La goutte d'eau
Si la réunion de la Bretagne à la France fat un acte nécessaire et politiquement avantageux, il faut reconnaître que beaucoup de villes bretonnes eurent à en souffrir. Jusqu'à ce moment, en effet, leur importance avait été proportionnelle à l'État peu étendu dont elles faisaient partie : Vitré, Fougères, Dinan étaient de grandes places de guerre ; Saint-Malo, Morlalx, Vannes, des ports du premier ordre;
LA GOUTTB D'BAU.
Rennes et Nantes, des capitales : Tadjonction du ducbé au vaste royaume de Louis XII amoindrit toutes ces importances ; la plupart des cités bretonnes ne parurent plus que des bourgades, comparées aux riches cités de France. Ce fut, pour toutes, l'histoire de cette rivière, regardée comme un fleuve au village où elle prenait sa source, et comme un ruisseau au port où elle se mêlait à TOcéan.
Les ducs d'ailleurs ne se trouvaient plus là, à portée de voir les besoins et d'entendre les plaintes ; le gouvernement s'était éloigné de cent lieues ; il était à Paris ! Et Dieu sait avec quels regards, quel acceht ce nom se prononçait alors! Paris !... c'était quelque chose comme Pékin ou Tambouctou! une sorte de Babylone lointaine et mystérieuse, dont la foule racontait des merveilles, mais où bien peu pouvaient aller.
La réunion ne tarda point d'ailleurs à amener la ruine des privilèges qui enrichissaient nos villes, et à produire le dégoût qui nait
LA GOUTTE BBAV. d
toujows du manque d'excitation et de but!
La Bretagne, devenue une petite part de la Frudce, n'avait plus d'existence à die, partant {dus de motifs d'action ! c'âait une planète sortie de son orbite, et tournant autour d'un nouveau soleil dont die apercevait à peine la lointaine lueur. Tout se refroidit et tomba en langueur. Les fortifications s'écroulèr^t, les ports devinrent déserts, l'berbe «ivahit les rues des dtés chaque jour moins p^qwdeuses* Enfin, les ravages de la l%ue achevèrent une ruine à laquelle l'insoudance des p<q[>ttlations n'opposait aucune résistance. C'est dans cette décadence de la Bretagne qu'il fout chercher la cause des contrastes qui y frsypent les yeux à chaque pas. Si vous y rencontrez, au milieu d'un amas de pauvres maisons lézardées, des fontaines sculptées , d'élégants doitres , de merveilleuses cathédrales, c'est qu'à la place de ce village mort était autrefois une ville riche et mouvante! Demandez à ce mendiant conunent
6 LA GODTTB b'eAU.
s^ppeUe la rue où tous passez, et il vous répondra par quelque nom indiquant la grande cité :. regardez bien autour de vous, et, sous la touffe de lierre du cabaretier, vous retrouverez récusson de Duguesclin ou de Tanneguy-Duchàtel ! La Bretagne entière a l'air d'une reine détrônée qui mendie, avec des restes de diadème dans ses cheveux.
Et qui reconnaîtrait, par exemple, la cour du comte Éven dans cette pauvre et terreuse bourgade, dont le nom ei^rime encore pourtant l'origine ' ? Est-ce pour 1q Lesneven d'aur jourd'hui que s'est élevée cette magnifique chapelle du Folgoat, qui semble l'annoncer de loin au voyageur comme une capitale?
Hélas ! rien n'y rappelle maintenant ni la riche cité où Alain Fergent établissait une cour de justice pour tout le Léonnais et publiait ses m et coutumes de la mer, ni la ville forte que Jean lY venait d'assiéger en personne
1 Le nom de Letnevm signifie cour d* Even.
LA GOUTTE UEAU. 7
avec une armée ! Tombé au dernier rang, Lesneven n'a plus ni murailles, ni commerce, ni juges. La mousse ronge les seuils, les vignes pendent des murs à demi détachées, les pigeons nichent dans les greniers ouverts.
Point de stores aux fenêtres, point d'étalage de marchands ! A peine, de loin en loin, quelques maigres enseignes sunnontant un châssis à petites vitres au travers desquelles vous apercevez des rayons dégarnis! Jamais le bruit d'une chaise de poste ou d'une voiture publique traversant les rues cahoteuses ; mais seulement quelques piétons poudreux dont les semelles de hêtre résonnent sur les pavés aigus. Là tout est immobile dans sa médiocrité ! on n'y connaît aucune des chances subites qui font de la vie des grandes villes une sorte de jeu de dés. Chaque existence s'accomplit en ligne droite ; du berceau à la tombe, chaque génération remplace l'autre dans la même condition. Nul romanesque hasard, nul changement inattendu, rien qui
8 Là cM>um b'iav.
paisse senrir à la tragédie ni i l'épopée !...
Et cependant, là aussi sont des hommes qni aiment ou haïssent ! chacun de ces êtres obscurs a senti se lever et se coucher un soleil dans son âme ; le plus ignoré d'entre eux a peut-être enduré qudque longue pas^ sion à laquelle n'a manqué ni le fiel ni la couronne d'épines ; car le drame qui se joue au dedans de chacun de nous se proportionne à la grandeur du théâtre, qui est le cœur, et non au lieu, au rang, à la célébrité, qui n'en sont que les vaines décoration^.
Le récit qui va suivre en sera la preuve. On n'y trouvera ni personnages illustres, ni prodigieux événements ; ceci est l'histoire de qudques-unes de ces destinées vulgaires dont on nie les douleurs , parce qu'elles tiennent trop peu de place et font trop peu de bruit.
Tout le monde connaît les tempêtes de l'Océan ; mais tous ne savent pas que la goutte d'eau est un monde qui a aussi ses combats et ses naufrages.
Neuf heures venaient de sonner, et Clairon, qui avait déposé près de la fenêtre sa canne de sarment , commença sa toilette de bureau, n quitta d'abord sa houppelande de castorine jaune pour une courte veste lustrée par le temps, remplaça son chapeau à haute forme par un bonnet de soie, ses souliers par des chaussons de lisière , puis s'assit à la table qui lui servait de bureau.
