L E S A S C L ÉP I AD E
pouvait se réclamer. Au moyen âge, les médecins, pour concilier la prudence avec le culte hippocratique, usaient d’un détour ingénieux. Ils rappelaient que le divin vieillard avait écrit (aph. seet. Y. 18) que le froid était l'ennemi des os, des dents et des nerfs et que le chaud, au contraire, était leur ami. Ils ne voulaient se souvenir que de cet aphorisme et feignaient d’ignorer l’autre.
Tout le monde reconnaît aujourd’hui que le froid calme les douleurs de la goutte, mais on ajoute que ce bienfait momentané est acheté trop cher au prix d’une aggravation ultérieure de la maladie devenue plus fréquente dans ses retours, plus rebelle et plus grave. C’est peut-être ce qu’a voulu dire Hippocrate, sous la forme concise qu’il aimait, quand il a écrit ces deux aphorismes en apparence contradictoires : « Les affusions froides soulagent la douleur de la goutte en provoquant un engourdissement » et « le froid est l’ennemi des nerls », c’est-a-di-re du tissu fibreux.
D’autres étaient plus éclectiques, comme l’auteur de V Usage des liquides, d’après lequel certaines affections, la goutte, par exemple, sont soulagées aussi bien par le froid que par le chaud, et qui, après avoir cité textuellement, l’aphorisme 2.5 sur les affusions froides, ajoute cette réserve : « mais le chaud aussi atténue et assouplit (i) ».
Dans ces essais d’intervention locale, il n’est fait aucune allusion h l’emploi des narcotiques. La première mention, en ce qui concerne la goutte, en est postérieure d’une ou deux générations aux plus récents des livres dits hippocratiques. Théophraste, le premier, dit qu’on use de la racine de mandragore contre les affections goutteuses, mais il est difficile de décider s’il parle de l’usage externe ou de l usage interne de cette plante qui, selon lui, était bonne pour les. ulcères et les érysipèles (il s’agit évidemment d’applications externes), bonne aussi pour procurer le sommeil ou préparer
(i) T. VI, p. 1 33 .
Dki.peuch.
des philtres (cela ne peut s’entendre que d’une drogue a ingérer) (i).
Reste une pratique qui, bien que tombée en désuétude, mérite de nous arrêter un instant, c’est la cautérisation des veines ou plutôt des vaisseaux, conseillée par le traité des Affections, où l’on dit des vaisseaux de l’orteil « qu’on les brûlera avec du lin écru ». C’était là une vieille méthode qu’on retrouvait partout, en Grèce, en Libye, en Scvthie même et qui était une conséquence logique des théories humorales. On se proposait, d’une part, de dessécher, de fortifier par ce moyen les parties trop humides et trop faibles et, d’autre part, d’intercepter le cours du sang et d’empêcher l’afflux des humeurs morbides.
11 y avait plusieurs manières de brûler les veines et les artères, car on brûlait quelquefois aussi les artères jusqu’à ce qu’on ne sentît plus les battements. La plus simple consistait à user du cautère actuel; une autre était la cautérisation avec le lin écru; c’est celle qui était recommandée contre la podagre. Comment se pratiquait-elle ? Nous ne saurions en donner une description plus complète que celle ([u’on trouve dans le livre de Prosper Alpin sur la médecine des Egyptiens (2).
« Quand les Égyptiens veulent brûler quelque partie du corps, ils prennent une pièce de lin, longue d’une coudée et large de trois doigts; ils en entourent un peu de coton, façonnent le tout en forme de pyramide et lient avec un fil de soie. Ils placent sur la partie à cautériser la base de la pyramide, en l’appliquant bien contre la peau; ils allument l’autre extrémité et laissent brûler jusqu’au bout le lin et le coton ; la peau ainsi est cautérisée. On a soin de protéger les parties environnantes contre l’action de la flamme avec un anneau de fer. » P. Alpin ajoute que ce mode de cauté-
(1) Théophkaste. Hist. Plant., liv. IX, ch. ix.
