PRÉFACE
hérédité. Le plus dédaigneux du passé porte en lui-mème une longue tradition, sorte de patrimoine où il puise sans cesse et inconsciemment.
Les médecins d’ailleurs n’ont pas à rougir de leurs ancêtres. Il est facile de ramasser des phrases et des errements tpii semblent étranges et ridicules et qu’on va ressassant pour opposer à l’ignorance ou à la crédulité de nos pères notre science à nous et notre ferme bon sens. Mais, pour peu qu’on pénètre le fond des choses, on reconnaît que ces formes de langage avaient leur raison d’être, qu’elles recouvraient des idées communes à tous les temps et qui ne paraissent aujourd’hui nouvelles que parce qu elles ont des habits neufs, destinés eux aussi à l’usure et à la moquerie.
Quant aux pratiques que l’on raille avec justice, l’histoire de la goutte suffira à nous apprendre qu’il est d’autant moins équitable de les reprocher à la médecine ancienne qu elles sont nées en dehors d’elle et l’ont envahie comme des plantes parasites qu elle s’est toujours efforcée d’arracher. C’est que la médecine véritable, c’est-à-dire la médecine clinique, a toujours eu à lutter, nous ne dirons pas contre la rivalité, mais contre l’hostilité et les empiètements de la superstition. Prêtres d’Esculape, mages de l’Orient, prophètes de l’Egypte, sorciers de village, gens du monde, charlatans, illuminés, tous ont voulu traiter la goutte à leur manière, invilis etiam medicis , comme dira l’un d’eux.
Mais, leur part faite à tous ces empiriques, il restera à l’actif de la médecine hippocratique une longue série d’efforts dominés, dirigés par un esprit tout scientifique. En réalité, si la goutte était encore mal comprise dans son mécanisme intime — l’est-elle si bien aujourd’hui ? — elle était bien connue dans ses formes habituelles, dans ses complications soudaines, dans ses causes accessibles, et elle était bien traitée.
La prophylaxie et le régime étaient réglés avec un soin judicieux ; la thérapeutique était, comme il convenait, tantôt prudente jusqu’à la timidité, tantôt active jusqu’à la har-
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tliesse. Si le succès final n’a pas été meilleur, c’est que la goutte est une maladie sociale plus encore qu’individuelle ; à ce litre, elle échappe en partie au médecin pour relever du moraliste et du législateur. Un seul homme a fait reculer la goutte, c’est Mahomet. On peut hésiter it payer le prix d’une semblable victoire.
En suivant ainsi, pas à pas, les traces des vieux maîtres qui nous ont transmis et conservé cet ensemble de notions éprouvées et d’utiles hypothèses, de saines doctrines et de bons exemples, qui sont la meilleure part de l’enseignement médical, nous avons conduit la goutte jusque vers la fin du xviie siècle.
Nous pouvions nous arrêter là. Dans un espace de quarante ans, de 1 643 à i683, on voit se produire trois événements qui marquent une crise dans l’étude des maladies articulaires. Les idées de Bâillon, restées jusque-là ignorées, viennent à la lumière et la conception nouvelle du rhumatisme s'impose aux esprits malgré ses lacunes et ses erreurs ; Thomas Sydenham publie son petit traite de podagre/, et le succès en est tel que la plupart de ceux qui ont écrit depuis lors sur la goutte font commencer ii cette date (i683) l’histoire de la maladie ; enfin, changement plus grand encore, la vieille doctrine dont relevaient jusqu’à cette heure la goutte et les affections qui proviennent de la môme souche, l’Humorismc, déjà vacillant depuis la Renaissance, tombe pour toujours sous la poussée dernière de Conrad Schneider, qui, suivant sa propre expression, arrache jusqu'à ses racines la labié des catarrhes.
La chute de l’humorisme, provoquée, après deux mille ans de règne, par de menues découvertes anatomiques, est pleine d’enseignements. C’est une même cause qui assure le triomphe des systèmes médicaux et qui en prépare la ruine. Leur vice fondamental est de chercher leur appui en dehors de la médecine elle-même, de demander les pierres de leurs assises ii des sciences dont les médecins ne peuvent contre-
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1er les matériaux. On aoas dit : telle doctrine médicale est vraie, définitive, car la physique, la chimie et la physiologie la consacrent et lui confèrent leur propre caractère de certitude scientifique. Nous en croyons l’orateur sur parole, et pour cause. Quelques années se passent : une découverte chimique, un procédé nouveau d’exploration physique, une interprétation meilleure des expériences de la physiologie, science décevante entre toutes, viennent renverser le système entier et compromettre pour longtemps les notions exactes qu’il pouvait contenir et qui s’écroulent avec lui.
Ne demandons pas à des sciences changeantes parce qu’elles sont progressives, à celles surtout qui sont proches de leur berceau, d’expliquer et de régler par des lois les faits immuables de la clinique. C’est assez qu’elles ajoutent chaque jour à celles que nous leur devons déjà des méthodes nouvelles et meilleures d’investigation. La chimie et les autres nous ont fait en ce genre les dons les plus admirables et les plus précieux, mais on reconnaît déjà, on reconnaîtra mieux encore avec le temps qu’elles ont confirmé plus souvent qu’elles n’ont démenti les enseignements séculaires de l’expérience et de la tradition médicales. L’histoire tout entière delà goutte est là pour en faire foi (r).
(i) La confusion si longtemps faite entre la goutte et le rhumatisme, articulaire nous a obliges à joindre à l 'histoire de la première celle du second jusqu’au jour de leur séparation définitive.