Tout y était rangé avec un ordre qui prou-
vait suffisamment que la vie entière du vieux conmiis se passait là. Les grattoirs, les canifs, les règles, les plumes, les crayons, étaient classés logiquement, et, pour ainsi dire, par famille, comme s'il se fût agi d'une collection d'histoire naturelle. Glairou s'assura, d'un coup d'oeil, que tout était à sa place. Posant ensuite à droite sa tabatière de buis et son mouchoir à carreaux, il nettoya avec un morceau de peau les verres de ses lunettes d'acier, tailla une plume, l'essaya sur un garde-main destiné à cet usage, et se mit enfin au travail avec une sorte de contentement dont l'expression éclaircit tous ses traits. C'est qu'en effet , loin d'être pour lui un objet de fatigue ou d'ennui , ce travail était devenu sa seule préoccupation. Placé à quinze ans dans un bureau, Glairou n'avait rien vu au delà , et la monotonie de cette existence l'avait amoindri jusqu'à lui ôter le désir d'en connaître une autre. Plié aux occupations régulières sans avoir éprouvé les capricieuses
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LA GODTTE D*£AV. il
joies de la jeunesse, tous ses instincts actifs s'étaient fanés dans leur ileur. Il n'avait pu subir ces épreuves qui élargissent notre horizon en nous donnant connaissance de nouéniêmes ; on l'avait fait passer brusquement de l'enfance à Fâge mûr , crevant les yeux de cette intelligence de bonne heure, afin qu'elle tournât plus patiemment dans le manège qui lui était destiné.
Mais il était arrivé de lui comme des fruits cueillis avant le temps et qui prennent l'aspect de la maturité sans en avoir jamais la saveur, et son âme était restée craintive, "■"^ignorante et puérile. Il remplissait en vain les fonctions d'un homme ; ce n'était au fond qu'un enfant vieilli.
Il y avait déjà longtemps qu'il était assis à sa table, distribuant des chifiEres dans les étroits compartiments d'un rôle de contribution, lorsque la porte du bureau fut bruyamment ouverte par un jeune homme qui s'arrêta sur le seuil.
13 LA 60UTT1 •'eau.
S(m costume taiait le nulieu entre celui dn bourgeois et de l'artisan. Sa figure maladive avait cette expression hardie que donne FhalMtnde dn vice, et il portait en bandimliére un fusil de fabrique ang^ise.
Clairou, qui avait tressailli à son entrée, se leva à demi en lui souhaitant la bienvenue.
— Toujours à l'ouvrage, père Grattoir, s'écria le jeune homme, avec cet accent enroué que donne une demi-ivresse; je veux être rompu vif si au jour du jugement vous ne ressuscitez pas votre plume derrière l'oreille, et faisant un compte de centimes additionnels.
— n faut bien, il faut bien ! répondit le vieux commis en riant d'un air timide.
— A cause des huit cents balles que vous donne ce cancre de Souriau ?
— M. Choppart !... interrompit Clairou effi*ayé.
— Eh bien, quoi? reprit celui-ci; avez-
Lk GODTTB 9*BAV. 15
VOUS peur que le percepteur ne m'antende!
Je fais cas de lui, yoyez-vmis, comme d'un œuf à la mouillette ! Un cuistre dont la conscience est plus mauvais teint que le drap noir, et qui a changé de couleur sous tous les gouvernements. Je puis parler haut, moi, qui étais parmi les purs quand on brûlait des amorces pour la bonne cause.
Choppart avait effectivement servi en 1 81 5, sous les ordres du comte de Massol, et il s'était mis à la tête d'une bande de chouans qui avaient eu avec les douaniers et les gardes nationaux quelques engagements qu'on se rappelait encore dans le pays. Aussi, retranché derrière ce souvenir, qui lui avait valu une pension, il prenait toute liberté en actions et en paroles, n'épargnant ni les agents du pouvoir, ni les noMes, ni le clergé. On le - souffi*ait moitié par crainte, moitié par considération pour les services qu'il avait rendus ou qu'il pourrait rendre au besoin, car
c*était un de ces hommes qui, sans apparia 2
14 L4 GOUTTB d'eAU.
tenir à aucun parti^ servent énergiquement celui qui les solde, et que Ton ménage pour les besognes compromettantes ou désespérées.
— Vous êtes connu , monsieur Choppart, reprit Clairon, qui espérait couper court aux observations critiques de l'ancien chouan; tous les royalistes savent que vous avez défendu notre cause...
— Votre cause ! interrompit Choppart en frappant sur sa cuisse ; vous avez une cause, vous, père Grattoir?
— Doutez-vous de nies opinions? balbutia Clairon.
Choppart haussa les épaules.
— Laissez donc, vous êtes tous les mêmes ; vous avez pour opinion politique de garder votre place ! Votre patron , par exemple, le père Soudan, ne Tai-je pas vu bonapartiste, puis royaliste, sans compter qu'il avait été républicain auparavant?... Un fonctionnaire public, voyez-vous, père Grattoir, ça met tou-
LA GOUTTE d'sAU. 15
jours ses culottes comme le veut le gouvernement.
— Permettez...
. — Et vous-même , croyez-vous qu'on soit votre dupe? On vous connaît, vieux pàndour, ainsi que votre beau-frère Braillé ; un calotin interdit qui fait le saint homme après avoir prêté le serment à la constitution ; vous êtes une famille de philosophes. . .
— Je vous pri€ de ménager vos expressions, M. Choppart , dit Clairon offensé.
—Oui, oui, reprit le chouan en ricanant; vous avez beau vous mettre à Fabri sous la cocarde blanche , comme sous un parapluie, et attacher à votre boutonnière la décoration du lis , le cœur qui se cache dessous est bleu!...
—C'est une injure , monsieur, interrompit Clairon.
— Possible ! mais je mettrais ma main au feu , père Grattoir, qu'au fond vous êtes un bonapartiste.
16 hA «omm D*B4V.
Clairon se leva d'un bond.
— C'est faux ! s'écria-t-il d'un accent tu^ quel la peur donnait de la colère; bonapartiste, moi?... Je suis un honnête homme , monsieur; j'ai souscrit pour Chambord, mon^ sieur; on trouve chez moi les portraits de toute la famille royale. .. Bonapartiste!.. /je prouTerai que c'est une calomnie?
La Yoix du vieillard était étouffée par l'émotion ; Choppart éclata de rire.
—Allons, père Grattoir, on vous croit, ditil , en frappant sur l'épaule du .commis; c'est une plaisanterie...
-— On ne plaisante pas ainsi , reprit Clairou d'une voix tremblante... Ceux qui ne me connaissent point pourraient croire... Ai-je jamais manqué d'illuminer à la fête du roi?
