La goutte d'eau
Si la réunion de la Bretagne à la France fut un acte nécessaire et politiquement avantageux, il faut reconnaître que beaucoup de villes bretonnes eurent à en souflrir. Jusqu^à ce moment, en effet, leur importance avait été proportionnelle à FËtat peu étendu dont elles faisaient partie : Vitré, Fougères , Dinan étaient de grandes places de guerre ; Saint- Malo, Morlaix, Vannes, des ports du premier ordre ; Rennes et Nantes , des capitales : l'adjonction du duché au vaste royaume de Louis XII amoindrit toutes ces importances ; la plupart des cités bretonnes ne parurent plus que des bourgades, comparées aux riches cités de France. Ce fut , pour toutes , l'histoire de cette rivière, regardée comme un fleuve au village où elle prenait sa source, et comme un ruisseau au port où elle se mêlait à l'Océan.
Les ducs, d'ailleurs, ne se trouvaient plus là, à portée de voir les besoins et d'entçndre les plaintes ; le Gouvernement
s'était éloigné de cent lieues ; il était à Paris ! Et Dieu sait avec quels regards, quel accent ce nom se prononçait alors ! Paris !... c'était quelque chose, comme Pékin ouTambouctou ! une sorte de Babylone lointaine et mystérieuse , dont la foule racontait des merveilles, mais où bien peu pou-' valent aller.
La réunion ne tarda point d'ailleurs à amener la ruine des privilèges qui enrichissaient nos villes, et à produire le dégoût qui nait toujours ilu manque d'excitation et de but ! La Bretagne, devenue une petite part delà France, n'avait plus d'existence à elle , partant plus de motif d'action ! c'était une planète sortie de son orbite et tournant autour d'un nouveau soleil dont elle apercevait à peine la lointaine lueur. Tout se refroidit et tomba en langueur. Les fortifications s'écroulèrent, les ports devinrent déserts, l'herbe envahit les rues des cités, chaque jour moins populeuses. Enfin , les ravages de la ligue achevèrent une ruine à laquelle l'insouciance des populations n'opposait aucune résistance.
C'est dans celte décadence de la Bretagne qu'il faut chercher la cause des contrastes qui y frappent les yeux à chaque pas. Si vous y rencontrez, au milieu d'un amas de pauvres maisons lézardées, des fontaines sculptées, d'élégants cloîtres, de merveilleuses cathédrales , c'est qu'à la place de ce village mort était autrefois une ville riche et mouvante ! Demandez à ce mendiant comment s'appelle la rue où vous passez, et il vous répondra par quelque nom indiquant la grande cité : regardez bien autour de vous, et, sous la touffe de lierre du cabaretier, vous retrouverez l'écusson de Duguescliii ou de Tauneguy-Duchâtel ! La
Bretagne entière a l'air d'une reine détrônée qui mendie, avec des restes de diadème dans ses cheveux.
Et qui reconnaîtrait, par exemple, la cour du comte Ëven dans cette pauvre et terreuse bourgade , dont le nom exprime encore pourtant l'origine (1)? Est-ce pour le Lesnevcu d'aujourd'hui que s'est élevée cette magnifique chapelle du Folgoat, qui semble l'annoncer de loin au voyageur comme une capitale ? Hélas ! rien n'y appelle plus maintenant, ni la riche cité où Alain Fergent établissait une cour de justice pour tout le Léonnais et publiait ses us et coutumes de la mer, ni la ville forte que Jean IV venait d'assiéger en personne avec une armée ! Tombé au dernier rang, Lesncvcn n'a plus ni murailles, ni commerce, ni juges. La mousse ronge les seuik, les vignes pendent des murs à demi détachées , les pigeons nichent dans les greniers ouverts. Point de stores aux fenêtres, point d'étalage de marchands ! A peine , de loin en loin , quelques maigres enseignes surmontant un châssis à petites vitres au travers desquelles vous apercevez des rayons dégarnis ! Jamais le bruit d'une chaise de poste ou d'une voiture publique traversant les rues cahoteuses; mais seulement quelques piétons poudi'eux dont les semelles de hêtre résonnent sur les pavés aigus. Là tout est immobile dans sa médiocrité ! ou n'y connaît aucune des chances subites qui font de la vie des grandes villes une sorte de jeu de dés. Chaque existence s'accomplit en hgne droite ; du berceau à la tombe , chaque génération remplace l'autre dans la même condition. Nul romanesque hasard, nul changement inattendu, rien qui puisse servir à la tragédie ni à l'épopée !
(1) Le nom de Lesneven signifie cour d'Éven.
Et cependant , là aussi sont des hommes qui aiment ou haïssent ! chacun de ces êtres obscurs a senti se lever et se coucher un soleil dans son âme ; le plus ignoré d'entre eux a peut-être enduré quelque longue passion à laquelle n'a manqué ni le iiel , ni la couronne d'épines ; car le drame qui se joue au dedans de chacun de nous se proportionne à la grandeur du théâtre , qui est le cœur , et non au heu , au rang, à la célébrité, qui n'eu sont que les vaines décorations.
Le récit qui va suivre en sera la preuve. On n'y trouvera ni personnages illustres , ni prodigieux événements ; ceci est l'histoire de quelques-unes de ces destinées vulgaires dont on nie les douleurs , parce qu'elles tiennent trop peu de place et font trop peu de bruit. Tout le monde connaît les tempêtes de l'Océan ; mais tous ne savent pas que la goutte d'eau est un monde qui a aussi ses combats et ses naufrages.
Neuf heures venaient de sonner , et Clairon , qui avait déposé près de la fenêtre sa canne de sarment , commença sa toilette de bureau. Il quitta d'abord sa houppelande de castorine jaune pour une courte veste lustrée par le temps, remplaça son chapeau à haute forme par un bonnet de soie, ses souliers par des chaussons de lisière , puis s'assit à la table qui lui servait de bureau.
Tout y était rangé avec un ordre qui prouvait sufTisamment que la vie entière du vieux commis se passait là. Les grattoirs, les canifs, les règles, les plumes, les crayons, étaient classés logiquement, et pour ainsi dire, par famille, comme s'il se fut agi d'une collection d'histoire naturelle. Clairon s'assura, d'un coup d'œil, que tout était à sa place. Posant ensuite à droite sa tabatière de buis et son mouchoir à carreaux, il nettoya avec un morceau de peau les verres de ses lunettes d'acier, tailla une plume, l'essaya sur un
garde-main destiné à cet usage , et se mit enfin au travail avec une sorte de contentement dont Texpression éclaircit tous ses traits.
C'est qu'en efifet^ loin d'être pour lui un objet de fatigue ou d'ennui, ce travail était devenu sa seule préoccupation. Placé à quinze ans dans un bureau, Clairou n'avait rien vu au delà, et la monotonie de cette existence l'avait amoindri jusqu'à lui ôter le désir d'en connaître une autre. Plié aux occupations régulières sans avoir éprouvé les capricieuses joies de la jeunesse, tous ses instincts actifs s'étaient fanés dans leur fleur. Il n'avait pu subir ces épreuves qui élargissent notre horizon en nous donnant connaissance de nous-mêmes; on l'avait fait passer brusquement de l'enfance à l'âge mûr, crevant les yeux de cette intelligence de bonne heure, afin qu'elle tournât plus -patiemment dans le manège qui lui était destiné.
Mais il était arrivé de lui comme des fruits cueillis avant le temps et qui prennent l'aspect de la maturité sans en avoir jamais la saveur, et sou âme était restée craintive, ignorante et puérile. Il remplissait en vain les fonctions d'un homme ; ce n'était au fond qu'un enfant vieilli.
Il y avait déjà longtemps qu'il était assis à sa table , distribuant des chiffres dans les étroits compartiments d'un rôle de contribution, lorsque la porte du bureau fut bruyamment ouverte par un jeune homme qui s'arrêta sur le seuil.
Son costume tenait le milieu entre celui du bourgeois et de l'artisan. Sa figure maladive avait cette expression hardie que donne l'habitude du vice, et il portait en bandoulière un fusil de fabrique anglaise.
Clairou, qui avait tressailli à son entrée , se leva à demi en lui souhaitant la bienvenue.
— Toujours à l'ouvrage, père Grattoir, s'écria le jeune homme, avec cet accent enroué que donne luie demiivresse ; je veux être rompu vif si au jour du jugement vous ne ressuscitez pas votre plume derrière l'oreille, et faisant un compte de centimes additionnels.
— Il faut bien , il faut bien ! répondit le vieux commis en riant d'un air timide.
— A cause des huit cents balles que vous donne ce cancre de Sotiriau ?
— Monsieur Clioppart '....interrompit Clairon effrayé.
— Eh bien, quoi? reprit celui-ci; avez-vous peur que le percepteur ne m'entende? Je fais cas de lui, voyez-vous, comme d'un œuf à la mouillette ! Un cuistre dont la conscience est plus mauvais teint que le drap noir , et qui a changé de couleur sous tous les Gouvernements. Je puis parler haut, moi, qui étais parmi les purs quand ou ])rùlait des amorces pour la bonne cause.
Choppart avait effectivement servi en 1815, sous les ordres du comte de Massol, et il s'était mis à la tète d'une bande de chouans qui avaient eu. avec les douaniers et les gardes nationaux, quelques engagements qu'on se rappelait encore dans le pays. Aussi, retranché derrière ce souvenir, qui lui avait valu une pension , il prenait toute liberté en actions et en paroles, n'épargnant ni les agents du pouvoir, ni les nobles, ni le clergé. On le souffrait moitié par crainte, moitié par considération pour les services qu'il avait rendus ou qu'il pouriait rendre au besoin; car c'était un de ces hommes qui, sans appartenir à aucun parti, servent énergiquement celui qui les solde, et que l'on ménage pour les besognes compromettantes ou désespérées.
— Vous clcs connu, monsieur Choppart , reprit Clairou,
qui espérait couper court aux observations critiques de l'ancien chouan ; tous les royalistes savent que vous avez défendu notre cause...
— Votre cause ! interrompit Choppart , en frappant sur sa cuisse ; vous avez une cause, vous, père Grattoir ?
— Doutez-vous de mes opinions? balbutia Clairou. Choppart haussa les épaules.
— Laissez donc , vous êtes tous les mêmes ; vous avez pour opinion politique de garder votre place ! Votre patron, par exemple , le père Souriau , ne l'ai-je pas vu bonapartiste , puis royaliste , sans compter qu'il avait été répubUcain auparavant?... Un fonctionnaire public , voyez-vous, père Grattoir , ça met toujours ses culottes comme le veut le Gouvernement.
— Permettez
— Et vous-même , croyez-vous qu'on soit votre dupe ? On vous connaît, vieux pandour, ainsi que votre beau-frère Braillé; un calotin interdit qui fait le saint homme après avoir prêté le serment à la Constitution ; vous êtes une famille de philosophes....
— Je vous prie de ménager vos expressions , monsieur Choppart, dit Clairou offensé.
— Oui , oui , reprit le chouan en ricanant ; vous avez beau vous mettre à l'abri sous la cocarde blanche, comme sous un parapluie, et attacher à votre boutonnière la décoration du lis, le cœur qui se cache dessous est bleu !...
— C'est une injure, monsieur, interrompit Clairou.
— Possible ! mais je mettrais ma main au feu, père Grattoir, qu'au fond vous êtes un bonapartiste.
Clairou se leva d'un bond.
— C'est faux ! s'écria-t-il d'un accent auquel la peur
donnait de la colère; bonapartiste, moi !.,. Je suis un lionnête homme, monsieur ; j'ai souscrit pour Cliambord, monsieur; on trouve chez moi" les portraits de toute la famille royale... bonapartiste!... Je prouverai que c'est une calomnie !
La voix du vieillard était étouffée par l'émotion ; Ghoppart éclata de rire.
— Allons, père Grattoir, on vous croit, dit-il, en frappant sur l'épaule du commis; c'est une plaisanterie..,
— On ne plaisante pas ainsi , reprit Clairon d'une voix tremblante... Ceux qui ne me connaissent point pourraient croire.. Ai-je jamais manqué d'illuminer à la fête du roi?
— A travers les vitres.
— De mettre un drapeau blanc ?
— C'était une vieille nappe.
— Ah! vous voulez me pcrtbe, monsieur! s'écria le commis exaspéré.:.
—^ Moi, nullement, père Clairou, dit Choppart en riant ; je veux seulement que vous me donniez l'avertissement pour le marquis.
— Ou n'appelle pas un employé du Gouvernement bonapartiste.
— Je plaisantais.
-^ Je suis père de famille , monsieur ; et un père de famille...
— Ah ! au diable"! interrompit le chouan impatienté ; en voilà assez, père Grattoir; voulez-vous me donner l'avertissement de M. de Cilly ?
— Le jeime ?
— Eh non ! l'aiué.
Clairou se mit à fouiller machinalement dans ses rôles, et Choppart s'approcha de la fenêtre.
Il allait l'ouvrir, lorsque le bout de son fusil heurta le chapeau du commis, qui était accroché au mur : le chapeau tombe et un journal eu sortit. Mais Clairou était si ému , qu'il n'y prit point garde ; le nom de bonapartiste résonnait encore à son oreille, et il continuait à protester à demi-voix de sa loyauté, en feuilletant le registre, quand Choppart, qui s'était baissé pour ramasser la gazette, poussa tout à coup une exclamation de surprise.
— Qu'y a-t-il? demanda le vieux commis.
— Ce qu'il y a, s'écria le chouan, vous allez le savoir. Clairou leva la tète avec inquiétude.
— Vous dites que vous êtes un blanc, n'est-ce pas ?
— Je le soutiens.
— Dévoué au trône et à l'autel ? comme dit le souspréfet.
— Corps et âme.
— Eh bien , moi , je dis que vous êtes un vieux tartufe, père Grattoir.
— Mo^çieur !
— Et j'en ai la preuve.
— Gomment ?
— La voilà.
— Mon journal ! s'écria Clairou, en pâlissant.
— Oui, reprit Choppart ; et quel journal !.. celui des jacobins... le Constitutionnel /,
— Monsieur, balbutia le commis, c'est un hasard...
— Laissez donc ! s'écria le chouan ; c'est Forlin qui l'aura prêté au père Braillé, qui vous l'aura passé... Un employé du Gouvernement lire le Constitutionnel/...
— Je VOUS jure, reprit Clairon tremblant, que je n'ai pas Pliabitude... Le maître de poste me prête le Drapeau Blanc! Regardez, voici les derniers numéros.
— Oui, ils sont sur la table ^ ceux-là, pour qu'on les voie... et l'autre au fond du chapeau. M. le ciu-é avait raison, Clairon, de vous regarder comme un mal reteint...
— M. le curé a dit cela?...
— Et s'il savait que vous lisez le Constitutionnel...
— Ali ! n'en parlez pas , au nom de Dieu !
— Bien, bien ; ça dépendra, dîtCboppart. Si vous voulez que je me taise, il faut avertir votre fille d'être .plus polie.
f— Elle le sera.
— Et surtout, ajouta le garde-chasse en baissant la voix, qu'elle retienne sa langue sur la petite mercière, papa Clairou. On ne doit pas regarder de trop près qui entre ou qui sort de chez une voisine, surtout quand on reçoit des visites pour son propre compte.
— Que voulez- vous dire ?
— Je m'entends ; répétez seulement la chose à mademoiselle Joséphine.
— Je vous le promets, monsieur Choppart; et si vous avez jamais besoin de moi pour des copies à écrire , des comptes à régler, vous vous rappellerez que je suis à votre disposition.
— Parce que vous êtes à ma discrétion ! On ne l'oubhera pas, père Clairon! Je sais que désormais vous ne pouvez rien me refuser... Mais cet avertissement?
— Le voici.
— Le commis acheva la note, qu'il remit au garde-chasse du marquis. Il lui recommanda ensuite , de nouveau , la discrétion, le reconduisit jusqu'à la porte ; puis, revenant à
son bureau, il se laissa retomber dans son fauteuil en poussant un soupir prolongé.
La lecture du Constitutionnel n'était point, en effet, un léger crime à cette époque , et plus d'un obscur employé avait dû sa révocation à de moindres hardiesses. La réaction entreprise par la Restauration en faveur des idées absolutistes, avait trouvé de la résistance dans les lumières, les richesses et les habitudes des grandes cités ; mais, dans les petites villes, l'ignorance, la jalousie, et surtout la pauvreté lui étaient venues en aide. Là, chacun avait d'autant mus besoin de son emploi qu'il était plus modique ; aussi , ijieu sait quelle exagération de dévouement pour le conserver ! C'était à qui donnerait quelque gage de son zèle. Il n'était point de quasi-noble , récemment pensionné , point d'administrateur nouveau, point de fonctionnaire conservé qui ne voulût prouver son utilité en sauvant la monarchie - Malheureusement l'occasion de faire de grandes choses manquait partout ; il fallait donc grossir les petites. On dénonçait pour une fleur , on persécutait pour l'empreinte d'un bouton , on destituait pour une souscription aux Victoires et Conquêtes ! Il en était résulté partout une sorte de terreur, non pas avouée comme celle de 1793, mais sourde, honteuse, énervante ! Le péril avait perdu ses sublimes proportions , par suite son intérêt î On n'avait plus à se défendi'e contre le bourreau, mais contre la misère ; la crainte s'était rapetissée comme tout le reste. Le fonctionnaire auquel ou pouvait reprocher de longs services tâchait de s'en racheter par son exaltation religieuse et royaliste. On voyait tous ces incrédules, qui avaient bivaqué dans les églises et dansé à la mort du tyran Capet, apprendre tout bas Icur-^ prières et s'attend j'ir au service anniversaire du
LA GOUTTE D'EAU. i:^
roi-martyr ! — comédie attristante qui condamnait des vieillards à une tardive hypocrisie, et les forçait à flétrir leur paasé pour conserver le repos de leurs vieux jours.
Encore si ces conversions subites avaient pu leur assurer le pardon ! Mais trop de solliciteurs aboyaient autour du nouveau pouvoir pour qu'il acceptât tous ces repentirs. Il fallait récompenser des dévouements d'autant plus criards qu'ils attendaient depuis un quart de siècle. Les coupables les moins protégés furent donc sacrifiés. Ces épurations avaient été nombreuses à Lesneven , et elles continuaient encore tous les jours. M. Souriau y avait échappé, grâce à la protection de quelques nobles et du curé; mais Clairon avait craint , un instant , d'être traité comme ces pauvres esclaves que les grands coupables de l'antiquité abandonnaient aux dieux vengeurs eu expiation de leurs propres iniquités : par bonheur, son modeste emploi ne tenta aucune fidélité besoigneuse, et, n'ayant point à le frapper, ou ne lui trouva point de tort.
Il commençait donc à se rassurer, lorsque la 4écouverte faite par Choppart vint réveiller toutes ses craintes. Qu'allait-il devenir si Ton apprenait cette lecture du Constiiulionnel ? Il était évident que son sort devait être celui de mailre AliJjoron dans la fable des Anmavx malades de la peste. Faible et obscur , il ne pouvait espérer de pardon ; et M. Souriau se trouverait trop heureux de prouver son dévouement à la bonne cause en le chassant.
Or, pour le vieux commis , une destitution équivalait ù une condamnation capitale. Il n'avait ni assez de souplesse , ni assez d'activité pour essayer une nouvelle carrière ; les fouc lions qu'il remplissait étaient devenues sa vie ; hors d'elles, il ne comprenait rien ! Cet esprit resscm-
blait à une horloge montée dont raiguille n'aurait pu prendre une nouvelle direction sans se briser.
Du reste, les inquiétudes de Clairon ne dataient j)oint de la rentrée des Bourbons ; chacune des révolutions qui s'étaient succédé depuis trente années avait réveillé en lui les mêmes craintes : cette vie obscure et silencieuse n'avait été qu'une longue succession d'attentes sans joie , de prudences sans sagesse, et de tourments sans grandeur. Pour conserver le pain de chaque jour , il avait fallu que le vieux commis abdiquât sa liberté au profit de la faim ; qu'il défendit à son intelligence de comprendre, à son cœur de préférer ! Semblable à ces femmes dont les caresses appartiennent à qui les paye, il avait dû colporter son amour de pouvoir en pouvoir, de système en système... — Honteuse prostitution, au moyen de laquelle nos Gouvernements modernes ont transformé la meilleure part de la nation en serfs attachés pour toujours à la glèbe ministérielle.
Clairon venait de traverser l'espèce d'antichambre obscnre qui conduisait du bureau à la chambre de M. Souriau, et il allait frapper à la porte de celui-ci , lorsqu'un bruit de voix l'arrêta : il reconnut l'accent incisif du curé, qui semblait parler avec plus de chaleur encore qu'à l'ordinaire.
Après avoir hésité, ne sachant s'il devait interrompre un pareil entretien ou revenir, le vieux commis approcha un œil de la serrure ; mais les interlocuteurs étaient assis près de la cheminée, et l'on ne pouvait les voir.
Dans ce moment , son nom , clairement prononcé, le fît tressaillir ; il pencha la tète en prêtant l'oreille.
— ISIon Dieu ! je sais qu'il n'est point méchant, disait le curé ; mais l'absence du mal n'est pas le bien : c'est un cœur tiède, et nous avons le droit d'exiger de nos amis autant d'énergie que nous en trouvons dans nos ennemis. La
famille de ce Clairon est d'ailleurs un objet de scandale ! 11 a chez lui un prêtre interdit, le père Braillé !
— C'est son beau-frère.
— Cet liomme a osé venir au presbytère pour me demander à approcher des sacrements ; je lui ai appris que les ordres de monseigneur nous défendaient d'assister un prêtre assermenté, fût-ce à son lit de mort, à moins d'une rétractation.
— Et il n'a point voulu la faire ?
— Il m'a répondu qu'il ne pouvait acheter le secours de l'Église par un mensonge , et qu'il en appelait à Dieu de la décision de monseigneur.
— Quelle insolence ! dit Souriau en haussant les épaules.
— Les impies ont tous le même langage, reprit M. Manarch ; ils ne veulent reconnaître que l'autorité de Dieu, parce qu'elle est invisible et éloignée : c'est encore un subterfuge de l'orgueil.
— Heureusement que ce Braillé n'exerce ici aucune influence, observa Souriau.
— Vous vous trompez, reprit le curé ; cet homme a des qualités vulgaires qui l'ont fait aimer : on vante sa douceur, sa sensibilité, son dévouement , et ces éloges sont autant de protestations indirectes contre le châtiment qui le frappe. Turbulent, vicieux, il nous justifierait, tandis qu'irréprochable et résigné, il semble nous accuser. Ce sont de pareils exemples qui habituent à faire une distinction dangereuse entre l'honnête homme et le bon catholique. Du reste, je voudrais éloigner de notre ville toute cette famille.
— La fille de Clairou , pourtant , me semble digne de quelque intérêt, observa Souriau en hésitant ; elle a reçu au couvent une éducation au-dessus de sa classe.....
— Et qui sera cause de sa perte , acheva M. Manarch. Élever un enfant du peuple pour une autre condition que la sienne , c'est livrer son âme à deux démons : le mécontentement et l'orgueil. La semence, du reste, commence à porter ses fruits : Suzanne, autrefois si pieuse, n'a point paru celte année aux offices du soir, et elle a dansé aux derniers pardons. La fille d'un employé doit de meilleurs exemples.
Le percepteur hasarda une justification; mais M. Manarch l'interrompit.
— Le seul moyen d'aider à la régénération monarchique et religieuse du pays, dit-il, est de n'employer que des gens irréprochables ; en agissant autrement, les anciens fonctionnaires qui ont conservé les faveurs du Gouvernement pourraient faire douter de la sincérité de leur dévouement.
M. Souriau comprit l'allusion et rougit.
— Je ne voudrais point exciter un tel soupçon, monsieur le recteur, dit-il ; mais j'avoue que je serais dans un grand embarras s'il fallait remplacer Clairou.
— N'est-ce que cela ? répliqua M. Manarch; je vous trouverai quelqu'un.
— Ah ! vous connaissez ?...
— J'ai un de mes neveux qui finit cette année ses classes à Saint-Pol.
— Certainement... je serais heureux d'employer le neveu de M. le recteur, reprit le percepteur d'un ton contraint... Je crains seulement qu'il ne soit bien jeune...
— Clairou avait le même âge lorsque vous l'avez pris.
— Vous avez raison... INIais la place est si peu de chose ..
— Vous serez toujours libre de la rendre meilleure, répliqua le curé en souriant.
Souriau perdit contenance.
— Du reste , reprit M. Manarch , qui n'avait voulu que préparer les voies, nous en reparlerons ; c'est une affaire qui demande réflexion. A propos, vous avez reçu une lettre de notre député ?
— Hier.
— Et vos inquiétudes sont complètement dissipées ?
— Grâce à vos excellentes recommandations , je conser» verai ma perception.
— A la bonne heure, on doit s'aider entre clirétiena, et à l'occasion je compte également sur vos bons offices.
En parlant ainsi, le curé avait ouvert la porte de la chambre donnant sur l'escalier, et Clairon n'entendit point la réponse de Souriau qui le reconduisait.
Mais il en savait assez : la conversation qu'il venait d'écouter transformait toutes ses craintes en certitudes. M. Manarch était trop adroit pour ne pas amener M. Souriau à sa volonté dès qu'il le voudrait sérieusement. Il ve^ nait d'ailleurs de lui rendre un service qui permettait de tout exiger, et il était évident que le percepteur ne pourrait refuser de lui sacrifier Clairon , ne fût-ce que par reconnaissance.
Cette pensée jeta le vieux commis dans le désespoir. Il revint à son bureau, éperdu et ne sachant à quel projet s'arrêter.
Clairou habitait, sur la route du Folgoat, une petite maison d'un seul étage , à laquelle on arrivait eu traversant une espèce de courtil couvert de hautes herbes. Derrière la maisonnette s'étendait un jardin planté de pommiers, cultivé par Braillé à ses heures de loisir, et où Suzanne avait son parterre.
Celui-ci, dessiné par le vieux prêtre avec une exactitude qui témoignait de sa bonne volonté, sinon de son bon goût, ressemblait assez à une des planches de la géométrie rectiligne de Bezout. Tous les compartiments, soigneusement disposés en lignes parallèles et tirées au cordeau , étaient bordés de buis taillé : une double rangée de tulipes en garnissait les bords, tandis que le milieu était occupé par des rosiers, des giroflées jaunes et des talaspics.
Une large allée conduisait de ce parterre à une tonnelle ombragée de clématites , où le père braillé avait coutume
de venir réciter chaque jour son bréviaire ; car, bien que le refus de rétracter son serment à la Constitution l'eût fait interdire , le vieux prêtre n'avait renoncé à aucune de ses croyances ni de ses habitudes. Pour lui, la vérité n'avait point changé avec ses intérêts. Placé entre l'autorité de l'Église et l'inspiration de sa conscience , il avait obéi à celle-là, involontairement, pour ainsi dire, et par impuissance d'agir autrement; mais il avait accepté en même temps, à titre d'expiation, le châtiment infligé à sa désobéissance ; il le subissait sans se plaindre ni se justifier, comme les rigueurs d'une loi que l'on révère et qu'il a pourtant fallu violer une fois. C'était, du reste, une de ces saines natures qui sentent le devoir sans le discuter , et vont au bien par une pente inévitable : aussi sa disgrâce ne lui avait-elle rien ôté de sa sérénité. Content d'avoir satisfait à sa raison par la résistance , et à la discipline ecclésiastique par l'acceptation de la punition, il s'abandonnait, pour le reste , à la miséricorde de Celui qui avait promis la paix aux hommes de bonne volonté. Quant aux humiliations et aux souffrances encourues, il ne se les rappelait que comme des tourments passés dont le souvenir rendait le présent plus doux ; et tandis que d'autres, à peine éprouves, maudissent la vie , lui, si rudement châtié, il continuait â la recevoir comme un bienfait, tenant compte à l'hiver de ses rayons de midi, à l'été de ses brises du soir. Esprit docile, qu'aucune persécution n'avait poussé à la révolte ; cœur si ouvert et si pur, que rien n'avait pu y aigrir.
Puis, il faut l'avouer, le père Braillé avait trouvé une consolation dans son malheur même. Forcé de venir habiter chez Clairon, il Irouva dans sa nièce l'image d'une jeune sœur à peine entrevue autrefois, mais dont il avait conservé
ce vague et doux souvenir laissé par les morts que l'on n'a pas eu le temps d'aimer. Eu voyant Suzaune grande et belle , il lui sembla retrouver celte sœur elle-même , telle qu'il l'avait laissée , trente ans auparavant, lorsque, traversant la maison paternelle pour rojoindrc la cure qui lui était confiée , il avait embrassé ses parents une dernière fois. Ilélas ! depuis lors tout avait disparu, et les êtres aimés, et les choses connues 1... De tout le passé, il ne restait plus rien que cette jeune fille , fantôme d'un souvenir déjà loin !
Aussi le vieillard éprouva-t-il à son aspect une sorte de trouble douloureux et tendre ; il lui sembla trouver en Suzaune un dernier rayon du soleil de sa jeunesse , éclipsé depuis si longtemps ! Une source d'émotions qu'il croyait fermée se rouvrit en lui, et il se sentit saisi d'une soif nouvelle de tendresse et de protection.
Or, qui ne connaît la grâce de ces rajeunissements subits ? Qui ne s'est ému devant les enthousiasmes inattendus des vieillards ? L'approche du dernier terme imprime, chez eux , à tous les sentiments qui ne comptent qu'avec l'avenir, une sorte de désintéressement et de grandeur touchante. Ou s'attendrit en acceptant leurs affections tardives comme on le ferait pour les dernières caresses d'un mourant ; on les aime plus en songeant combien peu de temps il reste pour les aimer.
Suzanne n'avait point manqué de céder à ce charme et de répondre à l'affection de son oncle avec la prodigalité de cœur que la jeunesse apporte dans tous ses élans. Le père Braillé était devenu le confident de ses moindres pensées et le compagnon de toutes ses actions. Rapprochés par le besoin d'aimer , l'enfant et le vieillard marchaient de
pair; ils avaient les mêmes habitudes, les mêmes goûts, , les mêmes ignorances ; car la vie n'avait rien appris au I vieux prêtre, sinon à aimer ses semblables à Tégal de lui- ; même, et à prendre les joies comme les fleurs, là où Dieu 1 les avait mises, et où il pouvait les cueillir. . Le soir du jour où commence notre récit, tous deux ! étaient assis dans la principale pièce du rez-de-cbaussée, , qui servait à la fois de cuisine et de salon : Suzannne re- ; passait du linge entassé devant elle, tandis que le père i Braillé lisait à haute voix les Nouveaux Tableaux de Fa- \ mille, d'Auguste Lafontaine. Il achevait les dernières pages , du roman d'une voix que l'attendrissement faisait trembler. Quant à la jeune fille, elle était tournée vers son oncle, ] les deux mains posées sur la poignée du fer à repasser, et | de grosses larmes coulaient silencieusement le long de ses | joues plus animées. Enfin le père Braillé ferma le livre, et ' elle poussa un soupir de regret. I
— Quoi ! c'est tout, dit-elle. i
— Tout, répondit le prêtre en retirant ses lunettes et . s'essuyant les yeux. ;
— Ah ! je voudrais que le livre n'eût jamais fini, reprit l'enfant avec une longue aspiration entrecoupée.
— Moi aussi, dit Braillé. Quels tableaux et quels ensei- ■ gnements ! Comme ils sont malheureux ! mais aussi comme ■ ils comptent sur Dieu ! Pauvre Elisabeth ! pauvre Mina!..*
Ses yeux se levèrent sur Suzanne, et il lui tendit les deux j
mains : celle-ci les serra dans les siennes. j
■=^ Ah ! l'on s'aime mieux après de pareilles lectures, diteîl«.
— C'est la vérité, reprit le prêtre ; elles ouvrent le cœur, ; comme la baguette de Moïse ouvrait les rochers. i
— Et cependant c'est un roman, ajouta la jeune fille en montrant le volume.
Braillé haussa les épaules.
— Quand tu voudras juger un livre , ne t'inquiète ni de la forme , ni du titre , dit-il ; qu'importe la robe du prédicateur ! mais vois si, après l'avoir lu, tu es plus disposée à ^ chérir tes semblables et à souffrir pour leur bonheur : le reste, vois-tu, n'est que le corps, ceci est l'âme.
Comme il achevait ces mots , un bruit de pas l'interrompit.
— C'est le père , s'écria Suzanne en repoussant la table sur laquelle elle repassait.
Clairon venait, en effet, de s'arrêter à la porte pour s'essuyer les pieds contre le seuil. La jeune fille courut à sa rencontre avec une exclamation de bienvenue, et avança la tète à la hautem* de ses lèvres.
— Bonjour, enfant, dit le commis d'un air préoccupé et en déposant sa canne près de la porte. Où est ton oncle ?
— Me voici, dit Braillé : mais d'où vient, mon frère, que vous arrivez aujourd'hui avant l'hem'e?
Clairon tira vivement sa montre.
— C'est la vérité , dit-il, en laissant retomber son bras d'un air désolé... avant l'heure!... C'est la première fois depuis la mort de ta mère, Suzanne.
— Votre exactitude est connue , dit Braillé en souriant : vous servez le plus souvent d'horloge aux voisins.
Clairon ôta sa houppelande sans répondre, et prit sa veste de maison posée sur un vieux fauteuil. Suzanne était retournée à sou ouvrage ; Braillé prit son bréviaire et se leva.
— Vous allez au jardin ? demanda le commis.
— Vous voyez, dit Braillé, en montrant le livre qu'il tenait à la main.
— Je vais vous suivre.
— Vous avez à me parler ?
— Oui... un conseil... à vous demander.
— Allons, dit le prêtre en ouvrant la porte ; si M. Henri vient, Suzanne l'avertira d'attendre.
Celle-ci fit delà tête un signe afïirmatif, et tous deux sortirent.
Restée seule , Suzanne se hâta d'achever son travail retardé par les émotions de la lecture; mais son esprit la ramenait malgré elle aux émouvantes images du livre. La tète penchée , et chantant à demi voix quelques refrains sans suite , elle retournait, avec une sorte de tremblement curieux, à travers toutes ces scènes d'angoisses çt d'amour ; elle les plaçait, par la pensée, dans des lieux qui lui étaient connus, elle s'y mêlait, et en devenait insensiblement l'héroïne.
Élevée au couvent par l'entremise d'une parente qu'elle avait perdue depuis, Suzaime ne connaissait du monde que ce que lui en avait appris les livres. La vie était pour elle comme ces contrées lointaines dont nous avons lu de vives descriptions et que nous voyous non telles qu'elles sont, mais telles que l'écrivain a voiûu les montrer. Malheureusement , l'expérience ne pouvait rectifier ses erreurs , car.
renfermée dans les soins du ménage, elle avait été condamnée à la solitude qu'impose toujours le travail assidu. Tel est, du reste, dans notre société, Finconvénieut des positions extrêmes, que la vérité sur toute chose leur échappe : à l'un des bouts de la chaîne la matière el le loisir manquent pour l'observation; à l'autre, le tumulte et le masque conventionnel que revêt chacun la rendent aussi dangereuse que difficile. Aussi la vie ressemble-t-elle à un paysage que l'on n'aperçoit bien ni de trop haut ni de trop bas : il faut la traverser par sou milieu, entrevoir toutes les classes et coudoyer tous les caractères pour arriver au sentiment vra^ des êtres et des choses.
Cependant l'ignorance de Suzanne n'était point de l'aveuglement. Elle avait toutes ces lueurs qui viennent du dedans, tous ces reflets dont l'objet nous échappe; espèce de mirages de la vie qui permettent de remplacer l'expérience par la devinaiion. Comme tous ceux qui ont vécu Join du froissement du monde, elle possédait une susceptibilité instinctive qui faisait que son âme se refermait d'ellemême à certains contacts. Ainsi, chrysalide ou papillon, selon le regard qui l'effleurait, elle passait tour à tour de la confiance à la crainte , de la joie folle et bondissante à l'immobilité.
Son attachement d'habitude pour son père et sa tendresse de choix pour Braillé avaient été longtemps ses seules affections; non qu'elle n'eût désiré des amitiés plus conformes à son âge, mais sa beauté avait toujours été à cet égard un invincible obstacle.
Cette beauté n'était point, en effet, contestable ou voilée, comme la plupart; elle avait quelque chose de splendide qui, au lieu de solliciter radmkatiou, la forçait. Une che-
velnro blonde , dont les reflets formaient une auréole, encadrait son visage ovale ; ses yeux étaient de ce bleu verdàtre, image du ciel dans les profondeurs de rOccan.; son nez fin et droit rappelait la statuaire antitpie, et le sourire avait sur sa bouche je ne sais quelle mélancolie fière et douce qui subjuguait. Quant à sa taille, elle était élevée, mais sans que Ton s'en aperçût; forte, souple et charmante à la fois. Aussi Suzanne ne pouvait-elle paraître sans attirer tous les yeux. On cherchait en vain le défaut à reprendre dans cet ensemble harmonieux et charmant, et le regard qui s'y était arrêté pour un examen sévère s'y oubliait enchanté. D'autres personnes, près d'elle, pouvaient être belles, aucune ne pouvait être remarquée.
On comprend quelle envie une pareille supériorité avait dû exciter parmi les égales de Suzanne ; aussi sollicita-t-ell6 en vain leur amitié. Sa beauté la rendait odieuse aux plus vaincs, et les plus modestes en redoutaient le voisinage. 11 fallut donc se résigner à vivre sans compagne et sans amie.
En revanche, les jeunes gens accoururent en foule, précisément attirés par ce qui avait éloigné les jeunes filles. Mais tous vinrent secrètement animés de prétentions que Suzanne eut bientôt devinées; elle accueillit donc leurs assiduités avec une indifférence et un mépris qui ne tarda pas à les éloigner l'un après l'autre , désabusés de tout espoir et blessés à l'orgueil.
-Un seul persista. Hardi et exercé aux séductions de bas étage, le sergent Fayol avait juré devant tous les sous-officiors de sa compagnie qu'il se forait aimer de Suzanne, et son amour-propre y était désormais aussi intéressé que sa passion ; aussi ne se rebuta-t-il point aux premiers repous-
sements de la jeune fille. Fayol avait cette prétendue expérience des femmes que donnent quelques premiers succès plus honteux qu'instructifs, qui fait regarder toute résistance comme une sorte de satisfaction à l'usage. Sa vanité, d'ailleurs, l'empêcha de prendre au sérieux les répugnances exprimées par Suzanne , et il n'y vit que le caprice d'une jeime fille qui voulait être attaquée en règle, afin de passer par toutes les émotions delà défense. Le sergent eut préféré une capitulation plus prompte; mais forcé d'accepter le programme qu'on lui imposait, il fit ses dispositions en conséquence , et commença sa campagne amoureuse avec toute la prudence dont il était capable.
Craignant d'abord d'effaroucher Suzaime par une déclaration faite de vive voix, il lui écrivit. Gomme tous les séducteurs de profession , Fayol avait de grandes prétentions à l'éloquence épistolaire : son style , tissu de lieux communs amoureux, que diapraient de loin en loin quelques phrases de roman, ne ressemblait pas mal à ces étoffes usées, çà et là reprisées avec un fil neuf et éclatant; mais l'ensemble brillait d'une sorte de faux éclat qui avait plus d'une fois excité l'admiration de ses vulgaires conquêtes.
Suzanne lui laissa ignorer si elle partageait ou non cette admiration, car elle ne lui dit rien de la lettre qu'elle avait reçue. Fayol en écrivit une seconde, puis une troisième! La jeune fille conthiua à garder le silence. Cependant le sergent ne perdit point courage. On recevait ses lettres, on y prenait goût, sans doute; l'effet pouvait en être lent, mais il était inévitable. Il continua, en conséquence, à écrire, ayant soin d'échauffer de plus en plus son style, et de graduer la hardiesse de sa passion.
Bientôt il lui semjjla que le masque glacé sous lequel la
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jcnne fille avait jusqu'alors caché toutos ses sensations commençait à fondre! Il le fit remarquer à son ami Henri Raynal , qu'il avait depuis peu présenté chez Clairon, et celuici en fut frappé comme lui. S'ils arrivaient après l'heure accoutumée, ils étaient sûrs de trouver Suzanne qui les attendait à sa fenêtre; s'ils parlaient du départ de la compagnie, elle se troublait et devenait subitement rêveuse. Les lettres que le sergent continuait à écrire n'amenaient encore aucun aveu, mais Suzanne trouvait mille moyens indirects d'y répondre. Ainsi Fayol lui ayant demandé un gage de son amour, le soir même la jeune fille cueillit un bouquet qu'elle lui présenta, tandis qu'elle n'offrait à Henri qu'une simple rose !
Cette dernière faveur parut assez concluante à Fayol pour qu'il songeât à terminer l'aventure. Il annonça, en conséquence , à ses amis rassemblés, que tout marchait à souhait, et les remit à im mois pour le dénoùment. Profitant ensuite de l'absence de Clairon et du père Braillé, il se présenta à Suzanne, et entama chaudement l'explication résolue.
La jeune fille se troubla aux premiers mots; mais , se remettant presque aussitôt , elle répondit froidement au serg<mt qu'il perdait près d'elle son temps et ses galanteries : Fayol sourit avec fatuité.
— Vous ne voudriez point être crue, méchante, dit-il; j'ai d'ailleurs des droits...
— Vous! s'écria Suzanne.
— Avez-vous oublié ce bouquet accordé l'autre jour en réponse à mon billet?
La jeune fille le regarda avec une exclamation de surprise; puis, courant à sa table de travail, elle en retira un
paquet de lettres dans lesquelies Fayol reconnut;, au premier coup d^œil, ses missives amoureuses.
— Vous pouvez vous assurer que mon bouquet n'était point une réponse, monsieur, dit-elle.
Fayol jeta les yeux sur les lettres que Suzanne lui présentait, et s'aperçut qu'elles étaient toutes cachetées comme au moment de leur envoi. -
— Ainsi, vous n'avez même pas daigné les lire? s'écriat-il.
— A quoi bon, répondit la jeune fille; ne savais-je pas d'avance que tout y était jeu d'esprit et tromperie. Je ne pouvais ni ne voulais y ajouter foi.
— Et vous les avez reçues pourtant ; vous m'avez laissé croire qu'elles pouvaient vous plaire!...
— - J'ai eu tort , peut-être , dit Suzanne en rougissant ; mais que faire? Je n'osais vous répondre ! J'espérais éviter par mou silence une explication pénible et ridicule , je pensais que vous l'auriez compris, que votre ténacité se fût lassée... Vous avez pris malheureusement ma patience pour mi consentement...
Fayol se mordit les lèvres.
f-: — Bien joué, dit-il en froissant, avec un rire contraint, les lettres qu'il avait reprises, mais j'aurai ma revanche; ceci est une mystification que je n'oublierai pas.
Et, sans attendre la réponse de Suzanne, il salua et sortit.
Mais le coup avait frappé au point le plus sensible de son orgueil ; il rentra chez lui la rage au cœur, et décidé à se venger de la fille de Clairon, quoi qu'il pût arriver.
Fayol était une de ces natures malfaisantes chez qui toute irritation tourne en venin , et qui font d'un ressentiment l'affaire de leur vie entière. Les questions adressées
par ses camarades vinrent encore raviver son dépit. Bien qu'il n'avouât point l'échec reçu, ses réponses é(juivoqnes éveillèrent des doutes auxquels succédèrent quelques plaisanteries. Fayol s'en vengea le sabre à la main , et les plaisanteries cessèrent; mais le cloute resta, et ce fut assez pour entretenir en lui un profond ressentiment.
Du reste, les méchants et les envieux ne tardèrent pas à lui préparer une vengeance que lui-même ne pouvait espérer.
Il avait évité de rompre avec Suzanne , dans la crainte que Ton ne soupçonnât la vérité ; mais ses visites étaient devenues moins longues et moins fréquentes. Les voisins, qui avaient trouvé dans ses assiduités un motif d'accuser la fille de Clairon, tournèrent également contre elle son refroidissement. C'était évidemment une brouillcrie d'amants, un commencement de rupture ! Les jeunes gens précédemment écartés par Suzanne et les compagnes jalouses de sa beauté, se récrièrent alors sur sa coquetterie! Ce qui arrivait à Fayol était arrivé à vingt autres , et, à ce sujet, on rappelait tous ceux qu'elle avait successivement accueillis, puis repoussés. Bientôt on passa du blâme aux soupçons injurieux, et des soupçons à une accusation directe.
Les indiÛerenls acceptèrent celle-ci sans preuves, comme toujours; ceux qui se piquaient d'expérience se chargèrent d'en trouver.
— Le moyen d'échapper à sa perte, quand on est si belle ! dirent-ils en secouant la tète.
Et ainsi, sans l'avoir mérité, sans le savoir, Suzanne se trouva compromise, pour le seul crime de sa beauté !
Heureusement que l'opinion des autres avait peu d'influence sur son humble bonheur. Sa vie retirée ressemblait
à ces lieux fermés où l'air ni le bruit extérieurs ne peuvent pénétrer; le travail de chaque jour, l'office du dimanche, et une promenade ou une lecture, tel était le cercle monotone dans lequel tournaient invariablement pour elle les mois et les années.
On doit comprendre facilement, après ces détails sur le caractère de Suzanne , l'impression produite par la lecture que son oncle venait de lui faire. Accoutumée à la régularité d'une existence sans crises, ces récits romanesques ressemlîlaient, pour la fille de Clairon, à une liqueur spiritueuse que Fon boit par hasard et qui vous exalte jusqu'à l'ivresse.
Elle était encore tout entière à son émotion, lorsqu'un grand jeune homme blond, portant le costume de l'artillerio de marine, entra doucement et la salua par son nom.
Elle se détourna, et rougit à la vue du sous-olficier. Celui-ci demanda le père Braillé.
— Il est occupé avec mon père, répondit Suzanne. Le jeune homme voulut se retirer, mais elle le retint.
— iMon oncle a bien recommandé que vous l'attendiez, ajouta-t-cllc ; il me gronderait si je vous laissais partir.
•— Je suis honteux de lui prendre la meilleure part de se» journées, observa Henri.
— Pourquoi donc? C^est la seule occupation qui lui reste ; puis il est fier et tout surpris de vos progrès !
Le jeune homme secoua la tête.
— C'est qu'il ne sait pas combien je désire me préparer une autre carrière ! dit-il.
Est-ce bien vrai, demanda Suzanne, vous qui ne pouvez manquer , à ce que disent vos camarades , de changer quelques jours vos épaulettes de laine contre des épaulettes d'or !
— Que les anneaux d'une chaîne soient placés un peu plus bas , un peu plus haut , ce n'en est pas moins une chaîne, répondit Raynal; ce que je veux, c'est la liberté,
c'est surtout le repos et l'étude !
— Alors, pourquoi avoir pris cet uniforme ?
— Hélas ! je ne l'ai point choisi, il m'a été imposé comme la bride au cheval et le joug au taureau. Ne savezvous point que les soldats se tirent à la loterie?
— Et votre famUle n'a pu trouver quelqu'un qui vous remplaçât ?
— Oh ! c'est une longue histoire , reprit Henri en soupirant, je vous la raconterai quelque jour.
— Tout de suite, dit Suzanne avec un sourire tendre. Le jeune homme sembla hésiter un instant.
— Tout mon malheur vient de mes goûts, reprit-il enfin, après un silence : dès l'âge de dix ans , je me plaisais à écouter les vieux noëls que chantaient les laveuses sur les bords de l'Isole, et à apprendre les contes de revenants qui se disaient à la ferme, tandis que mes cousins allaient au champ pour voir labourer : aussi mon oncle répétait que
je ne serais propre à rien, et s'emportait contre moi , jusqu'à me frapper.
— Et vous n'aviez persoune qui prit votre défense? demanda Suzanne.
— Personne, car j'étais faible, timide, songeur, et ceux qui ra'cntouraiont ne faisaient cas que de la force , de la liai'dicsse et des connaissances positives. Le curé seul me prit en pitié; mais il recevait de mon oncle un tonneau de cidre à l'époque de la quê1e, et n'eût osé prendre ouvertement mon parti : il se contenta de me recommander la résignation, de m'apprendre à lire, à écrire et quelques éléments de latin, que j'oubliai plus tard.
— Pauvre monsieur Henri ! Et vous avez grandi sans que votre oncle changeât ?
— Par la raison que je ne changeai point moi-même. Nos goûts nous séparaient fatalement. L'action seule lui plaisait, tandis que je ne trouvais de charme que dans le travail de la pensée. Toujours à cheval, et le fusil en bandoulière, il parcourait le pays avec mes cousins, chassant à travers les champs de tout le monde, couchant sur la paille de sarrasin, traversant de nuit les rivières, et revenant au manoir harassé, meurtri, les vêtements en lambeaux; mais avec quelque prouesse à raconter ! Moi, pendant ce temps, j'allais m'eusevelir dans les grandes herbes de la prairie, où je restais des heures entières les yeux tournés vers le ciel et regardant la fuite d'un nuage; ou bien, caché dans un taillis de noisetiers qui bordait le jardin, je hsais lentement un des livres du curé, m'arrètant sur chaque page, comme un gourmet qui boit à petits coups la liqueur qu'il ne pourra remplacer. Quelquefois, lorsque je revenais, l'œil humide et la tète baissée, tenant sous mou bras le Uvre
achevé;, un éclat de rire méprisant m'arrachait à ma rêverie et j'apercevais mon oncle ou mes cousins qui rentraient au manoir, en me montrant du doigt.
— Ah ! combien vous avez dû souffrir ! dit Suzanne d'un ton de douce pitié.
— D'abord je dédaignai leurs moqueries , dit le jeune homme; mais à la longue elles me causèrent une sorte d'agacement douloureux. Leurs rires bruyants me faisaient monter la rougeur au front ; je m'indignais de ne pouvoir épargner à mes rêves cet espionnage moqueur. J'avais vmgt ans d'ailleurs, et mon sang bouillonnait lorsque mon oncle, dans ses emportements, levait encore sur moi le manche de son fouet : ce fut alors que le sort me désigna pour devenir soldat.
— Et vous n'avez rien fait pour l'éviter ?
— A quoi bon? Tout le monde avait déclaré que je devais partir. On espérait que la vie de régiment me donnerait, ce qui m'avait toujours manqué, le goût du mouvement et du bruit. Je ne fis point d'observations inutiles, je quittai même Kerloa sans regtet , caries lieux où l'on a été aimé de personne ne vous laissent point de souvenirs. Savais-je d'ailleurs ce que c'était que la vie d'un soldat ? Mon oncle, qui avait à Brest quelques amis, obtint mon entrée dans l'artillerie de marine, où mon goût pour l'étude pouvait me servir, les grades d'officiers s'obtenant au concours. Lorqueje pris congé de lui, il m'engagea à devenir plus sociable, et surtout à dégainer à la première provocation.
— Jusqu'à ce moment , ajouta-t-il , tu as vécu comme une tourterelle roucoulant sous les arbres et te mirant dans
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les fontaines ; rappelle-toi enfin que tu es un homme , et ne compromets pas l'honneur du nom de Raynal.
Il ajouta à ces conseils une petite somme en me recommandant de ne jamais lui rien demander de plus , et je partis
— Vous m'avez raconté votre entrée au régiment , observa Suzanne, et quel fut votre désapointement en y trouvant des maîtres encore plus durs et plus impérieux que votre oncle.
— Je ne m'attendais point, en effet, aux rigueurs d'une telle discipline, reprit Henri ; mais, ce qui m'affligea surtout fut l'espèce d'abandon qu'il fallut fabe de ma personne. L'ouvrier du moins a la liberté du mouvement , et l'intérêt du travail; il met quelque chose de lui dans son œuvre; il voit le résultat de ses efforts ; tandis que le soldat obéit toujours à une impulsion étrangère; s'il se meut, c'est d'après un règlement établi; s'il marche, c'est en ignorant le but; s'il frappe, c'est sans savoir où portera le coup! Pom' lui la pensée est une oisiveté, la volonté une faute !
J'essayai d'échapper au sentiment de cette servitude par le travail ; je suivis avec assiduité les cours qui nous étaient ouverts, j'appris tout ce que l'on devait plus tard exiger de moi pour le grade d'officier;- mais à mesure que je rentrais dans l'étude, ma situation me devenait plus intolérable. Je prenais en horreur et en mépris toutes les puérihtés sérieuses dont se compose le service ; je ne pouvais me plier à cette discipline qui fait passer violemment des milliers d'hommes pai* la même vie, et qui soumet leurs fantaisies comme leurs mouvements à imc sorte d'exercice en douze temps. Peut-être pourtant aurais-je résisté à mes répugnances (car combien ai-je contimié de chemins ralîoteux
et pénibles par cela seul que j'y étais entré ! Il y a tant d'incertitude dans le changement, tant de peine pour clierclier le mieux , que je suis de ceux qui préfèrent la souffrance à l'efifort nécessaire pour la faire fuir) ; mais ce que n'auraient pu faire peut-être le raisonnement ni le dégoût^ Un hasard l'accompht.
— Comment cela ? demanda Suzanne avec curiosité.