(2) P. àlpinus. De Medicina Ægyptorum, liv. III, ch. xn. Paris, i6-'j5, p. g’y. Y. p. 102, la figure explicative.
risation est familier aux Égyptiens et encore plus aux cavaliers arabes qui vivent sous la tente et aux autres habitants du désert; qu’il s’applique ii une foule d’a ffections, notamment à la podagre, pourvu qu'il n’y ait pas encore de tophus. « On brûle les jointures et les veines situées au-dessus. Dans la goutte oii la douleur occupe l’articulation du gros orteil, on brûle au-dessus, entre le pouce et l’index ».
P. Alpin relève l’ancienneté de la méthode et cite Platon le comique, Hippocrate, Polybe (comme auteur supposé du traité des Affections) Rufus, Galien, Aétius et quelques autres. Mais il est plus rationnel de penser que les peuples barbares voisins de l'Egypte continuaient au seizième siècle la pratique des Libyens du temps d’Hérodote et n’avaient rien emprunté aux Asclépiades. L’emploi même de la toile de lin porte à penser que la méthode est née en Egypte, pays des tissus de lin.
Si l’on ajoute à ces prescriptions diverses le conseil de ne pas mener une vie oisive et de fréquenter la palestre, on aura une médication antigoutteuse qui pourra supporter la comparaison avec d’autres plus récentes ou plus célèbres. On peut s’étonner seulement de ne pas y voir mentionnée une pratique qui sera bientôt l’un des éléments obligés du traitement, l’agent principal de la prophylaxie. Nous voulons parler de la saignée.
Nous venons de résumer les travaux qu’il ippocrate et les Asclépiades de son temps avaient consacrés à la podagre. La plupart de ces travaux^ sont anonymes : seules, des raisons tirées de leur contenu nous ont permis d’établir parmi eux un certain ordre et une chronologie probable. Désormais, nous pourrons user de points de repère moins hypothétiques. Les écrivains seront mieux connus, la date des écrits moins incertaine. Le traité des Affections nous a conduits à la seconde moitié du ivc siècle; deux auteurs, célèbres l’un et l’autre, Dioclès de Caryste et Praxagore de Cos, combleront l’intervalle qui nous sépare du mü siècle.
LA GOUTTE E T L E Jt 11 UMA T ISM E
Diodes de Caryste était mis par les anciens peu au-dessous d’Hippocrate. 11 venait immédiatement après lui dans le temps etdansla gloire, selon l’expression de Pline l’Ancien. Il n’est pas compté au nombre des Asclépiades ; cependant Sextus Empiricus, écrivain exact d’ordinaire, dit qu’il était sorti de cette école (i). 11 avait beaucoup écrit et avait, dansses livres de pathologie et dans ses livres d’hygiène, parlé de la goutte. Des premiers, il nous reste un titre; des seconds, un fragment important que nous résumons plus bas. A la fin de son chapitre de l’arthritis et de la podagre,. Soranus énumère les travaux dont ces deux affections ont été l'objet depuis Hippocrate jusqu’à lui et commence ainsi cette petite bibliographie :
Diodes. — Traité des affections, de leurs causes et de leur traitement.
Praxagore. — Des maladies. Troisième livre.
L'ouvrage de Dioclès est également cité par Galien sous le titre sans doute plus exact : Affection, Cause, Traitement(2). Malheureusement, ce qu’il était dit de la goutte dans ce livre nous est inconnu, par la faute de Cælius qui a éliminé du texte de Soranus tout ce qui concernait l'histoire médicale, sous prétexte que cela était futile, prolixe et ennuyeux.
Mais Dioclès fut plus qu’un clinicien habile : les questions d'hygiène, de régime, de prophylaxie furent traitées par lui avec prédilection. Or, il est difficile de parler longtemps de l’hygiène sans dire un mot de la goutte. Cette affection était sans doute mentionnée dans la lettre à Pleistarchus, xspi ûyieivûv, que nous n’avons plus; elle figure à sa place dans une autre lettre a à Antigone ».
(1) Scxti Empirici, opéra græce et latine. Lipsiæ, i84o, p. 299.
Dans ce passage, Sextus dit que Dioclès faisait manger à ses malades de la chair de jeune chien, ce qui rappelle le même conseil donne par l'auteur du traité des Alïections.
(2) ndOo;. aéria, Ûepa-ria. Galien, t. XVIII8, p. 7 et t. A III, p. 1 85 .