I. A G 0 ü T T K /•-’ T L E II II U M ATI S M E
« La goutte ne tue pas, le plus souvent, mais elle est difficile à guérir ; aussi l’appelle-t-on vulgairement la honte des médecins. Si le mal est récent, on en vient encore ii bout sans trop de difficultés, mais, s’il s’est prolongé longtemps et s’il est revenu souvent, il devient rebelle au traitement, en raison de l’affaiblissement des jointures et des viscères eux-mêmes, du fait des douleurs, des insomnies et de l’afflux des humeurs. Et puis, si le mal s’enracine, les malades eux-mêmes en sont un peu la cause, car, à ses premières atteintes, ils ne font rien contre lui, ils le cachent au contraire et chacun met en avant un prétexte différent pour l’expliquer ».
« Si la goutte, habituée jusque-là h observer ses périodes, ne revient pas à son heure, c’est la cause des accidents les plus graves, et souvent de la mort, à moins que la matière n’ait été détournée par une bonne prophylaxie, chose d’ailleurs fort difficile a réaliser. Quelquefois aussi, en raison de la violence de leurs douleurs, les malades réclament l’application intempestive de remèdes répercussifs ou stupéfiants qui rejettent sur les parties nobles l’humeur qui se portait vers les jointures ; le résultat en est que le malade tombe dans les angoisses cardiaques, les lipothymies et d’autres accidents, ou même que sa vie est en péril. Alors le seul espoir est qu’on rappelle de nouveau, si on le peut, les humeurs vers les jointures ».
A cette étude clinique, toute sérieuse, Sennert a joint, pour obéir à un usage reçu, une Consolation médicale. Il y expose que la goutte préserve d’une loule d’autres maux, qu’elle est moins grave, quant à la vie, que telle ou telle maladie, qu'elle impose la sobriété et que c’est là un grand bienfait, et il ajoute : « Que le goutteux se console : si chacun a sa calamité, chacun de même a quelque avantage et la goutte est dite la maladie des riches. Les goutteux souffrent de leur mal, mais la plupart vivent dans l’aisance, ou au moins dans la médiocrité. Il en est tant, au contraire, qui, pour n’avoir pas les mêmes douleurs, sont en revanche
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accablés chaque jour d’autres peines du fait de la pauvreté (i) ».
« Les goutteux peuvent encore se féliciter d’un autre privilège. Les fonctions supérieures de leur âme, les opérations de leur intelligence, ne sont pas comme dans la plupart des autres maladies, troublées et altérées ; elles restent intactes presque toujours. Nous devons à la podagre une foule d’écrits signés de savants hommes et qui n’auraient guère vu le jour si leurs auteurs s’étaient bien portés. Et, comme dit Cardan : « C’est du lit de la goutte qu’un de nos contemporains, homme de grande science, qu’Erasme a donné au public tout ce qui de lui mérite d’être lu ».
« Quoiqu’on puisse attendre beaucoup des remèdes et d’un bon régime, il arrive un moment où l’état des viscères est modifié à ce point par la longueur et la gravité des douleurs, où les articulations sont si affaiblies qu’il ne reste plus aucun espoir de recouvrer une santé parfaite. C’est l’heure pour les goutteux d’user des avantages que nous leur avons rappelés ; qu’ils affermissent leur âme par la patience, à l’exemple du grand empereur Charles-Quint qui avait coutume de dire : être patient et ne pas trop crier quand on souffre, voilà les meilleurs remèdes delà goutte ».
Nous avons reproduit ces dernières lignes comme exemple d’une littérature que nous goûtons peu, et pour les comparer plus tard à quelques phrases de Sydenham. Au moins pouvons-nous approuver sans réserve les mots par lesquels Sennert ferme son chapitre : « Comme il ne convient pas à un médecin de se faire un jeu des maux et
(i) En un autre passage, Sennert dit pourquoi les riches sont plus souvent goutteux que les paysans et les pauvres. C’est qu’ils sont moins sobres et travaillent moins. « De plus, les riches, comme de juste, obéissent rarement au médecin, demandent qu’on leur prescrive des médicaments à leur fantaisie et à leur goût, ne les continuent pas autant qu'il le faudrait et n’observent pas le régime qu’ils ont à suivre. Enfin, ils usent bien des médecins, mais ils en changent sans cesse, se livrent souvent à des empiriques et autres ignorants dont parfois les drogues enracinent le mal au lieu de l’arracher. »
des douleurs des malades, je n’ajouterai rien de plus dans ce sens. Si l’on veut apprendre comment on plaisante avec agrément sur la goutte, on n’a qu’à lire la Tragopodagra de Lucien. Je l’ai jointe il ce traité. Elle n’est du reste pas indigne d’être lue par un médecin, qu’elle exprime avec emphase la violence des douleurs, qu’elle en donne la cause plus exactement que certains hommes de l’art, ou qu’elle nous dise élégamment le temps de l’accès, la difficulté de la guérison, la jactance et les vaines promesses des empiriques etla patience nécessaire aux goutteux ».
L’étude des causes et de la nature de la goutte, encore qu’elle soit embarrassée et obscurcie par trop de controverses, nous montre, chez Sennert, les mêmes qualités de bon sens et de sage critique. On a dit un peu vite: c’est de l’éclectisme. Le reproche est juste, adressé à des hommes comme Sylvius de le Boë, dont nous avons dit l’habileté extrême à concilier les opinions les plus contraires, mais il en va tout autrement du médecin de Wittemberfr : s’il em-
prunte à toutes les écoles, il ne leur prend guère que ce qu’elles ont de commun ou ce dont sa propre observation et son propre raisonnement lui confirment la vérité. Ce qu’il dit de la pathogénie de la goutte nous en paraît un exemple probant.
Cherchant la source de la fluxion humorale qui constitue l’accès de goutte, il s’exprime ainsi : « Comment se fait cette fluxion et d’où vient-elle? Les auteurs ne sont pas d’accord. Mais si, récusant toute autorité, nous envisageons la chose elle-même et le malade, nous verrons facilement que cette fluxion se fait par les veines et par les artères. En effet, dès que l’accès menace, les vaisseaux qui se rendent aux mains ou aux pieds et se portent aux dernières articulations sont manifestement tuméfiés. » Sennert invoque en outre la rapidité de l’invasion, la mobilité des fluxions qui passent d’une jointure à l’autre, et enfin leur transport possible sur les viscères intérieurs.
