tranquille maintenaBty et il est tesE^ que vous reposiez.

— Que ne me laissez-vous pkitèt veiMer seul?

— C'est impossiUe, partez, ye vous &k supplie ; ma place à moi est icL

— N'est-ce point aussi la BiÀenae?

— Tout le monde ne le sa^t pas.

LA OOQTTS D*IAU. 229

£t comme si ces mots eussent réveillé tout à coup une crainte dans son esprit :

— Mon Dieu ! reprit-elle, on peut vous voir sortir d'ici à cette heure.

— Tous les yeux sont encore fermés, répondit Henri.

— Partez alors sans retard. Ah ! j'aurais dû penser, plus tôt à ce que F^n pourrait dire.

Partez , et surtout ne passez point sous les fenêtres de mattre Rivel !

— Ne craignez rien.

Tous deux échangèrent un baiser, et le jeune homme s'élança dans la ruelle déserte.

Demeurée seule, Suzanne se rapprocha de la fenêtre, et contempla la campagne qui s*éclairait au loin. Le vent du matin semblait emporter par lambeaux le voile de brume qui l'enveloppait, et de légères rumeurs commençaient à remplacer le cahne de la nuit.

La jeune fille sentit ses paupières, alourdies par la veille , se baisser sous l'éclat du jour. Elle promena quelque temps un vague regard

â3â LA fiOUTTB Il'lAU.

du lit de 8on père à la fenêtre, pais sa tête se renversa, ses yeux se -fermèrent, et die s'endormit.

Il y eut une longue pause pendant laquelle la respiration légère de Suzanne et Fhaleine haletante du malade se firent seules entendre ; enfin un rayon de soleil pénétra dans l'alcôve, et le vieux commis souleva la tète.

La fièvre avait imprimé sur son visage livide quelques taches d'un rouge vif et inégal, ses lèvres desséchées étaient agitées d'un tremblement convulsif , et je ne sais quelle expression d'^arement flottait dans son œil fixe et ouvert... n resta quelque temps Immobile, essayant en vain à reprendre possession de ses souvenirs^ II ne se rappdait tout ce qui s'était passé que comme une sensation vaguement doulottreuse. On eût dît un homme hésitant eotne le sommeil et la veilla, qui ne pouvait séparer le rêve de la' réalité. Il regarda de tous celés , prit son front à deux mains , et murmura quelques mots , comme s'il eût es<-

LA ctovm d'eau. d$S

péré que la parole réveillerait sa laémoire ; mais il y avait en lai an chaos d'images et de pensées aussi mouvantes* que les flots de la mer; son esprit semblait pris d'une sorte de vertige. Les souvenirs tournaient autour de lui comme une roue fantastique dont il ne pouvait arrêter le mouvement ; il voyait des lueurs, entendait des mots inarticulés, sentait de confuses angoisses, mais sans pouvoir rien démêler.

Il y avait déjà quelque temps que durait cette lutte entre le délire et un reste de vo- * ionté, lorsque Fhorloge sonna. Clairon dressa la tête, frappé d'une sort^ de commotion électrique : c'était neuf heures !

Le vieux commis poussa une exclamation de surprise , se glissa à bas du lit avec une précipitation fiévreuse, et saisit ses vêtements.

Be tous les souvenirs flottants dans cet esprit malade, un seul était resté clair et entier : celui du bureau ! Aussi le son de l'heure qui

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l'y appelait sembla4-il le réveiller^ et comme si , dans ce naufrage de toutes les facultés , rbabitude seule devait surnager , il se mit à s'habiller à la hâte, en se reprochant tout bas son retard.

— Neuf heures... murmura -t -il ^ neuf heures. . . et encore ici ! ... Oh ! c'est ce mal de tête qui est cause... Je souffre... je souffre... mais il ne fautpas que M. Souriau le sache... il dirait que je deviens vieux, mal portant... Quand on a une place, on ne doit pas être malade ! Suzanne ne comprend point cela , elle voudrait me retenir. Je sortirai sans qu'elle me voie... Oh! ma.tôte!... J'ai dormi trop tard... trop tard.

£n balbutiant ces mots d'une voix entrecoupée, Clairon s'était habillé; il gagna la porte en tâtonnant , l'ouvrit doucement , et sortit.

La première impression de l'air l'étourdit, et il eut besoin de s'appuyer aux murs ; mais il se sentit bientôt raffermi, et put continuer

LA. ÛOUTTB D*BA.V. S3tt

sa route. Préoccupé de la pensée qu'il était en retard, il s'efforça même de presser le pas ; enfin il atteignit la maison de M. Souriau, monta l'escalier sans rencontrer personne, et ouvrit la porte du bureau.

Rien n'y avait été dérangé depuis la veille : le vieux commis éprouva une sorte de bienêtre à la vue de la table où se trouvaient encore sa tabatière , son mouchoir et un rôle commencé. La sensation douloureuse qu'il avait conservée disparut : il lui sembla qu'il reprenait possession de ses habitudes au sortir d'un rêve qui avait menacé de les lui enlever.

Après avoir fait machinalement sa toilette de bureau , avoir taillé ses plumes , et s'être assuré que sa règle et son grattoir se trouvaient sous sa main, il s'assit devant la table, et essaya de reprendre le travail interrompu la veille.

Mais les efforts qu'il venait de faire avaient redoublé sa fièvre : les chiffres dansaient de-

236 LA ^uniB b'bav.

vant ses yeux, rairtwurdoonail àsesoreiHes.

Il appuya sob visage sur ses deux maius, ne sachant plus où il était , ni ce qu'il voulait feire. Dans ce moment , la porte de communication qui conduisait chez M. Souriau s'ouvrit , et celui-ci entra conduisant un jeune homme d'environ vingt ans. ,

A la vue de Clairon tous deux s'arrêtèrent, et le percepteur ne put retenir un cri de sur^ prise.

— Vous ici, monsieur? dit-il.

Le vieux commis releva la tète d'un air égaré.

— Voilà, murmura-t-il. Cote personnelle et mobilière, votre nom, votre demeure...

n avait ouvert un registre qu'il se préparait à feuilleter ; Souriâu le regarda stupéfait.

— Qu'est-ce à dire ? reprit*il ; ne me reconnaissez-vous point?

— Très-bien, très-bien, continua le commis : Souriau... Souri... voici... Cote per-

Là. (10DT9B B'lâ.V. 957

smmeUe, 17 francs ; mobilière, U francs 45 centimes.

Soaiiau l'interrompil, el s'aTançant avec impatieqce :

— Laissez ces papiers, mondeur! dit-il impérieusement, et sortes !...

Clairon regarda à sa montre.

— Trop tôt, m<Mi:siôur, trop tôt, répUquat-il d'un accent saccadé ; je ne sors qu'à quatre heures.

— Vous sortirez à l'instant, car voici un nouveau commis.

