‹ La goutte d'eau (volume 3)Chapitre 2 sur 6 · I.A fiODTTB d'E4IJ · texte numérisé non relu

I.A fiODTTB d'E4IJ

ti<Hi, de m*apprendre à lire, à écrire et quelques éléments de latin, que j'oubliai plus tard.

•^ Pauvre M. Henri ! Et vous avez grandi sans que votre oncle changeât ?

— Par la raison que je ne changeai point md-mtoM. Nos goûts nous séparaient fata- .

kknent. L'action seule lui plaisait, tandis que je ne trouvais de channe que dans le travail de la pensée. Toujours à cheval , et le fosil en bandoulière, il parcourait le pays avec mes cousins , chassant à travers les champs de tout le monde , couchant sur la paille de sarrasin , traversant de nuit les rivières , et revenant au manoir harassé, meurtri, les vêtements en lambeaux ; mais avec quelque prouesse à raconter ! Moi, pendant ce temps, j'allais m'ensevelir dans les grandes herbes de la prairie, où je restais des heures entières les yeux tournés vers le ciel et regardant la fuite d'un nuage ; ou bien , caché dans un taillis de noisetiers qui bordait le jardin , je lisais lentement un des livres du curé, m'ar-

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rétant sur chaque page , oœnme un gourmet qui boit à petits coups la liqueur qu'il ne pourra remplacer. Quelquefois, lorsque je revenais , l'œil humide et la tète baissée , tenant sous mon bras le livre achevé, un édat de rire méprisant m'arrachait à;4na rêverie, et j'apercevais mon onde ou mes cousins qui rentraient au manoir , en me montrant du doigt.

-r Ah ! combien vous avez dû soufiErir ! dit Suzanne d'un ton de douce pitié.

— D'abord je dédaignai leurs moqueries, dit le jeune homme ; mais à la longue eUes mfi causèrent une sorte d'agacement douloureux. Leurs rires bruyants me Causaient monter la rougeur au front ; je m'indignais de ne pouvoir épargner à mes rêves cçt espionnage moqueur. J'avais vingt ans, d'ailleurs, et mon sang bouillonnait lorsque mon oncle, dans ses emportements, levait encore sur nM)i le manche de son fouet : ce fut alors que le sort me désigna pour devenir soldat.

ik GOVTTB d'bau. 65

— Et vous n'avez rien fait pour l'éviter?

^ — A quoi bon? Tout le monde avait déclaré que je devais partir. On espérait que la vie de régiment me donnerait ce qui m'avait toujours manqué, le goût du mouvement et du bruit. Je ne fis point d'observations inutiles, je quittai même Kerloa sans regret, car les lieux où l'on n'a été aimé de personne ne vous laissent point de souvenirs. Savais-je d'ailleurs ce que c'était que la vie d'un soldat? Mon oncle, qui avait à Brest quelques amis, obtint mon entrée dans l'artillerie de marine, où mon goût pour l'étude pouvait me servir, les grades d'officiers s'obtenant au concours. Lorsque je pris congé de lui, il m'engagea à devenir plus sociable, et surtout à dégainer à la première provocation.

— Jusqu'à ce moment, ajouta-t-il; tu as vécu comme une tourterelle roucoulant sons les arbres et te mirant dans les fontaines ; rappelle-toi enfin que tu es un homme, et ne compromets pas l'honneur du nom de Raynal.

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n ajouta à ces conseils une petite somme en me recommandant de ne jamais lui ripn demander de phis, et je partis.

— Vous m'avez raconté votre entrée au régiment, dl)serva Suzanne, et quel fut votre désappointement en y trouvant des maîtres exic&re plus durs et plus impérieux que v<rtre onde.

— Je ne m'attendais point, en ^et, aux rigueurs d'une telle discipline, reprit Henri ; mais, ce qui m'aflUgea surtout fut l'espèce d'abandon qu'il fallut faire de ma p^vonne.

L'ouvrier du moins a la liberté du mouve^ ment, et l'intérêt du travail ; il met qudque obose de lui dans son œuvre, il voit le résultat de ses efforts; tandis que le soldat obéit toujours à une impulsicm étrangère ; s'il se meut, c*e$t d'après un règlement établi; s'il marcbe, c'est en ignorant le but; s'il frappe, c'est sans savdr où portera le ooupi Pour lui la pensée est une oisiveté, la volonté une faute !

