‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 111 sur 130 · THOMAS SYDENHAM · texte numérisé non relu

THOMAS SYDENHAM

Portrait en tète des Opéra Medica. Genève, 1757.

Georges C Alt HÉ et C. N AUD, Éditeurs.

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Editeurs

Enfin, avant que son mal ne se fût à ce point aggravé, non seulement il jouissait de plus longues rémissions entre les accès, mais, dans ces rémissions mômes, il était valide des membres comme du reste du corps et ses diverses facultés naturelles s’acquittaient, comme il laut, de leurs fonctions. Maintenant, il a les membres contournés dans tous les sens et perclus, en sorte que, alors même qu’il peut se tenir debout et à la rigueur avancer un peu, il se traîne d’un pas si boiteux et si pénible que, tout en marchant, il parait ne pas bouger. Vient-il à marcher plus que ses forces ne le permettent, pour donner plus de vigueur à ses pieds, ii mesure qu’il fortifie ceux-ci par l'exercice et les rend moins aptes à contracter des douleurs, le foyer du mal, non encore détruit après tout cet intervalle, devient menaçant et dangereux pour les viscères, ne pouvant se répandre librement dans les jointures. Celles-ci, durant cette période, ne sont presque jamais exemptes de douleurs, mais éprouvent constamment des sensations plus ou moins pénibles.

Bien d’autres symptômes encore tourmentent le patient: des douleurs hémorroïdaires, des renvois nidoreux ramenant le goût des aliments mâchés puis décomposés dans l’estomac, chaque fois qu’il a pris quelque chose d’indigeste ou seulement la quantité de nourriture qui conviendrait à un homme sain. L’appétit languit et tout le corps, en raison de l’insuffisance des esprits. Enfin il ne vit plus que pour être malheureux et misérable, et ne peut jouir, si peu que ce soit, des douceurs de la vie. L’urine qui était plus colorée, surtout pendant les accès, et rendue en petite quantité, rappelle maintenant par son abondance comme par sa couleur, celle qui est rendue dans le diabète. Le dos et d’autres régions sont le siège de démangeaisons pénibles, surtout à l’heure du sommeil.

Quand la maladie est confirmée, un autre ennui survient : après un bâillement, le matin surtout, les ligaments des os du tarse éprouvent une secousse violente, qui accompagne la sensation d’une sorte de resserrement ou d’une compres- Deepeuch. 35

sion énergique par une forte main. Parfois même, sans bâillement préalable, le malade, déjà endormi, sent tout à cou p comme un coup de massue qui lui briserait les os du pied et il s’éveille en poussant un grand cri. Les tendons des muscles de la jambe sont pris ensuite d’un spasme si aigu et si violent que la douleur provoquée par lui, ne durât-elle qu’un moment, surpasserait et vaincrait toute patience humaine.

Après tant et de si atroces tortures, après ce long supplice, comme un gage du calme que la mort, déjà toute proche, lui apportera bientôt, le goutteux est moins maltraité, quant à la douleur, par les accès suivants (l’organisme accablé d’une pàrt sous le poids de la matière peccante, affaibli pairage cl’autre part, ne peut plus désormais repousser cette matière avec la même constance et la même force jusqu’aux extrémités du corps). Mais, aulieude la douleur habituelle, il survient un certain malaise, accompagné de maux de ventre, de lassitude spontanée et quelquefois d’une tendance à la diarrhée. Ces symptômes, tant qu’ils durent, modèrent la douleur des jointures et disparaissent dès que celles-ci souffrent de nouveau ; et ainsi, du fait de ces alternatives de souffrance locale et de malaise général, l’accès s’attarde longuement.

Remarquons, en effet, que lorsqu’on a souffert de longues années, la douleur provoquée par chaque paroxysme diminue graduellement et que c’est plutôt le malaise général que la douleur qui est la cause du dépérissement. En effet, la douleur subie au cours de ces accès, si longs qu’ils soient, n’atteint pas la dixième partie de celle qu’on avait coutume de souffrir quand les forces étaient plus entières. Mais cette sévérité du mal était compensée le plus souvent, et par un intervalle plus grand entre les accès et par une santé satisfaisante durant ce même temps. Dans cette maladie, la douleur est un remède, le plus amer des remèdes, fourni par la nature ; plus elle est violente, plus l’accès est rapide dans son cours, plus longue aussi et plus complète est la rémission et vice versa.