— Je logeais vis-à-vis d'une mansarde dont la fenêtre toujours garnie de haillons humides offrait un aspect repoussant. Il n'en sortait jamais que de^ clameurs d'enfant, des cris de querelles ou des blasphèmes. Aussi m'étais-je accoutumé à ne plus tourner les yeux ni l'oreille de ce côté. Un jour pourtant je crus entendre un chant joyeux sortant de cet enfer ! Je regardai tout étonné ! Les haillons avaient été remplacés par de blancs rideaux, et une jeune femme était accoudée sur la fenêtre entre deux caisses de réséda dont elle venait de cueillir un bouquet.
Encore enveloppée d'un vêtement de nuit, la tète nue et la main élevé, elle faisait tourner autour de son doigt une paire de ciseaux en réglant sur son mouvement les inflexions de sa voix cadencée. Presque au même instant un jeune homme parut à la fenêtre , et posa un bras sur lepaule de la jeune femme : celle-ci se renversa en arrière comme si elle eût sollicité de lui un baiser, puis, se détournant vivement, elle le frappa au visage de son bouquet humide de rosée, et se sauva en riant.
J'appris le soir même que mes nouveaux voisins étaient im professeur et sa femme , pauvres tous deux, mais de cette pauvreté charmante qui se voile sous les prodigalités du cœur, La mansarde sur laquelle je n'osais autrefois tourner les yeux devint pour moi un paradis ; je suivais
les tranquillos occupations des deux éponx, leurs simples repap, leurs jenx d'enfant. Jamais d'autre bruit que celui des rires, des chants ou des baisers! Le jeune homme ne quittait ses leçons que pour venir s'accouder à la fenêtre près de la jeune femme ; nulles querelles, nuls soucis ! tous deux semblaient planer dans la vie comme l'oiseau dans l'air. Jusqu'alors j'avais en vain cherché à bâtir dans ma pensée mon rêve d'avenir, II fut à l'instant trouvé! Je compris que pour être heureux il me fallait une mansarde pareille, des livres et une femme qui voulût m'aimer.
— Et depuis lors vos désirs n'ont point changé, demanda Suzanne timidement.
— Depuis lors j'ai songé à tout préparer pour qu'ils puissent un jour s'accomplir, répondit Raynal. Envoyé ici avec ma compagnie, j'ai rencontré votre oncle, et j'ai pu reprendre avec lui des études longtemps négligées. Encore deux années de travail, et libre de quitter cette livrée militaire, je retournerai à Quimperlé pour enseigner ce que j'aurai appris. Deux années seulement, et je redeviens mon maître ! J'aurai une petite chambre pour moi seul, une fenêtre où je pourrai faire grimper des capucines , (Quelques rayons de sapin pour poser mes volumes aimés ! Là, ime fois la classe achevée , nul n'aura de droit sur ma rêverie, sur mes lectures ou sur mon sommed. Je pourrai étudier à ma fantaisie, regarder les étoiles se lever , et m'oubher le soir sous les aubépines.
— Et cela suffira à votre bonheur ? demanda Suzanne. Le jeune homme lui jeta un regard en dessous, sembla
incertain, puis, baissant la voix:
— Si je ne suis point seul à en jouir, dit-il, car la liberté elle-même devient triste dans la solitude.
— Vous ferez des amis ?
— Les amis passent dans votre vie, mais ne la partagent pas.
— Alors vous vous marierez ? continua Suzanne , penchée sur une collerette dont la plissure semblait l'absorber.
— Si je trouve une jeune fille qui veuille partager le sort obscur que je lui offrirai.
— Pourquoi en douter ?
Le jeune homme leva sur Suzanne un regard timide.
— Mais vous-même, demanda-t-il d'un accent confus et tremblant, consentiriez-vous à vivre ainsi dans la pauvreté ?
Suzanne rougit.
— Ce n'est pas moi qu'il faut interroger, dit-elle, car je n'ai jamais connu d'autre existence ; mais interrogez celles qui ignorent les privations et sont dans le monde comme dans un jardin où l'on peut tout cueillir.
— Celles-là, je n'ai rien à leur demander.
— Pourquoi ? reprit la jeune fille , qui en même temps désirait et fuyait un aveu direct ; ne peuvent-elles aussi préférer le bonheur d'une affection partagée aux jouissances de la richesse ?
— Ah ! vous ne voulez pas me comprendre, s'écria Rayual, avec une sorte de dépit douloureux.
— Comment?
— Écoutez-moi, de grâce.
— Taisez- vous ! interrompit vivement la jeune fille. Henri se détourna étonné ; Clairou, dont l'entretien avec
le père Braillé venait de finir, rentrait par la porte vitrée qui conduisait au jardin.
vu
En suivant son beau-frère pour lui demander un conseil, ainsi qu'il l'avait dit. Clairon s'était laissé aller à un premier mouvement ; mais lorsqu'il se trouva seul au fond du jardin avec le vieux prêtre, l'imminence du débat qu'il allait avoir à soutenir lui ôta subitement toute sa résolution. Par bonheur Braillé vint à son secours.
Il avait remarqué le trouble du commis et lui en demanda la cause. Clairon balbutia d'abord quelques explications inintelligibles ; mais , pressé par Braillé dont son hésitation augmentait l'inquiétude , il lui raconta enfin la conversation de M. Souriau et du curé.
Le vieux prêtre fut aussi affligé que surpris. L'injustice dont il était victime n'avait pu lui apprendre le monde, et il jugeait les hommes avec l'indulgence des heureux. Aussi «jugagea-l-il Clairon à voir ^L Souriau, et à lui exposer ses inquiétudes, sur que celui-ci le rassurerait
Le vieux commis secoua la tête. Outre qu'il attendait peu de succès d'une pareille démarche , elle était trop décisive pour ne point dépasser son courage. Clairon n'avait jamais su rien aborder de front. Il s'était toujours glissé dans la vie comme un homme qui n'y a point de droit , ne se montrant que de profil, évitant le milieu du chemin et entrant partout par la porte de derrière.
Il avait d'ailleurs pris son parti, et il y tenait avec cette persistance des faibles pour qui la délibération est une do uleur. La difficulté seulement était de faire connaître sa décision : aussi , lorsque le père Braillé demanda au vieux commis ce qu'il comptait faire :
— Hélas ! comment le saurais-je ? dit celui-ci en faisant des épaules un mouvement piteux; c'est un grand embarras pour moi , mon frère! Cependant j'espère encore détromper M. le curé sur notre compte.
— En allant le trouver, demanda Braillé.
— Non, oh ! non, mais en redoublant de piété , ainsi que Suzanne. Désormais j'assisterai aux vêpres tous les dimanches, et je communierai deux fois l'an.
Le vieux prêtre s'arrêta en fixant sur Clairon im regard sérieux et triste.
— Prenez garde, mon frère, dit-il doucement ; il ne faut point faire de Dieu notre homme d'aflf ires , ni des choses saintes un état de service. Laissez dans le monde les intérêts du monde, et réservez la religion pour les maladies de l'âme.
— La religion ne peut jamais faire de mal , répliqua Clairon avec une sorte de vivacité ; il n'y a que les bonapartistes à dire le contraire
Et regardant autour de lui, il tira de sa poche, avec pré-
caution, le numéro du Constituimnel qui avait été vu par Choppart.
— Tenez, coutinua-t-il, eu baissant la voix, reprenez voire journal, mon frère, je ne veux plus le lire, car on pourrait le savoii*, et ce sont des opinions trop dange-» reuscs.
liraillé prit la gazette sans répondre, et tous deux firent plusieurs fois le tour du jardin en silence.
Clairon ne savait comment arriver à son but : il pensa enfin que le meilleur moyen était d'intéresser la pitié du vieux prêtre.
— Que devenir si le recteur réussit, mon frère ? repritil en s'arrètant, les regards fixes à terre ; faudra-t-il donc que j'aille tendre la main au seuil des maisons ?
— Que parlez-vous de tendre la main ? interrompit vivement Braille; ne nous reslcra-t-il pas la rente avec laquelle j'ai vécu jusqu'à ce moment? Ce sera bien peu pour nous trois ; mais nous serons économes. Pins, vous et moi, mon frère, nous sommes vieux, nos besoins iront diminuant cbaque jour jusqu'à ce que Dieu nous en délivre tout-àfait, cl quant à Suzanne, elle a la ricbesses de ceux qui sont jeunes : l'espérance et un cœur joyeux.
— Je vous remercie, dit Clairon, désappointé par la généreuse tendresse de Braillé, mais je ne veux point vous faire partager notre mauvaise fortune.
— N'ai-je point partagé la bonne ? reprit le vieux prètrc. Ah ! ne me remerciez point, Josepb, car j'ai reçu de vous plus que je ne pourra; jamais vous rendre. Vous m'avez fait connaître les joies de la famille, à moi qui avais toujours vécu seul. J'ai passé ici dix années de paix, de bonheur et
d'affection!.... c'est plus qu'aucun homme n'a droit d'en espérer.
Braillé avait pris la main du vieux commis qu'il serrait avec attendrissemment ; celui-ci demeura embarrassé et muet. En se préparant d'avance à cette explication, il n'avait point prévu que les élans du vieux prêtre viendraient tout déranger ; aussi se trouva-t-il dans la situation d'un acteur qui , n'ayant pas reçu la réplique attendue , hésite, se trouble et cherche en vain où reprendre le dialogue brisé. Mais son incertitude fut courte : voyant que l'entretien l'éloignait du but au lieu de l'y conduire, il allait renoncer à tout ménagement et aborder la question avec l'impatience des esprits craintifs, brusquant le résultat pour échapper à la peur, lorsqu'une proposition inattendue de Braillé lui fournit l'occasion qu'il cherchait.
Celui-ci s'était arrêté pensif, et semblait se consulter tout bas; enfin, après un instant de silence, il se tourna vers Clairou.
— J'espère encore , dit-il , que votre patron résistera aux sollicitations du curé ; en tous cas , ne vous effrayez point trop. Tant qu'il n'a été question que de moi, je me suis tu; mais je parlerai pour vous, Joseph. Et soyez sûr que M. Manarch aura égard à ma prière; dès demain, si vous le souhaitez, j'irai le voir.
— N'en faites rien ! s'écria le commis, ce serait achever de me perdre. Ne savez-vous point qu'il vous déteste?
— Parce qu'il ne me connaît pas !
— N'y allez pas, n'y allez pas, au nom du ciel ! il est inutile de lui rappeler notre parenté ! Vous ne devez point vous mêler de cette affaire, Antoine; je neveux point vous nuire... le mieux, voyez-vous, serait d'éviter le malheur
LA UOUÏTE DEAU. ^5
qui peut nous frapper... de prendre vos précautions d'avance.
— Que voulez-vous dire ?
— Chacun a suffisamment de sa peine... Vous avez de quoi vivre seul...
— Eh bien?
— Il serait plus sage de nous séparer...
Braillé poussa un cri qui fit tressailHr le vieux commis ; il leva les yeux malgré lui, mais en rencontrant les regards de son beau-frère, il les rebaissa vivement.
— Nous séparer, répéta le vieux prêtre... et une pareille idée a pu vous venir, Joseph ? et c'est pour moi, dites- vous, c'est dans mon intérêt?...
— Dans celui de tout le monde, balbutia Clairou. Et voyant le geste douloureux du vieux prêtre :
— Ce n'est pas ma faute , Antoine , reprit-il avec embarras ; mais M. le curé a dit que vous étiez un sujet de scandale, et qu'un employé du gouvernement ne pouvait garder chez lui un prêtre interdit.
— Ainsi , vous me chassez, mon frère ? dit Braillé d'un accent amer et affligé...
— Moi ! s'écria le commis , ah ! ne dites pas cela , Antoine ; moi vous chasser ! le frère de ma pauvre Catherine , que Dieu récompense ! J'aurais voulu ne jamais vous quitter; mais nous sommes tous sous la main de Dieu , et un chrétien doit obéir à ses volontés !
— iSIais non à celle des hommes qui persécutent en sou nom, mon frère.
— Quand ils sont les plus forts, Antoine !
— Alors vous êtes décidé.
— Malgré moi : après tout le plus grand malheur est
46 LA (iOUTTE D'EAU.
pour nous. Votre pain de chaque jour est assuré, tandis que le nôtre peut nous être enlevé dès demain. Mais M. Manarch n'aura plus de prétexte quand vous serez parti, et j'espère en la miséricorde de Dieu!... Vous voyez bien qu'il ne faut pas m'en vouloir , mou frère, car je ne suis point le maître ; je ne fais que défendre ma pauvre vie...
La voix de Clairon était si humble et si craintive, qu'elle toucha Braillé ; son regard s'arrêta sur ce vieillard balbutiant, qui n'osait lever les yeux, et refoulant au fond de son cœur sa propre émotion :
— Ce que vous désirez sera fait, mon frère, dit-il tristement. J'avais espéré mourir ici , mais je suis trop vieux pour ne point savoir que les espérances de la terre sont des illusions quand elles ne deviennent point des regrets ; puisse ce sacrifice assurer votre repos.
— Ah! j'en suis sûr, s'écria Clairou; c'est principalement sur votre présence. que M. Manarch a appuyé.
— Je m'en irai, reprit Braillé, dont le courage chancelait malgré lui; je m'en irai tout de suite...
— Oh ! merci, Antoine ! dit le commis avec un éclair de joie égoïste.
— Je tâcherai de me réhabituer à la solitude.
— Vous aurez vos livres, mon frère; quand on est savant comme vous, les livres tiennent lieu de tout.
— Excepté d'affection , Joseph ; mais n'importe... j'oublierai le bonheur dont j'ai joui ici dix ans , j'oublierai la voix de Suzanne qui m'égayait le cœur... Pauvre enfant, elle me regrettera, j'en suis sûr.
Clairou ût un geste d'inquiétude.
LA (iOUÏTE D'EAU. 47
— Plus que vous ne pensez, dit-il en baissant la voix; aussi ai-je peur qu'elle ne s'oppose à ce départ !
— On lui dira que votre position l'exige.
— Non, non, Antoine, elle ne comprendrait pas , elle voudrait vous retenir, dusse -je perdre mon emploi!... Suzanne ne craint rien, vous le savez, quand il s'agit de ceux qu'elle aime. Elle me roppellera la promesse faite au lit de mort de sa mère, et je ne saurai que répoudi^e. Songez, mon frère, quel triste débat pour moi !... puis j'ai toujours peur de céder ! si vous pouviez m'épargner ces sollicitations?...
— Moi?
— En ayant l'air de partir de votre plein gré... Elle ne s'adresserait qu'à vous, et vous, mon frère, vous êtes fort.
Braillé fixa les yeux sur le vieux commis qui le regardait d'un air suppliant.
— Eh bien, soit, dit-il, avec un soupir; je ne veux point que vous ayez à baisser les yeux devant votre fille, Joseph, Je prendrai pour moi toutes les douleurs de la lutte; je laisserai croire à Suzanne que je me sépare de vous par caprice et par insensibilité.
— Ah ! elle ne le pensera point, interrompit Clairon.
— Je chercherai une raison qui puisse la tromper, continua Braillé, et que Dieu vous pardomie, si après cela elle m'aime moins , car c'était mon dernier attachement.
Clairon voulut essayer quelques remercîmeuts , mais Braillé lui imposa silence de la main :
— Assez, muimm-a-t-il; je ferai ce que je vous ai pro' mis , mais j'ai besoin d'être seul pour rassembler mes forces et en demander de nouvelles à Dieu.
Henri Raynal et le père Braillé était assis sous une tonnelle couverte de vigne au fond du jardin. Le jeune homme tenait à la main un Virgile, tandis que le vieux prêtre, les deux bras croisés et le regard fixe, Técoutait avec distraction. Un peu plus loin, ou apercevait Suzanne qui cueillait les fruits d'un groseillier en chantant à demi -voix, et jetant, parfois, un regard vers la tonnelle.
Tl y avait déjà quelque temps que le jeune homme traduisait à haute voix, lorsqu'il s'arrêta en hésitant; le père Braillé sembla sortir de sa rêverie.
— Eh bien, qu'est-ce donc ? demanda-t-il.
— Nos patriœ fines et dulcia linqvimus arva, reprit le jeune homme.
— Oui, dit Braillé avec un attendrissement involontaire, il allait qidtter les frontières de la patrie et ses douces mmpayncs, et ces frontières, vois-tu, s'arrêtent souvent au
i,A (lOlITTl-: n'EAU. 4!'
déclin d'une colline, au détour d'un chemin; caria patrie, c'est seulement le lieu où loge le cœur.
Puis prenant le livre des mains de Henri, il coutinuii d'une voix émue et cadencée :
— Heureux vieillard , ainsi tu demeureras sous tes frais ombrages, près de les fleuves connus et de tes sources sacrées. C'est là que tu te sentiras endormir au léger bourdonnement des abeilles butinant sur la haie de saule qui enclôt ton héritage ; c'est là que tu entendras Vémondeur chantant à haute voix sous la roche élevée, j^^ndant que les roucouletises colombes, tes amours , mêleront leurs soupirs à ceux de la tourterelle cachée au sommet de l'orme.
En parlant ainsi , les yeux du père Braillé s'étaient tournés vers Suzanne, et sa voix tremblait.
— Ali ! je voudrais sentir Virgile comme vous, dit Henri se trompant sur la cause de son émotion.
— Cela est donc bien beau ? demanda la jeune fille en tournant vers eux son charmant sourire.
— Quand votre oncle l'explique, répondit Henri.
— C'est que j'ai vécu avec lui, reprit doucement le vieillard ; ces vers, je les ai appris quand j'étais clôarec en les répétant à haute voix le long des haies d'aubépine; j'avais pour commentaires la création! les oiseaux qui gazouillaient sur les sureaux, et les cigales qui chantaient dans les blés , m'exphquaient ce que je n'avais pas compris. Aussi j'aime Virgile comme im souvenir de jeunesse : le timbre de sa poésie ressemble pour moi à une voix d'ami.
— Et voilà pourquoi elle vous fait venir les larmes aux paupières, observa Raynal avec un sourire.
Braillé rougit légèrement.
r- Qui prend garde aux alteudrisscmcuts des vieillards
et des enfants ! dit-il. Puis, ne sais-tu pas que la poésie ressemble à ces sons de cloches éloignés qui disent ce que l'on veutj et que nous y trouvons écrit tout ce que nous sentons. Quel que soit Tétat de ton cœur, cherche bien, et tu trouveras dans Virgile quelque allusion qui semblera s'adresser à toi.
— Oh! vous avez raison, s'écria Henri; sa poésie est pareille à la brise qui vous arrive après avoir traversé la prairie, les fleuves et les montagnes ; chacun peut y reconnaître le murmure qu'il aime et le parfum regretté : elle a passé sur tout et a gardé comme une émanation de chaque chose.
— Quel dommage que je ne sache point le latin, interrompit Suzanne en soupirant.
— A quoi bon? dit Henri; l'âme la plus naïve renferme autant de choses que le poëme le plus divin ! ne regrettez point de ne pouvoir juger la statue quand le modèle se trouve en vous-même. Croire que toute la poésie est dans les livres , c'est croire que quelques flacons d'essence renferment tous les parfums des roses.
— Dieu le veuille , répliqua Suzanne , car moi je suis une ignorante, sentant et pensant comme les oiseaux voltigent au sortir du nid.
— Le Christ a promis aux cœurs simples une place dans son paradis , dit Braillé en passant les mains sur les cheveux de la jeune fdle.
CeUe-ci releva la tête comme un chien fidèle qui reçoit les caresses du maître.
— Je vous aurai pour m'y conduire, mon oncle, dit-elle, car la première place sera là pour les martyrs.
— Oui, dit le vieux prêtre avec un sentiment profond j
LA GOUTTE DEAU. »l
oui, Suzanne, j'espère que Dieu me tiendra compte de mes souffrances, bien que j'aie été épargné dans ma chair. Les plaies du cœur ne sont pas moins cruelles que celles du corps , et notre vie peut aussi bien s'écouler avec nos pleurs qu'avec notre sang.
Suzanne fut frappée de l'espèce d'amertume qu'il y avait dans l'accent de son oncle. Accoutumée à la résignation souriante du vieux prêtre, elle devina daus ce changement quelque douleur nouvelle et secrète : mai.s avant qu'elle eût pu éclaircir son doute , l'entretien fut interrompu par l'arrivée d'un nouveau persomiage dont la vue changea tout à coup le cours de ses préoccupations.
C'était un jeune homme d'environ trente ans qui portait, comme Henri, l'uniforme de l'artillerie de marine, mais avec les insignes d'un graJe supérieur. Le sergent Fayol, car c'était lui , avait une de ces figures sur lesquelles on porte deux jugements opposés, selon le degré d'attention avec lequel on les étudie. Ses cheveux blonds, son teint clair et ses lèvres vermeilles lui donnaient, au premier aspect, une apparence de douceur, presque efféminée ; mais en y regardant de plus près, celte apparence était contredite par tous ses traits. L'expression de son œil d'un bleu âpre était absolue ; et il y avait dans son nez fin et recourbé, dans ses lèvres relevées aux coins, une sorte d'insensibilité hautaine qui se révélait en outre dans la brusque aisance de ses mouvements. Tout en lui annonçait la vigueur, mais une vigueur qui se cache. Ses membres agiles et bien proportionnés satisfaisaient le regard sans l'arrêter : la nature semblait avoir pris plaish- à entourer cette charpente d'acier dune enveloppe souple et brillante, comme ces
ouvriers du moyen âge qui déguisaient la force de l'armure en la polissant.
A la vue de Fayol, Suzanne n'avait pu retenir un mouvement de déplaisir et presque de crainte ', Raynal rougit comme s'il eût éprouvé quelque embarras d'être surpris par lui, et Braillé se contenta d'un salut; mais le sergent ne parut point remarquer l'espèce de froideur avec laquelle il était reçu.
— Je te cherchais, conscrit, dit-il à Henri.
— Me voici, répondit le jeune homme en se levant.
— Que faisais-tu là ? tu aidais sans doute mademoiselle à égrener des groseilles.
— Nullement , dit Raynal sans lever les yeux et en réunissant ses livres.
— Ah ! je vois , reprit Fayol de l'accent railleur qui semblait lui être naturel , on te faisait la classe. Eh bien , père Braillé, êtes-vous content de votre écolier ?
— M. Raynal sent le prix de l'instruction, dit le vieux prêtre sérieusement.
— Au fait, reprit Fayol, nous vivons à ime époque où Ton appliquera peut-être le Pater noster à l'exercice eu douze temps , et où il faudra qu'un chef de pièce sache traduire le De profundis avant de le faire chanter à l'ennemi; dans ce cas, Hem'i aura des chances d'avancement...
— Je n'en désire point, dit Raynal.
— Fi donc! reprit le sergent, l'odeur de la poudre t'aurait-elle déjà dégoûté du métier, et voudrais-tu y renoncer pour les égratiguures reçues à Brest?
— Comment cela ? demanda Suzanne étonnée.
LA GOUTTE D'EAU. 5a
— Je me trouvais à la salle d'artifice lors de son explosion, dit Raynal.
— Et vous avez été blessé ?
— Assez pour rester étendu entre deux barils près de sauter, observa Fayol.
— Et je n'aurais pu m'en retirer sans le sergent, ajouta Henri.
La jeune fille fit un mouvement, et son regard, qui s'était jusqu'alors tenu détourné de Fayol, se leva sur lui avec une expression de reconnaissance.
— C'est un noble trait, monsieur, dit Braillé.
— Mon Dieu , je n'ai eu besoin pour cela ni de livres ni de latin, reprit Fayol ; il m'a suffi d'escalader une fenêtre, de passer dans le feu , et de sauter un mur de dix pieds avec ce conscrit sur les épaiûes. IMais chacun a sa spécialité, père Braillé : à vous les paroles , et à nous l'action. Je voudrais seulement que Henri ne donnât pas trop dans les bucoliques, comme on dit au régiment, et qu'il se rappelât un peu plus souvent qu'il a un sabre sur la hanche. Il y u encore pour nous autres quelques chances d'avancement, malgré les cadets de famille qu'on nous envoie pour officiers au sortir du servage...
— Je ne souffrirai pohit qu'on attaque le gouvernement chez moi, interrompit une voix qui cherchait à se grossir.
Tout le monde se détourna.
— Eh! c'est papa Clairon ! reprit Fayol en riant. Comment se porte aujourd'hui votre bureau?
— Je ne souffrirai pas qu'on attaque le gouvernement. . .
— Chez vous ; j'ai parfaitement entendu... Une prise, père Clairon.
Le vieux commis , écrasé par le sang-froid du sergent,
le regarda d'un air timide , chercha dans sa poche , et tira sa tabatière.
— Nous disions donc , reprit Fayol en savourant lentement sa prise de tabac , que la monarchie nous élève des officiers en mue....
Clairou voulut interrompre en recommençant sa phrase sacramentelle.
— Encore ! s'écria le sergent. Pardieu ! père grattoir, je ne dis plus rien.
— Le souper est prêt d'ailleurs, observa Clairou en jetant à sa fille un regard d'intelligence... Allez , mon frère, je tiendrai compagnie à ces messieurs.
Fayol éclata de rire.
— Voilà qui s'appelle congédier les gens avec procédé ? s'écria-t-il.
— Je ne congédie personne, balbutia le vieux commis.
— Bien , bien , père Clairou, nous vous laissons manger votre bouillie d'avoine, reprit Fayol avec dédain.
Et se tournant vers Henri :
— En route , le latiniste , continua-t-il ; les amis nous attendent à la Fleur-de-Lis..
Raynal serra la main au père Braillé , salua Suzanne et suivit le sergent.
Ils marchèrent quelque temps en s'ience , l'un à côté de l'autre; enfin Fayol se retourna vers son compagon.
— Eh bien, dit-il, tu me boudes, je crois?
— Nullement, répondit Raynal.
— IM'cn voudrais-tu par hasard de t'avoir emmené?
— Qui peut te le faire penser ?
— Tu espérais peut-être causer avec la petite ?
— Que pourrais-je avoir à lui dire ?
LA GOUTTE D'EATJ. 6*
— Et que sais-je ! tu lui aurais parlé de la lune , des étoiles.
— Tu es fou.
— Moius que tu n'es amoureux.
— Eh bien, quand cela serait ? dit Henri avec impatience.
— Comment donc ! mais je crierais bravo ! répliqua Fayol; d'autant que la petite t'adore.
— Moi ! dit Kaynal, dont tout le visage s'illumina.
— Pardieu! il suflit de voir comme elle te regarde; aussi je t'engage à te rappeler la parole de l'Évangile : Demande et on te donnera.
Ray nul fit un mouvement.
— Et surtout ne t'effraye pas d'un peu de résistance, continua le sergent. On est trop bien élevée pour n'en point faii'e; mais ime femme qui aime, vois-tu, est comme un gant dans notre main.
— C'est-à-dire , reprit Henri , qu'il faut la perdre eu reconnaissance de son affection pour nous.
Fayol leva les épaules.
— Tu n'entends rien aux femmes , petit , dit-il en ricanant. Tu as pris au sérieux les phrases courantes ; mais il y a pour l'honneur , vois-tu, comme pour la religion , un catéchisme que tout le monde répète et auquel personne ne croit. Ce que les femmes appellent tout haut leur honte, elles le nomment tout bas leur plaisir : elles le repoussent en apparence et le désirent en secret. La perte, c'est l'éclat ; la vertu, c'est le mystère. Aussi, en amour, les tourments (le conscience ne viennent-ils que du manque de précautions, et pour avoir la tranquilité de l'inuoceuce, il suffit d'être prudent.
— Je connais ta morale , dit Henri avec une sorte de
dégoût mal déguisé, je sais qu'à tes yeux la l'emme est une esclave hypocrite, qui ne se fait marchander que pour surfaire son infamie. Aussi, point de devoirs envers elle : on peut lui mentir et la tromper ! tu ne vois de place à l'honneur que dans la moitié du genre humain ; l'autre moitié est une moisson que Ton fauche pour faire Htière à ses passions. — ■ Et tu n'admets point mes principes?
— J'en ai horreur.
Fayol fit un hochement de tète en souriant.
— Je comprends, dit-il ; on veut que tu sois moral, on te nourrit de romances et de lait doux; mais prend garde d'être pris pour dupe par ta jolie sournoise.
— Ne parle pas de Suzanne, mterrompit vivement Henri, tu n'es pas capable de la comprendre.
— C'est juste, un ange.... car elle a dû te faire accroire qu'elle arrivait au moins du paradis.... tu t'attends peutêtre à lui voir pousser des ailes ?
— En tout cas , dit Raynal en fixant sur le sergent un regard aigu, ma préférence pour elle ne doit point t'étonner, car je t'ai vu toi-même son adorateur assidu.
Un nuage passa sur le front de Fayol, mais il fit un effort pour le déguiser.
— Oh ! moi, dit-il d'un ton de fatuité nonchalante , c'était autre chose, je voulais donner à la petite quelques leçons. . . . de savoir vivre
— Et tu en as été pour ton essai ? dit Henri en le regardant fixement.
— Qu'en sais-tu? répliqua Fayol.
— Oserais-tu soutenir que tu as réussi ? s'écria Raynal, l'œil étincelant.
— Qui m'en empêcherait ?
l.A GOUTTE D'EAU. 57
— Moi, qui ?ais quo tu ue dis point la YC'i'it(5.
Fayol jeta sur lui uu regard ironique et hautain dont il sembla l'envelopper.
— La langue t'a tourné, petit, dit-il, heureusement que nous sommes seuls.
— Je le répéterai devant tous.
— La paix , te dis-je , et ne fais pas ainsi le méchant, j'en ai réduit bien d'autres.
— Oh ! je le sais, reprit vivement Henri; mais ne crois pas que ton adresse de spadassin me fasse écouter plus patiemment tes calomnies; tu peux m'assassiner devant deux témoins, non m'imposer silence,
— Allons, conscrit, dit dédaigneusement Fayol, tu oublies que si j'avais voulu te rayer du contrôle, je n'avais pas besoin pour cela de croiser le fer; il suffisait de te laisser partir comme une fusée avec tes deux barils de poudre.
Raynal tressaillit ; le souvcnii' du service rendu par le sergent venait heurter eu quelque sorte son indignation, et l'arrêta dans son élan. Ses lèvres se serrèrent comme s'il eût voulu retenir la provocation près de lui échapper; mais cet effort fait lui rappela amèrement la dépendance à laquelle le condamnait sa reconnaissance forcée.
— Je vois que tu ne permets point d'oublier tes bienfaits, cht-il d'une voix altérée ; mais tu as raison , et je dois me rappeler que je te dois la vie.
— On dirait que tu regrettes, olîserva ie sergent.
— Oh ! plus que tout au monde ! s'écria Henri.
— Et pourquoi donc, conscrit ?
— Parce que depuis ce joiu" j'ai perdu ma liberté, r(;prit le fourrier avec chaleur ; parce que, sous prétexte de veiller à ce que ta avais sauvé , tu t'es emparé de moi, et que je
b8 LA GOUTTE D'EAU,
suis devenu ta propriété. Tu contrôles mes actions , tu tyrannises mes sentiments , tu me forces à vivre avec ta permission , et quand je veux me révolter , tu me mets ton bienfait sur la gorge et tu me condamnes au silence ! Cela ne peut durer ainsi, Fayol ; la plus douce nature s'irrite à la fm. Tant que tu as seulement heurté mes goûts et mes idées, j'ai accepté le rôle d'enfant que tu voulais me donner , j'ai marché docilement sous ta volonté ; mais maintenant tu veux toucher à mes sentiments, tu fouilles dans mon cœur d'un air de mépris, et tu y retournes mes plus intimes affections avec le pied comme tu le ferais de débris et d'ordures; c'est trop, Fayol, trop pour la plus longue patience. La rue a deux côtés, à partir d'aujourd'hui je suivrai celui que tu ne prendras pas. Partout oii tu parleras, je me tairai ; si tu veux davantage , exige , j'obéirai , car je suis ton obligé ; mais renonce à t'établir dans ma vie comme une terre conquise. Je veux enfin respirer d'air ce qu'il me faut et ne plus sentir une main sur ma pensée.
Ces mots avaient été prononcés par Raynal avec une sorte d'emportement, et comme s'ils échappaient à un sentiment longtemps contenu. Le sergent parut d'abord étonné. Une rougeur rapide passa sur son visage , ses lèvres se crispèrent; mais le sourire dédaigneux qui leur était habituel y parut presque aussitôt. Il regarda fixement Henri, et, posant les deux mains sur ses épaules :
— Bien , fourrier , dit-il , avec un sérieux railleur , trèsbien ; seulement les citations latines y manquent. Un discours sans latin ressemble à une matelote sans vin. Mais je û'oubherai pas votre dissertation sur le libre arbitre.
•** Je vous en serai reconnaissant, dit Henri gravement.
L\ (iUL TTE D'EAU. 69
Tous Jeux étaient arrivés devant le café fréquenté par les sous-ofBciers de la garnison.
— Pourrais-je, sans attenter à votre personnalité, vous ofl'rir un verre do bière? demanda ironiquement Fayol.
— Je rentre, dit Raynal. \ Et il continua sa route.
te sergent le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu au détour de la rue. Étendant alors la main :
— Va, murraura-t-il, va, pauvre agneau, qui menace de la tète avant que les cornes lui soient poussées ; tu feras malgré toi ce que je veux et comme je le veux.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis l'entretien qui avait eu lieu entre Clairon et Braillé, et celui-ci les avait employés à tout préparer pour la séparation convenue; mais ces préparatifs s'étaient faits avec mystère et sans que Suzanne put les soupçonner.
Le soir du cinquième jour, le vieux prêtre monta dans la chambre qu'il occupait, après avoir embrassé la jeune fille plus tendrement que d'habitude. Le mois de juillet commençait, et la brise de nuit apportait, par la fenêtre ouverte, les senteurs des chèvresfeuilles et des foins fraîchement coupés. Braillé aperçut un bouquet de jonquilles sur sa table, du linge repassé nouvellement au pied de son lit, prêt à le recevoir, et ses pantoufles posées à leur place accoutumée ! . .. Le vieillard promena autour de lui des yeux mouillés de larmes ! Tout lui rappelait la présence de cet ange familier qui présidait depuis dix années aux aisances
i.A GOUTTE D'EAU. Cl
et aux joies de sa vie ! Il se baissa pour respirer le parfum des jonquilles, toucha le linge que Suzanne avait préparc, jeta un regard sur la fenêtre entr'ouverte par elle, puis, s'approcliant du crucifix suspendu à son chevet, il se laissa tomber à genoux et commença une prière fervente.
Elle dura longtemps, entrecoupée de soupirs ; mais enfin l'émotion du vieux prêtre parut se calmer. Il se releva, ferma sa fenêtre, écarta le vase de fleurs, comme s'il eût voulu échapper à tout ce qui pouvait l'amollir et se mit à écrire la lettre suivante :
a Chère Suzanne,
« Lorsque tu liras ceci, je serai déjà bien loin!... Ne te « récrie pas à cette nouvelle, ne t'afflige pas surtout : si je « pars, enfant, c'est qu'il le faut, et ta résignation doit éga- « 1er la mienne.
« Beaucoup de raisons m'obhgent à vous quitter; tu ne « peux les connaître toutes, apprends seulement que j'ai « pris ce parti de ma propre volonté et pour accomplir ce « que je regardais comme un devoir. Ne cherche point à « savoir où je vais, tu voudrais me voir, et il vaut mieux « que cela ne soit point. Contente-toi de penser qu'où je suis « je t'aime, et que ton souvenir me fait compagnie.
« De tout ce que j'avais ici je n'emporte que quelques « livres, le reste me rappellerait un passé que je ne regret- « ferai que trop!... Garde tout, chère fille; use de ce qui « m'a appartenu par amour pour moi et en souvenir de « moi. Mais surtout ne t'inquiète point de ce qui me con- « cerne, car, excepté toi, rien ne me manqueras où je vais. « Tu sais ce qu'il me faut, du reste ; un peu de paille fraîche « pour dormir, un peu de lait pour nourriture, Horace où
Hi LA GOUTTE D'EAU.
« Virgile à lire dans la campagne, et quelques fleurs des « champs pour marquer les passages aimés ! Le coin le plus « ravagé de nQtre Bretagne peut me donner tout cela et « bien plus !
« Adieu donc, chère fille, et que toutes les bénédictions « du ciel soient sur toi. Je voudrais te serrer une dernière « fois sur mon pauvre cœur qui tremble ; mais j'ai craint « les angoises des adieux; j'ai craint des demandes d'expli- « cation que je n'aurais pu donner sans mentir ; j'ai craint « surtout des prières auxquelles je ne devais point me ren- « dre, et que j'aurais mal repoussées. Pardonne-moi donc, « et ne m'en veux pas. Je baise cette lettre où ton cher « nom est écrit; je la signe de mes larmes. Hélas ! n'est-ce « point la véritable signature des hommes ! Que Dieu te « prenne en pitié, douce enfant, et qu'il porte à ma part « toutes les épreuves qui te sont destinées.
« Encore une fois adieu ! Je ne pars pas tout entier ; mon « cœur reste ici, à toi et avec toi.
« Ton oncle, Antoine, »
« P. S. Arrose bien le jasmin et les rosiers que nous a avons plantés enseml^le près de la tonnelle, et prends « soin de mes oiseaux; ils te reconnaissent aussi bien que « moi. »
Cette lettre achevée, Braillé y mit l'adresse, pius, ayant fait un paquet de ses vêtements et de quelques livres, il promena une dernière fois les yeux sur tout ce qui l'entourait, arlressa un adieu particulier à ses fleurs, à son crucifix, à ses oiseaux, puis, entr'ouvrant la porte avec précaution, il descendit doucement l'escalier.
Arrivé près de la chambre de Suzanne, il s'arrêta op-
pressé. Aucune lueur ne brillait à travers les jointures Je h porte ; la jeune fille dormait, sans doute ! Il cutr'ouvrit les bras comme s'il eût voulu la serrer sur sa poitrine, du moins en pensée, et, laissant couler ses pleurs :
— Adieu, murmura-t-il, sainte enfant ! Douce Ruth, dont je fus longtemps la Noémi ! Adieu ; et puissé-je emporter avec moi, de dessous-ce toit, tous les soucis et toutes les misères !
A ces mots, il franchit le seuil de la maison, traversa la cour et disparut dans Tobscurité.
Nous n'essayerons point de peindre la surprise efc l'affliction de Suzanne lorsqu'elle apprit, le lendemain, le départ de son oncle. Elle courut éperdue vers son père; mais celui-ci ignorait la retraite choisie par Braillé, et parut aussi étonné qu'elle-même. Suzanne interrogea les voisins; aucun n'avait vu le vieux prêtre ! Elle rentra désespérée, et décidée à pousser plus loin ses roche|'ches.
Cependant, en reli^^ant la lettre qui lui était adressée, un scrupule lui vint, son oncle la suppliait avec instance de ne rien faire pour découvrir sa retraite. S'il lui avait caché les raisons de son départ, c'est qu'il le devait sans doute; en s'cfforçant de le découvrir, ne s'exposait-elle point à déranger quelque plan nécessaire, à causer au vieillard quelque embarras ou quelque douleur? Cette pensée l'arrêta court. Elle communiqua ses doutes à Henri, qui lui conseilla de cesser des perquisitions ostensibles, promettant de les continuer lui-même en secret et sans éclat.
La jeune fille n'accepta ce conseil qu'avec peine : son oncle avait été jusqu'alors pour elle un père et un frère tout à la fois : depuis son départ la maison semblait déserte, comme si la famille entière ciit disparu nvcp lui. Elle fut
plusieurs jours pleurant et désoccupée^ tournant la tête au moindre bruit, et s'attendant sans cesse à voir reparaître le prêtre sur le seuil. Mais sa douleur se calma peu à peu. Henri venait tous les jours, et, quand il était parti, Suzanne demeurait longtemps sans penser à son oncle ! Ainsi, à son issu, de nouvelles préoccupations commençaient à s'emparer de son âme, et à rendre la présence du père Braillé moins nécessaire. Peu à peu elle cessa de l'attendre, sinon de le désirer, et ses chants quelque temps suspendus, égayèrent de nouveau la maison.
Clairon, de son côté , finit par penser que le départ de son beau-frère avait conjuré le péril , et , persuadé qu'il n'avait plus rien à craindre, il reprit sa liberté d'esprit.
Cependant les visites plus fréquentes de Raynal chez le vieux commis ne tardèrent pas à attirer l'attention, et le lîruit de ce nouveau changement de Suzanne devint bientôt un sujet de commentaire pour chaque voisin; car, parmi beaucoup d'autres fléaux qui affligent les petites villes, le plus dangereux et le plus inévitable est, sans contredit, le voisin. Le voisin est là un espion de bonne volonté qui fait la police pour son propre compte ; il faut qu'il soit votre compUce ou votre ennemi. Sa grande , son unique affaire n'est point de veiller à ses propres actions, mais de surveiller les vôtres. La maison que vous habitez est une forteresse en état de siège dont il cherche à connaître l'intérieur, un spectacle auquel il n'est point invité, et qu'il essaye à voir par-dessus le rideau. Qu'un étranger frappe à votre porte, que la lumière brille moins tard que de coutume à travers vos vitres, que votre voix se fasse entendre plus élevée; ce sont autant de problèmes posés à sa curiosité,, et, malheur s' il ne peut les résoudre ! car tout ce qu'il
LA GOUTTE l)'EAl'. C5
ne comprend point est expliqué à votre désavantage. Du reste, prudent et politique, le voisin de petite ville vivra toujours avec vous dans les meilleurs termes : sa batterie (le cuisine et son journal seront à votre disposition; il vous fera goùler aux primeurs de son jardin, vous fournira des recettes pour les confitures ou pour les rhumatismes, et viendra aidera vous coudre dans votre suaire. C'est un ennemi intime qui nous rend mille petits services en attendant qu'il ensache assez pour vous faire pendre.
Or, Clairon avait un voisin qui réunissait toutes les qualités exigées pour ce titre, un vrai voisin-modèle. On eût vainement cherché dans tout Lesneven un homme plus serviable et plus malveillant. Les amitiés de Guillaume Rivel avaient toujours quelques pointes dont vous étiez blessé, et ses pohtesses vous insultaient. Cet homme, grossier du reste, possédait une sorte de tact subtil pour deviner votre endroit vulnérable. Seulement, comme ses coups étaient toujours portés en riant et le boimet àla main, on feignait de ne les point sentir, et il en profitait pour redoubler.
Sa fille, d'ailleurs, lui venait en aide au besoin. Ursule Rivcl ressemblait à Guillaume sous des formes différentes; c'était son père retourné. Ce que celui-ci faisait avec des càhnéries et des précautions oratoires, elle le faisait, elle, ouvertement, brutalement, en fille mauvaise et qui veut le paraître. Ainsi posée, eUe avait acquis le droit de tout dire sans qu'on s'en étonnât. Acceptant d'avance l'accusation de méchanceté, elle la rendait en quelque sorte inutile : les reproches à cet égard ne pouvaient pas plus l'afteindre que l'excommmiication un mécréant ; car elle avouait ce qu'il lui était reproché, et s'en faisait gloire. Du reste, semblable au despote antique , elle so souciait peu d'être
aimée, pourvu qu'on la craignît ; et, à cet égard, elle avait réussi au-delà de ses espérances.
Cependant, par une de ces bizarreries trop fréquentes , l'opinion publique n'avait voulu admettre qu'en partie la mauvaise réputation acceptée par Ursule elle-même. On avait relevé dans sa vie quelques rares traits d'humanité vulgah'es, quelques preuves équivoques de compassion pour les opposer à tout le reste , et les gens qui se piquaient d'observation ou d'équité répétaient d'un air profond que la fille de Rivel valait mieux qu'elle n'en avait rair.
Suzanne avait toujours éprouvé pour elle un sentiment de répulsion et presque de dégoût qui avait été un obstacle à leur liaison ; cependant elles se voyaient quelquefois en qualité de voisines. Un jour donc que la fille de Clairou achevait un volume apporté la veille par Raynal, Ursule entra.
La nature avait traité la fille de Rivel avec la malveillance qu'elle montrait eUe-mème pour tout le monde : sa taille l'eût fait prendre pour un enfant de douze ans, si le développement des formes n'eût détrompé le regard ; son front était bas, ses sourcils épais, son teint brun et coloré ; cependant l'ensemble de tout cela ne manquait point "d'une sorte de sève ardente, et il y avait dans ces yeux noirs, dans ces lèvres épaisses, je ne sais qu'elle volupté hardie qui pouvait parler à des sens grossiers.
Elle jeta d'abord les yeux sur le livre que Suzanne tenait à îa main. ^
— Je vous dérange, dit-elle.
— Nullement, répliqua Suzanne en se hâtant de déposer son volume et d'avancer une chaise.
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Ursule mesura celle-ci du regard, et ne s'assit qu'à moitié, afin que ses pieds pussent toucher la terre.
— Vous lisez toujours autant, à ce qu'il paraît? repritelle d'un ton maussade. Il est heureux que le voisin Clairon ait assez de fortune pour vous permettre de perdre ainsi votre temps.
— Mon père est pauvre, répondit Suzanne ; mais il ne me défend point une lecture après mon travail achevé.
— 11 y a des gens qui trouvent moyen de tout faire, répliqua Ursule aigrement; quant à moi, je n'ai point ime heure de liberté.
— Votre boutique de mercerie vous occupe, observa Suzanne doucement.
— D'autant que mon père passe la journée à clouer ses brides de sabots. Les parens, voyez-vous, ma chère , nous élèvent comme des animaux domestiques ; non par tendresse, mais pour que nous fassions plus tard leur travail. A propos de parents, vous n'avez rien su de votre oncle ?
— Rien, dit la jeune fille tristement.
— îl sera aller ha])itcr Brest. Les grandes villes sont si commodes ! on ne vous connaît point, et vous pouvez vivre à votre goût sans qu'on le sache....
— Mon oncle n'avait pas besoin de cacher ses actions, interrompit vivement Suzanne.
— Alors, pourquoi est-il parti? demanda la fille de Rivel sèchement; ce n'est point pour un pèlerinage, j'imagijie ! à moins qu'il ne soit allé à Rome faire lever son interdit. Du reste, ce ne sont pas mes affaires, et j'ai ù vous parler d'autre chose. G'estdemainmonannuiversairede naissance, et vous savez que nous avons l'habitude de réunir, tous les
ans, les voisins à cette occasion ; je suis venue vous inviter, ainsi que M. Clairon.
La jeune fille remercia en promettant de transmettre l'invitation à son père.
— Je compte sur vous, reprit la mercière ; aussi ai-je fait inviter M. Henri... Il ne faut pas séparer qiti s'assemble, comme on dit.
— Je ne vous comprends pas, balbutia Suzanne. Ursule la regarda en face.
— Il ne faut pas rougir alors, dit-elle. Croyez- vous donc que l'on ne sache pas les visites que vous fait tous les jours le fourrier ?
— Je reçois M. Henri comme vous recevez M. Ghoppart, observa Suzanne piquée.
Ursule lui lança un regard d'aspic.
— Et pourquoi donc ne recevrais-je pas M. Ghoppart ? reprit-elle... Croyez-vous qu'il vaille moins, parce qu'il ne porte pas d'épaulettes de laine, et qu'il ne me prête pas de romans ? M. Ghoppart a rendu des services au gouvernement ; notre cousin M. Manarch lui veut du bien, tous les nobles le protègent, et, quand il voudra, il ira plus loin que beaucoup d'autres, qui se croient quelque chose parce qu'ils passent leur temps couchés sur des hvres.
— J'en suis persuadée, dit Suzaime, qui ne voulait point prolonger une discussion qu'elle regrettait déjà d'avoir commencée ; mais Ursule ne comptait point la tenir quitte à si bon marché.
— Je ne dis pas cela pour M. Henri, continua-t-elle, qui est un jeune homme de bonne famille et qui fera son chemin; seulement je vous engage, ma chère, à ne pas trop y tenir. Tant tfu'il sera sous-officier^ vous pourrez compter
sur sa compaguic; faute de mieux , ou dîne au cabaret, comme dit le proverbe ; mais une fois qu'il aura son brevet d'ollicier, bonsoir ! Les cpaulettes dorées vont mal avec les cornettes.
Suzanne tressaillit; l'observation d'Ursule l'avait frappée au cœur. Celle-ci s'en aperçut, et, contente de sa vengeance, se leva.
— Ainsi, c'est convenu, dit-elle; vous viendrez demain avec votre père et M. Henri, qui veut bien de nous, en attendant qu'il soit officier. Notre cousin le curé y sera peutêtre.
Et comme Suzanne voulut la reconduire :
— Ne vous dérangez pas, dit-elle, et achevez votre lecture ; vous nous raconterez demain le roman, en attendant que les crêpes soient beurrées.
La boutique de maitre Rivel , consacrée à deux commerces, était partagée en deux portions distinctes. D'un côté se trouvaient plusieurs rangs de cases renfermant la mercerie à Fumage des paysannes, et un vieux comptoir de sapin près duquel se tenait Ursule ; de l'autre , des sabots de toutes tailles et de toutes couleurs, entassés sans ordre , formaient une sorte de montagne bariolée qui montait jusqu'aux solives du plafond. Ceci était le domaine particulier de maître Rivel, en même temps que sa fortune et sa gloire. Nul autre marchand sabotier ne pouvait offrir, à Lesneven, des chaussures de hêtre aussi richement dorées au feu , aussi artistement décorées de ciselures et de fleurs peintes. Nul autre ne savait y attacher avec autant de grâce le morceau de peau de mouton, clouer la bandelette de fer-blanc, ou fixer la bordure de drap découpé. Aussi chaussait-il tous les pieds élégants des faubourgs, et une jeune fille re-
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counaissait le sabot sortant de chez maître Rivel, aussi sù- ► rement que nos lions reconnaissent l'habit taillé par Staub. Ce talent hors ligue avait même valu à mailrc Guillaume uue aisance qu'il augmentait, chaque jour , par cette économie dure et tenace particuUère à la petite bourgeoisie de nos provinces,
La plupart des convives invités pour la fètc d'Ursule étaient déjà réunis dans la boutique dont nous venons de domier la description, et que l'on avait choisie pour recevoir, comme la pièce la plus grande et la plus commode de la maison.
Les sabots avaient seulement été repoussés plus près du mur, aj&n d'augmenter l'espace; les balances enlevées, et lô comptoir transformé en table à manger.
Une chandelle inégale, flottant dans un bougeoir de fer battu, éclairait seule l'immense boutique , à la grande joie de Choppart, qui profitait de la demi-obscurité pour essayer quelques libertés nouvelles chaque fois qu'Ursule passait. Celle-ci se défendait faiblement par quelques tapes amicales et lançait à l'ancien chouan des regards qui semblaient l'exciter à recommencer .
Tous deux restèrent un instant isolés dans le coin le plus obscur, tandis que le reste des invités causait bruyamment. Choppart passa un bras autour de la taille d'Ursule, et la souleva jusqu'à ses lèvres. La jeune fille reçut entièrement et rendit à moitié le baiser. Choppart recommença.
— Finissez, dit-elle à voix bassre, ne voyea-vous pas qu'ils sont tous là ?
— Pourquoi ne Yeux-tu pas me recevoir seul? répliqua le chouan.
— Le moyen ? Mon père ne quitte point la maison.
— Dans ta chambre.,,, ce soir, reprit Choppart, en la# serrant d'une étreiate passionnée.
Tout le corps d'Ursule frissomia.
— C'est impossible, dit-elle.
— Laisse seulement ta fenêtre ouverte.
La fille de Rivel le regarda, et ses yeux s'enflammèrent.
— Tu promets, continua le garde-chasse.
Elle balbutia un mot qu'il ne put entendre, et s'échappa de ses bras.
— Bon, murmura-t-il, la ville est à nous !
Et il rejoignit le reste de la compagnie en fredonnant.
Clairon venait justement d'arriver avec sa fille, et on n'attendait plus que Henri Raynal, qui ne tarda pas à paraître.
— Allons donc, fourrier, cria Rivel, on soupire après -vous ! pas vrai, mademoiselle Suzanne? A table, les amis! Allons , père Clairon , venez ici , et laissez la jeunesse avec la jeunesse : vous savez où est votre place , monsieur Hein-i, à la gauche de mademoiselle Suzanne, du côté du cœur....
Tout le monde s'assit, et pendant quelque temps la conversation ne fut qu'un mélange de phrases banales , interrompue de chquetis d'assiettes et de verres ; mais peu à peu le premier tumulte s'apaisa, et chacun se mit à causer plus tranquillement avec ses voisins.
Intimidés par les remarques de maître Rivel, Henri et Suzanne furent les seuls qui demeurèrent silencieux; mais n'était-ce point assez de se trouver l'un près de l'autre ? A chaque mouvement Raynal sentait le bras de la jeune fille Feflleurer, et celle-ci entendait l'haleine plus pressée du
jeune homme. De temps en temps leurs yeux se rencontraient ; ils échangeaient quelques mots avec un sourire confus, puis rentraient dans leur silencieux extase. Aucun d'eux ne pensait, mais ils se laissaient aller à cette ineffable rêverie, plus douce que les plus douces réalités.
Suzanne surtout semblait avoir oublié tout ce qui l'entourait. Abandonnée à la joie sans nom qui l'inondait, elle n'entendait ni ne voyait rien ; ses yeux avaient le doux éclat des étoiles du ciel , et tout son être rayonnait. On eût dit une lampe éclairée par quelque clarté intérieure et mystérieuse.