— A travers les vitres.
— De mettre un drapeau blanc?
— C'était une vieille nappe.
— Ah! vous voulez me perdre, monsieur I s'écria le commis exaspéré.
LA GOUTTE ]»*«AIJ. 17
— Moi , nallement, p^ Clairoa, dit Choppart en riant ; je veux seulement que tous me donniez FaTertissement pour le marquis.
—On n'appelle pas un employé du gouvernemeni bonapartiste.
— Je jrfaisantais.
—Je suis père de fomille , monsieur ; et un père de fannlle...
— Ah! au diable! interrompit le chouan impatienté ; en voilà assez , père Grattoir ; Youlez-Tous me donner l'avertissement de M.deCilly?
— Le jeune?
—Et non! rainé.
Clairou se mit à fouiller machinalement dans ses rôles , et Ghoppart s'approcha de la fenêtre.
Il allait l'ouvrir , lorsque le bout de son fusil heurta le chapeau du commis, qui était accroché au mur : le chapeau tomba , et un journal en sortit. Mais Clairou était si ému, qu'il n'y prit point garde ; le nom de bona-
18 LA 60DTTB d'baU.
partiste résonnait encore à son oreille, el il continuait à protester à demi-voix de sa loyauté en feuilletant le registre , quand Choppart, qui s'était baissé pour ramasser la gazette, poussa, tout à coup, une exclamation de surprise.
— Qu'y a-t-il? demanda le vieux commis.
— Ce qu'il y a, s'écria le chouan, vous allez le savoir.
Clairon leva la tète avec inquiétude.
— Vous dites que vous êtes un blanc, n'estce pas?
— Je le soutiens.
— Dévoué au trône et à l'autel ? comme dit le sous-préfet. ^
— Corps et âme.
— Eh bien , moi , je dis que vous êtes un vieux tartufe, père Grattoir.
— Monsieur!...
— Et j'en ai la preuve.
— Comment ?
—La voilà.
— Mon journal! s'écria Clairon en pâlissant.
— Oui, reprit Ghoppart ; et quel journal ! . . . celui des jacobins... k Constitutionnel!
— Monsieur , balbutia le commis, c'est un hasard...
— Laissez donc ! s'ëcria le chouan ; c'est Fortin qui l'aura prêté .au père Braillé , qui vous l'aura passé... .Un employé du gouvernement lire le Constitutionnel /. . .
— Je vous jure, reprit Clairon tremblant, que je n'ai pas l'habitude. . . Le maître de poste me prête le Drapeau bkmc ! Regardez , voici les derniers numéros.
— Oui, ils sont sur la table, ceux-là, pour qu'on les voie... et l'autre au fond du chapeau. M. le curé avait raison. Clairon, devons regarder comme un mal-reteint...
— M. le curé a dit cela?...
— Et s'il savait que vous lisez fe Constitutionnel». .
-~ Ah ! n'en parlez pas, au nom de Dieu !
âO LA CM^VTTI b'eKW,
— Bien, bien ; ça dépendra, dit Choppart.
Si Yous voulez que je me taise, il fout ayertir votre fille d'être plus polie.
— EUe le sera.
— Et surtout , ajouta le garde-obasse en baissant la voix , qu'elle retienne sa langue sur la petite mercière , papa Clairou. On ne doit pas regarder de trop jurés qui eiUre on qui sort de chez une voisine , surtout quand on reçoit des visites pour son pn^re oomple. . .
— Que voulez-vous dire?
— Je m'entends; répétez seulement la chose à mademoiselle Joséphine.
— Je vous le promets , M. Choppart ; et si vous avez jamais besoin de moi pour des oqpies à écrire , des comptes à régler, vous vous rappellerez que je suis à votre diq)osition.
— Parce que vous êtes à ma disia'étion !
On ne Toubliera pas , père Clairou. Je sais que désormais vous ne pouvez rien me refii* ser. . . Mais cet avertissement ?
LA GOVm D*BAV. 31
— Le voici.
— Le commis acheva la note, qu'il remit au garde-chasse du marquis, n lui recommanda ensuite , de nouveau, la discrétion, le reconduisit jusqu'à la porte; puis, revenant à son bureau , il se laissa retomber dans son £Eiuteuil en poussant un soupir prolongé.
La lecture du ConsHtutionnd n'hait point, en effet, un léger crime à cette époque ,^ et plus d'un obscur employé avait dû sa révoca* tion à de moindres hardiesses. La réaction entreprise par la restauration en faveur des idées absolutistes avait trouvé de la résis* tance dans les lumières, les richesses et les habitudes des grandes dtés; mais , dans les petites villes, l'ignorance, la jalousie, et surtout la pauvreté , lui étaient venues en aide. Là, chacun avait d'autant plus besoin de son emploi qu'il était plus modique ; aussi. Dieu sait quelle exagération de dévouement pour le conserver ! c'était à qui donnerait quelque gage de son zèle. Il n'était point de quàsi-
3^ Lk GOVTTB D'BàlI.
noble, récemment pensionné, (Kunt d'administrateur nouveau, point de fonctionnaire conservé qui ne voulût prouver son utilité en sauvant la monarchie. Malheureusement roccasion de iaîre de grandes choses manquait partout ; il fallait donc grossir les petites. On dénonçait pour une fleur, on persécutait pour Fanpreinte d'un bouton , on destituait pour une souscription aux FiOoireè et Conquëes!
Il en était résulté partout une sorte de terreur , n<m pas avouée comme celle de 1799, mais sourde, honteuse, énervante! Le péril avait perdu ses sublimes proportions , par suite son intérêt ! On n'avait plus à se défendre contre le bourreau , mais contre la misère ; la crainte s'était rapetissée comme tout le reste. Le fonctionnaire auquel on pouvait reprocher de longs services tàchail de s'en racheter par son exaltation religieuse et royaliste. On voyait tous ces incrédules, qui avaient blvaqué dans les églises et dansé à la mort du tyran Gapet, apprendre tout bas
LA GOUTTE d'baU. 25
leurs prières , et s'attendrir au service anniversaire du roi martyr ! comédie attristante qui condamnait des vieillards à une tardive hypocrisie , et les forçait à flétrir leur passé pour conserver le repos de leurs vieux jours. Encore si ces conversions subites avaient pu leur assurer le pardon ! Mais trop de solliciteurs aboyaient autour du nouveau pouvoir pour qu'il acceptât tous ces repentirs. Il fallait récompenser des dévouements d'autant plus criards qu'ils attendaient depuis un quart de siècle. Les coupables les moins protégés furent donc sacrifiés. Ces épurations avaient été nombreuses à Lesneven , et elles continuaient encore tous les jours. M. Souriau y avait échappé, grâce à la protection de quelques nobles et du curé ; mais Clairon avait craint, un instant, d'être traité comme ces pauvres esclaves que les grands coupables de l'antiquité abandonnaient aux dieux vengeurs en expiation de leurs propres iniquités : par bonheur, son modeste emploi ne tenta au-
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cane fidélité besoignetise, et, n'ayant p<Hnt à le frapper, on ne lui ^nva point de tort.
