‹ La goutte et le rhumatismeChapitre 17 sur 130 · LA G OU T T E E T L E U II U M A T J S M E · texte numérisé non relu

LA G OU T T E E T L E U II U M A T J S M E

do r intelligence. Comme on ignorait alors le véritable usage des nerfs, on avait dû donner au sang déjà chargé de distribuer l’aliment assimilable, une fonction nouvelle, celle de conduire les sensations et les volontés. Les mêmes raisons théoriques qui, à défaut d’autres meilleures, nous feraient placer encore dans l’encéphale l’origine de tout influx nerveux, avaient conduit les anciens à faire du réseau vasculaire de la tète, la source de tous les vaisseaux de l’organisme. Les voies qui portaient aux extrémités l’énergie, le mouvement et la vie ne pouvaient avoir d’autre point de départ.

Les progrès de l’anatomie, en renversant cette physiologie naïve, ne porteront aucune atteinte à la théorie des catarrhes.

Les découvertes d’L rasistrate et cl’Hérophile, cpii révéleront la fonction véritable des nerfs, laisseront la théorie debout. Les nerfs, émanés du cerveau ou de la moelle allongée, serviront seulement d’une voie de plus pour l’écoulement et le transport au loin du phlegme céphalique. Il faudra bien des siècles et bien des efforts pour anéantir cet humorisme. La découverte d’IIarvey n’y suffira pas. Mais, un jour les choses seront ramenées à leur point de départ et les patientes recherches de Conrad Schneider viendront démontrer l’inanité de cette prétendue sécrétion encéphalique dont on avait fait la cause et la matière du premier catarrhe. Or, la dissertatio de osse cribriformi et le livre de catcirrhis qui l’a suivie ont été écrits dans la seconde moitié du xvn° siècle, au temps de Sydenham, il n’y a guère plus de deux cents ans.

Revenons aux catarrhes et à leur rôle dans la genèse de la mnitte. L’auteur des Lieux dans l’homme , comme il nous

a dit la nature et la raison d’être des maladies humorales, nous explique aussi le mécanisme des divers catarrhes, ou plutôt des flux venus de la tète, car il semble ignorer la première appellation. Nous lui empruntons seulement ce qui concerne les fluxions articulaires.

L ’ Il U MO RIS ME A NC [EN

Comme il pense que « la connaissance de l’anatomie humaine est le point de départ de toute recherche médicale », il fait précéder son étude d’une description des vaisseaux, artères ou veines, car il confond sous le nom commun de çXsosç les vaisseaux qui battent comme ceux des tempes et nos veines proprement dites. Les lignes suivantes intéressent seules l’histoire de la goutte.

« Deux autres vaisseaux se portent du sinciput, le longdès oreilles, dans la partie antérieure du cou des deux côtés, jusqu'au vaisseau creux (i). Celui-ci marche avec l’œsophag'e, passe à travers le diaphragme, à travers le cœur et dans l’intervalle du diaphragme ; il se partage aux aines et aux cuisses en dedans, émet des rameaux dans les cuisses et se porte aux jambes en dedans le long des malléoles; ces vaisseaux coupés rendent l’homme stérile; ils se terminent dans le gros orteil (2) ».

A cette disposition anatomique des vaisseaux, correspondait un certain nombre de fluxions. Notre auteur en compte sept, toutes venant de la tète. La dernière est celle qui suit la voie décrite plus haut. « Le flux, peu abondant, produit, quand il s’arrête, le mal de hanche et les engorgements articulaires ; il est peu abondant et repoussé de toutes parts. Peu abondant, il est plus faible que tout ce qui l’entoure; repoussé de toute part, il n’a point où s’écouler, aussi cherche-t-il un refuge dans les jointures (3) » (page 276).

Telle est, largement esquissée, la plus ancienne des théories de la podagre. Elle comprend trois éléments ingé-

(1) Littré traduit xo;Xr, ©Àéi par veine cave. Mais comme 1 auteur ne distingue pas les artères des veines, il vaut mieux ne pas préciser plus que lui, d'autant que dans le passage cité ce n’est pas la veine cave, mais l’aorte qu'il a certainement en vue.

(2) Ilipp. T. VI, p. 282.

