‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 115 sur 130 · L A GO E T TE E T L E 11 II U M A T I S M E · texte numérisé non relu

L A GO E T TE E T L E 11 II U M A T I S M E

inestibles, ceux qui nourrissent modérément et ne sont ni flatuïents, ni échauffants. En fait de boisson, les vins forts, épais, rouges ou sucrés étaient défendus; seul un vin blanc et léger était permis. En somme, le grand •danger, aux yeux des anciens, était l’abus des viandes, la crèophagie.

M ais les Grecs avaient, contre les affections issues de la polytrophie, une sauvegarde aussi sûre que la sobriété, ■c’était l’habitude du travail musculaire, la ph Hop ortie. On sait, les textes abondent qui le prouvent, en quelle estime étaient tenus les exercices du gymnase, mais on n’en précise pas toujours avec assez d’exactitude le caractère véritable et le but avoué. C’était, pour quelques-uns, une préparation aux luttes des jeux publics, c’était, en Crète et à Sparte, un apprentissage de la guerre, mais c’était surtout, et dans le monde hellénique tout entier, une pratique hygiénique, commune à tous ceux qui ne trouvaient pas dans une profession pénible l’occasion et le moyen de dissiper, par la sueur ou autrement, les résidus laissés par l’alimentation. Aussi, la gymnastique fut-elle de bonne heure un élément essentiel de l’éducation.

Sorti, vers l’âge de six ou sept ans, des mains des femmes, l’enfant grec était confié h deux maîtres : le grammaliste lui enseignait ce que l’on appelait naguère le rudiment, le pèdotribe 1 initiait aux pratiques du gymnase; et la tâche de l’un égalait celle de l’autre en dignité, le corps ne méritant pas moins de soins et d’égards que l’âme, au sentiment des anciens. Lucien nous dit, après Platon, Hérodicus et autres, ce qu’était cette éducation physique : « Voici comment (c’est Solon qui parle) nous exerçons le corps de nos enfants dans les gymnases. Nous les mettons nus h un âge où ils ne sont plus trop délicats et commencent à se former. Nous voulons, en agissant ainsi, les habituer au grand air et les familiariser avec les diverses saisons, pour qu’ils supportent facilement la grande chaleur et résistent au grand froid. Ensuite nous leur faisons une onction avec de l’huile et nous

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les malaxons pour les rendre plus vigoureux (i) ». Cette mise à nu, expliquée ici par des raisons tout hygiéniques, ces onctions, ce massage étaient les premiers éléments ch' la gymnastique pédagogique, puis venaient les diverses sortes de lutte, de course ou de saut, le jet du disque ou du javelot, sans parler des exercices respiratoires ou de quelques autres.

Dès que l’enfant touche à l’adolescence, dès cpie ses formes s’accusent et que son tempérament se dessine, il quitte le pédotribe et appartient désormais au gymnaste. Celui-ci n’est pas, comme l’autre, un maître élémentaire, c'est un personnage, il ne se contente pas de faire répéter ii tous les enfants, sans acception d’âge, de constitution ou de santé, les mouvements, les exercices traditionnels ; il choisit parmi ces pratiques, adapte, proportionne et dose » chaque chose selon les forces, les tendances ou les aptitudes de chacun. Aussi a-t-il quelque prétention médicale et, alors même que son rôle se sera réduit, avec le temps, à des pratiques manuelles, à des onctions, à des massages, il revendiquera encore pour son art, pour l 'elliptique, le nom et les prérogatives de la médecine. Il pourra, sans trop d’erreur, se couvrir de l’autorité des vieux philosophes qui laissaient aux médecins de profession les remèdes de la pharmacie et se réservaient, comme un domaine propre, tout ce qui concerne le régime, tout ce qui peut prévenir et atténuer d’avance les maladies, toute la prophylaxie.