U commençait donc à se rassurer, lorsque la découverte faite par Choppart vint réveiller toutes ses craintes. Qu'al]ait*il devenir si Ton apprenait cette lecture du Constitutionnel ? U était évident que son sort devait être celai de Maître Aliboron dans la fable des jénimaux malodes de la peste. Faible et obscur, il ne pouvait espérer de pardon ; et M. Souriau se trouverait trop heureux de prouver son dévouement à la bonne cause en le chassant.
Or, pour le vieux commis , une destitution équivalait à une condamnation capitale. Il n'avait ni assez de souplesse , ni assez d'activité pour essayer une nouvelle carrière; les fdnctions qu'il remplissait étaient devenues sa vie; hors d'elles , il ne comprenait rien ! Cet esprit ressemblait à une horloge montée dont l'aiguille n'aurait pu prendre une nouvelle direction sans se briser.
Du reste, les inquiétudes de Clairon ne da-
taient point de la rentrée des Bourbons j chacune des révolutions qui s'étaient succédé depuis trente années avait réveillé en lui les mêmes craintes : cette vie obscure et silencieuse n'avait été qu'une longue succession d'attentes sans joie , de prudences sans sagesse 9 et de tourments sans grandeur. Pour conserver le pain de chaque jour , il avait fallu que le vieux commis abdiquât sa liberté au profit de la faim ; qu'il défendit à son intelligence de comprendre, à son cœur de préférer ! Semblable à ces femmes dont les caresses appartiennent à qui les paye, il avait dû colporter son amour de pouvoir en pouvoir, de système en système... Honteuse prostitution, au moyen de laquelle nos gouvernements modernes ont transformé la meilleure part de la nation en serfs attachés pour toujours à la glèbe ministérielle.
Glaîrou venait de traverser Fespèce d'antichambre obscure qui conduisait du bureau à la chambre de M. Souriau , et il allait frapper à la porte de celui-ci, lorsqu'un bruit de voix l'arrêta : il reconnut l'accent incisif du curé , qui semblait parler avec plus de chaleur encore qu'à l'ordinaire.
Après avoir hésité , ne sachant s'il devait interrompre un pareil entretien ou revenir ,
28 LA Goum d'iau.
le vieux commis approcha un œil de la serrure ; mais les interlocuteurs étaient assis près de la cheminée , et Ton ne pouvait les voir.
Dans ce moment , son nom clairement proprononeé le fit tressaillir ; il pencha la tète en prêtant l'oreille.
— Mon Dieu ! je sais qu'il n'est point méchant , disait le curé ; mais l'absence du mal n'est pas le bien : c'est un cœur tiède, et nous avons le droit d'exiger de nos amis autant d'énergie que nous en trouvons dans nos ennemis. La famille de ce Clairon est d'ailleurs un objet de scandale ! U a chez lui un prêtre interdit , le père Braillé ?
— C'est son beau-frère.
— Cet homme a osé venir au presbytère pour me demander à approcher des sacrements ; je lui ai appris que les ordres de monseigneur nous défendaient d'assister un prêtre assermenté, fùi-ce à son lit de mort, à moins d'une rétractation.
-—Et il n'a point voulu la faire?
LA OOUTTI B*IAIJ. 29
—Il m^a répondu qu'il ne pouyait acheter le secours de l'Église par un mensonge, et qu'il en appelait à Dieu de la décision de monseigneur.
— Quelle insolence ! dit Souriau en haus^ sant les épaules.
— Les impies ont tous le même langage , reprit M. Manarch ; ils ne veulent reconnaître que l'autorité de Dieu, parce qu'elle est invisible et éloignée : c'est encore un subterfuge de l'orgueil.
— Heureus^nent que ce Braillé n'exerce ici aucune influence, observa Souriau.
— Vous vous trompez , reprit le curé 5 cet homme a des qualités vulgaires qui l'ont fait aimer : on vante sa douceur, sa sensibilité, son dévouement , et ces éloges sont autant de protestations indirectes contre le châtiment qui le frappe. Turimlent , vicieux , il nous justifierait , tandis qu'irréprochable et résigné , il semble nous accuser. Ce sont de pareils exemples qui habituent à faire une dis-
30 LA ttOUm l^BAIJ.
tincUon dangereuse entre Fhonnéle homme et le bon catholique. Du reste , je voudrais éloigner de notre ville toute cette famille.
— La fille de Glaîrou pourtant me semble digne de quelque intérêt, observa Souriau en hésitant ; elle a reçu au couvent une éducation au-dessus de sa classe.
— Et qui sera cause de sa perte , acheva H. Manarch. Élever un enfant du peuple pour une autre condition que la sienne, c'est livrer son âme à deux démons , le mécontentement et l'orgueil. La semence, du reste, commence 'à porter ses fruits : Suzanne, autrefois si pieuse, n'a point paru cette année aux offices du soir , et elle a dansé aux derniers pardons. La fille d'un employé doit de meilleurs exemples.
Le percepteur hasarda -une justification ; Mais M. Manarch l'interrompit.
—Le seul moyen d'aider à la régénération monarchique et religieuse du pays , dit-il , est de n'employer que des gens irréprocha-
LA GOUTTE D BAV. 31
bles; en agissant autrement, les anciens fonctionnaires qui ont conservé les faveurs du gouvernement pourraient faire douter de la sincérité de leur dévouement.
M. Souriau comprit l'allusion et rougit.
— Je ne voudrais point exciter un tel: soupçon, monsieur le recteur, dit-il ; mais j'avoue que je serais dans un grand embarras s'il fallait remplacer Clairon.