(3) Plusieurs des auteurs cités dans le Papyrus de Londres, notamment Alcamèrie d’Abydos et Timothée de Metaponte, expriment sur la genèse des maladies en général, cl des catarrhes en particulier, des opinions fort analogues à celles de l auteur de Lieux dans 1 homme.

nieusement groupés : une surcharge humorale due à un excès de 1 alimentation, une poussée venue du centre et rejetant 1 humeur morbide vers les parties inférieures, enfin 1 arrêt de cette humeur au point le plus faible, la jointure du gros orteil.

La loi de moindre résistance, qui n’est qu’indiquée ici, est plus nettement formulée dans un autre passage où l’auteur nous dit : « Quand les voies sont interceptées et que le flux n’a pas où aller, il se porte sur les articulations, flue sur les endroits qui cèdent (i) ». C’était un lieu commun de la médecine ancienne que la lutte permanente des éléments de l’organisme. Un équilibre temporaire des forces, une harmonie précaire, sorte de paix armée, était la condition de la santé.

La thérapeutique des maladies humorales fut conforme ii ces principes. Deux idées la dominèrent : prévenir ou dissiper toute surcharge, toute plénitude; soutenir et diriger les efforts spontanés faits par l’organisme pour son propre salut.

Quelques noms qu’on leur donnât, les humeurs morbides avaient pour origine un vice de l’hygiène. L’alimentation avait dépassé les besoins ou plutôt les forces de l’économie : un résidu, un déchet était resté qui n’avait pas été éliminé par les voies normales d’excrétion, voies visibles ou invisibles. Ce TuepUxwga, résultat de la po/ptrophie, était l’ennemi à combattre, à chasser; il fallait en purifier, en purger le corps. Mais comment ?

C’était alors une opinion commune à toutes les écoles que les maladies avaient une tendance naturelle à la guérison ou plutôt que le corps humain trouvait de lui-même les

(i) Œuvres d’Hippocrate, t. VI. p. 3i4. Voir dans le dernier chapitre de ce livre une courte étude des lois qui réglaient la pathologie générale des

anciens.

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meilleurs modes de défense contre le mal et. qu’il suffisait de surveiller cette lutte, d’être prêt à soutenir l’organisme en cas de défaillance. On reconnaît la doctrine formulée ainsi par Hippocrate: « Les organismes sont leurs propres médecins ».

La conséquence nécessaire fut que la médecine antique, celle des asclépiades comme celle des philosophes, répugna aux remèdes de la pharmacie, se contentant, à moins de nécessité urgente, du régime et des pratiques de la gymnastique. Lucien prête à Solon un langage que celui-ci n’eût pas désavoué, lorsque, dans son Anachcirsis , il lui fait louer les exercices du gymnase et user pour en définir l’action salutaire d’une heureuse métaphore.- Rappelant la polysarcie molle et blanche ou au contraire la maigreur blême de ceux qui s’étiolent comme des femmes vivant dans l’ombre, frissonnant, suant et haletant au moindre effort, ou au soleil de midi, Solon conclut : « Nos jeunes gens à nous sont colorés et brunis par le soleil, ont un air mâle, respirent la vie, l’ardeur et le courage, ont tous les signes de la santé ; ils ne sont ni secs et ridés, ni massifs et lourds; leur forme au contraire est d’un juste dessin ; ce que leur chair peut laisser d’inutile et de superflu, ils le dissipent avec la sueur, ce qui donne la force et l’énergie ils le retiennent et le conservent pur de tout mauvais mélange. Ce que fait au blé l’instrument du vanneur, le gymnase le fait au corps humain : il jette au vent la balle et les barbes, sépare et ramasse le bon grain » (i).

Comme le Solon de Lucien, le Tiinée de Platon ne saurait trop louer les exercices physiques ni placer trop haut l’art dont ils relèvent. A l’entendre, la gymnastique et la médecine assurent au même titre les qualités du corps, santé, force et beauté, comme l’éducation et la philosophie développent les qualités de l’âme. Le travail, les pratiques

(i) Lucien. Édit, grecque-latine de Didol, p. 55p.

du gymnase, la sagesse du régime, voilà leurs moyens d’action. Quant aux médicaments, ils peuvent avoir une utilité, mais toute passagère, tout exceptionnelle : on les prescrit comme on punit, comme on réprimande pour corriger les vices de l’âme.