— Un nouveau commis ? répéta Clairou ; inutile !.•• je puis tout faire seul. ^ Que Ton vérifie, tout est à jour ; je passerai plutôt les soirées, les iauits. Ah ! ah ! ah ! je défie de trouver une meilleure expédiée; voyez les chiffres, monsieur, tout le monde peut les lire : et ces calculs , j'ai fait les preuves. Ah ! ah ! ah ! voyez, voyez.

Il étalait ses rôles et ouvrait ses registres avec un orgueil d'enfant.

SS8 LA GOVTTB b'BAV.

Souriau et le jeune homme se regardèrent confondus.

— Dieu me pardonne, il est fou, dit celui-

ci à voix basse.

— C'est Impossible.

-*- Alors il joue un rôle.

— Auquel je le forcerai bien de mettre fin, acheva le percepteur avec dépit.

Et s*avançant vers la table :

— Assez decomédie, monsieur ! s'écria-t-il ; je vous ai chassé hier, et voici votre remplaçant ! Laissez ces papiers sur lesquels vous n'avez plus aucun droit.

£n prononçant ces mots il voulut saisir le registre que le vieux commis tenait ouvert devant lui ; mais les regards de celui-ci s'allumèrent ; il étendit les* deux bras, et , se couchant sur la table pour défendre les papiers qui la couvraient :

— Né touchez à rien ! s'écria-Ml avec égarement; ces cahiers, ces rôles m'appartiennent ; c'est mon bien depuis trente années...

LA CK)OTTI d'BAD. 2S9

C'est moi qui les ai rayés, chiffrés , écrits... Ils ne connaissent que moi... j'en suis responsable , monsieur.

— Allez chercher le jardinier pour nous aider à jeter à la porte ce furieux, dit Souriau au neveu du curé.

Celui-ci obéit.

— Qu'il vienne ! qu'il vienne ! dit Clairoù dont l'exaltation fiévreuse allait toujours croissant. On m'ôtera la vie avant de me les arracher.

£t , réunissant les papiers et les registres avec précipitation , il se leva. Souriau courut se placer devant la porte , le vieux commis s'arma d'un canif.

— Que faites-vous , malheureux? s'écria le percepteur en pâlissant.

— Qu'ils viennent! répéta Clairou.

— Les voici , dit Souriau.

Un bruit de pas et de voix se faisait entendre en effet dans l'escalier; Clairou regarda autour de lui et courut au couloir.

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— Saisisse^le ! cria le perceptear an neT«H du curé , qui entrait suivi du jardinier el de Ghoppart qu'il avait rencontré par hasard causant avec Catherine.

Ils s'élancèrent sur les pas du vieux commis qui avait gagné la chambre de Souriau.

Il se retourna d'abord comme s'il eut voulu leur faire face; mais apercevant la fenêtre ouverte, ii y courut ^l'enjamba. Tons trois s'arrêtèrent avec un cri. ^

— Vous ne les aurez pas , répéta Clairon qui tenait les papiers et les regi^res dans Seâ bras ^ ils scmt à moi,., à moi««.

— Descendez, père Grattoir 1 deseendez, cria le chouan.

— Ah! ak! reprit le vieux comniis d'une voix triomphante , vous n'oses parvenir me les arracher icî..« Je puis vous échapper maintenant , je suis le maître.

A ces mots, il passa les deux jambes en dehors du bakon. Choppart, épouvanté, fit un mouvement pour le retenir ; mais Clairon

LA GQUTTE o'SAU. 241

poussa un éclat de rire insensé , se pencha en avant, et disparut ! .

Trois cris partirent en même temps. Le chouan se précipita à la fenêtre , regarda en dessous, et recula avec une exclamation d'horreur.

— £h bien ?... demanda le neveu du curé.

— Vous pouvez avertir votre oncle qu'il a un enterrement de plus à faire , répliqua Choppart brusquement.

Suzanne s'était réveillée , et cherchait son père dont elle venait de remarquer l'absence, lorsqu'on le lui rapporta sans vie. Ce malheur la foudroya. Quand le cœur attend une douleur, il y prépare silencieusement ses forces; il l'essaye, pour ainsi dire , et la boit goutte à goutte ; mais ici le coup était si imprévu , que la jeune fille pouvait à peine y croire ; ses plus sombres prévisions n'étaient jamais al-

244 LA GOVTTB D*BAU.

lées si loin ; car , pouf elle , en qui la vie débordait , la mort étdit quelque chose d'impossible à prévoir ou à comprendre. Aussi , au premier instant , se refusa-t-elle à l'évidence du malheur, qui la frappait. Il y avait une heure à peine qu'elle avait vu , là , son père, qu'elle avait rencontré son regard, écouté le bruit de son haleine ; et comment penser que cette haleine était maintenant arrêtée , ce regard éteint pour jamais ! Elle prit dans ses bras le corps du vieillard , le couvrit de baisers , l'appela des noms les plus tendres ; puis, épouvantée de ne recevoir aucune réponse, elle se laissa tomber à genoux en fondant en larmes.

On profita de ce moment de désespoir pour éloigner le cadavre ; car , en l'absence de Braillé, qui n'avait point encore reparu, les voisines étaient accourues , et la jeune fille eut à subir successivement leurs gauches ou cruelles consolations. Lorsque ses larmes épuisées s'arrêtaient , et qu'elle se reposait

LA GOUTTE B*EAV. 24^

dans un accablement qui suspendait un instant la douleur , une nouvelle consolatrice arrivait avec quelque condoléance qui réveillait la désolation de la jeune fille. On eût dit une troupe de médecins venant tour à tour soulever l'appareil d'une blessure et en sonder la profondeur. En vain Suzanne se réfugiait au coin le plus obscur; toujours ces voix qùiia plaignaient sans tendresse bour* donnaient autour d'elle , toujours elle sentait ces regards curieux épiant sa douleur.

Oh ! que n'eût-elle point fait alors pour la posséder librement ! De quel prix n'eût-elle point acheté la solitude ,' cette seule consolatrice des afûigés , hélas ! Jusqu'alors, elle avait pu croire aussi que les peines de l'àme s'apaisaient , comme celles de l'enfance , par la distraction et le bruit ; mais maintenant elle comprenait que les grandes douleurs avaient besoin de s'ensevelir dans le silence pour s'y oublier elles-mêmes. Henri, qui était accouru à la première

S46 LA GOVTTE d'bAV.

nouvelle de la mort de Glairou , avait à peine osé lui parler en présence des voisins. Les deux amants ne purent qu'échanger un long regard et une étreinte; mais ce fut assez pour retirer Suzanne de son abime de douleurs, en lui rappelant qu'elle avait encore un intérêt à la vie. Enfin Fairivée de Braillé la délivra de ses consolatrices , et elle put ouvrir son cœur, que la contrainte avait jusqu'^alors tenu fermé.

Après les premiers épanchements, le vieux prêtre prit Henri à part , et lui donna ses instructions pour tous les préparatifs nécessaires ; le jeune homme sortit en promettant d'y veiller.

