‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 112 sur 130 · LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D ’ AUTOMNE. LES H E 11 MOD ACTES · texte numérisé non relu

LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D ’ AUTOMNE. LES H E 11 MOD ACTES

L’opinion commune est que les anciens n’ont pas connu les vertus thérapeutiques du colchique d’automne, que celui-ci a toujours été regardé comme une plante vénéneuse, étrangère à la matière médicale, jusqu’au jour où les expériences de Storck, en 1768, établirent qu’on pouvait en ingérer une faible quantité sans péril de mort, qu’on pouvait même tirer quelque profit de cette témérité.

A cela on ajoute que les anciens et les modernes ont usé, sous le nom d' herinodactes , des parties souterraines cl’une plante qui paraît être une espèce de colchique non déterminée encore, à moinsque ce ne soit quelque autre chose. Les auteurs français, médecins ou botanistes, précisent davantage et considèrent comme démontrée l’opinion reprise et défendue par J.-E. Planchon en i856 que les herinodactes représentent les bulbes desséchés du colchicum variegatum.

Ce sont la autant d’erreurs. Les Byzantins, les Arabes, les Salernitains, les Occidentaux ont employé en connaissance de cause, et sous le nom d’hermoclacte, le colchique d’automne jusqu’à l’heure où les érudits de la Renaissance en condamnèrent l’usage parce que Dioscoride l’avait déclaré mortel. Si l’on garda quelque temps encore dans la pharmacopée les herinodactes venus d’Orient, c’est que les mêmes érudits, appuyés sur deux lignes de Paul d’Egine, assuraient que ces bulbes n’avaient rien de commun avec le colchique.

Quant ii l’identification des hermodactes et des bulbes de Colchicum vciriegatum , c’est une hypothèse qui doit disparaître avec les raisons qui l’avaient suggérée, fille est désormais inutile ; elle n’a jamais eu de fondement sérieux.

Il est nécessaire de reprendre ab ovo une histoire qui comporte d’utiles enseignements. La tâche d’ailleurs est moins effrayante qu’autrefois et l’on peut l’aborder sans se laisser émouvoir par les réflexions découragées que faisaient au début du xvi° siècle Marcel Virgile et Otto Brunfels. « Nous laissons à de plus forts que nous, dit le premier (ï), le soin de rechercher si les hermodactes des médecins et des herboristes sont même chose que l’éphémère ou plutôt que le colchique de Dioscoride. »

« C’est pourtant là, remarque le second (2 , un important problème et il est il souhaiter que quelque Apollon vienne le résoudre. Car ces perpétuelles hypothèses n’ont d’autre effet que de jeter l’incertitude, le trouble et le dégoût dans l’esprit du lecteur qui travaille sans relâche, apprend toujours et 11e parvient jamais à savoir la vérité. C’est ce qui ne manque pas d’arriver à tous ceux qui étudient de trop près cette question des hermodactes ».

Ceux-là furent des hommes d’une science profonde : ils connurent le grec, la botanique, la médecine; une seule chose leur manqua, un jugement détaché, à l’égard de l’antiquité classique, de toute superstitieuse vénération. C’est précisément sur cette liberté d’esprit, qui nous est aujourd’hui aussi aisée et coutumière qu elle était de leur temps courageuse et rare, que nous comptons pour réussir où ils ont échoué, pour apporter quelque lumière dans une question obscurcie comme à plaisir depuis quatre cents ans.

Pour ne pas nous répéter, nous laisserons de côté ce que

(1) Marcellus Vergilius. Commentaires sur Dioscoride. Florence, i5i8.

(2) Otto Brunfels. Herbarum vivæ eicones, etc. Argenlorati, 1 53(3 . t. III, p. 11.

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nous ont appris les Byzantins et les Arabes des effets physiologiques et thérapeutiques de leur hcrmodacte (i), et nous rappellerons seulement la conclusion que nous avons tirée de leur enseignement, que la plante employée par eux dans le traitement de la goutte n’était et ne pouvait être que le colchique d'automne, tant l’expérience ancienne se montre semblable à celle d’aujourd’hui. Mais une telle comparaison n’a pu se faire qu’au cours de notre siècle : aussi n’a-t-elle pas suffi à clore plus de trois cents ans de controverses, où les arguments étaient, de part et d’autre, demandés, non à l’observation clinique, mais à la critique des textes, à la botanique et à la toxicologie.