J 'égayai d'écbapper au sentiment de celte

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servitude par le travail ; je suivis avec assiduité les cours qui nous étaient ouverts, j'ap^ pris tout ce que Ton devait plus tard exiger de moi pour le grade d'officier; mais à me* sure que je rentrais dans l'étude, ma situation me devenait plus intolérable. Je prenais en horreur et en, mépris toutes les puérilités sérieuses dont se compose le service; je ne pouvais me plier à cette discipline qui fiait passer violemment des milliers d'hommes par la même vie, et qui soumet leurs fantaisies comme leurs mouvements à une sorte d'exercice en douze temps. Peut-être pourtant aurais-je résisté à mes répugnances (car combien ai-je continué de chemins raboteux et pénibles par cela seul que j'y étais entré ! Il y a tant d'incertitude dans le changement, tant de peine pour chercher le mieux, que je suis de ceux qui préfèrent la souffrance à l'effort / nécessaire pour la fuir); mais ce que n'auraient pu faire peut-être le raisonnement ni le dégoût, un hasard Taccomplit.

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— Gomment cela? demanda Suzanne avec curiosité.

— Je logeais vis-à-vis d'une mansarde dont la fenêtre toujours garnie de haillons humides offrait un aspect repoussant. H n'en sortait jamais que des clameurs d'enfants, des cris de querelles ou des blasphèmes.

Aussi m'étais-je accoutumé à ne plus tourner les yeux ni l'oreille de ce côté. Un jour pourtant je crus entendre un chant joyeux sortant de cet enfer ! Je regardai tout étonné ! Les haillons avaient été remplacés par de blancs rideaux, et une jeune femme était accoudée sur la fenêtre entre deux caisses de réséda dont elle venait de cueillir un bouquet.

Encore enveloppée d'un vêtement de nuit, la tète nue et la main élevée, elle faisait tourner autour de son doigt une paire de ciseaux en réglant sur son niouvement les inflexions de sa voix cadencée. Presque au même instant un jeune homme parut à la fenêtre, et posa

un bras sur l'épaule de la jeune femme:

celle-ci se renversa en arrière comme si elle eût sollicité de lui un baiser, puis, se détournant vivement, elle le frappa au visage de son bouquet humide de rosée, et se sauva en riant.

J'appris le soir même que mes nouveaux voisins étaient un professeur et sa femme, pauvres tous deux, mais de cette pauvreté charmante qui se voile sous les prodigalités du cœur. La mansarde sur laquelle je n'osais autrefois tourner les yeux devint pour moi un paradis ; je suivais les tranquilles occu^ pations des deux époux, leurs simples repas, leurs jeux d'enfants. Jamais d'autre bruit que celui des rires, des chants ou des baisers ! Le jeune homme ne quittait ses leçons que pour venir s'accouder à la fenêtre près de la jeune femme; nulles querelles, nuls soucis! tous deux semblaient planer dans la vie comme l'oiseau dans l'air. Jusqu'alors j'avais en vain cherché à bâtir dans ma pensée mon rêve

70 LA OOUTTl »*I4V.

d'avenir. D fat àriiistaat trouvé! Je eompm que pour être heureux il me foUait une mansarde pardlle , des livres et une femme qui voulût m'aimer*

— Et depuis lors vos dérirs n'ont point changé? demanda Suzanne timidement.

— Depuis lors j'ai songé à tout préparer pour qu'ils puissent un jour s'accomplir, répondit Raynal. Envoyé Id avec ma compagnie, j'ai rencontré votre onde, et j'ai pu reprendre avec lui des études longtemps né- |^i|[ées. Encore deux années de travail, et libre de quitter cette livrée militaire, je retournerai à Quimperlé pour enseigner ce que j'aurai appris. Deux années seulement, et je redeviens mon maître! J'aurai une petite chambre pour moi seul , une imétre où je^ pourrai ilaire grimper des capucines , quelques rayons de sapin pour poser mes vcdumes aimés ! Là , une fois la classe achevée , nul n'aura de droit sur ma rêverie , sur mes lectures ou sur mon sommdl. Je pourrai étu-

LA OOVTTB d'sAO. 71

dier à ma fuilaisie , regarder les étdles se lever , et m'oublier le soir sous les aubépines.