Choppart, qui était à table près d'Ursule, fut lui-même frappé de la beauté de la fille de Clairon. Il la contemplait sans pouvoir en détacher ses regards, lorsque Ursule, qui lui avait plusieurs fois adressé la parole, lui frappa sur le bras.
— De quoi vous occupez-vous donc? demanda-t-elle d'une voix aigre.
— Regardez Suzanne, dit le chouan fasciné.
— Eh bien ?
— Ne la trouvez-vous pas belle comme une sainte ? Ursule fit un geste de dépit.
— Ah ! c'est pour cela que vous ne me répondez point , dit-elle. Hé bien, qui vous empêche de lui en conter comme le fourrier? Votre samte a deux oreilles.
— Allons, pas de jalousie, dit Choppart à demi- voix, et surtout ne vous fâchez pas, ma petite déesse.
— Petite, répéta Rivel, qui avait entendu la fin de la plu-ase et qui ne voulut point laisser passer cette occasion de dii^e ime méchanceté, Ursule ne vous pardonnera jamais ce mot-là, garçon.
— Pourquoi?
— Parce que vous lui rappelez qu'elle est restée dans la catégorie des carlins qui ont bu de Teau-de-vie trop jeunes.
— Au diable vos comparaisons, père Rivel, interrompit Choppart ; une femme est toujours assez grande quand elle peut passer les deux bras au cou de son amoureux.
— Mais si l'amoureux est de la taille du fourrier ? objecta Rivel en riant.
— Alors il faut que la femme soit de la taille de Suzanne, répliqua Ursule avec intention.
La fille de Clairon et Henri parurent déconcertés.
— Par mallieur, reprit la mercière, Suzanne n'aime que les petits hommes.
Et les bruns, ajouta le sabotier en jetant un regard
sur la chevelure blonde de Raynal.
— Aussi ne pouvait-elle souffrir M. Henri au premier instant , reprit Ursule .
C'est la vérité continua Rivel, en éclatant de rire.
Raynal regarda Suzamie qui baissa les yeux : l'amour a plus qu'aucun autre sentiment des susceptibilités bizarres^, et en apprenant qu'il avait autrefois déplu. Le jeune homme se sentit douloureusement blessé. Ursule , qui s'en aperçut , voulut le faire remarquer à tous.
Oh ! il ne faut point que cela vous chagrine, fourrier,
reprit-elle ; la voisine a bien changé ; depuis , sa haine est devenue de l'amitié...
— C'a été le contraire pour le sergent Fayol, continua Rivel en clignant l'œil d'un air fin; il avait d'abord été l'ami de la maison, puis il y a eu de la brouille.
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— Comme pour ce pauvre Georges Dulnng, ajouta Ursule, qui devait épouser, puis qui est parti.
— C'est-à-dire que Mademoiselle Suzanne Ta refusé, reprit le sabotier comme s'il eût défendu la fille de Clairon ; et elle a eu raison, puisque Georges ne lui plaisait plus.
— Qui vous a dit qu'il me plût auparavant? balbutia Suzanne d'une voix dans laquelle on sentait trembler des larmes.
— C'est juste , reprit Rivel avec une fausse bonhomie ; on reçoit tous les jours un jeune homme et on accepte ses cadeaux sans intention , uniquement pour passer le temps. Mais il ne faut pas prendre garde à ce que fht Ursule, ma petite ; c'est une mauvaise langue qui répète tout ce qu'elle sait.
Et comme il vit que Suzanne voulait répondre :
— N'en parlons plus , continua-t-il ; Georges Dulong a pris son parti, il s'est fait marin pour se consoler et il est mort de la fièvre jaune aux Iles ; De profundis pour lui, et buvons. Votre verre, papa Clairon.
Le vieux commis, qui n'avait pris aucune pai't à ce qu'on venait de dire, tendit son verre en souriant.
— Ceci, continua le sabotier, est du tafia qui a passé sous le nez de la douane sans passe-port.
— Et vous en boirez, père Grattoir, dit Choppart.
— Qui m'en empêcherait? demanda Clairon.
— Comment ! un fonctionnaire pubUc receler de la contrebande !...
Le commis retira vivement son verre.
— Allons donc, s'écria Rivel en avançant la bouteille; à bas les droits réunis et les gabelous !
— Voisin, voisin, niiirmiira Clairon, je ne souflrirai pas qu'on attaque...
— Le gouvernement, acheva Clioppart: pauvre vieux, va , il sait sa phrase comme son Credo ,• mais ne craignez rien , père , le tafia de maître Rivel vient tout droit de Quimperlé, le pays du cognac breton ; il n'a de frauduleux que l'étiquette, et vous pouvez en boire sans vous compromettre.
— Merci, dit Clairou en posant la main sur son verre , mais je suis au régime.
— A l'ancien régime ?... qui ordonnait de payer ses impositions, d'aimer le roi et de faire ses pâques. C'est le bon, père Grattoir; celui que nous voulons faire revenir; à la condition que nous autres , nous n'en serons pas ! Mais buvez, vous dis-je.
— Impossible, monsieur Clioppart, dit Clairou en défendant son verre.
— A la santé du gouvernement!
— Du gouvernement? répéta le commis hésitant.
— Si vous refusez, je vous regarde comme un conspirateur.
Il poussa son verre , et laissa le chouan verser jusqu'au bord .
— Maintenant, une, deux, et amorcez, papa; il ne faut jamais laisser refroidir les morceaux.
Tout le monde but, puis on se leva de table.
Suzanne profita du moment de désordre qui suivit pour s'échapper. Elle courut au jardin, gagna la tonnelle, et se laissant tomber sur un banc, elle fondit en larmes.
En toute autre circonstance , les méchancetés de Rivel et de sa fille lui eussent causé moins de douleur que de
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dépit; mais cette fois tous deux avaient trouvé le joint de son cœur. Ces attaques l'avaient d'ailleurs comme surprise au milieu de son enchantement et brusquement ramenée à elle-même par la douleur. Aussi, frappée à Timproviste, n'avait-elle su ni se défendre, ni se venger. Elle était tomliée comme un oiseau que la flèche atteint au milieu des nuages, et, dans son affliction, il y avait presque autant de regret de son rêve perdu que de douleur des coups reçus.
Les coudes appuyés sur ses genoux et le visage caché dans ses deux mains, elle s'abandonnait sans réserve à toute l'amertume de ses sensations , lorsque son nom, prononcé à voix bassse, la fit tressaillir. Elle leva la tète et reconnut Henri.
Le premier mouvement de la jeune fille fat de fuir; mais un geste du fourrier la retint.
— Je vous cherchais, dit-il. Pourquoi nous avoir quittés si brusquement tout-à-l'heure ?
— Je ne voulais point qu'on me vit pleurer, répondit la jeime fille d'une voix étouffée.
Raynal parut ému .
— Se peut-il que les méchancetés de cet homme et de sa fille vous aient troublée à ce point, dit-il ; ne savez-vous pas que tous deux ressemblent à ces insectes immondes qui laissent leur bave sur les plus belles fleurs et sur les plus beaux fruits?
— Mais les fleurs et les fruits sont perdus, s'écria Suzanne.
— Vous n'avez rien à craindre de pareil, reprit Raynal, les yeux baissés. Qui prend garde aux mensonges de ces ffens ? '
-^ Vous ! dit-elle.
— Ne le croyez pas
— Vous ! répéta la jeune fille d'un accent douloureux ; car tout-à-rheure je vous ai vu pâlir, et, quand mes yeux ont cherché les vôtres, vous vous êtes détourné
— Eh bien ! oui, dit Raynal avec une sorte d'explosion ; je voudi^ais en vain le cacher ; oui, l'idée de ce Georges et de ce mariage convenu
— Par mon père, et malgré moi, interrompit vivement la jeune fille.
— Vous avez donc résisté? s'écria Henri.
— Toujours ! et Dieu sait ce qu'il m'a fallu de courage ; car Georges était bon comme Dieu, et me priait à genoux de ne point le repousser.
— Ainsi.... vous ne l'avez point aimé?
— Jamais autrement que comme un frère*
Henri saisit les mains de la jeune fille avec un mouvement de joie.
— Ah ! pardon alors, pardon de ma folie, s'écria-t-il ; mais je suis jaloux.
— Vous ! interrompit Suzanne.
— Jaloux.... sans droits comme sans motifs mais je
ne veux plus l'être je veux savoir la vérité tout entière Écoulez-moi, Suzanne?
— Pardon on peut venir, balbutia la jeune fille, qui
se leva tremblante.
— Non, reprit Hemi en la retenant; il faut que vous m'écoutiez, car il y va de mon bonheur. . . . Que répondriezvous, Suzanne, si je venais aujourd'iuii vous faire la même demande que Georges autrefois?
— * Monsieur Henri....
— Oh ! répondez sans crainte ! Pourquoi trembler
ainsi détourner la tète? Suzanne, je vous aime de
tout ce que j'ai de cœur , vous le savez, n'est-ce pas ?
— Je le sais, murmura la jeune fille.
— Et vous, Suzanne, vous?....
Elle releva la tête, regarda Henri, et, pour toute réponse, se laissa aller sur sa poitrine en sanglottant. Le jeune homme appuya im long baiser sur ses cheveux.
— Ainsi, tu m'aimes? dit-il éperdu.
— Ne le savez- vous donc point ? murmura-t-elle.
Il poussa un cri de joie, l'enveloppa de ses bras^ et il y eut un long silence d'extase pendant lequel on n'entendit que leurs noms échangés à travers les soupirs et les baisers. Tout à coup un bruit de voix retentit à quelques pas, Suzanne se dégagea vivement,
— Quelqu'un nous écoute ! dit-elle épouvantée.
Henri prêta l'oreille ; mais le bruit avait cessé , et il voulut la rassurer.
— Au nom du ciel ! rentrez, reprit la jeune fille.
— Et toi ? demanda Henri.
— Je vous suivrai tout à l'heure ; mais vite, je vous en conjure.
Raynal déposa un dernier baiser sur le front de Suzanne, et courut à la porte du jardm, qu'il essaya d'ouvrir.
— Eh bien ! dit la fille de Clairon avec impatience.
— Nous sommes enfermés, répondit Henri.
— Enfermés!
— Vois !
— Ah ! Ursule est venue , s'écria Suzanne avec épouvante.
— Oue ilis-tu ? ^
— Elle va ramener tous les invités pour nous surprendre.
— Vous pourriez-croire ?
— Écoutez ?
Un bruit de pas, mêlé de cliuchottemeuts , venait de se faire entendre dans la cour, et une lueur éclaira subitement le seuil.
Les deux amants se jetèrent derrière un massif de sureaux.
— Nous sommes perdus, balbutia Suzanne ; ce sont eux. Oh ! sauvez-moi, Henri, sauvez-moi !
— Que faire ? dit le jeune homme en promenant autour de lui des regards inquiets.
Tout à coup ses yeux tombèrent sur un noyer dont les branches s^appuyaient au sommet de la haute clôture , ce fut comme un trait de lumière. Il s'élança vers Tarbre, atteignit les branches , puis le mur. Suzanne voulut l'arrêter, mais le cri qu'elle poussa n'était point achevé, qu'elle vit le jeune homme disparaître et entendit le bruit de sa chute. Au même instant les invités conduits par Ursule parurent à la porte du jardin.
— Quand je vous disais qu'elle était ici ! s'écria la fille du sabotier en l'apercevant.
— Et Henri ? demanda Choppart.
— Le fourrier ne peut être ici, observa Rivel. Pourquoi cela ? re^it Ursule.
— Parce que les jeunes filles n'ont point l'habitude de se promener au clair de lune avec des militaires.
— En effet, dit Clairon , qui avait suivi les autres , Suzanne est trop bien élevée
— Vous voyez que je suis seule, mon père , balbutia la jeime fille.
— C'est pardieu ! vrai , ajouta Choppart , qui avait cherché de tous côtés.
— Comment ! il n'y a personne au jardhi ! s'écria Ursule.
— Personne, ma reine.
— Je suis pourtant bien sûre d'avoir entendu causer.
— Mademoiselle Suzanne a peut-être Thabitude de parler haut.
— Mais enfin, qu'est devenu le fourrier ?
— Il sera parti.
— Sans nous dire adieu.
— Genre parisien !
Urside lança à Suzanne un coup-d'œil pénétrant: puis, comme subitement frappée d'un souvenir :
— La porte de la ruelle communique avec le jardin du voisin Clairon, dit-elle.
— Mais elle est fermée, observa Choppart. — Et en voici la clef, ajouta le vieux commis.
Ursule, forcée au silence , secoua la tète comme si elle eût conservé tous ses doutes , et regagna lentement la maison avec les invités.
Choppart, qui était demeuré quelques pas en arrière avec Clairou, Tarrèta.
— C'est bien la clef de la ruelle que vous venez de me donner? demanda-t-il.
— Sans doute, répondit le vieux commis.
— Et avec elle on peut arriver à la cour de maître Rivel?
— Eû franchissant la haie.
— Il me faut cette clef^ père Grattoir, dit le chouan d'un ton résolu.
— A vous! s'écria Clairon, et qu'en voulez-vous faire?
— C'est ce que je dirai à mon confesseur ; il me la faut, vous dis-je.
— Mais songez..., balbutia le vieux commis.
— Je sou^e que si je dis un mot, tout Lesneveu saura demain que vous lisez le Constitutionnel.
Clairon recula.
— Que vous serez dénoncé comme un bonapartiste et un jacobin.
— xMonsieiir Choppart, s'écria le vieux commis, vous ne voudriez pas perdre un père de famille? ^
— La clef alors.
Le chouan avait la main tendue, Claii'ou fouilla dans sa poche avec une sorte de désespoir, et la donna.
— A la bonne heure, dit Choppart en la faisant sauter joyeusement dans sa main ; à présent je me charge du reste. Mais vous, père barème, pas un mot de ceci, même à votre bonnet de nuit, ou je vous fais guillotiner.
Depuis son explication avec Henri, le sergent avait évité tout ce qui eût pci ranimer leur querelle, et les rapports des deux sous-officiers avai'int continué sur un ton de camarad'irie, sinon d'amitié; mais cette concorde n'était qu'apparente, et au fond tous deux n'avaient fait que se raffermir dans leurs volontés opposées.
Le nouveau sentiment qui dominait Raynal était en effet de ceux qui donnent de l'énergie aux plus vascillants. Sans but et sans désir jusqu'alors, il avait pu se laisser diriger, mais maintenant le jour s'était levé pour lui, il avait un soleil qui orientait sa vie et lui apprenait la route à suivre. Fayol, de son côté, tenait d'autant plus obstinément à sa résolution qu'il n'était pas homme à se laisser arracher ainsi impunément ime domination à laquelle il s'était habitué. La préférence de Suzanne pour Henri lui avait d'ailleurs rendu ce dernier presque aussi odieux que la lillc de Clairon
elle-même, et, sans avoir de plan arrêté, il avait résolu de leur faire tout le mal qu'il pourrait.
Un matin qu'il passait devant la maison de Clairon, il vit la porte du jardin ouverte et entra. Il parcourut d'abord plusieurs allées sans rencontrer le commis ni sa fille ; mais en approchant de la tonnelle, il crut reconnaître leurs voix. Le nom de Raynal, prononcé par le vieux commis, lui fit prêter l'oreille.
— Cela ne peut continuer, Suzanne, disait Clairon; le fourrier vient ici trop souvent, il a l'air de vous faire la cour, et une honnête fille ne doit point permettre ces choses... M. Souriau me le disait encore ce matin.
— M. Souriau ! répéta Suzanne.
— Et vous devez lui en être reconnaissante, continua le commis ; car c'est une preuve de l'intérêt qu'il prend à votre réputation.
— Il devrait alors s'appliquer à lui-même les principes qu'il établit pour d'autres, répliqua la jeune fille vivevement.
— Que veux-tu dire?
— Je veux dire, reprit Suzanne avec une rougeur de honte et d'mdignation, que depuis que vous m'avez obligée à remplacer l'ouvrière qui travaillait chez M. Souriau, je ne puis éviter ses assiduités.
— Se peut-il?
— Je vous en aurais averti plutôt si je n'avais espéré que ma froideiu" ferait cesser des poursuites insultantes.
— Mais es-tu bien sûre ?... M. Souriau n'aura voulu que plaisanter peut-être.
— Pourquoi continuer alors un mois entier?
— Ainsi il parlait sérieusement? répéta le vieux commis; et il t'a dit... quet'a-t-il dit?
J,A (iOlTTE D'EAU. 80
— Ah ! ue me le demandez pas, mon père, répliciua Suzanne, eu détournant la tète confuse et humiliée; c'est déjà trop de l'avoir entendu.
Clairon murmura quelques mots inintelligihles^ puis se tut. La pensée que l'amour du percepteur lui assurait sa place compensait, dans cette âme, que la peur avait dégradée, la honte d'un pareil amour.
Cependant, après un moment de silence, il poussa un soupir.
— Je comprends alors, dit-il, pourquoi le patron voulait te garder des semaines entières.
— E^ vous comprenez aussi pourquoi je refusais de rester ?
— Sans doute, sans doute...
— Et maintenant, ajouta la jeune fille, j'espère que vous ne m'ohhgerez plus à y retourner?
— Que dis tu ? s'écria le vieux commis.
— Je ne le puis, mon père.
— Il le faut, Suzanne, il le faut, si tu ue veux me perdre; songe qu'il tient mon sort dans sa main, que d'un mot il peut faire de moi un mendiant.
— Et vous me condamnerez à entendre ses propositions injurieuses? s'écria Suzanne.
— N'y réponds pas, mon enfant; aie l'air d'écouter, et pense à autre chose. Qu'importe à une honnête fille qu'on lui fasse la cour ?
— Vous disiez tout à l'heure le cou trahie? Clairon parut embarrassé.
— Tout à l'heure je répétais ce que répète tout le monde, dit-il; il faut savoir se soumettre aux circonstances. Crois-
tu que je n'aie point aussi à souffrir, moi? Mais ces affronts, vois-tu, sont comme l'eau de notre puits,- à force d'en boire on n'en sent plus le goût. Puis, j'ai promis à M. Souriau que tu irais chez lui aujourd'hui.
— Ah! je vous en prie...
— Je le veux, Suzanne... Que peux-tu craindre, d'ailleurs? J'ai plus d'expérience que toi, et je sais ce qui convient; tu dois croire ce que te dit ton père. Va sur-le-champ; M. Souriau compte sur toi.
Il se leva à ces mots, comme s'il eût craint une réponse de la jeune fille, et quitta la tonnelle.
Fayol, de son côté, jugea inutile de se montrer. Il se glissa le long de la haie d'aubépines, regagna la porte du jardin , et tout eu réfléchissant au parti qu'il pourrait tirer de ce qu'il venait d'apprendre, il se dirigea vers la demeure de Choppart.
Celui-ci arrivait d'un voyage de quelques jours fait aux environs, et était encore au lit lorsque le sergent entra. Le chouan, à moitié endormi, souleva la tète, et avança machinalement la main vers une paire de pistolets, qu'il gardait accrochés à son clievet par un reste d'habitude.
— Eh ! c'est Vin flexible, dit-il en reconnaissant Fayol.
— Enfin te voilà, s'écria celui-ci ; je croyais , Dieu me damne ! que tu avais rencontré en route quelque bleu ayant à régler avec toi des comptes arriérés.
— Les bleus sont comme les cancres, qui rentrent dans leurs trous à la marée descendante, dit Choppart, el^ depuis que le -père la Violette est parti, on n'en voit plus.
Fayol s'assit.
— Et quoi de nouveau dans notre capitale ? demanda Choppart.
LA (iOUTTE D'EAU. S7
•^ Du nouveau, répéta le sergent, je t'en apporte,
— Quelque histoire du père Rivel ?
— Non, une découverte que je viens de faire.
— Voyons, je t'écoute.
Fayol lui raconta la conversation de Clairon et de sa fille ; le chouan se redressa sur son lit avec un éclat de rire.
— Souriau ! s'écria-t-il, le Souriau amoureux de la helle Suzanne ?... Au fait, les chenilles sont amoureuses des fleurs !... Voilà donc ce que voulait me dire hier, quand je suis arrivé, la servante du percepteur... elle me parlait de vieux garçons qui veulent encore casser des noisettes quand ils n'ont plus de dents, et de la peine que les jeunes filles donnent à garder.
— Elle garde donc Suzanne?
— Probablement; mais Souriau est un drôle qui forcerait la porte du paradis, s'il voulait parler à une des onze mille vierges et si la petite n'a que Marguerite...
— Je crains qu'elle ne se défende que trop bien toute seule.
— Eh ! eh ! qui sait ? On a vu de plus grands miracles ! Avec les vieux on ne se défie pas , vois-tu ? et ils vous prennent au piège. Du reste, maintenant que je suis averti, j'aurai l'œil à la chose.
— Tu peux donc surveiller ce qui se passe chez le percepteur ?
— Certainement; j'ai des intelligences dans la place; la vieille Marguerite est une ancienne amie de ma mère : je puis d'aillem-s tout voir d'ici.
— Eh ! je n'y pensais pas, dit Fayol ; tu domines le jardin de' Souriau ?
Et Suzanne travaille le plus souvent sous ma fenêtre.
— Le sergent courut à la petite croisée de la mansarde, et l'ouvrit.
— Pardieu? tu as raison, dit-il; la voilà déjà arrivée... assise près de la charmille.
^ Clioppart vint regarder par - dessus l'épaule du sergent.
— Dieu m»; pardonne ! Marguerite a apporté son rouet à côté d'elle, s'écria-t-il.
— Il est clair que Suzanne se fait garder.
— Oh ! reprit Clioppart, en étouffant un éclat de rire, et l'autre qui se promène là-bas en pantalon à pieds.
— M. Souriau?
— Vois-tu comme il tourne autour de la petite ?
— Qui regarde toujours les yeux baissés.
— Le voilà qui s'arrête à quelques pas... Non , il s'approche de l'air d'un chien qui a peur d'être battu. Il parle à Suzanne.
— Sans qu'elle redresse la tête.
— Et la vieille se lève... Bon, voilà qu'elle emporte son rouet.
— Suzanne la suit.
— Pauvre Christophe Souriau , qu'on laisse seul ! Mais que veut-il donc faiïe ? Il regarde autour de lui comme s'il craignait d'être vu...
— Il tire quelque chose de la poche de sa robe de chambre.
— Une lettre !
— Il la cache dans la corbeille de Suzanne...
— Ah! diable!
— Et il rentre!...
— ^limite ! s'écria Choppart en se penchant pour voir dans le jardin... la corbeille est sous la fenêtre. '
— Oui
— Et ils sont tous allés déjeuner ! Je veux connaître le style de Christophe.
En parlant ainsi, il courut à Tautre bout de la mansarde, et décrocha ime canne à pèche suspendue aux lambris.
— Que veux- tu faire? demanda Fayol.
— Tu vas voir, répondit le chouan en déroulant sa ligne par la fenêtre ; ceci s'appelle , en langage d'écolier , une pèche à sec !
Dans ce moment , l'haraeçon arriva au niveau de la corbeille, qui, après quelques tentatives inutiles , fut saisie et enlevée.
Fayol se hâta d'en retirer la lettre de M. Souriau, et de l'ouvrir : elle ne contenait que quelques ligues.
« Vous ne voulez plus me parler? vous m'évitez comme « si j'étais votre ennemi, et cependant je vous l'ai déjà dit, « quand vous ne refusiez pas de m'entendre, il dépend de « vous de sortir d'une position pour laquelle vous n'êtes point « faite; mais, si vous continuez à me repousser, vous avez « tout à craindre ! Je ne puis vous en écrire davantage. (( Indiquez-moi une heure et un lieu où je pourrai vous «voir seule, je vous expliquerai tout; mais hàtez-vous, « car votre avenir entier en dépend. »
— C'est tout ! demanda Choppart.
— Tout, dit Fayol.
— Dieu me damne ! en voilà un tartufe ! Quand je pense que *ce vieux satire mange son bon Dieu réguhèremeut
tous les mois. Du reste , le gueux sait bien qu'il peut tout
se permettre avec le père Grattoir et sa fille.
— Comment cela ?
— Pardieu ! si Clairon osait se plaindre, Souriau le jetterait à la porte.
Le sergent fit un mouvement.
— En efîet, dit-il avec réflexion,, cette place est leur seule ressource.
— Tellement que , s'ils la perdaient , le père et la fille n'auraient qu'à prendre le bissac et le bâton blanc.
Cette idée sourit à Fayol.
— Tu crois que le percepteur serait homme à se venger ainsi du vieux commis ? dit-il.
— J'en suis aussi si\r que d'être damné ! Le Souriau tient à ses vices, mais il ne veut pas qu'on en parle.
— A cause de sa réputation ?
— Non, à cause de sa perception; tu sais qu'un fonctionnaire public est tenu d'avoir des mœurs?
— Il faut que tu me laisses cette lettre , dit le sergent d'un ton résolu.
— Qu'eu veux-tu faire ?
— Tu le sauras ; mais provisoirement n'en parle à personne, et redescends la corbeille , afin qu'on ne puisse rien soupçonner.
— Fiat voluntas tua ! dit le chouan , qui avait ramassé quelques guenilles de latin chez le curé, où il avait servi lorsqu'il était enfant; tâche seulement de jouer quelque tour à Christophe : je n'ai jamais pu soulirir cette face de maroquin.
Fayol promit qu'il y penserait, et prit congé de Choppart.
A Paris, le dimanche est consacré au repos et au plaisir; c'est une halte au miUeu des soucis , des fatigues et des agitations de la semaine : une sorte d'oasis dans ce grand désert que chacun parcourt avec un soleil brûlant sur la tète, les Arabes aux deux flancs , et le simoun sur les talons. Ce jour-là le plus triste ouvre sa fenêtre, regarde le soleil, et se décide à descendre dans la rue , où 0 entend la joie des autres; le plus pauvre met son meilleur habit, rassemble ce qui lui reste, et court acheler du plaisir sans songer à la faim du lendemain. 11 y apourtous une sorte de compromis avec la douleur, qui accorde un répit à ses sujets, et leur permet de respirer quelques heures.
Mais, en province, le dimanche a garde un tout autre aspect ; sans être , comme dans nos capitales , une fèlc païenne consacrée au culte des sept péchés capitaux, ce n'est déjà plus, comme aux époques de croyance, ce long
tête-a-tête avec Dieu, pendant lequel l'âme se reposait dans l'extase ou se retrempait dans la prière ; le dimanche désormais est tout simplement le jour des barbes à faire, des visites à rendre, el des vêpres à écouter. La cloche des offices tinte toujours aussi haut , les églises se remplissent comme par le passé, mais la seule tyrannie de Thabitude y conduit. Aussi ne cherchez ni foi , ni ardeur, ni recueillement. Chacun va là comme à la revue de la garde nationale, par imitation et sans empressement; la religion ennuie, mais ou en a, pour faire comme tout le monde; on suit les offices, parce qu'on est établi, et qu'on veut éviter le scaLdale. Les femmes y trouvent d'ailleurs l'occasion d'être vues, les hommes l'occasion de voir : l'église est, dans nos petites villes, le seul lieu de rencontre et do réunion. C'est là que les mères de famille produisent leurs filles bien corsetées et les yeuxbaissés; là que les jeunes gens à pourvoir viennent faire leur choix. Eu sortant , on se salue, on s'accoste, on he conversation; on passe en revue les malheurs ou les scandales de la semaine ; on déplore ensemble la corruption du siècle ; on s'oublie dans les charmes d'un pareil entretien (car dire du mal des autres c'est presque dire du bien de soi); enfin on ne se sépare qu'à la porte du logis, et en voilà jusqu'au dimanche suivant !
Or la grand'messe venait de finir à l'église paroissiale de Lesueven, et la foule, qui commençait à sortir, se formait déjà en groupes, près du porche, lorsque l'attention générale fut attirée par les exclamations de quelques jeunes gens arrêtés devant la porte principale. Il se montraient un papier cloué à l'un des battants, et dont le contenu semblait exciter au plus haut degré leur curiosité.
Partlieu ? le tonr est féroce , disait en riant lo contrôleur des droits réunis... Mais pour qui le liillot?
— Il n'y a point d'adresse, observa un jeune notaire qui passait pour le lion de l'endroit.
— Il faudrait faire la revue de toutes nos belles, ajouta un négociant en vin.
Dans ce moment Clairon sortait de réglise, et, voyant la foule rassemblée , il s'arrêta.
— Le plus simple serait de vérifier l'écriture , reprit le notaire.
— L'écriture , répéta le vieux commis qui avait mis ses lunettes, je la connais.
— Vous, père Clairou.
— Il n'y a qu*un homme à Lesneven qui ait cette belle coulée.
— Et cet homme?...
— Cet homme est mon patron, monsieur.
— Souriau !
— Le percepteur ! .
Les jeunes gens se regardèrent avec un long éclat de rire.
— Pardieu ! nous aurions dû y penser, s'écria l'employé des droits réunis, Christophe rajeunit tous les jours.
— Ses favoris sont redevenus noirs depuis le mois dernier, observa le négociant, qui avait à Lesneven une réputation d'homme d'esprit.
— Et toutes les dents de la mâchoire supérieure lui ont repoussé, ajouta le notaire, qui ne voulait pas rester en airière.
— Je comprends maintenant pourquoi il a adopté , depuis quoique temps, l'air sentimental.
— Sans parler des sons-pieds et des faux-cols.
— Silence ! interrompit le greffier du juge de paix, en poussant du coude les deux rieurs. Ecce homo.
M. Souriau sortait en effet de l'église, et s'avançait vers le groupe de jeunes gens. Ceux-ci se rangèrent en chuchotant. Il parut d'abord étonné, hésita un instant, puis s'approcha.
. — Eh! arrivez donc! s'écria le négociant, nous avons besoin de vous.
— En quoi puis-je vous être agréable, messieurs? demanda Souriau d'un air aimable.
— Il s'agit d'une affiche que nous ne pouvons expliquer sans votre secours; voyez...
— Il l'avait conduit vis-à-vis de la lettre clouée à la porte; mais à peine Souriau y eut-il jeté les yeux, qu'il recula en palissant.
— Qui a mis là ce billet? s'écria-t-il.
— C'est ce que je vous demanderai, répliqua le négociant; vous devez savoir à qui il est adressé.
— Moi !
— Le père Clairon a reconnu votre écriture.
— Clairon ! répéta le percepteur.
Et son regard s'arrête sur le vieux commis, qui se tenait tremblant à quelques pas. Un éclair de colère traversa ses lunettes vertes.
— Clairon a menti ! s'écria-t-il avec colère.
-^ Pardon, murmura le vieux commis, mais je n'avais point lu... je ne savais pas... c'est en voyant de loin la belle coulée.
— Ainsi, l'écriture n'est plus celle du patron? demanda le notaire d'un ton goguenard.
— M. Soiiriau.... peut vous dire.... mieux que moi, balbutia Clairou tremblant.
— Il faut pourtant que quelqu'un ait composé le poulet.
— A moins que ce ne soit une plaisanterie, observa le greffier.
— C'est cela, reprit vivement Souriau, auquel la rétractation de Clairou avait rendu son assurance ; c'est une mauvaise plaisanterie...
— Vous croyez ?
— J'ensuis sûr... Une lettre qui n'est point signée... dont personne ne connaît l'écriture... on a voulu intriguer, faire du scandale... Mais cela ne peut être souffert, messieurs.
Il s'était approché de la porte , et leva la main pour atteindre le papier affiché.
— Eh bien, que faites-vous ? s'écria le notaire.
— Le devoir de tout honnête homme , dit emphatiquement Souriau, en arrachant la lettre et la déchirant.
Tous se récrièrent, sauf le négociant.
— Il est dans son droit , dit-il ; chacun reprend son bien où il le trouve.
Souriau rougit et voulut protester de nouveau.
— Compris ! compris ! continua le marchand de vin en riant. La discrétion est la première venu des gens pieux ! On connaît son Tartufe, monsieur Souriau.
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence.
Je vous engage seulement désormais à déguiser votre belle coulée quand vous écrirez des billets doux.
Pfi LA GOUTTE D'EAU.
A ces mots il s'éloigna en riant avec les autres jeunes gens, et le percepteur se hâta de rentrer.
Mais avant la fin du jour l'aventure de la lettre affichée était connue de la ville entière. Les amis de M. Souriau arrivèrent chez lui Tun après l'autre , sous prétexte de le consoler d'un hruit calomnieux , mais en réalité pour s'assurer de ce qu'on en devait croire. Le percepteur tâcha de faire îjonne contenance, et prit l'attitude d'un innocent persécuté par les ennemis de la monarchie : malheureusement son passé plaidait contre lui. On rappela quelques aventures scandaleuses dont il avait été le héros à une époque où les mœurs ne faisaient point partie des obligations imposées aux percepteurs , et tous ceux qui avaient quelques prétentions à sa place jetèrent des cris d'indignation.
L'inquiétude de Souriau , en voyant la tournure que prenait l'affaire, exalta encore sa colère contre les Clairon. Il ne pouvait douter qu'ils ne fussent les auteurs de la mystification cruelle dont il était victime, car Suzanne seule avait pu livrer la lettre , et c'était le vieux commis qui l'en avait déclaré l'auteur. Il eût voulu se venger en chassant Clairou sur-le-champ, mais il fut retenu par la pensée que ce renvoi confirmerait les soupçons déjà répandus dans le public. Il eût fallu un prétexte vraisemblable qui donnât à sa vengeance un air d'équité; mais où le trouver ? L'exactitude de Clairon était proverbiale à Lesncven, sa capacité constatée par vingt années de travail, et sa probité hors de doute!... Il fallait donc ajourner son ressentiment et attendre une occasion.
Elle ne tarda pas à se présenter.
XIIT
La nuit était sombre; aucune lumière ne brillait plus aux ftMiêtres fie maître Rivel, et tout était plongé dans un protoiul silence, lorsque la porte qui séparait le jardin du sa- Ijotier de celui de Clairon s'ouvrit lentement : Choppart avança la tète, regarda autour de lui, et referma la porte avec soin. Cherchant ensuite l'ombre projetée par la haute muraille, il se glissa tout doucement le long des charmillps et se dirigea vers la maison.
Il allait atteindre la cour, lorsqu'un froissement do feuilles se fit entendre tout près de lui. Le chouan s'arrêta en plongeant ses deux raaius dans les poches de sa veste de chasse, et prêta l'oreille ; mais tout se tut. Il écarta alors les branches qui lui cachaient une partie du jardin, et promena ses regards de tous côtés sans rien apercevoir.
Persuadé qu'il s'était trompé, il descendit les marchés
98 LA (iOUTTE D'EAU.
qui conduisaient à la cour, et arriva devant la chambre
d'Ursule, dont il escalada avec précaution la fenêtre.
La jeune fille s'était endormie en l'attendant, une lampe posée à ses pieds ; mais, au bruit qu'il fit en refermant le volet, elle se réveilla en sursaut.
— Présent au poste, commandant ! dit Choppart eu prenant une attitude militaire, et portant la main à son chapeau.
— Plus bas donc, interrompit vivement Ursule; ne savez-vous pas que mon père couche au-dessus ?
— Qu'est-ce que cela nous fait? Le bonhomme rêve maintenant qu'il cloue des brides de sabots.
— Je ne sais; mais on eût dit qu'il soupçonnait quelque chose?
— Lui!
— 11 est redescendu quand je le croyais endormi, et est entré ici sous prétexte de chercher une quittance que je ne pouvais avoir.
— Comment donc ? Est-ce que le vieux voudrait gêner nos amours, dit le chouan en s'asseyant, et attirant Ursule sur ses genoux.
— Écoutez, interrompit celle-ci en se dégageant ; j'ai entendu marcher.
Il se fit un silence.
— Tu es folle ! dit Choppart.
— Si l'on nous surprenait?...
— N'es-tu pas enfermée?
— De ce côté; mais il y a l'autre porte qui donne sur le bûcher.
— Et qui est condamnée, acheva Choppart en haussant les épaules.
La jeune fille ne répondit rien ; mais ses yeux se tournèrent comme involontairement vers la porte indiquée, et elle recula en poussant un cri. Le chouan, qui s'était levé d'un bond, se trouva eu face du sabotier.
— Le père Rivel 1
— Cboppart !
Ces deux noms , criés pour ainsi dire en même temps, furent suivis d'un court silence.
— Que fais-tu ici ? reprit enfin le marchand avec colère.
— Je venais vous voir, répondit Cboppart, qui espérait cacher son embarras sous de l'impudence.
— Misérable ! s'écria Rivel en saississant la chaise qui venait de servir au chouan, et la soulevant comme s'il eût voulu l'en frapper.
Mais Cboppart se rejeta en arrière , et fouilla vivement dans les poches de sa veste.
— Atout et atout, dit-il en montrant successivement deux pistolets.
Ursule voulut se jeter entre lui et son père.
— Laissez donc, ma reine, continua-t-il, c'est seulement pour prouver au papa que je suis gardé.
— Oui , dit le sabotier pâle de peur et de colère , mais nous verrons tout à l'heure ; je vais appeler à mou secours tous les voisins.
— A votre aise, père grippe-sous.
— Tu ne sortiras plus d'ici.
— Soit , la chambre est saine et le lit est bon ; je le connais.
— Tu seras arrêté comme un voleur , continua Rivel exaspéré.
— Un voleur , moi ! répéta Ghoppart , qui devint plus sérieux.
— Et toutes les preuves seront contre toi ; car tu as escaladé les murs, forcé les portes...
■ — C'est faux, interrompit le chouan.
— Comment as-tu ouA^ert celle du voisin, alors ?
— Avec la clef que m'a donnée le père Grattoir.
— Lui?
— Et il ne s'agit point ici de voleur , beau-père , reprit le chouan déjà revenu de son inquiétude. Je n'ai rien pris que ce qui m'a été donné. Demandez plutôt à votre fille?
Celle-ci lança à Choppart un regard menaçant.
— Laissez-nous, dit-elle, il faut que je parle à mon père.
— Ainsi tu avoues ta honte ! s'écria Rivel.
— Mais, du tout ? dit Choppart.
Ursule fit un geste d'impatience >
— Sortez ! reprit-elle aigrement.
— Ce sera donc pour vous obéir, répliqua Choppart. Elle avait ouvert la porte.
— Par le jardin, murmura-t-elle brièvement.
Le chouan fit un signe d'acquiescement et disparut.
Rivel le laissa partir sans rien dire; Ursule, qui avait conservé toute sa présence d'esprit, referma la fenêtre, plaça la lampe sur une table , et s'assit tranquillement à côté.
Il y eut une pause assez longue, pendant laquelle le sabotier demeura flottant entre l'embarras de commencer l'explication , et le désir de jouer son rôle de père. Son indignation n'avait an fond rien de bien chaud ni de bien senti ; la faute de sa fille ne l'occupait que par rapport aux autres : carriionnour, à ses yeux, n'était que la réputation.
LA (JOITTEDKAU. 101
Lorsqu'il avait soupçonné les relations d'Ursule avec Clioppart, et qu'il s'était efforcé de s'en assurer, il avait moins obéi à une susceptibilité honorable qu'à la malveillante curiosité qui faisait le fond de sou caraclère. Le dépit d'avoir été pris pour dupe l'avait ensuite emporté ; mais la résistance de Chopart et le sang-froid de sa fille le déconcertèrent. Aussi, le chouan parti, se trouva-t-il plus embarrassé qu'Ursule elle-même. Cependant, après quelques instants d'hésitation, il sentit la nécessité de rompre un silence qui le rendait ridicule.
— Eh bien ! tu ne parles pas , malheureuse ! dit-il en se tournant vers la jemie fille , qui reg;u'dait devant elle d'un air de mauvaise humeur plutôt que de repentir; tu cherches à inventer quelque excuse de ta conduite ?
— Poiu-quoi en chercherais-je? répliqua Ursule.
— Voudrais-tu, par hasard, nier ta faute?
— Je ne nie rien.
— Elle ose encore élever la voix ?
— Ne faut-il pas répondre comme vous parlez ?
— Et tu n'as pas peur que je te chasse à l'heure même, coquine effrontée !
— Vous ne l'oseriez pas, dit Ursule d'un ton de défi. Le sabotier la regarda avec stupéfaction; mais tout à
coup, exaspéré de tant d'audace, il ferma les poings eu blasphémant, et s'avança vers elle la main haute. Ursule ne baissa point les yeux, ne fit point un mouvement ; seule-' ment, sa voix devint légèrement treml)lantc.
— Si vous me frappez, je sortirai, dit-elle, et vous serez forcé de me rendre compte des biens de ma mère .
Le bras de Rivel qui était levé s'abaissa subitement ; son visage changea do couleur, et il ])aUjutia (juclques mots
entrecoupés. Ursule prit Tattitude d'un spadassin qui sent que son coup a porté en voyant Tépée de l'adversaire vaciller.
— Malheureuse, balbutia Rivel; malheureuse... Ursule ne lui permit pas de continuer, et, se levant d'un
air de reine :
— Vous pouvez réfléchir, dit-elle froidement : comme on me traitera, je traiterai.
Le marchand voulut essayer des menaces et des injures ; mais sa voix expira sous le regard de la jeune fille. Méchant sans énergie, il se sentit comme terrassé par cette supériorité mauvaise qui le menaçait, et, baissant malgré lui les yeux, il saisit la lampe et sortit brusquement.
Mais il résolut de se rendre dès le lendemain matin chez son cousin, M. Manarch, pour lui raconter tout, et lui demander conseil.
CepeDdant le père Braillé trouvait chaque jour son exil plus triste. Retiré dans une ferme voisine du Conquet, il avait vainement épuisén depuis deux mois tous les moyens de distraction que lui offrait sa nouvelle demeure, et tous ceux que pouvaient lui fournir la lecture, l'élude ou la prière. Son regret ressemblait à une soif ardente que le temps accroît au lieu d'apaiser. Assez fort, au premier instant , pour se résigner à cette cruelle séparation, il ne l'était plus assez pour la supporter.
Il y a chez les vieillards une impuissance de mobilité qui fait pour eux de tout déplacement une douleur; on dirait que leur àme a perdu sa souplesse comme leurs corps, et qu'elle ne peut changer d'attitude sans souffrance. Plus jeune, on crée un monde à la place du monde disparu ; chaque ruine devient le piédestal d'une nouvelle illusion ; chaque abimc, un puits mystérieux au fond duquel nous
appellent les fées : nous cueillons des fleurs, en chantant, autour des tombes où dorment nos premières espérances et nos premières amours ; les flots de la vie débordent en nous ; qu'importe de les répandre eu changeant chaque jour de direction ou de lit ! Mais plus tard, quand le fleuve n'est plus qu'une source étroite à demie tarie, on ne lui enlève point impunément son creux de rocher et son ombrage.
Après de longues hésitations, Braillé se décida à retourner à Lesneven secrètement, afin d"y revoir Suzanne, ne fût-ce qu'un instant. Il partit du Couquet dans la nuit, et arriva en vue de la demeure du vieux commis aux premières lueurs du jour, ûiais, craignant d'être aperçu par les voisins, il fit un détour pour gagner la petite porte du jardin donnant sur la campagne. Choppart l'avait laissé ouverte, et il put entrer.
Les oiseaux, qui venaient de s'éveiller, chantaient sur les haies de troëne , et la brise , en passant sur les treilles touffues , secouait la rosée de la fwit par légères ondées ; les abeilles bourdonnaient déjà autour de la ruche dorée par un rayon de soleil.
Tout semblait . s'être embelli pendant la courte absence de Braillé. Les clématites en fleurs ruisselaient le long du mur comme une cascade parfumée ; les roses du Bengale, mêlées aux pois de senteur , tapissaient la tonnelle ; et les liserons blancs montaient en guirlandes le long des noisetiers chargés de fruits mûrs. Le vieux prêtre promena autour de lui un regard ravi. Il fit quelques pas à travers les allées , passa les mains sur les buissons fleuris , aspira à pleine poitrine l'air embaumé; puis, comme saisi d'une ivresse de cœur , il s'assit les mains croisées et les larmes aux yeux,
LA (iOlTTH D'EAU. JOo
lui retrouvant ces objets familiers ù ses regards, en rentrant dans cette atmosphère connue , toutes ses sensations d\autrefois lui revinrent ; son cœur , longtemps oppressé , sembla s'élargir et se reposer. Il chercha , à travers les branches , le toit de la maison et la fenêtre où travaillait Suzanne ; mais elle était fermée^ et la voix de la jeune fille ne se faisait pomt entendre. Braillé se demanda s'il h^ait jusqu'à la maison. La crainte de rencontrer Clairon le retint. Il sentait que ce retour inattendu était une sorte d'infraction à sa promesse; le vieux commis ne manquerait pas de s'en effrayer , shion de s'en plaindre : il se décida donc à attendre son départ pour se présenter à Suzanne, la voir, l'entendre, puis repartir.
Afin d'attendre avec plus de patience, il ouvrit sou Virgile, qui ne le quittait jamais, et se mit à lire ou plutôt à répéter tout bas les vers du poète romain.
Il s'établit à la longue entre nous et l'autenr que nous avons choisi une sorte cPintimité qui l'associe, pour ainsi dire, à toutes nos émotions. Il semble que sa voix, comme celle d'iui ami, résonne tristement ou gaiement, selon que nous le souhaitons, tanchs que nous seuls varions ainsi son accent ; car la véritable poésie est celle qui peut recevoir t('us nos reflets, eau pure dont se remplit le cœur, et qui prend toujours la couleur du vase.
La lecture de Virgile ne manquait jamais son effet sur le père liraillé. Il s'y laissait entraîner comme à rentretien d'un ami confident de toutes ses pensées. Aussi y avait-il déjà longtemps qu'il était assis sous la tonnelle, lorsque l'horloge sonna neuf heures. Pensant que son beau-frère devait être en route pour son bureau, le vieux prêtre se leva, et gagna la maison avec un battement de
cœur dans lequel se mêlaient la joie, Tattendrissement et la crainte.
Clairou venait en effet de partir , l'esprit inquiet et tout tremblant. Bien qu'il ignorât l'importance de ce qui avait eu lieu la veille au sortir de l'église, il s'attendait à de vifs reproches pour avoir reconnu l'écriture de la lettre aifichée ; aussi, avant de monter , se glissa-t-il jusqu'à la cuisine, et demanda-t-il à Marguerite où se trouvait M. Souriau. La vieille servante lui apprit qu'il était enfermé depuis près d'une heure avec M. Manarch. Cette nouvelle troubla le vieux commis. Depuis la conversation qu'il avait entendue , les visites du curé renouvelaient toujours ses craintes. Il monta pourtant au bureau, et se mit au travail, mais sans pouvoh- s'y fixer. Le moindre bruit de pas ou de portes ouvertes lui faisait battre le cœur et dresser la tête. Deux fois il passa dans le couloir qui le séparait de la chambre du percepteur , et prêta l'oreille sans entendre autre chose qu'un murmure confus de voix. Il revint à sa table , et reprit ses calculs , qu'il quitta un instant après pour les repreudi'e de nouveau. Enfin M. Manarch sortit : presque au même instant, la porte du couloir s'ouvrit, et le percepteur l'appela. Clairou se leva en tressaillant : Souriau lui fit signe d'entrer, puis referma la porte avec soin.
Le vieux commis, interdit, était demeuré debout, tenant encore d'une main la plume qu'il avait commencé à tailler, et interrogeant d'un regard timide le percepteur ; celui-ci fit deux ou trois fois le tour de la chambre, tira et remit ses lunettes vertes; puis s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant Clairou.
— Savez-vous ce qui s'est passé cette nuit chez votre voisin Rive], monsieur? demanda-t-il d'un ton sévère.
J,A UOliTTË D'EAU. 107
— Moi, inillcùient, répondit Clairoit étonné.
— Le sabotier a trouve dans la chambre de sa fille ce misérable Ghoppart.
Clairon poussa uue exclamation de surprise.
— Je viens de tout apprendre par M. Manarch, à qui maître Rivel est allé se plaindre et demander conseil, continua Souriau.
— Que Dieu ait pitié de nous ! dit Clairon. Eùt-on jamais soupçonné cette petite Ursule?... mais nous vivons dans un temps où la jeunesse commet le péché sans honte.
— Et où les vieillards lui en facilitent les moyens, interrompit Souriau, en fixant les yeux sm* Clairon.
Celui-ci ne parut pas comprendre.
— Ghoppart a pénétré chez maître Rivel par la porte de votre jardhi, continua le percepteur.
Glairou pâlit.
— Et c'est vous qui lui en aviez donné la clef.
— Monsieur....
— Ne le niez pas, car Choppart Ta déclaré lui-même. Clairon parut atterre.
— Ainsi, reprit le percepteur, vous avez facilité à ce misérable les moyens de déshonorer une famille.
— Il ne m'avait point dit, objecta Clairou... je croyais qu'il voulait entrer secrètement chez maître Rivel dans de bonnes intentions.
— Osez-vous bien compter sur uue pareille défense , monsieur !
Clairou porta les deux mains à son front avec un gémissement.
— Et c'est vous , reprit le percepteur d'un ton ironique
et amer , qui affectez des susceptibilités d'honneur ! c'est vous qui osez me tendre un piège !
— Un piège!... s'écria le commis... Je jure que jamais, .
— C'est bien, c'est bien, interrompit vivement le percepteur qui ne voulait point amener la discussion sur ce terrain; il rie s'agit point de moi, mais de vous, monsieur; vous avez sans doute compris que le honteux complaisant d'un vaurien ne pouvait rester chez moi.
— Que dites-vous , s'écria Clairon pâle et mains tremblantes , monsieur , monsieur ? Oh ! vous ne voudriez pas pousser au désespoir un ancien serviteur !.... Cette clef, je ne voulais pas la lui donner... il me l'a arrachée....
— Après l'avoir payée, sans doute.
— Payée... c'est faux ! S'il a dit cela, il a menti ! Qu'il vienne , je veux qu'il vienne , et nous verrous s'il osera le répéter devant moi ! Je ne suis point im infâme, monsieur.
— Pourquoi livrer la clef alors !
— Mon Dieu ! si je pouvais... si j'osais dire !
— Qui vous arrête ? La vérité est-elle donc encore plus honteuse que l'accusation ?
— Non, monsieur, s'écria le vieillard, oh ! non ; une imprudence seulement , une imprudence qu'il connaissait et qu'il me menaçait de dénoncer. . .
— Je ne vous comprends pas.
— J'ai eu peur qu'on ne me soupçonnât de mal penser. . . et cependant je n'avais ce journal que par hasard.
— Quel journal ?
Clairou le nomma tout bas.
— Le Constitutionnel ! s'écria M. Souriau , vous lisez le Constifutionnel !
LA r.OUTTE DFAU. 10!)
— J'y ai renoncé, monsieur.
— Et chez moi , sans doute ! on a pu le voir dans mes bureaux, et croire que je le recevais.
— Non...
— Vous ne resterez point une heure de plus ici, monsieur.
— Au nom de Dieu ! écoutez-moi , s'écria Clairon , les mais jointes.
— Inutile, inutile. Tout est fini entre nous; j'ai promis au curé que son neveu vous remplacerait; je ne veux pas que l'on m'accuse d'employer des gens sans mœurs , des ennemis du roi. Sortez !
Il s'avançait vers la porte donnant sur l'escalier ; Clairon tomba à genoux.
— Grâce, monsieur Souriau, s'écria-t-il, les mains jointes et étouffé de larmes ; au nom du Dieu mis en croix pour nous, ne me chassez pas ! songez que je vous sers depuis vingt-cinq ans , et que j'étais ici quand vous y êtes venu ! J'ai vu votre mariage, monsieur Souriau ; j'ai veillé votre femme la nuit où elle est morte , et vous avez dit alors que vous ne l'oublieriez jamais. Je ne cherche pas à me justifier, me voici à votre merci : tout ce que vous ordonnerez je le ferai ; je viendrai plus tôt si vous le voulez ; je veillerai plus tard; je travaillerai le dimanche; vous me payerez moins cher; tout ce que vous voudrez sera juste, et je vous eu remercierai ; mais laissez-moi mourir ici, à ce bureau où je suis venu jeune, où j'ai dépensé mes forces et: mes années; songez que je ne pourrai plus vivre «pilleurs. Monsieur Souriau, me chasser c'est me tuer; ayez piti<^ do moi!
En parlant ainsi il s'efforçait de saisir une des mains du percepteur; celui-ci se dégagea brusquement et ouvrit la porte pour toute réponse. Clairon le regarda éperdu, mais son visage coupero é était immobile, et sou œil terne avait, à travers ses lunettes vertes, la diireté du bronze. Le vieux commis se releva; le doigt de Souriau lui ordonnant de sortir, il fit machinalement un pas en avant, la porte de la chambre se referma, et il se trouva sur l'escalier.
Clairon traversa la ville tête nue, eu courant, et arriva chez lui au moment où le père Braillé prenait congé de Suzanne. Le vieux prêtre recula à la vue de son beaufrère ; mais celui-ci ne remarqua point sa présence et se laissa tomber sur une chaise en poussant im profond gémissement.
— Qu'y a-t-il, mon père? deu.anda Suzanne effrayée.
— Chassé, répondit Clairon d'une voix étranglée.
LA r.OUTTK D'EAl 111
La jpiino flllo et ÎJroillô ponssi>rent \\n cri.
— Chassé, reprit le vieux commis, et saris qu^il uit voulu m'entendre.
— Se peut-il ! s^éciia Suzanne.