L’humeur morbide est donc contenue dans les vaisseaux,
c’est-à-dire dans le sang : elle provient donc nécessairement d’une mauvaise élaboration de ce dernier, d’une mauvaise concoction, comme on disait alors; or, trois organes participent à cette opération, l’estomac, le foie et la rate, ces deux derniers surtout. S’ils sont lésés en quelque chose, « et il n’est pas facile de déterminer en quoi cette lésion consiste », les parties inutiles, inassimilables, salées, tartariques, contenues dans le chyle, n’en seront pas séparées normalement, mais se trouveront mêlées au sang et passeront avec lui dans les veines. « Et, en raison de cette altération viscérale, il arrive que les uns sont lésés par des aliments et des boissons qui 11e sont pas de trop mauvaise nature, que d’autres, au contraire, qui ont des viscères robustes dans lesquels la concoction du sang et la séparation des matières excrementitielles se font correctement, ne sont pas pris de goutte, alors même qu’ils usent d’une alimentation propre à engendrer cette maladie et qu’ils se gorgent de vin et même d’un vin peu salubre. »
« A mon avis, il se passe absolument du côté du foie et de la rate ce qui se passe du côté des reins. Beaucoup se nourrissent d’aliments qu’on dit engendrer la gravelle qui n’ont pas cette maladie; d’autres, au contraire, subissent 1 influence de ces mêmes aliments, quand il y a dans leurs reins une disposition sablonneuse et calculeuse, comme dit Fernel, une force lithopoiétique . Je crois qu’il en est de même dans la goutte et qu’il y a dans les viscères des goutteux une certaine disposition vicieuse, productrice de ce sel, de ce tartre, et que c’est là la cause de l’humeur goutteuse qui, lorsqu’elle surabonde, est repoussée vers les jointures. Et cette disposition vicieuse, chez quelques-uns, leur est transmise par leurs parents, chez d’autres est contractée par l’usage de certains aliments et de certaines boissons, et par des fautes de régime. »
Résumant plus loin ses conclusions sur la pathogénie de la goutte, Senncrt dira : « C’est une humeur salée, acre, subtile et rappelant le plus souvent la nature des esprits de
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sels, qui est la cause de la goutte. Qu’on l’appelle bile, pituite mêlée de bile, sel, tartre, ou comme on voudra, j’y consens pourvu que la chose elle-même soit bien expliquée (i) ».
L’histoire contemporaine de la goutte a vérifié les inductions de Sennert : nous connaissons aujourd’hui quelquesunes des substances, salines ou autres, qui altèrent chez les goutteux le sang et les humeurs, et, comme le faisait Sennert, nous cherchons dans une lésion, aussi mal définie encore qu’elle l’était de son temps, ou plutôt dans une disposition générale des principaux viscères, de ceux surtout qui sont interposés à la digestion et à l’hématopoièse, l’origine de ces substances, la source de cet empoisonnement.
L’étude des causes de la goutte, des causes antécédentes, procatarctiques et éloignées, comme on disait dans le langage de l’école, offre moins d’intérêt, ou plutôt moins d’originalité : ce La goutte frappe de préférence les hommes, ceux surtout qui ont de 3o à 5o ans. Mais les femmes, et les hommes qui sont au-dessus ou au-dessous de cet âge, ne sont pas à l’abri et, bien qu’Hippocrate ait dit que les enfants n’ont pas la goutte avant d’avoir usé de l’amour, et que cela soit très rare en effet, il est prouvé cependant que cela arrive quelquefois ; de même on a vu des hommes au-dessus de 5o ans être frappés, et j’ai vu récemment un savant homme âgé de 62 ans, qui venait d’être atteint de goutte pour la première fois. Je sais d’autre part un jeune gentilhomme silésien, qui, il y a quelques années, faisait ici ses études, qui n’avait pas encore 18 ans et n’était pas initié h l’amour, et qui cependant souffrait très souvent de la goutte. »
« Parfois, la goutte est héréditaire, et ce n’est pas seulement la faiblesse des jointures, mais aussi celle des viscères d’où provient l’humeur vicieuse, qui est transmise des
(1) Sennert. Ibid., p. 962.
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parents et îles aïeux aux fils et aux petits-fils. » Sennert observe que le fils peut n ôtre pas goutteux et le petit-fils l’être cependant, ce qu’il attribue il la différence du régime, plus ou moins sobre, suivi par chacun d’eux.
Pour ce qui est du régime, des habitudes et des circonstances extérieures : bonne chère, oisiveté, saison de l’année, accidents ou émotions qui provoquent l’accès, Sennert n’innove que sur un point. Séduit, plus que de raison, par les théories des chimistes de son temps, il fait la part trop grande à l’action de certaines substances ingérées avec les aliments, de certains sels ou tartres existant dans la terre et subissant dans les plantes un changement non de nature, mais d’état, qui leur permet d’être absorbées par l’homme et de se mêler à ses humeurs. De là une longue étude, inspirée et imitée de Paracelse, sur l’innocuité de certains vins et le danger de quelques autres. De là aussi la mention de nombreux exemples de guérisons dues à la seule abstinence du vin (i).
La thérapeutique est prudente, presque timide. La saignée ne doit être pratiquée qu’au début de l’accès et s’il y a pléthore manifeste. Si l’abondance du sang ne crée pas un péril immédiat, la saignée est plus nuisible qu’utile, elle retarde la convalescence et prépare la formation des tophus. En tout cas, on ne doit saigner qu’une fois.
La purgation demande plus d’attention encore. « Il faut choisir le bon moment et ne pas trop différer. En effet, si toute l’humeur a déjà envahi les jointures, on ne peut facilement l’en rappeler. Pour que le flux, qui va s’y porter, soit détourné vers le ventre et évacué par cette voie, il faut purger au début de l’accès, mieux encore dès qu’on peut en prévoir l’approche ».
