‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 118 sur 130 · L A G 0 U T TE E T L E II II UM A TI SME · texte numérisé non relu

L A G 0 U T TE E T L E II II UM A TI SME

aucun recours à la métaphysique, explique tout par le jeu normal des quatre forces naturelles qu’il a admises, celle qui attire, celle qui retient, celle qui modifie, celle qui élimine. Cette dernière surtout est la cause active des crises et des métastases.

Nous voyons aujourd’hui, comme le voyaient Hippocrate, Aristote et Galien, l’effort de tous les êtres vers la vie, leur tendance et leur aptitude à maintenir ou à rétablir les conditions de leur sanlé, à se garder et à se défendre de toute offense, qu elle vienne du dedans ou du dehors. Nous admirons de même une fécondité de ressources, une coordination de moyens qui paraissent trahir une volonté consciente agissant dans un but déterminé. Mais évitant, à leur exemple, de tout mesurer à notre aune, et soupçonnant qu’il peut y avoir d’autres modes d’action que ceux que nous employons nous-mêmes, nous disons : tout se passe comme si une force intelligente veillait à la protection de l’organisme.

Ce que nous commençons à entrevoir des voies et méthodes suivies dans la lutte de nos éléments et de nos organes contre les infections et contre les empoisonnements qui les atteignent eût paru à nos vieux maîtres la preuve éclatante de leurs inductions. Il n’est pas jusqu’aux causes finales, restées si ridicules depuis Voltaire, qu’il ne leur fût donné de voir reparaître au jour demandant timidement leur place dans nos tentatives d’explication (i).

Le langage même a peu changé. Pour décrire cette défense de l’organisme contre un envahisseur, pour peindre d’un mot saisissant une lutte méthodique et comme réglée d’avance, Galien puisera, comme nous puisons chaque jour, dans le vocabulaire de la stratégie. Dans un curieux passage où il traite une fois de plus des crises, des métastases et de

(i) Ch. Riciiet. L’ell'orL vers la vie et la théorie des causes finales. Revue scientifique, 2 juillet 1898.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

leur mécanisme, il s’exprime ainsi : « La crise s’accompagne le plus souvent d’un combat et d’un grand tumulte et la violence de celui-ci force la nature à se débarrasser des éléments nuisibles, et cela avant l’heure. 11 y a en effet une force spéciale qui élimine les déchets non assimilés, et l’heure d’agir vient pour elle quand la force désassimilatrice a fini son rôle; alors en effet, quand celle-ci est au repos et que tout s’est accompli régulièrement, l’autre force entre en action. Mais elle est obligée parfois d’expulser les produits nuisibles avant leur complète élaboration. Cela ■arrive quand l’organisme a été provoqué, soit par une intervention du médecin lui-même, soit par une cause interne. Mais ce n’est pas seulement du médecin et d’une faute de sa pratique que peut provenir le mal, mais aussi du malade lui-même, de ceux qui le servent et en général de tout ce •qui constitue le milieu extérieur; ce sont aussi les conditions •somatiques, c’est-à-dire la maladie elle-même, sa cause et ses paroxysmes. Si l’une de ces influences provocatrices se produit, si un paroxysme survient, l’organisme n’a plus ni repos, ni trêve, il mobilise ses troupes (i), les entraîne, les excite au combat (2) ».

La théorie exposée par Galien convient surtout aux maladies aiguës. L’effort de l’organisme vers la guérison y est plus soutenu, plus évident que dans les maladies chroniques. Les réactions de l’économie et les moyens de défense mis en œuvre par elle y frappent davantage les yeux, parce qu’ils constituent, pour la plus grande part, le tableau •symptomatique. Il est aussi plus facile de suivre les péripéties de la lutte : soit que l’élément étranger triomphe et cause la mort, soit qu’il soit vaincu et chassé, après une recrudescence du combat, après un effort dernier de l’orga-

(1) ’E~ays ipzi, etc. Le mot l-âyioa 1; a dans Hérodote (Yll, ig) le même sens exactement que notre mot mobilisation.