— Oui, continua Clairon égaré, j'ai eu beau mo mettre à genoux, prier, pleurer.
— Vous, mon père !
— Ma place était déjà donnée à un autre .
— Dieu !
— Ah ! j'aurais dû le prévoir ! Le curé le voulait, et la volonté de M. Manarch est comme le tonnerre ; tout ce qui l'arrête se brise !
Il se couvrit le visage.
— Mon père, mon pauvre père ! s'écria Suzanne, en lui jetant les bras autour du cou.
Braillé s'approcha et lui prit les mains.
— Du courage, dit-il, mon frère, en cherchant à surmonter sa propre émotion.
— Chassé, murmura Glairou immobile et les yeux fixes.
— Mais sous quel prétexte ?
— Chassé, chassé, chassé.
Le prêtre serra la main du vieux commis dans les siennes en essayant de le calmer. Suzanne pleurait, la tète appuyée sur son épaule.
— Revenez à vous, je vous en conjure, dit Braillé doucement, peut-être tout n'est-il pas encore désespéré.
— Tout, tout, répéta le commis.
— Qui sait, mon frère? la prévoyance de l'homme est bien petite auprès de la providence de Dieu. Ta-
chez de retrouver un peu de calme^ et racontez-nous ce qui s'est passé.
Clairou porta les deux mains à son front comme s'il eût voulut se rappeler, et commença un récit sans ordre, d une voix saccadée et souvent interrompue. Braillé l'écouta avec une attention inquiète ; enfin lorsqu'il eut achevé :
. — Rien n'est encore perdu, dit-il vivement; je parlerai au curé.
— Vous ! s'écria Clairon étonné.
— Moi, mon frère ; lui seul a tout fait et tout préparé ; s'il veut que la place vou.- reste, elle vous restera... et je l'obligerai à le vouloir.
— ■ Mais comment ?
— Ne me le demandez pas, Joseph ; comptez seulement que M. Manarch aura égard à ma prière.
— Ah ! s'il était vrai, dit Clairon avec un élan d'espérance.
— Soyez-en sûr.
— Mais il faudrait le voir sans tarder.
— A'.jOurd'hni même.
— A cette heure vous le trouveriez seul, observa Suzanne.
— J'y vais alors, répliqua Braillé.
Il prit son chapeau, son bâton de houx et s'approchant de Joseph :
— Ayez bonne espérance, dit-il, c'est quand nous sommes malheureux que Dieu nous aime ; il viendra à notre secours.
Il lui serra encore la main, embrassa Suzanne et sortit.
LA (iOLITïE D'EAU. 113
La démarche qu'il allait tenter n'était point sans difficulté ; aussi, tout en se dirigeant à petits pas vers le presbytère, s'efiForça-t-il de s'y préparer par la pensée. M. INIanarcli, qui avait acquis tant d'autorité dans le pays, et dont l'influence se faisait sentir partout, était une de ces natures insatiables qui, ne trouvant point dans le monde de quoi se satisfaire, embrassent la foi avec une sorte d'emportement désespéré et y appliquent toute l'énergie des passions qu'ils sont forcés de contenir. Fanatiques éclairés qui remplacent la croyance aveugle par le parti pris, et font de la religion, non un char auquel ils s'attellent, mais un coursier qu'ils conduisent sous l'éperon de leur désir. Le père Braillé connaissait assez ce caractère volontaire pour craindre sa résistance ; aussi se prépara-t-il à une lutte sérieuse et décisive.
La vieille servante qui lui ouvrit la porte du presbytère poussa un cri en le reconnaissant, et fit le signe de la croix.
— Ne craignez rien, ma bonne femme, dit Braillé, ma présence ne damne point. M. Manarch est-il chez lui?
— M. Manarch?... .Te ne sais... répondit la servante en continuant à le regarder avec une sorte d'épouvante ; et, balançant entre sarépugnance à lerecevoir et sa répugnance à mentir :
— Demandez si je puis le voir, reprit Braillé, qui devina la cause de son hésitation ; un prêtre doit surtout être visible pour le pécheur.
La servante lui fit signe d'entrer dans une pièce du rezde-chaussée et monta pour avertir le curé.
Cette pièce,-qui était grande, mais sombre, n'avait pour tout amfuiblemcnt (]ue ([uelquos chaises dépaillécs et un
prie-dieu de sapin. Les murailles, autrefois blanchies, mais que l'humidité avait marbrées de longues veines jaunâtres, étaient inégales et nues. De lom en lohi seulement étaient «louésdes cartons renfermant quelques versetsde l'Écriture, L'unique fenêtre qui éclairait ce salon était sans rideaux; mais im store fixe et montant à moitié de sa hauteur empêchait que l'on pût voir du dehors. Enfin la cheminée était ouverte, sans manteau, et l'on ne voyait dans l'a tre humide ni cendre, ni chenets. Braillé promena les yeux sur cette triste salle , cherchant en vain quelque souvenir des douces habitudes qui nous rattachent à la terre. Pas un portrait, pas une fleur, pas un livre de prières ; rien de ce qui vous avertit (pi'il y a là des êtres de votre nature et qui vivent comme vous. La nudité lugubre de ce salon avait quelque chose qui oppressait; on y sentait une sorte de protestation muette contre tout ce qui est aimable et beau.
Braillé était encore sous le pois de cette impression, lorsqu'un pas ferme se fit entendre; la porte s'ouvrit lentement, et M. Manarch entra.
C'était un homme d'environ quarante ans, d'un certain embonpoint et dont les membres robustes se dessinaient sous une soutane de ratine. Ses hautes épaules, sa tête carrée et ses yeux noirs, ombragés par des sourcils touffus, ajoutaient encore à son apparence de force et de santé. Cependant quelques veines bilieuses traversaient son teint brun, et devenaient plus apparentes lorsqu'une émotion le remuait. Son œil alors lançait des flammes, son front semblait s'élargir, et sa chevelure rase se hérisser.
A l'aspect de BraiUé il s'était arrêté.
— Vous, monsieur! dit-il en retenant à moitié un geste
1,A (iOl iTK IVKAL'. 115
(le mécontentemeni . J'ai cru que Catlicrine se trompait ([iiauil elle m'a annoncé...
— L'interdit, n'est-ce pas ? interrompit Braillé. Je compn^nds, monsieur, que ma présence ici ne soit ni attendue^ ni désirée ; mais il est des instants dans la vie où toutes les considérations d'habitude et de convenance doivent céder à la ni'cessité. Notre Maître, d'ailleurs, n'a refusé d'entendre ni le Publicain ni la Samaritaine.
— Parlez, dit le curé froidement.
— Je ne viens point pour moi, monsieur, reprit Braillé ; mon sort est accompli, et, quel qu'il soit, je l'ai accepté. Riais je viens vous parler de mon frère.
Le visage de Manarch prit une expression encore plus sombre, et, pour ainsi dire, plus fermée.
— Yous savez ce dont on l'accuse, et quelles en ont été les conséquences, puisque c'est l'un de vos protégés qui le remplace. Mais vous ignorez ce qui pent le justifier.
— Je vous écoute, monsieur.
Braillé le regarda: la rigide expression de cette figure de marbre le glaçait malgréliii et décourageait ses espérances; cependant il lit un effort pour ressaisir sa résolution, etratduta avec détail tout ce qu'il avait appris de Clairon. Lé curé l'écouta sans l'interrompre ; mais, bien que ses yeux restassent baissés et ses lèvres fermées, une sorte de sourire intérieur, implacable et dédaigneux, sereflétait sur ses traits ; Braillé sentit sa parole s'éteindre, et s'arrêta découragé. ]Manai'cli releva alors la tète.
— Je cberche en vain la justification de voire frère dans ce que je viens d'entendre, dit-il, je vois une première faute (in'il essaye de cacher par une complaisance honteuse ; une
faiblesse amenant une lâcheté, mais rien qui puisse ressembler à une excuse.
— L'excuse, monsieur, reprit vivement Braillé, est dans la timidité d'un vieillard toujours menacé ! Si la liberté était laissée aux pensées de chacun, Clairou n'eût point redouté la dénonciation de Choppart; mais ce n'est plus seulement son travail que doit engager celui qui vous sert ; son âme ressemble aux rôles imprimés que vous lui expédiez de Paris, il ne peut y écrire que ce qui lui est ordonné. Vous avez proclamé une nouvelle terreur, dans laquelle la misère et la faim ont remplacé la guillotine, et vous avez mis les intérêts en coupes réglées comme autrefois les tètes !
Le curé fit un pas vers la porte ; Braillé s'interrompit.
— Pardon^ dit-il, en l'arrêtant du geste ; pardon, je ne prends pas le moyen de me faire écouter ; mais aussi pourquoi refuser de comprendre les craintes d'un malheureux ?
— Je refuse seulement de les accepter comme motifs d'intérêt, observa M. Manarch.
— Eh bien, que ce soit comme motif de pitié, reprit Braillé.
Le curé secoua la tête.
— Votre frère a été la cause et l'instrument d'un scandale, dit-il; le protéger serait approuver le scandale lui-même. €e que M. Souriau a fait est juste.
— Ah ! ne savez-vous pas qu'être juste seulement, c'est se montrer cruel? s'écria Braillé.
Le prêtre sourit.
— De tels principes peuvent être les vôtres, dit-il avec un dédain voilé, mais nous, monsieur, nous tenons les verges pour punir les coupables et redresser les faibles.
LA coriTE i)'i;.\r. in
— Ainsi vous ne pardonnez point? dit le vieux prêtre, en jetant à M. Manaroli un regard profond.
— Après le châtiment, répondit celui-ci durement. Braillé fit un geste comme s'il eût voulu fouiller dans
son sein ; mais il s'arrêta.
— Ne soyez pas inflexible, monsieur, dit-il d'un ton grave ; portez un regard sur vous-même, et jugé les autres comme vous voudriez être jugé. Vous avez aussi connu les tentations, et vous avez eu vos chutes ; rappelez-vousles pour tendre la main à ceux qui sont tombés ?
Le prêtre tressaillil.
— Je v(jis que la prière pour les autres va se transformer en accusation contre moi, dit-il, en lançant à Braillé un regard aigu ; un plus long entretien serait inutile.
— Ilestez, monsieur! s'écria Braillé ; je vous rendrai miséricordieux malgré vous-même. Ah! n'accusez que vous si j'en viens à de telles extrémités ; vous pouvez encore m'imposer silence en cédant à ma prière !...
— Chacun sera récompensé selon ses œuvres, répondit le curé d'un accent sentencieux.
— ¥Ai bien ! que les vôtres retombent donc sur votre tête, cœur inflexible et orgueilleux ! s'écria Braillé; vous condamnez à l'indigence et au désespoir le vieillard qui a concouru, sans le savoir, au déshonneur d'une jeune fille ; que ferez-vous au prêtre qui a consommé celui d'une femme ?
— Monsieur ! s'écria Manarch, qui devint pâle:
— Ne vous récriez pas encore, reprit Braillé avec autorité, mais écoutez jusqu'au l»out. Celte femme était mariée, monsieur, elle était mère, et celui qui lui fit ou])lier ses devoirs avait reçu mission de diriger sa cone-eien<e.
118 LA (JUUTTE D'EAU.
— Je ne veux point en entendre davantage, interrompit le prêtre en voulant sortir.
Mais Braillé s'était placé entre la porte et lui.
— Elle est morte de remords, monsieur, continua-t-il avec véhémence ; mais, comme vous le disiez tout à l'heure, mes principes à moi permettent le pardon ! Elle est morte réconciliée avec Dieu, mêlant à ses prières le nom de l'homme qui l'avait perdue.
— Son nom? balbutia le curé.
— C'était le vôtre.
Manarch recula comme étourd^, mais il se remit presque aussitôt, et cherchant à cacher son trouble sous un sourire moqueur :
— Un tel mensonge pourrait servir, dit-il, si les preuves ne manquaient.
— Oserif'Z-vous nier ? demiuida le vieux prêtre.
— Je nie, répliqua-t-il avec fermeté.
Braillé tira de son ?ein une lettre qu'il déploya.
— Vous ne nierez pas au moins cette écriture, ditil indigné .
Le curé jeta un regard sur la lettre, poussa un cri, et tendit la main pour la saisir ; mais Braillé la retira brusquement.
— Ah! vous aviez oublié cette justification de mon mensonge, reprit-il; vous pensiez que les preuves de la faute avaient été ensevelies avec la victime et que la vérité, connue de Dieu seul désormais, pouvait être idée ; mais vous voyez que les morts lui rendent témoignage sans sortir de leurs tombes !...
— Cette lettre, monsieur, balbutia Manarch, les yeux enflammés, rendez-moi cette lettre.
— nuaud vous aurez fait rendre à mon frère la place qui vient de lui être enlevée, dit Braillé avec fermeté.
— Une teinte livide traversa le visage du prêtre, ses mains se crispèrent.
— Eh bien, soit! reprit-il, les lèvres tremblantes. Mai? la lettre?
— Je la garde comme gage de votre loyauté à reml>Ur cette promesse.
— C'est impossible ! s'écria le prêtre ; impossible, monsieur ! je resterais à votre merci.
— En ai-je abusé yisqu'ici ? demanda Braillé. Voilà quinze aimées, monsieur, que ce secret m'appartient, et depuis quinze années j'ai souffert en silence vos persécutions. Tant que vous m'avez frappé seul, j'ai baissé la tète et j'ai répété les paroles du Christ, pardonnezleur, mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font. J'aurais eu honte de m'armer coutre vous d'une faute passée ; et jo trouvais moins douloureux de recevoir vos. coups que de vous eu porter ; mais vous m'avez forcé à sorlir de ce repos pour défendre un vieillard et une enfant dont je suis le seul appui. Les épreuves que je pouvais accepter pour moi, je ne pouvais les leur laisser imposer. N'accusez donc que vous seul si j'ai enfin rompu le silence. Quand je suis venu, j'espérais encore que votre miséricorde m'éparguerait la douleur d'une récriuiiuation. J'aurais trouvé doux de recevoir uu bienfait ; votre insensibiUlé m'a forcé à conclure uu marché; je veux au mohis que les conditions en scient sûres ! Le passé sert d'enseignement pour le piésent; je ne vous ai jamais fait de mal et vous n'avez cessé fie m'en faire; c'est donc à moi (pie la défiance est
permise, non à vous. Cette lettre est ma seule garantie, et je ne l'abandonnerai pas.
— Ainsi vous refusez de me la rendre, dit Manarcli pâle et haletant.
— Je refuse, répliqua Braillé en faisant un geste pour la replier.
Il n'en eut pas le temps. Manarcli s'était élancé et l'avait saisie : le vieux prêtre essaya de la défendre, mais une des mains du curé tenait les siennes comme dans un étau de fer, tandis que l'autre arrachait le papier. Au même instant la porte s'ouvrit, et la vieille Catherine parut, suivie du bedeau et du sonneur. Manarch lâcha le prêtre qu'il tenait encore.
— Jésus ! qu'y a-t-il ? demanda la servante épouvantée.
— Délivrez moi de ce furieux, dit le curé en montrant Braillé.
— Misérable ! s'écria celui-ci pâle d'indignation, rendsmoi la lettre!
— Sortez, monsieur, dit Manarch qui avait ouvert la porte.
— La lettre ! la lettre ! répéta Braillé.
Et il s'avança vers le prêtre comme s'il eût voulu la lui arracher ; mais sur im signe de celui-ci les deux hommes d'église le saisirent, l'entrainèrent malgré sa résistance, et le poussèrent dans la rue.
Braillé, hors de lui, frappa des poings à la porte refermée en appelant le curé ; mais la vieille servante parut seule à la fenêtre.
— Sainte Vierge î il est toujours là, le possédé du démon, dit-elle.
Et, s'adressant au vieux prêtre avec indignation :
— Fau(lra-t-il donc faire venir les hommes de Police ? cria-t-elle ?
— Qu'ils viennent ! répliqua Braillé, je leur raconterai tout ; je dénoncerai la violence de votre maître !
— Dieu tout puissant ! il parle de violence, quand c'est lui que nous avons vu tout à l'heure la main levée sur le recteur !
Braillé voulut expliquer ce qui s'était passé, mais elle ne lui en donna pas le temps.
— Allez, allez, interrompit-elle, vous devriez avoir honte!... Venir attaquer chez eux les honnêtes gens, puis se justifier avec des mensonges!... Mais heureusement que le^ maître est connu ! . . vous pouvez en dire ce qu'il vous plaira : persoime ne croira l'interdit accusant un homme comme M. Manarch !
En achevant ces mots, elle referma brusquement la fenêtre. Braillé laissa retomber sa tête sur sa poitrine.
— Elle a raison, pensa-t-il : nul n'ajoutera foi à mes réclamations. Quelle preuve d'ailleurs apporter à l'appui? .Je n'arriverais qu'à un scandale inutile ; car, cette lettre, il l'a déjà anéantie sans doute. Tout espoir est donc perdu, et, loin d'avoir sauvé mon frère, je viens de lui faire un cruel ennemi. 0 mou Dieu ! est-il donc vrai que la force et la ruse soient les seuls moyens de succès ici-bas ? faut-il regarder le sentiment du devoir, la croyance, les instincts généreux, comme des dons ou comme des infirmités ? Ah ! si nous vivons dans un monde à rebours, où le châtiment va au bien, la récompense au mal, pourquoi nous avoir donné des penchants qui nous perdent? pourquoi avoir mis en nous le besoin de la justice avec l'impuissance de la faire respecter? pourquoi être nés parmi les agoeaux là où les tigres seuls
Hl LA (lOUTTE D'EAU.
sont heureux ? Dieu est-il donc complice de tant d'iniquités, ou abandonne-t-il aux lois de la fatalité les choses de la terre?
Le vieillard s'était assis sur le seuil du presbytère , et desjarmes coulaient le long de ses joues sillonnées. C'était la première fois que son indignation allait plus haut que les hommes, et qu'il demandait compte à Dieu d'une soufîrance. Tant que la douleur l'avait seul frappé, il l'avait acceptée comme expiation ou comme épreuve : il sentait sa force d'ailleurs, et l'orgueil amer de la lutte en compensait les souffrances; la résignation venait, glorieuse et couronnée, j, comme une noble victoire. Mais ici le malheur s'adressait à deux êtres sans défense qui lui criaient merci; ici, l'affliction des faibles faisait la joie des forts ; la Providence semblait s'être mise de part dans un triomphe inique!
Puis, comment retourner vers Clairon et sa fille qui l'attendaient? comment éteindre ces espérances imprudemment allumées par lui-même ? Le désespoir du vieux commis, un instant suspendu, n'allait-il pas reprendre avec plus de violence? et que lui opposer? Que dirait Braillé pour les consoler, quand lui-même sentait son cœur noyé d'amertifme ? Hélas ! il était arrivé à une de ces heures où, écrasé par la conscience de son inutilité, on se sent prêt d'abandonner les autres après s'être abandonné soi-même; où l'on voudrait se coucher en travers de la vie, avec ceux que l'on aime dans ses bras, fermer les yeux, et attendre que le char qui emporte les destinées heureuses vous écrase de sa roue en passant !
Ce fut à Suzanne d'abord que le père Braillé annonça le mauvais succès de sa tentative. Elle reçut cette nouvelle avec une tranquillité courageuse qui l'étonna. Cotait une à me simple, mais vivante, dans laquelle se cachait une source inconnue d'énergie, et qui, souple comme loiide, devait grandir, comme celle-ci, à la liauieur de tous les obstacles.
La jeune fdle avait d'ailleurs un point d'appui nouveau que rien n'avait encore l'branlé. Livrée aux enchantements d'un premier amour, elle sentait eu elle cette force insouciante qui ne -'effraye de rien; et. comnv> Achille, elle ne craignait qu'une seule blessure. Aussi ne monlra-t-ellc d'ijiquiétude que pour son père.
Le retour de Braillé et la nouA-elle qu'il avait échoué furent effectivement un coup que celui-ci ne put supporter. Tro]) d'il oritations avairnt déjà ébranlé cet esprit faible et
ami du repos ; la perte de sa dernière espérance le jeta dans une inexprimable» douleur. Suzanne et Braillé essayèrent en vain de le calmer ; le désespoir du vieux commis était devenu une sorte de délire. Son regard habituellement terne étincelait; sa parole naguère embarrassée était devenue prompte et véhémente. Il parcourait sa chambre d'un pas rapide et avec des gestes désolés. Braillé voulut tenter un dernier effort pour le calmer : il se plaça devant lui, et saisit sa main en le suppliant de l'écouter ; mais Clairon n'entendit que le dernier mot.
— Écouter, ajouta-t-il ; il ne le veut point ; il me l'a refusé ! à quoi bon entendre un misérable comme moi ? Ai-je donc des raisons à donner pour vivre? Quand la machine qui travaille au profit du maitre a cessé de lui plaire, il la brise et la jette au feu pour se chauffer les pieds. Tel est le monde que vous dites surveillé par Dieu, mon frère. La meule doit moudre le froment au profit des autres ! Mettez votre âme en gage pour le pain" de chaque jour; passez vos plus belles années courbé sur une table, alors que le soleil brille, que les oiseaux voltigent et que les oisifs passent en chantant sous votre fenêtre ; blanchissez vos cheveux à régler des intérêts qui ne soint point les vôtres, et, un jour, celui qui a vécu de votre travail vous montrera le seuil, et vous dira d'aller mourir ailleurs.
— La société n'est pas si rigoureuse pour toutes les humbles destinées, dit Braillé qui avait besoin de se justifier à lui-même ce qu'il voyait.
— Sans doute, reprit Clairon avec un rire amer, il y a les heureux ! ce sont ceux à qui l'on permet de dépenser leur sauté et leur intelligence jusqu'au bout; ceux qui gagnent par trente années de servitude le droit de ne pas être
équarris comme les chevaux incapables de porter le collier ! Ceux-là ou les dételle à trois pas de la tombe, et l'on prolonge de quelques jours les infirmités de leur vieillesse avec ce que l'on a épargné sur les plaisirs de leurs premières aimées.
— Mon père, interrompit Suzanne.
Mais le vieux commis l'éloigna du geste.
— Tais toi! s'écria-t-il avec violence. Tu me prouveras, je le sais, que je dois me réjouir de mon mallieur, car c'est là ce qu'on appelle consoler. Les blessures que fait l'injustice, on les panse avec des mensonges; mais je n'eu suis plus la dupe; j'ai tout perdu, il ne me reste plus rien... rien...
— Vous oubliez iJieu, dit Braillé doucement.
— Je n'y crois plus! s'écria Clairon!
— Que dites vous, mon frère ?
— Je n'y crois plus, répéta le vieux commis égaré ; car lui aussi m'a trompé. J'ai obéi à ses commandements; j'ai évité de l'offenser; je l'ai prié longtemps, à mains jointes ! et il m'a abandonné à mes ennemis ! Que d'autres espèrent encore en sa bonté ; moi, je le renie; moi, je ne demande désormais à lui comme aux hommes qu'une seule faveift", celle de mourir en silence dans un coin, sans que personne prenne garde à mon agonie.
En parlant ainsi. Clairon se jeta sur un fauteuil dans le coin le plus obscur de la chambre, et cacha sa tète dans ses mains. Suzanne voulut s'approcher de lui, mais son oncle la retint,
— Laisse, dit-il à voix basse : discuter avec l'ajQliction, c'est lui fournir des raisons qui l'entretiennent. Il faut que celte première douleur ait son cours; mais eu la laissant à
]i() LA GOUTTE D'EAU.
elle-même, elle tombera comme tout ce qui est excessif, et alors nos voix pourront être écoutées.
— Ah ! je ne compte que sur la vôtre, dit la }e\me fille.
— Il ne peut l'entendre maintenant; la nuit s'avance d'ailleurs, et je dois retourner au Conquet pour reprendre tout ce que j'y avais apporté, car je ne vous quitte plus.
— Vous reviendrez bientôt?
— Demain je serai de retour; d'ici là ne quitte point ton père... Adieu... adieu... et du courage.
Il embrassa Suzanne et partit.
Cependant l'exaltation de -Clairou ne tarda pas à amener une fièvre ardente mêlée de délire. Suzanne le décida avec peine à se mettre au lit, et s'assit à son chevet. Elle commençait à s'effrayer de l'agitation toujours croissante du vieillard lorsque Raynal entra. Il avait rencontré le père Braillé, qui lui avait tout appris, et il venait offrir ses consolations. Sa vue seule rendit à la jeune fille le courage qu'elle était près de perdre. Henri proposa de passer la nuit près de Clairon, et elle accepta, heureuse d'un secours qui lui rendait la confiance.
Assis vis-à-vis l'un de l'autre, sans autre lumière que la clarté des étoiles, et dans un silence qui n'était interrompu que par les soupirs du malade, Henri et Suzanne laissèrent passer les heures de la nuit sans s'en apercevoir. Au milieu de leurs angoisses, tous deux éprouvaient je ne sais quelle joie amère et confuse; c'était la première fois qu'ils associaient aussi complètement leurs destinées, et cette espèce d'intimité domestique n'était point sans charmes.mème imposée par la douleur.
Enfin la fièvre de Clairou parut diminuer; ses plaintes s'éteignirent, ses yeux se fermèrent, et sa respiration plus
égale apprit bientôt au jeune homme et à la jeune fille qu'il était endormi.
Au même instant, les premières lueurs de l'aube glissèrent entre les rideaux de ralcôve, et le chant d'un coq se fit entendre dans l'éloignement.
— Voici le jour, dit Henri doucement.
Les regards de Suzanne tombèrent sur les traits du jeune homme, fatigués par la veille.
— Ah! je n'aurais point dû vous retenir si longtemps,
dit-elle.
— Regrettez-vous donc de m'avoir donné une part dans vos incpiiétudes ! demanda Henri avec un accent de tendre reproche.
— Non, car c'est un droit pour ceux que l'on aime, reprit la jeune fille ; mais mou père est tranquille maintenant^ et il est temps que vous reposiez.
— Que ne me laissez- vous plutôt veiller seul ?
— C'est impossible, partez, je vous en supplie ; ma place à moi est ici.
— N'est-ce point aussi la mienne?
— Tout le monde ne le sait pas.
Et comme si ces mots eussent réveillé tout à coup une crainte dans son e?;irit :
— Mon Dieu! reprit-elle, ou peut vous voir sortir d'ici à cette heure.
— Tous les yeux «ont encore fermés, répondit Henri.
— Partez alors sans retard. Ah! j'aurais dû penser plus
tôt à ce que l'on pourrait dire. Partez, et surtout ne passez |
point sous les fenêtres de maître Rivel ? i
— Ne craignez rien. !
Tous deux échangèrent un baiser, et le jeune homme |
s'élança dans la ruelle déserte. 1
Demeurée seule, Suzanne se rapprocha de la fenêtre, et con'empla la campagne qui s'éclairait au loin. Le vent du matin semblait emporter par lambeaux le voile de brume quijl'enveloppait, et de légères rumeurs commençaient ù remplacer le calme de la nuit. La jeune fille sentit ses paupières, alourdies par la veille, se baisser sous l'éclat du jour. Elle promena quelque temps un vague regard du lit de son père à la fenêtre, puis sa tète se renversa, ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.
Il y eut une longue pause pendant laquelle la respiration légère de Suzanne et l'haleine haletante du malade se firent seuls entendre; enfin un rayon de soleil pénétra dans l'alcôve, et le vieux commis souleva la tète.
La fièvre avait imprimé sur son visage livide quelques taches d'un rouge vif et mégal, ses lèvres desséchées étaieni agitées d'un tremblement convulsif, et je ne sais quell»^
expression d'égarement flottait dans son œil Cxo et ouvert... il resta quelque temps immobile > essayant en vain à reprendre possession de ses souvenirs . îl ne se rappelait tout ce qui s'était passé que comme une sensation vaguement douloureuse. On eût dit un homme hésitant entre le sommeil et la veille, qui ne pouvait séparer le rêve de la réalité. Il regarda de tous côtés, prit son front à deux mains, et murmura quelques mots, comme s'il eût espéré que la parole réveillerait sa mémoire ; mais il y avait en lui un chaos d'images et de pensées aussi mouvantes que les flots de la mer; son esprit semblait pris d'une sorte de vertige. Les souvenirs tournaient autour de lui comme une roue fantastiijue dont il ne pouvait arrêter le mouvement; il voyait des lueurs, entendait des mots inarticulés, sentait de confuses angoisses, mais sans pouvoir rien démêler.
Il y avait déjà quelque temps que durait cette lutte entre le délire et un reste de volonté, lorsque l'horloge sonna. Clairon dressa la tète , frappé d'une sorte de commotion électrique : c'était neuf heures !
Le vieux commis poussa une exclamation de surprise, se glissa à bas du lit avec une précipitation fiévreuse, et saisit ses vêtements.
De tous les souvenirs flottants dans cet esprit malade, un seul était resté clai^ et entier : celui du bureau ! Aussi le son de l'heure qui l'y appelait sembla-t-il le réveiller ; et comme si, dans ce naufrage de toutes les facultés, l'habitude seule devait surnager, il se mit à s'habiller à la hâte, en se reprochant tout bas son retard.
— Neuf heures.... murmura-t-il, neuf heures... et encore ici!... Oh! c'est ce mal de tète qui est cause... Je
\.\ COITTlv IVKAl. lal
^onffro... jo sonltVe... ui;iis il ue iaut pas que M. Sourian le sache... il dirait que je deviens ^ienx, mal porUuil... Quand on a une place , on ne doit pas être malade ! Suzanne ne comprend point cela; elle voudrait me retenir, .le sortirai sans qu'elle me voie.,. Oh! ma tête!... .l'ai dormi trop tard... trop tard.
En balhutiant ces mots d'une voix entre-coupée , Clairon s'était habillé; il gagna la porte en talonnant, l'ouvrit doucement, et sortit.
La première impression de l'air l'étourdit, et il eut besoin de s'appuyer aux murs ; mais il se sentit bientôt rattérmi, et put continuer se route. Préoccupé de la pensée qu'il était en retard, il s'efforça même de presser le pas; enfm il atteignit la maison de M. Souriau, monta l'escalier sans rencontrer personne, et ouvrit la porte du bureau.
Rien n'y avait été dérangé depuis la veille : le vieux commis éprouva une sorte de bien-être à la vue de la table où se trouva sa tabatière, son mouchoir et encore un rôle commencé. La sensation douloureuse qu'il avait conservée disparut : il lui sembla qu'il reprenait possession de ses habitudes au sortir d'un rêve qui avait menacé de les lui enlever.
Après avoir fait machinalement sa toilette de bureau, avoir taillé ses plumes, et s'être assuré que sa règle et son grattoir se trouvaient sous sa main , il s'assit devant la table , et essaya de reprendre sou travail interrompu la veille.
Mais les efforts qu'il venait de faire avaient redoublé sa fièvre : les chiffres dansaient devant ses yeux , l'air bourdonnait à ses oreilles. Il appuya son visage sur ses deux mains, ne sachant plus où il était, ni ce qu'il voulait faire.
Dans ce moment, la porte de commimicaiion qui conduisait chez M. Souriau s'ouvrit, et celui-ci entra conduisant un jeune homme d'environ vingt ans.
A la vue de Clairou, tous deux s'arrêtèrent, et le percepteur ne put retenir un cri de surprise.
— Vous ici, monsieur? dit-il.
Le vieux commis releva la tête d'un air égaré.
— Voilà, murmura-t-il. Cote personnelle et mobilière, votre nom, votre demeure...
Il avait ouvret un registre qu'il se préparait à feuilleter; Souriau le regarda stupéfait.
— Qu'est-ce à dire? reprit-il; ne me reconnaissez-vous point ?
— Très-bien, très-bien, continua le commis : Souriau... Souri... voici... Cote personnelle, 17 francs; mobilière, 23 francs 45 centimes.
Souriau l'interrompit, et s'avançant avec impatience :
— Laissez ces papiers , monsieur ! dit-il impérieusement, et sortez !...
Clairon regarda à sa montre.
— Trop tôt, monsieur, trop tôt! répliqua-t-il d'un accent saccadé ; je ne sors qu'à quatre heures.
— Vous sortirez à l'instant , car voici un nouveau commis.
— Un nouveau commis! répéta Clairon; inutile!... je puis tout faire seul... Que l'on vérifie, tout est à jour; je passerai plutôt les soirées, les nuits. Ah! ah! ah! je défie de trouver une meilleure expédiée; voyez les chiffres, monsieur, tout le monde peut les lire; et ses calculs, j'ai fait les preuves, Ah ! ah! ah ! voyez, voyez.
Il t'talait ?ef! rôles et ouvrait ses registres avec \m c^rgucil d'eulaut.
Snuriau et le jeune homme se regardèrent confondus.
— iJiou me pardonne, il est fou, dit celui-ci à voix basse.
— C'est impossible.
— Alors il joue un rôle.
— Auquel je le forcerai bien à mettre fin, acheva le percepteur avec dépit.
Et s'avançant vers la table :
— Assez de comédie, monsieur! s'écria- t-il; je vous ai chassé hier, et voici votre remplaçant ! Laissez ces papiers sur lesquels vous n'avez plus aucun droit.
En prononçant ces mots il voulut saisir le registre que le vieux commis tenait ouvert devant lui; mais les regards de celui-ci s'allumèrent; il étendit les deux bras, et, se couchant sur la table pour défendre les papiers qui la couvraient :
— Ne touchez à rien ! s'écria-t-il avec égarement ; ces cahiers, ces rôles m'appartiennent; c'est mon bien del>uis trente années.... C'est moi qui les ai rayés, chiflTrés, écrits... Ils ne connaissent que moi... j'en suis responsable, monsieur.
— Allez chercher le jardinier pour nous aider à jeter à la porte ce furieux, dit Souiiau au neveu du curé.
Celui-ci obéit.
— Qu'il vienne ! qu'il vienne ! dit Clairon dont l'exaltation fiévreuse allait toujours croissant. On m'ôtera la vie avant de me les arracher.
Et, réunissant les papiers et les registres avec précipi-
]U lA norîTR D'KAU.
Ifttion, il se leva. Souriaii courut se placer devant la porte, le vieux commis s'arma d'au canif.
-— Que faites-vous^ malheureux? s*écria le percepteur en pâlissant.
— Qu'ils viennent, répéta Clairou.
— Les voici, dit Souriau.
Un bruit de pas et de voix se faisait entendre en efifet ^ans Tescalier; Clairou regarda autour de lui et courut au couloir.
— Saisissez-le ! cria le percepteur au neveu du curé, qui entrait suivi du jardinier et de Choppart qu'il avait rencontré par hasard causant avec Catherine.
Ils s'élancèrent sur les pas du vieux commis qui avait gagné la chambre de Souriau. Il se retourna d'abord pomme s'il eût voulu leur faire face; mais apercevant la fenêtre ouverte, il y courut et l'enjamba. Tous trois s'arrêtèrent avec un cri.
— Vous ne les aurez pas , répéta Clairou qui tenait les papiers et les registres dans ses bras, ils sont à moi... à moi...
— Descendez! père Grattoir! descendez, cria le chouan.
— Ah ! ah ! reprit le vieux commis d'une voix triomphante, vous n'osez pas venir me les arracher ici... Je puis vous échapper maintenant, je suis le maître.
A ces mots, il passa les deux jambes en dehors du balcon, phoppart, épouvanté, fit un mouvement pour le retenir; mais Clairou poussa un éclat de rire insensé , se pencha en ^vant, et disparut !
Trois cris partirent en même tomp?;. Le chouan sp pré-
cipita à la fenêtre, regarda en dessous, et recula avec une exclamation d'horreur.
— Eh bien?... demnnda le neveu du cure.
— Vous pouvez avertir votre oncle qu'il a un enterrer' , meut de plus à l'aire, répliqua Choppart brusquement.
Suzanne s'était réveillée ;, et cherchait son père dont elle venait de remarquer l'absence , lorsqu'on le lui rapporta sans vie. Ce malheur la foudroya. Quand le cœur attend une douleur, il y prépare silencieusement ses forces; il l'essaye, pour ainsi dire; et la boit goutte à goutte; mais ici le coup était si imprévu, que la jeune fille pouvait à peine y croire; ses plus sombres prévisions n'étaient jamais allées si loin ; car, pour elle, en qui la vie débordait, la mort était quelque chose d'impossible à prévoir ni à comprendre. Aussi, au premier instant, se refusa-t-elle à l'évidence du malheur qui la frappait. Il y avait une heure à peine qu'elle avait vu , là , son père , qu'elle avait rencontré son regard, écouté le bruit de son haleine; et comment penser que cette haleine était maintenant arrêtée, ce regard éteint pour jamais! Elle prit dans ses bras le corps du vieillard, le couvrit de baisers, l'appela des
LA (ior ITii DKAi;. 137
noms les plus Iciulrcs; pnis^ épouvantée de ne recevoir aucune réponse, elle se laissa tonihor à genoux en fondant eu larmes.
On profita de ce moment de désespoir pour éloii^ner le • cadavre; car, en Fabseuce de Braillé, qui n avait point encore reparu, les voisines étaient accourues, et la jeune lille eut à subir successivement leurs gaucbes ou cruelles consolations. Lorsque ses larmes épuisées s'arrêtaient, et qu'elle se reposait dans un accablement qui suspendait un instant la douleur, une nouvelle consolatrice arrivait avec quelque con<loléance qui réveillait la désolation de la jeune fille. On eût dit une troupe de médecins venant tour à tour soulever Fappareil d'une blessure et en sonder la profondeur. En vain Suzanne se réfugiait au coin le plus obscur; toujours ces voix qui la plaignaient sans tendresse bourdonnaient autour d'elle, toujours elle sentait ces regards curieux épiant sa douleur. Ob! que n'eùt-elle poini fai' alors pour la posséder librement! de quel prix n'eùtelle pomt acheté la solitude, cette seule consolatrice des affligés, hélas! Jusqu'alors elle avait pu croire aussi que les peines de l'àme s'apaisaient, comme celles de l'enfance, par la distraction et le bruit ; mais maintenant elle comprenait que les grandes douleurs avaient besoin de s'ensevelir dans le silence pour s'y oujjlicr elles-mêmes.
Henri, qui était accouru à la première nouvelle de la mort de Clairon, avait à peine osé lui parler en présence des voisines. Les deux amants ne purent qu'échanger un long regard et une étreinte; mais ce fut assez pour retirer Suzanne de son abîme de douleurs, en lui rappelant qu'elle avait encore un intérêt à la vie. Enliu l'arrivée de Braillé
la délivra de ses consolatrices, et elle put ouvrir son cœur,
que la contrainte avait jusqu'alors tenu fermé.
Après le premiers épanchemeuts, le vieux prêtre prit Henri à part, et lui donna ses instructions pour tous les préparatifs nécessaires; le jeune homme sortit en promettant d'y veiller.
Le reste du jour et la nuit s'écoulèrent en entretiens mêlés de larmes et de souvenirs. L'oncle Braillé avait recouvré toute sa force en se sentant nécessaire. Il consolait la jeune fille, non par des espérances, mais par des regrets ; il lui rappelait ce qui pouvait rendre le mort plus regrettable ; il racontait ce qu'il avait appris de sa jeunesse, combien il avait été bon pour la mère de Suzanne. Celle-ci s'accoutumait ainsi à parler de son père comme d'un ami absent, à considérer son souvenir, en sorte que sanctifié comme une chose triste, mais douce, sans s'en apercevoir elle acceptait sa mort en ne croyant accepter que le respect pour sa mémoire.
Puis les élans d'affection pour son oncle venaient faire diversion à sa douleur. On eût dit qu'elle voulait reporter sur celui-ci l'affection désormais sans emploi qu'elle avait vouée au mort. Le vieux prêtre, en effet, résumait pour elle maintenant tout son passé ; à lui seul se rattachaient toutes ces traditions du cœur qui font le foyer et la famille ; hors de lui, il n'y avait, pour elle, que des tombes, et cet amour naissajit auquel elle ne se confiait encore qu'avec crainte.
Braillé d'ailleurs répondait à sa tendresse avec une sorte
de passion ; il avait été saisi d'une inexprimable pitié à la
nouvelle du malheur subit qui venait d'atteindre la jeune
fille, et il eût voulu à tout prix lui en adoucir l'amertume.
Longtemps retranché de la vie par son titre de prêtre, et
LA GOLTiE D'EAU. I:î9
})rivé ainsi du bonlieiir des sacrifices de choix, il était heureux de penser qu'il pourrait eufiu se dévouer à quelqu'un d'aimé.
Il communiqua à Suzanne ses projets pour l'avenir, et comment il tâcherait de remplir le vide laissé par la disparition de son père. La jeune fille l'écoutait assise à ses pieds, tantôt consolée par les douces images que hii offrait le vieux prêtre, tantôt ramenée aux larmes par un mot qui réveillait ses souvenirs. Mais cet entretien fut interrompu par le retour de Henri.
Celui-ci, après avoir salué Suzanne, jeta un regard d'mlelhgeuce à Braillé. Le vieux prêtre se tourna vers la jeune fille :
— Laisse-nous, dit-il en posant la main sur son front avec caresse, il faut que je parle au fourrier.
— Ah ! je sais ce que vous avez à' lui dire, répondit Suzanne dont les yeux se remphrent de larmes, et je remercie M. Henri du triste devoir qu'il vient de remplir pour nous; mais il i>tnit parler ï^ans crainte: depuis hier, je me suis accoutiunée à tout. J'ai vu clouer la bière de mon père, et j'entendrai If chant des prêtres qui l'emiKirterontà sa fosse.
— Je crains que vous ne l'entendiez pas, observa Raynal les yeux baissés.
— Pourquoi cela? demanda vivement Suzanne.
— Parce que M. Manarch refuse de lui accorder le? prières de l'Église.
— Dieu!
— C'est impossible ! s'écria Braillé; mon frère était un de ses pénitents les plus pieux.
— Il l'avoue.
— Quel prétexte alors peut-il opposer?
— Sa mort volontaire.
— Mais ne sait-il point qn'clle est le résultat du délire ?
— Je le lui ai rappelé, dit Henri; j'ai même amené comme témoin Choppart, qui a confirmé toutes mes paroles.
— Et il a refusé ?
— De manière à ne laisser aucun espoir.
Suzanne joignit les mains ; Braillé leva les deux bras avec colère.
— Ainsi, ce n'est pas assez pour cet homme d'avoir chassé un malheureux de l'emploi qui le faisait vivre, s'écria-t-il, il veut encore le chasser de la tombe ! N'ayant pu le condamner vivant à la misère, il veut au moins condamner son cadavre à la honte ! Il espère, sans doute , qu'il pourra en rejaillir sur nous quelque chose ! Eh bien ! soit, j'accepte sa proscription. Il refuse à cette bière une place dans l'église de Dieu! je le ferai porter à cette porte, sous le ciel qui est aussi un temple ; et je crierai à tous ceux qui passeront : « Ceci est un homme qui a vécu soixante ans, doux, patient, laborieux, ami de Dieu et de tous; un de vos prêtres l'a rendu fonde désespoir; et aujourd'hui, après l'avoir tué, il rejette son corps de la terre bénite ! »
— Ah ! vous ne ferez pas cela ! s'écria Suzanne effrayée. — Je le ferai, je dois le faire, reprit Braillé. Quand le faible
ne peut empêcher l'uiiquité, son devoir est de la dénoncer. C'est à moi de défeuthe la mémoire de mon frère.
— Hélas ! il y a des défenses qui flétrissent autant que l'accusation, reprit Suzanne. Le meilleur moyen de faire respecter une tombe n'est-il pas de pleurer en silence à côté ? Qu'importe maintenant à l'âme qui nous a quittés cette dépouille mortelle ? C'est à nous seuls qu'elle est chère ; et
l.A (iOl'TTK D'KAU. 141
Ii> honneurs qui lui seraient rendus ne seraient une satisfaction que pour notre douleur ou notre orgueil.
Hraillc tressaillit ; et la rougeur d^indignation qui avait enflammé son visage se dissipa.
— Tu as raison, dit-il en tendant la main à Suzanne, toujours raison!... Ton instinct de lemme et ton cœur de iille t'ont mieux éclairée que moi qui te devais l'exemple de la résignation! Oui, baissons encore la tète sous cet affront, et pardonnons pour qu'on nous pardonne !
Puis se retournant vers Henri :
— M. IManarch est maître de refuser les prières de l'Église ; mais il ne peut refuser, au cimetière, une place pour ce cercueil.
— Le maii-e est averti et a promis de prendre des mesures, répondit le fourrier.
Il n'avait pas achevé, qu'un personnage nouveau poussa la porte et parut sur le seuil.
Il portait un habit à parements rouges, graissé sur le devant, un sabre retenu par une buffleterie noire, un chapeau rond et une canne. A ce costume écjuivoque tenant le milieu entre le vêtement bourgeois du mouchard et l'uniforme du gendarme à pied. Braillé reconnut le sergent de ville habituellement chargé de l'exécution des ordres municipaux
— Salut à la compagnie, dit le nouveau venu d'une voix un peu avinée, et en portant militairement lît. main à son chapeau.
— Que veut cet homme ? demanda Henri.
— Je viens de la part de M. le maire, cria l'agent de police.
Le jeune homme lui imposa silence de la main, et l'entraîna à l'écart.
— Que vous a-t-on ordonné ? demanda-t-il ,
— Ou m'envoie prendre le mort. Les quatre porteurs attendent dehors.
Henri se tourna vers Braillé.
— Faites ce qui vous est ordomié, dit le prêtre ; mais le cadavre de mon frère ne sera point porté à sa fosse comme ctlui d'un supplicié, je vous suivrai.
— Et vous ne serez point seule, dit Suzanne en se levant; moi aussi j'irai.
— Que dites-vous ? s'écria Henri.
— J'irai, reprit la jeune fille, les yeux hrillants d'une douloui'euse résolution.
Braillé l'attira contre sa poitrine.
— Oui, dit-il avec exallation; on ne dira pas, du moins, que la fille a rougi de son père, et qu'elle n'a point accepté la moitié de l'injure qui lui fut faite : en marchant tous deux derrière son cercueil, nous verrons si l'on ose l'insulter. Notre affliction lui fera cortège et justifiera le mort ; et si l'on ne se découvre point devant le drap funérake, peut-être se découvrirat-on devant nos larmes.
— Je ne vous quitte point, dit Raynal, eu tendant ime main à Braillé, et l'autre à la jeune fille.
Viens donc, mon fils, répliqua le vieux prêtre attendri. Nous ne faisons, nous, que notre devoir; toi, tu seras là pour prouver que la justice et la pitié ne sont point encore éteintes au cœur de tous les hommes. , — Sommes-nous prêts? demanda le sergent de ville^ qui n'avait que va:4uenient compris ce débat.
l.A GOL'TTK D'EAU. 14H
llt'Dii lui fil un sigiiG nffirmatif, et il alla oppeler les porteiu's, qui descentlirout la bière des tréteaux et approchèrent le brancard pour la recevoir.
Tous ces préparatifs se firent lentement^ avec un échange de paroles indifférentes ou grossières, comme s'il se fût agi d'un fardeau ordinaire. Suzanne, près de défaillir, regardait et écoutait avec une horreur étonnée. Tout à coup elle sentit que les larmes allaient la gagner et ferma les yeux.
Braillé s'approcha d'elle.
— Prends garde, ma fdle, dit-il doucement en voyant les pleurs qui glissaient entre ses paupières, tu as besoin de tout ton courage pour le dernier devoir que tu veux remplir.
— J'en aurai, mon oncle, j'en aurai, lialbutia la jeune fille, mais si vous saviez!., il me semble toujours que la voix de mcm père va sortir de ce cercueil, et ces gens qui l'emportent me font l'effet d'assassins !.... Cependant ne craignez rien, j'étoufferai les convulsions de mon cœur, je vous suivrai ; je forcerai mes pieds à me porter jusqu'à la fosse, et là seulement vous me permettrez de pleurer !
Braillé pressa doucement le bras de la jeune fille sans répondre ; les portent s allaient se mettre en marche, Suzanne fit un effort et les suivit en chancelant.
Ou s'est habitué dans nos grandes villes au spectacle de ces convois funèltres auxquels manque le prêtre : là l'opinion publique, loin de se régler sur les proscriptions de l'Église, traite le plus souvent celle-ci en puis-
144 ILA GOUTTE D'EjAU.
sance ennemie, et décerne le triomphe à ceux qu'elle condamne; mais, dans les bourgades de nos vieilles provinces, le catholicisme a encore conservé toute son influence ; il ne commande plus, mais il est passé dans les mœurs ; on lui obéit sans le savoir , en croyant lui résister. Ainsi tel esprit for!:, qui a pris ses opinions religieuses dans le Dictionnaire philosophique, pense mal de la femme de son voisin parce qu'elle ne va point à la messe, et choisit un tailleur qui communie. 11 traite le prêtre d'imposteur, mais il l'appelle au lit de mort de ceux qui lui sont chers, et veut entendre ses chants sur la tombe fraîchement refermée. Le refus qu'avait fait M. Manarch d'enterrer le vieux commis était donc bien véritablement aux yeux de tou^ une flétrissure. Les plus pieux adoptaient l'arrêt de leur recteur, les autres se rejetaient sur le suicide condamné par les philosophes aussi bien que par les casuistes. Quelques libéraux endurcis auraient pu seuls se déclarer en faveur du défunt, et suivre son convoi par esprit de contradiction; mais Claire >u avait occupé trop peu de place pendant sa vie pour que l'on prît la peine d'assayer un scandale à propos de sa mort. Il n'y avait là à espérer, pour les opposants, ni poursuites judiciaires , ni articles dans le Constitutiontiel : aussi réservèrent-ils leur énergie pour une meilleure occasion. Le cercueil traversa la ville, précédé de l'homme de police, et suivi seulement de Braillé, de Suzanne et de Henri,
Le vieux prêtre avait espéré au moins quelques marques de sympathie ; il s'aperçut bientôt que ce lugubre convoi, qui eût dû devenir un objet de respect, n'était qu'un spectacle. Les passants s'arrêtaient à son approche, et l'on
LA GOUTTE D'EAU. Mo
accoiirait sur les seuils pour les voir, comme on eût accouru pour la charrette d'un condamné, sans qu'aucun front se découvrît, sans que nul fléchit le genou! Malgré son trouble , Suzanne fut frappée de cette espèce de froideur insultante ; mais loin d'en être abattue , elle sentit son énergie s'accroître. Elle eût voulu pouvoir embrasser le cercueil de son père, lui rendre hommage tout haut, et protester par l'éclat de sa douleur contre cette espèce d'improbation muette : ce fut seulement en arrivant au cimetière que cette force tomba. Il n'y avait plus autour d'elle que des tombes, et celle qui allait engloutir tout ce qui lui restait de son père était là, béante sous ses pieds ! Elle vit soulever la bière, elle entendit le froissement des cordes qui servaient à la descendre, le bruit de la terre qui tombait ; puis elle ne vit plus rien, n'entendit plus rien; un nuage passa sur ses yeux, elle étendit les mains en avant, et tomba évanouie.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la mort de Clairon, et Suzanne commençait à recouvrer quelque calme. Henri avait passé près d'elle tout le temps dont il pouvait disposer, aidant le père Braillé à la distraire et à la consoler.
Un soir qu'il l'avait quittée un peu plus tôt que d'habitude, et qu'il regagnait sa demeure tout pensif, il s'entendit appeler par son nom. Il 'releva la tète , et aperçut Choppart à la porte du café de la Fleur-de-Lis,
— On ne passe pas, cria le garde-chasse. ■ — Pourquoi cela? demanda Henri.
— Parce qu'il y a des amis qui boivent à la santé du trône et de l'autel.
— Je ne puis m'arrèter, répondit Raynal qui voulut continuer sa route; mais quelques sous-ofEciers descendirent, s'emparèrent de lui et le forcèrent d'entrer.
— Ohé! les autres, un verre pour la Douceur! cria
LA GOUTTED'EAU. 147
Choppart en poussant uu tal)ouret ;ui jeune homme. Que prendra- t-il? voyons : uu coup de dur?
— Le fourrier ne boit que du lait doux, observa Fayol.
— Vrai, reprit le chouan; eh bien! je me charge de son sevrage. Passez la bouteille. Ceci, fourrier, est du cognac d'hérétique... il n'a pas reçu le baptême! tu vas me dire ce que tu en penses.
Raynal, que la plaisanterie du sergent avait fait rougir, laissa remplir son verre.
— A vous autres maintenant, continua le garde-chasse en versant à la ronde. Vidons la bouteille, en attendant que je vous en paye une autre à Brest.
— Vous comptez y aller bientôt ? demanda Henri.
— Pour y rester, je Fespère, reprit Choppart.
— Ce polisson-là veut devenir fonctionnaire public , interrompit Fayol en riant.
— Pourquoi non ? c'est bien le moins que le gros XVItï donne des places à ses fidèles. Je ne tiens plus ici, d'ailleurs. Lesneven me fait l'efiFet d'une cage à bouvreuil, où l'on n'entend que la serinette et des chants de vieilles femmes. Impossible de remuer ni de prendre ses aises; vous sentez toujours un œil sur vous; il faut rester sous verre comme un insecte piqué au bouchon : ni air, ni bruit,, ni mouvement. Il me semble que je vis ici dans un bain de guimauve: je me détends, je m'affadis, je m'éteins !
— Va donc pour Brest, dit Fayol; si tu as ta place nous nous y retrouverons.
— D'autant que l'on parle de votre prochain rappel , à ce que dit l'Angevin.