La virilité, l’âge mûr venus, le gymnase absorbait encore la moitié de l'existence antique. Les exercices volontaires qu’on y pratiquait étaient le contre-poids nécessaire d’une nourriture trop abondante ou trop délicate ; ils suppléaient aux labeurs, aux fatigues corporelles, inconnues de citadins, riches, oisifs ou adonnés aux seuls travaux de l’esprit. Aussi un contemporain d'IIippocrate écrira-t-il que seul le goût-

(i) Lucien. Anacliarsis, in Œuvres. Éd. Didot, p. 558.

teux qui est jeune, qui est attentif à son régime et qui aime l’exercice, qui est philopone, peut espérer la guérison complète de son mal (i).

Malgré d’aussi sages précautions, malgré cette institution des gymnases dont notre civilisation cherche en vain l’équivalent, il arrivait souvent que l’équilibre était rompu, que l’alimentation dépassait non seulement les besoins, mais les forces de l’organisme. Alors survenait la plénitude, la pléthore, alors s’accumulaient les résidus, les matières excrémentitielles, les peviltomata. On peut railler ce que ces mots ont de vague, ce que les idées exprimées par eux ont de superficiel, mais il est juste de reconnaître que toute tentative d’approfondir les choses davantage, d’analyser et de définir ces produits nuisibles par les seules méthodes que l’on pût suivre alors, l’observation clinique et le raisonnement, eut conduit à de pures hypothèses, à de fragiles inductions.

Aujourd’hui même, nous ne pouvons dire, à beaucoup près, le nombre, les caractères, les effets de ces mêmes déchets dont nous faisons la suite et la preuve d’un véritable empoisonnement. Dans le groupe confus de ces matières, nous ne pouvons même distinguer nettement celles qui sont des résultats indifférents du travail morbide, sans conséquence appréciable pour la santé, sans autre intérêt pour le médecin que de lui fournir, à l’occasion, des signes précieux, et celles au contraire qui, nées comme les précédentes, ont de plus qu elles une action malfaisante et contribuent, pour une part, à donner à la maladie sa physionomie clinique, son allure particulière et sa gravité. L’histoire de l’acide urique, la discussion de ses origines, l’étude de son rôle dans l’évolution des maladies goutteuses, nous fourniraient mainte excuse à la réserve et au laconisme des anciens.

En somme, pour cette matière peccante, pour ces déchets excrémentitiels, nous pourrions encore accepter la définition

(i) Proiirhétique. Liv. II, in Œuvres d Hippocrate, t. IX, p. 28.

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que Galien donnait du pèrittoma : « Ce qui (dans le travail de la nutrition), nu pas été élaboré ni assimilé complètement , (ce sont les expressions mêmes de l’auteur pj xaTepyaaôèv axpiSû; \J.rp' £'o;j,oiwO£v), ne saurait s’incorporer à l’organisme, mais erre à travers les espaces libres ouverts au dedans de nous, comme une chose inutile, superflue, rapircév ; aussi, est-ce à bon droit que nos ancêtres lui ont assigné le nom de pèrittoma (i) ».

De quelque nom qu'on l’appelle, une matière inassimilable et nuisible erre donc, mêlée aux humeurs normales, et parcourt avec elles les cavités, les vaisseaux et les moindres lacunes du corps humain. Si elle est peu abondante, elle reste quelque temps sans siège déterminé, modifiant à peine l'ensemble de l’organisme, touchant légèrement les diverses régions sans en léser gravement aucune. Mais bientôt elle s’accroît et devient une charge intolérable pour l’économie, elle créerait même un péril extrême si elle tardait h se fixer en un point unique et circonscrit, si elle ne se localisait, comme nous disons.

Mais quel endroit sera choisi comme refuge, quel sera le mode et la raison de ce choix? Il n’y a pas en pathologie générale de problème plus important. Ce qu’il s’agit d’expliquer ici, ce sont les déterminations partielles des maladies générales et les localisations morbides qui se font au cours des diathèses. Les anciens ont abordé ce problème avec une belle hardiesse et lui ont trouvé une heureuse solution.