Le reste du jour et la nuit s'écoulèrent en entretiens mêlés de larmes et de souvenirs.

L'oncle Braillé avait recouvré toute sa force en se sentant nécessaire, n consolait la jeune fille, non par des espérances, mais par des regrets : il lui rappelait ce qui pouvait rendre le mort plus regrettable ; il racontait ce qu'il

avait aigris de sa jeunesse, combien il avait été bon pour la mère de Suzanne. Celle-ci s'accoutumait ainsi à parler de son père comme d'un ami absent, à considérer son sou* venir, en quelque sorte sanctifié, comme une chose triste, mais douce; sans s'en apercevoir elle acceptait sa mort en ne croyant, accepter que le respect pour sa mémoire.

Puis les élans d'affection pour son oncle venaient faire diversion à sa douleur. On eût dit qu'elle voulait reporter sur celui-ci l'affection désormais sans emploi qu'elle avait vouée au mort. Le vieux, prêtre, en effet, résumait pour elle maintenant tout son passé ; à lui seul se rattachaient toutes ces traditions du cœur qui font le foyer et la famille ; hors de lui, il n'y avait, pour elle, que des tombes, et cet amour naissant auquel elle ne se confiait encore qu'avec crainte.

Braillé d'ailleurs répondait à sa tendresse avec une sorte de passion ; il avait été saisi d'une inexprimable pitié à la nouvelle du mal-

248 LA Govm d'bav.

heur subit ^ui venait d'atteindre la Jeune fille, et il eût voulu à tout prix lui en adoucir l'amertume. Longtemps retranché de la vie par son titre de prêtre, et privé ainsi du bonheur des sacrifices de choix, il était heureux de penser qu'il pourrait enfin se dévouer à quelqu'un d'aimé.

U communiqua à Suzanne ses projets pour l'avenir, et comment il tâcherait de remplir le vide laissé par la disparition de son père. La jeune fille l'écoutait assise à ses pieds, tantôt consolée par les douces images que lui offrait le vieux prêtre, tantôt ramenée aux larmes par un mot qui réveillait ses souvenirs. Mais cet entretien fut interrompu par le retour de Henri.

Celui^i, après avoir salué Suzanne, jeta un regard d'intelligence à Braillé. Le vieux prêtre se tourna vers la jeune fille :

— Laisse-nous, dit-il en posant la main sur son front avec caresse, il faut que je parle au fourrier.

LA CMIVfR b'BAV. 340

— Ah ! je sais œ que tous avez à lui dire, répondit Suzanne dont les yeux se remplirent de larmes, et je remercie H. Henri du triste devoir qu'il vient de remplir porir nousy mais il peut parler sans crainte : depuis hier, je me suis accoutumée à tout. J'ai vu clouer la bière de mon père, j'entendrai le ohant des prêtres qui l'emporteront  sa fosse*

— ^^ Je crains que vous ne l'entendiez pas, observa Raynal les yeux baissés.

— Pourquoi cela ? demanda vivement Suzanne. •

— Parce que H. Manaroh refuse de lui ac-^ corder les prières de l'Église.

— Dieu !

— C'est impossible ! s*écria Braillé ; mon frère était un de ses pénitents les plus pieux.

— 11 l'avoue.

— Quel prétexte alors peut«il opposer?

— Sa mort volontaire.

— Mais ne sait-il point qu'elle est le résultat du délire?

2S0 Lk fioum d'eau.

— Je lui ai rappelé, dît Henri ; j*ai même amené comme témoin Ghoppart, qui a confirmé toutes mes paroles.

— £t il a refusé !

— De manière à ne laisser aucun espoir.

Suzanne joignit les mains ; Braillé leva les

deux bras avec colère.

— Ainsi, ce n*estpa& assez pour cet homme d'avoir chassé un malheureux de l'emploi qui le faisait vivre , s'écria-t-il , il veut encore le chasser de la tombe ! N'ayant pu le condamner vivant à la misère, il veut au moins condamner son cadavre à la honte! Il espère, sans doute, qu'il pourra en rejaillir sur nous quelque chose ! £h bien ! soit , j'accepte sa proscription. Il refuse à cette bière une place dans l'église de Dieu ! je le ferai porter à cette porte , sous le ciel qui est aussi un temple ; et je crierai à tous ceux qui passeront : <i Ceci est un houmie qui a. vécu soixante ans, doux, patient , laborieux , ami de Dieu et de tous ; un de vos prêtres Fa rendu fou de désespoir ;

LA Govm d'eau. 251

et aujourd'hui , après l'avoir tué , il rejette son corps de la terre bénite ! »

— Ah ! vous ne ferez pas cela ! s'écria Suzanne effrayée.

— Je le ferai, jedois le faire, repritBraiUé. •Quand le faible ne peut empêcher l'iniquité, son devoir est de la dénoncer. C'est à moi de défendre la mémoire de mon frère.

— Hélas ! il y a des défenses qui flétrissent autant que l'accusation , reprit Suzanne. Le meilleur moyen de faire respecter une tombe n'est-il pas de pleurer en silence à côté? Qu'importe maintenant à l'âme qui nous a quittés cette dépouille mortelle? €'est à nous seuls qu'elle est chère; et les honneurs qui lui se-^ raient rendus ne seraient une satisfaction que pour notre douleur ou notre orgueil.

. Braillé tressaillit ; et la rougeur d'indignation qui avait enflammé son visage se dissipa.

— Tu aé raison , dit-il en tendant la main à Suzanne, toujours raison !... Ton instinct de femme et ton cœur de fille t'ont mieux

398 LA «•cm «'bac.

éclairée que moi qui te devais l'exemple de la résignation ! Oui , baissons eneore la tète sons cet affront , et pardonnons pour qu'on nous pardonne !

Puis se retournant vers Henri :

— M. Manareh est maiUre de refuser les prières de l'Église, mais il ne peut refuser, au cimetière , une place pour ce cercueil.

— Le maire est averti et a promis de prendre des mesures , répondit le fourrier.

Il n'avait pas achevé, qu'un personnage nouveau poussa la porte et parut sur le seuil.

Il portait un halnt à parements rouges , graissé sur le devant , un sabre retenu par

une buffleterie noire, un chapeau rond et une canne. A ce costume équivoque tenant le milieu entre le vêtement bourgeois du mouchard et l'uniforme du gendarme à pied, Braillé reconnut le sergent de ville habitueilement chargé de l'exécutû»! des ordres municipaux.

— Sahit à la compagnie , dit le nouveau

venu d'une voix un peu avinée, et en portant militairement la main à son chapeau.

— Que veut cet homme? demanda Henri.

— Je viens de la part de M. le maire ! cria ragent de police.

Le jeune homme lui imposa silence de la main , et l'entraîna à l'écart,

— Que vous a-t-on ordonné? demanda-t-il.

— On m'envoie prendre le mort. Les quatre porteurs attendent dehors.