—Et cela suffira à votre b<»ifaeor? demanda Suianne.

Le jeune bomme hd jeta un regard en desfiims , semUa incertain 5 puis , baissant la voix:

—Si je ne suis point seul à en jouir, dit-il, dur la liberté elle-même devient triste dans la solitude.

*^yons ferez des amis ? »

— Les amis passent dans votre vie, mais ne la partagent pas.

' — Alors vous vous marierez ? oontinua Su* zanne, penchée sur une collerette dont la plissure semblait l'absorber.

— Si je trouve une jeune fille qui veuille partager le sort obscur que je lui offrirai.

—Pourquoi en douter ?

Le jeune homme leva sur Suzanne un regard timide.

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— Mais vous-même, demanda-t-il d'un accent confus et tremUant, consentiriez-yous à vivre ainsi dans la pauvreté?

Suzanne rougit.

— Ce n'est pas moi qu'il faut interroger, dit-eUe, car je n'ai jamais connu d'autre OKistence ; mais interrogez celles qui ignorent les privations et sont dans le monde comme dans un jardin où l'on peut tout cueillir.

— Gelles-Ut, je n'ai rien à leur demander.

— Pourquoi ? reprit la jeune fille, qui em même temps désirait et fuyait' un aveu direct; ne peuvent-elles aussi préférer le bonheur d'une affection partagée aux jouissances delà richesse?

— ^h! vous ne voulez pas me comprendre, s'écria Raynal avec une sorte de dépit douloureux.

— Gonunent ?

— Écoutez-moi de grâce. .

— Taisez-vous ! interrompit vivement la jeune fille.

LA GOUTTE d'eAC. 75

Henri se détourna étonné; Clairon, dont Tentretien avec le père Braillé venait de finir, rentrait par la porte vitrée qui conduisait au jardin.

LA COUTTK d'rAIT. 1,

En suivant son beau-frère pour lui demander un conseU, ainsi qu'il l'avait dit, Glairou s'était laissé aller à un premier mouvement; mais lorsqu'il se trouva seul au fond du jar* din avec le vieux prêtre, l'imminence du débat qu'il allait avoir à soutenir lui ôta subitement toute sa résolution. Par bonheur Braillé vint à son secours.

Il avait remarqué le trouble du commis et lui en demanda la cause. Glairou baU)utia

76 LA fiOUTTB b'baU.

d*abord quelques explications inintelligibles; mais , pressé par Braillé dont son hésitation augmentait l'inquiétude , il lui raconta enfin la conversation de M. Souriau et du curé.

Le yieux prêtre fut aussi affligé que surpris. L'injustice dont il était victime n'avait pii lui apprendre le monde , et il jugeaft les hommes avec l'indulgence des heureux. Aussi engagea-t-il Clairon à voir M. Souriau, et à lui exposer ses inquiétudes, sur que celui-ci le rassurerait.

Le vieux commis secoua la tète. Outre qu'il attendait peu de succès d'une pareille dé- Inarche, die était trop décisive pour ne point dépasser son courage. Glaûron n'avait jasuds su ri^ aborder de front. Il s'était toujours glissé dans la vie c(«ime un homme qui n'y a point de droit, ne se montrant que de profil, évitant lemiUeu du chemin et entrant partout par la porte de derrière*

n avait d'ailleurs pris son parti, et il y tenait avec cette persistance des faiUes pour

tk Govm »*BAti. 77

qui la délibération est une douleur. La difficulté seulement était de faire connaître sa dé cision : aussi, lorsque le père Braillé demanda au vieux commis ce qu'il comptait faire :

— Hélas ! comment le sauraîs-je ? dit celuici en faisant des épaules un mouvement piteux; c'est un grand embarras pour moi, mon frère!... Cependant f espère encore détromper M. le curé sur notre compte.

-— En allant le trouver? demanda Braillé.

— Non, ohj non, mais en redoublant de<i piété, ainsi que Suzanne. Désormais j'assisterai aux vêpres tous les dimanches, et je communierai deux fois Fan.

Le vieux prêtre s'arrêta en fixant sur Claîrou un regard sérieux et triste.

— Prenez garde, mon frère, dit-il doucement ; il ne faut point faire de Dieu notre homme d'affaires , ni des choses saintes un état de service. Laissez dans le monde les intérêts du monde, et réservez Fa religion pour les maladies de l'àme.