(2) Galien. Comment, sur les humeurs d’IIippocrale. Ed. Kuhn, t. XVI, €■ 277-

(3 5 fi

L A GO U T TE E T L E li II UMA TI S M E

nisme qu’on appelle la procrise , effort suivi de la crise proprement dite, que caractérisent un apaisement rapide, quelquefois brusque, des symptômes et l’expulsion en masse par les diverses voies d’émonction, reins, peau, intestin et autres, des déchets, des poisons laissés dans le corps et provenant les uns de l’agent morbide lui-même et de ses effets directs, les autres du travail, du surmenage peut-on dire, et des altérations que cause à l’organisme vainqueur la lutte soutenue par lui. Cette désassimilation des tissus c’est la fonte des chairs, la cuv'ïyjÇ';; des anciens.

Parfois aussi la lutte est moins ardente et la guérison survient sans secousse, par lysis ; il en est ainsi dans les formes bénignes des maladies aiguës, dans celles que Timée compare, avec plus de bonheur qu’il ne le croyait lui-même, à des animaux, disant qu elles sont faites comme eux pour vivre un temps déterminé. Ces maladies ont une évolution connue d’avance, une marche cyclique et le médecin doit en suivre des yeux le cours sans le troubler.

Telle était la doctrine hippocratique ; doctrine pure de mysticisme et de chimère. Le Professeur Bouchard en a marqué en quelques traits admirables de précision et de justesse, l’origine, le caractère et le mérite. « C’est le fondement de toute médecine naturiste, c’est 1 idée mère de toutes les théores pathogéniques de l’époque moderne. Ceri est pas une hypothèse à priori : c’est une déduction des faits empruntés ci l’observation journalière des actes morbides ; c’est l’expression concise et saisissante de cette vérité expérimentale que lorsqu’une cause nuisible lèse une partie du corps ou trouble le jeu d’une fonction, sans que la mort en résulte immédiatement, il se produit dans la partie intéressée ou dans tout l’organisme une série d’actes qui ont pour effet ou pour tendance de réparer la lésion et de rétablir le fonctionnement. De là à dire que la cause nuisible met en jeu une propriété naturelle de l’organisme qui tend au rétablissement de la santé, et que la maladie est l’ensemble des actes qui doivent conduire à la guérison, il n’y avait qu’un

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

pas et ec pas a été franchi par la plupart des théoriciens de la maladie. Ce fut également l’idée dominante des grands cliniciens de tous les temps (i) ».

11 semble, de prime abord, douteux que ces lois de la pathologie générale soient applicables aux maladies chroniques et, parmi elles, à la goutte, objet particulier de notre étude. Ces maladies, en effet, diffèrent précisément des autres, de celles qu'on appelle aiguës, en ce que, tout au long de leur durée, elles ne provoquent, pour ainsi dire, aucune réaction, aucun effort de résistance de l’organisme, ce qui peut tenir soit à la moindre puissance de l'agent morbide, soit h sa masse plus petite, soit encore à son mode d’invasion lent, graduel et insensible. L’économie en subit l’action sans révolte apparente et l’observation relève seulement dans le syndrome clinique les effets directs de la matière morbide, qu’il s’agisse d’un empoisonnement proprement dit, comme est le saturnisme, ou d’une intoxication autochthone, comme est la goutte.

Il y a là une sorte d’accoutumance. Mais un autre élément s’y ajoute qui assure davantage encore la chronicité. L'état morbide devient, selon l’expression consacrée, une seconde nature, un nouveau tempérament. L’organisme tout entier s’est laissé modifier peu à peu, adultérer, au point de conspirer en quelque sorte avec la maladie et de continuer, longtemps après l’éloignement des causes, le mode vicieux de vivre que celles-ci lui avaient imposé.

Il en est ainsi de toutes les diathèses, de celles surtout, c’est le plus grand nombre, qui sont transmises par héré-

(i) Ch. Bouchakd. Maladies par ralentissement de la nurlition, 1882.

dité. Aussi conçoit-on que les anciens aient de bonne heure proclamé l’incurabilité de la goutte et des autres dispositions morbides que l’homme trouve parfois dans son berceau. C’est la notion que le vieil et admirable auteur du Prorrhètique a placé la première en tète des remarques pronostiques dont son livre est rempli (i).