— Pardieii ! c'est le bruit de la ville, observa celui-ci ; mais le sergent doit savoir ce qu'il en est.
— Pourquoi cela?
— N'es-tu pas le factotum, du lieulouaut Rouliert, chargé d'écrire ses rapports et de savoir l'or!hogra})he pour lui !
— Eh bien? demanda Choppart, en regardant Fayol.
— Eh bieu ! répliqua cehii-ci , l'Angevin a deviné juste : nous partons à la fm du mois.
Henri fît un mouvement.
— Ah! ça vous chiffonne, blondin? reprit Choppart eu lui frappant sur l'épaule. Au fait on ne peut pas déménager ses amours avec fourniment. Mais soyez calme; les femmes sont comme les cabarets : on en trouve partout.
— Qui vous parle de femme ? interrompit Kaynal avec humeur.
— Bieu, bien, reprit Choppart qui remua la tête d'un air de mystère , on vous connaît fourrier ; il vous faut du preniier choix, et encore faites-vous le sournois avec les amis. /
Henri voulut protester.
— Allons la Douceur, interrompit en riant l'Angevin, ne joue donc pas le capucin; on sait que tu as le meilleur billet de logement de toute la compagnie; du reste, un fourrier, ça se doit.
— Je ne sais ce que vous voulez dire, reprit Henri; c'est pour moi une énigme...
— Dont la belle Suzanne a trouvé le mot.
— Comment?
— Et! oui, continua le sous-officier ; ton secret est connu, for.rrier; on sait que la belle te reçoit entre cliien et loup.
— C'est faux î s'écria Heuri pâle de colère.
— Faut, répéta l'Angeviu; vous me rendrex raison de ce mot, s'il vous plaît.
— Tout de suite, répliqua Raynal en se levant. L'Angevin voulut reprendre son sabre accroché au mur ;
mais Choppart se jeta entre eux.
— Minute ! s'écria-t-il ; on ne se battra pas sans notre permission! C'est moi qui ai mis la musique en train, et j'ensuis fâché, puisque la Douceur veut qu'on soit discret; mais il ne sera pas dit que deux hommes se feront couper la gorge pour si peu.
— Appelez-vous si peu l'honneur d'une femme? dit Raynal.
— Connu! reprit le chouan en clignant des yeux; mais un coup de sabre ne change rien aux choses, et la petite ClairoQ n'en restera pas moins ce qu'elle est.
— Voulez-vous m'obliger aussi à vous demander raison, monsieur ? interrompit Henri exaspéré.
— Sur mon âme ! il est ensorcelé ! s'écria le garde-chasse avec un gros rire. Voyons donc , Fayol , tâche de lui faire comprendre que nous savons tout.
— Et que savez- vous? demanda Raynal en promenant sur ceux qui l'entouraient des regards étiucelauts.
— Pardieu ! nous savons que vous allez passer les soirées chez la petite Clairon...
— Et que vous n'en sortez que le lendemain matin... Demandez au sergent.
— Je l'ai vu, dit celui-ci.
Raynal fut près de nier une seconde fois; mais il se rappela tout à coup la nuit passée avec la jeune fille près du lit de Clairon : ce souvenir le troubla. Sentant tout ce que la
malveillance pouvait conclure de cette fatale imprudence, il demeura un instant muet et confus.
Choppart jeta aux sous-officiers un coup d'œil en dessous, accompagné d'une moue expressive; ceux-ci sourirent. Henri, qui s'en aperçut, voulut alors expliquer sa présence, et raconter ce qui s'était passé; mais, pendant qu'il parlait, ses yeux lisaient l'incrédulité et la moquerie dans ceux de ses auditeurs. Il n'eut point le courage d'achever ; s'interrompant tout à coup, il s'avança vers Fayol, qui avait écouté d'un air de nonchalantie moqueuse, et lui saisissant le bras :
— Tu doutes de ce que je dis ? s'écria-t-il avec emportement.
Le sergent, qui avait un coude appuyé sur la table, releva la tète tranquillement, soufîla une bouJQ^ée de tabac, et haussa les épaules.
— Je crois ce que je vois, dit-il.
— Non ! reprit Raynal ; mais tu vois ce que tu veux croire ! Mieux que personne , tu connais la fausseté des accusations dont je m'indigne, et cependant tu feins d'y ajouter foi ! tu les appuies de ton témoignage ! Ces soupçons, ces bruits injurieux, ces preuves trompeuses, tout cela vient de toi , je le parie !
— Quand cela serait? dit Fayol d'un ton hautain.
— Ainsi, tu l'avoues?
— Soit. Qu'as-tu à me dire?
— Seulement que tu as menti !
Les sous-officiers firent un mouvement dans la pensée que Fayol allait s'élancer vers Raynal ; mais une querelle ne pouvait servir en rien , dans ce moment, les projets du sergent : il demeura impassible.
— Décidément, reniant est ivre ! dit-il en se tournant vers Clioppurt.
— Dis plutôt qlie tu hésites, reprit Henri; mais tu me dois satisfaction, et je l'obtiendrai, dussé-je révéler les honteux motifs de ta conduite !
— Et que pourras-tu dire ?
— Je dirai que ta haine contre Suzanne n'est que du àé\\\i d'avoir été repolisse par elle.
— xMoi !
— Je raconterai Fhistoire des lettres...
— Assez ! s'écria Fayol eh se levant pâle de fureur ; choisis tes témoins !
Choppiirt essaya dé s'éntremetti^, ainsi qiie léé sous-officiers présents; mais tout fut mutile : Henri vdUlait punir l'tUteihtc portée à là i'épiltatiOn de Suzanhe; sa probité et son amour y étaient également uitéressés ; quant à Fayol , dii ïlVait touché â l'un de ces souvenirs qui se cachent Comme les cicatrices d'une blessure honteuse, et, à tout prix, il voulait se \Tng;er.
Tous deux quittèrent le café, et gagnèrent, à l'fextréMité dii faubourg, line câî"rièi'èabahdonnée,oùse vidaient laabituclleraent les querellés. Lés témoins qiii les avaient accom. pagnes, voyant le duel inévitable, s'occtipérent d'en régler les conditions. Pendant ce temps, tïefafi 6t Fayol avaient quitté leurs habits, et s'étaient placés vis-à-vis l'im de l'autre.
La colère du preihier s'était apaisée, et avait fait place à une résolution confiante. Il se présentait à son adversaire sans troublcj et comme pour l'accomplissement d'un acte de justice : on eût dit un de ces comhsLtiaints des jiijements de Dieu qui entraient dans la lice avec l'assurance d'une bonne cause. Fayol n'était ni mohis hardi ni moins assuré;
mais, agité d'une impatience haineuse, il creuset le sol du bout de son sabre en attendant le signal; une expression cruelle plissait ses lèvres, et son œil, qui mesurait Henri, semlîlait choisir la place où le frapper.
Enfin, au signal donné par les témoins, tous deux s'avancèrent l'un sur l'autre, et les fers se croisèrent.
Fayol, plus fort et plus adroit que Henri, ne tarda pas ù prendre l'avantage. Trois fois son sabre effleura la poitrine du fourrier, qui, obligé de rompre, parait à la hâte et presque au hasard : aussi, au bout de quelques minutes, l'issue du combat ne fut-elle douteuse pour aucun des spectateurs. Le sergent tenait Raynal sous son fer comme une victime dont on prolonge l'agonie pour montrer son adresse; il semblait jouer avec sa résistance, et un sourire dédaigneux errait sur ses lèvres, tandis que ses coups, à chaque instant plus pressés, étourdissaient Henri, l'amenaient insensiblement à l'impossibilité de se défendre. Déjà le fourrier ne parait plus que faiblement, les témoins s'étaient rapprochés par un mouvement instinctif, et semblaient attendre le moment de le voir tomber; Fayol levait le bras pour achever une victoire qui ne pouvait plus lui être contestée, lorsque le sabre incertain du fourrier glissa le long du sien; il jeta un cri, et sa main laissa échapper l'arme qu'elle tenait.
— Touché ? demanda Choppart surpris.
Le sergent répondit par un blasphème.
Les témoins s'empressèrent autour de lui pour le soutenir, mais la honte et la rage l'empêchaient de sentir sa blessure. Les écartant tous, il voulut ramasser sou arme... son bras mutilé ne put la soutenir. Un nuage passa sur ses
LA C.OLTTE D'K.VU. 15H
yeux, ses jambes fléchirent, el il fui forcé de s'asseoir sur l'herbe !
Henri, dont tout le ressentiment était tombé à la vue du sang, s'approcha.
— Ah! pourquoi nous avez-vous conduits à cette extrémité, Fayol ï dit-il d'un ton de regret et de doux reproche.
Le sergent détourna la tète avec une sourde malédiction.
— Au diable les explications ! interrompit Choppart. Le vin tiré a été bu, il n'eu faut plus parler. Entre camarades on se donne un coup de sabre, et on ne s'en aime que mieux; les petits présents, comme on dit, entretiennent l'amitié : oubliez le passé, et sans rancune I
— Je n'en conserve point, reprit Raynal eu tendant la main au sergent.
Mais celui-ci recula, fit un effort pour se lever, et, lançant à Henri un regard implacable, il s'appuya sur le bras de l'Angevin et partit. '
Pendant que le père Braillé et sa nièce devenaient ainsi, malgré eux, les acteurs d*im di'ame lugubre, la comédie commencée entre Ri vel, sa fille et l'ancien chouan, marchait à son dénoùment.
Consulté par le maître sabotier, M. Manarch l'avait vivement engagé à arranger le mariage d'Ursule et de Clioppart, aiin d'éviter tout scandale; il avait même proposé de s'entremettre à cet effet ; mais Rivel, qui se rappelait la menace faite par Ursule, refusa.
Il ne doutait point qu'une fois mariée, elle ne réclamât ce qui lui appartenait du chef de sa mère, et il ne pouvait se faire l'idée d' abandonner à sa fille une partie de la fortune qu'il avait laborieusement amassée. Il tenait à celle-ci (îomme tous les avares, non pour l'usage, mais pour le bonheur de la possession ; c'était l'unique passion qui le réchauffât. En le dépouillant, on ne touchait point seulement
à son aisance, on lui arrachait quelque chose de lui-même, onôtait pour ainsi dire à sa vie Tintérèt et le soleil : aussi résolut-il d'éviter cette spoliation à tout prix.
Il se rendit d'abord chez le garde-chasse, afig de sonder ses intentions.
Choppart, accoutume à louvoyer selon son caprice à travers le défendu ou le permis, et qui, pour l'amout" comme pour tout le reste, avait toujours trouvé uil singulier plaisir à enjamber les lois, devait se trouver nécessairement peu disposé au mariage. Il répondit donc au marchand par des fins de non-recevoir assez maladroitement formulées, mais qui ne laissaient aticun doute sur sa résolution. Sûr ainsi de la résistance de son adversaire, maître Rivel reprit son rôle officiel de père, et somma le chouan d'épouser sa fille : celui-ci essaya de temporiser, mais le sabotier se montra inflexible. Il reprocha à Choppart sa conduite, l'avertit qu'il épouserait Ursule sans dot, et le menaça, s'il refusait, de dénoncer publiquement sa séduction.
C'était intéresser à la fois au refus l'égoisme et la vanité du garde-chasse. Il réponcht, avec un jurement énergique, à maître Rivel, que sa fille ne se nommerait jamais madame Choppart, et comme le marchand insistait avec force rodomontades, il le mit à la porte par les épaules. Le sabotier n'en voulait point davantage, 11 avait satisfait au respect humain en taisant une démarche près du chouan ; repoussé, il pouvait s'envelopper dans sa dignité blessée, et se refuser désormais à toute nouvelle tentative.
Il rentra chez lui avec l'air superbe de Louis XIV insulté par Lauzun, déclara que Choppart avait tout rejeté, et défendit de jamais prononcer sou nom devant lui.
Le curé, qni n'avait aucnn intérêt à soupçonner la ruse du cousin, se contenta de partager son indignation ; mais les méchants ont un flair pour le mal : Ursule sentit la honteuse joie de son père à travers sa colère étudiée, et devina ce qui s'était passé. Son amour pour Choppart n'était guère qu'une préférence, et, en se donnant à lui, elle avait bien moins cédé à la passion qu'à cette espèce de curiosité des sens, cause de chute pour tant de jeunes filles. Mais elle était lasse de la vie monotone qu'elle menait chez son père, et des froids plaisirs qu'elle y trouvait. Alléchée par les premiers pétillements de voluptés incomplètes, elle eût voulu en boire à longs traits ; elle avait soif de mouvements et d'émotions ; elle rêvait un théâtre plus vaste, des habitudes plus libres, des intrigues mieux entrecoupées d'incertitude et d'espoir, et aboutissant à la plénitude d'orgueil que donne le succès. Ses relations avec Choppart n'étaient, pour ainsi dire, qu'un essai de cette vie nouvelle ; et, comme Achille tressaillant à la vue des armes, elle avait eu la révélation de sa nature.
Malheureusement elle ne pouvait entrer dans la vie indépendante et agitée qu'elle désirait que par le mariage. Tant qu'elle demeurait attachée à ce morne foyer comme une barque au port , elle n'avait à espérer ni un horizon nouveau, ni les enivrantes agitations de l'orage. 11 fallait donc trouver un pilote aventureux qui ne craignît pas de l'exposera la pleine mer: or tel était Choppart, mal à l'aise lui-même dans cette petite ville, et qui ne demandait qu'à en sortir. Quant à son caractère, elle s'en inquiétait peu. Ursule cherchait moins un mari qu'un complice, et comptait principalement sur les mauvaises passions du
garde-chasse. C'était là, en effet, pour tous deux, le seul moyen de rapprochemen!, ei le plus siu" pacte d'alliance ; ils devaient sympathiser par leurs vices.
La mercière ne parla de rien à son père, dont elle craignait les manœuvres ; mais, api es avoir pris les renseignements qui lui étaient nécessaires et s'être entendue avec le curé,» lie écrivit à Choppart de venir.
Celui-ci balança d'abord. Il prévoyait le but de Tentrevue demandée, et s'attendait à la scène de reproches, de prières et de larmes usitée en pareil cas. C'était, pour lui, séducteur d'habitude, un lieu commun pathétique dont il se gardait, comme de la centième représentation d'un drame que l'on sait par co^ur. Cependant cette fois il fut curieux de voir si Ursule le prendrait sur le même ton ; car si la fille de maître Rivel avait deviné son énergie, Ini-mème soupçonnait eu elle une nature plus ferme que celle de ses pareilles. On eût dit que ces cœurs de fer, en se rapprochant, s'étaient reconnus à la froideur et au tintement du métal.
Il se décida donc à se rendre chez Ursule à l'heure indiquée.
Celle-ci l'attendait à l'entrée du jardin. Elle Tuitroduisit sans rien dire, le conduisit à sa chambre, et ferma les deux portes à clef. Choppart regarda faire avec une sorte d'étonnement.
— Veuillez vous asseoir,' dit Ursule en montrant une chaise du doigt, nous avons à causer longuement,
— Et il s'agit de choses qui ne permettent point les interruptions, à ce qu'il parait, observa Choppart, qui jeta uu coup d'œil vers le$ portes refermées.
— Vous savez quelles sont ces choses, reprit Ursule froidement, car mon père vous a déjà parlé.
— C'est donc toujours la même histoire ma brune ?
— Toujours, M. Mauarch, que nous avons consulté, a déclaré que noire mariage était indispensable.
— Sans doute ! dit Choppart avec un geste bourru, les noces amènent les baptêmes; les baptêmes les enterrements, et c'est autant de grain à moudre pour la sacristie ; mais que je sois damné si je leur domie jamais de ma farine ! j'ai en horreur le sacrement.
— C'est-à-dire que vous ne voulez point m'épouser, dit Ursule en attachant sur le garde-chasse des yeux hardis.
Choppart leva la tète, et se trompant sur le feu qui brillait dans ses regards, il sentit une velléité de rapprochement.
— Allons, ne te fâclie pas, mon Égyptienne, dit-il en cherchant à attirer la jeune lille sur ses genoux ; si je refuse de t'épouser, vois-tu, c'est pour t'aimer plus longtemps ! une fois rna femme, tu ferais partie de mon mobilier, je m'accoutumerais à toi, et ua beau jour je te mettrais au rebut comme une vieille carnassière; c'est ma naiure. J'ai toujours laissé moii jardin eh friche pour vendanger pardessus le ihur du voisin. Aussi point de conjungo. L'amour qu'on met à la chaiuè devient plus hargneux qu'un chien de garde.
— Je m'y attendais, dit Ursule tratiqùillemént ; mais prenez garde, Choppart, vous pourrez vous repentir de ce que vous faites.
— C'est mon affaire, répondit le chouan ; je me suis toujours défié des gens qui me voulaient plus de bien que moimême.
— Ajoutez que vous vous inquiétez peu de laisser ici des ennemis et une mauvaise réputation.
LA GOUTTE D'EAU. lo9
— Comment ?
— Vous comptez sur la place que M. le colounel de Massol sollicite pour vous.
— Qui vous a dit ?.... interrompit Cboppart,
— Mais tette place, continua Ursule tranquillement, est également sollicitée par l'évèque, et M. ÎNlanarcli la destine à son neveu.
— Au remplaçant de Clairon ? dit le garde-cliasse ; malheur à lui s'il l'obtient.
— Que ferez-vous ?
— Je lui enverrai une chevrotine entre les deux épaules ! cria Choppart.
Ursule secoua la tète.
— Nous saurons le défendre contre vous, répliqua-t-elle.
— Nous, dit le chouan en regardant la jeune fille, le bîondin est donc votre propriété?... Est-ce que pdr hasard il voudrait me remplacer partout ?
— Ne suis-je pas hbre ? demanda Ursule.
— Ainsi c'est vrai ! s'écria Choppart , qui se sentit saisi d'une sorte de retour amoureux à la pensée qu'Ursule passait à un autre.
— Que vous importe ? reprit la mercière avec une hésitation qui semblait confirmer les soupçons.
— Comment , que m'importe ! s'écria Choppart en se levant, quand un diole, qui est déjà cause de la mort d'un pauvre vieux, menace de m'enlever la maîtresse que j'ai et la place que j'allais avoir !
— Qui la voulu? demanda Ursule. Compromise par vous, puis refusée, ne m'avez- vous pas mise dans la nécessité d'accepter le prenùer mariage qui me sortirait de ma i fausse position? Peut-être aviez-vous pensé que je resterais
16e .LA GOUTTE D'EAU.
à votre discrétion et que nul autre ne voudrait de moi maintenant ; mais il y a encore des gens qui tiennent à une place et à une dot.
— Quant à la dot , observa Choppart avec une grimace significative , il faudra attendre que le père Rivel ait usé ses dernières culottes ; car il m'a déclaré lui-même qu'il ne donnerait rien.
— En vérité ? dit Ursule , dont les soupçons étaient confirmés ; eh bien ! on lui fera changer d'avis.
— Par quel moyen ?
— En l'assignant à rendre compte de la moitié des biens delà communauté.
— Au fait ! s'écria Choppart en se frappant le front, vous avez la part de votre mère !
— Et pour ne pas la rendre , il voudrait empêcher mon mariage.
Dieu me damne? je crois que vous avez raison; et
quand je me rappelle maintenant tout ce qu'il m'a dit !.. . A l'en croire, sa succession ne valait pas celle d'un pauvre de l'hospice !
Ursule haussa les épaules.
— M. Guillaume a relevé l'état de ses biens sur les registres du percepteur, dit-elle.
— Ah ! fit Choppart devenu attentif.
— Le tout monte à dix mille écus.
— Dix mille écus !
— Dont la moitié m'appartient dès aujourd'hui, continua Ursule en tendant au chouan l'extrait du rôle que lui avait remis le neveu du curé.
Choppart prit le papier et la main qui le présentait.
— Je garde les deux, dit-il.
LA GOUTTE D'EAU. l^i
Et, comme Ursule voulait se dégager eu jouaut l'étonnée :
— Allons, finaude, on t'a comprise, ajouta-il gaiement : tu as mis la nappe et servi toute ta cuisine pour me faire venii" l'eau à la bouche ; je ne veux pas imiter ces enfants mal élevés qui boudent contre leur appétit. Si j'ai refusé ton père, c'est que ses injures et ses menaces m'ont fait perdre patience ; le vieux tartufe m'a pris au piège comme un loup de trois mois, mais je le lui revaudrai.
— Amsi, observa Ursule , vos répugnances pour le mariage ont disparu ?
— C'est-à-dire que je te les sacrifie, ma brune, dit Choppart en attirant la jeune fille dans ses bras.
— Et vous parlez sérieusement ?
— Si sérieusement, que tu peux dire à ton cousin d'allumer ses cierges et d'ouvrir son missel ; je suis prêt à recevoir le licou conjugal.
— Alors, venez, dit Ursule : M. Manarcli, que j'ai averti, vient de monter, et devant lui mon père n'osera point élever d'objections.
— Allons , répéta Choppart , je prendrai ma revanche celte fois !
La jeune fille ouvrit la porte, et, suivie du garde-chasse, elle monta à la chambre de maître Rivel.
Celui-ci racontait au curé l'inutiUlé de toute ses tentatives près de Choppart, et commençait même à s'attendrir, afin de mieux persuader son auditeur, lorsque Ursule et Choppart se montrèrent subitement à l'entrée de la chambre.
La vue du fantôme du roi de Dauemarck n'effraya pas davantage Hamlet. Le sabotier demeura la main en l'air, les yeux fixes et la bouche ouverte. Chojipart salua de cet air dégagé qui ne le quittait jamais , et s'excusa d'iutcr-
rompre l'entretien en annonçant qu'il avait à parlet à Rivel.
GëlUi-ci voulut échapper à Texplication qu'il pt^évoyait en se réfugiant dans l'indignatidn ; mais le chouati s'accouda tranquillement au dossier d'un fântéilil, et déclara iju'il attendrait que l'accès fût passé. M. Manarch s'étitremit de son ic6té> et le marchand , voyaht sa colère inutile, se décida à se cdlmer. Le garde-chasse prit alors la parole, et lui demanda la main d'Ursule. Il avait longtemps hésité, ajouta-t-il ; mais maître Rivel l'avait enflti détertniné en lui apprenant que sa fille ne pouvait espérer ni héritage ni dot : riche, elle eût facilement trouvé un autre mari; pauvre, elle ne pouvait compter que sur lui : son honneur lui faisait donc un devoir de lui donner son nom. Il ajouta beaucoup de choses sur l'éloquence des reproches qui lui avaient été adressés par le marchand, et sur la chaleur de sa tendresse paternelle.
Tout cela était dit d'un ton si simple et si sérieux, que M. Manarch lui-même s'y laissa prendre. Rivel en sentit l'ironie ; mais il se trouvait dans la position de ce Lacédémonieu qui se laissa dévorer par le jeune renard qu'il avait caché sous sa robe plutôt que de dévoiler son larcin. Retenu par la présence du curé et d'Ursule , auxquels il ne pouvait avouer ses manœuvres , il se vit forcé d'accepter les explications du chouan, et de recevoir ses éloges moqueurs. Il fallut , de plus , lui accorder sa demande , serrer la main qu'il tendait , en promettant l'oubli du passé, et choisir le jour du mariage Pour comble de malheur, M. Manarch se chargea de remplir toutes les formalités , et de lever les difficultés s'il s'en présentait.
Rivel , étourdi de taiit de coups , ferma les yeux , croisa
les mains et se laissa couler à fond comme un homme qui se noie.
Quant à Clioppart, il était ravi. Au moment de sortir, le cure lui demanda où en était son affaire avec le colonel ISIassol , et après avoir écouté ses explications , lui promit que tout irait bien. Le chouan le remercia, et M. Mauarch partit.
Ursule , qui les avait reconduits jusqu'à la porte , se trouva un instant seule avec Choppart.
— Eh bien ! demanda-t-elle, en le regardant.
— Eh bien ! (^a va , ma brune ;, répondit-il en l'embrassant; j'ai rendu à ton père la monnaie de son écu et le cousin me protège. Hourra pour le mariage ! il n'y a que la soutaue et les cotillons pour aider un homme à fake son chemin.
Le désappointement et le chagrin de maître Rivel éclatèrent aussitôt qu'il se trouva seul. Ce furent d'abord des gémissements , puis des malédictions contre l'ingratitude des enfants. Ursule feiguit de ne rien entendre. Enveloppée dans son impassibilité comme dans une écaille, elle garda un silence obstiné jusqu'à ce que le marchand en vînt à des attaques plus directes. Alors enfi)i elle montra son aiguillon.
La colère de Rivel n'était point assez violente pour lui donner du courage, et pareil à l'enfant qui a frappé du poing la muraille, il recula en sentant qu'il se blessait.
Mais l'impossibilité de punir Ursule ne fit qu'accroître son irritation, et semblable à ces chasseurs malencontreux qui, n'ayant pu rencontrer le gibier, déchargent leur arme contre l'animal inoffensif qui passe, il se mit à chercher, dans sa pensée , quelqu'un sur qui il pût se venger de son impuissance. Tout à coup il se rappela ses voisins , son œil ctiucela : il avait trouvé une proie.
Le souvenir de Clairon se liait en effet, dans son esprit^ à la sédnetion qni amenait le mariage d'Ursule. Le vieux comQiis y avait oontr l»ué jiour sa part, et c'était; nn crime que l'on avail droit, de poursuivre jusqu'à la dixième génétion. Rivel en était arrivé à la logique du loup envers l'agneau.
Voulant bien profiter de l'occasion qui lui était offerte, il cacha d'abord sa rage sous un faux air de bonhomie, reprit une voix doucereuse, rentra ses griffes, et se glissa chez ses voisins.
Ceux-ci étaient assis près du foyer, dans ce silence intime et tendre qui s'allie si heui-eusemenl avec la demi-obscurité du jour à son déchu. Le père Braillé, des pincettes à la main , remuait les tisons presque consumés , tandis que Henri , les yeux fixés sur la plaque noircie , suivait d^ul regard distrait les tourbillons d'étincelles qui s'élevaient et disparaissaient avec la fumée.
Accroupie sur elle-même, un peu plus bas, et la tète légèrement rejetée en arrière , Suzanne contemplait tantùt le jeune homme, tantôt son oncle, et son cœur, comme emporté sur des ailes, allait de l'un à l'autre. Un sourire enchanté, encore mêlé pourtant de quelque mélancolie, flottait sur ses lèvres. A voir ce beau visage que traversaient successivement des lueurs de joie ou des teintes de tristesse, on eût dit une de ces plaines éclairées par le soleil d'automne, et tour à tour lumineuses ou assombries par un nuage .
Maître Rivel comprit, dès le premier coup d'œil, qu'il trouvait ses voisins dans une disposition de quiétude ci d'épanouissement à laquelle il serait difficile de les arracher.
Tl s'était approché le bonnet à la main^ avec le sonrire câlin
qui lui était habituel et saluant chacun par son nom :
— Je vous dérange peut-être, dit-il en jetant autour de lui un regard à la fois scrutateur et timide; mais c'est l'heure où je ferme ma boutique...
— Soyez le bienvenu , maître , répondit sérieusement Braillé ; il y a longtemps que Ton ne vous a vu.
— Oui , oui, je savais que vous étiez dans la douleur , et il ne faut pas toucher à la coupure qui vient d'être faite : cela ne m'a pas empêché de prendre part à vos peines,
— Nous avons tâché de les surmonter, dit le vieux prêtre avec simplicité.
— C'est le plus sage, voisin, reprit Rivel, et le plus sain aussi. J'avais peur de trouver mademoiselle Suzanne moins raisonnable, parce que perdre son père si tristement, surtout quand on pense que c'est faute de l'avoir gardé ! îl y en a qui n'aurait jamais pu se consoler ! Mais , après tout , il ne faut pas , comme on dit ^ que le souvenir d'un mort empêche les vivants d'e)igraisser. Eh! eh! eh! monsieur Henri s'est toujours bien porté depuis notre soirée ?
— Toujours, répondit le fourrier d'un ton sec.
— Allons , c'est une consolation du moins. Ce pauvre Clairon, lui, n'était jamais malade non plus! Vous rappelezvous lors de l'épidémie , quand la ville avait l'air d'un hôpital.. ^ il a été le seul à tenir debout?
— Il est vrai, dit Braillé, qui voyait que ces souvenirs réveillaient les regrets de Suzanne.
— Il n'y a pas comme les hommes maigres pour se bien porter, continua Rivel; aussi le père Clairou était -il fait pour vivre cent ans.
l.A (iOl TTK D'EAU. 1fi7
Suzanne no put retenir un gémissement étouffé ; Rivel lui lança un regard flamboyant de méchante joie.
— Après ça, j'ai peul-être tort de vous parler de ces choses^ reprit-il avec une sorte de bonhomie idiote ; c'est vous rappeler le défunt.
— Oh ! nous ne l'avons point oublié, murmura la jeune fille, qui répondait plutôt à un secret reproche de son cœur qu'aux paroles du sabotier.
— Sans doute, sans doute, reprit celui-ci ; mais comme on dit, les vivants font tort aux trépassés.... Eh ! eh ! eh ! ainsi va le monde ; c'est toujoiu's dans la vie comme un changement de garnison. A propos de garnison votre compagnie retourne donc à Brest ?
— Que dites-vous ? s'écria Suzanne.
Henri rougit. Depuis deux jours qu'il connaissait le prochain départ du détachement, il n'avait pu trouver en lui assez de courage pour l'annoncer à la jeune fille.
Le père Braillé parut surpris de sou silerice.
— Est-il vrai que vous nous quittiez si prochainement? demanda-t-il.
— Je le crains, répondit le jeune homme.
— Et vous nous l'aviez caché?...
— J'attendais... j'espéfais encore, balbutia Henri déconcerté .
Braillé regarda fixement le fourier, puis Suzanne qui était demeurée foudroyée, et il prit un air soucieux.
— Il ne faut pas lui en vouloir, voisin, dit Rivel, qui avait tout suivi du roinde l'œil ; s'il n'a rien dit, c'est qu'il a ciaint de vous chagriner... pas vrai monsieur Henri? Eh ! eh! eh! je connais cela, moi ! le jeune homme vous aime comme le bon Dieu, et mademoiselle encore plus.
ItiS LA GOUTTE DEAU.
— Ma nièce ?
— Oui, oni, il n'y a pas h en dire du mal avec lui,,. Demandez plutôt au sergent Fayol, qui, pour avoir trop parlé, a manqué perdre le poignet?
— Monsieur Rivel ! s'écria Henri.
Eh bien, quoi ! reprit le marchand, ne voulez-vous pas qu'on dise comment voiis défendez vos amis ?
— Ainsi vous vous êtes battu ! s'écria Suzanne avec un accent de terreur et de reproche.
— Pour vous, mademoiselle Suzanne, reprit le sabotier. Choppart dit qu'il était comme un lion.
— Et comment ma nièce a-t-elle pu devenir la cause d'un pareil combat ? demanda Braillé sérieusement.
Henri lança à Rivel un regard qui lui défendait de répondre ; mais celui-ci n'eut point l'air de comprendre.
— Que voulez-vous ? dit-il en haussant les épaules, on ne peut pas empêcher de faire des suppositions ; et quand un jeune homme vient tous les jours chez une jeune fiUe,..
— Ah ! je cmoprends, dit le vieux prêtre dont le front se couvrit de rougeur, ce nouveau malheur nous manquait...
— J'aurais voulu vous cacher cette triste affaire, dit Henri d'une voix altérée...
— Et vous auriez eu tort, reprit Braillé vivement; nous ne saurions être trop tôt avertis de ce qui intéresse notre honneur.
— C'est ce que j'ai pensé, observa Rivel, d'autant que les commères en avaient parlé dans la ville ; et le voisin sait que leurs langues sont comme le crible du diable, qui ne laisse passer que le mauvais grain.
— Mais enfin qu'a-t-on dit ? qu'a-t-on pu dh^e ? s'écria Braillé avec une impatience inquiète.
LA GOUTTE D'EAL. Id'i
— Suzanne et Henri échangèrent un regard, puis baissèrent les yeux. Rivel se dandina d'une jambe surraulre en jouant l'embarras.
— Eh bien ? demanda le vieux prêtre en le regardant.
— Eh bien, reprit le sabotier, on a dit... ce qui n'est pas un grand mal, après tout... on a dit que le fourrier et mademoiselle Suzanne ne voulait point laisser le mondi} finir...
— Misérable ! s'écria Henri.
— Laissez parler monsieur, dit vivement Braillé, dont la voix était devenue tremblante.
Non, reprit impétueusement le fourier, car il ment et calomnie !
— Je répète ce qui a été dit, observa Rivel.
— Parce qu'en le répétant, vous espérez porter ici le trouble et le désespoir ! dit Hem-i. «
Braillé voulut s'interposer.
— Laissez-moi, monsieur, continua le jeune homme; ne voyez-vous donc point que c'est un de ces lâches qui, n'osant assassiner pour leur propre compte, assassinent avec les armes des autres; espèce de bourreaux de bonne volonhi qui viennent répéter à la victime la sentence portée, nlin de jouir de ses tortures !
— Monsieur, balbutia Rivel déconcerté, ce sont des injures
— Des vérités ? dit Henri.
— Je n'étais point venu pour entendre de pareils reproches. — Vous étiez venu pour colporter le poison que vous aviez recueilli ailleurs !
Ce que j"ai dit n'était que par intérêt pour mademoi-
selle Suzanne et pour vous ; j'ai parlé sans mauvaise intention.
— Comme la vipère mord.
Rivel se leva.
— Je ne puis entendre de pareilles choses, dit-il ; et puisqu'on reconnaît si mal ramifié d'un voisin, je me retire.
— Henri courut à la porte et l'ouvrit. Le sabotier étourdi sembla hésiter un instant, partagé entre l'embarras et le dépit. Il fit quelques pas, puis s'arrêta comme s'il eût attendu de Braillé ou de Suzanne une invilation à rester : mais tous deux gardèrent le silence. Il remit le bonnet qu'il avait jusqu'alors tourné eiitre ses mains, balbutia un brusque adieu et sortit.
— Infâme ! dit Henri en refermant la porte; il ose espionner la maison des autres, quand la honte est à son propre foyer.
— Et cependant tout ce qu'il a dit n'est pas mensonge, observa Braillé, en regardant le jeune homme.
Raynal baissa les yeux.
— Ainsi, continua le vieux prêtre avec une légère amertume , les voisins ont mieux deviné que moi qui vous conduisait ici, et pourquoi vous étiez le bienvenu ! Ces leçons, que je croyais sérieuses, n'élaient qu'un prétexte...
— Ah ! ne le croyez pas, monsieur, interrompit vivement Henri. Je ne venais d'abord que pour elles ; mais, à force de voir mademoiselle Suzanne...
— Vous êtes venu pour autre chose, continua Braillé ; j'aurais dû le prévoir :
Garpit enirn vires paulatim, uritque videndo Fœmiaa.
C'est ma faute, et je ne dois accuser que moi.
— Poiirquoi donc accuser quelqu'im ? dit Henri timidement. Est-ce un si grand malheur de s'être rencontiés quand on était fait l'un pour l'autre, et une si grande faute de s'être avoué ce que l'on sentait ?
— Mais qu 'espérez-vous ? demanda Braillé ? Henri et Suzanne se regardèrent.
— Dans trois ans je serai libre, dit le jeune homme après un silence.
— Trois ans, répéta le vieux prêtre ; et d'ici là vous ne ci-aignez rien du temps, des événements ni de l'absence ? Vous voulez que Suzanne attende trois ans compromise et calomniée !
— Ah ! dites-moi comment l'éviter monsieur, s'écria Raynâl ; je vous en remercierai à genoux. Mais ces trois années que je voudrais racheter de la moitié de ma vie , je les dois encore à l'état ; et jusqu'à la fin de cette servitude, je n'ai droit ni de choisir une femme ni de lui donner mon nom.
— Ce droit peut vous être accordé, observa Braillé.
— Comme une faveur.
— Le nom de votre nouveau colonel ?
— Le comte de Massol.
— C'est bien cela... j'ai connu autrefois sa famille. Je le verrai.
— Vous ! s'écria Henri.
— Je lui raconterai tout... Il ne voudra pas que cette enfant demeure plus longtemps exposée aux insultes des méchants.
— Ainsi vous ire/, à Brest ?
— Je partirai avec vous.
Heuri et Sazauue poussèrent un cri de joie, et par un mouvement commun, se jetèrent dans les bras du père Braillé.
Les jours qui suivirent furent pour les deux amanls une suite rrindicibles ravissements. Leur tendrpsi=e, connue du vieux prêtre, n'avait plus besoin désormais de se cacher ; ils s'abandonnèrent avec délice à cette liberté d'un amour avoue.
C'était la première fois qu'ils osaient parler tout haut de leurs projets d'avenir, et s'interroger sur les impressions dupasse. Ces deux âmes, quin'avaieut fait jusqu'alors que s\mlrevoir, semblaient preudre possession l'une de l'autre. Aussi était-ce à cliiquc instant de nouvelles joies et des éclats de naïve admiration. Chacune s'étonnait des richesses cachées que l'autre lui dévoilait ; on eût dit deux avares se montrant leurs trésors !
Puis, après les épanchemeuts, venaient les crises de tendresses, les serments mille fois répétés et les folles idolâtries ! enfermés dans le cercle magique de leur amour, flenri et
Suzanne avaient oublié ce qu'était la vie. De quelque côté qu'ils la regardassent, tous deux n'y voyaient que des perspectives de bonheur sans fin : le paradis terrestre était partout !
Henri pourtant mêlait à son ivresse quelques réminiscences de livres et d'étude ; mais Suzanne était tout entière à sa passion; rien ne pouvait l'en détourner. En vain le soleil brillait joyeusement, en vain les résédas embaumaient sa charmille, en vain les oiseaux chantaient sur les clématites défleuries ; la jeune fille marchait insensible au milieu de tous les enivrements de la création. Chants, parfums, lumière, tout n'avait qu'une même signification pour elle ; elle ne connaissait plus qu'une sensation! Que lui importaient le bruit du dehors et les calomnies de l'envie ou de la haine ? Semblabe aux premiers martyrs chrétiens, elle marchait couronnée de son amour et sans entendre les injures de la foule. Elle avait tressé autour d'elle les illusions, les espérances, et enfermée dans ce tissu doré, elle attendait comme la chrysalide l'heure de déployer ses ailes au plein soleil de l'amour. Mais cette attente même était féconde en secrètes douceurs. Sûre désormais d'appartenir à Henri, elle éprouvait une sorte de volupté nonchalante à ajourner l'accomplissement de son bonheur; on eût dit un de ces malades qui, délivrés des dernières souffrances, s'oublient dans le bien-être de leur convalescence, laissent les sources de la santé se rouvrir lentement, et attendent sans empressement le retour à la plénitude de la vie.
Éternel enchantement de la jeunesse! Ainsi dans ces deux existences où rien n'était changé, tout avait pris une couleur nouvelle ! fantômes du passé, menaces de l'avenir : tout était oublié. Éveillés aune autre vie, Henri et Suzanne
LA GOLTTK D'EAU. 175
s'étaient pris par la main comme Adam et Eve au premier jour lie la Création ; et, le front levé au ciel, foulaient aux pifds les fleurs fraîchement écloses de leur amour, tous deux prenaient possession de TÉden.
Hélas! tandis que leurs regards ravis s'égaraient au milieu des merveilles dont ils étaient entourés, aucun d'eux ne voyait la terrible archange qui s'avançait lentement, l'épée flamboyante à la main !
Le jour du départ était arrivé, et la compagnie de canonniers se trouvait réunie sur la place principale de Lesneven. La plupart étaient silencieux, car on ne quitte point une garnison sans rompre des habitudes et des liens; aussi attendaient-ils avec impatience le roulement du tambour qui devait leur donner le signal de la séparation et les arracher au trouble des adieux.
Henri Raynal surtout, qui venait de quitter Suzanne, ne pouvait tenir en place. Le cœur serré et la tête en feu, il parcourait le front de la compagnie^ jouant avec son fusil et parlant haut, comme quelqu'un qui veut échapper par le mouvement à son émotion. Fayol, au contraire, se tenait immobile à quelques pas, le bras en écharpe et appuyé sur la borne qui défendait l'angle d'une maison. Devant lui se trouvait Choppart, un bâton de houx à la main.
— De sorte que nous te verrons bientôt à Brest ? dit le sergent en continuant la conversation commencée.
LA (.ioi tu: I) i-:ai'. r.'7
— AuSbilùl que j'aurai reçu ma iiduiiuatiou d'agent de sûreté.
— l^lt lu y viendras avec Ursule?
— Le chien ne peut marcher sans sou collier.
— Regrelterais-tu par hasard d'avoir consenti à ce mariage ?
— Non ; la noiraude est intrigante et a de bonnes connaissances : ça me servira. Il n'y a que les femme-, vois-tu, (|ui savent nous pousser! elles nous élèvent comme des marchepieds... pour monter ensuite sur nos épaules.
— Alors c'est convenu, dit Fayol, à la fm du mois tu nous arriveras avec ta femme.
— El nous ne serons point seuls, ajouta Choppart en haissmit la voix.
— Comment cela?
— Je suis sûr que la petite Clairon va trouver l'air de Lesneven contraire à sa santé.
— Qui te fait supposer?...
— Le père Braillé part aujourd'hui même pour Brest.
— En vérité?
— Je le tiens du commissionnaire qui lui loue une place dans sa charrette.
— Mais pourquoi ce voyage ?
— Mademoiselle Clairon lui aura persuadé qu'elle avait besoin de prendre les bains de mer, répliqua le chouan ironiquement, et il va lui louer imhùlel. Au fait, la petite ne peut rester ici, puisque la Douceur part. Us vivent l'un de l'autre ; les séparer est impossible raxiintenant ; autant vaudrait couper l'un de nous par le milieu du cœur. Aussi, Suzanne suivra le fourrier, fallul-il marcher sur des rasoirs^ comme dans les contes (\.<^ii fées.
— Elle Fairae donc bien ? murmura Fayol avec un accent de haineuse envie.
— Assez pour que ni Dieu ni diable ne puisse l'empêcher d'être au fourrier.
— C'est ce qu'il faudra voir, pensa le sergent.
— Dans ce moment un roulement de tambour les interrompit, Fayol se leva, prit congé de Choppart, et la compagnie commença à défiler au milieu de la foule qui garnissait les portes et les fenêtres pour les voir passer.
Cependant Suzanne était restée seule, ne sachant si elle devait s'affliçer ou se réjouir. Le départ de Henri et du père Braillé la laissait dans un isolement qui lui. causait une douloureuse épouvante ; mais, d'un autre côté, la pensée de les revoir bientôt pour ne plus les quitter la jetait dans l'ivresse , aussi passait-elle tour à tour de l'abattement à l'espérance, et des chants aux larmes.
Par instants elle ne doutait pas que son oncle ne réussît, et alors son cœur se fondait en torrents de joie; elle parcourait la maison, la cour, le jardin, prenait congé de tout ce qu'elle avait aimé jusqu'alors avec une indifférence riante. Elle disait adieu, en chantant, à la chambre où elle était née, aux meubles dont elle s'était servi enfant, aux arbres qui avaient grandi avec elle, aux fleurs qu'elle avait plantées. Elle était prête à tout abandonner au premier étranger; elle n'aimait plus son passé; Henri était ailleurs, et avec Henri étaient sa vie, ses habitudes, son bonheur ! Déjà dans sa pensée elle arrangeait l'étroite mansarde qu'ils habiteraient ensemble; elle la voyait parée de sa présence, elle sentait son regard qui l'illuminait, elle y entendait sa voix résonnant comme une musique !
Lo jour s'acheva ainsi dans une suite de rêveries et d'extases. Ce fut seulement vers le soir que Timagination fatiguée de Suzanne retomba dans le doute; l'es[»érance sembla disparaître avec la lumière ! Aux rumeurs du jour avait succédé un morne silence; la solitude était devenue plus sensible. Suzanne fut tout à coup saisie d'une tristesse mêlée de terreur! c'était la première fois qu'elle se trouvait ainsi abandonnée. Il lui sembla que toutes les divinités bienfaisantes avaient fui avecles derniers rayons du soleil. Des soupirs confus passaient dans les allées du jardin, et la maison déserte avait des voix menaçantes ! La jeune fille sentit son cœur défaillir. Livrée à toutes les épouvantes du pressentiment, elle s'assitdans le coin le plusobscur, pencha sa tète sur ses genoux et se laissa aller à uue muette désolation.
Elle passa ainsi une partie de la nuit; enfin, aux premières lueurs de l'aube, sa douleur sembla s'engourdir; ses yeux se fermèrent, et elle s'endormit.
Lorsqu'elle se réveilla , le soleil — inondait sa chambre, et les oiseaux chantaient dans les vignes qui encadraient sa fenêtre ! Suzanne se sentit ranimée. Elle essaya d'échapper à de nouvelles angoisses en reprenant ses travaux journahers; mais, toujours malgré elle, des bouffées douloureuses s'élevaient de son cœur et venaient troubler sa pensée.
Deux jours s'écoulèrent dans l'attente d'une lettre dupera Braillé. Rendue superstitieuse par la crainte, Suzanne consultait tous les-, présages . Elle s'efforçait de rendre Dieu complice de ses désirs en lui adressant des prières plus ferventes et en distribuant ses épargnes de jeune fille à tous les mendiants q\ii s'arrêtaient devant le seuil ; enfin le troisième jour le facteur opporta une lettre !
En la recevant, Suzanne fut prise d'un tremblement nerveux ; après l'avoir liuit désirée, elle n'osait plus l'ouvrir ; elle la regardait avec une sorte de terreur, cherchant à deviner, à travers l'enveloppe, ce qu'elle renfermait; enfin pourtant elle surmonta son saisissement, brisa le cachet et lut ce qui suit :
« Bonne et chère fille,
c( Commence par te réjouir et par remercier Dieu, car « tout va selon nos souhaits. Le colonel a permis ton ma- « riage !...»
Suzanne s'arrêta, étourdie de bonheur, et fut forcée de s'asseoir. Il fallut quelques instants avant qu'elle pût reprendre possession d'elle-même; enfin pourtant la curiosité maîtrisa sou émotion ; elle essuya les larmes qui obscurcissaient ses yeux, et continua la lecture interrompue.
« Le colonel a consenti!... je n'aurais point besoin de « t'en écrire davantage, car pour toi tout est là, et à peine « efifleureras-tu du regard le reste de ma lettre; mais je suis « seul ici, et tant que je t'écris il me semble que tu es à « mes côtés, que je te parle. Ne m'en veux dop.c pas si je « te raconte tout longuement et en détail; je ne le fais point et pour toi, mais pour moi-même.
« Je n'ai pu voir le comte le jour de mon arrivée, aussi « ai-je employé la soirée à visiter Brest que je n'avais aper- « çu qu'en passant, il y a quinze ans. J'ai trouvé partout « de grands murs de pierre garnis de canons, de longues « lignes de magasins fermés et de gros vaisseaux sans mats, a flottant le long du port comme des monstres marins eu- « dormis. Partout s'élèvent des montagnes de bpidets au-
a tour desquelles s'agitent des hommes vêtus de rouge qui « traînent des chaînes. Tout cela m'a paru bien beau, mais « bien triste! Ou sent que Ton est au milieu d'un grand a ateUer dedestrucition ; tout autour de vous est implacable « et menaçant ; l'œil ne rencontre que du fer, du chêne et c( du granit î Aussi, en sortant du milieu de ces merveilles, « ai-je regretté notre clocher du Folgoat, pointant parm^ « les arbres comme pour montrer le ciel. Les œuvres des « hommes ne plaisent au cœur que lorsqu'elles sont un « hommaje rendu à Dieu ou à riiumanilé.
« Le lendemain, je me suis de nouveau présenté chez « M. de Massol; cette fois, il m'a reçu. J'étais troublé, car « il s'agissait de ton bonheur, et je ne sais pomt accepter « la souffrance pour ceux que j'aime.
« Le premier coup d'œil a augmente mon battement de « cœur. Le colonel est im homme à figm'e hautaine, et « dont le regard vous rapetisse. Je n'avais jamais vu de « grand seigneur; celui-ci me déconcerta. Cependant, lors- (f qu'il eut remarqué mon coshmie ecclésiastique, ses traits c( semblèrent se détendre : l'homme de guerre pensa sans « doute qu'il devait s'humaniser en faveur de l'homme de « paix ; aussi repris-je un peu courage. M. de Massol m'aa vait montré un fauteuil ; je me suis assis pour avoir le « temps de retrouver l'exorde de mon discours.
« J'ai d'abord demandé au colonel des nouvelles de son « oncle, que j'avais autrefois connu; j'ai rappelé ses goûts, « ses habitudes, son affection pour son neveu. J'espérais « réveiller eu lui quelques-uns de ces souvenirs qui vous a font sourire et vous donnent envie de pleurer; mais il (( m'a écouté, la figure impassible, comme s'il eût été que.s- « tien de la comptabihté de son régiment. J'ai vn. alors que
« j'avais affaire à iiu cœur fermé, et j'en suis venu de suite (( à ce qui m'amenait.
« Malheureusement, la plupart des arguments auxquels « j'avais pensé s'adressaient à la sensibilité du colonel; car c( je ne sais pourquoi on arrange toujours ses discours c comme si l'on voulait se persuader soi-même. Il a donc « fallu laisser là tout ce que j'avais préparé, et improviser a de nouvelles raisons. Mais l'impassibilité de M. de Massol ff m'ôtait toute présence d'esprit : on ne parle bien que « lorsque l'on sent ses paroles entrer dans l'âme de l'audi- « teur. Deux ou trois fois, le courage m'a manqué, et ma « voix a failli s'éteindre; ton souvenir seul m'a soutenu et « ranimé. Enfin je me suis tu, et alors les objections du « colonel ont commencé. Il a dit que marier un soldat, c'é- « tait le rattacher par de nouveaux liens à une vie qu'il « devait être toujours prêt à sacrifier. J'ai répondu de mon « mieux en faisant valoir le droit qu'avait tout homme de c( se créer des afifec lions et une famille; j'ai parlé de votre « amour, j'ai prié en votre nom et au mien; le colonel a « paru réfléchir, puis céder.
« — Amenez-moi votre nièce et le jeune homme, a-t-il « dit en se levant; je tâcherai qu'ils s'en aillent contents.
c( Tu devines si j'ai jeté un cri de joie ! J'aurais voulu « prendre la main du colonel pour la presser dans les a miennes : sa froideur m'a retenu; je n'ai pu que balbutier « un remerciment, et je suis sorti sans savoir comment, « tant j'étais ébloui de reconnaissance et de bonheur.
« Ainsi, tu le vois, tout a réussi. La promesse de M. de « Massol est formelle , seulement, il faut que tu viennes « sur-le-champ. Raynal, qui craint une heure de retard, « voulait t'aller chercher; je m'y suis opposé. Tu viendras
I,.\ GOtITT.E D'EAU. 183
« seule avec le eommissioimaire qui part demain; Heiu-i « et moi nous t'attendrons sur la route. Mais^ surtout, fer- « me bien la maison avant de partir, arrose les fleurs, et « confie nos oiseaux à quekpie voisin ; que rien ne souffre « de notre bonheur.
« Je t'attends avec une impatience d'enfant; j'ai besoin « de voLi' ta joie, et de bâtir avec vous deux des châteaux « eu Espagne pour votre avenir. J'ai déjà pensé à la ma- « nière dont nous vivrons ; mes calculs s5nt faits, et j'ai « trouvé que nous ne serions point trop pauvres. N'aurez- « vous point d'ailleurs toutes les richesses de votre jeunesse « et de votre amour? Moi, j'en aurai la vue ; ce sera un « rayon de soleil pour mes vieux jours.
« Pars donc, et sur-le-champ, car le moindre retard se- « rait pour nous une angoisse poignante. Mais à quoi bon a ces recommandations ? ne sais-je pas que si tu pouvais « venir sur les vents ou sur les nuages, tu serais ici aus- « sitôt ma lettre reçue ?
« Adieu jusqu'au revoir.
« Antoine.»
Cette lettre jeta Suzanne dans un ravissement que nous n'essayerons point d'exprimer. Elle passa le reste du jour à la hre, et à s'efforcer de l'oublier pour la relire encore, Enfin, le soir venu, elle la plaça sous son oreiller, et s'endormit.
Mais cette lettre ressemblait au tapis magique des Mille et une Nuits qui faisait eu un instant franchir toutes les distances. A peine la jeune fille eut-elle fermé les yeux qu'elle se trouva transportée près de son oncle et de Roynal; elle portait déjà le nom de ce dernier, et elle était assise sur ses
genoux, une main entre les siennes, l'autre dans ses cheveux, taudis que le vieux prêtre, debout à quelques pas, les regardait en souriant ! A ce rêve en succéda un autre, puis un autre encore, mais tous aussi doux. C'était toujours quelque scène d'une vie de paix et d'amour, quelque riante image de l'avenir qui lui était promis.
Elle ne fut arrachée à ces charmantes illusions que par l'arrivée du commissionnaire qui frappait à la porte de la maison en avertissant que l'heure du départ était venue.
M. le colonel de Massol, en roLe de chambre et en pantoufles fourrées, était à demi renversé dans une chaise longue, les deux coudes appuyés au dossier. Devant lui se trouvait une petite tabl(f couverte de livres militaires, parmi lesquels une Théorie de Vartilleur, ouverte aux premiers chapitres, et dont les dernières feuilles n'avaient point été coupées.