Si peu familières que nous soient les sciences que nous venons de nommer, nous espérons montrer qu’elles s’accordent entre elles et avec la clinique, pour confirmer l’identité de l’hermodacte prescrit par les anciens contre la goutte et de notre colchique. Mais, pour que la preuve ressorte plus claire et mieux assurée, il nous faudra mettre sous les yeux du lecteur de nombreux documents, il nous faudra résumer l’histoire des plantes qui ont porté le nom d’hcrmodacte avant le colchique d’automne : l’omission de ce soin a été, pour nos devanciers, la première et peut-être la principale cause de l’erreur où ils sont tombés.

Trois plantes ont porté chez les Grecs le nom à'hennoclacte , de doigt d’ Hermès, ce sont :

La quintefeuille, potentilla reptans ;

Le colchique d'Egypte, c. bulbocodioides ;

Le colchique d’automne.

La quintefeuille a reçu la première cette appellation mystique ; c’est donc à propos d’elle et sans sortir de son domaine qu’il faut en chercher l’origine et le sens.

(j) Voir ch. xi cl xn.

L A G OU TT E E T L E R H U M ATI S M E

l’hermodacte long ou quintefeuille

Il existe un poëme « sur les plantes » cle date très ancienne et sans doute d’origine alexandrine. Ce poëme anonyme contient un passage intitulé xsv-acay.vJÀcç où on lit : « Cueille bien vite quand il est encore vert le doigt d'Hermès, herbe aux cinq feuilles, etc. » S’il faut en croire l’auteur, cette plante donne aux mortels des songes d’heureux présage ; portée sur la peau, elle guérit presque toutes les maladies, mais surtout celles des yeux, de la gorge, des dents, de la peau, des nerfs et des jointures. Il suffit de tremper les mains dans une infusion de quintefeuille pour conjurer les terreurs, les maléfices et les démons ennemis ; il faut la cueillir quand la lune est dans sa croissance et le soleil sur le point de se lever (i).

Les Grecs d’Alexandrie avaient recueilli ainsi les croyances les plus ridicules, nées sur le sol de l’Egypte ou apportées de l’Orient, et les avaient admises dans les ouvrages les plus sérieux. Dioscoride, par exemple, ne parle pas de la quintefeuille autrement que l’auteur du poëme : il la donne comme un bon remède contre les maladies de la bouché, des dents, de la peau, contre la sciatique et les affections des jointures ; enfin elle servirait aussi aux expiations, aux purifications et aux enchantements.

L’herbe aux cinq doigts, aux cinq feuilles, c’est notre quintefeuille, la potentilla reptans , que l’on trouve dans toute l’Europe et dans l’Afrique du Nord, jusqu’en Abys-

(i) Anonymi. Carmen cle herbis, vers 5 O - 5 4 . Poctæ Bucolici cl didaclici. Firmin Didot, i85i.

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sinic (i). Les Grecs l’appellent presque toujours ^evTàcpuXXov, mais Aétius dit TCV~asu XAov xoîj 'Epgoo Boxa vyj (2) et les plus vieux manuscrits de Dioscoride ajoutent au texte légitime une longue synonymie où se trouve l’épithète de 'E p;;,ooi/.tjXov, sans parler de quelques autres sur lesquelles nous aurons bientôt à revenir(3). Enfin, longtemps après l’époque alexandrine, Mésué le jeune écrira : « L’hermodacte est la racine d’une herbe de montagne ; il y en a deux espèces, l’une longue en forme de doigt, l’autre ronde (4) »• Et il 11’est pas douteux que l’hermodacte long ne soit la quintefeuille.

Mais pourquoi ce nom d’hermodacte, de doigt d’Hermès donné à la quintefeuille ? La chose vaut la peine d’être éclaircie, car c’est pour établir une ressemblance, d’ailleurs lointaine, entre un bulbe de colchique et un doigt humain que Planchon a été amené à choisir comme prototype de l’hermodacte des Grecs un bulbe de colchicum variegatum, pourvu par hasard d’un prolongement inférieur, prolongement qualifié, pour les besoins de la cause, de dactyloïde.