Par bonheur, il n’est, en ces matières, rien d’absolu. La patience de l’organisme peut n’ètre que relative et temporaire. Il suffit souvent, pour en secouer la torpeur, qu’une des influences provocatrices énumérées par Galien intervienne, erreur de régime, excès nouveau ou plus grand, traumatisme, affection intercurrente ou encore simple accroissement de la matière morbide qui parvient h son comble et crée par sa masse même un danger soudain.

Alors survient le paroxysme dont la violence mesure moins l’étendue du mal que la résistance, latente jusque-là, de l’organisme. Et ces épisodes passagers au cours des maladies chroniques sont de tous points comparables aux affections aiguës. Ils ont la même origine, la même signification, la même utilité. Ils sont le résultat du même effort vers la vie, de la même tendance à une guérison spontanée. Aussi pourrait-on dire sans paradoxe que c’est surtout dans le long intervalle qui sépare deux accès que le goutteux est un malade, la crise douloureuse n’étant, comme l’écrira Sydenham, que le remède amer ménagé par la nature.

La conséquence se déduit d’elle-même, et la conduite à tenir à l’égard de l’accès. Il faut le détourner s’il n’est que menaçant, le respecter une fois venu, l’empêcher de revenir une fois passé. Sennert et Sydenham, à seize cents ans d’intervalle, ne penseront pas autrement que Rufus, sur ce point.

De l’aveu presque unanime, il est dangereux d’intervenir au cours même de l’accès ; mais il est une heure, heure

(i) Œuvres d Hippocrate, t. IX, p. 20.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

brève à la vérité, où la voie semble ouverte à l’initiative du médecin : c’est le temps des prodromes, alors que quelques signes seulement annoncent le mal prochain. De vagues troubles digestifs, des vertiges, de la pesanteur, de l’insomnie, d’autres malaises encore, précèdent le paroxysme ; souvent même quelque douleur locale permet de désigner d'avance la région qui sera frappée.

C’est le moment d’agir. « Quelqu’un souffre-t-il d’une jointure, dit Rufus, demandez-lui si la région malade n’a été blessée en rien, et, si la réponse faite est négative, hàtez-vous de le mettre à la diète, de lui faire donner un clystère et de lui ouvrir la veine la plus proche du point endolori. Je fais ces prescriptions, la diète d’aliments, pour diminuer la masse du sang et dégager d’autant les articulations, le clystère parce qu’il convient de vider l’intestin. Je crois donc utile de saigner et de relâcher le ventre modérément, mais si, de ce côté, il se fait spontanément une évacuation sanguine (c’est-à-dire un flux hémorroïdal), c’est mieux encore, car toute aggravation ultérieure de la maladie en est écartée (i) ». A ces précautions, un peu timides, d’autres médecins et Rufus lui-même à l’occasion, ajoutaient ou substituaient la saignée générale quand la pléthore sanguine était manifeste, une purgation douce quand il y avait constipation, uu vomitif quand l’estomac était embarrassé. « Autant de mesures prohibitives qui devaient modérer linflammation (2).

Tout cela avait pour but, sinon pour effet, d’éliminer les produits excrémentitiels avant qu’ils ne fussent établis à demeure dans une région déterminée. On espérait supprimer l’accès dans ce qu’il avait de pénible, le remplacer dans ce qu’il avait d’utile. On supposait que la nature avait pendant quelques jours, ou au moins pendant quelques

(1) Refus d’Éphèse. Œuvres. Éd. Darcrabcrg, p. 202.

(2) Ibid., p. 28G.

DeLpeuch.

heures, une sorte d’hésitation, qu’elle laissait flotter à l’aventure l’humeur morbide, incertaine encore de la direction à lui donner. C’était une occasion propice de détourner des éléments sans attache solide et de les pousser vers l’une ou l’autre des issues encore ouvertes à leur expulsion. Et, de fait, il semble qu’à la veille d’un paroxysme goutteux, comme aussi à l’approche de certaines complications des maladies aiguës, il se passe quelque chose d’approchant. Le malade se sent pins dispos, plus à l’aise, et les organes endoloris ou troublés dans leur fonctionnement sont brusquement soulagés avant que l’invasion d’une région nouvelle puisse expliquer ce mieux-être par un simple déplacement.