« Il faut aussi considérer avec soin le meilleur mode de
(i) Relevons aussi cette citation : « Julius Alexandrinus a écrit qu’il connaissait un goutteux qui avait un accès chaque fois qu’il mangeait des carpes, si bien qu'il avait en mains le moyen de se donner la goutte à volonté. »
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purgation à choisir; mais la chose est clillicilc et doit être laissée au seul médecin traitant. On peut, par exemple, donner de la manne, du séné, des graines de carthame ou encore des médicaments composés, comme l’électuaire diacatholieon ou la tryphera Persica. 11 y a des remèdes un peu plus actifs qui contiennent des hermodactes (c’est-à-dire du colchique) : l’électuaire caryocostinum, ou la recette suivante : R. hermodactes, lurbith de choix, aâ 3 drachmes; scammonée i drachme 1/2 ; gingembre, mastic, aâ 1 drachme; sucre 6 drachmes; F. une poudre. Dose: 1 drachme ou 1 drachme 1/2 avec du bouillon; ou encore les pilules de Razès qui, suivant son expression, font se lever, se mouvoir et marcher les alités: « Àloès 1 drachme; scammonée 1/2 obole; roses rouges 1 obole; bermodactes 1/2 drachme. F. des pilules qu’on prendra en une fois, en ayant égard aux forces du patient. »
Les vomitifs ont aussi leur utilité ainsi que les sudorifiques. Parmi ces derniers, on choisit la corne de cerf, l’antimoine diaphorétique, les décoctions de sassafras, de salsepareille et de squine, ou celle de racine de bardane.
« Quand on a évacué le corps par ces divers procédés et supprimé ainsi toute cause d’aggravation du mal, on peut recourir aux topiques. Mais, si on les applique d’abord et avant que ces précautions générales n’aient été prises, ils font plus de mal que de bien », soit que la matière morbide soit repoussée vers l’intérieur, soit que les parties malades soient affaiblies et relâchées. « On 11’observe pas vulgairement ces règles, on applique les topiques d’une façon intempestive et imprudente, aussi font-ils plus de mal que de bien. De là l’opinion commune que le mieux est de 11e rien faire pour les jointures souffrantes. Et en vérité, mieux vaut ne rien appliquer et s’en remettre à la nature que d’user de médicaments mal appropriés. »
Sennert énumère pourtant les calmants et les narcotiques <c mais, dit-il, s’ils calment facilement les douleurs, ils empêchent le mouvement des humeurs vers les parties
externes et peuvent provoquer des accidents et, en somme, prolonger les douleurs, car celles-ci ne tardent guère d’habitude à revenir ».
« Quelques-uns mentionnent ici l’emploi de l’eau froide et invoquent l’autorité d’IIippocrate. Donat. Ant. Ferri écrit qu’il a souvent usé de cette pratique : les autres 11e lui servant de rien, il recourait à l’aspersion d’eau froide comme au remède suprême, et ses douleurs étaient immédiatement calmées ».
« On ne peut nier que l’eau froide, répandue sur le membre malade, n’en repousse l’humeur, 11e détermine un certain engourdissement et n’apaise ainsi la douleur, mais il faut craindre de détruire ainsi la chaleur naturelle de la région, ce qui entraînerait une faiblesse locale et une aggravation ultérieure du mal, craindre enfin que l’humeur ne s’épaississe, ne se condense, ou même que cette violente répercussion ne repousse la matière morbide à l’intérieur ».
A oilà ce qui concerne l’accès lui-même. La prophylaxie est traitée avec la même sagesse et le même soin :
Il faut que le goutteux évite les températures excessives, surtout le froid qui arrête la transpiration, qu’il s’habille en conséquence et, si la peau est trop dense, qu’il la relâche par de douces frictions. La sobriété doit être extrême surtout en fait de boissons, cc II faut user de beaucoup de précautions dans le choix d’une boisson, s’abstenir tout à fait des vins de Moravie, d’Autriche et de Hongrie et d’autres analogues qui certainement donnent la goutte. Mais les autres vins eux-mêmes, qui, chez un homme sain, n’ont guère d’action nuisible, doivent être pris en petite quantité, parce qu’ils contiennent aussi un peu de tartre. Parmi ces vins inoffensifs, Solenander cite un vin d’Espagne épais, rouge qu’on appelle l’Alicante : dans nos régions, ceux qui veulent s’abstenir de vin le peuvent plus facilement qu’on 11e le pouvait en Grèce ou qu’on ne le peut ailleurs, puisqu’on trouve aisément et presque partout de la bière pour remplacer le vin ».
Quelques conseils concernant le sommeil, les exercices, l’amour, les affections de l’ànic complètent cette partie du régime. Si on le suit dans son entier et dans ses détails, que nous avons beaucoup abrégés, on peut guérir de la goutte sans autres médicaments. « Mais il est impossible à celui qui ne vit pas pour lui seul, mais aussi pour les autres, qui a une fonction publique ou d’autres occupations, qui se trouve parfois exposé aux intempéries, qui voyage, qui cà l’étranger est obligé de vivre chez les autres, il lui est impossible, disons-nous, de ne pas faire quelques fautes de régime et de ne pas ainsi amasser des matières excrémentitielles. Il appartient alors au médecin de veiller à ce que ces matières ne s’entassent pas et ne finissent pas par provoquer un accès, et il y parvient si elles sont enlevées à temps. »
Pour cette thérapeutique préventive, Sennert admet la saignée, la saignée pratiquée deux fois par an, au printemps et en automne; et aussi la purgation aux mêmes époques et même trois ou quatre fois par an. Mais quels médicaments choisir ? Malgré sa sympathie pour les chimistes, l’auteur repousse leurs purgatifs et surtout les mercuriaux qui font également vomir. « Je ne conseille à personne d’user de ces remèdes à titre préventif; le fasse qui voudra, à ses risques et périls. Encore moins conseillé-je, comme je le vois faire dans quelques consultations, de prendre du mercure de vie quatre fois par mois, à chaque changement de lune, pour provoquer des selles et des vomissements ».
Sennert préfère la scammonée, le turbith, les hermodactes, le séné, l’agaric, et la rhubarbe. En dehors de ces purgations on doit prendre chaque semaine ou plus souvent des remèdes plus doux, simples laxatifs à l’aloès, à l’agaric, à la rhubarbe. « Les médicaments qui doivent être pris souvent, toutes les semaines, toutes les deux, trois ou quatre semaines doivent être très doux. Aussi Adrien Spigel n’emploie-t-il pas les hermodactes à titre de médicament prophylactique. Nous admettons cela pour ce qui est des
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interventions fréquentes et rapprochées, mais pour celles qui ne se répètent que deux ou trois fois par an, nous pensons qu’on peut avec avantage user des hermodactes : Jusqu’à notre époque, tous les médecins consommés s’en sont servis en hommes qui avaient sans aucun doute appris r par l’ expérience que les hermodactes ont une vertu particulière pour l’expulsion de la matière goutteuse ».