Henri se tourna vers Braillé.

— Faites ce qui vous est ordonné , dit le prêtre ; mais le cadavre de mon frère ne sera point porté à sa fosse comme celui d'un supplicié , je vous suivrai.

— £t vous ne serez point seul, dit Suzanne en se levant ; jnoi aussi j'irai.

— Que dites-vous ? s'écria Henri.

— J'irai , reprit la jeune fille , les yeux brillants d*une douloureuse résolution.

Braillé l'attira contre sa poitrine.

— Oui , dit-il avec exaltation , on ne dira

LA GOUTTS d'eau. 1. 22

254 LA GOUTTB o'eaC.

[)as, du miMnd, que la fille a rougi de son père , et qu'elle n'a point aecepté la moitié de rinjure qui lui fot faite : en marchant tous deux derrière son cereueil , nous verrons si l'on ose l'insulter. Notre affliction lui fera cortège et justifiera le mort; et si l'otf ne se découvre, point devant le drap funéraire, peut-être se déeouvrira-tron devant nos larmes.

— Je ne vous quitte point , dit Raynal , on tendant une main à Braillé, et l'autrp à la jeuÂe fille.

— Viens donc , mon fils, répliqua le vieux prêtre attendri. Nous ne faisons , no|is , que notre devoir ; toi , tu seras là pour prouver que la justice et la pitié ne sont point encore éteintes au cœur de tous les hommes.

— Sommes-nous prêts? demanda le sergent de ville, qui n'avait que vaguement compris ce ct^at.

Henri lui fit un signe affirmatlf , et il alla appeler les porteurs , qui descendirent la

LA GOUTTE 0*EAI}. 251$

bière des tréteaux et a{^rocIiërei»t le brancard pour la recevoir.

Tous ces préparatifs se firent lentement , avec un échange de paroles indîiférentos ou grossières , comme s'il se fût agi d'un fardeau ordinaire. Suzanne , près de dé&illir , regar* dait et écoutait avec une horreur étonnée.

Tout à coup elle sentit que les larmes allaient la gagner et elle ferma les yeux.

Braillé s'approcha d'elle.

— Prends garde, ma fille, dit-il doucement en voyant les pleurs qui glissaient entre ses paupières, tu as besoin de tout ton courage pour le dernier devoir que tu veux remplir.

— J'en aurai, mon oncle, j'en aurai, balbutia la jeune fille, mais si vous saviez!... il me semble toujours que la voix de mon p^e va sortir de ce cercueil, et ces gens qui l'emportent me ùmi l'efibt d'assassins !... Ce* pendant ne craignez rien, j'étoufferai les convulsions de mon cœur, je vous suivrai ; je fi>r^rai mes pieds à me porter jusqu'à la

S56 LA GOUTTK D*EAU.

fosse, et là seulement vous me permettrez de -pleurer !

Braillé pressa doucement le bras de la jeun^'fiUe sans répondre ;les porteurs allaient se mettre en marche, Suzanne fit un effort et les suivit en chancelant.

On s'est habitué dans nos grandes villes au

spectacle de ces convois funèbres auxquels

manque le prêtre : là l'opinion publique, loin

de se régler sur les prescriptions de l'Église,

traite le plus souvent celle-ci en puissance

ennemie, et décerne le triomphe à ceux qu'elle

condamne ; mais, dans les bourgades de nos

vieilles provinces, le catholicisme a encore

conservé toute son influence ; il ne commande

plus, mais il est passé dans les mœurs ; on lui

obéit sans le savoir, en croyant lui résister.

Ainsi tel esprit fort, qui a pris ses opinions

religieuses dans le Dictionnaire philosophique^

pense mal de la femme de son voisin parce

qu'elle ne va point à la messe et , choisit un

tailleur qui communie. D traite le prêtre d'im-

LA fiOUTTE ]»*BAU. 2S7

posteur, mais il rappelle au lit de mort de ceux qui lui sont chers, et veut entendre ses chants sur la tombe fraichement refermée.

Le refus qu'avait fait M. Manarch d'enterrer le vieux commis était donc bien véri* tablement aux yeux de tous une flétrissure.

Les plus pieux adoptaient Tarrôt de leur recteur, les autres se rejetaient sur le suicide condamné parles philosophes aussi bien que pa^ les casuistes. Quelques libéraux endurcis auraient pu seuls se déclarer en faveur du défunt, et suivre son convoi par esprit de

contradiction ; mais Clairou avait occupé trop peu de place pendant sa vie pour que Ton prit la peine d'essayer un scandale à propos . de sa mort. Il n'y avait là à espérer, pour les opposants, ni poursuites judiciaires, ni articles dans k Constitutionnel: aussi réservèrentils leur énergie pour une meilleure occasion. Le cercueil traversa la ville, précédente l'homme de police, et suivi seulement de Braillé, de Suzanne et de Henri.

St(S * LA «OCTTS b'sAV«

Le vieux prêtre avait espéré au moins qudques marques de sympathie ; il s'aperçut bientôt que ce lugubre eonvoi, qui eût de devenir un objet de respect, n'était qu'un spectacle. Les passants s'arrêtaient à son approche, et l'on accourait sur les seuils pour les voir, comme on eût accouru pour la charrette d'un ' condamné, sans qu'aucun front*se découvrit, sans que nul fléchit le genou ! Ma^ré son trouble, Suzanne fut frappée de cette espèce de froideur insultante ; mais, loin d'en être abattue, elle sentit son énergie s'accroître. Elle eût voulu pouvoir embrasser le cercudl de son père, lui rendre hommage tout haut, et protester par Tédat de sa douleur contre cette espèce d'improbation muette : ce fut seulement en arrivant au cimetière que cette force tomba. Il n'y avait plus autoinr d'elle que des tombes, et cdle qui aUait engloutir tout ce qui lui restait de son père était là, béante sous ses pieds I Elle vit soulever la bière, elle entendit le froissement des cordes qui

LA 60VTTB d'sAD. 259

servaient à la descendre, le bruit de la terre qui tombait ; puis elle ne vit plus rien, n'entendit plus rien ; un nuage passa sur ses yeux, elle étendit les mains en avant, et tomba évanouie.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la luortde Glairou, et Suzanne commençait à recouvrer quelque calme. Henri avait passé près d'elle tout le temps dont il pouvait disposer, aidant le pèr^ Braillé à la distraire et à la consoler.

Un soir qu'il l'avait quittée un peu plus tôt que d'habitude, et qu'il regagnait sa de-

â6â LA GOUTTE d'eAU.

meure tout pensif, il s'entendit appeler par son nom. Il releva la tête, et aperçut Ghoppart à la porte du café de la Fleur de Lis.

— On ne passe pas I cria le garde-chasse.

— Pourquoi cela ? demanda Henri .

— Parce qu'il y a des amis qui boivent à la santé du trône et de l'autel.