L’accès venu, le devoir est tout autre. Sans délai, le médecin doit résoudre un des problèmes les plus délicats de la clinique, un des plus émouvants parfois. Un goutteux est là, cloué au lit et comme paralysé, hurlant de douleur et montrant son pied rougi, gonflé, parcouru, ainsi que la jambe, par des veines gorgées de sang. Un secours paraît urgent et ce secours est facile. Certaines médications locales peuvent en effet faire tomber du même coup et les douleurs et les phénomènes inflammatoires ; certaines drogues peuvent rendre, et cela comme par miracle, la mobilité et l’indolence aux jointures, faire se lever, marcher, agir l’impotent qui gisait inerte tout à l’heure. On ne peut, semblet-il, refuser au malade un tel bénéfice, immédiat, assuré.

Cependant, l’histoire de la goutte nous révèle ces deux faits en apparence contradictoires : d’une part, les médecins reconnaissent la prompte efficacité de ces médications violentes, instituées au cours même de l’accès, et, d’autre part, ces mêmes médecins s’accordent pour en condamner l’emploi.

Hippocrate dit que l’eau froide soulage les douleurs de la goutte en provoquant l’engourdissement, mais il remarque ailleurs que le froid est l’ennemi des nerfs, c’est-à-dire du tissu fibreux et par conséquent des articulations. Rufus

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

admet qu’on rafraîchisse les jointures brûlantes avec des cataplasmes de mie de pain triturée avec de l’euphorbe, de Tache, de la renouée, des feuilles de pavot ou d’autres espèces ; qu’on les recouvre d’huile rosat, qu'on les arrose avec de l’eau, mais il ajoute aussitôt : « 11 ne faut pas pousser trop loin ce refroidissement, car le froid fait que l’inflammation rentre au dedans ; les articulations s’affaissent, d’autres douleurs plus fortes surviennent et le mal se fixe à l’intérieur (i) ».

« Il v a des cérats opiacés, dit, de son côté, Alexandre, qui ont mérité chez les anciens le nom de chiliochryses (mille fois en or), mais moi, bien qu’ils aient la propriété de calmer, je ne conseille pas d’en user, à moins d’une nécessité urgente (2) ».

Bien d’autres médications locales, les sangsues, les scarifications, les vésicatoires, les cautères, avaient partagé le sort des affusions d’eau froide et des applications narcotiques. O11 avait éprouvé leur utilité immédiate et appris à redouter, pour l’avenir, leur action fâcheuse tant sur la région malade que sur l’économie entière. On croyait, en effet, qu’il se faisait au niveau et au voisinage des jointures atteintes un travail de destruction des éléments nuisibles, travail suivi d’une élimination complète des résidus par les pores de la peau ou par quelque autre voie. Si une intervention inopportune venait il supprimer la fièvre locale, avant que les déchets ne fussent brûlés et consumés, à soustraire le sang ou à le refouler à l’intérieur, avant que l'épuration ne fût achevée, les fibres périarticulaires imprégnées de l'humeur morbide, privées de la chaleur et de l’énergie vitale que le sang leur portait auparavant avec le pneuma, finissaient par perdre leur forme normale, leur souplesse et leur mobilité.

(1) Ruotjs. Loc. cit., p. 286.

(2) Alexandre de Thalles. Liv. XI. Éd. grecquc-latine. BAlc, 1 556, p. 6^3.

L A G 0 U TT E ET LE lt II U M A T I S M E

r.Go

Mais, plus que ces infirmités partielles, le trouble de l’économie entière était ii redouter. Chassée de l’endroit qui était en quelque sorte son refuge naturel, l’humeur morbide était rejetée dans la circulation. Nous pouvons user ici de ce terme sans le moindre anachronisme, car il ne s’agit pas de la révolution sanguine et du double cercle qu’elle décrit, mais de ce parcours fermé, de ce circuit -zipîoooz, comme on disait déjà du temps de Timée, où étaient entraînés et le sang et les humeurs.