Sennert passe ensuite à la longue série des antidotes qu’il donne sans commentaires, ajoutant seulement : « Je ne veux lier personne par des formules étroites. Que chacun en combine les éléments selon le cas et selon le tempérament du malade. Les simples les plus employés, comme il appert des recettes citées, sont:l’ivette petit-pin, très utile dans toutes les affections des jointures, cequi la fait nommer quelquefois ive arthritique, la germandrée, le mille-pertuis, les aristoloches ronde et longue, la petite centaurée, le rhapontic vrai, la gentiane, la racine d’armoise ».
La dernière indication est de fortifier les jointures. On y satisfait à Laide de divers onguents et emplâtres, des bains et des eaux thermales. « Quelques-uns condamnent les bains sous le prétexte que leur humidité actuelle et leur chaleur attirent les humeurs vers les pieds, mais il est facile d’éviter cet inconvénient, en faisant cuire dans l’eau du bain des plantes réchauffantes et desséchantes et capables de fortifier les pieds, comme la bétoine, la sauge, l’ivette, la rose, le géranium, la bruyère, les feuilles de chêne, le bois et les baies de génévrier, les pommes de pin ».
« Mais, par-dessus tout, la plupart des auteurs recommandent les eaux thermales, dont quelques-uns pourtant désapprouvent l’emploi. Les eaux qui conviennent aux goutteux sont celles dTIirschberg et de Landeck en Silésie, de Carlsbad en Bohême, de Baden en Autriche, de Wiesbaden près de Mayence, d’Ems sur la Lahn et d’Aix-la-Chapelle. Ce qui est surtout utile ce sont certaines boues thermales qui absorbent la matière adhérente aux parlies et fortifient ces dernières ».
Sennert est en somme peu favorable aux eaux thermales. Le dernier paragraphe, la dernière des douze questions annexées à son traité est intitulée : Les eaux thermales sont elles utiles aux goutteux? « Beaucoup de médecins, y est-il dit, recommandent les eaux thermales aux goutteux, et beaucoup de malades s’y réfugient comme vers une ancre sacrée dont ils espèrent le soulagement de toutes leurs douleurs et la fin de leur supplice. Pourtant l’expérience a souvent montré que quelques malades sont retombés, aux thermes mêmes, dans leurs accès et leurs souffrances, et que quelques-uns aussi se sont mal trouvés de l’usage des eaux. Les deux choses sont vraies, les eaux thermales sont tantôt utiles, tantôt nuisibles aux goutteux, aussi faut-il savoir que personne ne peut espérer retrouver une santé parfaite grâce à ces seules eaux. Comme nous l’avons dit, la goutte ne provient pas seulement de la faiblesse des jointures et il ne suffit pas, pour la chasser, de fortifier celles-ci. De plus, si les eaux sont tantôt utiles, tantôt nuisibles, il ne faut pas l’attribuer simplement aux eaux elles-mêmes, mais encore à la constitution du malade et au régime suivi pendant la cure. En effet, si le corps a été convenablement évacué, s’il ne reste que peu de chose à enlever, et s’il suffit de fortifier les jointures, les eaux thermales seront prescrites avec avantage. Elles fondent en effet, elles dissipent, avec plus de puissance que les autres médicaments, les résidus d’humeur dans les articulations, fortifient ainsi les parties affectées, et en outre, s’il en est fait un usage modéré, augmentent la chaleur naturelle. Mais, si le corps est impur, s’il regorge encore d’humeurs mauvaises, les eaux les dissolvent et les fondent, et les malades parfois tombent dans un accès de goutte aux thermes mêmes, sont forcés de cesser l’usage des eaux, ou bien ces humeurs devenues fluides se transportent en d’autres régions et sur les viscères et provoquent des accidents graves. De même encore les eaux thermales nuisent plus qu’elles ne servent quand on n’y suit pas le régime qu’il faut ».
Immédiatement après ces considérations où de sages conseils et de sérieuses observations se revêtent d’une forme à peine vieillie, Sennert qui, à mainte reprise, a invoqué l’autorité de Lucien et cité des passages entiers de son œuvre remplit la promesse qu’il a faite et donne dans toute son étendue la Tragopodagra , le texte grec et la traduction latine.
Il manque en vérité peu de chose à cette description de la goutte pour être excellente de tous points, et pourtant elle n’est louée, elle n’est rappelée nulle part. Une étude plus minutieuse de l’accès lui-même fait seule défaut. Le tort en est pour une grande part au plan suivi par l’auteur, et que lui imposait la nosologie de son temps. Embrassant, sous le nom commun d’arthritis, un certain nombre d’affections très différentes les unes des autres, il n’a pu donner à chacune sa physionomie propre. A ne considérer que la goutte proprement dite, il n’a pas assez séparé, isolé la forme clinique qu’il savait de beaucoup la plus fréquente et aussi la plus significative de toutes. Il a groupé les traits communs aux diverses localisations du mal et il en est résulté qu’aucun type bien défini ne surgit de l’ensemble et ne s’impose à la mémoire. Nous dirions volontiers, en forme de conclusion : Ce qui manque le plus à la goutte de Sennert, c’est la podagre.
Ce fut au contraire l’originalité et le mérite essentiel du
livre de Sydenham de nous donner la première et la plus belle des descriptions de l’accès de podagre. Quelques lacunes pourraient y être relevées, si on y cherchait une histoire complète et achevée de la goutte ; mais ce que l’auteur a peint d’après nature, ce n’est pas une maladie abstraite, considérée en général, c’est sa maladie à lui; de là l’air de vérité et de vie qui saisit à la vue de ce tableau. Dans un ouvrage dont les longues citations constituent, dans notre pensée, l’intérêt principal et la véritable utilité,
nous ne
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pouvions nous soustraire au devoir de le reproduire une fois de plus. Nous en donnerons une version que nous avons voulue fidèle et ressemblante : aussi avons-nous, autant que nous l’avons pu, respecté tous les traits du modèle, ceux-là mêmes que nous aurions préféré effacer.