78 LA fioum b'iau.

— La religion ne peut jamais foire de mal, répliqua Clairon avec une sorte de vivacité ; il n*y a qne les bonapartistes à dire le contraire...

En regardant autour de lui, il tira de sa poche, avec précaution, le numéro du ConsHtuHonnel qui avait été vu par Choppart.

— Tenez, continua-t-il, en baissant la voix, reprenez votre journal, mon frère, je ne veux plus le lire, car on pourrait le savoir, et ce sont des opinions trop dangereuses.

Braillé prit la gazette sans répondre, et tous deux firent plusieurs fois le tour du jardin en silence.

Clairon ne savait comment arriver à son but ; il pensa enfin que le meilleur moyen était d'intéresser la pitié du vieux prêtre.

— Que devenir si le recteur réussit , mon frère? reprit-il en s*arrètant, les regards fixés à terre ; faudra-t-il donc que j'aille tendre la main au seuil des maisons?

— Que parlez-vous de tendre la main ? in-

LÀ G^UTTB D*IAU. 79

terrompit vivement BraiUé ; ne noos resterat-il par la rente avec laquelle j'ai vécu jus^ qu'à ce moment ? Ce sera bien peu pour nous trois; mais nous serons économes. Puis, vous et moi , mon frère , nous sommes vfeux , nos besoins iront diminuant chaque Jour jusqu'à cequeBieunousendélivre toutà fait, etquant à Suzanne, ^ie a la richesse de ceux qui sont jeunes : l'espérance et un cœur joyeux.

— Je vous remercie , dit Ckirou , 4ésap* pointé par la généreuse tendresse de Braillé, mais je ne veux point vous faire partager notre mauvaise fortune.

— N'ai-je point partagé la bonne? reprit le vieux prêtre. Ah ! ne me remerciez point, Joseph, car j'ai reçu de vous plus que je ne pourrai jamais vous rendre. Vous m'avez fait connaître les joies de la famille, à moi qui avais toujours vécu seul. J'ai passé ici dix années de paix, de bonheur et d'affection !.k.

c'est plus qu'aucun homme n'a droit d'en espérer.

80 LA MUm B'iibV.

ftraiUéaTailpiislft maindttmax < qaH serrait avec attendrissemoii; odui-d de* làeura erabarratsé et muet. Es se pr^rant d'avaBce à cette exi^e$itioii, îl n'mwà poiol prévu qvte les éims d« vieu piètre viendraient tout déranger : ausâ se trouva-t-il dans la situation d'un acteur qui, n'ayant pas reçu la r^Mque attaklc^^ hésite, se treuMe et cherc^ en vain oà reprendre le di^ogut brisé. Mais son incertitude Ait couirte t voyant que r^itretien Féloignait du. but au lieu de Vy conduire, il allait renoncer à tout mèasigd^ ment et aborder la question avec FimpaUenee des esprits craintifs, brusquant le résultat pour échapper à la peur, lorsqu'une proposition ins^tmdue de Braillé lui fournît l'occasion qu'ilcherchait.

CelttFKU s'était arrêté pensif, et semblait se oensÉiter tout bas ; enfin, sq[>rès un infant de silence, il se tourna vers^Clairou.

— J'espère encore, dit-il, que votre paAroa résistera aux sollicitations du curé ; en tout

LA «OVTTE b'baV. 81

cas, ne tous eirayez point Irtp. Tant qu*il n'a été question que de moi, je me suis tu; mais je parlerai pour vous, Joseph* Ëtsoyex sûr que M. Ms^areb aura égard à ma prière ; dès donain , si vous le souhaitez , j'irai le voir.

— N'en faites rien ! s'écria le commis , ce serait achever de me perdre. Ne savez-vous pk>int qu'il vous déteste?

— Parce qu'il ne me connaît pas!

— N'y allez pas, n'y allez pas , an noilk du cieU il est inutile de lui rappeler notre parenté ! Vous ne devez point vous mêler de cette affaire , Antoine ; je ne veux pas vous miire... le mieux, voyez- vous , serait d'éviter le malheur qui peut nous frapper... de prendre vos précautions d'avance..

— Que voulez-vous dire?

— Chacun a suffisamment de sa peine...