La saignée générale, une forte purgation faisaient courir les mêmes dangers. Quel que fût le mode choisi, il en résultait une déplétion sanguine, un vide, et, par suite, un appel à toutes les réserves liquides de l’économie, aux humeurs morbides elles-mêmes, retenues jusque-là dans les extrémités. Une fois versées ainsi dans le courant, comment prévoir où elles se porteraient, comment mettre les organesessentiels à l’abri de leurs assauts, comment, en un mot, détourner la métastase vers les parties moins nécessaires à la vie, moins nobles, comme on disait? La chose était impossible et l’espoir chimérique. Au moins fallait-il éviter tout ce qui pouvait faire ces périls plus proches, plus grands et plus certains. C’était donc un devoir étroit de proscrire toute évacuation sérieuse, la saignée générale comme la purgation.

Les médecins byzantins étaient dans ces dispositions d’esprit, au cours du v° siècle, lorsque l’un d’eux, Jacques Psychriste, inaugura l’usage de l’hermodacte, c'est-à-dire du colchique, contre les accès de goutte. Or, le colchique, on l’oublie quelquefois, est une espèce purgative et Jacques le prescrivait à une dose (4 grammes et demi) où il provoque d’ordinaire plusieurs selles diarrhéiques. Il devait encourir, à ce premier titre, la condamnation portée contre toutes les drogues évacuantes.

Mais l’observation clinique ne tarda pas à apprendre que l’hermodacte agissait plus et mieux contre la goutte que les autres remèdes doués pourtant d’une action plus énergique-

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

GGi

sur l’intestin. Il y avait donc en lui autre chose, comme dira Avicenne. De là un embarras visible des médecins urées :

leur doctrine humorale leur faisait repousser la pratique nouvelle, et cependant ils ne pouvaient nier les effets merveilleux qu’on lui voyait produire. Alexandre de Tralles •chercha un des premiers une solution à cette antinomie apparente et proposa un moyen de concilier l’expérience et la théorie. Outre les dangers qu’il faisait courir, quand on l’administrait h dose purgative au fort d’un accès, l’hermodacte avait encore le grand défaut de ne dissiper, de n’évacuer les humeurs morbides que dans une mesure insuffisante, juste assez pour déterminer un soulagement momentané, non pour assurer une longue rémission. Voici les propres paroles d’Alexandre: « Quelques-uns boivent le remède à l’hermodacte et disent que leurs douleurs en sont soulagées, après quelques selles aqueuses, au point qu’ils veulent immédiatement marcher. Et cela est vrai et la recette tient toutes ses promesses, mais elle a cela de mauvais qu’elle cause, chez ceux qui en usent, des rappels plus fréquents de leur fluxion (i) ».

Ce sont encore les mêmes scrupules qui rendent si timorés les cliniciens de nos jours dans l’emploi des préparations de colchique. A bien des siècles de distance, Trousseau parle comme un Byzantin: « Quand j’enrayais les accès, et cela est malheureusement trop facile, si j’évitais les dangers de la goutte déplacée, je courais grand risque de voir les accès revenir à des intervalles plus rapprochés et de changer une goutte franche et passagère en une goutte froide, atonique et persistante (2) ».

L’étude historique, dont ces pages sont la conclusion, nous porte à penser, tout au contraire, qu’on a exagéré les dangers du colchique d’automne; elle confirme en effet, et

(1) Alexandre de Tralles. Loc. cit., p. 043.

(2) Trousseau. Clinique médicale de 1 Hôtel-Dieu. 1862. t. II, p. 739.

de tous points, les sentiments que d’autres, que Lécorché par exemple, ont demandés à l’expérience journalière et non à l’érudition. « Pour en obtenir les résultats désirables, il faut donner ces médicaments à dose suffisante. Pris à trop petite dose, ils ne font qu’atténuer l’intensité de la manifestation, et, n’enrayant pas suffisamment la production de l’acide urique, ou ne l’éliminant qu’incomplètement, ils peuvent favoriser le retour d’attaques ultérieures. Cet inconvénient disparaît lorsqu’on n’hésite pas h les prendre en quantité suffisante pour juguler la maladie i) ». Ces remarques de Lécorché concilient heureusement l’observation clinique et la doctrine traditionnelle; elles réhabilitent l’humorisme sur un point où il semblait être en défaut.