Nous avons cité ailleurs le passage du traité des Lieux dans l'homme , où il est parlé du flux qui cause les affections

(i) Galien. Desan. luend., lib. I. Éd. Kuhn, t. VI, p. 8.

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articulaires du membre inférieur : repoussé de tous côtés et plus faible que tout ce qui l’entoure, il se réfugie dans les jointures. De même, au déclin de certaines maladies, « ce qui constituait le mal une fois revenu à l’état normal, s’il reste dans la chair quelque chose qui n’ait pas d’issue, qui ne fasse éruption ni au dedans ni vers la peau, ce reliquat se réfugie vers l'endroit qui cède , vers les jointures t) ». Dans les Humeurs, à propos des métastases, l’auteur, sans doute Hippocrate lui-même, mentionne « les lieux suspects qui reçoivent la matière morbide en raison d’une fatigue antérieure, de la pesanteur, ou pour toute autre cause (2) ». Ce sont-là les plus anciennes formules connues de la loi de moindre résistance.

Galien a repris et développé ces idées en maint endroit de ses œuvres. Dans son opuscule sur la saignée, il rappelle qu’il a décrit ailleurs les vicissitudes de l’humeur morbide rejetée d’une partie sur l’autre, jusqu’à ce qu’elle parvienne à une partie trop faible pour la repousser. « C’est ce qui arrive aux parties qui ont une faculté d’expulsion plus faible que toutes celles qui les entourent; elles ne peuvent rejeter ce qui leur nuit sur ces dernières qui ne le recevraient pas, en raison même de leur force. Nous avons montré cela dans les commentaires cités, et aussi que chaque partie 11e repousse pas seulement autour d’elle ses propres résidus, mais qu elle renvoie aussi et rejette, sans se l’incorporer, ce qu elle reçoit d’ailleurs, et dans cette lutte, c'est le plus faible qui est battu. C’est la raison pour laquelle les' parties les plus faibles sont frappées les premières par les maladies dues aux produits excrémentitiels ; et c’est aussi l’origine des maladies qu’on nomme fluxionnaires, psugx'uy.a- (3) ». Ailleurs, Galien dit qu’une partie est faible « ou par un vice datant de la première formation de l’animal, ou par l’elfet

(1) Œuvres d’Hippocrate, t. VI, p. 296.

(2) Ibid., t. V, p. 5oi.

(3) Galien, t. XI, p. 27/I.

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d’une lésion ultérieure, ou encore par destination, comme est la peau i) ».

Enfin, à propos de la goutte elle-même, Aétius, ou l’auteur cpi’il résume, rappelle une fois de plus cette lutte des parties qui se renvoient de l'une à l’autre l’humeur morbide, jusqu’à ce que la matière repoussée de partout arrive enfin à la partie la plus faible de toutes et s’y fixe à demeure. «. Les affections fluxionnaires n’ont qu’une seule et même pathogénie : les parties les plus fortes rejettent loin d’elles le superflu, le peritton ; les parties les plus faibles le subissent ; or les parties les plus faibles ce sont les jointures en raison de leurs mouvements continuels (2). »

Il est à peine besoin de rappeler à ce propos les expériences récentes qui ont montré que, dans les maladies infectieuses comme dans les intoxications chroniques, l’agent morbide, qu'il s’agisse d’un être organisé ou d’une substance minérale, envahit de préférence les organes ou les régions qu’une cause antérieure, une lésion préalable, traumatique ou autre, a rendus moins résistants. Les jointures ont même été poiir ces études le champ favori de l’expérimentation. Le travail de Max Schüller est célèbre. Charrin «t Carnot ont cherché quelle était « l’influence des lésions des tissus sur leur aptitude à fixer des substances dissoutes. » Après avoir provoqué chez un lapin une arthropathie du genou, ils empoisonnent l’animal en lui faisant ingérer pendant quelques jours une solution au dixième d’acétate de plomb : le plomb se retrouve en plus grande quantité que partout ailleurs dans les tissus de la jointure lésée. Les auteurs formulent en ces termes la portée de leur expérience et l’enseignement qu’on en doit tirer : « Elle fait entrevoir le rôle des altérations traumatiques ou autres dans la genèse des accès de certaines maladies dites de nutrition, en aidant

(1) Gai.ien, t. VII, p. 25.