— Je ne puiâ m'arrèter, répondit iRaynal qui voulut continuer sa route ; mais quelques sous-officiers descendirent, s'emparèrent de lui et le forcèrent d'entrer.

— Ohé ! les autres, un verre pour la Ifouceur! cria Ghoppart en poussant un tabouret au jeune homme. Que prendra-Ml? voyons :

un coup de dur ?

— Le fourrier ne boit que du lait doux, observa Fayol.

« — Vrai, reprit le chouan ; eh bien ! je me charge de son sevrage. Passez la boateille.

Ceci, fourrier, est du cognac d'hàrétique... ii n'a pas reçu le baptême ! tu vas me dire ce que tu en penses.

|.A GOUTTE b'eAU. 269

. Raynal , que la plaifianterie du sei^ent avait fait rougir, laissa remplir son verre.

— A vous autl^s maintenant, continua le garde-chasse en versant à la ronde. Vidons la bouteille ) en attendant que je vous en paye une autre à Brest.

— Vous comptez y aller bientôt? demanda Henri.

— Pour y rester, je Tespère, reprit Chop* part.

— Ce polisson-là veut devenir fonetionnaire public, interrompit Fayol ei/ riaùt.

— Pourquoi non ? c'est bien le moins que le gros XYUI donne des places à ses fidèles.

Je ne tiens plus ici, d'ailleurs. LeMievenme feit re£fet d'une cage à bouvreuil, où l'on n'entend que la serinette et des chants de vieilles femmes. ImpossiUe de remuer ni de prendre ses aises ; vous sejitez toujours un œil sur vous ; il faut rester sons verre comme un insecte piqué au bouchon : ni air, ni bruit, ni mouvement. Il me semble que je vis

264 LA GOUTTE, If'EAV.

ici dans un bain de gaimauve : je me détends, je m*affadis, je m'éteins !

— Va donc pour Brest, dit Fayol ; si tu as ta place nous nous y retrouverons.

— D'autant que l'on par\e de votre prochain rappel, à ce que dit l'Angevin.

— Pardieu ! c'est le bruit de la ville, observa celui-ci ; inais le sergent doit savoir ce qu'il en est.

— Pourquoi cela?

— N'es-tu pas le factotum du lieutenant Roubert, chargé d'écrire ses rapports çt de savoir l'orthographe pour lui?

— Eh bien ! demanda Choppart en regardant Fayol.

— Eh bien ! répliqua celui-ci, l'Angevin a deviné juste : nous partons à la fin du mois.

Henri fit un mouvement.

— Ah ! ça vous chiffonne, blondin ? reprit Choppart en lui frappant sur l'épaule. Au fait, on ne peut pas déménager ses amours avec son fourniment. Mais soyez calme ; les

' LA GOUTTE d'eAV. 36S$

femmes sont comme les cabarets : on en trouve partout.

— Qui vous parle de femme? interrompit Raynal avec humeur.'

— Bien, bien , reprit Chpppart qui remua la tête d'un air de mystère^ on vous Iconnait, fourrier; il vous faut du premier choix, et encore faites-vous le sournois avec, les amis.

. Henri voulut protester.

— Allons, la Douceur, interrompit en riant TAngevin , ne joue donc pas le capucin ; on sait que tu as le meilleur billet de logement de toute la compagnie ; du reste, un fourrier, ça se doit.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit Henri ; c'est pour moi une énigme...

— Dont la belle Suzanne a trouvé le mot.

— Gomment? .

— Eh! oui, continua le sous-officier ; ton secret est connu, fourrier ; on sait que la belle te reçoit entre chien et loup.

— C'est faux! s'écria Henri pâle de colère.

S66 LA GOGTTE b'eAV.

— Faux, répéta rAtigeYin ; vous me rendrez raison de ce mot, s*il vous plaît.

— Tout de suite , répliqua Raynal en se levant.

L'Angevin voulut reprendre son sabre accroché au mur; mais Choppart se jeta entre eux.

— Minute ! s*écria-t-il ; on ne se battra pas sans notre permission ! C'est moi qui ai mis la musique en tratn, et j'en suis fâché, puisque la Douceur veut qu'on soit discret ; mais il ne sera pas dit que deux hommes se feront couper la gorge pour si peu»

— Appelez-vous si peu l'honneur d'unç femme? dit Raynal.

— Connu! reprit le chouan en clignant des yeux ; mais un coup de sabre ne change rien aux choses , et la petite Clairon n'en restera pas moins ce qu'elle est.

— Youlez-^vous m'obliger aussi à vous demander raison, monsieur ? interrompit Henri exaspéré.

— Sur mon âme ! il est ensorcelé ! s'écria le garde-chasse avec un gros rire. Voyons donc, Fayol, tâche de lui faire comprendre que nous savons tout.

— Et que sâvez-vous? demanda Baynal en promenant sur ceux qui Tentouraient des re* gards étincelants.

— Pardîeu ! ' nous savons que vous allez passer les soirées chez la petite Clairon...

— Et que vous n'en sortez que le lendemain matin... Demandez au sergent.

— Je l'ai vu, dit celui-ci.

Raynal fut près de nier une secojide'fois; mais il se rappela tout à coup la.nuit passée avec la jeune fille près du lit dé Claîrou : ce souvenir le troubla. Sentant tout ce que la malveillance pouvait conclure de cette fatale imprudence, il demeura un instant muet et confus.

Choppart jeta aux sousrofficiers un coup d'œil en dessous, accompagné d'une moue expressive ; ceux-ci sourirent. Henri, qui s'en

268 Lk GOVm D*EAC.

aperçut, voulut alors expliquer sa présence, et raconter ce qui s'était passé ; mais, pendant qu'il parlait, ses yeux lisaient l'incrédulité et la moquerie dans ceux de ses auditeurs. Il n'eut point le courage d'achever; s'interrompant tout à coup, il s'avança vers Fayol, qui avait écouté d'un air de nonchalance moqueuse, et lui saisissant le bras :

— Tu doutes de ce que je dis? s'écria-t-il avec emportemen t.

Le sergent, qui avait un coude appuyé sur la table , releva la tète tranquillement , souffla une bouffée de tabac , et haussa les épaules.

' — Je crois ce que je vois , dit-il.

— Non ! reprit Raynal, mais tu vois ce que tu veux croire ! Mieux que personne , tu connais la fausseté des accusations dont je m'indigne, et cependant tu feins d'y ajouter foi ! tu les appuies de ton témoignage ! Ces soupçons, ces bruits injurieux, ces preuves trompeuses , tout cela vient de toi , je lé parie !

LA 601ITTB d'eau. 269

— Quand cela serait? dit Fayol d'an ton hautain.

— Ainsi , tu Tavoues?

— Soit. Qu'as-tu à me dire ? .

— Seulement que tu as menti !

Les sous-officiers firent un mouvement dans la pensée que Fayol allait s'élancer vers Ray-

nal ; mais une querelle ne pouvait servir en rien, dans ce moment, les projets du sergent : il demeura impassible.