Si nous considérons maintenant, non plus les accès euxmêmes, mais leurs intervalles, c’est-à-dire les périodes plus ou moins longues de rémission et d’apparente santé, la thérapeutique préventive des anciens se règle et se moule plus exactement encore sur les lois générales que nous avons rappelées, qu’il s’agisse de modérer, par la sobriété et par l’exercice, l’accumulation des déchets excrémentitiels ou de les chasser une fois formés par les diverses voies d’émonction ; qu’il s’agisse de rendre plus fortes, plus résistantes les parties du corps exposées aux poussées fluxionnaires, ou de refaire l’organisme entier en sorte qu’il soit plus apte à assurer lui-même sa défense, à être son propre médecin.

Le régime conseillé aux sujets sains (nous en avons énuméré les maigres ressources), était si frugal qu’on ne pouvait guère en conseiller un plus sévère à ceux que la goutte menaçait. On insistait seulement davantage sur quelques précautions. Un des auteurs cités par Oribase dit « qu il faut par-dessus tout éviter, et cela absolument, la crèophagie et l’ œnoposie (2) », c’est-à-dire n’user ni de viande, ni de

(x) Lécorché. Traité de la Goutte, 1 884 , p- 707. (2) Œuvres d’Oribase, t. IV, p. 592.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

vin. Ru fus, entrant dans quelques détails, réserve la viande de porc, jugée trop nourrissante, aux athlètes, et permet le chevreau, l’agneau et le veau, parce que les chairs jeunes et en voie de croissance se digèrent plus facilement; il condamne les poissons gras, ceux qui vivent dans les eaux dormantes et proscrit de même le gibier cl’eau (i). D’après Alexandre de Tralles, on peut manger avec avantage les faisans et les oiseaux de basse-cour pourvu qu’ils ne soient pas trop gras, les perdrix, les merles et les grives. Parmi les légumes il faut choisir ceux qui relâchent un peu ou sont légèrement diurétiques (2).

Le régime convenable aux goutteux de tempérament sanguin est résumé en quelques lignes par Alexandre: « Il faut qu’il évite, dans son alimentation, tout ce qui est trop nourrissant, tout ce qui augmente la masse sanguine. Sans que je le dise, tous les médecins savent que toutes les viandes, mais surtout celle du porc, ont cet effet, ainsi que les vins sucrés (nous dirions alcooliques), et en général toute nourriture excessive, xpoy'r, ko'k/J j, la vie joyeuse et le peu de mouvement. Pour celui qui prend ces deux précautions de se faire saigner au commencement du printemps et de s’abstenir d’aliments qui font trop de sang, qui exerce sans cesse son corps dans les gymnases et ne répugne jamais h un mouvement quelconque, ne sera-t-il pas, celui-là, exempt de tout résidu à excréter, et, par cela même, ne restera-t-il pas à l’abri de toute poussée fluxionnaire, àpô'j;j.aT'a"ïoç, n’ayant rien en lui qui puisse Huer sur les jointures ? (3) ».

On sait, et nous avons redit, quelle place tenaient les exercices du gymnase et les luttes de la palestre dans la vie journalière des Grecs anciens, qu’ils fussent enfants, jeunes gens ou hommes faits. Le retour à ces pratiques, interrompues par la maladie, était la première mesure conseillée pour

(1) Rufus. Œuvres, p. a5g et suiv

(2) Alexandre de Tkai.ees. Lac. cil., p. fio5.

(3) Alexandre de Thaï. i. es. Loc! cil., p. G33.

GG h

achever la convalescence et pour prévenir les rechutes. Mais avant que le goutteux puisse reprendre dans leur intégrité ses habitudes anciennes, il traverse une période plus ou moins longue de faiblesse et d’infirmité. C’était le moment de substituer à l’activité musculaire, impossible encore, les mouvements communiqués, de remplacer la marche, la course et les autres exercices par la gestation. Timée et Celse, ce dernier interprète fidèle des idées d’Asclépiade, nous ont appris les divers modes de gestation qui étaient en usage : la promenade en bateau sur une rivière calme, dans un port ou en haute mer, le transport en litière ou en voiture, et enfin le balancement ou le bercement régulier dans un lit

suspendu ou oscillant. Mais tout cela n’était que mesures d’attente : les véritables exercices, les seuls efficaces en dehors des pratiques du gymnase, étaient la promenade à pied, la course et l’équilation. Sur ce dernier point, Rufus lui-même, malgré la sincérité de son culte hippocratique, avait dû déroger aux singulières opinions émises par le maître à ce sujet.