— N'est-ce que cela? répliqua M. Manarch ; je vous trouverai quelqu'un.
— Ah! vous connaissez... ?
— J'ai un de 'mes neveux qui finit cette année ses classes à Saint-Pol.
— Certainement... je serais heureux d'employer le neveu de M. le recteur, reprit le percepteur d'un ton contraint... Je crains seulement qu'il ne soit bien jeune...
— Clairon avait le même âge lorsque vous l'avez pris.
— Vous avez raison... Mais la place est si peu de chose...
52 LA «OOnt 1BAIJ«
— Yoos serez toujours libre de la rendre meilleure, répliqua le curé en souriant.
Souriau perdit ccMOenance.
—Du reste, reprit M. Mauarch, qui n'avait voulu que préparer les voies, nous en reparlerons; c'est une affaire qui demande réflexion. A propos, vous avez reçu une lettre de notre député?
— Hier.
— £t vos inquiétudes sont complétanent dissipées ?
— Grâce à vos excellentes recommandations, je conserverai ma perception.
— A la bonne heure, on doit s'aider entre chrétiens , et à l'occasion je compte également sur vos bons offices.
En parlant ainsi, le curé avait ouvert la porte de la chambre donnant sur l'escalier, et Glairou n'entendit point la réponse de Souriau qui le reconduisait.
Mais il en savait assez : la conversation qu'il venait d'écouter transformait toutes ses
LA GOUTTE d'iaU. 33
craintes en certitude. M. Manarch était trop adroit pour ne pas amener M. Souriau à sa volonté dès qu'il le voudrait sérieusement. Il venait d'ailleurs de lui rendre un service qui permettait de tout exiger, et il était évident que le percepteur ne pourrait refuser de lui sacrifier Clairon , ne fût-ce que par reconnaissance.
Cette pensée jeta le vieux commis dans le désespoir. Il revint à son bureau éperdu, et ne sachant.à quel projet s'arrêter.
Glâirou habitait , sur la route du Folgoat, une petite maison d'un seul étage, à laquelle on arrivait en traversant une espèce de courtil couvert de hautes herbes. Derrière la maisonnette s'étendait un jardin planté de pommiers, cultivé par Braillé à ses heures de loisir, et où Suzanne avait son parterre.
Celui-ci, dessiné par le vieux prêtre avec une exactitude qui témoignait de sa bonne
56 LA GOVTTI d'iAV..
volonté, sinon de son bon goût, ressemblait assez à une des planches de la géométrie rectiligne de Bezout. Tous les compartiments , soigneusement disposés en lignes parallèles et tirées au cordeau, étaient bordés de buis taillé : une double rangée de tulipes en garnissait les bords , tandis que le milieu était occupé par des rosiers, des giroflées jaunes et des thlaspis.
Une large allée conduisait de ce parterre à une tonnelle ombragée de clématites , où le père Braillé avait coutume de venir réciter chaque jour son bréviaire : car, bien que le refus de rétracter son serment à la constitution Feût fait interdire, le vieux prêtre n'avait renoncé à aucune de ses croyances ni de ses habitudes. Pour lui , la vérité n'avait point changé avec ses intérêts. Placé entre l'autorité de l'Église et l'inspiration de sa conscience, il avait obéi à celle-là, involontairement, pour ainsi dire, et par impuissance d'agir autrement ; mais il avait accepté en
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même temps, à titre d'expiation, le châtiment infligé à sa désobéissance ; il le subissait sans se plaindre ni se justifier, comme les rigueurs d'une loi que Ton révère et qu'il a pourtant fallu violer une fois. C'était, du reste, une de ces saines natures qui sentent le devoir sans le discuter , et vont au bien par une pente inévitable : aussi sa disgrâce ne lui avaitelle rien été de sa sérénité. Content d'avoir satisfait â sa raison par la résistance, et â la discipline ecclésiastique par l'acceptation de la punition, il s'abandonnait, pour le reste^ à la miséricorde de celui qui avait promis la paix aux hommes de bonne volonté. Quant aux humiliations et aux souffrances encourues »
il ne se les rappelait quç comme des tourments passés dont le souvenir rendait le présent plus doux; et tandis que d'autres, à peine éprouvés , maudissent la vie , lui , si rudement châtié , il continuait à la recevoir comme un bienfait , tenant compte â l'hiver de ses rayons de midi, â l'été de ses brises
tk COUTTR d'eau. 1. 4
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da soir. Esprit docile, qu'aociiae penécation n'avait poussé & la révolte ; cœur si ouvert et si pur, que rien n'avait pu y aigrir.
Puis, il faut l'avouer , le père Braillé avait trouvé une consolation dans son malheur même. Forcé, de venir habiter chez Clairon, il trouva dans sa nièce Timage d'une jeune sœur à peine entrevue autrefois , mais dont il avait conservé ce vague et doux souvenir laissé par les morts que Ton n'a pas eu le temps d'aimer. En voyant Suzanne grande et belle, il lui sembla retrouver cette sœur elle* même, telle qu'il l'avait laissée, trente ans auparavant, lorsque; traversant la maison paternelle pour rejoindre la cure qui lui était confiée , il avait embrassé ses parents une dernière fols. Hélas ! depuis lors tout avait disparu, et les êtres aimés, et les choses connues!... De tout le passé, il ne restait plus rien que cette jeune fille, fantôme d'un souvenir déjà loin!
Aussi le vieillard éprouva-t-il à son aspect
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uDe sorte de trouble douloureux et tendre ; il lui senMa trouver en Suzanne un dernier rayon du soleil de sa jeunesse, éclipsé depuis si longtemps! Une source d'émotion qu'il croyait fermée se rouvrit en lui, et il se sentit saisi d'une soif nouvdle de tendresse et de protection.
Or qui ne cennatt la grâce de ces rajeunissements subits? Qui ne s'est ému devant les enthousiasmes inattendus des vieillards?
L'approche du dernier terme imprime, chez eux , à tous les sentiments qui ne comptent qu'avec l'avenir , une sorte de désintéressement et de grandeur touchante. Cto s'attendrit en acceptant leurs affe<^i<ms tardives comme on le ferait pour les demies caresses d'un mourant^ on les aime plus en songeant combien peu de temps il reste pour les aimer.
