‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 2 sur 86 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Chaque maladie devrait avoir son histoire particulière, non point une courte notice rappelant quelques noms, quelques faits et quelques dates, mais un ouvrage de longue haleine où l’on trouverait réunis, mis en ordre et brièvement commentés tous les documents laissés par les siècles précédents. Nous disons tous, et la masse n’en serait pas très grande, car il faudrait retenir les seules pièces originales et laisser de côté les copies de toutes sortes, les abrégés et les amplifications, c’est-à-dire les trois quarts, sinon plus, de la littérature médicale. Beaucoup d’in-folio, beaucoup d'encyclopédies ne fourniraient aucune ligne à ce recueil.

En feuilletant le dossier d’une afl'ection ainsi mise à part et isolée des autres, on suivrait aisément le progrès, plus ou moins rapide selon le temps, quelquefois le recul de nos connaissances. On saisirait l’évolution des doctrines, leur genèse et leur déclin ; on verrait les mots de la langue médicale naître et se modifier dans leur forme et dans leur sens, sous des influences qui ne sont capricieuses qu’en apparence.

M ais, en dehors de ces raisons toutes désintéressées qui sufliralent à justifier le moindre des travaux historiques, il en est une autre tirée de l’utilité, disons mieux, de la nécessité urgente : il est temps de veiller à la conservation des vérités acquises que rien ne défend aujourd’hui. De là, dans

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la théorie comme dans la pratique, tant de retours à des errements condamnés par l’expérience, de là si souvent la résurrection, saluée comme une éclosion nouvelle, d’idées justes, d’observations exactes qui étalent vieilles, mais oubliées depuis longtemps.

De toutes les sciences, la médecine est celle oîi le délaut d’archives bien ordonnées, où le manque d’une histoire bien faite est le plus sensible et le plus à regretter.

Aucune n’est plus oublieuse de son passé, ni plus in justement. Elle ne prend pas le temps de regarder en arrière, tant elle est pressée d’arriver à son but, pour des raisons diverses dont une au moins est tout à son honneur. Parce qu’elle ne dérive pas seulement de la curiosité des hommes, mais aussi de leur charité, elle a hâte, avant la preuve dernière, de considérer comme définitifs des résultats dont elle escompte d’avance les bienfaits, ou au contraire de rejeter les tentatives qui n’ont pas réalisé dès le premier jour les espérances qu’elle en avait conçues. La déception vient aussi vite que l’engouement, et sans plus de motifs. Il serait difficile de dire pourquoi telle idée, telle médication ont été abandonnées avant une étude plus sérieuse, avant une expérimentation plus prolongée, qui eu eussent peut-être établi la justesse ou l’efficacité.

Ce sont d’ailleurs ceux qui les premiers ont prôné une nouveauté qui les premiers la délaissent pour une autre. Ce sont les mêmes qui, selon l’occasion, crient en avant ou sauve qui peut ! 11 est déplorable qu’on prenne trop souvent pour la marque d’un zèle scientifujiie ces entraînements suivis de promptes retraites, ces enthousiasmes successifs cl contradictoires qui sont plutôt, à les considérer de près, une forme de scepticisme.

Et ([u’on ne croie pas que seules des notions partielles, des idées accessoires, des acquisitions de peu de prix se perdent ainsi en chemin. Les choses les plus grosses peuvent s’égarer de même. Quel lait plus important a tous égards que celui-ci : la phtisie est une maladie contagieuse ?

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La pathologie générale, la thérapeutique et l’hygiène y sont également intéressées, et l’on ne saurait dire combien de vies humaines v sont suspendues. Eh bien, c’est de nos jours, dans la plus belle époque peut-être que la médecine ait connue jamais, que l’on a mis en oubli cette notion classique depuis des milliers d’années, classique encore h la fin du siècle dernier.

Quelles causes donner d’un pareil aveuglement, sinon le mépris du passé et l’orgueil du présent qu’inspiraient ;i eux-mêmes et à leurs contemporains les découvertes des Bichat, des Laennec et de tant d’autres ? On crut la médecine née avec ces grands hommes, comme on avait cru jadis qu’elle était née avec Hippocrate, et l’on fit table rase, comme on l’avait fait alors, de tout ce qui existait avant eux.