À l’action bienfaisante de la diète, entendue au large sens que lui donnaient les anciens, qui comprenaient sous ce nom et le mode d’alimentation et tonte la manière de vivre, il fallait ajouter l’effort d’une thérapeutique prophylactique. L’activité musculaire et la frugalité prévenaient, pour une grande part, la formation et la stase des déchets nutritifs, mais ils ne pouvaient toujours suffire à cette tâche, chez les sujets surtout qui devaient leur disposition morbide, non aux fautes commises par eux dans leur régime, mais à une inéluctable hérédité. Un seul moyen restait de s’assurer si quelque accumulation de matières toxiques ne s’était pas faite sourdement, et, le cas échéant, d’évacuer ces matières avant que l’organisme lui-même n’intervint pour les chasser. Ce moyen, c’était la y.aOaps'.ç, la dépuration, sorte de nettoyage qui rejetait, non seulement par l’intestin, mais encore par toutes les autres voies ouvertes, les résidus excrémentitiels, effets directs de la diathèse et cause provocatrice des accès.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

Les modes de dépuration étaient nombreux: les exercices provoquaient les sueurs et augmentaient l’exhalation pulmonaire ; certaines drogues prises journellement pendant l’année entière avaient quelque effet laxatique ou diurétique, et c’était même leur seule raison d’être aux yeux des médecins dignes de ce nom ; enfin on empruntait aux Egyptiens la répugnante pratique des vomissements par indigestion répétés une ou plusieurs fois par mois. Mais la médecine antique appelait encore à son aide deux autres méthodes qui dérivaient logiquement de la doctrine humorale et qui méritent d’autant plus de nous retenir un moment qu’elles tombent à peine en désuétude, nous voulons parler de la saignée et de la purgation, dites préventives, faites une fois par an.

« Une déplétion, dit Galien, est nécessaire chez tous ceux qui sont pris, chaque année, au cours de l’été, de quelque affection due à la pléthore, et cette déplétion doit être faite au commencement du printemps. Il en est de même de ceux qui éprouvent, durant le printemps lui-même, de pareils accidents. »

« Ainsi il faut pratiquer une déplétion au commencement du printemps chez les sujets atteints de podagre ou d’arthritis, soit au moyen d’un remède purgatif, soit au moyen de la saignée. J’ai guéri en effet de nombreux malades qui depuis 3 ou 4 ans avaient eu par intervalles des douleurs aux pieds, soit en purgeant l’humeur surabondante au commencement du printemps, soit en tirant du sang (i) ». Cette saignée devait, chez les goutteux, être faite au pli du coude.

Pour l’autre mode de déplétion, la saison la meilleure était encore le printemps, mais beaucoup de médecins, fidèles en cela aux enseignements d’Hippocrate lui-même, purgeaient une seconde fois, en automne. C’était l’avis de Rufus : « Je crois qu’il est très bon pour le goutteux d’être purgé deux fois par an : une première, à l’entrée du printemps, avant que les humeurs n’entrent en ébullition et ne dirigent leur

(i) Galiln, t. XI, p. 272.

cor»

course vers les jointures, une seconde fois en automne sous les Pléiades, avant que les premiers froids ne glacent le sang (i) ».

Quant aux agents de cette dépuration, c’étaient la plupart des espèces purgatives connues des anciens, c’était surtout, depuis le traité de Rufus, la coloquinte. Cette dernière fut la base de la première potion sacrée , de la fameuse Hier a qui, diversement modifiée par l’adjonction de quelques drogues nouvelles, resta le meilleur exemplaire des médecines évacuantes destinées à éliminer les humeurs nuisibles et en particulier les humeurs de la podagre. Quand on connut la colchique, celui-ci fut incorporé à son tour à des compositions analogues et fut donné, avec elles, à titre préventif, même dans l’intervalle des accès.