Suzanne n'avait point manqué de céder i ce charme, et de répondre & l'affection de son onde avec la prodigalité de cœur que la jeunesse apporte dans tous ses élans. Le père
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Braillé était devena le confident de ses meiiw dres pensées et le compagnon de toutes ses actions. Rapprochés par le besoin d'aimer, l'enfant et le vieillard marchaient de pair ; ils avaient les, mêmes habitudes, les mêmes goûts, les mêmes ignorances; car la vie n'avait rien appris au vieux prêtre, sinon à aimer ses semblables à l'égal de lui-même, et à prendre les joies comme les fleurs, là où Dieu les avait mises, et où il pouvait les cueillir.
Le soir du jour où commence notre récit , tous deux étaient assis dans la principale pièce du rez-de-chaussée qui servait à la fois de cuisine et de salon ; Suzanne repassait du linge entassé devant elle, tandis que le père Braillé lisait à haute voix les Nouveaux Tableoiux de famiUe, d'Auguste Lafontaine. Il achevait les dernières pages du roman d'une voix que l'attendrissement faisait trembler.
Quant à la jeune fille , elle était tournée vers «on oncle, les deux mains posées sur la poi-^
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gnée du fer à repasser, et de grosses larmes coulaient silencieusement le long de ses joues plus animées. Enfin le père Braillé ferma le livre, et elle poussa un soupir de regret.
~ Qtioî ! c'est tout? dit-elle.
— Tout, répondit le prêtre en retirant ses lunettes et s'essuyant les yeux.
— Ah ! je voudrais que le livre n'eût jamais fini , reprit l'enfant avec une longue aspira* tion entrecoupée.
— Hoi aussi , dit Braillé. Quels tableaux et quels enseignements ! Gomme ils sont malheureux ! mais aussi comme ils comptent sur Dieu ! Pauvre Elisabeth ! pauvre Mina !...
Ses yeux se levèrent sur Suzanne, et H lui tendit les deux mains : celle-ci les serra dans les siennes.
— Ah ! l'on s'aime mieux après de pareilles lectures, dit-elle.
— C'est la vérité, reprit le prêtre ; elles ouvrent le cœur, comme la baguette de Moïse ouvrait les rochers,
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— Et cependant c'est un roman, ajouta la jeune fille en montrant le volume.
Braillé haussa les épaules.
— Quand tu voudras juger un livre , ne t'inquiète ni de la forme ni du titre /dit-il ; qu'importe la robe du prédicateur ! mais vois si, api^ès l'avoir lu, tu es plus disposée à dié* rir tes semblables et à soulMr pour leur bonheur : le reste , voiMu , n'est que le corps , ceci est l'âme.
Gomme il achevait ces mots , un bruit de pas l'interrompit.
— C'est le père, s'écria Suzanne en répons^ sant la table sur laquelle elle repassait.
Clairou venait , en effet , de s'arrêter à la porte pour s'essuyer les pieds contre le seuil. La jeune fille courut à sa rencontre avec une exclamation de bienvenue , et avança la tète à la hauteur de ses lèvres.
— Bonjour,' enfant, dit le commis d'un air préoccupé et en déposant sa canne près de la porte. Où est ton oncle ?
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— Me voici, dit Braillé : mais d'où vient, mon frère, que vous arriviei aujourd*iiui avant l'heure?
Clairou tira vivement sa montre.
—G^est la vérité, dit-il en laissant retomber son bras d^un air désolé... avant l'heure !... C'est la première fois depuis la mort de ta mère, Suzanne.
— Votre exactitude est connue, dit Braillé en souriant, vous servez le plus souvent d'horloge aux voisins.
. Clairou ôta sa houppelande sans répondre , et prit sa veste de maison posée sur un vieux fauteuil. Suzanne était retournée à son ouvrage ; Braillé prit son bréviaire et se leva.
— Vous allez au jardin? demanda le commis.
— Vous voyez, dit Braillé, en montrant le livre qu'il tenait à la main.
— Je vais vous suivre.
— Vous avez à me parler?
— Oui.... un conseil.... à vous demander.
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— Allons, dit le prêtre en ouvrant la porte ; si M. Henri vient, Suzanne l'avertira d'attendre.
Celle-ci fit de la tête un signe affirmatif, et tous deux sortirent.
Restée seule, Suzanne se hâta d'acheyer son travail retardé par les émotions de la lecture; mais son esprit la ramenait malgré elle aux émouvantes images du livre. La tête penchée et chantant à demi->voix quelques refrains sans suite 9 elle retournait , avec une sorte de tremblement curieux , à travers toutes ces scènes d'angoisses et d'amour; elle les plaçait, par la pensée , dans les lieux qui lui étaient
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connus, elle s'y mêlait, et en devenait insensiblement l'héroïne.
Élevée au couvent par l'entremise d'une parente qu'elle avait perdue depuis, Suxanne ne connaissait du monde que ce que lui en ^avaient appris les livres. La vie était pour elle comme ces contrées lointaines dont nous avons lu de vives descriptions et que nous voyons non telles qu'elles sont , mais telles que l'écrivain a voulu les montrer. Malheureusement, l'expérience ne pouvait rectifier ses erreurs, car , renfermée dans les soins du ménage, elle avait été condamnée à la solitude qu'impose toujours le travail assidu. Tel est, du reste , dans notre société , Hneonvé* nient des positions extrêmes , que la vérité sur toute chose leur échappe : à l'un des bouts de la chaîne la matière et le loisir manquent p9ur l'observation; à l'autre, le tumulte et le masque conventionnel que revêt chacun la rendent aussi dangereuse que difficile. Aussi la vie ressemble*t-elle à un pay-
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sage qae Ton n'aperçoit bien ni âe trop haut ni de trop bas : il faut la traverser par son milieu , entrevoir tontes les classes et coudoyer tous les caractères pour arriver au sentiment vrai des êtres et des choses.
Cependant Tignorance de Suzanne n'était point de l'aveuglement. Elle avait toutes ces lueurs qui viennent du dedans, tous ces reflets dont robjet nous échappe : espèce de mirages de la vie qui permettent de remplacer l'expérience par la divination. Gomme tous ceux qui ont vécu loin du froissement du monde , elle possédait une susceptibilité instinctive qui faisait que son Ame se refermait d'elle-même k certains contacts. Ainsi , chrysalide ou papillon selon le regard qui l'effleurait, elle passait tour à tour de la confiance à la crainte , de la joie folle et bondissante à l'immobilité.