On souriait, comme d’une chose trois fols absurde et ridicule, delà question posée par Alexandre d’Aphrodisie ou par l’un de ses contemporains, seize cents ans auparavant : pourquoi la phtisie, la gale et l’ophtalmie sont-elles contagieuses, alors que telles autres maladies ne le sont pas ? Et cependant cette triple affirmation était juste et le problème énoncé était un des plus beaux parmi ceux que ce siècle devait résoudre.

Ij’histoire de la goutte nous fournira des exemples pareils. Comment la notion du rhumatisme articulaire aigu se perdit au point qu’on a cru les anciens exempts de cette affection, comment le traitement de la goutte par le colchique d’automne, après de longs et merveilleux succès, fut tout il coup abandonné pour reparaître enfin et retrouver son ancienne faveur, nous le montrerons au cours de ce travail.

Peut-être chac|ue jour laissons-nous tomber de même quelque idée, quelque pratique utile qu’un chercheur de l’avenir se donnera la peine de découvrir à nouveau. Mais, dirat-on, ces idées et ces pratiques sont recueillies, reproduites il des milliers d’exemplaires etsauvées ainsi de la destruction. De la destruction peut-être, non de l’oubli. Précisémenteette

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foule iimombrablc d’imprimés qui va se mullipliant est une cause de ruine pour les notions justes et neuves. Elle les engloutit pêle-mêle avec les erreurs et les redites et, si jamais elles reparaissent au jour, le hasard y a d’ordinaire plus de part qu’une recherche méthodique.

Le remède à cela, c’est l’histoire particulière des maladies, c’est-à-dire une série de monographies nous montrant comment une même allèction a été observée, comprise, décrite et traitée depuis les temps classiques jusqu’à nos jours. Malheureusement la litttérature médicale nous odVe peu d’exemples d’un semblable travail et ne nous en fournit aucun modèle. La célèbre « histoire de la syphilis » de Rosenbaum n’est pas une histoire et ne traite pas de la syphilis. C’est une étude très fouillée et très complète de la débauche dans l’antiquité.

Du reste une tâche semblable ne peut être menée à bien avant que la philologie n’ait tiré de l’ombre certains manuscrits qui y dorment encore et n’ait mis entre nos mains des textes sûrs que nous puissions Interpréter en médecins. Or, ce travail se poursuit lentement. Pourtant les efforts de l’érudition ont, depuis cinquante ans, modifié quelques préjugés, reçus jadis comme des axiomes, dessiné des physionomies nouvelles, déplacé des renommées. La figure d’Hippocrate se dégage enfin du brouillard de la légende ; son œuvre personnelle commence à se définir, et il n’est plus permis de citer indistinctement sous son nom les livres les plus disparates, les plus éloignés les uns des autres par la forme, la doctrine, le temps même et le lieu de leur composition. Les deu.x gloires médicales d’Ephèse, Rubis et Soranus, ont repris au premier rang la place usurpée par des traducteurs comme C.tUus Aurelianus, par des compilateurs comme Paul d’Eginc, par des hommes de lettres comme Cclse, par des médecins trop artistes et trop peu médecins comme Arétée.

h]nfin, aux deux bouts du moyen âge, on trouve maintenant, comme les deux ailes d’un édifice qui se construit peu

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à peu, la collection Salernitaine de de Renzi, d’une part, et, de l’autre, l’ensemble des textes latins du v“ siècle publiés par V. Rose. La collection Salernitaine confirme, dans son ensemble, l’opinion qu’avait donnée de la célèbre école ce qu’on en connaissait déjà. Mais l’œuvre de V. Rose est d’une tout autre conséquence ; il nous a fait connaître le petit traité de Cassius Félix et des fragments de Vindicianus Afer, il nous a donné untexte meilleur de Priscien, il a restitué h Cælius Aurelianus deux livres considérés comme anonymes, et, comme ce sont là, à peu de chose près, les seules sources où le moyen âge ait puisé ce qu’il savait de médecine, il nous a suggéré cette conclusion implicitement contenue dans ses recherches ; la médecine du moyen âge dérive tout entière d’une école, d’un groupe d’hommes qui vivaient tous au commencement ou au milieu du \° siècle et habitaient tous la terre d’Afrique.