L’auteur de « l’àme du monde », ne reculant pas devant une assimilation aussi naturelle de son temps qu elle nous paraît aujourd’hui étrange et injurieuse, ira jusqu’à dire : « L’aliptique et la médecine, ces deux proches parentes (i), ont également pour but de maintenir la santé ; elles rendent plus purs le sang et le pneuma qui coule avec lui pour que, une maladie quelconque survenant, elle cède bientôt à l’action de ce sang et de ce pneuma devenus plus forts ».

Platon lui-même avait mis dans la bouche de Timée des paroles tout autres, qui auraient mérité d’être respectées par l’abréviateur, et qui sont bonnes à reproduire car elles résument en termes heureux les sentiments de la médecine antique touchant la nature des maladies et le caractère fatal de leur évolution. « En fait de dépuration et d’autres soins corporels, les meilleurs sont : en premier lieu les exercices du gymnase, puis le balancement d’un navire en marche ou les courtes promenades en voiture (2); enfin il est une autre manière de remuer l’organisme, très utile certes, mais

(1) Philon a écrit : « L'aliptique est sœur de la médecine. » Cette rencontre do pensée et d expression, l’importance donnée à la pratique des bains, des onctions et du massage ; le rôle attribué au pneuma dans la résistance aux maladies sont au nombre des arguments invoqués par Anton à 1 appui de sa tbèse que le petit opuscul * De I dune du monde a été écrit au plus tôt vers la fm du premier siècle et 1 a été par un médecin pneumatique. Mais nous remarquerons que Pbilon a lui aussi donné de la goulLc une théorie où le pneuma a quelque rôle, et cela avant le premier médecin pneumatique, avant Athénée (Pbilon. édit. Mangey, t. 11. p. /| 3 2 ) . — On pourrait donc reporter jusqu’au milieu du premier siècle la date De I dune du monde , et peut-être jusqu’à Pbilon lui-même.

(2) Ce sont lîi deux modes de gestation, pratique fort aimée des anciens et fort délaissée des modernes.

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seulement quand elle est nécessaire, seul cas où un homme sensé doive y recourir. C’est la dépuration médicale a l’aide de remèdes. Il ne faut pas irriter par des médicaments les maladies peu dangereuses. En clfet la nature des maladies ressemble un peu à celle des animaux. Ceux-ci sont constitués pour vivre un temps déterminé, qu’il s’agisse de l’espèce entière ou cl’un seul individu: ils reçoivent la vie pour une durée fatale, immuable, sauf les accidents... 11 en est de même des maladies : si on veut les juguler avant le temps fixé, elles croissent en nombre et en gravité. 11 faut donc les diriger par le régime, ^a'oaywysïv ce: c'.aèraiç, autant qu’on le peut, et ne pas exaspérer leur caractère difficile par des médicaments ».

Cette direction, cette éducation des maladies par le régime que loue et conseille ici limée, Socrate la blâme ailleurs et en reproche, à tort, l’invention à llérodicus de Sélymbrie (i). Celui-ci n’avait pas créé la méthode que condamne Socrate, mais il l’avait poussée à ses dernières conséquences, vulgarisée dans scs écrits, appliquée étroitement dans son gymnase; enfin il lui avait donné un nom, celui-là même dont use Platon ou un autre très approchant 2'. Elle l’avait conduit à une médication systématique des maladies humorales qu’il se flattait de prévenir ou de guérir par un ensemble de précautions, de soins et d’exercices minutieusement combinés.

Mous avons peut-être un des livres où il avait exposé comment on pouvait « adroitement ramener à l’état naturel » ce qui dans le corps humain s’en était écarté et ce livre n’est autre que le traité du Régime de la collection hippocratique. On l’attribuait dans l’antiquité ii divers médecins,

(i) RépubL. liv. lit. Éd. Didot, t. II, p. 55. Dans ce passage, assez paradoxal. Socrate dit de la médecine d’Uérodicus qu elle est ^a'.oaytüyuaî des maladies.

