FIN
Lorsqu'un fils vous quitte pour chercher fortune, ce n'est jamais sans tremblement de cœur qu'on l'expose aux caprices des étrangers et aux chances des mauvais accueils. Cependant, à défaut de plus sûres garanties, le père peut lui donner les enseignements qu'il a reçus de l'expérience ; la mère peut garnir sa valise de chauds vêtements, de recettes contre les rhumes et de lettres de recommandations ; puis, une fois les larmes d'adieu essuyées, tous deux se disent :
— -Après tout, c'est un homme, et comptent sur son courage.
Mais il n'en est point de même pour l'auteur qui livre son œuvre au public. Il voudrait en vain la prémunir contj-e .les difficultés ou les périls du voyage ; il faut que « le fils de ses veilles, » comme l'appelle Montaigne, se présente dans le monde, à la manière de ces cadets de Gascogne qui arrivaient à Versailles sans autres ressources que leur bonne mine.
Et pourtant, comment se défendre d'inquiétude, quand on sait que le travail si longuement accompli va être soumis au premier venu ! comment ne point protester d'avance contre un jugement trop précipité ou trop sévère ! Vous appelez cela de l'orgueil? N'est-ce point plutôt de la défense légitime ! Et notre esprit est-il donc moins respectable que notre joue, pour que nous le laissions souffleter sans réclamation !
Quant à la valeur réelle de l'œuvre, qu'importe ! Le hibou n'aime pas moins ses petits que la colombe ! Qui ne connaît d'ailleurs le dialogue classique entre l'auteur et la critique :
— Votre enfant a la taille déviée.
— C'est sf peu de chose !
— Il boite d'un côté !
— Si vous saviez ce qu'il m'a fallu de soins pour qu*il-ile boitât pas de l'autre.
— Il bégaye parfois !
— Ce n'est rien, et l'on s'y habitue.
Innocentes illusions de la paternité ! pourquoi faut-il que la critique vous égorge sans miséricorde ? Qui nous délivrera de ces gens de mauvaise humeur, qui vont renversant du pied jusqu'à la maisonnette de neige bâtie par l'enfant et qui eût fondu au premier soleil ? Est-il donc si doux de détruire ! et des hommes, arrivés à l'âge de majorité, ne perdront ils jamais cette habitude d'écoliers, de briser leurs jouets pour voir le dedansi Hélas ! à quoi vous sert, après tout, modernes Attilas, d'abattre tout ce qui s'élève, et de labourer vos conquêtes avec le soc de l'épigramme? Le sel que vous semez sur ces ruines ne produira rien, tandis que
la moindre graine tombée du bec de l'oiseau qui passe donnera sa moisson !
Et cependant, qui oserait nier Futilité de la crilicjue ? Pour notre part, tout décbiréde ses ongles, nous la révérons, comme M. Cbicaneau révérait le sergent; mais nous croyons aussi très-fermement que son premier devoir est la bienveillance, et que si elle y manque elle ne peut rien.
Il ne suffit point, en effet, d'enfoncer le fer avec résolution dans la chair vivante pour être chirurgien ; il faut encore savoir encourager et fortifier le patient : or, c'est là une vérité dont beaucoup de nos juges s'inquiètent peu. 11 semble que leur unique mission soit de faire saigner nos plaies, et, parce que nous crions, ils disent qu'ils travaillent à nous guérir ; à peu près comme ce boucher ^ui, en égorgeant ses moutons, prétendait faire de la médecine opératoire. Le moyen, je vous le demande, d'accepter des Esculapes qui se présentent ainsi en ennemis et vous saigne à coups de sabre !
Je pourrais ajouter que l'hostilité de parti pris conduit, souvent, à une cécité volontaire, et demander, outre la bienveillance, plus de bonne foi ; mais il ne faut pas exiger l'impossible. La vérité, pour les hommes, est ce qu'elle peut, c'est-à-dire ce qu'ils voient; quelques uns, il est vrai, se défient de leur vue, et regardent vingt fois avant de se prononcer ; mais ce sont les fous qui n'arrivent à rien ; les sages lèvent seulement la tète, déclarent que le monde est vert ou bleu, selon la couleur de leurs lunettes, et le monde qui juge le mérite d'après l'asssurance, répond :
— A la bonne heure.
Nous avons pu constater, pour notre part, cette persistance de certains esprits à regarder toujours à travers le
même verre. Les efforts impuissants peut-être, mais certainement variés que nous avons tentés depuis quelques années, ont été signalés par eux comme appartenant à la même tendance. Un premier livre avait gravé notre nom dans les cases de deux ou trois cerveaux avec une épithète désormais indélébile ; toute œuvre signée de nous était une (nwre humanitaire ! Nous avions publié im tableau des sites et des mœurs de la Bretagne avec un recueil de ses curieuses poésies.
— Humanitaire ! s'écria-t-on.
Nous voulûmes recueillir des souvenirs révolutionnaires oubliés ou inconnus.
— Humanitaire ! humanitaire !
Nous essayâmes au théâtre la défense de la raison contre l'imagination, puis la satire des vanités bourgeoises.