(2) Aétius. Le douzième livre. Ed Coslomiris, p. 33.

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à comprendre comment, par exemple, un choc sur une articulation va provoquer en ce point le dépôt des urates, ou du moins va faire partie des causes multiples dont la mise en jeu aboutit à ce dépôt. Cette donnée explique pourquoi, au cours d’un empoisonnement général, les tissus antérieurement en souffrance, les lieux de faible résistance seront les plus touchés (i). » L’expérimentation moderne a donc confirmé sur ce point les résultats de l’observation antique et justifié le soin qu’on mettait alors à rechercher les causes locales et les causes provocatrices de l’accès goutteux.

On incriminait tour à tour le labeur continu de certaines jointures, leur position déclive qui faisait que les humeurs y découlaient naturellement, la contusion permanente subie par quelques-unes d’entre elles prises et serrées entre la résistance du sol et le poids du corps. On ajoutait à cela les coups, les heurts, les entorses, les blessures faites par les souliers, les marches forcées, le trouble local résultant d’un bain trop chaud ou trop prolongé, et l’on avait un ensemble de causes qui étaient conformes à la fois à l’observation clinique et à la loi de moindre résistance.

Quelques-uns s’élevaient au-dessus de ces notions presque évidentes et se demandaient pourquoi, dans l’échange des produits nuisibles, les jointures étaient si souvent la partie recevante, comme on disait alors, étaient si souvent en état de réceptivité, comme nous disons aujourd’hui. Cette recherche a abouti à une théorie séduisante, sortie de l’école stoïcienne, c’est-à-dire de la secte pneumatique.

Selon les disciples d’Athénée, les articulations, celles des extrémités surtout, sont, plus que le reste du corps, sujettes à la goutte pour deux raisons : d’une part, elles sont plus rapprochées de l’air extérieur et moins protégées par les parties molles, d’où les refroidissements plus faciles et la

(i) Charrin et Carnot. iNote à l’Académie des Sciences, 30 août i S 9 j . Comptes Rendus, t. 119, p. 43 x .

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vulnérabilité plus grande ; d’autre part, elles sont plus éloignées du centre de la vie et de la chaleur. « La goutte, dit Arétée, passe le plus souvent des pieds aux mains et en effet ces deux régions sont bien voisines, au regard de la maladie : elles sont de même nature, grêles et décharnées Lune et l’autre, rapprochées du froid extérieur et éloignées de la chaleur interne (i). »

Ce qui revient à dire que les vaisseaux portent aux extrémités un sang moins riche en éléments nutritifs, un pneuma d’une énergie, d’une tension moins grande. Or le pneuma réunissait en lui-même les attributs de notre oxygène et ceux de notre influx nerveux ; son rôle était de porter partout la vie, la force et la chaleur, trois choses synonymes pour les stoïciens.

Pour la médecine actuelle, les extrémités des membres, leurs articulations surtout, sont encore le siège prédestiné des lésions trophiques, et les causes qu’elle en donne, vascularisation moins riche, activité vitale plus faible, insuffisance des combustions, diffèrent à peine, même dans la forme, de celles qu’invoquaient Archigène ou Arétée. Aussi les mêmes indications qui règlent encore notre thérapeutique des suites locales de la podagre inspiraient déjà à Hérodote le pneumatique son étude si minutieuse des ressources que la médication externe fournissait au médecin, pour rappeler dans un membre perclus et affaibli par la goutte le sang, la chaleur et la vie.

La localisation des maladies humorales étant commandée par l’état de faiblesse, de réceptivité, de certaines parties du corps, devait varier avec les changements survenus dans ce

(i) Arétée. Édit. Kuhn, p. 1 7 1 -

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