‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 114 sur 130 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE ET DES AFFECTIONS QUI LUI SONT CONGÉNÈRES

Arrivés au bout de notre tâche, telle que nous l’avions restreinte et définie, nous n’essaierons pas de résumer les observations justes, les pratiques utiles, les théories heureuses qui ont fourni, avec tant d’erreurs, d’ignorances et de rêves, la matière de notre travail. Ces détails échappent, par leur nombre et par leur variété, à tout effort de synthèse, à tout essai de groupement. Mais, ce qui est chose possible et profitable, c’est de rechercher si, sous leur apparence mobile et contradictoire, les idées des maîtres antiques n’ont pas eu un fond commun plus solide et plus durable qu elles; c’est d’isoler et de mettre en lumière ce qui fut la substance de l’enseignement médical, dès avant Hippocrate et jusqu’au temps de Sydenham, ce qui fut l’âme du vieil humorisme, où, pendant plus de vingt siècles, nos pères ont trouvé des règles sûres pour leur pratique et, pour leur conscience médicale, une tranquille sécurité.

Or, durant cette période de deux mille ans, abstraction faite de quelques théories individuelles sans action durable, l’histoire de la goutte et des affections qui ont la même origine qu’elle a été dominée tout entière par une seule et même doctrine, philosophie médicale dont les idées essentielles peuvent être formulées en quelques propositions :

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

i° Il y a un rapport nécessaire entre l’alimentation et le travail. Quand la première dépasse les exigences du second, la pléthore survient et, avec elle, l’encombrement de l’organisme par des matières superflues, c’est-à-dire inassimilables, par de véritables poisons formés au sein de l’économie.

2° Les diverses parties du corps, même les plus humbles, ou les plus petites, sont dans un état continuel de lutte, chacune repoussant loin d’elle ce qui pourrait lui nuire et le rejetant sur la partie qui, pour une raison ou pour l’autre, est la plus faible et se défend le moins, qui est un lieu de moindre résistance, comme on dira plus tard.

3° Une conséquence directe de ce conflit, c’est le déplacement possible du principe morbide d’un organe à l’autre selon les changements survenus dans les conditions de résistance de chacun d’eux, que ces changements restent inexpliqués ou qu’ils soient manifestement dus à un accident, à une erreur de régime ou à une faute thérapeutique. De là les suppléances morbides et les métastases.

4° L’organisme entier a, lui aussi, sa défense à assurer. 11 le fait de lui-même, qu’il y soit aidé ou non. Le corps de l’homme, selon l’expression même d’Hippocrate, est son propre médecin. La chose est rendue évidente par l’étude des maladies aiguës, de leurs crises et de leurs autres modes de guérison.

5° Les paroxysmes qui surviennent au cours des maladies chroniques ont la même origine et la même signification. Aussi le devoir du médecin est-il de ne rien faire qui puisse troubler l’effort spontané de l’organisme. C’est dire que l’exspectation convient seule aux épisodes aigus des maladies chroniques, que la thérapeutique a son champ d’action limité aux périodes intercalaires et doit être surtout prophylactique.

Nous avons, chemin faisant, mentionné ces lois pathologiques et, suivant l’ordre des temps, nous avons noté au passage les applications qu’en ont faites les anciens et les

modernes. ]I nous paraît bon de revenir, en terminant, sur chacune d’elles pour en dire l’origine, le sens véritable et les conséquences utiles. Ce sera reconstituer en quelquesuns de scs traits la plus ancienne ébauche de pathologie générale que nous connaissions.

Le travail était en honneur chez les Grecs de toute condition. On sait les fières paroles de Périclès : « La richesse, pour nous, est moins un sujet de gloriole qu’une faculté plus grande d’agir, et, d’autre part, s’il est honteux, parmi nous, de ne pas avouer sa pauvreté, il est plus honteux encore de ne pas s’y soustraire par le travail (i) ».

Cette nécessité de l’activité physique pour tous les citoyens, sans distinction d’aisance ou de misère, a été comprise de bonne heure. Bien que le luxe, et la paresse qu’il entraîne après lui, fussent alors de date récente, Socrate, dans les discours que Platon lui prête, regrette déjà le temps où la vie était sobre et laborieuse et condamne l’oisiveté et la bonne chère, pour les maladies, les maladies catarrhales entre autres, qu’elles ont introduites parmi les hommes (2).

Peu de temps auparavant, l’auteur du traité du Régime y qui fut sans doute Hérodicus de Sélymbrie, avait affirmé plus nettement encore la même théorie. « Les aliments et les exercices, disait-il, ont des vertus contraires, mais concourent également au maintien de la santé : les exercices dissipent les ressources, les aliments, solides ou liquides, comblent les vides... et si l’on pouvait trouver, pour chaque nature d'homme, la mesure des aliments et la juste propor-

(1) Thucydide. Hist. de la guerre du Péloponèse, liv. II, 4o.

(2) Pi.aton. La République, liv. III. Ed. gi'ecque-laline de Didot.

et 5/j.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

tion des exercices, sans écart en plus ou en moins, on aurait trouvé, par cela même, la santé parfaite (i) ».

Une pathogénie si simple, d’où découlaient une prophylaxie et une thérapeutique raisonnables, séduisit les hommes de ce temps; ils l’étendirent à la nosologie entière, au point que Ménon, passant en revue leurs sentiments sur les causes des maladies, les divise en deux groupes : ceux qui incriminent de préférence une altération de nos éléments constituants c-c'.yiïy. et ceux qui font des résidus excrémentitiels provenant de l’alimentation le point de départ et la matière xpyr,') v.T. O'ayjv des maladies. Parmi ces derniers, Menon cite Euryphon de Cnide, Hippocrate, Alcamène d’Abydos, d’autres encore et les deux Hérodicus, celui de Cnide et celui de Sélvmbrie (2).

La conséquence de ces théories était facile à déduire ; pour prévenir la stase et l’accumulation des résidus, deux seules voies étaient ouvertes : modérer la nourriture, accroître l’énergie des exercices. Nous n’insisterons pas sur le régime alimentaire conseillé par les anciens à ceux que menaçait la pléthore, il nous faudrait rappeler trop de mets étranges, aujourd’hui délaissés et oubliés. Tout, d’ailleurs, se résumait dans les prescriptions suivantes : faire peu de repas, se contenter d’un déjeuner frugal et d’un dîner, éviter la multiplicité et la variété des plats, les assaisonnements et les sauces ; ne prendre les viandes que grillées ou rôties; s’abstenir de chairs trop nourrissantes, comme celles du bœuf ou du porc, user plutôt du mouton ou mieux encore du chevreau, de l’agneau et du jeune chien ; manger peu de poissons et peu de coquillages ; préférer l’orge aux autres céréales; choisir, dans la longue liste des légumes, des herbes vertes et des fruits considérés alors comme co-

(1) Œuvres cl Hippocrate. Éd. Littré, t. VI, p. /170.

(2) Ànon. londin. ex Aristotelis iatricis rnenoiiiis, etc. Berlin, 1893, p. G et suiv.

Page 1