— Décidément , Fenfent est ivre ! dit-il en se tournant vers Choppart.

— Dis plutôt que^tu hésites, reprit Henri , mais tu me dois satisfaction, et je l'obtiendrai, dussé-je révéler les honteux motifs de ta conduite !

— £t que pourras-tu dire ?

— Je dirai que ta haine contre Suzanne n'est que du dépit d'avoir été repoussé par elle.

. — Moi !

— Je raconterai l'histoire des lettres...

S70 LA ooflrrs b'bau.

— Assez ! s*éeria Fayc^ en se levant pâle de fureur ; choisis tes témoins.

Ghoppart essaya de s'entremettre, ainsi que les sous-officiers présents^ mais tout fut inatile : Henri voulait punir l'atteinte portée à la réputation de Suzanne ; sa prcMté et son amour y étaient également intéressés ; qufmt à Fayol, on avait touché à l'un de ees souver nirs qui se cachent comme lescicatrices d'une blessure honteuse , et, à tout prix , il voulait se venger.

Tous deux quittèrent le café, et gagnèrent, à Textrémité du faubourg, une carrière abandonnée , où se vidaient babilueUemeot les querelles. Les témoins qui les avaient accompagnés, voyant le duel inévitable, s'occupera d'en régler les conditions. Pendant ee temps, Henri et Fayol avaient quitté leurs habits , et s'étaient placés vis-à-vis l'un de Taiitre.

La colère du premier s'était apaisée , et avait fait place à une résolution confiante. 11 se présentait à son adversaire sans trou-

LA OOOTTE ft*BA1I* S71

bte , et comme pour raccomplissemeiit cl*un acte de justice : on eût dit un de ces combat- tants des jugements de Dieu qui entraient dans la liée avec l'assurance d'une bonne cause. Fayol n'était ni moins hardi ni moins assuré; mais, agité d'une impatience haineuse, il creusait le sol du bout dé^son salure en attendant le signal : une expression cruelle plissait ses lèvres , et son œil , qui mesurait Henri , semblait choisir la place où le ft*apper.

Enfin , au signal d<mné par les témoins ,

tous deux s'avancèrent l'un sur l'autre , et les fers se croisèrent.

Fayol, plus fort et {dus adroit que Henri, ne tarda pas à prendre l'avantage. Trois fois son sabre effleura la poitrine du fourrier , qui , obligé de rompre , parait à la hâte et presque au hasard ; aussi , au bout de quelques minutes , l'issue du combat ne fut-elle douteuse pour aucun des spectateurs. Le sergent tenait Raynal sous son fer comme une

victime dont on prolonge l'agonie pour montrer son adresse ; il semblait joner avec sa résistance , et un sourire dédaigneux errait sur ses lèvres , tandis que ses coups , à chaque instant plus pressés, étourdissaient Henri, et ramenaient insensiblement à l'iiùpossibilité de se défendre. Déjà le fourrier ne parait plus que faiblement , lés témoins s'étaient rapprochés par un mouvement instinctif et semblaient attendre le moment de le voir tomber ; Fayol levait le bras pour achever une victoire qui ne pouvait plus lui être contestée, lorsque le sabre incertain du fourrier glissa le long du sien ; il jeta un cri , et sa main laissa échapper Tarme qu'elle tenait.

— Touché? demanda Ghoppart surpris.

Le sergeiït répondit par un blasphème.

Les témoins s'empressèrent autour de lui pour le soutenir , mais la honte eC la rage l'empêchaient de sentir sa blessure. Les écartant tous , il voulut ramasser son arme... son bras mutilé ne put la soutenir. Un nuage

LA GOUTTE b'EAU. 275

passa sur ses yeux , ses jambes fléctiirent , et il fut forcé de s'asseoir sur l'herbe.

Henri , dont tout le ressentiment était tombé à la vue du sang , s'approcha.

— Ah ! pourquoi nous avez-vous conduits a cette extrémité , Fayol ? dit-il d'un ton de regret et de doux reproche.

Le sergent détourna la tête avec une sourde malédiction.

— Au diable les explications ! interrompit Ghoppart. Le vin tiré a été bu , 11 n'en faut plus parler. Entre camarades on se donne un coup de sabre , et on ne s'en aime que mieux ; les petits présents , comme on dit , entretiennent l'amitié : oubliez le passé , et sans rancune !

— Je n'en conserve point , reprit Raynal en tendant la main au sergent.

Mais celui-ci recula , fit un effort pour se lever , et lançant à Henri un regard implacable , il s'appuya sur le bras de l'Angevin

et partit.

' Pendant que le père Braillé et sa nièce devenaient ainsi, malgré eux, 1^ acteurs d'un drame lugubre, la comédie commencée entre Rivel, sa fille et l'ancien chouan , marchait à son dénoûment.

Consulté par le maître sabotfer, M. Manarch l'avait vivement engagé. a arranger le marlage d'Ursule et de Ghoppart , afin d'éviter tout scandale ; il avait même proposé de s'en-

276 LA GOCTTI d'IAV.

tremettre à cet effet ; mais Rivel , qui se rappelait la menace faite par Ursule, refusa.

n ne doutait point qu'une fois mariée, elle ne réclamât ce qui lui appartenait du chef de sa mère, et il ne pouvait se faire à l'idée d'abandonner à sa fille une partie de la fortune qu'il avait laborieusement amassée. Il tenait à celle-ci comme tous les avares, non pour l'usage, mais pour le bonheur de la possession ; c'était l'unique passion qui le réchauffât. En le dépouillant, on ne touchait point seulement â son aisance , on lui arrachait quelque chose de lui-môme, on ôtait pour ainsi dire à sa vie l'intérêt et le soleil : aussi résoluMi d'éviter cette spoliation à tout prix.

Il se rendit d'abord chez le garde-chasse, afin de sonder ses Intentions.

Gboppart, accoutumé à louvoyer selon son caprice à travers le défendu ou le permis, et qui, pour l'amour comme pour tout le reste, avait toujours trouvé un singulier plaisir à enjamber les lois, devait se trouver nécessai-

LA SODTTK d'eaV. 277

rement peu disposé au mariage. Il répondit .

donc au marchand par des fins de non-recevoir assez maladroitement formulées, mais qui ne laissaient aucun doute sur sa résolution. Sûr ainsi de là résistance de son adversaire, mattre Rivel reprit son rôle officiel de père, et somma le chouan d'épouser sa fille : celui-ci essaya de temporiser, mais le sabotier se montra inflexible. Il reprocha à Ghoppart sa conduite, l'avertit qu'il épouserait Ursule sans dot , et le menaça , s'il refusait , de dénoncer publiquement sa séduction.