Après avoir mâché quelque temps son cure-dent, et s'être Umé les ongles, le comte reprit en bâillant le livre commencé, et se mit à le feuilleter avec distraction.
Nommé colonel en récompense des services qu'il avait rendus dans l'armée royaliste, M. de Massol était arrivé au régiment sans autre instruction militaire que celle qu'il avait pu acquérir autrefois en commandant des bandes de paysans. Pour lui, l'art de la guerre se bornait au choix d'une embuscade et à la promptitude de la retraite à tra-
186 LA GOUTTE D'EAD.
vers les taillis ou les genêts : aussi sou embarras fut-il grand lorsqu'il se trouva tout à coup à la tête d'un régiment dont le dernier caporal eût pu lui donner des leçons. Heureusement que, comme tous les gens bien nés, M. de Massol avait acquis l'habitude de déguiser son ignorance. Il arriva à Brest la poitrine malade, et avec une extinction de voix qui le mettait dans Tim possibilité de commander en personne, mais il n'en ordonna pas moins de faire exécuter sous ses yeux les grands exercices, auxquels n assista en uniforme, examinant tout d'un air de connaisseur, ne disant rien, mais paraissant beaucoup réfléchir. Les manœuvres achevées, il exprima sa satisfaction aux officiers, loua leur zèle, leur instruction, et les renvoya persuadés que le régiment n'avait jamais eu de meilleur colonel.
Les choses continuèrent ainsi pendant un an. La poitrine du comte restait toujours aussi faible, bien qu'il se fût mis à étudier la théorie de l'artilleur. Un invincible ennui arrêtait, en efî'et, tous ses progrès, et à peine eùt-il pu répondre aux premières questions de ce catéchisme militaire.
Il venait pourtant de le reprendre, comme nous l'avons dit, et il s'efforçait de fixer sou esprit à cette fatigante lecture, lorsqu'un domestique entra en annonçant qu'un étranger voulait parler au colonel.
— Son nom ? demanda le comte qui ne désirait rien tant que d'être interrompu.
— M. Ghoppart.
— Mon ancien lieutenant, fais entrer sur-le-champ.
Le domestique ressortit, et presque au même instant Ghoppart parut le carnier au dos et son fusil de chasse en bandoulière.
LA (JOUTTK D'KAU. 187
— Kii ! e/est Marche-à-terre! dit le colonel eu faisant au (honau un geste de bienvenue.
— Lui-même, commandant, répondit Choppart qui se découvrit.
— D'où diable arrives-tu dans ce costume ?
— De Lesneven, colonel, et je vous apporte quelques rrliantillons de notre gibier.
Le chouan avait déposé son fusil et s'était débarrassé de son carnier qu'il entr'ouvit.
— C'est toi qui as tué tout cela? dit M. de Massol étonné.
— Faute de bleus à chasser, ou s'en prend aux lièvres et aux perdrix, répliqua Choppart; ça entretient la main.
— Au fait je me rappelle qne tu étais im adroit tireur.
— Quand on envoie une balle, il faut savoir y mettie l'adresse.
— Et tu viens sans doute à Brest pour prendre possession de ton nouvel emploi ?
— Je viens d'abord pour remercier M. le comte de me l'avoir obtenu.
— C'était un droit ; aussi as-tu été appuyé de tout le monde ; l'évèque lui-même a écrit.
— Vrai !
— Et sans sa recommandation, la place eût pu t'échappcr ; car il y avait des concurrents redoutables.
— Ainsi, observa le chouan, ce sont maintenant les tonsurés qui distribuent le pain sec et le pain beurré.
Le comte fit un mouvement d'épaules,
— Que veux-tu, dit-il, nous eu avons besoin pour répandre les bonnes doctrines, et nous apprendre sur qui l'on peut compter.
— Oui, reprit Choppart, ce sont les commissaires de po-
lice des conscieuces ; sans compter qu'il y en a maintenant
dans nos villes plus que des lanternes.
— Aussi ne peut-on rien leur refuser, ajouta M. de Massol. L'autre jour encore, l'un d'eux m'a arraché une autorisation de mariage.
— Un prêtre ? demanda Choppart.
— De ton pays.
— Et vous l'appelez ?
— Mon Dieu, répondit le colonnel en cherchant... j'ai oublié son nom... mais il s'agit du mariage de sa nièce.
— Avec un fourrier ?
— C'est cela. ,
— J'en étais sûr ! s'écria Choppart.
— Tu les connais ?
— Si je connais Suzanne Clairou !... la plus belle fille du pays !
— Ah ! diable !... et nièce d'un curé?
— Nièce de naissance, commandant, dit Choppart en riant.
— Alors il n'y a rien à dire contre la petite ni contre l'oncle ? demanda M. de Massol.
— Rien, si ce n'est que les porteurs de soutane ont forcé le vieux à laisser repousser sa tonsure.
— Comment ?
— Ils l'ont interdit.
— Quoi ! le prêtre que j'ai vu ici..
— Est un assermenté, un hérétique, un jacobin, à ce que disent les autres. Du reste, bon comme du pain blanc, et doux comme l'agneau.
— Un prêtre assermenté ! répéta le comte. Et moi qui l'ai reçu avec égard ; qui lui ai accordé sa demande.
— Il n'y a pas de mal, dit Choppart. Le fourrier et la petite sont amoureux comme des tourterelles qui veulent faire leur nid, et sans le conjungu, il pourrai l arriver quelque malheur.
— Mais pardon, ajouta-t-il en s'apercevant, que M. de Massol était devenu sérieux; je ne veux point déranger M. le comte plus longtemps. A mon retour, s'il le permet^ j'aurai l'honneur de lui présenter madame Choppart.
— Comment ! toi aussi... dit le colonel étonné
— Il l'a bion fallu, répliqua le chouan d'un air un peu honteux. De[!uis longtemps je coupais mon pain à la miche des autres, et j'ai eu envie d'en cuire à mou propre four. La future est riche...
— Et elle est jolie, sans doute ?
Choppart jBt une grimace expressive.
— Un peu moins noire que les boites de iM. le comte, ditil ; mais la dot sera payée en argent blanc.
— Je vois que tu es devenu un homme raisonnable , dit M. de Massol en riant ; mais, quoi qu'il en soit, amène-moi ta quarteronne quand tu reviendras.
— Je n'y manquerai pas.
— Adieu, MarcJie-à-terre.
— Au revoir, commandant.
Choppart reprit son fusil, salua et sortit.
Comme il tournait la rue, il vit Braillé accompagné de Henri et de sa nièce qui venaient du côté opposé ; mais ils ne l'aperçurent point, et enirèi-eiit tous ensemble chez le ^oloncl.
Celni-ci venait de rouvrir sa Théorie du rartilleur, lorsqu'on annonça le vieux prêtre et sa nièce. Il laissa de nou-
veau le livre, se renfonça dans sa chaise longue en prenant un air grave, et ordonna de faire entrer.
Braillé se présenta, tenant par le bras Suzanne ; Henri suivait, le shako à la main ; tous trois saluèrent respectueusement.
— J'amène à monsieur le comte la jeune fille qu'il désirait voir, dit le prêtre interdit.
M. de Massol fit de la tête une inclination presque imperceptible ; Braillé se détourna vers Raynal qu'il prit par la main.
— Et voici le fiancé, ajouta-t-il avec un sourire confiant.
Le colonel jeta au sous-officier un regard sévère.
— Ainsi c'est vous, monsieur, qui songez à ce mariage ? demanda- t-il.
—Je n'ai point de plus cher désir, répondit Henri.
— Et avez-vous réfléchi que vous compromettiez votre avenir militaire ?
— Je m'en inquiète peu, colonel, car mon intention est de reprendre, dès que je le pourrai, des occupations plus conformes à mes goûts.
— Vous pensez à abandonner le service
— Aussitôt que mon temps sera achevé.
— C'est à quoi je ne puis prêter la main, s'écria M. de Massol, charmé d'avoir rencontré ce prétexte ; mou devoir est de retenir le soldat sous son drapeau.
Braillé le regarda stupéfait.
— Je ne puis permettre ce mariage, monsieur,
— Comment, objecta le vieux prêtre; mais vous aviez promis...
— Rien, monsieur, répliqua le comte d nn ton bref.
LA COUTTIi D'EAU. 101
— Vous aviez promis, répéta Braillé plus vivement, ici même, il y a deux jours, à cette place.
Et, s'arrètaut au geste de mécontentement du colonel :
— Pardon de vous le rappeler, monsieur le comte, continua-t-il d'une voix plus humble ; mais en m'ordonnant de vous amener ce jeune homme et cette jeune fille, vous aviez ajouté que vous les renverriez contents. Je leur ai répété vos paroles, et ils ont cru leur bonheur assuré. Si vous saviez tout ce qu'ils ont formé de projets depuis hier, monsieur le comte ! toutes les espérances de ces doux cœurs se sont mises abattre des aileset à chanter ! vous ne voudriez pas écraser cette niellée à peine sortie de l'œuf ! Voyez ces figures tout à l'houre si lumineuses, les voilà pâles d'effroi. Ah! rendez à ces enfants la confiance, colonel ; on a si rarement la joie de faire des heureux ! Ne vous la refusez pas, puisqu'elle vous est offerte.
— Je ne puis, dit le comte sèchement, et avec un geste qui congédiait Braillé.
Mais celui-ci n'y prit pas garde.
— Il le faut, reprit-il phis résolument ; il le faut pour eux, pour moi, pour vous-même, monsieur ; car l'assurance que que vous m'avez donnée ne peut être vaine.
— 'Brisons là, dit M. de Massol avec hauteur ; vous paraissez oublier, monsieur, que je commande ici...
— Celui qui commande a des obligations àremplir comme ceux qui obéissent, rcpUqua Braillé.
Le comte mesura le vieux prêtre d'un regard dédaigneux.
— Pour oser rappeler aux autres leurs devoirs, il faudrait d'abord avoir su rempir les siens, dit-il.
Braillé releva la tète, étonné.
— J'ai tout appris ; monsieur, reprit le colonel ; l'habit
que vous portez m'avait d'abord trompé : j'avais cru recevoir un prêtre digne de ce nom.
— Et maintenant ? demanda le vieillard.
— Maintenant je sais qu'il s'agit d'un homme rejeté par l'Égliee.
— Et voila pourquoi votre bienveillance s'est évanquie ! s'écria Braillé; ah! je comprends enfin le changement qui m'étonnait. Ce (jue vous accordiez hier au prêtre en faveur, vous le refusez aujourd'hui au prêtre interdit !... Je ne m'en plains pas : aux yeux des indifférents le châtiment prouve suffisamment la faute... Mais ces enfants, monsieur, sont étrangers à ma flétrissure, ils ont cru à vos promesses, ils sont arrivés ici le cœur gros de joie ; voudriez-vous leur retirer un bonheur promis, parce qu'il doit en venir quelques reflets jusqu'à moi? Dieu n'éteint pas son soleil, quoiqu'il mûrisse en passant la moisson du pécheur ! N'écoutez point ma prière, s'il le faut, repoussez-la avec mépris ; je baisserai la tète sans me défendre ; mais accordez à ces deux enfants ce que vous me refusez ; ce sont eux maintenant qui vous supplient et qui attendent votre arrêt.
Braillé avait pris par la main Suzanne et Henri qu'il poussa vers M. de Massol ; celui-ci ne répondit rien, mais il agita vivement une sonnette placée sur la petite table. Le domestique entra.
— Beconduisez mademoiselle et ces messieurs , dit le colonel, et rappelez-vous que je n'y suis jamais pour eux.
A ces mots, il ouvrit brusquement une porte de communication menant aux appartements intérieurs et disparut.
La douleur de Suzanne et de Henri éclata dès qu'ils se trouvèrent seuls ; tous deux tombaient du haut de leurs espéraaces dans un nouvel abîme ! Surpris au milieu de
loin- transport par lo reftis de M. de Ma?!?ol , il? ne purent snpporier cette rapide transition. C'(';tait comme nn coup de vi-nt qui éteic^nait tontes les illnminations que la joie avait allnmces dans lenrs àmcs. L'affliction du père IJraillé (M ait anssi profonde quoique moins bruyante. Il se sentait kl cause du changement qui désolait Raynal et Suzanne ; on ne les frappait que pour l'atteindre, et c'était sa protection qui les avait perdus. Aussi se regardait-il comme responsable de la douleur qui leur était infligée. Toute tentative nouvelle près du colonel eût été évidemment inutile. Eu refusant , il n'avait obéi ni au sentiment du devoir que Ion peut faire fléchir, ni à la passion qui peut se calmer, mais à cette froide résolution de l'esprit de parti toujours sourde et implacable. Il n'y avait donc point de retour à espérer.
Braillé le comprit et chercha par quel autre moyen il pourrait réaliser les désirs des deux amants.
Il réfléchit longtemps ; enfin , s'approchant du jeune homme qui, fatigué de plaintes, s'était assis près de Suzanne et pleurait tout bas avec elle :
— Ne vous affligez point ainsi, Henri, dit-il doucement, tout espoir n'est point encore perdu.
— Sans doute, reprit amèrement Raynal, dans trois ans je serai libre ; et qu'importe d'attendre le bonheur jour par jour, heure par heure, pendant trois annc'S !
— Je redoute autant que vous cette attente , dit Braillé , et je ne veux point que vous la subissiez.
— Comment l'empêcher ? nous autres forçats militaires, nous n'avons point d'abréviation de peines.
— A moins qu'un autre ne prenne votre place.
— Ne savez-vous point que c'est encore là un privilège
du riche ? Qu'il soit désigné par le sort , il livre uu peu de son superflu et reste libre ; mais le pauvre, lui, doit donner sa liberté et la meilleure part de sa jeunesse. Où prendraisje le prix d'un remplaçant?
— Je vous le fournirai.
— Vous ? s'écria Suzanne.
— N'ai-je point ma petite ferme de Normandie que je puis vendre ?
— Mais c'est toute votre fortune !...
— Ma fortune, reprit le vieux prêtre avec un doux sourire, est le repos du cœur et la joie de ceux que j'aime.
Et comme il vit que le jeune homme voulait élever des objections :
— N'essayez point une résistance inutile , eontinua-t-il d'un ton ferme, ma résolution est prise et rien ne pourra la changer.
Le père Braillé écrivit en Normandie pour que sa ferme fût vendue, ainsi qu'il Tavait annoncé , mais des obstacles iuat tendus s'élevèrent ; il y eut des difficultés et des retards qui finirent par lasser le vieillard. Il voyait l'impatience des jeunes gens et il la partageait. Jugeant que sa présence pourrait seule hâter une affaire que les hommes de loi semblaient prolonger à plaisir. il"Be décida à partir afin de tout terminer lui-même promptement.
Le chagrin que causa ce départ à Henri et à Suzanne fut promptement consolé par la secrète joie de se trouver sans témoin qui gênât leurs épauchements. C'était comme un essai de cette délicieuse intimité de ménage vers laquelle tendaient tous leurs rêves. Quelque indulgent que fût l'oncle Braillé, sa présence leur avait toujours imposé une certaine contrainte. Les cœurs ont aussi leur pudeur et ne se dévoilent librement que dans le mystère.
Il y eut donc pour tous deux une initiation nouvelle à la vie d'amour , et une série de découvertes charmantes qui complétèrent la fusion de ces deux âmes. Henri passait presque toutes ses journées chez la jeune fiUe^ partageant ses plus humbles occupations , adoptant ses habitudes , et prenant, sans s'en apercevoir, jusqu'à son langage. On eût pu craindre une pareille intimité si la liberté même de leur amour ne lui eût ôté tout péril. Il en est des affections comme des plantes : si vous les cachez dans l'ombre, elles s'enlaidissent et se corrompent , mais laissez-les s'épanouir sous le ciel, vous les verrez pousser de pures et charmantes fleurs.
Henri et Suzanne d'ailleurs avaient les mêmes instincts de candeur ! c'étaient deux natures d'enfant , incomplètes encore, mais qui aimaient leur ignorance. Bien que l'éveil des sens leur eût apporté d'ardentes révélations, et que de fascinantes images se fussent ghssées par instants dans leurs -rêves, la volupté n'avait pris sur leur cœur aucun empire. Ils détournaient leurs pensées de ses allèchements avec une rougeur involontaire. Ainsi défendus par leur pudeiu' plus encore que par le devoir, ils continuèrent à se voir sans danger.
Cependant les camarades de Henri, qui avaient remarqué ces relations assidues , étaient loin de croire à leur innocence. Fayol était là d'ailleurs, envenimant leurs soupçons et tournant en ridicule la passion du fourrier ; mais celui-ci ne s'en aperçut pas. Absorbé dans son bonheur, il ne voyait que Suzanne, n'entendait que Suzanne ; tout le reste s'agitait anloui de lui comme les vagues de la mer : c'était du mouvement, du bruit, rien de plus.
Cependant l'aumônier fut instruit de ce qui sq pa?sait
par une insdiscrétion calculée de Fayol. Les aumôniers de régiment formaient , à cette époque , un clergé spécial. Le gouvernement, oblig('> de transiger avec les mœurs relâchées du soldat , avait choisi pour ces fonctions d'anciens hussards tonsurés chargés de conserver à l'armée une apparence de religioii. Aussi veillaient-ils moins, en général, au dedans qu'au dehors, se contentant, comme les ofliciers de police, de faire balayer le devant des consciences , et s'occupant peu des ordures qui pouvaient se cacher au fond.
En apprenant que Raynal négligeait tout pour une maîtresse, l'aumônier des artilleurs de marine n'éprouva donc ni grand étonnementni sainte indignation ; seulement, comme il avait cité en exemple la conduite régulière du fourrier , et que son changement était pour lui une sorte de démenti, il résolut de guérir le jeune homme de sa passion. Un autre eût peut-être employé dans ce but les réprimandes ou les textes de rÉcriture ; mais l'honuète aumônier, qui avait été lieutenant de dragons , avait plus de foi dans sa vieille expérience. Se rappelant que ses amours ne résistaient jamais , autrefois , à quinze jours d'absence , il sollicita l'envoi de Raynal à un poste extérieur où il ne pût revoir Suzanne, et le colonel, qui n'avait rien à lui refuser, déclara que le jeune homme ferait partie du prochain détachement qui serait envoyé à l'ile des Morts.
Cette nouvelle surprit les deux amants comme un malheur inattendu, et pour ainsi dire impossible. Au milieu de leur ivresse , to ..s deux avaient oublié les devoirs que sa profession imposait encore à Henri : il y eut des pleurs et de longs adieux , à la suite desquels le jeune homme dut partir avec son détachement pour le poste indiqué.
Parmi les rochers qui parsèment la racle de Brest, s'élève un îlot plus escarpé et plus ariJe que tous les autres. Placé loin du port, vis-à-vis le lazaret de Trébéron dont il reçut longtemps les morts , il dat à cette funèbre destination le nom qu'il porte encore aujoiuxl'hiii. Plus tard, la marine, voulant utiliser son isolement, y fit construire des poudrières, surveillées par un garde et défendues par un poste d'artilleurs. Ce fut là que Ton transporta Raynal.
A peine arrivé , il voulut parcourir l'ile entière pour prendre connaissance de sa prison.
De la caserne qui s'élevait près de la cale de débarquement, une pente rapide conduisait aux poudrières, qui occupaient le sommet de l'ile ; là, le sol avait été aplani et permettait de faire le tour des édifices par un sentier que bordait un mur d'appui ; mais au-dessous de ce mur, l'ile, rongée par les flots, ne présentait plus qu'un entrelacement de ravins tapissés par les lichens et les algues marines.
LA GOUTTE D'EAjU. J'J<J
Dnus la disposition d'esprit où se trouvait Rajiial , il eût accepté la solitude avec joie ; c'était le seul moyen de retrouver Suzanne , au moins par la pensée ; mais là l'isolemcul était impossible : la place manquait pour la rêverie. A chaque détour du sentier vous heurtiez un promeneur. C'était comme le préau d'une prison avec la vue de l'espace et l'apparence de la liberté de plus ! Point de grilles autour do vous, aucun mur pour borner l'horizon; la création entière semblait allécher votre regard par son étendue , et vous jeter une moqueuse invitation : terres , ciel, océan, tout était grand autour de vous, tout, excepté la place où posaient vos deux pieds !
Henri découvrit cependant à Tune des extrémités de lîle, et en dehors du mur d'appui, une sorte d'étroit promontoire qu'ombrageaient quelques touffes d'ajoncs; ce coin écai'té devint son lieu de refuge ; c'était là qu'il se retirait pour penser à Suzanne. Caché au milieu des landes fleuries, les yeux tournés vers les nuages, et bercé par le clapotement endormeur des vagues, il se laissait aller à mille confuses méditations, au milieu desquelles l'image de Suzanne s'élevait toujours comme le phare lumineux qui dirigeait cette âme.
Quinze jours s'écoulèrent de cette manière sans trop de tristesse. Deux lettres de Suzanne vinrent d'ailleurs consoler l'exilé. L'oncle Braillé aA'ait éciit à la jeune fille : les difficultés qui retardaient la vente de la ferme étaient devenues plus graves et menaçaieni; de se transformer en procès; cependant le vieux prêtre espéraient encore un accommodement. Suzaimc ajoutait à ces nouvelles le détail de sa vie depuis le départ de Henri; puis venaient les souvenirs attendris, les doutes inquiets*, les tendresses voilées... —
riens charmants, que ne pourront jamais égaler les inspirations du génie, et qui rendent l'absence presque douce !
Henri répondit sur le même ton, racontant ses pensées et comptant les jours de sou mois d'exil.
Enfin ce mois s'acheva ; mais, au grand étonnement du fourrier, le détachement qui vint pour remplacer celui dont il faisait partie lui apporta l'ordre de ne point quitter l'île. Il demanda en vain la cause de cette explication. Le lieutenant Roubert, qui commandait les nouveaux venus, lui montra l'ordre écrit, en lui ordonnant d'obéir et de se taire.
Raynal éprouva un désappointement impossible à exprimer. Jusqu'alors il avait appelé à sou secours toutes les consolations du souvenir et de l'espérance ; mais ces consolations étaient épuisées et il ne se sentait point la force de se soumettre plus longtemps aux angoisses de la séparation. Pareil à ces voyageurs qui, voyant fumer un toit parmi les arbres, croit en avoir atteint le but, et qui, détrompés en arrivant, s'asseyent à terre et refusent d'aller plus loin, il s'abandonna à un abattement désespéré. La lettre qu'il écrivit à Suzanne sous cette première impression causa à la jeune fdle une véritable épouvante. Elle ne savait point encore quelle exagération revêt la parole écrite dans le transport de la passion ; elle prit au mot l'affliction de Henri, et son cœur se glaça à la pensée qu'il était seul sur cet écueil, livré à toutes les suggestions de sa douleur et sans un être pour le X)laindre ni l'encourager. Suzanne avait, comme nous l'avons déjà dit, avec toutesles timidités charmantes de son sexe et de son âge, une résolution qui ne demandait qu'une cause pour s'éveiller ; cœur de lion et d'agneau, capable en même temps de toutes les soumissions ou de tous les courages ! s
Sa déterrainalion fut prise sur-le-champ. Sans s'inquiéter
comment son action serait jugée, et avec cette spontanéilé
des âmes naïves, elle courut au port, demanda une barque
qui pût la conduire à l'île des Morts, et partit.
L'œil fixé sur les toits bleuâtres delà poudrière, qui devenaient à chaque instant plus distincts, elle interrogeait avec un indicible tremblement de cœur ce rocher aride vers lc<piel tendnient tous ses vœux ; elle y cherchait Henri, comme s'il eût dû être prévenu de sou arrivée: elle eût voulu lui faire signe et lui crier de loin : C'est moi ! Mais le vent contrariait son impatience ; il fallut deux heures avant d'atteindre l'île des Morts.
La barque venait d'accoster, lorsqu'un cri partit au haut de la cale de débarquement. Henri, qui de son promontoire avait reconnu Suzanne, accourait, fou de surprise et de bonheur ! il reçut sur son cœur la jeune fille qui s'élançait à terre, et tous deux s'oublièrent dans un long embrassement.
— Vous, vous ici ! dit enfin le jeune homme quand il put parler.
— Je suis venue pour vous donner de la patience, repondit Suzanne avec un sourire mouillé de pleurs.
— Ange ! murmura Henri.
Oh ! je veux que vous repreniez courage, dit elle ; je veux
que vous ayez encore confiance !... dites-moi que vous ne m'écrirez plus de lettre comme celle de ce matin.
Et à ce souvenir ses yeux se remplirent de larmes. Raynal l'attira contre sa poitrine, et posa un baiser sur son fronl sans pouvoir lui répondre; mais en relevant la tète son regard rencontra Fayol, qui, debout à la porte de la caserne, les contemplait tous deux avec^m sourire méchant.
Henri éloigna vivement de lui la jeune fille.
— Venez^ dit-il ; ici on nous voit et l'on peut nous entendre.
Il monta rapidement la rampe qui conduisait aux magasins, gagna avec Suzanne sa retraite accoutumée, et la fit asseoir à côté de lui.
Cependant le batelier qui avait amené la jeune fille était resté sur la cale, indécis ; Fayol s'approcha.
— Qu'attends-tu là? demanda-t-il.
— Eh pardieu ! cette jolie blonde, répondit le marin. — Elle a donc arrêté sou retour?
— Non; mais je voudrais savoir ses intentions.
— Elle reste.
— Vrai ?
— Ne vois-tu pas qu'elle a trouvé son ancrage? Le batelier fit une grimace.
— C'est juste ! s'écria-t-il en riant; alors, embarque!
Il sauta dans son bateau, et poussa au large. Fayol le regarda s'éloigner, puis monta au pavillon occupé par le lieutenant Roubert.
Il trouva celui-ci la tète nue, sans chaussure, sans habit, et étendu sur un Ut défait depuis plusieurs jours. Il fumait, eu feuilletant d'un air morose le Mémorial de Sainte-Hélène. Le lieutenant était un de ces vieux soldats restés eu chemin faute d'occasion, d'intelligence ou de volonté, et qui, trompés dans leur ambition, s'en étaient pris de leur msuccès au genre humain tout entier. Mécontent de l'empire tant qu'il avait existé, il s'était fait son apologiste depuis sa chute, et attribuait ses malheurs à la restauration. Alliant du reste toutes les opinions qui pouvaient satisfaire sa mauvaise humeur, Roubert était à la fois bonapartiste et libéral , et
montrait une égale admiration pour la Charte et pour l'empereur. Quelques ridicules pcrséculious de M. de Massol avaient achevé d'aigrir cet esprit chagrin. Tous les hommes étaient devenus pour lui des ennemis secrets dont il voulait se venger. Mais sa hahie, mêlée d'envie, se portait principalement sur les plus jeunes et les plus instruits, comme sur SCS adversaires directs.
Au moment où Fayol entra dans sa chaml)re, l'ennui augmentait encore sa morosité habituelle. Le sergent le salua en lui annonçant que la chaloupe de File était prête à partir pour lirest.
— Qu'elle aille au diable si elle veut! répondit Roubert.
— Ainsi le lieutenant n'a aucun ordi'e à donner? demanda Fayol.
— Aucun ; ils savent qu'ils doivent être ici demain à la première marée.
Le sergent s'avança vers la fenêtre ouverte, et cria au patron, qui attendait sur la jetée, qu'il pouvait appareiller. Celui-ci hissa la voile, fit border les avirons, prononça l'adieuva, et la barque, se détachant de l'ile, commença à cingler vers Brest.
Un éclair de méchante joie brilla dans les yeux de Fayol.
— Est-elle partie enfin? demanda Roubert.
— Partie, répéta le sergent ; et dans une heure, ils seront à Recouvrance.
— Les drôles sont plus heureux que moi, murmura le lieutenant; le colonel me défend de quitter l'ile : il a peur que les merlans de la baie n'emportent la poudrière.
— Le colonel a fait une guerre qui Fa habitué aux précautions, observa Fayol avec un sourire d'intelhgcnce.
— Oui, dit le lieutenant d'im ton de mépris, c'est un chas-
seiir de bleus, un pur, comme ou dit mainteuant. Je voudrais que cinquante mille tonnerres!... Mais à quoi bon se fâcher? Vautre avait prédit ce qui arrive... Ah! si nous n'avions pas été trahis !
ici le lieutenant fit une pause, remua la tète d'un air profond, et se mit à rebourrer sa pipe.
Si nous n'avions point été trahis la France commanderait à l'Europe, continua Fayol croyant achever la pensée de Roubert.
— Si nous n'avions pas été trahis je serais colonel, monsieur ! dit vivement celui-ci ; général peut-être ! Foy et Lamarque étaient mes cadets.
Fayol parut étonné.
— Oui, mes cadets ! reprit Roubert. Vous comprenez que l*on serait arrivé comme eux; et je commanderais maintenant un régiment, au lieu d'être le portier d'un magasin à cartouches !
— Il est certain que le poste est peu récréatif, continua le sergent; aussi nos artilleurs passent-ils la journée à dire la prière du diable !
Roubert hocha la tète.
— La paix les gâte, dit-il ; de mon temps, un soldat ne se plaignait jamais quand il avait sa ration et des semelles à ses souliers.
— Encore faudrait-il avoir quelque occupation plus distrayante que la pêche des cancres ou des bigorneaux, ha sarda Fayol.
— Comment donc ? reprit ironiquement Roubert, qui trouvait le poste excellent depuis qu'ille savait insupportable à tout le monde, vous verrez que le gouvernement sera tenu d'amuser le troupier, et qu'outre le pain, la viande et les eu-
LA GOUTTE D'EAU. 2u.i
lnftr>^, il faudra qu'il lui fournisse des feux d'artifice et des illuminations.
— Cependant^ lieutenant, reprit Fayol...
— Cependant, s'écria Roubert, un militaire doit s'habituer à manger le pain noir comme la pain blanc. Napoléon n'a-t-il pas vécu sur un rocher, monsieur ? Faites comme lui, faites comme moi ; est-ce que je me plains ? A partir d'aujourd'hui, je ne donne aucune permission pour aller à terre.
— Mais vous nous permettrez au moins de recevoir nos amis !
— Personne, monsieur, personne ! Il y a défense aux étrangers d'entrer dans File.
— Mais pas aux étrangères? dit Fayol en se penchant à la fenêtre.
— Que voulez-vous dire ?
— Venez voir.
Roubert sauta à bas du lit et rejoignit le sergent, qui lui montra Hemi et Suzanne ?
— Une femme! s'écria le'lieutenant étonné; la maîtresse du fourrier, sans doute.
— Juste !
— Et il ose la recevoii' ici ?
— Quand vous aurez vu la jeune fille, vous n^aurex qu'un regret, reprit Fayol, c'est qu'elle ne soit pas venue pour votre compte.
— Elle est donc bien belle ?
— Un trésor!.,, et je comprends que pour elle ou oublie le règlement.
— Je vais le leur rappeler, moi, reprit Roubert en pre-
nant son habit et se chaussant. Conçoit-on l'effronterie d e ce blondir.... attirer ici sa maîtresse !... un drôle qui faisait le saint... que j'ai surpris un jour lisant la Bible.
— Quand nous parlons religion^, observa Fayol, le fourrier vote toujours pour qu'il y ait un Dieu.
Roubeit haussa les épaules.
— Et ça veut être soldat, coutinua-t-il avec mépris ; ça prétend se faire recevoir officier par examen, comme on se faisait recevoir autrefois maître d'école. Mais, en attendant, nous allons voir.
Il s'était rhabillé et sortit du pavillon avec Fayol.
Le jour commençait à baisser : la brume du soir avait déjà fait disparaître les côtes les plus éloignées, et les deux amants, absorbés par leur bonheur, ne s'en étaient point aperçus. Au moment où Roubert et le sergent arrivèrent près des touffes de genêts marins, la jeune fille avait sa tête appuyée sur l'épaule de Henri qui se détournait pour baiser ses cheveux. A la vue du lieutenant, il se leva avec une exclamation de surprise et de confusion.
— Ne vous dérangez donc pas, dit celui-ci ironiquement et en arrêtant sur la nièce de Braillé un regard dans lequel l'admiration le disputait malgré lui au dédam ; je vois que vous êtes agréablement occupé.
— Cette jeune fille est ma fiancée, monsieur, dit Rayna, auquel l'accent railleur de Roubert n'avait point échappé^
Le lieutenant le regarda eu face; puis, se tournant vers Fayol :
— Eh bien, à la bonne heure, dit-il en ricanant, voilà un nom honnête trouvé pour la demoiselle; elle est la fiancée du fourrier, et venait sans doute pour lui communiquer son certificat de moralité.
LA (iOUTTE D'EAU. S07
Iloiiri rougit d'embarras et de colère.
— Elle venait, monsieur, pour m'appendrc le retour de son oncle; mais elle va repartir sur-le-champ par la barque qui Fa amenée.
— Elle n'est plus là, dit Fayol.
La jeune filla jeta un cri d'étonnement.
— Aviez-vous averti le patron de vous attendre ? demanda le sergent.
— Je n'y ai point songé, balbutia Suzanne. Fayol et Roubert échangèrent un regard.
— Mademoiselle comptait sans doute passer la nuit avec nous, reprit celui-ci,
— Je supplie le lieutenant de ne point abuser de sa position, interrompit Raynal d'une voix tremblante.
— Comment donc, continua Roubert, je suis prêt au contraire à tirer mademoiselle d'embarras.
— En la faisant reconduire ?
— En lui offrant la moitié de ma chambre pour la nuit.
— Monsieur ! s'écria Raynal indigné.
— Laissez la petite répondre, reprit le heutenaut, je suis sûr qu'elle acceptera.
n voulut passer un bras autour de la taille de Suzanne, mars Henri attira la jeune fille à lui.
— Vous n'agisssez point en homme d'honneur, Ueuteuant, dit-il les yeux enflammés.
Roubert tressaillit, et se tournant vers Fayol :
— AmfMiez quatre hommes de service, que l'on renferme ce drôle, dit-il.
— Misérable ! s'écria Raynal, qui voulut s'élancer sur le lieutenant.
La jeune fille se jeta entre eux avec un ci>i.
— Misérable ! répéta le fourrier exaspéré et menaçant du poing Roubert ; tu mets ton insolence sous la sauvegarde de ton autorité; mais, si tu n'es pas un lâche, dépouille un instant ces épaulettes auxquelles tu fais honte, et rends-moi raison...
— Henri ! interrompit Suzanne éperdue.
— Le conseil de guerre punira ces injures, observa Roubert avec une fureur contenue.
— Ah ! ne les écoutez pas, monsieur, reprit la jeune fille ; la colère est aveugle, et c'est à vous d'être généreux, puisque vous êtes le maître ! oubliez et pardonnez...
Dans ce moment Fayol reparut avec quatre artilleurs armés
— Arrêtez cet insolent, dit Roubert en leur montrant Ray n al.
— Non pas avant que j'aie fait sortir de l'île cette jeune fille ! s'écria le fourrier.
— Snr-le-champ !
Le jeune homme essaya de se mettre en défense, mais la lutte était trop inégale. Il fut entraîné malgré ses efforts et les cris de Suzanne.
Le lieutenantle suivit, et la jeune fille demeura longtemps à la même place, le visage caché dans ses deux mains. Lors- ({u'elle releva cnfm la tète, le jour avait complètement disparu. Le veut sifflait lugu])remeut dans les rochers, et la mer qui se brisait au pied de l'Ile semblait Fentourer d'un sourd gémissement. Suzanne regarda autour d'elle avec épouvante. A cpielques pas, dans l'ombre et au-dessous murmuraient les vagues dont on voyait monter, puis disparaître les tètes écuman tes; de l'autre côté s'élevait une sombre masse de granit qui cachait le ciel ! mais tout était solitaire cl muet. Cependant an moment où la jeune fille se relevait, une ombre parut au détour du sentier : Suzanne, saisie d'une subite espérance, s'élança eu avant; elle reconnut le sergent et s'arrêta court.
— Qu'avez- vous fait de Henri? demanda-t-elle d'un ton d'mterrogation et d'angoisso.
— Il est en sûreté pour le moment, répondit tranquillement Fayol; on vient de le mettre au cachot.
— Au cachot ! répéta la jeune fille; ah! conduisez-moi, je veux voir le lieutenant.
— Le lieutenant s'est enfermé chez lui et ne songe, dans ce moment, qu'à faire fusiller le fourrier.
— Dieu !
— Et il y réussira, s'il y met de rintelhgeuce.
— C'est impossible! pour un geste... pour un mot.
— La loi est formelle.
— Non ! reprit la jeune fille perdue, il se rappellera qu'il a le premier insulté Henri... il ne se décidera point ainsi à tuer un homme qui ne lui a jamais fait de mal.
— Cet homme est son ennemi, observa Fayol, car il est jeune, intelligent, aimé !... ce sont là des torts que Roubert ne peut pardonner.
— Eh bien ! s'écria Suzanne, cette méchanceté jalouse sera dévoilée, et les juges ne le croiront point; nul n'a entendu les menaces de Henri.
— J'étais là, observa le sergent.
— Ah ! vous ne le dénoncerez pas, vous, dit la jeune fille les mains jointes et les yeux suppliants.
— Quel intérêt aurai-je à me taire ?
— Oubliez-vous donc que Henri a été votre ami 1
— Eu effet, dit Fayol avec intention, c'est à ce titre que je vous l'ai amené et qu'il s'est fait préférer à moi; c'est à ce titre qu'après m'avoir insulté publiquement, il a mutilé la main qui l'avait sauvé.
— Ah ! pourquoi rappeler ces tristes souvenirs, monsieur, balbutia Suzanne.
LA CiOUTTH D'EAU. 211
— l'our VOUS prouver que j'ai di'oit de le hair et de me venger.
— Aiusi, vous le perdrez?
— Vous-même en déciderez.
La jeune fdle regarda le sergent avec surprise et anxiété. Il lui prit la main.
— Avez- vous oublié, demanda-t-il à voix basse, le temps où j'essayai de me faire aimer ? Vous vous êtes alors jouée de mes prétentions, parce que je n'avais aucuu droit qui pût les appuyer; mais aujourd'hui, si Rayual est sauvé par moi, vous me devez au moins de la reconnaissance.
— Oh ! je ne demande que l'occasion de vous la prouver, dit Suzanne.
— Je me charge de vous la fournir.
— Gomment cela ?
Fayol se rapprocha d'elle et baissa la voix.
— Les espérances que vous m'aviez fait concevoir autrefois, dit-il, vous pouvez les réaliser.
La jeune fille fit un mouvement.
— Oh ! je n'exige point que vous renonciez à votre amour, contmua-t-il, je ne vous demande que le prix de mou silence. A Rayual toute votre vie; à moi, une heure seulement.
Suzanne poussa un cri d'indignation et de honte en voulant retirer sa main; mais Fayol, qui avait senti sur sa joue l'haleine hmuide de la jeune fille, la serra plus fortement contre lui.
— Non, dit-ilavec ardeur, tu ne m'échapperas pas ainsi !... Songe, Suzanne, qu'il y va delà vie de Henri ! plus tu l'aimes, moins tu dois balancer h tout faire pour le sauver. Nul ne peut nous voir ni nous entendre; oh ! cesse de résister....
— Laissez-moi 1 s'écria la jeime fille avec épouvante.
Elle réussit à se dégager, et voulut fuir; mais le sergent lui barra passage. Elle recula alors jusqu'à l'augle du parapet^ et montrant à Fayol une sentinelle dont la bayounette brillait au-dessous.
— N'approchez pas, <.lit-elle, ou mes cris seront entendus, et toute la honte de cette odieuse tentative retombera sur vous.
— Ainsi;, vous ne voulez rien écouter ? dit le sergent.
— Rien ! s'écria la jeune fdle,
— Suzanne, songez...
— Je songe que je vous méprise el que je vous hais !
Fayol s'arrêta ; ses traits, un instant adoucis, s'illuminèrent d'une indicible rage; et regardant fixement la jeune fdle qui se tenait toujours appuyée à l'augle du mur, effrayée et palpitante comme un oiseau blessé :
— Folle ! qui refuse d'acheter la paix qu'on lui proposait pour la dernière fois, dit-il d'une voix sourde et menaçante ; folle ! qui résiste quand il faudrait prier... ou plutôt c'est moi qui étais fou de pardonner pour si peu ! ... La vengeance vaut mieux, et je l'aurai entière ! Nous verrons ce que deviendra ceite fierté quand les juges auront prononcé la condamnation.
— Oh ! je ne vous crois plus, interrompit Suzanne, vous avez exagéré le danger dans l'espoir qu'étourdie d'épouvante je ne pourrais rien refuser ; mais je sais maintenant ce qu'il faut croire de ces menaces, le lieutenant ne sera point implaca]:)le.
— Le lieutenant sera ce que je lui dirai d'être, reprit Fayol, sa volonté est à moi ; c'est une hyène que j'ai muselée et qui m'obéit. Ne comptez ni sur les excuses ni sur les prières, vous réussiriez en vain à exciter sa pitié, seul je tiens les fils de cette
iialnrc tclnc et haineuse. Il aggraver;», s'il le faut, l'accuîation ; il exagérera les injures de Henri, car le lieutenant l'est point homme à rougir d'une tromperie qui le venge; 'intéresserai toutes ces mauvaises passions à la perte du biurior et le fourrier périra, .
— Tu mens ! interrompit une voix forte.
Fayol et Suzanne se détournèrent ; Roubert était à quelpios pas derrière eux. Le sergent recula déconcerté, la jeune îUe demeura immobile dans l'attentede ce qui allait se passer.
Pioiibert s'était approché, l'œil étincelant et les dents lerrées.
— Ah ! tu as muselé l'hyène, lâche hypocrite, s'écria-t-il m avançant ses deux pohigs fermés jusqu'au visage de Fayol, ;h bien, nous verrons qui d'elle ou de toi fera sa volonté.
Et se Tournant brusquement vers Suzanne.
— Descendez dire que j'ordonne de mettre le fourrier en iberté, ajouta-t-il; j'oublie tout ce qui s'est passé.
Suzanne poussa un cri de joie, et voulut remercier le lieucnant ; mais, sur un signe d'impatiencî de celui-ci, elle disparut.
— Raynal sortira de prison cesoir même, continua Roubert, nais, toi, misérable fanfaron, tu le remplaceras.
— Moi ! s'écria le sergent.
— Et prends garde à la condamnation dont tu le menaçais ont à l'heure, car tes hijures seules seront punies.
— Elles ne vous ont point été adressées, interrompit vivenent Fayol.
— Qui m'empêche de le supposer ? Suis-je donc homme i rougir de la tromperie qui me venge ?
— J'invoquerai le témoignage de Suzanne.
— Et tu crois qu'elle perdra son amant pour sauver riiomme qu'elle hait et qu'elle méprise. y
Le sergent ne put retenir un geste violent.
— Ah ! tu avais raison de t'accuser de folie tout à l'heure
reprit Rouhert, stupide, insolent^ quin'as pas compris qu'il était dans ma main^ et que la chaîne qu'il prétendait m'attacher au cou, je pouvais, moi, la lui souder au pied !
Fayol ne répondit rien, mais il fit un pas en arrière et sembla mesurer de l'œil l'étroit espace où ils se trouvaient ; Roubert se tenait debout à l'extrémité du rocher, et Ton entendait les flots rugir à ses pieds. Un seul coup pouvait le précipiter dans l'abîme ! Le sergent se demanda s'il ne devait point profiter de l'occasion et se débarrasser en un instant de toute crainte. Le lieutenant devina sans doute sa pensée, car il quitta brusquement l'endroit où il se trouvait pour saisir le parapet.
Mais la rapide tentation qui venait de traverser l'esprit de Fayol avait déjà fait place à une nouvelle idée : il changea subitement d'attitude, et prenant le ton abattu d'un homme forcé de céder :
— Que le lieutenant use de ses avantages sur moi, puisqu'il y est résolu, dit-il.
Celte soumission inattendue brisa la colère de Roubert, et il s'arrêta malgré lui comme un lutteur qui voit tomber son adversaire à genoux.
— Descendez, dit-il à Fayol.
— J'obéis, reprit le sergent; mais quand le lieutenant sera plus calme, j'espère lui expliquer...
— Allez remplacer le fourrier interrompit brusquement Roubert.
Fayol salua et prit le chemin des casernes.
Mais avant d'atteindre la rampe, il se tourna vers le licucnant qui le regardait aller, et réprimant à peine un geste le d(''dain :
— Oui ! triomphe, bête féroce, murmura-t-il, mais attends culement huit jours, et je t'aurai remis le collier !
sergent demandait à lui parler. Après un instant d'hésitation, Roubert se rendit à la prison.
Lorsqu'il entra, Fayol lui jeta un regard rapide, et remarqua son air soucieux. Bien qu'il en soupçonnât la cause, il n'eu laissa rien paraître, et après avoir remercié Roubert d'être venu, il lui demanda la permission d'expliquer ce qui s'était passé la veille. Le lieutenant lui fit signe de parler.
Alors il commença une justification étudiée, dans laquelle il avoua qu'il avait voulu profiter du danger que courait Raynal pour vaincre la résistance de Suzanne. C'était dans ce but qu'il avait exagéré la sévérité du lieutenant et qu'il s'était vauté de pouvoir en arrêter les efiets. Les paroles employées avaient été trop vives sans doute, et c'était un tort dont il sollicitait le pardon; mais le lieutenant ne devait point oublier que ces paroles n'avaient rien de sérieux. C'était une comédie jouée vis-à-vis de Suzanne pour l'amener à ses désirs, et, si l'on pouvait la condamner comme une licence punissable, on ne pouvait du moins y trouver une mjure.
Puis, voyant Roubert un peu adouci par cette explication, bien qu'il n'en voulût rien laisser paraître, il ajouta avec une intention déguisé'^ , qu'une telle hardiesse paraîtrait plus excusable à ses juges, si l'on persistait à lui en donner, lorsqu'il aurait fait connaître les légers services rendus par lui au lieutenant et l'espèce de famiharité qui en avait été la suite.
C'était une humble et douce menace de révéler à tous l'ignorance de Roubert. Le lieutenant le comprit et s'en émut. L'embarras qu'il éprouvait depuis la veille l'avait déjà à demi-dégoûté de se venger. Sans qu'il se l'avouât,
sa persistance était désormais de l'amoiir-propre encore plus que de la colère; il ne voulait point avoir l'air de manquer à sa menace; mais, à son propre insu, il désirait une occasion qui put le dégager, l'orgueil sauf. Peutêtre même s'était-il rendu à la demande de Fayol, dans le vague espoir que cette occasion lui serait offerte. Quoi qu'il eu soit, la justification du sergent le soulagea. Il vit une porte ouverte pour revenir sur ses pas et un moyen d'échapper lui-même à l'embarras de tenir ses promesses.
Fayol, qui suivait avec attention tous ses mouvements, s'aperçut qu'il était ébranlé, et agit en conséquence. Il revint sur ses excuses, flatta adi'oitement les passions et les préjugés de Roubert , lui fit entrevoir les diflQcultés d'une poursuite, et l'amena enfin à y renoncer. Mais le lieutenant n'avoua point tout de suite le changement qui s'était opéré en lui ; il voulut faire attendre le pardon et rejouer, à sa manière, le monologue d'Auguste balançant entre le ressentiment et la clémence. Il quitta Fayol en disant qu'il réfléchirait...
Le sergent déguisa un sourire, et le laissa partir complètement rassuré.
Il ne s'était point trompé, car le lendemain il était libre.
Cependant le séjour de l'ile devenait chaque jour plus insupportable pour Henri. Chassé du coin de verdure où il s'était habitué à se réfugier, il ne lui restait plus aucune retraite dans la<pielle il lui fût permis de penser librement. Assis sur la jetée, il s'eflbrçait en vain, parfois, de s'isoler dans ses rêves ; un éclat de rire ou un cliquetis d'armes le ramenaient bientôt forcément à la réalité.
La correspondance qu'il entretenait avec Suzanne était la seule consolation qui lui restât; mais il apprit que plu-
sieurs des lettres de la jeune fille avaient été égarées par la négligence du patron! L'idée que ces épanchements intimes destinés à lui seul avaient pu amuser la curiosité et subir les railleries des indifférents, lui serra le cœur. C'était comme une profanation de leur amour. Sa résolution fut prise à Tinstant ; il fit savoir à Suzanne qu'il fallait renoncer à s'écrire.
La jeune fille lui répondit qu'elle se soumettrait à cette nouvelle privation; mais elle l'avertit en même temps qu'elle allait habiter, sur le port, une maison qui pouvait être aperçue de l'île, et qu'un signal suspendu à la fenêtre chaque matin et chaque soir lui rappellerait qu'elle pensait à lui. Raynal l'aperçut en effet le lendemain, dès que le soleil eut dissipé la brume; il le revit encore avant la nuit, et tous les jours suivants.
Ce signal devint dés lors le principal événement de sa vie et la seule espérance de ses journées; en le voyant, il se rappelait que quelqu'un l'aimait là-bas, et il pouvait encore croire au bonheur.
Sur ces entrefaites, une rencontre inattendue vint apporter quelque diversion à sa tristesse.
Les ingénieurs faisaient exécuter à l'île des Morts, depuis quelques jours, do nouvelles constructions pour lesquelles une escouade de forçats avait été envoyée. Ceux-ci travaillaient prés des poudrières ; mais aux lieui'es de repos , ils descendaient à la jetée, et Henri quittait alors quelquefois la caserne pour les voir.
C'était en effet un curieux spectacle que celui de ces hommes à tètes rasées, vêtus de rouge et traînant la chaîne, groupés sur des rochers arides autour desquels grondait la vague. La plupart étaient marqués de cette flétrissure que l'air vicieux du bague communique aux:- traits les plus nobles. A voir leurs yeux caves, étincelants de passions inassouvies, et le cynisme de leur sourire, il était facile, de comprendre qu'aucun d'eux no sentait plus le poids de la honte, et <pi'ils s'abattaient dans leur infamie aussi librement que le ver dans sa corruption. Henri en remar-
222 LA GOUTTE D'JEAU.
qua un pourtant dont le visage avait conservé un dignité intelligente et tendre. Bien que le désordre ou le malheur y eût laissé des traces profondes, on sentait que tout n'était poiat éteint dans cette âme, et que le sens moral y avait survécu.
Raynal fut confirmé dans cette pensée en voyant Louis se tenir à l'écart de ses compagnons et consacrer une partie de ses heures de repos à la lecture. Un jour qu'il passait derrière lui, ses regards tombèrent sur le livre que le jeime forçat tenait à la main : c'étaient les Consolations de la pJdlosophie , par Boëce, Il s'arrêta involontairement; Louis, qui s'était détourné, le remarqua.
— Vous ne vous attendiez point, sans doute, à voh' un tel livre en de telles mains? dit-il d'une voix douce.
Henri l'avoua.
— Et cependant, reprit le forçat, qui a besoin de consolations cherchées loin des hommes, sinon ceux que les hommes ont repoussés? Quand Boëce écrivit ca livre, il était prisonnier comme nous.
— Et vous pouvez goûter, au milieu de vos cuisantes épreuves, cei lieux communs de résignation? demanda Henri.
— Je me suis accoutumé à y trouver du charme, répondit le forçat. Il en est de l'esprit comme du palais, il finit par trouver mille saveurs à la nourriture qui lui semblait d'abord insipide : l'habitude est pour moitié dans nos sensations comcrie dans nos vertus.
— Êtes-vous malheureux? demanda Raynal en regardant fixement le jeune condamné.
— J'ai, comme tous les hommes, mes heures de soiif-
LA (lOLTTE D'EAU. 223
iiaïu-cs et mes heures iVillusions; mais je ne serais point malheureux si je pouvais subir ma peine à l'écart.
— Ainsi , vous souffrez surtout de la présence de vos compagnons?
— Parce qu'ils me rappellent sans cesse un passé qui me fait peur et que je voudrais oublier à tout prix. Quand je me trouve au milieu d'eux, il me semble que ce sont tous mes vices d'autrefois qui ont pris un corps; c'est pour moi quelque chose comme ce cortège de rois assassinés qui épouvantait Macbeth.
— Et vous n'avez nul moyeu d'échapper ù ce supplice ?
— Peut-être! une place d'iufii-mier m'a été promise, j'espère bientôt ne plus entendre cet éternel bruissement de chiùnes.
— Vous entendrez des soupirs de souffrance.
— Du moins ne me rappelleront-ils ni mes fautes ni mon châtiment. Puis, je ne serai plus une bète de somme; ma fatigue sera ennoblie ! En soignant des hommes, je redeviendrai homme moi-même ; je rentrerai dans leurs rangs jiar le dévouement.
— Le jeune forçat avait prononcé ces mots avec une chaleur contenue, mais sincère ; Raynal le regarda étonné.
— ' Et comment, avec ces nobles sentiments, ètes-vous devenu ce que vous êtes ? demanda-t-il.
— Ah ! répondit Louis en soupirant, c'est une triste histoire que je puis vous résumer eu deux mots ; je désirais l)eaucoup, et je ne pouvais rien.
Dans ce moment, les argousius donnèrent le signal du travail ; Louis ramassa son livre, prit congé du fourrier et disparut à la suite de ses compagnons.