Mais, avant d’en venir à ces pages, les seules qu’on relise, il est bon de chercher, dans la seconde partie du livre, comment Sydenham comprenait la goutte et comment il la traitait. Ce sera le replacer dans son milieu et à sa date et montrer ce que son instruction médicale devait à ses devanciers, dont il semble ignorer les œuvres et le nom.
« Une tension, nous dit-il (i), une tension aiguë de toutes les forces de mon esprit dans la méditation des phénomènes de cette maladie, m’a amené à penser qu’elle est due it l’apepsie, c’est-à-dire à un affaiblissement de la concoction tant dans les parties solides que dans l’ensemble des humeurs du corps. Chez ceux, en effet, qui sont sujets à la podagre, qu’ils soient vraiment déprimés par 1 âge, ou qu’ils aient provoqué une vieillesse anticipée par la licence effrénée de leurs mœurs, les esprits animaux sont en défaut dans le corps entier. Le corps languit, la concoction ne s’opère plus correctement, les résidus excrémentitiels des humeurs qui étaient éliminés auparavant, grâce à l’exercice, restent maintenant enfermés dans les vaisseaux, véritable graine de maladie ». A la place des esprits animaux que l’on mette une expression à peu près synonyme, celle de chaleur naturelle, que Sydenham d’ailleurs emploie lui-même quelquefois, et on aura précisément la pathogénie si bien formulée par Sennert.
La thérapeutique rappelle aussi celle du médecin allemand, mais avec plus de modération encore et de timidité. Elle est constamment dominée, nous pourrions dire obsédée, par cette idée qu’il y a une méthode providentielle de gué-
(i4 Tractatus de Podagra et llydrope, per Tho. Sydenham. Editio secunda. Londini, i685, à la suite des Epistolæ responsoriæ duæ. Ibid., i68à,
vison de la goutte, que la nature tend toujours à repousser la matière peccante vers les jointures, pour qu’elle y soit éliminée peu à peu par une transpiration insensible, et qu’il v aurait le plus grand péril à troubler ce travail bienfaisant. 11 semblerait logique et naturel de chercher à évacuer la matière morbide par l'un des moyens habituels, la saignée, la purgation, la provocation des sueurs. Mais ces moyens sont tous les trois nuisibles.
«La saignée, malgré sa prétention d’évacuer les humeurs, celles qui sont sous les armes et méditent en quelque sorte leur descente et celles qui assiègent déjà les jointures, est manifestement hostile aux indications que réclame la cause antécédente, qui est une indigestion due à l’altération et au défaut des esprits, qu’une soustraction de sang diminuerait et opprimerait davantage encore. Il ne faut donc pas pratiquer la saignée, ni pour prévenir un accès qui menace, ni pour calmer un accès présent, chez ceux du moins qui sont déjà un peu avancés en âge. En effet, quoique le sangtiré de la veine rappelle le plus souvent le sang des pleurétiques et des rhumatisants, la saignée n’en est pas moins aussi nuisible aux goutteux qu’elle est manifestement utile dans les deux autres affections. Cependant si le malade est encore jeune et échauffe par les excès de boisson, on peut tirer du sang au début du paroxysme, mais si, dans les accès suivants, on use toujours de la phlébotomie, la podagre s’invétérera très vite, même chez les hommes jeunes, et, en peu d’années, elle étendra son empire ou plutôt sa tyrannie plus loin qu elle n’eût pu le faire, chez beaucoup, sans cela ».
La purgation est condamnée pour des raisons analogues et Sydenham formule plus nettement encore, à son sujet, sa foi en l'action médicatrice de la nature. « En ce qui concerne la purgation, qu’elle se lasse par le haut ou par le bas, il faut réfléchir que c’est une loi inviolable de la nature , loi attachée et liée à l’essence même de cette maladie, que le foyer morbide doive être toujours rejeté vers les articulations ; or, les remèdes purgatifs ou émétiques 11e serviront
qu’à rappeler de nouveau dans la masse du sang la matière peccante que la nature avait repoussée dans les jointures ; d’où il arrive que ce qui devait être éliminé dans les articulations se jette sur quelque viscère et que le malade, qui ne courait auparavant aucun danger, est maintenant en péril de mort. À la place d’une douleur articulaire, nulle ou certainement minime, les malheureux sont tués, ou à peu près, par les maux d’estomac, les coliques, la lipothymie et la longue troupe des symptômes anormaux. »
Sydenham invoque les observations qu’il a pu faire sur de nombreux malades et sur lui-même ; mais, peu d’années après, il devait rétracter ce que son sentiment avait d’absolu. S’étant bien trouvé au cours d’une attaque de gravelle de l’usage de la manne, il permet cette purgation aux goutteux, à la condition que leur podagre soit, comme la sienne, compliquée de gravelle. On le voit, c’est bien sa goutte que Sydenham a toujours en vue.
« Si pernicieuse, conclut-il, et si nuisible que soit cette méthode des purgations, elle n’en a pas moins attiré une assez grande réputation à certains empiriques qui ont tous d’ailleurs adroitement caché la drogue cathartique dont ils se servaient. 11 faut remarquer, en effet, que, pendant la purgation même, le malade ne souffre pas du tout ou souffre moins, et, si cette purgation peut se prolonger plusieurs jours sans que survienne un nouvel accès, le malade se rétablit aussitôt de celui dont il était atteint. Mais il paiera cela plus tard et cruellement par l’ataxie où cette agitation des humeurs précipite la nature. »
La condamnation sévère dont Sydenham frappe les médications évacuantes qu’on prescrivait alors aux goutteux ne s’explique pas seulement par les raisons qu’il invoque, mais encore, et plus peut-être, par son grand âge, par la longue durée de sa maladie vieille déjà de trente-quatre ans, par la faiblesse générale qu’elle lui a laissée et par les précautions qu’elle lui impose chaque jour. Ses souvenirs, les plus lointains sont les plus frais chez les vieillards, lui ont permis
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<Ie décrire, avec une rare exactitude, les symptômes du mal dans leur forme habituelle et dans leur mobilité, dans leur mode d’invasion, de déclin et de retour, dans les changements successifs que leur imprimait le temps, mais sa thérapeutique est toute récente, tout actuelle ; c’est celle dont il use et qui convient seule à une goutte invétérée, parvenue à la période d’anémie et de cachexie. C’est, en toute bonne foi, c’est au nom de son expérience personnelle qu’il rejette toutes les médications actives. Il peut les déclarer mauvaises et dangereuses, puisqu’elles ne l’ont pas guéri.
