‹ La goutte d'eauChapitre 2 sur 3 · I. A (iOl'TTE D'EAU: Ï · texte numérisé non relu

I. A (iOl'TTE D'EAU: Ï

— C'est-à-dire, reprit Fayol en le regardant fixement, qu'il a peur de manquer de cœur au grand moment?...

Choppart cligna des yeux .

— Possible ! dil-il en baissant la voix ; possible !... à cause de Suzanne et des derniers adieux.

— Ce sera en elTct une rude secousse, reprit Fayol, qui souriait en dedans à l'idée de cette horrible séparation.

— D'autant, ajouta le chouan, que la petite, a déclaré qu'elle le suivrait jusqu'au lieu de l'exécution.

— Suzanne !

— Tu sais qu'on n'ôte pas ces idées-là à une femme.

— Mais les forces lui manqueront.

— C'est ce qui épouvante le fourrier ; il dit qu'un pareil spectacle la tuerait,., outre que le courage pourrait l'abadonner lui-même ; aupsi veut-il éviter à tout prix cette épreuve.

— Mais le moyen, s'il n'est pas gracié ?

— Le moyen? répéta Choppart en baissant la voix. . . je le lui ai fourni !...

— Comment !

— C'est une chose arrangée entre nous ; et si le pourvoi est rejeté, je dois l'avertir; et quand ou viendra pour le chercher dans la prison,, ou le trouvera...

— Évadé ?

— Non... refroidi !

Fayol tressaillit.

— Tu vois que le moyeu est sûr, reprit Choppart tranquillement ; mais pas de bavardage, car si les gens du roi le savaient, ils s'opposeraient à sa mort.,, pour le tuer euxmêmes. Du reste, j'espère maintenant que tout s'arrangera.

Le lendemain Suzanne écrivit de nouveau. Elle annonçait

que M. Élie de Beaucourt, à qui on les avait recommandés,

se trouvait absent de Paris, ce qui arrêtait toutes leurs dé?

marches.

Quinze jours s'écoulèrent ainsi. Chaque lettre nouvelle ajournait le résultat et donnait des espérances toujours déçues dans la lettre suivante.

Enfin, un matin que Fayol revenait du cours d'Ajot, il aperçut Choppart qui sortait de la poste, une lettre ouverte à la main : du plus loin qu'il vit le sergent, il la lui montra.

— Qu'y a-t-il ? demanda Fayol dont le cœur battait.

— La Douceur a son afiaire, cria le chouan.

— Gracié?

— Juste !

Fayol pâht.

— Mais ça n'a pas été sans peine, reprit Choppart. J'ai cru d'abord que tout était perdu ; regarde plutôt.

Fayol prit d'une main tremblante la lettre que le chouan lui tendait. Elle était du père Braillé et composée de plusieurs feuilles écrites à la hâte... La première annonçait avec des expressions de désespoir le rejet du pourvoi ; mais les autres, écrites quelques heures plus tard, contredisaient cette triste nouvelle.

L'arrivée de M. Élie de Beaucourt avait tout changé, et la grâce du fourrier refusée d'abord, venait d'être signée ! Le vieux prêtre terminait en avertissant que la lettre ne les précédait, sa nièce et lui, que d'un jour.

— Ainsi ils arrivent demain ? dit le sergent, quand il eut achevé.

— Comme tu vois.

— Henri est-il prévenu ?

— Il ne sait rien, je viens de recevoir la nouvelle.

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— Et tn vas la lui porter ?

— Impossible ! je pars avec le commissaire pour une expédition hors ville. Je ne dois revenir que dans deux jours ; mais je trouverai bien quelqu'un poiu" envoyer cette lettre.

Fayol tressaillit, et une éclair passa dans ses yeux.

— Donne, dit-il, je passe devant la prison

— Tu la donneras au geôlier de ma part ? —Bien !

— En lui recommandant de la remettre à Raynal?

— Oui !

— Et sans retard?