C’est là une notion qui dépasse de beaucoup la portée d’une monographie médicale, car elle Intéresse au plus haut degré l’histoire de la civilisation occidentale. Nous ne pouvions l’envisager dans sa généralité ; il nous suffira d’en établir l’exactitude, en ce qui concerne la médecine, et de rechercher entre les hommes de l’Ecole africaine et les premiers Salernltains dont nous ayons les œuvres, la trace d’une filiation. De là la mention de fragments qui paraîtront peut-être barbares et presque informes, et qui le sont en effet si on les considère en eux-memes, mais qui prennent quelque valeur si on y voit, comme on le doit, les anneaux d’une chaîne brisée. De là aussi la place que nous avons donnée à l’étude des mots goutte et rhumatisme, de leur origine, de leurs connexions, de leurs synonymies. En un temps oii l’on écrivait peu, la langue vulgaire était le principal organe de conservation des connaissances, médicales ou autres, et on peut les y retrouver.

11 va sans dire, après les réserves qui précèdent, que nous ne prétendons pas avoir fait pour la goutte ce qui se fera un

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jour ou 1 autre pour toutes les maladies, ee qui sera une œuvre de longue et patiente érudition. Nous avons agi en médecin, non en philologue. Nous avons pris dans ce corpus morboriim à peine ébauché les pièces principales pour les mettre en lumière et les juger avec les seules ressources de la critique médicale.

Notre premier devoir était d’en vérifier et d’en respecter l’intégrité avant de les placer sousles yeux du lecteur. Nous croyons nos citations, quoique nombreuses et quelquefois longues, dignes d’une confiance entière. I/alHrmation paraîtra peut-être étrange et superflue à quelques-uns ; nos confrères ne s’en étonneront pas ; ils savent comme nous combien l’inexactitude des citations, altérées dans leur texte ou dans leur sens, dépouillées de la marque certaine de leur origine, dépare les livres de médecine les plus estimables sous d’autres rapports.

Autant que nous l’avons pu, nous sommes remontés aux sources. Nous avons traduit directement sur le texte grec ou latin les pages dont il n’existe aucune version autorisée, et alors même que nous pouvions adopter quelque traduction à la fois belle et fidèle, comme celles de Littré ou de Daremberg, nous l’avons toujours confrontée avec le texte, la modifiant quand cela nous a paru utile et juste, au risque d’enlever quelque chose à son mérite littéraire. Mais l’objet plus limité de notre étude exigeait une précision plus grande dans l’interprétation de quelques termes et, d’autre part, les résultats déjà acquis de nos recberebes permettaient quelquefois de mieux pénétrer la pensée de l’auteur.

L’examen des matériaux ainsi réunis et mis en œuvre a confirmé en nous et défini un sentiment jusqu alors trop vague et plus instinctif que raisonné, nous a donné la pleine conscience de la solidarité ([ui lie les médecins d’aujourd’hui il leurs devanciers les plus lointains ou les plus humbles. One l’on cnvisafTc les connaissances, les théories, les prati-

(jues, le langage, il en est ainsi. Nul ne peut répudier cette

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liévéclitc. Le plus dédaigneux du passé porte eu lui-même une longue tradition, sorte de patrimoine oii il puise sans cesse et inconsciemment.

Les médecins d’ailleurs n’ont pas à rougir de leurs ancêtres. 11 est facile de ramasser des phrases et des errements qui semblent étranges et ridicules et cju’on va ressassant pour opposer à l’ignorance ou h la crédulité de nos pères notre science à nous et notre ferme bon sens. Mais, pour peu qu’on pénètre le fond des choses, on reconnaît cjue ces formes de langage avaient leur raison d’être, c{u’elles recouvraient des idées communes à tous les temps et c[ui ne paraissent aujourd’hui nouvelles cj[ue parce qu’elles ont des habits neufs, destinés eux aussi à l’usure et à la moquerie.

Quant aux pratiques que l’on raille avec justice, l’iiistoire de la goutte suflira à nous apprendre cju’il est d’autant moins équitable de les reprocher à la médecine ancienne qu’elles sont nées en dehors d’elle et l’ont envahie comme des plantes parasites cju’elle s’est toujours efforcée d’arracher. C’est que la médecine véritable, c’est-à-dire la médecine clinique, a toujours eu à lutter, nous ne dirons pas contre la rivalité, mais contre l’hostilité et les empiètements de la superstition. Prêtres d’Esculapc, mages de l’Orient, prophètes de l’Egypte, sorciers de village, gens du monde, charlatans, illuminés, tous ont voulu traiter la goutte à leur manière, invilis eliam niedicis, comme dira l’un d’eux.