— Humanitaire ! humanitaire ! humanitaire !
Cet anathème terrible était devenu pour nous comme la tarte à la crème du marquis dans Molière ; on nous le jetait à tout propos et pour toute réponse.
Nous en vînmes à nous demander si le mot n'avait point quelque sens mystérieux, et nous en demandâmes l'explication à l'oracle ; il fut répondu que nous avions le tort de nous intéresser aux hommes et de vouloir que nos paroles leur servissent à quelque chose , ce qui nous mettait hors l'art ! L'arrêt était sans appel ; nous baissâmes la tête sans rien trouver à répondre. Il ne nous restait plus qu'à implorer Tindulgence de nos juges et la fin de leurs persécutions, eu leur faisant observer que, pour' être hors l'art, on n'était pas hors l'humanité !
Du reste, avouons notre endurcissement ! ni ce mot-fantôme dont on nous poursuivait, ni la définition qui nous en
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était donnée, ne purent changer la direction de notre esprit. Nous avions depuis longtemps le projet d'essayer une série d'études dramatiques, dans lesquelles nous voulions introduire successivement les différentes classes de notre société avec leurs natures et leurs passions. C'était comme des mémoires psychologiques de Tépoque, une sorte de danse macabre littéraire, dans laquelle devaient paraître tour à tour l'homme politique, le capitaliste, l'industriel, l'avocat, le médecin, l'ai'tiste, le professeur, remployé, le paysan, et l'ouvrier. Nous pensions qu'en entourant chacun de ces types des caractères accessoires et transitifs qui sont pour les classes ce que sont pour la peinture les teintes dégradées, nous arriverions à une revue vivante et sérieuse de notre société ! un dernier Uvre devait clore ces études et en tirer quelques conclusions.
Riche et Pauvre, l'Homme et V Argent ont été les deux premiers chapitres de ce long travail, souvent interrompu, jamais abandonné; le nouveau roman que nous donnons aujourd'hui en est la coutinuation.
Après avoir mis en scène l'avocat, le capitaliste et l'industriel, nous avons essayé de peindre, dans la Goutte tVEau, cette classe obscure et opprimée des petits employés, suspendue, pour ainsi dire, entre le peuple et la bourgeoisie, ne participant ni à l'autorilé'de celle-ci, ni à la rude indépendance de celui-là, et s'usant dans un travail eu sousordre , comme ces rouages secondaires qui font tout aller dans une machine et demeurent pourtant sans importau(fe et sans nom.
Un toi sujet offrait des dificultés contre lesquelles nous avons combattu, mais que nous ne nous flattons pas d'avoii' siu-montées. Réduit aux simples événements de la vie jour ■
nalière, obligé de renoncer à cette originalité vulgaire mais toujours heureuse des personnages excentriques, resserré enfin dans un théâtre étroit et sans décorations, nous ne pouvions espérer ni grandes péripéties ni effets imprévus. Le monde que nous voulions révéler ressemblait, dans l'ordre social, à celui que le microscope à gaz a fait découvrir dans Tordre physique. Amour.s, désespoirs, combats, tout s'y trouvait, mais imperceptible pour le plus grand nombre: il fallait, en un mot, faire l'Iliade d'une goûte d'eau.
Cet essai nous a coûté plus d'efforts qu'aucun de ceux tentés par nous auparavant. Nous avons longtemps tourné autour de nos personnages pour en mesurer les proportions, souvent remanié la trame dont le fil nous cassait entre les doigts. Que l'œuvre y ait perdu ou gagné, c'est ce que nous ignorons, car le temps consacré à une œuvre n'est souvent qu'une preuve d'impuissance
Osons même dire toute notre pensée à cet égard, dùt-elle nous faire condamner : nous croyons fermement que la rapidité de composition est une présomptioa favorable pour une œuvre d'art. La patience crée de grandes choses, mais il n'y a que la spontanéité qui puisse en produire de vivantes. Un germe tombe dans votre esprit comme le gland au pied du rocher, il se développe, grandit à votre insu et pousse un jour au dehors toutes ses branches ; c'est là ce qu'on appelle l'inspiration! Prenez au contraire ce germe, faites-le couver péniblement par votre volonté, hâtez son avancement, l'arbre •en sortira sans doute, mais péniblement et sans grâce : en le voyant, on pourra admirer votre science de jardinier, mais on sentira que la plante a grandi en la serre chaude. Et cela doit être ainsi, car il en est des idées comme des hommes j le mieux est toujours de les laisser venir au
monde par accouchement naturel, et non avec l'aide du forceps.