— A l'instant !

— Alors, c'est dit.

— Ils étaient arrivés vis-à-vis des portes. Ghoppart aperçut le commissaire qui l'attendait ; le sergent lui serra la main, et ils se 'séparèrent.

Le lendemain de ce jour, Henri élait assis sur le lit de fer de la prison, le front penché, le corps immobile; et les deux mains posées à plat sur ses genoux. Devant lui, sur une petite table, se trouvaient deux lettres qu'il venait d'achever; Finie adressée au père Braillé, l'autre à Suzanne. Ses yeux, fixés sur cette dernière, étaient encore humides, et son haleine semblait oppressée comme au sortir d'une crise douloureuse et suprême.

Cependant il parut secouer tout à coup cette émotion, et releva la tête avec une sorte de résolution désespérée. Ses traits, creusés par la captivité et l'inquiétude, étaient encore plus altérés que la veille, et, à leur pâleur livide, on eût pu croire que le jeune homme éprouvait quelque souffrance intérieure qu'il s'efforçait de cacher. Par instants ses lèvres se contractaient, un frisson doulourevx parcourait tous ses membres ; mais alors il se laissait retomber sur son lit et

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pressait son visage contre les couvertures pour étouffer ses gémissements.

11 était clejiuis quelque temps dans cette dernière attitude, lorsque des pas pressés retentirent dans le corridor. On s elait arrêté devant sa porte dont onôtaitles verrous en parlant vivement.

Henri prêta l'oreille : son nom venait d'être prononcé par un accent qu'il crut reconnaître...

Il se redressa étonné. Dans ce moment le geôlier poussa la porte du cachot.

— Suzanne ? s'écria Henri palpitant.

— Me voici, répondit la jeune fille en s'élançant vers lui, Il n'eut que le temps de la recevoir sur son cœur en poussant un cri, et tous deux demeurèrent comme évanouis dans les bras l'un de l'autre.

Braille, qui venait d'entrer, s'était arrêté sur le ^euilavec. un sourire attendri.

Enfin Suzanne se dégagea après une longue étreinte ; elle recula pour mieux voir Raynal, et, prenant sa tète à deux mains, elle baisa ses cheveux avec une exclamation d'amour et de joie.

— Je te revois donc encore ! dit Henri, qui la rapprocha do lui avec passion,

— Vivant ! murmura la jeune fille eu pressant le fourrier de ses mains tremblantes, comme si elle eût voulu s'assurer qu'elle n'était point le jouet d'un rêve.

— Elle craignait de ne plus te retrouver, dit liraillé souriant.

— Ah î je ne crains plus rien ! interrompit Suzanne; maiutennntjcsuis heurcupc, car je suis sûre qu'il est sauvé.

— Sauvé ! répéta Raynal surpris.

— Ne le sais-tu donc pas ?

— Je ne sais rien.

— Mais ta grâce est signé !

Raynal tressaillit.

— Cela ne peut être ! dit-il ; votre oncle a écrit le contraire.

— Que dis-tu ?

— Regardez !

Il tira de sou sein un papier qu'il tendit au vieux prêtre ; celui-ci y jeta les yeux.

— - Mais tout n'est point là, s'écria-t-il, et ces premières lignes étaient démenties par la fin de ma lettre.

— Aussi ne lui eu ai-je fait lire que la motié, interrompit Fayol qui venait d'entrer.

Tous reculèrent.

— Encore cet homme ! s'écria Henri.

— Je viens te remettre la fin de la lettre, reprit le sergent avec l'éclat de rire d'un démon.

— Tu savais donc...

— Que tu étais gracié.

Henri regarda Suzanne.

— Ainsi, c'est la vérité ? balbutia-t-il

— La vérité, dit Fayol d'uue voix ironique ; désormais tu as le droit de vivre, tu es libre, tu peux épouser Suzanne...

Le fourrier porta les deux mains à son front avec un cri.