En ce qui concerne la quintefeuille, ou pourrait croire que le mot hermodacte rappelle la disposition des feuilles qui, au nombre de cinq, divergent à la façon des doigts d’une main. Il est probable que l’expression de pentadactyle n’a pas d’autre origine ; mais en ce qui concerne celle d’hermodacte, il en est tout autrement. Dans cette locution c’est le premier terme qui importe, non le second.

L’Hermès dont il s’agit n’est pas le dieu grec, c’est Hermès Trismégiste, c’est Thôt 1 Egyptien, l’inventeur de l’astronomie, de la magie et de la médecine, celui qui envoyait aux hommes les songes doux ou terrifiants, qui savait les moyens de conjurer les sortilèges et de se rendre maître des dieux

(1) E. Boissier. Fl. orient., II. p. 723.

(3) Aétius. Edit, grecque. Venise, 1 5 34 , p. 19.

(3) Dioscoride. Edit. Sarazin. iSgS. p. 465.

(4) Mésué. De simplicibus, ch. vii.

eux-mêmes (i). Une plante lui était consacrée, la quintefeuille. Celle-ci était inséparable du Mercure égyptien et, dans l’astrologie alexandrine où chacune des planètes avait son herbe particulière, la quintefeuille était l’herbe de Mercure. Dans un fragment sur les douze signes du zodiaque et sur les plantes des sept planètes, fragment mis sous le nom d’Hermès Trismégiste lui-même, on lit : Bstovsv x:~j 'Eppzrô zzvr. xx xv.X'jkcv (2).

La quintefeuille était donc l’herbe d’Hermès ; cherchons pourquoi elle en était dite le doigt. Pour être longue et détournée, l’explication n’est pas moins curieuse et assurée. De même qu’il y avait la planète et l’herbe d’Hermès, il y avait aussi l’oiseau du dieu et cet oiseau était l’ibis. Le dieu l hôt avait pour signe hiéroglyphique un ibis ; il était souvent représenté sous la forme de cet oiseau, et, alors même qu’on lui laissait les membres et le corps d’un homme, il avait la tête et le bec de l’ibis. Comme leurs caractères physiques, leurs qualités légendaires se confondaient aussi. L’oiseau avait tous les mérites, tous les privilèges du dieu ; il avait droit au même culte et ce culte lui était rendu.

Comme à l’aspect du dieu lui-même, les serpents tremblaient à la seule vue de l’ibis. Elien, divers auteurs cités dans les Geoponica rapportent cette légende ; le poète byzantin Phile, étudiant les antipathies des animaux, dit aussi qu’à la vue d’une aile (gxzpz'/) d’ibis, tous les serpents sont frappés de terreur (3).

Revenons maintenant au livre de Dioscoride, à la liste des surnoms de la quintefeuille; nous y lisons : « les prophètes (prêtres égyptiens) la nomment ongle cl’ibis , d’autres aile d’ibis, d’autres encore doigt d’ Hermès, hermodacte (4) ».

(1) Maspero. Histoire ancienne des peuples de 1 Orient, p. 2o4 et suiv.

(2) Manuscrit grec n1 2 3 4 2180, fol. 85 v°.

(3) Voir Histoire naturelle et mythologique de l'ibis par Jules César Savigny. Paris. i8o5, p. 119.

(4) Dioscoride. Ed. de Sarrasin. Francfort, 1098, p. 477-

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Voilà, ce nous semble, l’explication que nous cherchions. Le mot hermodacte est synonyme de ongle d’ibis, aile d’ibis. C’est la même métaphore, rapportée ici à la forme animale du dieu, là à sa forme humaine. Il ne viendrait à la pensée de personne de supposer une ressemblance entre la quintefeuille ou l’une de ses parties et l’ongle ou l’aile d’un ibis ; il serait tout aussi étrange d’en admettre une entre un fragment quelconque de la plante et un doigt humain. L’ongle ou l’aile symbolisait la puissance de l’ibis, comme le doigt celle du dieu.

Notons en passant ce fait cpii étonnerait si l’on ignorait l’origine et le mode de transmission des croyances populaires : aujourd’hui encore on relève dans la synonymie vulgaire de notre quintefeuille les surnoms de main de Mars et de patte de pigeon , fort analogues à ceux de doigt d’Hermès et de ongle d’ibis, et qui ne sont sans doute que ces mêmes appellations conservées et altérées tout ensemble par une longue tradition. Main de mars est déjà donné parle pseudo- Apulée comme un des noms de la quintefeuille.