Cet entretien fut suivi de plusieurs autres du même genre
qui touchèrent singulièrement Raynal. Il eût voulu les continuer; mais quelques remarques ironiques du sergent sur ses sympathies pour le galérien l'arrêtèrent. Louis, d'ailleurs, avait semblé 'deviner l'inconvenance de ces rapports et les éviter.
Un jour pourtant que Henri refermait la longue-vue, après avoir longtemps contemplé la fenêtre de Suzanne, il aperçut , arrêté à quelques pas , le jeune forçat qui le regardait.
— Qu'avez-vous, Louis? demanda le fourrier surpris de son sourire et de sou au* d'intelligence.
— Le signal y est toujours, répliqua celui-ci à demi-voix. Henri parut déconcerté.
— Qui vous a dit?... s'écria-t-il.
— Vous-même. En vous voyant chercher-sans cesse à l'horizon, j'ai regardé dans la même direction...
— Et vous avez vu...
— Ce que vous cherchiez.
Raynal demeura interdit.
— Ne m'en veuillez pas de ma curiosité, monsieur, reprit le forçat doucement; et surtout ne craignez rien, car je sais ce qu'une indiscrétion peut tuer quelquefois de bonheur innocent. Mais ce que j'ai vu, d'autres peuvent le voir, et ma décoTiverte doit être pour vous un avertissement.
— Hélas! c'estma seule et dernière joie, dit Raynal ému; si je ne puis même en jouir librement, comment vivre et à quoi bon?...
— Qui le sait ? répondit Louis d'un ton mélancolique.
A partir de ce jour, une sorte d'intimité muette s'établit outre le jeune forçat et Henri. Ils se parlaient rarement, mais ils s'intéressaient l'un à l'autre, et se le disaient du regard.
LA (.OUTTK D'EAU. 2iia
Cependant, un soir, Haynal n'aperçut point le signal convenu; c'était la première fois qu'il manquait! Le jeune homme passa la nuit dans une impatience tourmentée. Le lendemain, il courut à la jetée dès le matin ; la fenêtre de Suzanne était toujours fermée ! La journée entière s'écoula et la nuit revint sans que rien y eût paru.
L'inquiétude de Raynal ne connut plus de bornes. Il cherchait la cause de cette subite interruption sans pouvoir en trouver d'autre que quelque malheur inattendu. Son imagination alarmée parcourait successivement toutes les suppositions douloureuses, passant du soupçon à la certitude, et delà certitude au désespoir. Enfin, ne pouvant supporter un plus long doute, il courut chez le lieutenant, et lui demanda la permission de se rendre à terre ; mais celui-ci n'avait point oublié son ressentiment, et il refusa. La plus dure condition du service militaire est la soumission constante et absolue qu'il vous impose. Partout ailleurs, votre volonté échappe par instants à celle qui commande ; mais là, l'obéissance n'a ni suspension, ni bornes ; le chef règle vos mouvements, vos repas, votre sommeil. Que le cœur éclate de joie ou crie de douleur, toutes vos actions lui demeurent soumises ; il ne possède pas seulement votre corps, comme le maître celui de l'esclave, mais ce qu'il y a en vous de plus sacré, de plus hisaisissable, votre volonté !...
Henri redescendit à la caserne le, cœur gonflé de douleur. Il rencontra Louis siu* la jetée. Le forçat avait remarque l'absence du signal depuis la veille, ainsi que les angoisses de Raynal. Il s'approcha de celui-ci, et, baissant la voix :
— Nous retournons à Brest, dit-il.
— Ah ! que ne pouvcz-vous m'emmener ! s'écria Henri.
— Je puis au moins me charger d'un l)illet.
Le fourrier le regarda.
— Mais sera-t-il fidèlement remis ? dnmanda-t-il.
— Fidèlement.
— Et sans retard ?
— Ce soir même.
Henri balança un instant ; puis, songeant que c'était le seul moyen qui fût à sa disposition, il courut à sa chambre, et reparut bientôt avec une lettre. Il trouva Louis occupé à préparer la chaloupe qui devait les reconduire à Brest. Une idée subite traversa l'esprit du jeune homme.
— Louis, dit-il vivement et à voix basse, veux-tu me rendre un service que je n'oublierai de ma vie ?
— Si j'en ai le pouvoir, répondit le forçat.
— Tu le peux.
— Parlez alors.
— Laisse-moi me cacher dans cette chaloupe.
— Y pensez-vous? s'écria le forçat; on punira votre désertion !
— Que m'importe ! je ne puis rester ici plus longtemps • il faut que je la voie...
Le forçat secoua la tète.
— Vous ne connaissez point nos gardes, dit-il ; ils découvriraient un homme sous six pieds de terre !... C'est imj)ossible, monsieur. v
— Non ! s'écria Henni, qui s'était pris à cette espérance et ne pouvait plus s'en détacher, tu ne me refuseras pas, Louis. Tu es capable de comprendre ma douleur, toi! tu en auras pitié... Regarde ; on vient; hàte-toi.
Les autres forçats commençaient en effet à descendre la rampe conduisant à la jetée. Henri s'élança dans la barque et se glissa sous un amas de vieilles voilures que l'on rap-
LA (JOITTE D'EAl . iil
portait an port. Louis, vaincu par ses instances, l'enveloppa avec soin, puis courant s'asseoir à l'autre extrémité de la barque, il s'appuya sur son aviron, et attendit.
L'escouade venait d'arriver à la cale, conduite par l'argousin qui marchait en tête, le rotin sous le bras. Le père Etienne veilla lui-même à l'embarquement, et ne mit le pied dans la chaloupe que lorsque le dernier forçat fut assis. Louis voulut alors pousser au large.
— Eh bien ! tu ne peux donc pas attendre le commandement, Parisien, s'écria Etienne, dont la main se porta instinctivement vers le rotin.
Le jeune forçat s'excusa.
— Laisse-moi au moins le temps de compter mes agneaux, continua l'argousin en promenant sur son troupeau un regard scrutateur. Ohé ! les autres î vous n'emportez rien de rile, au moins ?
— Rien ! répondirent les condamnés d'une seule voix.
— Bien ! bien ! reprit Etienne, vous êtes tous d'honnêtes gens, trop honnêtes pour demeurer au milieu d'un monde corrompu, et c'est pourquoi on vous en a séparés... Malheureusement le bien de votre prochain vous arrive aux mains, comme le fer à l'aimant, malgré vous et sans q'ie vous le sachiez ; c'est une infirmité de naissance.
Les forçats éclatèrent de rire.
— Si vous doutez, faut nous fouiller, père tape-dur, cria l'un d'eux en secouant sa veste.
L'argousin lui jeta un regard courroucé.
— Me prends-tu pour im Malgache ? s'écria-t-il ; qui s'est avisé de chercher quelque chose dans la poche d'un rouget ? Votre vraie poche ici, c'est la chaloupe... Et toi qui parles, malin, soulève-moi donc ce i-otjleau de filin.
— Quel rouleau? demanda le forçat déconcerté.
— ■ Celui que vous avez sous les pieds^ monsieur le cardinal; retournez-le... Allons plus vite... Eh! eh! il me semble que j'aperçois un goulot ?
— C'est une bouteille d'eau, observa le forçat.
— De l'eau avec des bouchons cachetés, lofia ! ... Je croirais plutôt que c'est un échantillon duMédoc que le garde d'artillerie a tiré hier... Passe-moi la fiole.
Le forçat obéit d'un air penaud qui fit rire ses camarades.
— Il te reviendrait pour ceci une douzaine de carresses de ma paille américaine, dit Élienue en montrant son rotin ; mais tu es suffisamment puni d'avoir flairé la bouteille sans y avoir mis la trompe. Holà ! vous autres, secouez-moi ces guenilles de voiles; je parie eu faire encore sortir de l'eau, ce qui sera plus fort que feu Moïse qui n'en tirait que des rochers.
Les forçats enlevèrent les voiles et Henri resta à découvert.
— Saint rotin ! qu'est-ce que ceci? s'écria Etienne; je cherche du-^lédoc, et je trouve un artilleur. Pourriez-vous me dire, fourrier, sans vous commander, ce que vous faisiez là, emmaillotté comme un poupon de trois mois?
— Ah ! de grâce emmenez-moi, monsieur dit Henri, qui s'était relevé.
— Sans la permission du chef? reprit Etienne. Vous ne connaissez point le père tape-dur, monsieur ; fidèle à la consigne comme le caniche à son aveugle. Mais, j'y pense, vous n'avez pu vous fourrer là sans être vu de Louis qui gardait le bateau ! Ici, Louis... ici, mon agneau.
Le jeuiie forçat s'approcha, la têle baissée.
— Tu savais que le fourrier était là, reprit l'argousin en le rcgardaut iixoment.
— 11 est vrai, répondit Louis.
— Ainsi, tu l'as aidé dans sa désobéissance. Ceci est une mauvaise afiairo, mon pauvre rouget. Je puis fermer les yeux sur inie bouteille volée, mais la discipline, vois-tu, c'est la religion du soldat, et, comme dit l'aumônier, point de bonheiu" sans religion. Puisque tu l'as oublié, je suis forcé d'en revenir à mon catéchisme.
En parlant amsi, Etienne leva son rotin et en frappa rudement le forçat. Henri s'élança vers l'argousin avec un cri; mais, avant qu'il eût pu arriver jusqu'à lui, un second avait atteint Louis qui chancela.
— Misérable ! s'écria le fourrier en repoussant Etienne. — Hors d'ici l'artillerie, dit l'argousin dont le liras s'était
levé de nouveau, ^lais Henri se plaça devant le jeune forçat qu'il fit assoir.
— Ah! qu'ai-je fait! qu'ai -je fait! s'écria-t-il... C'est moi qui suis cause i... Voyez, du sang !
— Ce n'est rien, reprit doucement Louis en essuyant son front blessé, mais je vous avais averti que c'était impossible.
Raynal frappa ses mains l'une contre l'autre avec désespoir.
— A terre le fourrier, cria l'argousin. — Tout à l'heure...
— Ne l'irritez pas, observa Louis à voix basse, il pourrait dénoncer votre tentative au lieutenant.
— Que m'importe !
— Alors que ce soit pour moi.
— Pour VOUS, répéta Henri... oui ... vous avez raison, je me retire.
Il pressa les mains du jeune homme et quitta la chaloupe, qui poussa au large.
ÏXX
Henri passa une nuit agitée de mille visions funèbres. Le lendemain le signal ne se montra point encore ! Il attendit tout le jour avec une fiévreuse impatience ; enfin, vers le soir, une barque qui doublaitl'ilepour gagner Crozon remit en passant une Ictire à son adresse : elle était de Louis, et ne renfermait que quelques lignes.
« Votre billet a été porté hier, mais celle à qui vous l'a- (( dressiez était couchée dans le délire de la fièvre et n'a pu « le lire. Cependant elle vous appelait, et peut-être votre « présence lui serait-elle plus utile que toute la science des « hommes. Venez sur le champ et à tout prix. »
Henri put à peine achever. Ses plus tristes prévisions se trouvaient dépassées. L'idée de Suzanne seule et mourante loin de lui le rendait fou. Il courut chez le lieutenant et lui montra le billet de Louis, sans pouvoir parler. Roubert le
parcourut froidement et le lui remit en lui demandant ce qu'il voulait.
— Partir, monsieur, partir de suite, balbutia Raynal.
— La chaloupe ne va aux vivres que dans trois jours, répondit le lieutenant.
— Trois jours, répéta le jeune homme ; ah ! vous n'avez donc point lu ! elle est dans le délire ! elle m'appelle ! on me dit d'aller à tout prix... Dans tmis jours ! mais au moment où je vous parle, il est peut-être déjà trop tard.
— Vous ne pouvez partir, reprit sèchement le lieutenant; que deviendrait le service, s'il fallait le déranger toutes les fois que la maîtresse d'un fourrier a la fièvre ? Vous irez à terre avec la chaloupe.
— Monsieur, monsieur, par pitié ! balbutia Raynal les larmes aux yeux.
— Au diable le pleureur ! interrompit Roubert.
Et, quittant brusquement le jeune homme, il rentra chez lui.
Henri demeura un instant immobile et étourdi ; mais le souvenir de Suzanne le ranima aussitôt. Quoi qu'il dût lui qU coûter , il fallait qu'il la vît, qu'il la sentit respirer sur sa poitrine au moins une dernière fois ! Cette pensée s'empara de lui, et tout entier à une résolution aveugle, il descendit rapidement la rampe qui conduisait à la jetée.
La nuit était venue, une pluie fine tombait silencieusement et les sentinelles étaient rentrées dans leurs guérites de pierre. Raynal courut à la chaloupe, décidé à s'en emparer, mais il la trouva échouée et fit de vains efforts pour la remettre à flot.
La marée venait à peine de se retirer, et ne devait revenir qu'au milieu de la nuit : le jeune homme ne put se dé-
LA GOUTTE D'EAU. ru
ciller à une si longue attente. Il se rappela la barque de wCfr'^béron toujours à flot sous le lazaret, et résolut de la rejoindre.
Une chaussée de récifs recouverte par les vagues, mais dont on pouvait distinguer la direction aux basses mers, réunissait les deux îles, et Henri avait vu plus d'une fois le fils du patron, lor.'ïque la chaloupe était absente, suivre ce chemin dangereux pour se rendre chez le garde voisin. Il résolut de prendre la même rouje.
Après avoir franchi les rochers qui servaient d'appui à la jetée, il atteignit une grève étroite à laquelle venait aboutir la ligne de récifs qu'il devait suivre. Le ciel était sans étoiles, et Trébéron ne se dessinait que vaguement dans la brume ; mais Henri n'avait le temps ni de réfléchir ni de craindre .
11 entra dans la mer en tâchant de prendre la direction qu'il avait vu suivre au fils du patron. A mesure qu'il avançait, l'eau devenait plus profonde et ses pas plus vacillants, mais il continuait à s'avancer sans hésitation, seulement occupé du but qu'il voulait atteindre ! Le flot, élevant une voix plus forte, faisait en vain jaillir l'écume jusqu'à ses lèvres, en vain la rafale rugissait le long des côtes ; au milieu de toutes ces voix menaçantes, Henri n'entendait que la voix plaintive de Suzanne qui l'appelait î Sa volonté ardente et immual)le semblait le porter sur la mer comme la foi des premiers chrétiens. Par instant, il se sentait soulevé et entendait la vague bourdonner à son oreille, mais un inexplicable instinct semblait le conduire. Il atteignit enfin les derniers écueds, puis la grève de Trébéron.
La barque, de retour depuis peu, se trouvait à sa place accoutumée , le mât dressé et les avirons humides. 11 la
détacha du rocher, la fît glisser doucement, en longeant
l'île, puis hissa la voile et se dirigea vers Brest. '■
C'était la première fois qu'il gouvernait une barque, mais la mer était calme et la brise favorable. Que lui fût importé d'ailleurs le danger ? Assis à l'arrière du canot, il n'accusait qu,e la lenteur de sa course; pour la hâter, il eût déchaîné tous les vents dans cette voile légèrement gonflée. Son œil se fatiguait à chercher Brest dans la nuit ; il prêtait l'oreille c©œme s'il eût .espéré saisir la rumeur de la ville éloignée ! mais il n'entendait que ce soupir puissant et régulier de la mer, semblable à la respiration d'un géant.
Cependant il avait atteint le milieu de la rade, et la houle commençait à devenir plus forte. Emportée par les courants, la barque n'obéissait plus au gouvernail, Henri crut s'apercevoir qu'il dérivait. Inquiet et troublé, il changea alors de route et voulut se diriger vers les fanaux du port qu'il commençait à apercevoir !... Vains efforts !... la mer continuait à emporter son canot comme une feuille sèche, dans ses immenses plis ! La ville, un instant aperçue, s'était évanouie, les fanaux pâlissaient, et la vague, à chaque instant plus large, élevait une voix rauque et puissante.
Henri fut saisi d'un désespoir furieux : avoir aperçu le but et le manquer ainsi ! Il joignait les mains avec des prières et des imprécations ; il accusait son ignorance ; il ajipelait Suzanne... maisles rugissements de la mer contre les grèves lui répondaient seuls. Enfin, voyant tout inutile, il vira de bord, se décidant à regagner le fond de la baie pour reprendre de là sa route vers Brest. Il réussit à sortir des courants après de longs efforts, et il arrivait â la hauteur des îles lorsqu'une voile, qui semblait venir â sa rencontre, se montra tout à coup dans l'obscurité. Henri crut la recon-
naître, et voulut changer do route ; mais avant qu'il eût réussi à exécuter sa manœuvre, la chaloupe flottait bord à bord, et Fayol s'élançait dans sa barque, suivi d'une douzaine de soldats.
— Par le ciel ! tu nous fais faire un joli service, s'écria le serpent avec un ton d'humeur atïoctce.
— Que voulez-vous ? demanda Raynal en se reculant.
— Ne le sais-tu pas ? nous voulons te ramener à l'ile.
— Je n'irai pas.
— Allons, veux-tu faire des enfantillages ? c'est l'ordre du lieutenant.
— Je n'irai pas, répéta Henri : dut-il m'en coûter la vie, il faut que je sois à Brest ce soir.
Sans répondre, Fayol fit signe à ses hommes de saisir le fourrier ; mais celiii-ci résista avec une fureur désespérée, et cette frêle barque, qui vacillait à chaque mouvement, fut pendant quelques instants le théâtre d'une lutte acharnée.
Cependant les soldats, qui avaient d'abord mis un peu de mollesse dans l'attaque, s'animèrent devant la résistance ; Raynal, épuisé, sentit qu'il allait succomber au nombre : Il regarda autour de lui, cherchant quelque moyen de leur échapper : tout à coup son esprit fut illuminé d'iuie idée folle, mais que son exallalion accepta. 11 fit un dernier effort pour se dégager, se releva d'un bond, et s'élança dans la mer.
Les artilleurs jetèrent un cri et se penchèrent en avant avec une effroi curieux. Henri venait de reparaître au-dessus des vagues, et nageait vers Brest, comme s'il eût espéré franchir la dislance qui l'en séparait.
— Poursuivez-le, s'écria Fayol; il nous le faut mort ou vif.
Le patron commanda d'amener la voile, de border les avirons, et la chaloupe se mit enchâsse.
Mais pendant le temps nécessaire pour ces manœuvres, Raynal avait disparu. Le sergent interrogea en vain du regard tous les flots, et il désespérait déjà de ressaisir le fugitif, lorsque le patron lui montra un point noir qui s'agitait dans la nuit ; la barque fut dirigée de ce côté, et l'on put bientôt distinguer une tète flottant sur les vagues faiblement éclairées.
— C'est lui ! s'écria Fayol, et cette fois nous le tenons.
— Oui, reprit le patron; mais dites à vos hommes de remuer plus vite leurs nageoires, si vous voulez l'avoir vivant, car avant deux minutes il sera dans le remous.
En entendant cette annonce, les artilleurs forcèrent de rames ; mais la tète qu'ils avaient aperçue au-dessus des flots était déjà devenue moins visible; on ne la distinguait plus que par intervalles ; tout à coup elle se montra à quelques pieds de la chaloupe, ballottée par le remous, puis disparut.
— Noyé ! s'écria Fayol qui s'était penché vers la vague avec une horreur involontaire.
— Pas encore, répondit le patron.
Et, se débarrassant rapidement de sa veste et de son chapeau, il s'élanea dans la mer, où il disparut à son tour.
Suzanne, encore pâle et faible, était assise près de sa fenêtre, les yeux tournés vers la rade qui bornait au loin Tliorizon. Son mal avait été violent, mais court: et, comme il arrive le plus souvent dans ces années de sève et de jeunesse, elle était passée presque subitement du danger à la convalescence. La rapidité même de l'attaque l'avait d'ailleurs rendue moins épuisante , et il ne restait plus à la jeune fille, de cette crise, qu'une langueur sans souffrance. Mais si la santé du corps était revenue, il n'en était point ainsi de celle de l'àme.
Séparée de son oncle, privée de la présence de Henri, Suzanne succombait à cette double afïliction. Elle avait appclien vain à son secours l'espérance d'abord, puis la résignation; toutes les tristesses que fait naître l'isolement étaient venues Tune après l'autre. Visiteuses importunes, elles
avaient insensiblement pris possession de sa mansarde, faisant cercle autour de son cœur désolé.
Elle ne voyait plus que de sombres images, et n'avait plus que de lugubres pressentiments. Bien qu'elle n'attendit point de lettre de Henri, elle s'étonnait et s'effrayait de n'en point recevoir. Son nom prononcé à haute voix , un bruit de pas dans l'escalier, sa porte sTibitement ouverte, la faisaient pâlir comme si elle eût craint à chaque instant quelque funeste nouvelle. Tout enfin en elle semblait en suspens , et elle éprouvait ce frissonnement intérieur qui s'éveille en nous à certaines heures de notre vie, comme un instinct de malheur.
— Elle fut tout à coup arrachée à, sa rêverie par des voix qu'elle crut reconnaître : c'étaient celles d'Ursule et de Choppart.
— Leur visite dans un pareil moment causa à Suzanne
une véritable épouvante. Elle jeta autour d'elle un regard
rapide comme si elle eût cherché un moyen de fuite ; mais
l'ancien garde-chasse etsafemme entrèrent presque aussitôt.
Suzanne laissa échapper un geste de contrariété et d'embarras que Choppart prit pour une expression d'étonriement.
— Ah ! ah ! vous ne nous attendiez pas, s'écria-t-il en riant.
— Et prenant Ursule par la main avec un sérieux grotesque :
— Je vous présente madame Choppart, dit-il, épouse légitime dudit Claude Clioppart,ex-lieutenant des royaux, et pour le présent chargé du maintien de l'ordre et de la morale dans la bonne ville de Brest.
— Ainsi vou^ avez quitté Lesneven? demanda Suzanne,
LA GOUTTE P'EAU. 28'j
— Après avoir foit subir au père Rivel l'opération qu'il redoutail li' jthis, une oxtir[>atiou de dot !
— Et nous venons d'achclcr une maisoU;, place Saint Louis, ajouta Ursule.
— Avec le fonds d'un estaminet, où ma noiraude présidera à la ilistribution du cognac et du parfait-amour.
— Nous comptons bien, du reste, vous y recevoir, reprit l'ancienne mei'cière, qui cherchait à adoucir l'aigreur habituelle de son accent.
— Cerîainemcnt, continua Choppart; d'anciennes amies qui se retrouvent loin de leur endroit doivent se voir.
— D'autant que notre maison est dans le quartier le plus gai de la ville.
— Je crois bien ! im marché et une église sous les fenêtres.
— Sans parler de ceux qui fréquentent l'estaminet.
— Pas un seul matelot.
^Tout des jeunes gens comme il faut.
— Nous en avons même un qui chante les romances nouvelles et joue TJes sérénades espagnoles sur la guitare.
— Aijisi vous viendrez, ma petite, n'est-ce pas? reprit Ursule d'une voix carressante.
Suzanne lit une réponse évasive, mais les avances de Choppart et sa femme lui causaient une surprise inquiète; elle en chcixîhait la cause sans pouvoir la deviner.
Le chouan, quiétait resté debout, s'approcha delafenètrc.
— Ah ! vous dominez la rade, (ht-il.
Ursule se leva pour regarder.
— Tiens! la mer, s'écria-t-elle... c'est beau; mais c'est toujours la même chose.
— Puis vous logez bien haut pour le père Braillé ; quatre étages à monter d'une haleine.
— Vous devriez chercher im logement pbis commode, ma chère.
— Je chercherai, dit la fille de Clairon, qui désirait abréger Tentretien en tombant d'accord de tout.
La mercière eut l'air frappée d'une idée subite.
— J'y pense, dit-il en se tournant vers son mari, si nous ouions à la payse notre entresol.
— Au fait, dit Choppart, elle serait plus à l'aise.
— Le père Braillé se trouverait vis-à-vis de l'égUse.
— Et nous leur ferions un bail à bon marché !
— Il faut que cela s'arrange, reprit Ursule d'un ton aimable.
Mais la fdle de Clairou venait de comprendre le but de cette bienveillance subite. L'entresol de son ancienne voisine était, sans doute, un de ces logements inhabitables , que les propriétaires louent de préférence à leurs amis. Elle répondit froidement que samansarde lui plaisait, et qu'elle désirait ne point la quitter. Tout ce que purent lui dire Clioppart et Ursule pour la faire changer d'avis fut inutile, et ils sentirent enfin qu'il n'y avait rien à espérer. Le visage de la mercière reprit aussitôt, comme par enchantement, son expression maussade, et sa voix remonta, du ton de la causerie amicale, à l'aigre fausset qui lui était habituel.
— Après tout, reprit-elle, la payse se croirait peut-être déshonorée d'habiter au-dessus d'un estaminet; mais nous trouverons des gens moins difficiles. Toutes les femmesne veillent pas avec autant de soin qu'elle à leur réputation. Je suis étonnée seulement qu'elle ne se soit point laissé tenter parle voisinage du quartier de la marine.
— C'est juste, observa le chouan; là-bas vous eussiez pu voir la Douceur à toute heure.
— Et il aurait pout-ètrc manque moins souvent rap[)el (lu soir.
— A propos, comment, est-il le fourrier?
— Je l'ignore, balbutia Suzanne, qui, une fois le nom de Henri prononcé, avait perdu toute sa résolution.
— Vous l'ignorez ? répéta Choppart étonné; ne Favezvous clone point vu aujourd'hui ?
— 11 est de service à l'ilc, observa la jeune fille. Le chouan la regarda.
— Mais il est revenu ! s'écria-t-il.
— Comment ?
— Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé ?
— Riei..
Choppart frappa sur sa cuisse avec une exclamation de surprise, et raconta à la jeune fille la fuite du fourrier telle qu'il l'avait apprise lui-même de Fayol. Sauvé par le patron, Henri avait été rappelé à la vie avec peine et transporté à Brest, où il se trouvait depuis trois jours.
Suzauue écouta tout, glacée de terreur.
— Et maintenant, maintenant? balbutia-t-ellc qiuiiid Choppart eut achevé.
— Maintenant, il est à riiùpital, répliqua le chouan. — J'y vais! cria la jeune fille.
— C'est inutile, interrompit Choppart, à cette heure vous ne pourrez le voir...
Mais elle s'était élancée hors de la mansarde et ne l'entendait déjà plus...
La visite venait de commencer à l'hôpital militaire de Brest; le médecin avait déjà passé rapidement devant plusieurs malades, suivi de son prévôt qui inscrivait ses prescriptions , lorsqu'il s'arrêta près d'un lit dont les rideaux étaient refermés à demi.
— Comment va le noyé? demanda-t-il.
— Mal, répondit le prévôt.
Le médecin s'approcha , prit la main du malade qui venait de tomber dans un assoupissement agité.
— Je l'avait prévu, murmura-t-il, l'asphyxie aura provoqué un épanchement au cerveau : Où est le nouvel infirmier ?
Louis, qui se tenait à quelques pas, s'approcha le bonnet à la main.
— Il n'y a eu aucune interruption dans le délire du malade? demanda-t-il.
— Aucune , répondit le forçat.
— Et toutes les prescriptions ont été suivies ?
— Toutes, monsieur.
Le' médecin parut réfléchir; il regarda encore Raynal, et secoua la tète.
— Ne reste-t-il donc aucune espérance, monsieur? demanda Louis avec anxiété.
— Si nous n'avons point une crise avant demain, c'est un homme mort, répondit tranquillement le médecin.
Kt il passa outre.
Le jeune forçat demeura immobile , les yeux fixés sur Henri. Entré à l'hôpital de la veille, il avait trouvé le fourrier mourant, et avait appris seulement alors ce qui s'était passé.
Malgré sa pénible surprise, il se trouva heureux de pouvoir donner ses premiers soins au jeune sous-officier : mais l'état de Raynal ne fit que s'aggraver, et nous venons de voir combien il laissait peu d'espoir au médecin luimême.
Il y avait déjà quelque temps que Louis était debout à la même place lorsqu'un bruit se fit entendre à l'entrée de la salle. On distinguait la voix du second infirmier à laquelle se mêlait une autre voix entrecoupée ; l'une semblait prier tandis que l'autre refusait. Mais tout à coup celle-ci se tut, la porte fut ouverte vivement, et une femme s'élança dans la salle.
Elle fit d'abord quelques pas, puis regarda autour d'elle avec hésitation.
Louis eut comme une révélation subite, il lui fit signe d'approcher et souleva le rideau de Raynal.
— Henri ! s'écria Suzanne en s'avançant les mains étenilues.
344 LA (iOUTTE D'EAU.
— Il repose, interrompit le forçat.
— Ah ! laissez-moi le voir, monsieur, reprit la jeune fille.
— Et elle se pencha avidement sur le ht du malade ; mais à la vue de ce visage ardent et contracté , elle se redressa en jetant un cri.
Louis ferma promptement le rideau.
— Au nom du ciel, prenez garde! dit-il à voix hasse, la moindre émotion peut le tuer.
Suzanne essuya vivement ses larmes et pressa ses deux mains sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots.
— Écoutez! reprit l'infirmier, il se réveille; de grâce, retirez-vous !
— Oh! non, balbutia la jeune fille; je serai calme, monsieur. Voyez je ne pleure plus... je sourirai, s'il le faut... mais laissez-moi lui parler...
— Hélas ! sou délire ne lui permet point d'entendre.
— Oh! moi, il m'entendra, interrompit Suzanne avec cette crédule confiance de l'amour, j'en suis sûre, monsieur; qu'il puisse seulement me voir.
En parlant ainsi, elle s'était approchée du lit et se pencha au chevet; ses yeux rencontrèrent ceux de Raynal, mais il demeura immobile.
— Henri!... murmura-t-elle en ouvrant brusquement le rideau et se montrant tout entière.
— La mer monte ! la mer monte ! répondit le malade d'une voix creuse.
La jeune fille saisit une de ses mains.
— Ne me reconnaissez- vous plus ? reprit-elle. Henri!... Henri!... Oh! par pitié, ne me regardez pas ainsi!... Répondez-moi, Henri; avez-vous même oublié ma voix?
LA (lOl'lTE D'KAC. :i45
Cet acceut tcudro et tlecliirant sembla arriver jusqu'au cœur du jeune homme. Il regarda Suzanne, et sou œil s'illumina. Il y eut pendant quelques instants une lulte visible entre le mal et ce qui lui restait de volonté; on sentait le travail de cette intelligence égarée essayant de rentrer en possession d'elle-même ; mais ses efiforts furent vains, et elle retomba dans son délire, plus exaltée par l'effort qu'elle venait de tenter.
La douleur de Suzanne éclata alors. Elle se laissa tomber à genoux près du lit de Henri, avec des sanglots entremêlés d'exclamations et de prières. Louis, ému de sa douleur, voulut la consoler et lui parla de la crise qui, au dire du médecin,. pouvait encore sauver le malade. Quelque incertaine que fut cette chance, c'était un point d'appui jeté à Suzanne au milieu de ce naufrage; elle s'y rattacha avec l'ardeur des désespérés. Se relevant aussitôt, et maîtrisant s'a douleur, elle demanda à Louis ce qu'il fallait faire. L'infirmier lui indiqua les soins ordonnés et la laissa seule avec le malade.
Qui n'a ainsi veillé, du moins une fois, au lit d'un mourant qui lui était cher ? Qui n'a senti les battement de son sein s'arrêter en écoutant une respiration haletante? Qui n'a passé par toutes ces alternatives d'épouvante ou de joie que donne un regard, un geste, un soupir? Lutte horrible entre notre bonheur et la mort, dans laquelle nous ressemblons à ces soldats qui assistent à la bataille l'arme au pied , sans pouvoir la décider ?
L'idée de cette impuissance était une des plus grandes tortures de Suzanne. Elle refusait d'y croire par instants , et se répétait tout bas que les êtres tant aimés ne pouvaient ainsi mourir. Penchée sur le lit du malade, elle mêlait sa douce haleine à cette haleine oppressée ; elle serrait dans ses fraîches mains les mains brûlantes de Henri ; elle eût voulu verser la moitié du sai.g pur de ses veines dans ses veines enfiévrées ! Inutiles désirs ! le mal résistait à toutes
SCS étreintes. Alors, convaiiioue de sa faiblesse, elle joignait les maius et demamiait à Dieu la giiérison du jeune homme; elle lui proposait, en échange de cette précieuse vie, tous les sacrifices et toutes les expiations. Puis, rassiu'ée un instant par sa prière , elle croyait voir partout les avant-coureurs de la crise attendue. Le front de Henri lui paraissait moins brûlant, ses yeux moins enflammés, sa main humide ! Un transport d'espérance faisait tressaillir tout son être; mais un cri du malade, une phrase folle et sans suite lui rendait bientôt sa douleur et la replongeait dans toutes ses incertitudes.
Elle demeura ainsi jusqu'à la nuit^ ballottée entre mille émotions contraires. Enfin Louis vmt lui annoncer que les portes de l'hôpital allaient se fermer.
— Je ne quitterai point Henri, dit Suzanne vivement.
— Le règlement l'exige, reprit Louis.
— Ah! je veux rester! je veux rester, monsieur, s'écria la jeune fille. Laissez-moi parler au prévôt!...
— 11 vous refusera, dit le forçat en secouant la tète; aucune personne étrangère à l'hôpital n'y doit passer la nuit.
— Mais on n'a donc pas songé que ceux qui mouraient ici pouvaient aussi être aimés ! s'écria Suzanne éperdue. Oh ! monsieur, par pitié, ne me chassez pas! Nul ne le saura, monsieur; je ne ferai point de bruit... je me cacherai... mais que je puisse entendre sa respkation et savoir qu'il n'a point cessé de vivre.
— Hélas ! je le voudrais , répondit Louis attendri , mais je ne suis point seul, on sait que vous êtes ici, et, voyez.., on vient vous chercher.
Le premier infirmier s^avançait en effet vers eux et avertit Suzanne de se retirer.
Celle-ci balança un instant, mais en regardant l'homme qui lui parlait, elle comprit que la prière et la résistance étaient également inutiles. Se penchant donc sur Henri, elle le serra une dernière fois dans ses bras. Raynal ne répondit à son étreinte que par un gémissement sourd.
— Prenez donc garde , ou vous allez l'étouflFer, reprit le premier infirmier; hors d'ici, la belle.
Suzanne fit nn effort suprême vi s'arracha du lit du malade. Louis la suivit.
— Revenez demain au point du jour, dit-il à demi-voix.
— Oh ! je ne quitterai point la porte de l'hôpital, répondit Suzanne éplorée.
Une idée subite traversa l'esprit du forçat.
— Eh bien, soit, dit- il, et si la crise qui peut sauver le fourrier arrive , vous voyez cette fenêtre ?
— Oui !
— J'y placerai une lumière pour vous avertir...
— Oh ! merci ! merci ! s'écria Suzanne en tendant ses deux mains au forçat.
— Vite, dit celui-ci, car l'heure est passée, et je vois le portier qui attend. Adieu et bon courage !
Suzanne passa les premières heures de la nuit dans une angoisse inexprimable. Elle s'était assise sur une pierre, les yeux tournés vers la fenêtre qui lui avait été indiquée, et prêtant l'oreille comme si elle eut espéré entendre ce qui se passait dans cette salle qu'on l'avait forcée de quitter. Tous les vagues bruits de l'espace pendant la nuit prenaient une signification pour elle. Par instants, elle croyait distinguer les gémissements de Henri, reconnaître
sdii accent éloigne; puis, quand tout so taisait subitement, son sang s'arrètiiit dans ses veines, comme si ce silence eut été la mort. ^
La brise de mer qui s'était élevée s'engoufïrait dans la rue déserte avec un sifflement lugubre; aucune étoile ne brillait dans le ciel, et une pluie fine tombait sans bruit, Suzanne que la pluie et le vent avait glacée, finit par tomber dans une sorte d'engourdissement fiévreux : bientôt le malaise qu'elle éprouvait sembla passer de sou corps à son âme ; ses sensations se transformèrent en images lugubres qui flottaient devant elle comme les visions d'un rêve ; en vain elle s'efforçait de surmonter ces ballucinaiious maladives ; malgré elle ses yeux se fermaient, tout devenait confus à son oreQle, et le nom de Henri, que murmuraient ses propres lèvres, lui semblait répété au loin par une voix mystérieuse.
Parfois elle sortait en tressaillaut de cette somnolence, à demi-é veillée ; son regard se portait alors rapidement vers la fenêtre toujours aussi sombre, et son cœur se serrait jusqu'à défaillir. D'autres fois, secouant sa torpeur, elle.se levait pour se promener lentement le long du mur d'enceinte, comptant les minutes par le nombre de ses pas, qu'elle pressait à son insu, et attendant, immobile, le tintement de l'heure qui lui semblait en retard.
Suzanne était arrivée à ce degré de douleur qui nous ôte jusqu'aux bénéfices de l'attente. Impuissante à se créer des espérances, et incapable de surmonter une plus longue torture, elle ne demandait que la fin de son incertitude. La menace du malheur lui était devenue plus douloureuse que le malheur lui-même; car celui-ci du moins portait avec lui son remède. Si Henri mourait, elle était bien sûre eu effet
âSO LA GOUTTE D'EAU.
de n'avoir que peu de temps à souffrir, et de rester ensevelie sous les ruines de ses espérances ; mais demeurer ainsi sous le coup, sans le recevoir ni l'éviter, était au-dessus de ses forces.
Elle entendit pourtant sonner l'une après l'autre toutes les heures de la nuit, et la fenêtre resta obscure ! Les étoiles pâlirent, l'horizon blanchit ; la brise qui précède l'aube s'éleva, et la fenêtre resta obscure !
Les dernières lueurs de courage s'éteignirent dans l'âme de Suzanne; elle laissa fléchir ses genoux, en demandant à Dieu la grâce de mourir de suite, et tourna une dernière fois les yeux vers l'hôpital pour un adieu ! . . .
Mais elle se redressa en poussant un cri !... une lumière étincelait à la fenêtre indiquée.
Elle étendit les bras et voulut se relever ! Ses forces, qu'elle avait conservées jusqu'alors par un miracle de volonté, l'avaient abandonnée comme si cette joie inattendue l'eût foudroyée, et elle se laissa aller à terre en fondant en larmes.
Cependant Henri, sauvé par un miracle, marchait à grands pas vers la guérison. Louis avait réussi à faire accepter aux sœurs et au prévôt la présence de Suzanne. Elle put donc suivre heure par heure les progrès de cette convalescence. Ce fut appuyé sur son bras que Raynal sentit pour la première fois Fenivrement de Tair et du jour ; ce fut elle qui lui apporta les premières fleurs et qui lui fît la premièreleclure. EUerouvrait ainsi successivement au jeune homme toutes les portes de la vie, lui mesurant le bonheur avec cette pruileuce craintive des amantes et des mères.
Un jour qu'elle arrivait un peu plus tard , elle aperçut Henri assis sous les tilleuls de la terrasse. Le jeune homme sourit à sa vue et se rangea pour lui faire place près de lui.
— Je vous attendais avec impatience, dit-il ; car dans une heure vous ne m'eussiez plus trouvé.
—Comment cela?
— Le médecin m'a délivré, ce matin, mon bulletin de sortie.
— Et moi, je viens vous apporter votre bulletin d'affranchissement, dit la jeune fille.
— Se peut-il?
— Lisez.
Henri prit la lettre qu'elle lui tendait, et lut à demi-voix .
« Cliers enfants,
a Vous devez être bien tourmentés et bien en colère contre M moi... vous laisser si longtemps sans nouvelles ! maisj'a- « vais chargé de ma correspondance un marchand qui se « rendait à Brest : il est revenu avec ma lettre oubliée au « fond de ces caisses ! Dieu vous préserve des occasions 0 quand vous écrivez à ceux que vous aimez : ce qu'on éco- « nomise en argent, on le paye toujours en inquiétudes et « en désappointements. Du reste, j'ai passé tout ce mois en « courses, en soucis et en débats. Au moment de vendre la c( ferme, ce vieux cousin, avec lequel je la possédais en in- « divis, a mis des oppositions qu'il a fallu lever. J'ai choisi « un avocat qui a fait toutes les diligences nécessaires ; « mais il en est ici des tribunaux comme là-bas de vos foiitai- « nés : vous avez beau être impatient, l'eau ni la justice « ne coulent plus vite, et il faut attendre son tour. Eniîn, « tout est terminé, enfants, tout, enten.^ez-vous bien ; ce c( soir je touche le prix de la ferme, après-demain je serai « près de vous, et dans huit jours Henri sera libre.
«Je ne vous en écris pas plus long... Libre dans huit « jours ! . . . Voilà quatre mots qui permettent autant de com- « mentaires que l'Apocalypse tout entière- •
« Que Dieu vous garde jusque-là, enfants aimés, et moi,
LA GOUTTE D'EAU. 25a
« le Ciel puisse-t-il m'accorderassez de vie pour que je vous « voie heureux.
« J'espère que malgré mon absence et la présence de Suzanne, Henri n'a pas tout à fait abandonné son latin.
« Votre oncle,
« Antoine »
Raynal embrassa la lettre avec un délire de joie.
— Ainsi, s'écria-t-il, dans huit jours, adieu à cette livrée militaire îdanshuitjours, je redeviens un homme! je pourr;ù me montrer, votre bras sous le mien, Suzanne, sans qu'un regard méprisant vous suive ! dans huit jours, nous serons véritablement l'un à l'autre !... Oh ? comment m'acquitlcr jamais envers votre oncle ?
— En le mettant de part dans notre bonheur, dit Suzanne.
— Et en empochant qu'il souffre du sacrifice accompli pour nous. Je veux qu'il ait notre plus belle chambre : je la tapisserai moi-même ; nous agrandirons sa bibliothèque; nous mettrons sur sa fenêtre un rosier et un héliotrope ; ce sont les fleurs qu'il préfère.
— Kl nous préviendrons tous ses besoins, continua Suzanne, qui s'était émue aux projets de Henri ; nous nous mettrons en sentinelle devant son cœur pour épier son moindre désir ; il faut que nous soyons pour lui comme le bon air, qui vous rend bien portant, seulement parce qu'on le respire, et qu'il soit heureux sans savoir comment, rien que parce que nous serons là.
— Et, s'il le faut, continua Raynal, nous travaillerons nuit et jour, nous ne ferons aucune dépense. ..
— Aucune ! se priver pour ceux qu'on aime, c'est jouir | double,
— N'aurons-nous pas d'ailleurs les richesses de notre amour? Ali ! quand nous serons tous deux assis l'un près de l'autre, ta tète appuyée à ma joue, et mon bras sur ton épaule, que pourrons-nous désirer ? Pour moi, vois-tu, Suzanne, il n'y aura ni ennui ni fatigue tant que je me trouverai dans ton air ! Où tu n'es pas, je sens le froid et le vide; mais ton regard m'échauffe le cœur.
— Oh ! ne dites-point cela, Henri, reprit Suzanne avec un sourrire attendri, ou vous me rendrez jalouse.
— Gomment ?
— Jalouse, car ce que vous exprimez si bien, c'est ce que je pense sans pouvoir le dire. Vous savez rendre votre cœur transparent, vous, tandis que le mien garde sa tendresse au dedans, et j'ai l'air de vous moins aimer !
— Ange ! murmura le jeune homme ravi en effleurant de ses lèvres le front de Suzanne.
— Et cependant, reprit celle-ci, je vous aime assez pour que tout me vienne de vous maintenant. Ceux qui m'étaient chers me le sont toujours; mais je ne sais comment, en les aimant, je rapporte encore cette affection à vous seul. Si je pense à leurs mérites, c'est pour les mettre au-dessous des vôtres; à leurs défauts, c'est pour me dire que vous ne les avez pas,
— Ah ! tu sens donc comme je sens, dit le jeune homme; moi aussi, tout me vient de toi, tout retourne à toi; c'est ta beauté que je cherche dans ce qui est beau, ta bonté dans ce qui est bon, et je trouve tout moins bon, moins beau que toi.
— » Puisses-tu me voir toujours ainsi ?
— Qni pourrait mn faire cbangor? je te vois telle que tu es.
— Ou plutôt telle que me fait tou amour.
— Ne crois pas cela, Suzanue; ce sont les imlifTérents qui sont aveugles, parce qu'ils sont égoïstes; ils regardent dans l'àme des autres comme on regarde dans les fontaines, non pour juger la pureté de l'eau, mais pour s'y voir, et ils blâment ou approuvent, selon qu'ils se sont ou non retrouvés. Ceux qui aiment sont les seuls désintéressés , car c'est l'être aimé qu'ils cherchent dans l'être aimé, et non leur propre image. Ne crains donc ni erreur ni changement; Suzanne; je te connais telle que lu es.
— Et vous me voulez ainsi ? demanda la jeune fille avec une coquetterie de cœur qui fit sourire le fourrier et le toucha en même temps.
— Je vous veux ainsi, dit-il, ou plutôt je ne pourrais comprendre que vous fussiez autrement. Je ne vous juge plus, Suzanne, je vous aime, et vous êtes la seule femme pour moi.
— Ah ! je ne veux plus dire du mal de la vie, dit la jcime fille fascinée, eu penchant la tète sur l'épaule de Henri.
— Ni moi, ajouta Raynal, qui effleura de ses lèvres le front de Suzanne ; car, depuis que je t'aime , j'ai compris les joies du paradis.
— Il est juste alors que tu prennes connaissance du purgatoire, interrompit la voix de Fayol.
Les deux amants se levèrent effrayés.
— Mille pardoHs de vous arracher à votre conversation, continua le sergent qui s'était approché par derrière ; mais je viens exécuter un ordre.
— Que voulez-vous ? demanda Raynal brusquement.
— T'avertir d'abord que tu es guéri, si par hasard tu ne le sais pas , et te conduire , de la part du lieuteaant, à la salle de police.
— Lui ! s'écria Suzanne. Pour quel motif?
— En souvenir de sa fugue à la Léandre.
— Quoi ! après la maladie qui l'en a si cruellement puni ?
— La maladie est achevée ; c'est le tour de la discipline. Ne savez-vous pas que l'on guérit les condamnés à mort
pour les guillotiner ensuite ? c'est ce que les gens de loi appellent l'alliance du code et de l'humanité, Henri prit les mains de Suzanne.
— Il faut obéir encore cette fois , dit-il ; mais ne vous affligez point, car la délivrance est proche.
— La déUvrance ! répéta Fayol étonné.
— Je vous suis , monsieiu", interrompit le fourrier froidement.
En faisant un geste d'adieu à la jeune fille , il disparut avec le sergent.
Cette nouvelle séparation causa d'abord à Suzanne un vif chagrin ; mais le retour de son oncle, qui arriva le lendemain, vint y faire diversion.
Braillé apportait , ainsi qu'il l'avait annoncé , la somme nécessaire au remplacement du fourrier ; le reste du prix de la ferme devait lui être payé plus tard.
La jeime fille demanda à voir les billets qui devaient lui rendre Henri. Elle les pressa dans ses mains, comme pour s'assurer de leiu" réalité , et les contempla longtemps avec un tremblement de joie; elle eût voulu, si elle l'eût osé , leur parler et les embrasser.
Après avoir joui de son bonheur. Braillé désira connaître ce qui s'était passé durant son absence , et Suzanne le lui raconta. En apprenant tout ce qu'elle avait souffert , le vieillard fut atteudi'i jusqu'aux larmes. Il l'attira contre sa poitrine, et la baisa au front.
— Dieu t'a cruellement éprouvée, pauvre enfant ! dit-il.
— Oh ! je n'y pense plus, répliqua joyeusement Suzanne ; mes peines sont passées, et je sens le bonheur venir : c'est comme une convalescence de l'àme. Pais, n'ètes-vous pas là, maintenant ; je m'appuierai sur vous.
— Et tu crois ton appui solide? observa Braillé.
— Ne savez-vous pas ce que dil la chanson bretonne :
« Les épis de blé sont faibles, ma cbère âme; mais parce qu'ils « poussent ensemble, ils restent debout. »
Le vieux prêtre sourit.
— A la bonne heure , dit-il , et pour continuer ta citation :
« Nous serons les épis de blé, ma belle, et toi tu seras le bleuet « qui fleurira parmi nous. »
Il prit, le jour même, toutes les informations nécessaires pour hâter la libération de Raynal. On l'adressa à l'un de ces agents de remplacement , espèce d'éleveurs d'hommes, qui tiennent toujours parqué un troupeau d'engagés qu'ils vendent sur pied, selon le cours du marché.
Le marchand d'hommes étala sa denrée aux yeux de Braillé , en détailla toutes les perfections , et finit par lui demander un prix qui dépassait les prévisions du vieux prêtre. Celui-ci voulut se retirer ; mais le marchand le reconduisit jusqu'à la rue , réduisant ses prétentions d'étage en étage ; enfin , à la porte , il accepta la somme offerte, et le marché fut conclu.
Braillé vint en avertir sa nièce, qui l'écrivit sur-le-champ à Henri.
Cette nouvelle se répandit bientôt dans le régiment , et Fayol en fut un des premiers instruits. Jusqu'alors il avait
LA GOUTIE D'EAU. iï>9
SU préparer au l'ourrier de sourdes persécutions et enfermer son amour dans une ceinture d'épines qui l'em péchait d'en jouir. S'il n'avait point trouvé l'occasion de satisfaire pleinement sa haine , il avait pu du moins la tenir en haleine, l'oNcrcer en détail et l'aiguiser, pour ainsi dire, sur le coîur de f^on ennemi. Mais une fois hors des rangs , Henri lui échappait. Suzanne et lui pouvaient jouir paisiblement à l'écart de leur bonheur ! Cette idée lui envenima le cœur jusqu'à la rage. Il avait fait insensiblement de sa vengeance l'olijet de tout son orgueil. Faible et guérissable d'abord, sa haine s'était accrue de ses échecs , comme certaines maladies que les remèdes eux-mêmes seml:)lent développer. Celait d'ailleurs une porte ouverte à ce besoin d'émotions cruelles qui lui faisait aimer la douleur des autres. Il avait un ennemi comme certains hommes ont un chien, pour trouver sous la main quelque chose à faire souffrir : sa haine n'était qu'un nom propre donné à de méchants instincts.
Fidèle , du reste , à ses habitudes de dissimulation , il cacha assez soigneusement sou dépit pour que nul ne put le soupçonner.
Cependant 1 estaminet tenu par Ursule était devenu , grâce à sa position et aux relations de Choppart , le lieu de rendez-vous de la plupEirt des sous-officiers d'artillerie. Fayol s'y trouvait un soir avec plusieurs de ses camarades. 11 (Hait déjà tard, et quelques habitués paisibles, qui venaient faire leur partie de domino à la Cible d'or, s'étaient retirés. Les sous-offii.iers, animés par le punch, causaient bruyamment, groupés autour du billard qu'occupaient Choppart et le sergent, taudis que Ursule tricotait assise au comptoir. Tout à coup une grande clameur , mêlée d'applaudisse-
ments , s'éleva : Fayol venait de faire deux billes avec carambolage.
— Partie gagnée ! s'écrièrent plusieurs voix. Choppart et le sergent se regardèrent.
— Eli bien? demanda celui-ci.
Le chouan fit une inclination grotesque.
— Ite, missa est, dit-il.
— Dieu me damne ! Marche-à-terre sait le latin aussi bien que la Douceur, observa l'Angevin en riant.
— A propos de la Douceur, demanda Choppart, le tenezvous toujours à l'abri du soleil?
— Il ne quitte la salle de police que demain, dit Fayol.
— Juste pour la. fête de Suzanne, ajouta Ursule.
— Quoi ! c'est demain ! reprit Marche-à-Terre ; pardieu ! j'irai la lui souhaiter. ,
— Vous ! s'écria Ursule.
— Pourquoi non ? ce sera une occasion de l'embrasser. La fille de Rivel fit une grimace de dépit.
— Il faut que les hommes aient bien peu de cœur, ditelle aigrement. Retourner voir une bégueule qui ne nous a pas même rendu notre visite,
— Elle n'ose peut-être point entrer ici , répliqua Choppart.
— Ou plutôt elle ne trouve pas que nous recevions des gens assez distingués.
— Qui ? s'écrièrent les sous-officiers ; la petite Clairon ?
— La fille d un gratte-papier !
— Une pécheresse qui joue la sainte !
— Pardieu ! je voudrais la voir pour lui dire son fait.
— N'ayez garde qu'elle se compromette dans votre société, répliqua Ursule ; elle n'a pas voulu de notre entre-sol.
LA r.OUTTE D'EAU. «61
— Elle a refusé de venir ici ?
— Uolusé.
— Eli bieu! s'écria l'Angeviu, si nous allions chez elle.
— Comment? dit vivement Fayol.
— Ne vienf-on pas de dîfc que c'était demain sa fête? Allons la lui souhaiter en corps!... Nous verrons si elle nous mettra à la porte.
La figure du sergent s'épanouit.
— L'Angevin a raison, s'écria-t-il.
— Mais que dira l'oncle Braillé? observa Choppart.
— L'oncle Braillé est à Lesneven depuis hier ; il n'y aura que la petite.
— Et nous saurons si elle est aussi tigresse qu'on le dit, ajouta l'Angevin en se redressant.
Les sous-officiers applaudirent ; on vida les verres, on reboucla les ceinturons, et tous prirent le chemin du port .
Ils se dirigèrent, en chantant, vers la maison qu'habitait Suzanne, et montèrent bruyamment l'escalier.