Mais, leur part faite à tous ces empiriques, il restera à l’actif de la médecine hippocratique une longue série d’efforts dominés, dirigés par un esprit tout scientifique. En réalité, si la goutte était encore mal comprise dans son mécanisme intime — l’est-elle si bien aujourd’hui ? — elle était bien connue dans ses formes habituelles, dans ses complications soudaines, dans ses causes accessibles, et elle était bien traitée.

La [inqihylaxic et le régime étaient réglés avec un soin judicieux ; la thérapeutique était, comme il convenait, tantôt prudente jusfpi’à la timidité, tantôt active jusqu’à la bar-

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dicssc. Si le succès final n’a pas etc meilleur, c’est que la goutte est une maladie sociale plus encore qu’individuelle ; a ce titre, elle échappe en partie au médecin pour relever du moraliste et du législateur. Un seul homme a fait reculer la goutte, c’est Mahomet. On peut hésiter à payer le prix d’une semblable victoire.

En suivant ainsi, pas à pas, les traces des vieux maîtres qui nous ont transmis et conservé cet ensemble de notions éprouvées et d’utiles hypothèses, de saines doctrines et de bons exemples, qui sont la meilleure part de l’enseignement médical, nous avons conduit la goutte jusque vers la fin du XVII® siècle.

Nous pouvions nous arrêter là. Dans un espace de quarante ans, de iG43 à i683, on voit se produire trois événements qui marquent une crise dans l’étude des maladies articulaires. Les idées de Bâillon, restées jusque-là ignorées, viennent à la lumière et la conception nouvelle du rhumatisme s’impose aux esprits malgré ses lacunes et ses erreurs ; Thomas Sydenham publie son petit traité de podo^ra, et le succès en est tel que la plupart de ceux qui ont écrit depuis lors sur la goutte font commencer à cette date (i683) l’histoire de la maladie ; enfin, changement plus grand encore, la vieille doctrine dont relevaient jusqu’à cette heure la goutte et les afiections qui proviennent de la même souche, l’Uumorismc, déjà vacillant depuis la Renaissance, tombe pour toujours sous la poussée dernière de Conrad Schneider, qui, suivant sa propre expression, arrache jusqu’à scs racines la fable des catarrhes.

La chute de l’humorisme, provoquée, après deux mille ans de règne, par de menues découvertes anatomiques, est pleine d’enseignements. C’est une meme cause qui assure le triomphe des systèmes médicaux et (jul en prépare la ruine. Leur vice fondamental est de chercher leur appui en dehors de la médecine elle-même, île demander les pierres de leurs assises à des sciences dont les médeeins ne peuvent contrô-

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1er les matcriiuix. On nous dit : telle doctrine médicale est vraie, définitive, car la physique, la chimie et la physiologie la consacrent et lui confèrent leur propre caractère de certitude scientifique. Nous en croyons l’orateur sur parole, et pour cause. Quelques années se passent : une découverte chimique, un procédé nouveau d’exploration physique, une interprétation meilleure des expériences de la physiologie, science décevante entre toutes, viennent renverser le système entier et compromettre pour longtemps les notions exactes qu’il pouvait contenir et qui s’écroulent avec lui.

Ne demandons pas à des sciences changeantes parce qu’elles sont progressives, à celles surtout qui sont proches de leur berceau, d’expliquer et de régler par des lois les faits immuables de la clinique. C’est assez qu’elles ajoutent chaque jour à celles que nous leur devons déjà des méthodes nouvelles et meilleures d’investigation. La chimie et les autres nous ont fait en ce genre les dons les plus admirables et les plus précieux, mais on reconnaît déjà, on reconnaîtra mieux encore avec le temps qu’elles ont confirmé plus souvent qu’elles n’ont démenti les enseignements séculaires de l’expérience et de la tradition médicales. L’histoire tout entière delà goutte est là pour en faire foi (i).

(i) La confusion si longtemps faite entre la goutte et le rhuiuaiisme articulaire nous a obligés à joindre à l’Iiistoire de la première colle du second jusqu'au jour de leur séparation définitive.

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