— Qu'as-tu, Henri ? demanda la jeune fille effrayée.

— Ah ! je suis maudit î s'écria Raynal égaré ; le pardon vient trop tard.

— Comment ?

— Hier, en lisant cette lettre, j'ai cru que tout espoir était

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lierdu... Je ne voulais point que tu fusses témoin de mon supplice...

— Eh bien ?

— Je me suis empoisonné !

Suzanne et Braillé poussèrent un cri; le geôlier, qui s'était jusqu'alors tenu à la porte, s'approcha.

— Empoisonné ! répéta-t-il épouvanté ; c'est impossible!

— Ah ! voyez ! s'écria Suzanne en montrant Henri dont les convulsions commençaient ; un médecin, monsieur, un médecin !...

Le geôlier s'élança hors de la prison, et Suzanne courut à Henri, dont Braillé soute) lait la tète .

Fayol seul demeura immobile sur le seuil. Une joie triomphante soulevait sa poitrine, son œil unique lançait des flammes; on sentait que son orgueil longtemps oppressé s'était relevé tout entier, et tel dut paraître Satan le jour où la désobéissance du premier homme lui livra le genre humain.

Cependant les souffrances de Henri s'apaisèrent un instant ; il promena autour de lui des yeux hagards ; mais, en rencontrant le sourire du sergent, il se redressa, comme s'il eût été mordu par une vipère.

— Que fais-tu là, misérable ? s'écria-t-il en étendant les deux bras vers Fayol.

— Je te regarde mourir, répondit celui-ci froidement. —Tu mens! s^écria Raynal ; je ne mourra: pas... je ne

veux point mourir. Je souffre moins tléjà... Oh ! si je pouvais seulement étancher cette soif.., mais l'eau me brûle ! N'est-il donc de remède... Suzanne!... Suzanne !...0h ! s'il fallait te quitter maintenant !

— Non ! dit la jeune fille en sanglotant ; non ! j'ai confiance en Dieu.

Une expression de cloute amer crispa les lèvres du jeune homme.

— Oui, dit-il, c'est à lui qu'on s'adresse quand il n'y a plus d'espoir ; mais qu'a-t-il fait pour moi jusqu'ici ? Il m'a jeté dans une famille où j'ai grandi comme un agneau parmi les loups ; il a laissé saigner mon âme sous le joug pendant mes plus bellesannées, et quand j'allais enfin aimer la vie, il me la redemande ! Que voulait-il donc de moi ? Pourquoi des hommes naissent-ils seulement pour souffrir et pour mourir ? Ne sommes-nous à ses yeux que des choses d'essai, des instruments imparfaits qu'il éprouve et qu'il brise? Ah ! qu'il commence par se justifier du passé s'il veut que j'espère en lui !

— Ne parle pas ainsi, enfant, dit Braillé, et ne juge pas Dieu avec ta faiblesse et ta douleur...

— Qu'il m'en délivre alors, reprit Raynal en poussant un long gémissement ! Ahl vous saviez ! Ce feu... là .A toujours ce feu !... Et le médecin ne vient pas.... Oh ! il trouvera moyen de combattre le poison, lui? je le prierai tant... llfaudra bien qu'il me sauve .. Mais pourquoi me regardezvous ainsi? pourquoi gardez-voiis le silence ?

Suzanne voulut parler, les larmes étouffèrent sa voix.

— Tu pleures au lieu de me répondre ! s'écria Raynal en la repoussant avec délire ', tu n'espères donc plus? Qu'on me laisse, qu'on me laisse, alors!... Ah ! vous auriez confiance si vous m'aimiez davantage... Mais je vivrai... Je veux vivre... Je veux... 0 mon Dieu ! tant souffrir ! tant souffrir 1

11 s'était roulé sur lui-même et mordait sou lit avec des cris convuisifs. Suzanne, folle de douleur, se laissa tombera genoux.