Arrivé à la porte de la mansarde, le sergent frappa ; Suzanne vint ouvrir, une lampe à la main ; mais, à la vue des uniformes qui couvraient le palier, elle recula effrayée.
— Pardon, dit Fayol en entrant ; moi et mes camarades nous venons pour remplir lui devoir...
— Oui, ma charmante, interrompit l'Angevin, nous avons appris que c'était le jour consacré à votre patronne...
— Et nous voulons la célébrer avec vous, acheva le sergent.
Suzanne les regarda tous deux avec mquiétude, comme si elle eût cherché à comja'endre le but de cette singulière démarche. Elle voulut balbutier un remercîment confus ; mais pendant ce temps, les autres sous-officiers étaient
entrés et avaient refermé la porte. La jeune fille perdit conl^enance, et demeura immobile, ne sachant plus que croire ni que faire.
Fayol s'aperçut de son trouble :
— Nous avons pensé, dit-il, *que nous pouvions nous présenter sans façon chez une personne qui tenait d'aussi près à notre camarade Raynal.
— Et lui prouver, continua l'Angevin, que nous n'avions pas si mauvais genre.
— Aussi , ajouta un troisième, voulons-nous passer la soirée avec elle.
— Et lui offrir une collation.
— Il faut descendre au premier café.
— Pour faire apporter un punch au rhum.
— Avec beaucoup de sucre... il y a une dame.
— C'est cela. Vive le beau sexe et le cognac !
Les sous-ofïiciers s'étaient dispersés dans la chambre ; les uns s'emparèrent d'une table qu'ils débarrassèrent rapidement ; d'autres s'assirent, tandis que l'Angevin et quelques-uns de ses plus jeunes compagnons continuaient leurs galanteries près de Suzamie.
Celle-ci était demeurée debout, pâle, tremblante, et se demandant encore si elle n'était pas le jouet d'un rêve pénible ; mais elle sortit enfin de cette espèce de stupeur, et s'avançant vers Fayol, qu'elle savait devoir être le chef :
— Quelle que puisse être la cause d'une visite aussi inattendue, dit-elle d'uu accent ému, je n'en veux connaître que le but avoué et je dois vous remercier; mais je suis seule, monsieur....
— Qu'importe ? interrompit Fayol, ne sommes-nous pas tous des amis de Raynal ?
LA (JUUITK D'IiAU. -203
— i;t pièls ù le remplacer, murmura l'Angevin ù demivnix.
— Le pimcli est d'ailleurs commandé, observa un sousofficier.
— Et mademoiselle ne refusera pas de boire à la sauté du fourrier.
— Une cbaise pour mademoiselle?
— Ou elle se mette là, au milieu de nous.
— Et l'Angevin nous chantera ses chansons joyeuses. Les sous-officiers applaudirent par de grands cris.
— Un instant, observa l'Angevin ; nous sommes ici dans une maison tranquille, et le propriétaire pourrait se plaindre...
— Au diable ! le propriétaire, interrompit le sergent.
— Au diable ! répondirent les artilleurs.
— Je propose un branle pour éprouver ses planchers.
— Oui, oui, le branle du sabbat !
— C'est cela !
— Et surtout marquons bien la mesure.
— Us se prirent tous par la main, et commencèrent une ronde qui ébranla la maison jusque dans ses foudenicnts.
Suzanne, étourdie et éperdue, voulut parler, mais on ne l'ocouta point, et la ronde ne fut interrompue que par des coups frapjiés à la porte de la mansarde.
— Ce sont les voisins ! s'écria la jeune fille saisie.
— Les voisins répéta Fayol, je m'en charge.
Il courut à la porte, et Suzanne voulut le suivre, mais rAug'.!vin la retint. Elle entendit seulement qu'un vif débat s'engagait sur l'escalier. Enfin le sergent rentra en riant.
— Eh bien ? demandèrent les sous-officiers.
— Eh bien, ce sont les pékins de la case qui ne veulent point que Ton s'amuse.
— Et tu leur as répondu?..,
— J'ai d'abord demandé au propriétaire,,qui criait plus liaut, s'il voulait être renvoyé à son étage par-dessous la rampe.
— Et les autres ?
— Je les ai avertis que mademoiselle recevait de vieux amis et que nous attendions du punch poar nous mettre en train.
— Bravo! s'écrièrent les sous-officiers.
Suzanne joignit les mains.
— Vous me perdez ! dit-elle.
— Impossible ! répliqua Fayol ironiquement ; vous avez une réputation trop bien établie.
— Oh ! vous êtes sans pitié, monsieur.
— Comme vous, méchante.
Ces mots rapides avaient été échangés à demi-voix, et les compagnons de Fayol, qui n'y avaient point pris garde, allaient recommencer leurronde bruyante; Suzanne se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes.
Tous s'arrêtèrent à cette vue : les rires cessèrent, et quelques-uns des visiteurs se sentirent émus.
— Nous ne sommes point venus pour tourmenter mademoiselle, dit l'Angevin déconcerté, et si notre présence la chagrinp à ce point, nous sortirons.
— Ah ! je vous le demande à genoux, reprit la jeune fille d'une voix entrecoupée... Mon oncle est parti; ou le sait; que va-t-on penser en vous voyant ici? Oncrou-a que je vousretjois volontairement, et ce qui n'aura été pour vous qu'un jeu sera pour moi une honl$. Ah ! s'il en est parmi
LA GOUTTE D'EAU. 2t!5
VOUS qui aient des sœurs, qu'ils les supposent à ma place, et ils me prendront en pitié !
Les sous-officiers se regardèrent. Il était évident que les paroles et les larmes de la jeune fille les avaient ébranlés. Il y ont lin silence.
— Partons, dit enfin l'Angevin d'un ton brusque.
— Oui, répétèrent plusieurs voix ; retournons à la Cible cVor.
— Un instant, interrompit Fayol, qui voyait le supplice de Suzanne près de finir; n'oublions point que nous sommes venus pour la fête de mademoiselle.
— Eh bien ?
— Nous ne pouvons la quitter sans l'embrasser. — Accepté ! s'écrièrent-ils tous.
Suzanne recula en pâlissant, et voulut se défendre, mais ce fut envain. Un bras s'était déjà enlacé autour de sa taille, et elle sentit sur son front Tbaleine brûlante de Fayol. Elle se dégagea, par un effort déses[iéré, mais ce fut pour retomber dans le> bras de l'Angevin, puis des autres, dontles lèvres effleurèrent tour à tour son visage. Elle arriva, ainsi étourdie et défaillante, jusqu'au dernier qui allait l'embrasser à son tour, lorsqu'un cliquetis d'armes retentit tout à coup sur l'escalier.
Fayol se détourna, la porte venait de s'ouvrir, et une douzaine de gardes nationaux entrèrent, suivis du propriétaire. Celui-ci reconnut le sergent au premier coup d'œil
— Le voila ! s'écria-t-il; c'est lui qui m'a menace!...
— Pardieu ! c'est le pékin de tout à l'heure, dit le sergent.
— Vous le voyez, il l'avoue, reprit le bourgeois, qui se tenait prudemment derrière la patrouille; arrètcz-le, caniarades.
Mais les sous- officiers avaient entouré Fayol.
— Vous entendez la plainte de monsieur, dit le caporal embarrassé.
Le sergent et ses compagnons répondirent par une huée ironique.
— A bas les bourgeois ! cria l'Angevin.
— II faut leur prendre leurs fusils et leurs culottes, ajouta un second.
— A la porte les épiciers en uniforme !
Tous avaient dégainé : les gardes nationaux reculèrent en croisant la bayonnette; mais ce mouvement laissa le passage libre. Fayol, qui craignait une lutte, dans laquelle les vainqueurs n'avaient rien à gagner, montra la porte à ses compagnons, qui gagnèrent avec lui l'escalier.
Lorsqu'ils eurent disparu, les gardes nationaux se regardèrent et il y eut parmi eux comme un mouvement de honte. Quelques voix proposèrent même de les poursuivre, mais nul ne bougea.
— Quoi ! vous lesiaissez échapper ! s'écria le propriétaire.
— Le moyen d'arrêter des gens ivres et armés ? répliqua le caporal.
— Ainsi leur insolence restera impunie?
— On les retrouvera.
— Par quel moyen ?
— Celte femme doit les connaître, observa un garde national en montrant Suzanne.
Le propriétaire frappa ses mains Tune contre l'autre.
— Par le Ciel ! vous avez raison, dit-il, elle est la première cause de tout; elle répondra pour les autres.
— Moi ! s'écria la jeune fille effrayée.
— Il faut l'emmener, reprit le caporal.
LA (iOUTTE D'EAU. mi
— Allons, en route, lu belle !
Suzanne voulut protester : mais irrités de Tespèce d'humiliation qu'ils venaient de subir, les gardes nationaux lui répondirent qu'elle s'expliquerait au poste et l'entraînèrent malgré ses supplications.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, Raynal devait sortir de prison le lendemain même du jour où se passèrent les événements que nous venons de raconter. Sa première pensée, dès qu'il se trouva libre, fut de courir chez Suzanne ; mais il ne put s'empêcher de ralentir le pas en arrivant à l'esplanade du château qui domine le port.
La rade, dégagée de brumes, élincelait an soleil comme une émeraude veinée d'argent, et la rafale du matin sifflait gaiment dans les créneaux de la vieille citadelle. Henri se sentit enivré par ces flots d'air et de lumière . Son œil qui allait se heurter, quelques minutes auparavant, aux murs étroits d'une prison, s'égarait avec déhces sur cette immense horison : il marchait, étonné de ne plus trouver devant lui d'obstacle qui l'arrêtât ; il respirait à pleine poitrine cette brise fraîche et libre; il eût voulut chanter comme l'oiseau échappé de sa cage.
Tout entier à cet ineffable bien-être, il gagna la maison de Suzanne, franchit rapidement l'escalier et ouvrit la porte de la mansarde. Elle était vide !
Il s'avança jusqu'à la seconde pièce et il aperçut alors la jeune fille à demi cachée sous les rideaux de la fenêtre, et la tête appuyée au mur. Le fourrier s'arrêta saisi en prononçant son nom. Suzanne détourna vers lui un regard éteint.
— Qu'avez-vous ? s'écrie le jeune homme en courant à elle.
— Henri balbutia-t-elle, Henri,..
Et comme si ce nom eût rouvertles sources mal fermées de sa douleur, elle laissa ses pleurs éclater.
— Au nom de Dieu ! qu*est-il arrivé, Suzanne ? demanda le jeune homme.
— Ah ! pourquoi, hier, n'étiez-vous pas ici ? sanglota la jeune fille.
— Hier ! répéta Henri ï que s'est-il donc passé ?
— Des choses scandaleuses, monsieur, répondit le propriétaire qui venait d'entrer.
Suzanne se dégagea vivement des bras de Raynal.
— Désolé de vous déranger, reprit ironiquement le vieux bourgeois ; mais je venais signifier à mademoiselle son congé, avec prière de déménager au plus tôt.
— Et pour quel motif? s'écria Raynal stupéfait.
— Parce que je tiens à la réputation de ma maison, rci)rit le pro[)rictaire.
— Et vous pensez que mademoiselle peut la compromettre ? dit vivement Henri.
— Je pense que mademoiselle a trop de connaissances dans l'artillerie.
Le fourrier rougit.
— Si vous faites allusion à mes fréquentes visites, monsieur, dit-il, je puis les justifier d'an seul mot.
— Vous êtes peut-être le cousin de mademoiselle? observa le propriétaire d'un ton goguenard.
— Je vais être son mari, monsieur.
— Vous ! s'écria le vieux bourgeois.
— Pourquoi cet étonnement.
— - Son mari ! répéta le propriétaire. Eli bien, à la bonne heure ! j 'en suis enchanté pour mademoiselle , mais je n'en maintiens pas moins mon congé.
— Que dites-vous ?
— .le dis que je ne loue pas de mansardes pour des bals de nuit.
— Je ne vous comprends pas, dit Henri.
— Mademoiselle vous fera comprendre, répliqua le bourgeois ; mais surtout qu'elle cherche un gite ailleurs. Je veux pouvoir dormir sans faire appel à la force publique.
A ces mots il salua, et sortit.
Henri se frappa le front.
— Mais , au nom du ciel ! qu'est-ce donc ? s'écria-t-il. Que paiie-t-il de bals de nuit... de force publique?... Et ces pleurs?... Suzanne, parlez... je le veux ! je veux tout savoir !
Il avait attiré de nouveau la jeune fille sur ses genoux; celle-ci demeura quelque temps la tète appuyée contre son épaule, ne pouvant arrêter ses larmes. Enfin pourtant elle fit un elfort, et, étouffant ses derniers sanglots, elle commença d'un accent entrecoupé le récit de ce qui s'était passé la veille.
Elle raconta cVabord l'arrivée de Fayol et de ses camarades, ses vains efforts pour les fuir, son arrestation, et toutes
LA GUlilE D'EAU. 271
les honteuses épreuves qui en avaient été la suite. Eu rappelant ces détails , Suzanne sentit sa douleur se réveiller, comme si les luuuilialions qu'elle racontait se fussent renouvelées. Elle avait connu la veille pour la première fois l'amertume du mépris, et aux premiers transports d'indignation avait succédé un profond désespoir.
Il est rare, en eflfet, que le cœur humain puisse lutter longtemps seul contre la réprobation des autres. Après avoir résisté quelque temps, et s'être roidi contre un injuste anathème, l'innocent finit par accepter à moitié l'inique jugement qui le frappe. Suzanne en était là. Aussi honteuse des humiliations reçues que si elle les eût méritées, elle ne se révoltait plus contre son malheur, mais elle y succombait.
Quant à Henri, il écouta tout le récit de la jeune fille 'dans une immobilité haletante, mais muette. A peine quelques exclamations confuses s'échappèrent-elles de ses lèvres serrées. On eût dit que son émotion trop violente ne pouvait se produire au dehors; semblable à ces poisons qui, pris à trop fortes doses, ne produisent plus leurs eftets visibles , mais tuent sourdement et d'un seul coup. Cependant, à ses yeux fixes et dilatés, à sa bouche tremblante, à ses veines gonflées, il était facile de deviner que (quelque chose de terrible et de suprême se passait en lui.
C'est qu'en effet les paroles de Suzanne venaient d'insurger toutes les puissances de cette àme; c'est que les bouillonnements de colère et de douleur l'envahissaient tout entière , et que la raison commençait déjà à lui échapper. Car tels sont certains êtres inoÛensifs et capables de tout supporter, sauf une injure! L'importance, l'énergie que les autres dispersent en mille passions, ils les concentrent, eux.
sur lin seul point. Promenez partout ailleurs le fer ou le feu, ils drioaiiierout les jcvy:; mais si vous frappez là , malheur ! l'agneau deviendra un lion !
Or^ Suzanne était pour Henri ce bien sacré à la garde duquel il avait mis toutes ses forces : il avait bâti dans son cœur un autel où l'image de la jeune fille posait comme tme chose sainte. Il ressentait pour eUe ce respect superstitieux et tendre des premiers chrétiens pour la mère de Jésus : toucher à son idole n'était pas seulement une insulte, mais une impiété.
Ou comprend donc quelle impression dut faire le récit de Suzanne sur une âme ainsi préparée. Le nom de Fayol aggravait d'ailleurs l'injure. Cet homme avait trop pesé sur la vie de Rayual pour qu'il ne l'eût point pris en horreur ; il y avait entre eux une sympathie de haine qui devait tôt ou tard les ramener en face l'un de l'autre. Aussi n'y eut-il, de la part de Henri, ni emportement ni menaces; mais il résolut sur-le-champ de se venger.
Lorsque Suzanne eut fini de parler, il lui demanda, avec un calme effrayant, quels étaient ceux qui accompagnaient le sergent. La jeune fille les connaissait pour la plupart, et les nomma. Il revint alors sur les détails les plus pénibles, et interrogea Suzanne, s'arrêtant, avec une sorte d'acharnement, sur ce qui pouvait blesser le plus cruellement son amour. On eût dit un mourant tourmentant à plaisir ses plaies les plus vives pour en exalter les douleurs. Enfin quand il eut épuissé les amertumes de ce récit et bu tout ce qu'il pouvait en extraire de poison, il se leva, pâle et tranquille.
— Nul ne peut changer ce qui a été fait, dit-il d'une voix saccadée ; mais cette humiliation sera la dernière.
— Ah! je l'espère, répondit la jeune fille, car bientôt je serai sons votre protection.
Une émotion rapide contracta le visage de ilenri; il attira la jeune fille contre son cœur, l'y tint longtemps pressée, et une larme glissa au bord de ses paupières; mais cette attendrissement ne fut qu'un éclair; il reprit presque aussitôt son calme terrible; et, après avoir dépose un baiser glacé sur le front de Suzanne, il sortit brusquement.
Il ne se dirigea point vers la caserne, car il voulait trouver les sous-officiers réunis, et Theure du déjeuner n'était point encore venue ; mais il descendit, pom* l'attendre, à lu grève de Porstrein.
Il suivit quelque temps le bord de la rade sans que ses pieds sentissent la terre, et uniquement absorbé par sa silencieuse fureur . Bien qu'elle grandît d'instants en instants, aucun éclat ne la trahissait. Ce n'était point un de ces transports fugitifs qui s'usent parleur propre violence, mais une de ces rages réfléchies qui se raisonnent et se possèdent elles-mêmes. Tout avait, du reste, préparé Raynal à cet implacable ressentiment, et les tortures subies depuis quelques mois, et les enivrantes joies qui leur avaient succédé. Exalté par tant d'alternatives, il n'avait pu supporter un nouveau retour à la douleur, et sa colère était devenue du déhre.
A quoi lui avait d'ailleurs servi jusqu'alors son inutile patience, sinon à être foulé aux pieds ? Ah ! puisque ni Dieu ni les hommes ne protégeaient les faibles, leur soumission n'était qu'une lâcheté ! Trop longtemps il avait laissé déchirer son bonliem', se contentant d'en ramasser les lambeaux pour les cacher à l'écart : le jour était venu de demander
274 LA SOUTTE D'EAU,
compte de tant de tourments ; il sentait tout son être tressaillir de haine ; il avait besoin de rendre à ses persécuteurs coup pour coup, souffrance pour souffrance. Peu lui importail la suite, il aimait mieux sa vengeance que son bonheur !
Dix heures venaient de sonner, et les sous-officiers de la compagnie se trouvaient déjà rassemblés au salon de la cantine où le déjeuner était servi ; il ne maiiquait plus que le sergent, et l'on se mettait à table lorsqu'il entra.
— Allons donc ! s'écria l'Augevin, nous t'attendons !
— En déjeunant, répliqua Fayol qui alla accrocher son sabre près des autres.
— Un quart d'heure plus tard, tu ne trouvais que les miettes, comme le bonhomme Lazare.
Le sergent promena un regard rapide autour delà table.
— Raynal n'est point venu ? dit-il,
— Il sera allé chez sa blonde au sortir de la salle de pohce, observa un des convives.
— Et elle lui raconte sans doute notre équipée d'hier, ajouta un second en riant.
i7rt LA GOUTTE D'EAU.
— Ne parlons point d'hier, messieurs, interrompit sérieusement l'Angevin; nous avons été dans noire tort.
— Eh bien ! que le fourrier nous en demande rai::0u ! dit Fayol.
— Et tu te chargeras de lui répondre ?
— De tout mon cœur.
L'Angevin le regarda.
— Ah ! je comprends, dit-il; tu attendais cette octTasion ? — 11 y a un vieux compte entre nous !
— Et, pour le régler tu veux tuer la Douceur ?
Fayol ne répondit rien ; mais, par un mouvement involontaire et qui semblait traduire sa pensée, il frappa la table de la pointe de son couteau qui y demeura enfoncé. L'Angevin fit un hochement de tête comme s'il eût compris.
— Reste à savoir s'il te fournira l'occasion, dit-il ; le garçon est mou comme poire tournée, et se consolera peutêtre de touten pleurant avec Suzanne.
— J'en ai peur, dit le sergent ; mais, sur mon âme, je donnerais un mois de ma solde pour voir la figure qu'il fait dans ce moment.
Il n'avait pas achevé, que la poi te s'ouvrit, comme si ce souhait eût été entendu, et que Henri parut debout sur le seuil. Il avait la tête nue, le visage pâle, et dans les yeux quelque chose de hagard dont tous les convives furent effrayés
Fayol seul n'y prit point garde, et frappant la table des deux mains :
— Pardieu ! c'est arriver à propos, s'écria-t-il avec im ricanement ironique ; laissez passer la Douceur, messieurs, que je puisse le voir de face.
L'Angevin appuya une main sur le bras du sergent pour
luiiiiipo>er silence, mnis on eût dit qne Henri n'avait rioi entendu. Il promena lentement son regard autour de la taille, puis, fermant la porte derrière lui :
— .le t^uis heureux de vous trouver réunis, messieurs, ditil d'un accent glacé ; je vous cherchais !
— En vérité 1 répliqua Fayol avec une nonchalance dédaigneuse ; et que nous voulais-tu mon brave ?
Henri le regarda fixement.
— Je voulais vous dire, reprit-il d'une voix lente, que vous êtes tous des misérables et des lâches !
Les sous-officiers firent un mouvement, mais Fayol les arrêta d'un geste. A travers le calme de Raynal, il avait entrevu sa douleur et voulait en jouir.
— Le compliment est brutal, dit-il d'un ton moqueur ; mais le fourrier nous dira peut-être depuis quand il a fait celte découverte.
— Depuis que j'ai appris l'insulte faite à une femme sans défense, répliqua Raynal.
— Nous ne l'avons point insultée, interrompirent plusieurs voix.
Insultée ! non, dit Henri amèrement ; vous l'avez seulement déshonorée !
Les sous-officiers se récrièrent.
— Déshonorée, répétale jeune homme ; car grâce à vous, elle a été arrachée de sa mansarde et confondue une nuit entière avec des vagabonds et des fdles perdues, puis traînée en plein jour à un bureau de police.
— En vérité ! s'écria le sergent, l'œil brillant de joie.
— Et tout cela , continua Raynal dont la voix s'élevait, vous l'avez fait sans pro\'ocation, sans motif, et contre une
pauvre fille dont le seul tort était de in'aiiner...Gar de quoi
était elle coupable ? que pouviez-vous lui reprocher ?
— RieUj murmura l'Angevin.
— Alors c'est moi que vous avez voulu frapper en elle! ajouta vivement le fourrier ; mais de quel droit?... quel mal vous ai-je fait?... M'a-t-on vu toucher à vos plaisirs, à vos vanités, à vos ambitions ?... Ai-je trahi vos vices ? remué votre boue?... N'est-ce pas vous au contraire qui, depuis une année, espionnez toutes les convulsions de mon âme ?... Je me suis tu pourtant ; j'ai croisé les bras sur ma colère pour l'étouffer ; j'ai baissé la tète, de peur de voir vos sourires insultants !
— Il fallait nous en demander compte, observa froidement Fayol.
Le fourrier tressaillit .
— Ah ! je l'aurais dû? s'écria-t-il : j'aurais dû savoir que des cœurs comme les vôtres comprendraient la vengeance, et non la résignation ! Prêts à railler des yeux en pleurs, vous eussiez gardé le silence en voyant des mains tachées de sang ! Tuer un méchant, c'est se préserver des autres. Ah ! si je l'avais compris plus tôt, Suzanne ne serait point aujourd'hui exposée au mépris.
— Votre ressentiment exagère le mal que nous avons pu faire, interrompit L'Angevin, et quand on saura la vérité...
Et qui la croira? interrompit Raynal; savez-vous, monsieur, que votre visite chez Suzanne Fa compromise aux yeux de tout le monde ? Votre victime est regardée comme votre complice ! Sa présence a semblé une honte pour la maison qu'elle habite, et on vient de l'en chasser !...
Les sous-ofïiciers poussèrent une exclamation de surprise.
— Et maintenant, reprit le fourrier, l'impression estpro-
F, A GOl'TTE D'EAU. " 279
dnite; quoi qu'il arrive, Snzanue ne sera plus la jeune fille pure et re>peitée que j'aimais, car ou croit qu'elle vous a re(^us ; ou l'a vue se débattre sous vos baisers ; on sait qu'elle a conqiaru devant un juge dont l'arrêt flétrit, même quand il absout. Le souvenir de cette soirée d'hier restera sur elle comme un doute ; et le doute c'est le déshonneur ! En valu je crierai au mensonge, le monde rira; car le monde ne demande de preuves que pour le bien. J'aurai beau presser Suzanne dans mes bras, la couvrir de mon nom ; la couronne d'infamie que vous lui avez faite s'élargira pour nos deux fronts ! Désormais il faudra vivre avec ce besoin de respect qui est l'instinct des cœurs honnêtes, et n'obtenir que le dédain; il faudra se sentir enveloppé d'une honte injuste comme d'une tunique empestée qu'on ne peut arracher ! et vous avez pu sans remords nous infliger ce supplice ! vous n'avez point deviné que vous tuiez d'avance tout notre avenir ; que la crainte du mépris viendrait nous frapper comme une flèche au millien de nos plus douces joies; que tous les regards nous feraient rougir; que tous les sourires nous sembleraient des insultes!
Les sous-officiers se regardèrent, émus par la véhémence douloureuse deRaynal: tous, excepté Fayol, s'étaient sentis saisis du sentiment de leurs torts et ils gardèrent un silence embarrassé. Mais Henri ne comprit point cette espèce de repentir muet. Livré au déUre de sa douleur, il n'entendait plus que sa propre voix.
— Ainsi, reprit-il d'un accent que la fureur faisait trembler, après avoir longtemps souffert et attendu, quand Dieu a enfin pitié de moi, quand je vois toutes mes espérances près d'éclore, vous venez, vous, entre deux orgies, vous les écrasez du pied eu passant, puis vous continuez votre route
avec un rire moqueur. Ah ! cette dernière cruauté a comblé la mesure ! j'ai trop longtemps refoulé l'indignation dans mon cœur, et vous allez me rendre compte, en une fois, de tout le passé !
Fayol avaitjusqu'alors gardé le silence, suivant avec joie les mouvements de cette agonie furieuse de son ennemi ; mais à ces derniers mots, il se leva vivement et fit un pas vers Raynal :
— Je demande à passer le premier, s'écria-t-iL Le jeune homme sourit.
— Parce que tu penses que nul n'aura besoin de passer après toi ? dit-il.
Fayol fit un signe orgueilleusement affîrraatif.
— Eh bien, tu seras trompé dans ton attente ! reprit Raynal avec rage, car c'est toi surtout que je veux frapper ! Les autres n'ont été que les stupides instruments de ta méchanceté; mais toi, tu es le démon qui me poursuis partout; partout où j'ai subi une douleur, uu mécompte, une humiliation, je t'ai trouvé; et depuis longtemps je devine ta présence sans te voir, au mal qui m'arrive ! C'est toi dont les calomnies ont préparé lentement la honte de Suzanne, toi qui as empoisonné l'air autour de notre amour! Ah ! aussi dans mon malheur je bénis Dieu de te devoir cette nouvelle affliction: ma vengeance du moins sera d'accord avec ma haine.
— Pourquoi la retarder alors ? dit le sergent dont l'œil commençait aussi à étinceler ? donne-moi une arme !
— Tu n'eu as pas besoin.
— Comment ?
— Fou ! qui as espéré mettre son infamie sous la sauve-
LA (iOUTTK b'EAU. ^81
garde de son adresse ! As-tu donc pu croire que j'exposerais ma vengeance aux chances d'un combat ? Non, non; je puis offrir des armes égales à tes compagnons, quelque mal qu'ils m'aient fait, ce sont encore des hommes ; mais toi, il faut que tu serves d'exemple. Qui sait combien de méchants ta punition arrêtera, combien d'innocents elle pourra sauver! ou n'offre point le combat aune vipère, Fayol, on l'écrase.
— Que veux-tu dire ? s'écria le sergent qui devint pâle.
— Je veux dire que tu vas mourir ! répondit Raynal en mettant le sabre à la main.
Le sergent voulut reculer, mais la table l'arrêta. Dans ce moment, le visage de Henri était tei'rible : ses yeux, grand ouverts, se fixaient sur Fayol avec égarement ; ses narines gonflées faisaient entendre un sifflement rauque, et une légère écume bordait ses lèvres crispées.
— A genoux, et demande pardon ! s'écria-t-il eu portant la pointe de sou sabre au visage du sergent.
— Veux-tu donc m'assassiner ? dit Fayol.
— A genoux ! répéta le jeuue homme avec égarement ; u'enteuds-tu pasla voix de Suzanne qui crie de frapper ?
11 avait levé son sabre; les sous-officiers s'élancèrent pour l'arrêter, mais il était déjà trop tard : Fayol venait de tomber baigné dans son sang.
Kî.
Il y avait déjà deux mois que Raynal attendait en prison ]a lin derinstruction jndiciairequidevait prononcer sa mise en jugement, et toutes les démarches faites par Suzanne pour le voir avaient été inutiles. Confrontée une seule fois avec lui, elle n^avait pu que lui serrer la main et lai recommander un courage qui l'abandonnait elle-même. Le père Braillé n'avait point été plus heureux dans ses demandes ; on les avait durement repoussées en lui faisant un reproche de l'intérêt qu'il semblait prendre à un assassin.
Heureusement que Ghoppart vint à leur secours. Tout n'était pas encore éteint dans ce cœur corrompu, et tant de malheurs frappant Suzanne coup sur coup le touchèrent. C'était d'ailleurs un de ces hommes qui n'ont de sympathie que pour la force, et ne comprennent celle-ci que dans la violence. Le meurtre commis par Raynal l'avait réhabilité à ses yeuxj et son mépris pour la faiblesse du fourrier s'était
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change en estime. Comme 5e6 nouvelles fonctions le mettaient eu rapport avec le conciej'gc de la prison, il put faire passer à Henri les lettres de Suzanne, et transmettre les réponses à celle-ci.
Tous deux avaient besoin de cet adoucissement, car si la douleur de la jeune fille se montrait plus ouvertement, celle de Henri n'était pas moins cuisante.
Revenu du vertige qui l'avait emporté, il s'était interrogé avec un étonnement douloureux sur ce qu'il venait de faire. Il avait eu besoin que les murs humides de la prison, ses lucarnes grillées et sa porte garnie de fer appuyassent ses souvenirs pour y croire. Il avait cherche, avec un frissonnement secret, sur ses vêtements quelques traces de sang; il avait répété à demi-voix le nom d'assassin, comme s'il eût voulu s'effrayer lui-même et se réveiller d'un songe ; mais tout lui avait confirmé la triste réalité !
Il lui fallut cependant quelque temps pour habituer son esprit à cette croyance, pour regarder son action en face et se juger lui-même.
Sa haine contre Fayol était trop vivante pour qu'il regrettât ce qu'il avait faii; le sergent n'avait point d'ailleurs succoad:^é à ses blessures, et sonsalut inespéré plaidait contre lui dans l'àme de Henri ; mort, il eût pu le plaindre, mais vrivaut, c'était toujours un ennemi. Aussi, en se rappelant ses longues persécutions, ses injures répétées, sa cruauté envers Suzanne, trouvait-il que sa punition avait été mérité. Il se répétait que là où cesse la protection de la loi, commence le droit de défense, et que chaque homme peut être le justicier de sa réputation et de son bonheur ! Mais malgré tout, une protestation secrète s'élevait en lui. Il ne pouvait arrêter, sa pensée siu^ cet homme abattu à ses pieds sans avoir honte
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et horreur. Sa raison avait beau argumenter bruyamment^
le remords la réfutait tout bas.
Puis, il commençait à trouver que sa vengeance kii coûtait trop cher. Revenu à ses doux penchants, il regrettait tant de projets formés et de joies ptès de fleurir ; il s'accusait d'avoir compromis l'avenir de Suzanne : il se demandait pourquoi il avait sacriiié son amoar à sa haine ; et, alors, comme pour rendre ses regrets plus déchirants, toutes les charmantes espérances du passé prenaient leur volée et venaient voltiger autour de sa mémoire ; alors il se reprenait à la terre avec la fureur des désespérés qui voient pour la première fois leurs rêves près de s'accomplir , il demandait à vivre heureux, ne fût-ce qu'une année, nu mois, un jour; il sommait Dieu de lui donner sa part de joie, fallût-il pour cela nn miracle !
Vaines agitations d'une âme avide et inassouvie ! hélas ! pendant que Henri se débattait ainsi dans l'agonie du désespoir, la justice poursuivait son œuvre, préparant lentement contre lui ses preuves et ses embûches, comme le chimiste prépare ses poisons.
On vint annoncer un matin au,jeune homme qu'il devait paraître, dans quelques jours, devant le conseil de guerre, et que l'avocat choisi par Braillé pour le défendre était là !
Le vieux prêtre avait fait choix, non d'après son jugement personnel, mais sur la réputation de M. Dury, qui passait pour la meilleure tète du barreau brestois. C'était un homme d'environ cinquante ans, à la voix haute, se posant ' pour parler, et dont les phrases coulaient toujours égales et arrondies comme l'eau d'une borne fontaine : cette fluidité verbeuse lui avait acquis une réputation d'éloquence qui s'étendait dans le département entier. Quant à son esprit.
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r»ii pouvait le comparer à une eliambre obscure retlétant toutes les idées qui couraient les grands chemius.
Mais cette vulgarité même avait été la cause de sa réussite. Comme Topluiou qu'il exprimait était toujours celle que le plus graud nombre avait adoptée la veille, il trouvait peu de contradicteurs; on vantait son bon sens, ses lumières, chacun s'applaudissait en lui, il était devenu le représentant parlant de la médiocrité, c'est-à-dire de tout le monde.
M. Dury avait en outre un mérite rare et justement apprécié ; il était heureux ! Soit que la nature commune de son intelligence lui fit deviner ce qui devait impressionner l'inteUigence commune de ses juges, soit qu'il eût pour les choses de justice cette bonne chance qui fait les beaux joueurs, nul n'avait gagné plus de causes, et, comme il le disait dans ses jours d'orgueil, plus de mauvaises causes.
Dés qu'il se trouva seul avec Henri, il se mit à l'interroger, et celui-ci avoua avec smcérité tout ce qui avait eu lieu. Il raconta par quelle succession de tourments il avait passé avant de se laisser emporter au crime commis, et ce ré'îit réveilla toute son indignation. M, Dury l'écouta en toussant, en prenant une prise de tabac et en s'agitant sur sa chaise comme un homme à qui l'on fait perdre son temps; enfin il l'interrompit.
— Pardon, dit-il, mais M. Praillé et sa nièce m'ont déjà donné tous ses détails, qui sont d'un faible intérêt.
— Ce sont mes seules excuses, monsieur, répondit Raynal.
— A vos yeux peut-être, mais il en faut d'autres pour le conseil de guerre. J'ai réfléchi à la cause, nous plaiderons la jalousie.
— La jalousie ! répéta Henri étonné.
— Oui^ le sergent n'a-t-il pas recherché autrefois mademoiselle Suzanne?
— Il est vrai.
— Ces antécédents ont dû naturellement éveiller votre jalousie, le sergent l'a exaltée par sesvanteries^ et mademoiselle Suzanne par des imprudences.,.
— Comment?
— La jeune fille désire vous sauver et ne s'en défendra pas- De cette manière, nous ôterons à votre action ce qu'elle a d'odieux ; vous paraîtrez excusable.
— - Mais Suzanne, monsieur ?
— Suzanne n'est point en jugement et ne risque rien. -—Appelez-vous rien son honneur ? s'écria Rayual.
— L'avocat regarda le fourrier comme s'il ne comprenait pas.
— Une telle défense serait la confirmation dos calomnies de Fayol, reprit le jeune homme. Qui croira désormais àla pureté de Suzanne si l'on suppose que moi-même j'ai pu en douter ? ^
M. Dury l'interrompit.
— Vous ne comprenez pas, monsieur, dit-il avec impatience ; il ne s'agit pas dans la cause de la pureté de mademoiselle Suzanne, mais de votre vie qu'il faut sauver,
— Par un mensonge . i.;.'
— Eh ! non, par un système de défense approprié à l'espèce.
— Répétez au conseil, monsieur, ce que je viens de vous raconter...
— Impossible, mon cher, un plaidoyer n'est pas un roman intime ; il faut des arguments qui aient cours. Que diable !
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je sais mon métier ; un client doit laisser ù sou avocat le choix des moyens. Songez que si je ne prends pas l'affaire du bon côte, mes confrères ne manqueront pas de le remarquer : il y va de ma répulatiou.
Henri sourit.
— Je conçois, dit-il ; mais comme moi, monsieur, il n'y va que de ma tète, je ne puis accepter une pareille défense.
L'avocat se leva avec un geste d'humeur et tendit la main vers son chapeau, mais il se ravisa presque aussitôt. Les débats qui allaient commencer devaient avoir un grand éclat. M. Dury réfléchit que renoncer à la défense du fourrier, c'était non-seulement perdre l'occasion de briller, mais en fournir une à quelque jeune confrère. Cette pensée réveilla tout son intérêt pour l'accusé.
— Voyons, dit-il en se prenant le menton d'un air de méditation ; il faudrait alors trouver autre chose... quelque bonne excuse.
— Je n'eu ai point d'autre que l'excès de mon indignation et de ma douleur, observa Henri. J'ai cédé aux inspirations d'une sorte de délire.
L'avocat releva la tète.
— Un délire ! répéta-i-il. Au fait, les témoins eux-mêmes ont déclaré que vos yeux hagards les avaient effrayés... Depuis quelque temps vous étiez mélancohque, irritable... Vous recherchiez l'isolement.
— Parce que je me sentais entouré de malveillance. M. Dury frappa sur sa tabatière d'un air de triomphe.
— Voilà notre affaire ! s'écria-t-il ; nous plaiderons la question de médecine légale.
— Je ne comprends pas, dit Henri.
— C'est un moyen très-employé maintenant. Justement
Diipin vient de le plaider à Paris dans une cause du genre de celle-ci. Ayez confiance, mon cher, nous réussirons, je l'espère.
— Mais je voudrais savoir par cpiels moyens.,.
— Plus tard, plus tard, interrompit M. Dury,. qui craignait encore quelque objection; tout ce que vous demandez, c'est qu'on n'ait point recours à l'excuse de la jalousie, n'est-ce pas? eh bien nous y renoncerons; nous tirerons tous nos arguments du point de droit. Adieu, et bon courage!
Un procès criminel est toujours une bonne fortune pour la ville habituellement privée des représentations d'une Cour d'assises ; mais le meurtre commis par Haynal était accompagné de circonstances éoiouvautes qui devaient exciter particulièrement la curiosité publique.
Aussi la salle du conseil de guerre ofïrait-elle, quelques instants avant l'ouverture des débats, un aspect inaccoutumé; on l'avait garnie, aux deux tiers, de banquettes occupées par les principaux fonctionnaires publics et leur parenté. Les femmes étaient venues là, parées comme pour une fête, et, en attendant le lever du rideau, chacun racontait ce qu'il avait entendu dire du drame qui allait se jouer.
— Rien ne devait y manquer, assurait-on, ni l'énergie de la passion, ni la variété des caractères, ni l'intelligence des acteurs; car il ne s'agissait point ici d'un de ces accusés vulgaires qui gâtent le plus beau crime ; le fourrier était
im jeune'hommebien né^ qui savait le latin et lisait Victor
Hugo.
On attendait d'ailleurs des merveilles de la lutte oratoire qui se préparait entre M. Dury et le capitaine de La Rue, cliargé de soutenir l'accusation.
Le capitaine de La Rue était un ancien aide de camp, beau joueur et fort heureux près des femmes qui lui avaient fait une réputation de supériorité pour justifier leurs faiblesses. Il y avait en lui deux personnages distincts : l'homme du monde qui ne s'indignait de rien et acceptait les vices, afin d'en user pour sou compte, et le magistrat austère défendant la morale à heure fixe et flétrissant avec véhémence toutes les fautes prévues par la loi. Le capitaine ressemblait, en un mot, à cette dame de qualité qui faisait jeûner ses laquais pour se racheter de ses propres péchés, il expiait par sa sévérité contre les j)révenus son indulgence envers lui-même.
Il avait d'ailleurs cherché, dans sa triste profession, une source de triomphes pour sa vanité. L'acquitlenieut de l'accusé était pour lui une mortification , mais le l<Midemain d'une condamnation obtenue, il faisait des visites pour recevoir les félicitations de ses amis. Non qu'il y eût rien de cruel dans sa nature ; loin de là ; le capitaine de La Rue n'aimait que la musique tendre, et pleurait en lisant, dans les soirées, le Petil Savoyard de Guh'aud ; mais il faisait son métier d'accusateur public sans en regarder les suites ; il n'y voyait qu'une lutte littéraire entre lui et le défenseur, et l'arrêt des juges constatait seulement à ses yeux qui des deux avait été le plus éloquent.
Or, dans la cause qui allait se juger, il tenait d'autant plus à triompher qu'il avait pour adversaire J^I, Dury, dont
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la réputatiou balançait la siemic. La présence du public élégant qui remplissait la salle, donnait en outre au débat une iniportancc inaccoutumée ; aussi résolut-il de tout employer pour faire triompher l'accusation.
Les juges venaient de prendre place, le colonel de Massol annonça que l'audience était ouverte, et ordonna d'iuti'oduire l'accusé.
Tous les yeux se tournèrent vers la porte par laquelle il devait entrer ; elle s'ouvrit enfin, et Raynal parut.
Il promena un regard rapide autour de la salle, rougit, et recula comme si cette foule l'eût effrayé ; mais les gardes qui le conduisaient lui montrèrent le banc des accusés : il hésita un instant, puis, baissant la tête, il traversa rapidement l'enceinte .
11 y eut alors un mouvement général parmi les spectateurs. La plupart des dames s'étaient levées et tous les lorgnons étaient tournés vers Henri, Enfin, lorsque le colonel de Massol jugea que la curiosité était satisfaite, il fit un signe, on se rassit et les débats commencèrent.
De toutes les institutions humaines, la plus terrible et la plus émouvante est sans doute celle qui donne à des hommes réunis le di'oit de vie et de mort sur un autre homme. VTj a dans la position de l'accusé, entouré de regards qui lui soudent le cœur, de voix qui l'interrogent, de mains qui produisent les preuves du crime, quelque chose de si redoutable qu'on ne peut en rester témoin sans être saisi d'une involontaire épouvante. C'est comme la chasse d'une bête fauve luttant de ruse avec la meute et les chasseurs échappant vingt fois, et tombant enfin, au dernier détour de la forêt sous un coup inattendu. Horrible agonie, dans laquelle le vague espoir de salut est un tourment de plus ! due^
étrange où les arguments se croisent comme des épées, et où l'on peut vous tuer avec un mot !
Du reste, les débats qui venaient de s'ouvrir n'avaient point pour but de constater le crime de Raynal. Ce crime était évident, avoué, et ne demandait aucune preuve; mais on pouvait l'aggraver en niant les circonstances qai Texpli^ quaient et en relevant celles qui le rendaient plus odieux. Là était le grand art. C'était dans ce but que le capitaine de La Rue devait épuiser toutes les ressources de la logique ; invoquer tour à tour la présomption, les probabilités, les déductions et ces mille autres /asso5 judiciaires que Ton'passe au cou d'un homme sans qu'il puisse les éviter et avec lesquels un magistrat habile l'entraîne tout doucement à la boucherie. Il était à craindre, en effet, que Ton ne crût Henri assez puni eu le soudant pour toujours à un forçat : c'était au ministère public de s'opposer à cette dangereuse clémence et de défendre, contre le bagne, les droits sacrés de la guillotine.
n ne négligea donc rien de ce qui pouvait assurer la condamnation du fourrier. Suivant la tradition de tons les accusateurs publics, depuis Jeffreys jusqu'à nos jours, il fit deux parts des dépositions reçues. Indulgent ou sévère pour les témoins, selon qu'il trouvait en eux des auxiliaires ou des contradicteurs, et ne croyant à leur respect pour le serment que lorsqu'ils étaient défavorables à l'accusé.
L'apparition deFayol vint d'ailleurs seconder ses efforîs.
Il entra portant encore le bonnet de laine et la houppelande grise de l'hôpital. L'apparence de jeunesse et de vigueur que l'on admirait autrefois en lui avait complètement disparu : ses jambes vacillantes flottaient dans son pantalon d'uniforme, ses mains amaigries s'étendaient en
avant, et sa tète, pench('ie sur sa poitrine, semblait ne pouvoir soutenir son propre poids.
A son entrée, tons les regards s'étaient fixés sur lui avec curiosité ; mais lorsque arrivé au milieu de l'enceinte il se retourna, tous ces regards se baissèrent, et un murmure dliorreur parcourut la foule.
Une borrible cicatrice, fermant à molié l'un de ses yeux, liarrait son visage d'une ligne rougeàtre, tandis que ses deux lèvres coupées laissaient paraître ses dents blanches et aiguës !
L'infirmier qui le suivait l'aida à s'asseoir, et il commença sa déposition d'une voix saccadée.
Contre l'attente générale elle fut pleine de clémence. Le sergent se faisait arracher les détails qui pouvaient être à la charge de Henri, appuyant avec intention sur ses propres torts, et s'accusant d'avoir trop compté sur la reconnaissance du fourrier. Mais cette générosité, loin de profiter à Raynal, rendit sa violence plus insupportable, et il arriva à tous les spectateurs, comme à Orgnon qui, en entendant Tartufe se condamner lui-même, se laissa attendrir par tant d'humilité, et traite son dénonciateur d'infâme.
Il ne fallut pas moins que la déposition de Suzanne pour combattre cette impression et réveiller l'intérêt en faveur de Henri. •
AiTachée à sa timidité par la grandeur du péril, la fille de Clairon raconta ce qui s'était passé avec cette douleur sincère et contagieuse qui prend les cœurs sans qu'ils puissent se défendre. Le capitaine de La Rue s'aperçut que l'émotion gagnait jusqu'aux membres du conseil, et se hâta d'interrompre la déposition pour la discuter.
Il espérait que le trouble d'un pareil débat réduirait bien-
tôt Suzanne au silence , mais elle répondit à ses questions nettement, et sans se laisser prendre à leurs pièges. On eût dit que son instinct de femme lui faisait deviner toutes les portes dérobées et toutes les fausses trappes dont les habiles ont garni le temple de la justice.
Le rapporteur comprit bien vite qu'il ne réussirait jamais sur ce terrain. Toutes les facultés de la jeune fille étaient employées à défendre Henri, et comme Antée qui se ranimait en touclia,nt la terre, il lui suffisait de toucher au souvenir du jeune homme pour sentir ses forces renouvelées. Le capitaine laissa donc ce dernier, et commença à attaquer Suzanne elle-même. Il lui demanda, d'un ton sévère, si elle n'avait point provoqué, du moins indirectement, la vengeance qui amenait Raynal devant les juges. Il rappela le duel dont elle avait déjà été la cause àLesneven, et laissa entendre que la haine de Henri pour son ancien ami était son ouvrage.
C'était changer subitement sa position dans les débats, et faire d'elle, pour ainsi dire, la principale coupable. Suzanne demeura étourdie de cette attaque inattendue. Le rapporteur en profita pour parler de ses imprudences répétées et des bruits fâcheux qui l'avaient forcée à quitter sa ville natale ; entremêlant ces révélations de réticences plus dangereuses que les plus dangereuses accusations. Uniquement occupée de Raynal, Suzanne ne s'était point préparée à ces attaques , et se trouva sans présence d'esprit, comme sans courage pour les repousser. Surprise d'abord, puis, saisie de douleur et de honte, elle voulut balbutier une réponse, mais elle se troubla, et les pleurs finirent par étouffer sa voix.
Jusqu'alors Henri s'était contenu avec peine ; mais à la
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vue tlc3 larmes de Suzanne, il ne fut plus maitre de lui ; se levant avec un geste indigné :
— Cette jeune fille n'est point ici comme accusée, monsieur, dit-il vivement, et on ne peut la calomnier impunément !
— Silence, malheureux ! interrompit le capitaine.
— Non, s'écria Rnynal, je ne laisserai point répéter les mensonges que j'ai voulu punir dans cet homme que vous a ppelcz ma victime ! Vous n'êtes point debout ù cette tribune pour frapper de plus haut, mais pour faire rendre justice, et le droit que vous donne la loi d'interroger un témoin n'est pas le droit d'égorger son honneur en public.
— Assez, interrompit vivement le colonel ; vous êtes l'accusé, et non le défenseur de cette jeune fille; vous ne devez parler que ponr vous-même...
— Que ce soit donc pour moi alors, reprit Raynal avec une noble énergie ; pour moi, monsieur, je demande la fin de cette odieuse inquisition ! Si vous aviez sur ce banc un chrétien fervent, vous n'iriez point briser la croix iju'il presserait sui ses lèvres ; vous ne Hétririe/ point ses croyances, vous n'iusulteriez point son Dieu ! Eh bien î cette jeune fille
'est tout cela pour moi, monsieur! Qu'importe que la loi vous défende de torturer mon corps, si vous torturez mon àme, et si je vois tout ce que j'ai de saint et d'aimé trainé dans la fange de vos soupçons !
Le jeune homme tremblait, et des larmes moitié do colère, moitié de douleur, coulaient sur ses joues pâles. Un frémissement d'émotion parcourut la foule : à travers son égoisme curieux, elle avait entendu ce cri sincère d'un cœur brisé.
Le colonel de Massol ordonna d^un ton sévère à Raynal de se rasseoir, et dit à Suzanne qu'elle pouvait se retirer.
Henri la vit rejoindre le banc des témoins, puis se laissa retomber sur le sien dans un morne accablement.
Les doutes qui venaient de flétrir la jeune fille jusqu'au pied du tribunal, et son impuissance à la défendre, avaient remué toutes les amertumes de cette âme découragée. Fatigué par tant de crises, et convaincu de son inutilité, Henri ou était arrivé à l'un de ces moments où l'on se détache de tout, même de l'amour, et où l'être entier aspire à la mort. Pareil au naufragé abandonnant le dernier débris qui le soutenait, il repoussa le sentiment de conservation qui l'avait fait lutter jusqu'alors, et se laissa retomber dans l'abime. Le souvenir de Suzanne s'éteignit même dans sa mémoire engourdie, et sa pensée ne s'occupa plus qu'à prendre possession par avance du néant.
Plongé dans cette espèce de délire d'anéantissement, il ne vit plus la foule qui l'entourait qu'à travers un nuage, il entendit seulement une voix qui racontait longuement son crime et appelait sur lui toutes les vengeances de la loi ; puis une autre voix chercha à l'excuser en prouvant qu'il était fou. Mais tout cela n'était pour lui que des sons vagues et entrecoupés, comme les paroles d'un rêve.
Enfin, tout se tut. Il y eut un long silence. Alors son nom fut prononcé d'un accent grave : on l'avertit d'écouter.
Henri se leva machinalement, et prêta l'oreille.
C'était la lecture de l'arrêt qui le condamnait à mort.
La condamnation de Rayiial avait été un triomphe pour Fayol ; mais ilen jouit peu de temps. Dès le lendemain Choppart lui apprit que le fourrier s'était pourvu en grâce et que Braillé était parti pour Paris avec sa nièce afin d'appuyer sa demande.
La pensée qu'une commutation de peine pourrait être accordée à leurs prières,, ôta au sergent toute sa joie. La honte et la captivité de son ennemi ne lui suffisaient plus. Vivant, même sous le bâton du bagne, Henri serait consolé par Suzanne; l'amour de la jeune fille pouvait faire fleurir du bonheur jusque dans son atmosphère d'infamie ! aussi fallaitil sa mort au sergent. 11 s'était promis les convulsions de son supplice ; il voulait pour Suzanne un désespoir suprême et sans remède ; sa haine ne pouvait se satisfaire à moins !
Ah ! quelles que fussent les tortures du fourrier et de la jeune fille, ne seraient-elles pas encore trop faibles pour
venger le mal qui lui avait été fait ? Qu'étaient devenues, en effet, son adresse, sa force, sa beauté ? Hideux et mutilé, on ne pouvait plus ni l'aimer ni le craindre ; la vie était déplacée pour lui. Le coup qui l'avait frappé au visage le détrônait de toutes ses supériorités, et le forçait à renoncer en même temps à ses vanités et à ses tyrannies. Objet d'envie peu auparavant, il allait devenir désormais un objet de risée ou de dégoût. La vengeance de son ennemi ne devait plus finir ; il la porterait partout avec lui. Raynal l'avait marqué au front comme Gain...
Fayol cacha pourtant la crainte qu'il éprouvait de voir sa vengeance compromise. Tl continua le rôle généreux qu'il avait joué devant le conseil de guerre, s'informaut avec sollicitude des démarches tentées en faveur de Henri, et lisant ce que Braillé ou Suzanne écrivait de Paris à Choppart.
Leur première lettre l'inquiéta. Elle apprenait que l'avocat célèbre auquel M. Dury les avait adressés leur donnait bon espoir.
L'ancien chouan fit un jurement de joie.
— Hourra ! pour les robes noires, si elles sauvent la Douceur ! s'écria-t-il.
— Il faut attendre la fin, observa le sergent, qui cherchait à se rassurer lui-même.
Choppart prit son chapeau.
— Je vais toujous faire part de la nouvelle au condamné, reprit-il ; ça l'aidera à patienter.
— Est-il donc si pressé ? demanda le sergent.
— Quand on a fait ses préparatifs, on n'aime pas à attendre le coche, observa Choppart.