Ce sentiment se devine a chaque ligne des longues pages consacrées au traitement le meilleur de la podagre, au régime suivi par l’auteur. 11 a repoussé, comme débilitant à la fois les forces nerveuses et le sang, toutes les médications évacuantes; il est logiquement conduit à ce que nous nommerions aujourd’hui les agents stomachiques et toniques. Voici son raisonnement : « Tout ce qui aide la nature dans l’accomplissement régulier de ses fonctions, en fortifiant, soit l’estomac pour une digestion normale des aliments, soit le sang pour une bonne assimilation du chyle qui lui est apporté, soit les parties solides pour qu’elles convertissent mieux en leur propre substance les sucs destinés à leur nutrition et il leur accroissement; tout ce cpii, enfin, peut conserver les divers organes d’excrétion et d’émonction en état d’éliminer, dans le temps et dans l’ordre voulu, les résidus excrémentitiels clechaque partie ; tout cela, et les choses analogues, est apte à remplir la première indication, et, en particulier, toutes les médications dites digestives, qu’il s’agisse de médicaments, de régime, d’exercice ou de l’une quelconque des six choses non naturelles, comme on dit. »
« Les médicaments de cette nature sont, en général, ceux qui échauffent modérément, sont amers, irritent doucement la langue, qui sont en somme agréables à l’estomac, améliorent le sang, réchauffent et fortifient les autres parties. Ce sont, par exemple, la racine d’angélique, les feuilles d’absinthe, de petite centaurée, de germandrée d’ivette, etc.
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On peut y ajouter les espèces dites antiscorbutiques, comme les racines de raifort sauvage, les feuilles de coehléaria des jardins ou de cresson de fontaine, etc. »
Et Sydenham, modèle classique d’observation terre-àterre et de bon sens, Sydenham, qui a mis en tête de son petit livre cette pensée de Bacon : « 11 ne faut pas inventer ni imaginer, il faut découvrir ce que la nature fait ou ce qu’elle comporte », descend à ces deux erreurs alcxandrines, à ces deux superstitions, la polypharmacie et l’emploi des antidotes. Il dissimule, nous l’avons vu, sous le nom de médicaments digestifs, ces espèces que les anciens dotaient de propriétés merveilleuses, mais le choix même de ces plantes montre assez que l’auteur s’est borné à les prendre sans contrôle dans les livres de matière médicale au chapitre des antidotes. Sennert les avait énumérées sous ce nom, mais sans un mot d’éloge ou de recommandation.
Quant à la polypharmacie, c’est sans aucune réserve qu’elle est louée et conseillée : « Un mélange habile de quelques-unes de ces espèces aide mieux, à ce qu’il me semble, à la concoction régulière des humeurs que l’ingestion d’une seule, n’importe laquelle du groupe. Chaque fois que nous sommes forcés de recourir à la vertu spécifique d’un médicament quelconque, la règle tient : Quo simplicius eo melius ; mais, quand nous cherchons à guérir un malade en satisfaisant à telle ou telle indication, chaque ingrédient fournit, en quelque sorte, son symbole à la guérison, et, dans ce cas, plus grand est le nombre des simples, plus puissante est l’action du médicament. Il est facile de combiner, à cet effet, des formules avec les espèces précitées et les autres ejusdem farinas que contient la matière médicale. Pour moi, je préfère à toutes les autres formes pharmaceutiques celle d’un électuaire, à l’imitation de la thériaque d’Andromaque. Mais, je laisse volontiers au médecin instruit le choix des ingrédients et la rédaction des formules, car je n’ai jamais cru de mon devoir d’écrire de petits formulaires, comme on dit, mais de fixer les véritables indi-
cations sur lesquelles le traitement doit se régler. On ne s’y conforme pas assez: aussi, je l’ai dit ailleurs, les empiriques en prennent l’occasion de se poser en grands médecins ».
« Cependant, pour les commençants, je vais faire connaître le remède dont j’use d’habitude ; il est ainsi composé : R. Racine d’angélique, roseau aromatique, impératoire, année, feuilles d’absinthe vulgaire, petite centaurée, marrube blanc, germandrée, ivette, scordium, calament vulgaire, matricaire, saxifrage des prés, millepertuis, verge d'or, serpolet, menthe, sauge, rue, chardon-bénit, pouliot, aurone, fleurs de camomille, tanaisie, muguet, safran d’Angleterre, semences de thlaspi, cochléaria des jardins, carvi, baies de genièvre. De chaque q. s. Les herbes, les fleurs et les racines seront recueillies dans le temps qu’elles ont le plus de vertu ; on les fera sécher et on les conservera dans des sacs de papier, jusqu’à ce qu’elles se réduisent en poudre très fine. On prendra six onces de chaque que l’on mêlera bien dans une quantité suffisante d’excellent miel et de vin des Canaries et on en fera un électuaire de consistance suffisante, s. a. On en prendra deux drachmes matin et soir ». Cette préparation, qui ne déparerait pas les collections de thériaques et d’antidotes que nous a laissées l’antiquité, ne contient pas moins de trente substances.
« Des médicaments vulgairement connus, le plus efficace pour fortifier les concoctions est la thériaque d’Andromaque. Mais, comme elle contient plusieurs espèces trop échauffantes, et que, de plus, elle renferme trop d’opium, il est plus simple de préparer l’électuaire précédent avec les principales de ses plantes échauffantes et fortifiantes. Il faut avoir soin de choisir des simples qui plaisent au goût du malade, puisqu’il doit en continuer l’usage très longtemps, c’est-à-dire presque toute sa vie ; il ne faut donc pas qu’ils lui soient désagréables au palais-. Parmi les médicaments non composés, l’écorce du Pérou tient le premier rang : elle donne au sang de la force et de la vigueur. On en prend quelques grains matin et soir ».