C'était intéresser à la fois au refus l'égoïsme et la vanité du garde-chasse. Il répondit, avec un jurement énergique, à maître Rivel que sa fille ne se nommerait jamais madame Choppart , et comme le marchand insistait avec force rodomontades, il le mit à la porte par les épaules. Le sabotier n'en voulait point . davantage. Il avait satisfait au respect humain en faisant une démarche près du chouan ; repoussé, il pouvait s'envelopper dans sa di-

278 LA GOUTTE D*EAll.

, gnîté blessée, et se refuser désormais à tonte nouvelle tentative.

U rentra chez lui avec Tair superbe de Louis XIV insulté par Lauzun , déclara que Choppart avait tout rejeté, et défendit de janiais prononcer son nom devant lui.

Le curé, qui n'avait aucun intérêt à soupçonner la rnse du cousin, se contenta de partager son indignation; mais les méchants ont un flair pour le mal : Ursule sentit la honteuse joie de son père à travers sa colère étudiée, et devina ce qui s'était passé. Son amour pour Ghof^art n'était guère qu'une préférence, et, en se donnant à lui, elle avait bien moins cédé à la passion qu'à cette espèce de curiosité dès sens, cause de chute pour tant déjeunes filles. Mais elle était lasse de la vie monotone qu'elle menait che» son père, et des froids plaisirs qu'elle y trouvait. Alléchée par les premiers / pétillements de voluptés incomplètes, elle eût voulu en boire à longs traits ; elle avait soif de mouvements

LA 60UTTE D*Eà1I. S70

et d'éDiotions ; elle ^rêvait un ^léàtre plus vaste y des habitudes plus libres, des intrigues mieux entrecoupées d'incertitude et d'esp<£ir, et aboutissant à la plénitude d'orgueil que donne le succès. Ses relations a?ec Cboppart n^étaiait, pour ainsi dire, qu'un essai de cette vie nouvelle ; et, comme Achille tressaillant à la vue des armes, elle avait eu la révélation de sa nature.

Malheureusement elle ne pouvait entrer dans la vie indépendante et agitée qu'elle désirait que par le mariage. Tant qu'elle demeurait attachée à ce morne foyer comme une barque au port, elle n'avait à espérer ni un horizon nouveau, ni les enivrantes agitatioi^ de l'orage. Il fallait donc trouver un fHlote aventureux qui ne craignit pas de l'exposer à la pleine mer : or tel était Ghoppart, mal i l'aise lui-même dans cette petite ville, et qui ne demandait qu'à en sortir. Quant à son caractère, elle s'en inqmétait peu. Ursule cherchait moins un mari qu'un complice, et

â80 LA GOUTTE D*£AU.

comptait pi|îiicîpa|eaient sur les mauvaises passions du garde-«hasse. C'était là, en effet, pour tous deux, le seul moyen de rapprochement, et le plus sûr pacte d'alliance ; ils de-* vaient sympathiser par leurs ;viees.

La mercière ne parla de rien à son père, dont elle craignait les manœuvres; mais, après avoir pris les renseignements qui lui étaient nécessaires et s'être entendue avec le curé, elle écrivit à Ghoppart de venir.

Gèlui-ci balança d'ahord. Il prévoyait le but de l'entrevue demandée , et s'attendait à la scène de reproches, de prières et de larmes usitée en pareil cas. C'était pour lui, séducteur d'habitude , un lieu C(Anmun pathétique dont il se gardait, comme de la centième représentation d'un drame que l'on sait par cœur. Cependant cette fois il fut eurieux de voir si Ursule le prendrait sur le même ton ; car si la fille de maître Rivel avait deviné son énergie, lui-môme soupçonnait en elle une nature plus ferme que celle de

LA GODTTE d'eAV. 28t

ses pareilles. On eût dit que ceà cœurs de fer , en se rapprochant,* s'étaient rec6nna3 à la froideur et au tintement du métal.

Il se décida donc à se rendre chez Ursule à rheure indiquée.

Celle-ci l'attendait à l'entrée du jardin. Elle l'introduisit sans rien dire, le conduisit à sa chambre , et ferma les deux portes à clef.

Ghoppart regarda faire avec une sorte d*étonnement.

— Veuillez vous asseoir, dit Ursule en lui montrant une chaise du doigt, nous avons à causer longuement.

— Et.il s'agit de choses qui ne pfrmetteiit point les interruptions, à ce qu'il parait, observa Choppart, qui jeta un coup d'œil vers les portes refermées.

— Vous savez quelles sont ces choses, reprit Ursule froidement , car moo père vous a déjà parlé.

— C'est donc toujours l^'inème histoire,, ma brune?

282 LA GOUTTl d'eau.

— Toujours. M. Hanareh , que nous ayons consulté , a déclaré que notre mariage était indispensable.

— Sans doute ! dit Choppart avec un ge^te bourru, les noces amènent les baptêmes, les baptêmes les enterrements, et c'est autant de grain à. moudre pour la sacristie ; mais que je sois damné si je leur donne jamais de ma farine ! J'ai en horreur le sa<^«ment.

— C'est-à-dire que vous ne voulez point m'épouser, dit Unule en attachant sur le garde-chasse des yeux hardis.

Choppart leva la tête, et se trompant sur le f^ qui brillait dans ses regards, il sentit une velléité de rapprochement.

— Allons, ne te fâche pas, mon Égyptienne, dit-il en cherchant à attirer la jeune fille sur ses genoQX ; si je refuse de t'épousér, vois-tu, c'est pour l'aimer plus longtemps! Une fois ma femme, tu ferais partie de mon lAobllier, je m'accoutumeiaîs à toi, et un beau jour je te mettrais au rebut comme une vieille car-

* Là GOUTTE a'sAV. 28(1^

nassière ; c'est ma nature. J'ai tcmjours laissé mon jardin en friche pour vendanger pa^ dessus le mur du voisin. Aussi point du eonjungo. L'amour qu'on met à la chaîne devient plus hargneux qu'un chien de garde.

— Je m'y attendais , dit Ursule tranquillement; mais prenez garde, Ghoppart, vous pourrez vous repentir de ce que vous faites.

— Cest mon affaire , répondit le chouan ; je me suis toujours défié des gens qui me vou* laiçnt plus de bien que moi-même.

— Ajoutez que vous vous inquiéter peu de laisser ici des ennemis et une mauvaise réputation.

— Comnet?

, — Vous comptez sur la place que M. le colonel de Massol sollicite pour vous.

— Qui vous a dit?.... interrompit Ghoppart.

— Mais cette place , continua Ursule tran-, quillement , est également «^licitée par Tévéque, et M. Manarch la destine à son neveu.

284 LA GOUTTE D'fiAV.

— Au remplaçant de Glairou? dit le gardechasse ; malheur à lui s'il l'obtient f

— Que ferez-vous?

— Je lui enverrai une chevrotine entre les deux épaules ! s'écria Choppart.

Ursule secoua la tété.

— Nous saurons le défendre contre vous, répliqua-t-elle.

— Nous, dit le chouan en regardant la jeune fille; le blondin est donc votre propriété?... Est-ce que par hasard il voudrait me remplacer partout?