Restait une indication dernière : rendre à la partie du corps que la goutte venait de frapper, rendre à l’organisme entier les forces dont la défaillance avait permis l’assaut et le triomphe passager delà maladie. Sur le premier point, on ne saurait concevoir la fertilité des ressources employées : frictions, onctions, emplâtres, bains, fumigations, applications de toutes sortes, jusqu’à un essai de traitement électrique par les secousses émanées d’une torpille vivante, tout a été prescrit et appliqué. Celse, Scribonius Largus, Soranus, Alexandre de Traites, d’autres encore, sans compter Lucien, nous ont laissé le catalogue interminable de ces pratiques et de ces médicaments.

Mais les anciens avaient une ambition plus haute : ils croyaient que l’hygiène et la thérapeutique associées pouvaient refaire à l’homme un corps nouveau; en modifier les tendances morbides, même celles qu’il apporte en naissant et dont les causes échappent soit à la curiosité, soit à l’action du médecin. Cette métamorphose rêvée, c’était la mètasyncrise des méthodiques qui prétendait changer en

(i) Rufcs. Œuvres, p 265.

CONCEPTION ANTIQUE DE LA GOUTTE

GGy

quelques mois la structure intime du corps, les rapports et le jeu des éléments qui le constituent. Pour la réaliser, on appelait à son aide tout ce qui pouvait agir sur réconomie entière, tout ce qui pouvait, à travers la peau, atteindre les régions centrales où se règlent les conditions de vie propres à chacun. On faisait des frictions générales pour maintenir les pores béants, on donnait des bains généraux, simples ou médicamenteux, on envoyait aux eaux thermales; on irritait la peau par toutes sortes d’interventions dont la plus vantée et la plus pénible était le dropax , emplâtre de poix qu’on appliquait surtout le long de la colonne vertébrale; on exposait le corps nu à la lumière du soleil, à la flamme d'un foyer, on le plongeait dans le sable chaud du rivage, on cherchait à y faire pénétrer un peu de cette chaleur, de cette force, de cette vie éparse, de ce pneuma enfin dont nous attirons quelque chose avec l’air que nous respirons. Effort inutile: il aurait fallu, selon le mot de Sydenham, remettre le goutteux sur l’enclume et le reforger à nouveau.

Enfin il n’eût pas suffi que le corps fût sain et en état de ferme résistance, si les organes supérieurs, chargés de donner une direction unique, et comme une âme, à la défense étaient restés faibles et chancelants. Les anciens n’ont pas négligé les causes morales de la goutte, et des maladies qui lui sont apparentées ; ils ont noté les soucis, les veilles, l'insomnie, toutes les fatigues de l’esprit et toutes les passions de l'âme avec les excès et les fautes qui en sont la suite nécessaire. Aussi leur suprême conseil était-il de fuir toutes les affections violentes, et l’ambition, et la haine et l’amour.

Soumise aux lois que nous venons de rappeler, docile aux règles de conduite qu’elles impliquaient, la médecine ancienne a fait pour la goutte plus et mieux que pour toute autre maladie ; elle en a connu les origines lointaines, les causes, la marche, les retours et le terme dernier; elle en a défini avec une justesse admirable le traitement et la pro-

phylaxie. Et pourtant elle n’a pu en arrêter, en ralentir les progrès; et la goutte était dite partout cc la honte des médecins ». C’est que la médecine s’adresse à l’individu seul et que, pour anéantir à jamais la goutte, il faudrait remettre sur l’enclume non le goutteux lui-même mais la société qui lui impose un régime vicieux. Jacques Psychriste, apportant aux Byzantins le colchique d’automne, ne diminua pas d’une tète le nombre des goutteux qui peuplaient la ville impériale, au dire des historiens. Mais aussi, à ce que rapporte Alexandre, il avait trouvé ses concitoyens « envahis par la passion des affaires, par l’amour de l’argent, passant leur vie entière dans les soucis de l ame et dans les préoccupations de l’esprit (i). » Un tel milieu, où qu’on le rencontre, sera toujours le berceau prédestiné des affections que nous groupons sous l’étiquette d’affections arthritiques et dont la goutte est le prototype consacré. La médecine sera toujours impuissante à en prévenir la genèse, car elle ne pourrait, sans sortir de son domaine, remontera la source d’un mal qui se rattache aux conditions mêmes, les unes favorables, les autres fâcheuses, que l’effort continu vers une culture plus haute fait à notre société.

(i) Alexandre de Trat.les, liv. V, ch. iv, p. 2/19.

Page 1