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Sydenham insiste sur la nécessité de continuer longtemps, de continuer toujours, l’usage de ces drogues digestives et des pratiques instituées dans le même but, « parce que la cause du mal, ici comme dans la plupart des maladies chroniques, est passée en habitude, est devenue une seconde nature, et qu’il serait insensé de croire qu’une modification légère et momentanée du sang et des humeurs par un genre quelconque de remède ou de régime puisse atteindre le résultat cherché. C’est toute l’habitude du corps qu’il faut transformer , c’est l’homme tout entier qu’il faut refaire sur une nouvelle enclume (i) ».
Pour celte œuvre, presque impossible, il faut compter surtout sur le régime. Sydenham en précise les règles avec une sage minutie : quantité, nature des aliments, nombre des repas, il discute tout avec soin, mais la question qui le retient le plus longtemps est celle des boissons. « Les meilleures, à mon sens, sont celles cpii, moins généreuses que le vin, ne sont pas aussi faibles que l’eau, par exemple, la bière légère de Londres, qu’elle contienne ou non du houblon, caries deux extrêmes sont également nuisibles. L’usage des boissons trop rafraîchissantes n’est pas plus sûr que celui du vin ; comme elles abattent les concoctions et éteignent la chaleur naturelle, elles sont plus nuisibles encore ; ce ne sont pas des douleurs qu’elles causent comme le vin, c’est la mort même; l’expérience, en effet, nous enseigne que ceux qui, après avoir usé largement du vin jusqu’à leur vieillesse, le changent brusquement contre l’eau ou des boissons trop légères, se trouvent bientôt avoir changé la vie contre la mort ».
Dans les régions où il n’y a pas de bière, on peut faire une boisson avec beaucoup d’eau et un peu de vin. « Mais l’eau pure est indigeste et dangereuse, je l’ai appris à mes dépens. Cependant elle est plutôt utile, si l’on en a bu toute
(i) t.oc. cil.., p. 112.
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sa vie; aujourd’hui encore, la grande majorité des hommes ne calme pas autrement sa soif, plus heureux dans leur dénùmcut que nous dans notre abondance et dans notre luxe. J’en prends à témoin cette foule immense de maladies qui, à ce titre, torturent notre corps, la podagre, la gravelle, l’apoplexie, la paralysie et le reste. »
Mais, avec le temps, quand la substance tout entière du corps est en quelque sorte dégénérée en podagre, cum universa corporis substantiel in poclagram ijuasi degenevaverit i), il faut proscrire toutes les boissons fermentées quelles qu elles soient et se contenter d’une infusion de plantes inoiïensives, en choisissant celles qui plairont le plus au malade. Non seulement l'usage continuel de ces boissons ne diminue pas l’appétit, mais il l’augmente; de plus il permet un peu plus de liberté dans le reste du régime car il corrige et compense ces erreurs qu’il est audessus de la nature humaine d’éviter; enfin, ce qui est le principal, le malade se préserve ainsi de la gravelle, qaii est la compagne presque inséparable de la podagre. « La liqueur suivante, qui est cl’un goût et d’une couleur agréables, est celle qui me plaît le plus : Salsepareille, six onces; bois de sassafras, squine et ràpure de corne de cerf, deux onces; réglisse, une once; faire cuire pendant une demi-heure dans deux conges (seize livres) d’eau de fontaine; laisser ensuite en vase clos sur les cendres chaudes pendant douze heures; ensuite faire bouillir jusqu’à réduction d’un tiers. Aussitôt après avoir retiré du feu, ajouter une once et demie de graine d’anis. Deux heures après, couler, laisser déposer, et mettre la liqueur claire obtenue dans des bouteilles de verre bien fermées (2). »
(1) G est sans cloute cette phrase que Trousseau a condensée dans 1 expression incorrecte de totuni corpus est podagra, expression que nous n’avons pas retrouvée dans le texte de Sydenham.
(2) Sennerl, nous I avons vu. conseillait aussi, mais à titre de sudorifiques, la corne de cerf, le sassafras, la salsepareille et la squine.
Mais, nous 1 avons dit, Sydenham a une goutte chronique, une goutte atonique; aussi ne peut-il s’accommoder entièrement de cette abstinence absolue des boissons fermentées, et fait-il cette réserve : « Néanmoins, si le malade, soit par suite d’un usage prolongé et excessif des liqueurs enivrantes, soit ii cause de son âge avancé ou de sa trop grande faiblesse, ne peut pas digérer les aliments sans l’aide du vin ou de toute autre boisson fermentée, il n’est pas sans danger de le priver de vin brusquement et sans délai, erreur qui a souvent été mortelle. Aussi, s’il m’en croit, qu’il renonce â l’apozème diététique ci-dessus prescrit, ou s’il veut en user, qu’il s’y habitue peu à peu, se permettant pendant quelque temps de boire du vin aux repas, en guise de remède plutôt que comme boisson ordinaire, jusqu’à ce que l’apozème lui soit devenu familier. Le vin d’Espagne (i), en cette occasion, est préférable de tous points tant au vin du Rhin qu’au vin de France; ces derniers, quoique très agréables à l’estomac, sont de nature à exciter les humeurs et à aviver le foyer morbide. Ajoutez à cela qu’étant presque aussi crus, à peine plus cuits que notre cidre, ils ne sont pas aussi cordiaux et chauds qu’il le faudrait. »
« Mais en voilà assez sur la nourriture et la boisson des goutteux. » Sydenham étudie dans ses dernières pages tout ce qui concerne le sommeil, la tranquillité d’esprit, les émotions, l’excès des travaux intellectuels, l’amour même et c’est à ce dernier propos qu’il écrit sa fameuse phrase : « En dehors du mal qu’il se fait, en ne réprimant pas les désirs languissants d’un âge épuisé, le goutteux s’interdit de jouir d’un privilège, de ce jubilé, qu’une spéciale et suprême faveur de la nature accorde aux vieillards, en les délivrant enfin, à la dernière scène de leur vie, de la violence de ces passions, qui, comme autant de bêtes enragées, déchiraient nuit et jour leur jeunesse. La satisfaction de ces
(i) On sc rappelle l’éloge du vin d’Alicante dans le chapitre de Sennerl.