— Ne suis-je pas libre? demanda Ursule.

— Ainsi c'est vrai ! s'écria Choppart y qui se sentit saisi d'une sorte de retour amoureux à la pensée qu'Ursule passait à un autre.'

— Que vous importe? reprit la mercière avec une hésitation qui semblait confirmer les soupçons.

— Gomment, que m'importe t s'écria Choppart en se levant, quand un drôle, qui est déjà cause de la mort d'un pauvre vieux, me-

LA GOtT'PE d'eAI/. S85

nace de m'enlever la mattresse que j'ai et la place que j'allais avoir !

— Qui Fa voulu ? demanda Ursule. Gompromise par -vous, puis refusée, ne m'avezvous pas mise dans la nécessité d'accepter le premier mariage qui me sortirait de ma fausse position ? Peut-être aviez-vous pense que je resterais à votre discrétion et que nul autre ne voudrait de moi maintenant ; mais il y a encore des gens qui tiennent à une place et à une dot.

. — Quant à la dot, observa Choppart avec une grimace significative, il faudra attendre que le père Rivel ait usé ses dernières culottes ; car il m^a déclaré lui-même qu'il ne damnerait rien.

— En vérité ! dit Ursule, dont les soupçons étaient kinsi confirmés; eh bien? on lui fera changer d'avis. '

— Par quel moyen ?

— En l'assignant à rendre compte de la moitié des biens de la communauté.

286 LA GOUTTE d'iAV.

— Au fait ! s'écria Choppart en se frappant le front, vous avez la part de vetre mère!

— £t pour ne pas la rendre , il voudrait empéeher mon mariage.

— Dieu me damne ! je crois que vous avez raison ; et quand* je me rappelle maintenant tout ce qu'il m'a dit !... A l'en croire, sa suc> cessiQn ne valait pas celle d'un pauvre de l'hospice !

Ursule haussa les épanles.

■^ M. Guillaume a relevé l'état de ses biens sur tes registres du percepteur, dit^Ue.

— Ab ! fit Ghoppart devenu attentif.

^ Le tout monte à dix mille écus.

— Dix mille écus !

— Dont la moitié m'appartient dès aujourd'hui, continua Ursule en tendant au chouan Textrait.du rôle que lui avait remis lé neveu du curé*.

Choppart pilt le papier et la main qui le présentait.

— Je garde les deux, diVil.

£t , comme Ursule Toulait se dégager en jouant rétonnée :

' — Allons, finaude, on t'a comprise, ajoutat-il gaiement : tu asi mis la nappe et servi toute ta cuisine pour me faire venir Feau k la houche ; je ne veux pas imiter ces enfants mal élevés qui boudent contre leur appétit. Si j'ai réfusé ton père, c'est que ses injures et ses menaces m'ont fait perdre patience ; lé vieux tartufe m'a pris au piège comme un loup de trois mois, mais je le lui revaudrai.

— Ainsi, observa Ursule, vos répugnances pour le mariage ont disparu?

— C'est-à-dire que je te les sacrifie , ma brune, dit Ghoppart en attirant la jeune fille dans ses bras.

— Et vous parlez sérieusement?

— Si sérieusement, que tu peux dire à ton cousin d'allumer ses cierges et d'ouvrir son missel ;.^e suis prêt à recevoir le licîDU conjugal.

— Alors, venez , dit Ursule : M. Manarch, que j*ai averti, vient de monter, et devant lui mon père n'osera point élever d'objections.

— Allons , répéta Ghoppart , je prendrai ma revanche cette fois!

La jeune fille ouvrit la porte, et, suivie du garde-chasse , elle monta à la chambre de maître Rivel.

Gelui-4Û racontait au curé Finutilité de toutes ses tentatives près de Ghoppart, et commencçait même à s'attendrir, afin de mieux persuader son auditeur, lorsque Ursule et Ghoppart se montrèrent subitement à rentrée de la chambre*

La vue du fentôme du roi de Danemark n'effraya pas davantage Hamlet. Le sabotier demeura la main en l'air, les yeux fixes et la bouche ouverte. Ghoppart salua de cet air dégagé qui ne le quittait jamais, et s'excusa " d'interrompre l'entretien en annonçant qu'il avait à parler à Rivel.

Celui-ci voulait échapper à l'explication

Lk fioom d'eau. 289

qu'il préToyait en se réfugiant dans l'indignaiion ; mais le chouan s'aeconda tranqnillement au dossier d'un fauteuil , et déclara qu'il attendrait que l'accès fût passé. M. Manarch s'entremit de son côté, et le marchand, voyant sa colère inutile, se décida à se calmer. Le garde-chasse prit alors la parole, et Iqî demanda la main d'Ursule. Il avait longtemps hésité, ajouta-t-il; mais. maître Rivel l'avait enfin déterminé en lui apprenant qu6 sa fille ne pouvait espérer ni héritage ni dot : riche, elle eût facilement trouvé un autre mari ; pauvre , elle ne pouvait compter que sur lui : son honneur lui faisait donc un devoir de lui donner son nom. Il ajouta b^uconp de choses sur l'éloquence des reproches qui lui avaient été adressés par le marchand, et sur la chaleur de sa tendresse paternelle. Tout cela était dit d'un ton si simple et si sérieux , que M. lllanarch lui-même s'y laissa prendre. Rivel en sentit l'ironie ; mais il se trouvait dans la position de ce Lacédémonien

LA GOVTTB d'baU. 1. 25

â90 LA GODTTB b'eAO.

qui se laissa déTorer par le jeune renard qu'il avait caché sous sa robe plutôt que de dévoiler son larcin. Retenu par la présence du curé et d'Ursule, auxquels il ne pouvait avouer ses manœuvres, il se vit forcé d'accepter les explications du chouan , et de recevoir ses éloges moqueurs. U fallut, de plus, iui accorder sa demande, serrer la main qu'il tendait , en promettant l'oubli du passé , et 4;hoi$ir le j^our du mariage. Pour comble de malheur, M. Manarch se chargea de remplir toutes les formalités, et de lever les difficultés s'il s'en présentait.

Rivel, étourdi de tant de coups, ferma les yeux , croisa les mains et se laissa couler à fond comme un homme qui se noie.

Quant à Choppart, il était ravi. Au moment de sortir, le curé lui demanda où en était son affaire avec le colonel Massol , et après avoir écouté ses explications, lui promit que tout irait bien. Le chouan le remercia , et H. Manarch partit.

:. S* ^^ GOUTTE d'eau. 291

llKule , qui les avait reconduits jusqu'à la porte, se tvouva un instant seule avec Choppart.

— Eh bien ^ demanda-t-elle en le regardant.

--r Eh bien! ça va, ma brune, répondit-il en l'embrassant ; j'ai rendu à ton père la monnaie de son écu et le cousin me protège.

Hourra pour le mariage ! il n'y a que la soutane et les cotillons pour aider un homme i faire son chemin.

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