Vous avez de quoi vivre seul...

— Ehbien?

— n serait plus sage de nous séparer...

8i2 Ik OOUTTB B*IAU.

Braillé poussa un cri qui fit tressaillir le vieux commis ; il leva les yeux malgré lui , mais en rencontrant les regards de son beaufrére , il les rebaissa vivement.

— Nous séparer !. . . répéta le vieux prêtre ; et une pareille idée a pu vous venir, Joseph? et c'est pour moi , dites^vous , c'est dans mon intérêt?...

— Dans celui de tout le monde , balbutia Clairon.

Et voyant le geste douloureux du vieux prêtre :

— Ce n'est pas ma faute, Antoine, reprit-il avec embarras ; mais M* le curé a dit que vous étiez un sujet de scandale, et qu'uii employé du gouvernement ne pouvait garder chez lui un prêtre interdit.

— Ainsi, vous me chassez, mon frère? dit Braillé tl'un accent amer et affligé...

— Moi ! s'écria le commis, ah ! ne dites pa^ cela, Antoine ; moi vous chasser ! le frère de ma pauvre Catherine, que Dieu récompense !

Lk 60UTTS d'sàU. 85

J'aurais voula ne jamais vons quitter; mais nous sc^nmes tous sous la main de Bien, et un chrétien doit obéir à ses volontés !

— Mais non à celle des hommes qni persécutent en son nom , mon frère.

— Quand ils sont les plus forts , Antoine !

— Alors vous êtes décidé?

— Malgré moi : après tout, le plus grand malheur est pour nous. Votre pain de chaque jour est assuré, tandis que le nôtre peut nous être enlevé dès demain. Mais M. Manarch n'aura plus de prétexte quand vous serez parti, et j'espère en la miséricorde de Dieu ! . . . Vous voyez bien qu'il ne faut pas m'en vouloir, mon frère, car je ne suis point le maître ; je ne fais que défendre iba pauvre vie...

La voix de Glairou était si humble et si craintive , qu'elle toucha Braillé ; son regard s'arrêta sur ce vieillard balbutiant, qui n'osait lever les yeux , et refoulant au fond de son cœur sa propre émotion :

84 hk GOVTTE D*EAU.

— €e que vous désirez sera fait, mon frère, dit-il tristemenl. J'avais espéré OKMurir ici , mais je suis trop vieux pour ne poîat savcir que les espérances de la terre sont des illusions quand elles ne deviennent point des regrets ; puisse ce sacrifice assurer votre repos.

— Ah ! j'en suis sur, s'écria Glairou ; c'est prindpalement sur votre présence que M. Manarch a appuyé.

— Je m'en irai, reprit Braillé dont le oon* rage chancelait malgré lui ; je m'en irai toitt de suite...

— Oh ! merci , , Antoine ! dit fe eomoMS , avec un éclair de joie égoïste.

— Je tâcherai de me réhabituer à la solitude.

— Vous aurez vos livres, mon frère ; quand on est savant comme vous, les livres tiennent lieu de tout.

— Excepté d'affection, Joseph; mais n'importe... j'oublierai le bonheur dont j'ai joui

^ LÀ GOUTTB d'eau. 8S

ici dix ans, j'oublierai la voix de Suzanne qui m'égayait le coeur... Pauvre enfont , elle me regrettera , j'en suis sûr.

Clatrou fit un geste d'inquiétude.

— nus que vous ne pensez, dit-il en baissant la voix ; aussi ai-je peur qu'elle ne s'oppose à ce départ !

— On lui dira que votre position l'exige.

— Non , non , Antoine , elle ne comprendrait pas , elle voudrait vous retenir, dusséje perdre mon emploi !... Suzanne ne craint rien , vous le savez , quand il s'agit de ceux qu'elle aime. Elle me rappellera la promesse faite au lit de mort de sa mère , et je ne saurai que répondre. Songez , mon frère , quel triste débat pour moi!... puis j'ai toujours peur de céder ! si vous pouviez m'épargner ces sollicitations?...

— Moi?

— En ayant l'air de partir de votre plein gré... Elle ne s'adresserait qu'à vous, et vous, mon frère , vous êtes fort.

86 Là aoom b'iàv.

Braillé fixa les yeux sur le vieux oonmis , qui le regardait d'un air su|q[diaiit.