Son attachement d'habitude pour son père et sa tendresse de choix pour Braillé avaient été longtemps ses seules affections; non qu'elle
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n'eût désiré des amitiés plus conformes à son âge , mais sa beauté avait toujours été à cet ^ard un invincible obstacle.
Cette beauté n'était point, en effet, contestable ou voilée, conmie la plupart; elle avait quelque chose de ^lendide qui, au lieu de solliciter l'admiration, la forçait, Uneche* velure blonde, dont les reflets formaient une auréole , encadrait son visage ovale; ses yeux étaient de ce bleu verdàtre, image du ciel dans les profondeurs de l'Océan ; son nez fin et droit rappelait la statuaire antique , et le sourire avait sur sa bouche je ne sais quelle mélancolie fière et douce qui subjuguait.
Quant à sa taille , elle était élevée, mais sans que l'on s'en aperçût ; forte, souple et char-* mante à la fois. Aussi Suzanne ne pouvait^ elle paraître sans attirer tous les yeux. On cherchait en vain le défaut à reprendre dans cet ensemble harmonieux et charmant, et le regard qui s'y était arrêté pour un examen sévère s'y oubliait enchanté. D'autres person-
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nesjprèsd'elle, pouvaient être belles, aacune ne pouvait être remarquée.
On comprend quelle envie une pareille* supériorité avait dû exciter parmi les égales de Suzanne ; aussi sollicita-t-elle en vain leur amitié. Sa beauté la rendait odieuse aux plus vaines, et les plus modestes en redoutaient le voisinage. Il fallut donc se résigner à vivre sans compagne et sans amie.
En revanche , les jeunes gens accoururent en foule , précisément attirés par ce qui avait éloigné les jeunes filles. Mais tous vinrent secrètement animés de prétentions que Suzanne eut bientôt devinées ; elle accueillit donc leurs assiduités avec une indifférence et un mépris qui ne tarda pas à les éloigner l'un après l'autre, désabusés de tout espoir et blés* ses à l'orgueil.
Un seul persista. Hardi et exercé aux séductions de bas étage , le sergent Fayol avait juré devant tous les sousoffîciers de sa compagnie qu'il se ferait aimer de Suzanne , et
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son anloa^p^<^re y était désormais aussi intéressé que sa passion |^ aussi ne se rebuta-t-il ' pointaoxpremiers reponssements de la jeune fille. Fayol avait cette prétendue expérience des femmes que donnent quelques premiers succès plus honteux qu'instructifs , qui fait regarder toute résistance comme une sorte de satisfaction à l'usage. Sa vanité, d'ailleurs , l'empêcha de prendre au sérieux les répugnances exprimées par Suzanne , et il n'y vit que le caprice d'une jeune Qlle qui voulait être attaquée en règle , afin de passer par toutes les émotions de la défense. Le sergent eût préféré une capitulation plus prompte ; mais forcé d'accepter le programme qu'on lui imposait, il fit ses dispositions en conséquence, et commença sa campagne amoureuse avec toute la prudence dont il était capable.
Craignant d'abord d'effaroucher Suzanne par une déclaration faîte de vive voix , il lui écrivit. Comme tous les séducteurs de profes-
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sion, Fayol avait de grandes prétentÛMis à réloquence épistolaire : son style» tissu de Ueux coDununs amoureux , que diapraieot * de loin en loin quelques phrases de roman ^ ne ressemblait pas mal à ces étoffes usées , çà et là reprisées avec un fil neuf et éclatant ; mais l'ensemble brillait d'une sorte de faux éclat qui avait plus d'une fois excité l'admiration de ses vulgaires conquêtes.
Suzanne lui laissa ignorer si elle partageai! ou non cette admiration , car elle ne lui dit rien de la lettre qu'elle avait reçue. Fayol en écrivit une seconde , puis une troisième ! La jeune fille continua à garder le silence. Cependant le sergent ne perdit point courage.
On recevait ses lettres, on y prenait goût sans doute ; l'effet pouvait en être lent , mais il était inévitable. U continua , en conséquence, à écrire, ayant soin d'échauffer de plus en plus son style , et de graduer la hardiesse de sa passion.
Bientôt il lui sembla que le masque glacé
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SOUS lequel la jeune fille avait jusqu'alors caché toutes ses sensations commençait à fondre ! Il le fit remarquer à son ami Henri Raynal, qu'il avait depuis peu présenté chez Clairon , et celui-ci en fut frappé comme lui. S'ils arrivaient après l'heure accoutumée , ils étaient sûrs de trouver Suzanne qni les attendait à sa fenêtre; s'ils parlaient du départ de la compagnie , elle se troublait et devenait subitement rêveuse. Les lettres que le sergent continuait à écrire n'amenaient encore aucun aveu, mais Suzanne trouvait mille moyens indirects d'y répondre. Ainsi Fayol lui ayant demandé un gage de son amour, le soir même la jeune fille cueillit un bouquet qu'elle lui présenta , tandis qu'elle n'offrait à Henri qu'une simple rose !
Cette dernière faveur parut assez con-^ duante à Fayol pour qu'il songeât à terminer l'aventure. Il annonça, en conséquence, à ses amis rassemblés que tout marchait à souhait, et les remit à un mois pour le dénoùment.
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Profitant ensuite de Tabsence de Clairon et dn père Braillé , il se présenta à Suzanne , et entama chaudement Texplication résolue.
La jeune fille se troubla aux premiers mots ; mais , se remettant presque aussitôt , elle répondit froidement au sergent qu'il perdait près d'elle son temps et ses galanteries : Fayol sourit avec fatuité.
— Vous ne voudriez point être crue , méchante , dit-il ; j'ai d'ailleurs des droits...
— Vous ! s'écria Suzanne.
— Avez-vous oublié ce bouquet accordé l'autre jour en réponse à mon billet?
La jeune fille le regarda avec une exclamation de surprise ; puis, courant à sa table de travail, elle en retira un paquet de lettres dan^ lesquelles Fayol reconnut, au premier coup d'oeil, ses missives amoureuses.
— Vous pouvez vous assurer que mon bouquet n'était point une réponse, monsieur, dit-elle.
Fayol jeta les yeux sur les lettres que Su-
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xauie lai prétealait, et s*aperçat qu'elles étaient toutes cachetées oemme aa moment de lear envd.
<--* Ainsi, TOUS n'arei même pas daigné les lire? s'écria-t-il.