— Écoute-moi, Henri, s'écria- t-elle. Ah ! nemerepousse

pas.... Ne me reconnais-tu donc plus ? Je t'aime^, Henri !jc t'aimo, je t'aime... Oh! lu vivras, j'en suispiire... Regarde moi. j'ai confiance, je ne pleure plus, je suis tranquille... Henri, oh ! serre-moi dans tes bras, si tu ne veux me voir mourir devant toi ! . . ,

Cette voix supphante sembla traverser l'égarement de Raynal et arriver à son cœur. Ensevch un ins!ant dans Tégoïsme de sa douleur, il avait oubhé tout le reste ; mais lorsqu'il releva la tête, la vue de la jeune fille éploréele rendit à lui-même : semblable à ce naufragé qui, pour éviter à celle qu'il aimait le spectacle de son agonie, se laissa couler dans l'abîme, il accepta sur-le-champ son malheur, et, par un de ses dévouements subits que l'amour peut seulinsliirer, il renonça à regretter la vie pour ne plus s'occuper que de Suzanne.'^

Maîtrisant donc à la fois sa souffrance et son désespoir, il l'attira contre son cœur, et appuya les lèvres sur son front.

— Pardonne-moi, dit-il avec attendrissement, j'ai parlé comme un fou et comme un méchant ; je t'ai accusée quand je n'aurais dû que te consoler. Pardonne-moi. Hélas ! j'ai toujours été pour toi une cause de douleur. Ta vie ne demandait qu'un peu de soleil pour fleurir, et je lai ai toujours fait ombre....

— Ah ! ne dis point cela, interrompit Suzanne; toutmon bonheur m'est venu de toi.

Henri releva d'une main la tète de la jeune fille pour la mieux voir.

— Est-il bien vrai que tu ne me fasses aucun reproche dans ton cœur ? demauda-t-il. Est-il bien vrai que tu n'aies jamais regretté de m'avoir connu et aimé V

— Jamais ! jamais ! Henri.

11 serra la tête de Suzanne sur son cœur.

— Sois donc bénie, murmura-t-il, et que Dieu oublie mes blasphèmes, car il m'avait donné plus qu'à aucun homme.

Puis se tournant vers Braillé :

— Vous aussi, mon père, ajouta-t-il, je vous ai affligé sans que vous m'ayez aimé moins... mais votre cœur est un abîme de miséricorde où le ressentiment ne peut surnager.

— Ne songe point au passé, mon fils, dit le vieillard attendri, en approchant son visage de celui du jeune homme.

— Non, murmura celui-ci, car le passé ne sera bientôt plus qu'un rêve.

— Que dit-il, s'écria Suzanne épouvantée.

— Viens là, reprit Raynal dont la voix faiblissait... près de moi... plus près... Oh ! j'ai froid.

Sa tète vacillait, et ses mains étendues semblaient chercher dans l'air un appui. Tout à coup il fit un effort, repoussa la jeune fille, et penchant son front sur l'épaule de Braillé :

— Emmenez-la, mon père, balbutia-t-il.

— Henri ! s'écria Suzanne égarée.

Raynal voulut répondre; un gémissement étouffa sa voix, et il se laissa retomber en arrière.

Braillé se jeta devant la jeune fille en l'enveloppant de ses bras ; mais elle se dégagea avec un cri, se pencha sur le lit, et souleva la tète de Henri ! . . .

Son nom venait de s'éteindre sur les lèvres convulsives du jeune homme. Il était mort en l'appelant.

Quelques mois après, Braillé et sa nièce descendaient un de ces chemins creux qui sillonnentles collines bretonnes comme des ravines desséchées. Le front du vieux, prêtre était chauve, sa taille courbée, et le bâton qui Taidait à se soutenir vacillait sous sa main. Quant à Suzanne, la douleur n'avait rien enlevé à sa beauté, mais elle Tavait pour ainsi dire transfoi-mée : la couronne de joie de la jeune fille était devenue une auréole de martyre: belle autrefois de ses espérances, elle Tétait davantage peut-être , mais de sa douleur.