appétits ne saurait compenser la longue série de maux qui marcherait avec elle ou en serait la suite. »
En revanche, Sydenham insiste longuement sur la nécessité de l’exercice chez les goutteux, exercice varié et gradué selon leurs forces. 11 a observé sur lui-même qu’un « exercice long et quotidien, non seulement ne contribue pas à la génération des tophus, mais dissout au contraire même les tophus anciens et indurés, pourvu qu’ils li aient pas envahi et changé en leur propre substance les parties superficielles de la peau ». De tous les exercices, le meilleur est l’équitation quand elle est possible; il n’est pas d’arcane, de remède secret qui la vaille. Si elle est impossible, il faut se foire promener en voiture, au bon air de préférence, à la campagne plutôt qu’à la ville et qu’à Londres surtout, où l’atmosphère est remplie des vapeurs qui s’exhalent des divers ateliers d’ouvriers, où l’air est confiné par l’amas serré des édifices. « Et les goutteux ont au moins cet avantage que cette même aisance qui a été la cause première de leur maladie leur permet d’avoir une voiture et de jouir de cet exercice, à défaut des autres qui leur sont interdits. »
Les symptômes particuliers et les complications de la goutte réclament chacun leur médication. « Il y a surtout une faiblesse et une langueur d’estomac, accompagnée de coliques comme venteuses, qui arrive à ceux qui ont été de longue date sujets à la goutte, ou à ceux qui, souffrant depuis moins longtemps, ont remplacé les boissons spiritueuses par d’autres plus faibles et trop rafraîchissantes... .Lai souvent ressenti ce symptôme dans les accès de ces dernières années et rien ne m’a satisfait autant que le vin des Canaries pris en petite quantité, lorsque cette langueur, ce malaise menaçait. Ni le vin rouge de France, ni la thériaque d’Andromaque, ni aucun autre des cordiaux à moi connus n’a une pareille vertu. » Décidément le bon Sydenham avait horreur de l’eau et prisait fort le vin d’Espagne.
Sydenham passe rapidement sur le traitement des accidents et complications de la goutte, de la goutte rétrocédée:
contre la diarrhée, contre la grvaelle, le grand remède est le laudanum, à la dose d’une vingtaine de gouttes, pourvu que la tête ne soit pas en cause, ni les organes vitaux ».
« Quant aux remèdes externes capables de calmer les douleurs de la goutte, je n’en connais aucun encore, bien que j’en aie essayés beaucoup sur moi-même et sur les autres, à l’exception des réfrigérants et des répercussifs, dont l’usage, je l’ai montré plus haut, n’est pas sans péril. Et je puis assurer, en me fondant sur une large et longue observation, que le plus grand nombre des malades qui passent pour être morts de la goutte, ont été emportés, moins parla maladie que par cette vaine et intempestive médication... Quand la douleur est trop forte, que le goutteux se décide h rester au lit jusqu’à ce qu’elle soit un peu passée, plutôt que de recourir aux anodins. Cependant il n’est pas inutile de prendre un peu de laudanum le soir, mais seulement si la douleur est tout à fait insupportable, autrement il vaut mieux le laisser de côté. »
« Voilà tout ce que je sais du traitement de la podagre. Et si l’on m’objecte qu’il y a beaucoup de remèdes spécifiques de cette maladie, j’avoue de bonne grâce que je ne les connais pas, et je crains bien que ceux qui les vantent ne soient aussi ignorants oue moi. C’est une triste chose en
vérité de voir la médecine, le plus noble des arts, souillée ainsi par des sornettes que l’ignorance ou la perversité des écrivains donne en pâture aux naïfs et de voir pour presque tous les genres de maladie des choses pareilles prônées à pleine voix, comme des mains donnes, par ces vendeurs de rien. »
Et Sydenham, à l’exemple de Sennert, renvoie ceux qui le trouveraient trop peu inventif et trop pauvre en remèdes îi la Tragopodagra dont il donne une longue citation. Puis, par une contradiction assez étrange, il conclut: « La médication radicale et parfaite, capable de délivrer de toute diathèse goutteuse, gît encore dans le puits de Démocrite; la nature la cache encore dans son sein ; je ne sais ni quand.
ni par qui elle sera ramenée au jour... Cependant une lonsrue série de réflexions me fait croire qu'un remède de cette nature sera trouvé quelque jour ». Sydenham atteste ici la médication spécifique des fièvres intermittentes par le quinquina, mais il nous parait oublier ce qu il a écrit luimême des maladies aiguës comparées aux maladies chroniques, et des conditions si différentes de leur traitement.
Ce que nous avons dit de la manière dont Sydenham a compris la goutte, ramenant à sa propre histoire celle de la maladie, nous dispense d’approfondir les lacunes de cette étude thérapeutique. Il croit que la goutte ne frappe guère les hommes en pleine vigueur, attendant pour naître la déchéance de l'age, ou l’abandon de la vie active, ou la cessation des excès de tout genre, ce qui est loin d’être vrai. Aussi écarte-t-il, sans y faire la moindre allusion, trois médications puissantes, déjà vieilles de son temps : la médication alcaline dont le mode d’action pouvait être ignoré, mais dont les avantages étaient cliniquement prouvés; la médication thermale, qu’il s’agisse de l’eau prise en boisson ou des pratiques extérieures ; il écarte enfin implicitement, avec toutes les drogues purgatives, la seule médication qui méritât de son temps d’être dite spécifique, l’emploi des hermodactes, c’est-à-dire du colchique. Sur ces trois points le silence est absolu; il est vrai qu’il s’agit là des agents qui conviennent surtout à une goutte jeune, floride, sthénique, comme on dira plus tard.
Arrivons enfin à ce qui restera le meilleur titre de gloire de Sydenham, à la description de l’accès, à l’étude de ses variétés de forme, d’intensité et d’allure, selon les âges, les tempéraments et les médications. C’est, suivant l’expression même de l’auteur, un véritable drame, dont il nous fait suivre, dont il nous met sous les yeux, avec une rare puissance d’évocation, les premières scènes, les péripéties et le dénouement.
Une version nouvelle nous a paru nécessaire parce que les précédentes n’ont pas serré le texte d’assez près. Nous
avons conservé clans la notre les imperfections et les bizarreries qn’on relève clans l’original, qu’elles soient le fait de Sydenham lui-mème ou de scs premiers traducteurs, de ses interprètes latins (i).