— A qnol bon ? répondit la jeune fiUe ( ne savais-je pas d'avance que tout y était jeu d'esprit et tromperie? Je ne pouvais ni ne voulais y ajouter M.
— Et vous les avez reçues pourtant ; vous m'avez laissé croire qu'elles pouvaient vous plaire!..»
— J'ai en tort peut-être, dit Suzanne ^i rougissant; mais que faire? Je n'osais vous répondre ! J'espérais éviter par mon silence une explicatién pénible et ridicule ; je pensais que vous l'auriez compris, que votre ténacité se fût lassée... Vous avez pris malheureusement ma patience pour un consentement...
Fayol se mordit les lèvres.
— Bien joué, dit-il en froissant, avec un
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rire contraint, lès lettres qu'il avait reprises, mais j'aurai ma revanche ; ceci est une mystification que je n'oublierai pas.
£t, sans attendre la réponse de Suzanne^ il salua et sortit.
Hais le coup avait frappé au pdnt le plus sensible de son orgueil y il rentra chez lui la rage au cœur, et décidé à se venger de la fille de Clairon, quoi qu'il pût arriver.
Fayol était une de ces natures malfaisantes chez qui toute irritation tourne en venin, et qui font d'un ressentiment l'affaire de leur vie entière. Les questions adressées par ses camarades vinrent encore raviver son dépit.
Bien qu'il n'avouât point l'échec reçu, ses réponses équivoques éveillèrent des doutes auxquels succédèrent quelques plaisanteries.
Fayol s'en vengea le sabre à la main, et les plaisanteries cessèrent ; mais le doute resta, et ce fut assez pour entretenir en lui un profond ressentiment.
Du reste, les méchants et les envieux ne
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tardèrent pas à lai préparer une vengeanee que lui-même ne pouvait espérer.
n avait évité de rompre avec Suzanne, dans la crainte que Ton ne soupçonnât la vérité ; mais ses visites étaient devenues moins longues et moins fréquentes. Les voisins, qui avaient trouvé dans ses assiduités un motif d-accuser la fille de Glairou, tournèrent également, contre elle son refroidissement. C'était évidenunent une brouillerie d'amants, un commencement de rupture ! Les jeunes gens précédenunent écartés par Suzanne et les compagnes jalouses de sa beauté se récrièrent alors sur sa coquetterie ! Ce qui arrivait à Fayol était arrivé à vingt autres, et, à ce sujet, on rappelait tous ceux qu'elle avait successivement accueillis, puis repoussés. Bientôt on passa du blâme aux soupçons injurieux, et des soupçons à une accusation directe.
Les indifférents acceptèrent celle-ci sans preuves , comme toujours ; ceux qui se pi-
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quaient d'expérience se chargèrent d'en trouver.
— Le moyen d'échapper à sa perte, quand on est si belle ! dirent-ils en secouant la tète.
Et ainsi, sans l'avoir mérité, sans le savoir, Suzanne se trouva compromise, pour le seul crime de sa beauté !
Heureusement que l'opinion des autres avait peu d'influence sur son humble bonheur. Sa vie retirée ressemblait à ces lieux fermés où l'air ni le bruit extérieurs ne peuvent pénétrer ; le travail de chaque jour , l'office du dimanche, et une promenade ou une lecture, tel était le cercle monotone dans lequel tournaient invariablement pour elle les mois et les années.
On doit comprendre facilement , après ces détails sur le caractère de Suzanne, l'impression produite par la lecture que son oncle venait de lui faire. Accoutumée à la régularité d'une existence sans crises , ces récits romanesques ressemblaient , pour la fille de Clairon , à une liqueur spiritueuse que Ton boit par hasard et qui vous exalte jusqu'à rivresse.
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Elle était encore tout entière à son émotion , lorsqu'on grand jeune homme blond , portant le costume de l'artillerie de marine , entra doucement et la salua par son nom.
Elle se détourna, et rougit à la vue du sousofficier. Celui-ci demanda le père Braillé.
— Il est occupé avec mon père , répondit Suzanne.
Le jeune homme voulut se retirer , mais elle le retint.
— Mon oncle a bien recommandé que vous l'attendiez, ajouta-t-elle ; il me gronderait si je vous laissais partir.
— Je suis honteux de lui prendre la meilleure part de ses journées , observa Henri.
— Pourquoi donc ? C'est la seule occupation qui lui reste ; puis il est fier et tout surpris de vos progrès !
Le jeune homme secoua la tète.
— C'est qu'il ne sait pas combien je désire me préparer une autre carrière ! dit-il.
— Est-ce bien vrai , demanda Suzanne ,
'fmm
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VOUS qui ne pouvez manquer, à ce que disent vos camarades, de changer quelque jour vos épaulettes de laine contre des épaulettes d'or!
— Que les anneaux d'une chaîne soient placés un peu plus bas,, un peu plus haut , ce n'en est pas moins une chaîne , répondit Raynal ; ce que je veux, c'est la liberté, c'est surtout le repos et l'étude !
— Alors, pourquoi avoir pris cet uniforme?
— Hélas ! je ne l'ai point choisi, il m'a été imposé comme la bride au cheval et le joug au taureau. Ne savez-vous point que les soldats se tirent à la loterie?
— Et votre famille n'a pu trouver quelqu'un qui vous remplaçât?
— Oh ! c'est une longue histoire , reprît Henri en soupirant, je vous la raconterai quelque jour.
— Tout de suite , dit Suzanne avec un sourire tendre.
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Le jaine homme semUt hésiter on instant.
— Tout mon malheur Yîent de mes goûts, reprît-il enfin après un silence : dès Tàge de six ans , je me plaisais à écouter les vieux noâs que chantaient les laveuses sur les bords de llsole, et à apprendre les contes de revenants qui se disaient à la ferme , tandis que mes cousins allaient au champ pour voir labourer : aussi mon onde répétait que je ne serais propre à rîen, et s'emportait contre moi , jusqu'à me frapper.
-^ Et vous n'aviez personne qui prit votre défense? demanda Suzanne.
— Personne, car j'étais faible, timide, songenr, et ceux qui m'entouraient ne faisaient cas que de la force , de la hardiesse et des connaissances positives. Le curé seul me prit en pitié ; mais il recevait de mon oncle un tonneau de cidre à l'époque de la quête , et n'eût osé prendre ouvertement mon parti : il se contenta de me recommander la résigna-