Le bras de son oncle sur le sien, elle suivait lentement le sentier tout parfumé de l'odeur du foin fraîchement coupé, tandis qu'Élie de Beaucourt marchait près d'elle en déchirant d'une main distraite une feuille de fougère.

Tous trois continuèrent ainsi jusqu'au bas du chemin

creux. Enfin, arrivé vis-à-vis d'une croix de granit, Élie

s'arrêta.

— Voila Kercarantèz, dit-il.

La jeune fille et le vieillard levèrent la tête en même temps ; la vallée cachée jusqu'alors, se déroulait à leurs pieds, et les toits de la grande maison apparaissaient au loin parmi les peupliers.

Braillé appuya ses deux mains sur son bâton de houx, et regarda quelque temps en silence.

— Ainsi, c'est là le champ d'asile ouvert par vous aux désespérés? dit-il avec une contemplation attendrie ; c'est là votre nouvelle Jérusalem terrestre ?

— C'est là, répliqua Élie.

— • Qu'elle soit donc bénie ! reprit le veillard, et qu'elle s'ouvre pour deux nouveaux fugitifs ! Adieu désormais aux discordes, aux injustices et aux cruautés des hommes, puisque nous avons trouvé le refuge des cœurs brisés !

Et se tournant vers Suzanne :

— Allons, continua-t-il, du courage, eiifant, et tâchons de secouer ici, comme la poussière du vieux monde, tous les souvenirs qu'il nous a laissés !

Il avait repris le bras de la jeune fille ; mais celle-ei recula plus pâle et plus agitée. Elle regarda la vallée, puis en arrière, et se détourna enfin pour cacher ses larmes.

Braillé parut étonné : Elie le prit par la main et l'attira à quelque pas ;

— Laissez-la donner un dernier regret au monde où elle a vécu et aimé, dil-il à demi-voix. L'incendié lui-même, avant de chercher un nouvel a\m, jette un regard vers les flammes qui ont dévoré sa demeure. Dans l'abime que vous

laissez derrière vous sout encore tous les débris de sounaufrayo, et elle l'aime coimne une tombe de son boulieur.

— Ali ! vous avez raison^ dit Braillé, et peut-être eût-il mieux valu qu'elle y restât ! Dans cette mêlée humaine le cxawT s'oublie lui-même, les nécessités de la vie ôtent le loisir de se rappeler. Pour le pauvre, la fatigue du corps éteint l'àme. Il vieillit, meurtri par le travail de chaque jour, et la souffrance le distrait de la douleur ! Ici, au contraire, vont germer librement les incurables mélancolies, les langueurs mortelles, les profonds désespoirs, tristes fleurs du repos et de la solitude !

— Détrompez-vous, répliqua Elle, Kercarantèz n'est point un monastère où le malheureux s'isole dans sa rêverie ; les êtres et les choses y deviennent ses confidents, ses consolateurs ! Le chagrin de Suzanne ne sera pour tous qu'un lien de plus. Pesant sur elle seule, il l'écraserait ; partagé, il lui rendra notre présence plus chère et notre vallée plus douce ; car la douleur ressemble à ces parfums trop puissants qui, concentrés, donnent le délire, mais qui, dispersés, rendent l'air plus suave et plus excitant.

Braillé ne répondit rien, et chercha du regard la jfMuie fille. Celle-ci s'était approchée de la croix de pierre placée à l'entrée du sentier et priait A deux genoux. Le vieux prêtre se découvrit ; ses lèvres s'agitèrent un instant comme s'il se fût associé tout bas à cette prière ; puis, voyant Suzanne se relever : »

— Allons, soupira-t-il, essayons donc votre hospice des âmes, mon fils, et voyons si le cœur, frappé dans sa première sève, peut véritablement remplacer ses tiges mortes et fleurir de nouveau.