Aussi, voyez comme les grands artistes ont produit sans effort ni discontinuité. Comptez les pièces de Calderon, de Shakespeare, de Lopez de Vega ; voyez les prodigieuses perspectives ouvertes en tous sens par Goethe; calculez les travaux de Voltaire, dont la féconde souplesse était tout le génie! Je ne vous disrieu un Médecin malgré lui, des Fâcheux Sganarelle, achevés plus rapidement qu'un de nos tiers de vaudeville; de Manon l'Escaut, du Ministre de Wakefteld, écrits pour vivre, eu quelques jours ; mais rappelez-vous seulement Walter-Scott, poète, romancier, hisorien, magistrat, suffisant à tout, et laissant partout des traces lumineuses ! Quant aux arts, vous savez ce qu'étaient ces peintres et ces statuaires d'Italie, de Flandre ou d'Espagne, dont chacun décorait une église, depuis les fondements jusqu'au comble, en moins de temps qu'il ne nous en faut pour illustrer un GilBlas. Vous connaissez ces musiciens allemands, qui ont laissé plus de chefs d'œuvres que nous ne pouvons en exécuter.
Et c'est en face de pareils exemples qu'on accuse notre art contemporain de trop produire ? On feint de chercher dans cette abondance la cause de sa faiblesse; on répète que le petit nombre des œuvres prouve le grand artiste; comme s'il n'y avait pas eu, à toutes les époques, des génies prompts et des médiocrités lentes; comme si les chefs-d'œuvre ressemblaient à ces tulipes hollandaises dont le mérite dépend de la rareté !
Et cependant les faits présents semblent protester contre cette doctrme, car, à quelque? exceptions près, nos artistes les plus féconds sont aussi les plu? haut placés. Quel que
soit le jugement porté sur les œuvres, on avoue tout bas leur supériorité; ce n'est pas eux que Fon conteste, c'est seulement ce qu'ils font ! adroit détour de cette envieuse vanité, qui est, hélas ! notre véritable péché originel. C'est qu'au fond, voyez-vous, le grand tort de la fécondité que l'on condamne n'est point d'énerver l'artiste, mais de le rappeler trop souvent à l'attention publique. Tous les hommes sont parents plus ou moins éloignés du paysan d'Athènes : on se lasse d'entendre appeler Aristide le Juste !
Aussi Dieu sait avec quelle ^admiration ont été répétés, dans ces derniers temps, les noms de quelques hommes de talent qui ont eu le bonheur ou l'esprit de paraître rarement sur la scène. De quel air de triomphi! on les a opposés à leurs rivaux ! quels éloges pour avoir bien voulu ne rien faire ! Plus leur silence avait été long, plus on^ leur en savait gré ; leurs œuvres grandissaient, dans le présent, en raison du carré des distances. On les eût voulu moins nombreuses encore ; pour peu de chose, on eût souhaité qu'ils n'eussent rien fait, prés de voir dans leur stérilité une marque de génie;
Mais, après tout, pourquoi se plaindre de ces bizarreries de l'esprit humam ? la critique a été la même de tout temps, chagrine comme le vieillard d'Horace, et comme lui,
Laudator temporis acti.
Malthus prétend qu'à côté de chaque champ de blé naît immanquablement un homme destiné à le manger : nous croyons aussi fermement qu'à côté de chaque auteur naît un critique destiné à égrener ses épis et à en vivre. C'est l'éternelle guerre des gras et des maigres si plaisamment peinte par Hogarth. A l'époque de Racine comme à la nôtre, il se
Irouvait des jupes grondeurs, assurant que le beau français se perdait chaque jour, et que le dix-septième siècle ne laisserait rien, sauf peut-être le grand Arnaud pour la prose, et M. Chapelain pour la poésie.
Il y aurait à faire, du reste, à ce sujet, une intéressante étude. On pourrait réunir les principales opinions publiées sur l'art à chaque époque, et que la critique répète le mcuie jugement, soustoutcs les formes, depuis quatre siècles ! Outre son côté instructif, cette compilation aurait son côté «r/o?/cissant. Ce sei-ait un liniment pour les blessures de notre amour-propre. Sûr de la faillibdité des contemporains, nous donnerions rendez-vous à la gloire dans l'avenir, et l'espoir de vivre après notre mort nous rendrait moitis triste de mourir de notre vivant. Nous avons songé plusieurs fois à entreprendre ce travail, mais c'est une consolation que nous réservons à notre vieillesse.
En .attendant, nous engageons nos confrères les producteurs à garder la douce illusion que notre siècle laissera une tr;;ce éclatante, et que chacun d'eux sera un des grains lumineux de cette voix lactée. Tout semble d'ailleurs, quoi qu'en disent nos modernes Jérémies , appuyer cette opi- . nion. L'art français, si misérable qu'on le dise, défraye l'Europe entière. Notre théâtre, nos romans, nos histoires, sont partout, et nous dirons (comme mesure de cette avidité) •jue l'on a fait de nos propres livres, et dans plusieurs langues, des traductions que nous avons l'honneur de posséder sans les comprendre 1
Un pareil fait semble indiquer évidemment que notre htlérature a une valeur au moins relative ; ce consentement universel des nations a toujours été regardé, en effet, comme une preuve, même lorsqu'il s'agissait deTexistence de Dieu!
Aucua de nos critiques n'a d'ailleurs contesté, que nous sachions, le mérite du vin de Champagne, des aiguilles anglaises, ni du fromage de Hollande; leur succès soutenu et général paraît un témoignage suffisant de leur supériorité ; or, nous demandons seulement que l'on admette le même témoignage pour les productions de l'esprit !