Et pourtant, ni la douleur, ni la claudication, ni l’impotence des parties affectées, ni le malaise général, ni les autres symptômes que nous venons de décrire n’achèvent la tragédie. Par surcroît, la goutte engendre chez la plupart la gravelle, soit à cause du décubitus prolongé, soit encore parce que les organes de sécrétion sont aussi lésés ettroublés dans leurs fonctions nécessaires, soit enfin parce que le calcul lui-même est en général un morceau de la même matière morbifique, question que je ne tranche pas. — Quelle que soit l’origine du mal, le patient se demande tristement en lui-même quelle est des deux la plus cruelle, la goutte ou la gravelle ? Quelquefois aussi, le calcul empêche le passage de l’urine dans la vessie par les uretères et emporte le malade sans attendre plus longtemps les lenteurs et les délais de la goutte.

Et ce n’est pas assez d’être déchiré de si triste manière, de n’être plus son maître, d’avoir toujours besoin de l’assistance d’autrui ; pour comble de misère, l’âme elle-même, au cours de l’accès, comme au souffle d’une contagion, sympathise à ce point avec le corps qu’on ne saurait facilement dire quelle est des deux la souffrance la plus lamentable. Aussi bien qu’on dit accès de goutte, on pourrait dire toujours accès de colère. L’intelligence et la raison sont à ce point énervées par l'affaiblissement général que le moindre mouvement émotif les ébranle et les fait vaciller ; ce qui rend le malade aussi â charge à lui-même qu’aux autres. Il n’en est pas moins d’ailleurs sujet à toutes les autres passions, ii la crainte, aux soucis et au reste. Toutes causes d’un même tourment jusqu’au jour où, la maladie s’évanouissant, l’âme convalescente, à son tour, recouvre sa tranquillité première.

Enfin (pour eu arriver tout de suite au dénouement de cette funeste maladie), lorsque les viscères intérieurs sont lésés par le dépôt et l’étreinte de la matière peccante, au point que les organes sécréteurs ne remplissent plus leurs fonctions, le sang croupit et se charge d’une sorte de boue et de lie, et la matière n’est plus comme autrefois projetée avec violence 'ers les extrémités du corps; et le malade,

trois fois infortuné, change avec bonheur sa vie si douloureuse, et qui n’a plus rien de vivant, pour une mort qui lui assure le repos de ses misères.

Il est vrai, et ce peut être une consolation pour moi et pour d’autres, aussi mal pourvus des dons de la fortune et du talent, il est vrai que vécurent ainsi et finirent par mourir de grands rois, des princes, d'illustres généraux ou amiraux, des philosophes et d’autres comme eux. En un mot, cette maladie articulaire, ce que je n’affirmerais d’aucune autre, tue plus de riches que de pauvres, plus de sages que de fous. La nature semble nous montrer du doigt, par cet exemple, combien notre mère et arbitre à tous est juste et impartiale. Est-on pauvre en quelque chose? elle vous comble, elle vous enrichit de quelque autre bien. Elle mitige au contraire, elle tempère ses largesses envers d’autres en v mêlant une égale proportion de maux. Aussi, est-ce partout une loi ratifiée et inviolable, qu’on ne saurait trouver un homme qui soit ou tout à fait heureux, ou misérable au contraire et malheureux en tout, chacun éprouvant à la fois l’une et l’autre fortune. Et cet équilibre du bien et du mal, conforme à notre faiblesse et à notre destinée mortelle, estpeut-être ce qui nous convient le mieux.

La goutte frappe très rarement les femmes et celles-là seulement qui sont déjà âgées, et les viragos aux formes toutes viriles. Les femmes plus grêles qui, dans l’adolescence ou dans l’âge de la force, présentent des symptômes simulant la goutte, les doivent soit à des troubles hystériques, soit à un rhumatisme antérieur dont le foyer n’a pas été suffisamment éteint.

D’un autre côté, je n’ai vu aucun enfant, aucun adolescent atteint de podagre vraie et légitime. J’en sais bien quelques-uns qui, avant d’avoir atteint la jeunesse, en ont eu comme une légère escarmouche avant l’attaque, mais leurs pères avaient été aux prises avec le même mal au moment même où ils travaillaient à leur génération.

Voilà toute l’histoire dt cette maladie ».

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