(a) D’après l’anonyme de Londres, llérodicus arail défini la médecine : svtsyvov àyojy y/ e!; v.xz'j. çjtiv, loc. cil., p. i5.

tous contemporains d’Hippocrate ou plus anciens que lui. 11 ne faut retenir de l’énumération faite par Galien (i que l’ancienneté incontestable du livre; aucune des attributions proposées n’est acceptable, au moins en ce qui concerne ceux des auteurs cités qui sont suffisamment connus.

Autrement séduisante est l’hypothèse formulée en ces ternies timides par Daniel Le Clerc : « Si j’osais joindre mes conjectures à celles-là, je dirais que les livres en question pouvaient être d’Hérodicus, qui a passé, du consentement de toute l’antiquité, pour l’inventeur de la gymnastique médicinale » (2).

Nous croyons la conjecture bien près d’être vérifiée. Qu’était Hérodicus ? Un philosophe crco'.crr/jç, un maître de gymnastique, r.y.<2cxpiôrtc, qui avait associé cet art à la médecine [jJ.'zx: yjp.vayciy.Ÿjv ta -.piv.rt. Ainsi le désigne Platon. Hippocrate lui reproche quelque part (épid. VI, 3, 18) d’épuiser ses malades par les courses, les exercices, les sudations qu’il leur impose, traitant la fatigue par la fatigue. Il avait dû, si l’on en croit Eustathe, étudier tout ce qui concerne le régime ^zkzrr^x. ~zç> \ (3).

Chose que ne pouvait prévoir Le Clerc, les notes de l’Anonyme de Londres sont venues confirmer qu’il avait écrit sur le régime, qu’il voyait dans les fautes de l’hygiène journalière l’origine des maladies et qu’il faisait des exercices violents, douloureux même, la condition nécessaire de la digestion et de l’assimilation des aliments, l’instrument le meilleur du maintien ou du retour de la santé (4.)

Si nous cherchons maintenant à apprendre par la seule lecture de son livre (5), ce qu’était l’auteur du Régime, nous

(1) Galijîx. Éd. Kuhn, VI, p. 4 73 , XV, p. 455, XA Illn, p. 8.

(2) Histoire de la médecine, liv. lit, ch. xm.

(3) Eustathe. Comment, ad Ilomcri lliadem. Leipzig, 1827-1830, t. b p. 277.

(4) Anon. Lond., p. i5.

(5) Traité du régime, in Œuvres d’Hippocrate, t. VI, p. 46G et suiv.

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retrouvons en lui : un philosophe, disciple d’Héraclite, un maître de gymnase, qui examine journellement les hommes dépouillés de leurs vêtements, qui abuse dans ses prescriptions des exercices violents, qui fait consister la santé dans la juste proportion à garder ou à rétablir entre l’alimentation et l'exercice, entre la recette et la dépense. Ajoutons à cela qu Hippocrate passait pour avoir suivi les leçons d’Hérodicus et que le deuxième livre du Régime a de frappantes ressemblances avec certaines pages du Traité des Eaux, des Airs et des Lieux, dont il parait comme une ébauche, et on sera amené à regarder comme très plausible, pour ne pas dire plus, l'hypothèse de Le Clerc.

Il lui manque, pour perdre tout caractère conjectural, d’être vérifiée en un détail secondaire. L’histoire ne nous dit pas ii quelle secte se rattachait Hérodicus de Sélymbrie, tandis que l’auteur du Régime s’avoue franchement pour le disciple d’Héraclite. En effet, pour suivre un usage cher aux médecins philosophes, mais étranger aux habitudes des Asclépiades, il a fait précéder l’exposé de ses doctrines médicales d’une véritable profession de loi, qui remplit le premier livre presque tout entier. Or, à l’exception de quelques phrases qui paraissent empruntées il Anaxagore, tout n’est qu’imitation servile ou citation littérale d’IIéraclite : mêmes idées, mêmes formules étranges, même

obscurité. Le fait d ailleurs avait été noté dès l’antiquité et Ischomaque de Bithynie assurait qu’à l’ouvrage propre d’Hippocrate touchant le Régime on avait ajouté le livre d’Héraclite sur le même sujet (i).

Juste ou non, l’hypothèse que nous adoptons a au moins le mérite de donner une idée exacte du contenu de 1 ouvrage.

(i) Dakemberg. Œuvres choisies d Hippocrate, 2e édit., 1 855 , p. lxxxiij note.

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