— N'en doutez pas, dit Elle, le temps des épreuves est

creux. Enfin., arrivé vis-à-vis d'une croix de granit, Élie

s'arrêta.

— Voila Kercarantèz, dit-il.

La jeune fille et le vieillard levèrent la tête en même temps; la vallée cachée jusqu'alors, se déroulait à leurs pieds, et les toits de la grande maison apparaissaient au loin parmi les peupliers.

Braillé appuya ses deux mains sur son bâton de houx, et regarda quelque temps en silence.

— Ainsi, c'est là le champ d'asile ouvert par vous aux désespérés ? dit-il avec une contemplation attendrie ; c'est là votre nouvelle Jérusalem terrestre ?

— C'est là, réphqua Élie.

— Qu'elle soit donc bénie ! reprit le veillard, et qu'elle s'ouvre pour deux nouveaux fugitifs ! Adieu désormais aux discordes, aux injustices et aux cruautés des hommes, puisque nous avons trouvé le refuge des cœurs brisés !

Et se tournant vers Suzanne :

— Allons, continua-t-il, du courage, oifant, et tâchons de secouer ici, comme la poussière du vieux monde, tous les souvenirs qu'il nous a laissés !

Il avait repris le bras de la jeune fille ; mais celle-ci recula phis pâle et plus agitée. Elle regarda la vallée, puis en arrière, et se détourna enfin pour cacher ses larmes.

Braillé parut étonné : Elie le prit par la main et l'attira à quelque pas :

•— Laissez-la donner un dernier regret au monde où elle a vécu et aimé, dit-il à demi-voix. L'incendié lui-même, avant de chercher un nouvel abri, jette un regard vers les flammes qui ont dévoré sa demeure. Dans l'abime que vous

laissez derrière vous sont eucore tous les débris de sou naufrage, et elle l'aime comme une tombe de son bonheur.

— Ah ! vous avez raison, dit Braillé, et peut-être eût-il mieux valu qu'elle y restât ! Dans cette mêlée humaine le c^ur s'oublie lui-même, les nécessités de la vie ôlent le loisir de se rappeler. Pour le pauvre, la fatigue du corps éteint l'àme. Il vieillit, meurtri par le travail de chaque jour, et la souffrance le distrait de la douleur ! Ici, au contraire, vont germer librement les incurables mélancolies, les langueurs mortelles, les profonds désespoirs, tristes fleurs du repos et de la solitude !

— Détrompez-vous, répliqua Elle, Kercarantèz n'est point un monastère où le malheureux s'isole dans sa rêverie ; les êtres et les choses y deviennent ses confidents, ses consolateurs ! Le chagrin de Suzanne ne sera pour tous qu'un lien de plus. Pesant sur elle seule, il l'écraserait ; partagé, il lui rendra notre présence plus chère et notre vallée plus douce ; car la douleur ressemble à ces parfums trop puissants qui, concentrés, donnent le délire, mais qui, dispersés, rendent l'air plus suave et plus excitant.

Braillé ne répondit rien, et chercha du regard la jeune fdle. Celle-ci s'était approchée de la croix de pierre placée à l'entrée du sentier et priait ;i deux genoux. Le vieux prêtre se découvrit ; ses lèvres s'agitèrent un instant comme s'il se fvit associé tout bas à cette prière ; puis, voyant Suzanne se relever : »

— Allons, soupira-t-il, essayons donc votre hospice des âmes, mon fds, et voyons sile cœur, frappé dans sa première sève, peut véritablement remplacer ses tiges mortes et fleurir de nouveau.

— N'en doutez pas, dit Elle, le temps des épreuves est

fini pour Suzanne ; un nouveau monde de paix et d'espérance va s'ouvrir pour elle !

Le vieillard secoua la tête.

— Hélas ! répliqua-t-il en montrant du regard les vêtements de deuil de la jeune fille ; les portes du paradis terrestre auront beau s'ouvrir maintenant, elle n'y entrera qu'avec la sombre livrée du passé.

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