Tout cela pouvait être connu depuis longtemps et l’on s’étonne que Lobel ait été seul à faire remarquer que le terme d hermodacte était équivoque, s’appliquant à plusieurs plantes à la fois, et, parmi elles, à la quintefeuille « dont la racine a été appelée hermodacte non tam sitnilitudine quant superstitione et incanta/oria expiatione (i). Une découverte récente est venue confirmer de tous points le sentiment que Lobel avait tiré de l’examen des synonymies insérées dans la matière médicale de Dioscoride, et montrer qu’on avait eu tort de considérer isolément ce mot hermodacte, au lieu de le replacer à son rang parmi les appellations mystiques données aux plantes utiles ou vénéneuses par les Egyptiens. Nous voulons parler d’un papyrus gréco - égyptien du niu siècle, aujourd’hui à Leydc, et contenant un passage sur

(i) Lobel. Plantarum scu slirpium liisloria. Anvers, 1 5 7 G , p. 55

les noms secrets donnés aux plantes par les prophètes, c’est à-dire par les scribes sacrés.

Déjà l’on pouvait lire dans les synonymies jointes aux descriptions de Dioscoride par l’auteur lui-même ou par un •de ses plus anciens éditeurs, que la ronce était dite par les prophètes, sang cl’ ibis, la renouée ongle de rat, le cabaret scinp de Mars, l’ivette sang de Minerve et que la plupart des plantes avaient ainsi leur surnom mystérieux, terme de convention, compris d’abord des seuls initiés, puis tombé, par l’effet "d'indiscrétions successives, dans le domaine public.

Il suffit de jeter les yeux sur la liste de ces synonymes pour se convaincre qu’il n’y avait aucune relation entre la forme extérieure des plantes et le nom qui leur était imposé. Une telle concordance eût même été contraire au but qu’on se proposait et qui est ainsi dévoilé dans le papyrus de Leyde : « Interprétation tirée des noms sacrés dont se servaient les scribes sacrés afin de mettre en défaut la curiosité •du vulgaire. Les plantes et les autres choses dont ils se servaient pour les images des dieux ont été désignées par eux ■de telle sorte que, faute de les comprendre, on faisait un travail vain, en suivant une fausse route. Mais, nous en avons tiré l’interprétation de beaucoup de descriptions et renseignements cachés (i) ».

Suit l’énumération de 07 noms mystiques mis en regard des termes réels. Or, ces noms sont constitués comme ceux dont nous parlions, d’après Dioscoride, et comme le mot hermodacte qui ne se trouve pas dans le papyrus. Remarquons encore avec Berthelot que « dans le papyrus, comme dans Dioscoride, un même nom s’applique parfois à deux ou à trois plantes différentes ». C’est précisément ce qui est arrivé pour l’expression dont nous cherchons à préciser l’origine et le sens.

(1) Bertiielot. Histoire des Sciences, t, I, p. 8. Les papyrus de Leyde. Papyrus Y.

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On trouve, clans notre vocabulaire botanique, un mot que l’on peut rapprocher clés précédents, c’est celui de joubarbe,. jovis barba. La plante qui porte ce nom ne ressemble guèreà la barbe du dieu, mais ce dieu était celui qui lançait la foudre et la joubarbe passait pour en préserver les maisons, sur le toit desquelles elle poussait. « Ceux qui s’occupent de magie, dit Albert le Grand, prétendent qu’elle écarte la, foudre et c’est pour cela qu’on la place sur les toits (i) ». Il est clair que la filiation a été précisément inverse. C’est parce que la joubarbe habite les toits qu’elle a été regardée comme une sauvegarde contre la foudre et c’est ce prétendu privilège qui lui a fait donner le nom du dieu du tonnerre, dieu barbu (joais barba ) et éternellement jeune (sempervivum).

La conclusion logique, nécessaire, de ce chapitre, c’est que la quintefeuille et d’autres plantes encore peut-être avaient reçu un même nom mystique, sans rapport avec leurs caractères extérieurs ou leurs propriétés, et que ce serait œuvre vaine de faire de ce mot hermodacte, pris dans son sens littéral, l’occasion et le point de départ d’une théorie nouvelle, « la clef de l’énigme », comme dit Planchon.

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