— Eh bien, soil, dit-il ayec un soupir ; je ne yeux point que vous ayez à baisser les yeux devant votre fille , Josejdi. Je prendrai pour moi toutes les douleurs de la lutte; je laisserai croire à Suzanne que je me sépare de vous par caprice et par insensibilité.

— Ah ! elle ne le pensera point, interrom* pit Clairon.

— Je chercherai une raison qui puisse la tromper , continua Braillé , et que Dieu vous pardonne, si après cela elle m'aime moins , car c'était mon dernier attachement.

Clairon voulut essayer quelques remerct* ments, mais Braillé lui imposa silence de la main:

— Assez, murmura-t-il ; je ferai ce que je vous ai promis , mais j'ai besoin d'être seul pour rassembler mes forces et en demander de nouvelles à Dieu.

^ Henri Raynal et le père Braillé étaient assis sous une tonnelle couverte de vigne au fond du jardin. Le jeune homme tenait à la main un Virgile, tandis que le vieux prêtre, les deux bras croisés et le regard fixe, l'écoutait avec distraction. Un peu plus loin , on apercevait Suzanne qui cueillait les fruits d*un groseillier en chantant à demi-voix, et jetant parfois un regard vers la tonnelle.

88 LA GOCTTK D*EAU.

Il y avait déjà quelque temps que le jeune homme traduisait à haute voix, lorsqu'il s'arrêta en hésitant ; le père Braillé sembla sortir de sa rêverie.

— £h bien, qu'est-ce donc? demanda-t-il.

— Nos patriœ fines et dulcia Unquimus arva, reprit le jeune homme.

— Oui, dit Braillé avee un attendrissement involontaire, U allait quitter les frorUières de la patrie et ses douces campagnes, et ces frontières, vois-tu, s'arrêtent souvent au déclin d'une colline , au détour d'un chemin ; car la patrie, c'est seulement le lieu ou loge le eœur.

Puis prenant le livre des mains tie Henri, U continua d'une voix émue et cadencée :

— Heufeux vieillard, amsi tu dem^rera»

souB tes frais ombrages, prèsde tes fieu/oes connus et de tes sources sacrées. C'est lA que tu te sentiras endormir au léger bourdonnement des abdUes Imtinant sur l» haie de saukqui emclM ton héritage ; c'esiM que tu enUeniras l'émon-

LA GOUTTE D^EAV. 89

deur diankint à haute voix sous la roche élevéi. pendant que les roucouleuees colombes ^ tes amours, mueront leurs soupirs d ceux de la tourtereUe cachée au sommet de l'orme.

En parlant ainsi, les yeux da père BraiUé s'étalent tournés vers Suzanne , et sa voix tremblait.

— Ah ! je voudrais sentir Virgile comme vous, dit Henri se trompant sur la cause de son émotion.

— Gela est donc bien beau? demanda la jeune fille en tournant vers eux son charmant sourire.

— Quand votre oncle l'explique, répondit Henri.

— C'est que j'ai vécu avec lui, reprit doucement le vieillard ; ces vers, je les ai appris quand j'étais cloarec en les répétant à haute voix le long des haies d'aubépine; j'avais pour commentaires la création ! les oiseaux qui gazouillaient sur les sureaux, et les cigales qui chantaient dans les blés, m'expii-

90 LA fiOUTTt b'IAV.

qnaient ce qoe je n'avais pas compris. Aussi j'aime Yirgile comme un soaveDir de jeunesse : le timbre de sa poésie ressraible pour moi à une voix d'ami.

— Et voilà pourquoi elle vous fiait venir les larmes aux paupières, dbs^va Raynal avec un sourire.

Braillé rougit légèrement.

— Qui prend garde aux attendrissements des vieillards et des enfants ! dit-il. Puis, ne sais-tu pas que la poésie ressemble à ces sons de cloches éloignés qui disent ce que l'en veut, et que nous y trouvons écrit tout ce que nous sentons? Quel que soit l'état de ton cœur, cherche bien, et tu trouveras dans Virgile quelque allusion qui semblera s'adresser à toi.

— Oh ! vous avez raison, s'écria Henri ; sa poésie est pareille à la brise qui vous arrive après avoir traversé la prairie, les fleuves et les montagnes ; chacun peut y reconnaître le murmure qu'il aime et le parfum

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