‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 22 sur 86 · LES ASCLÉPIADES. LE RHUMATISME ARTICULAIRE AIGU · texte numérisé non relu

LES ASCLÉPIADES. LE RHUMATISME ARTICULAIRE AIGU

La théorie hippocratique de la goutte n’est qu’un épisode isolé dans l’histoire de cette affection. Les Asclépiades du cinquième et du quatrième siècles semblent l’ignorer et leur silence ne laisse pas d’étonner un peu ; il porte à soupçonner qu’Hippocrate n’eut peut-être pas parmi eux l’autorité que l’on s’est plu à lui accorder. Ils s’attachent, plus qu’il ne l’avait fait, à l’analyse clinique des symptômes et se contentent, en fait de théorie, du vieux système humoral que nous avons exposé. Mais la publication sous le seul nom d’Hippocrate de la vaste encyclopédie, où son eeuvre propre n’occupe qu’une place restreinte, a fait rapporter au seul fils d’Héraclide des sentiments et des doctrines qu’il n’eût pas avoués, qui appartenaient à des maîtres inconnus des écoles de Cnide et de Cos, et cj^u’il est juste de leur restituer.

Deux des ouvrages contenus dans la collection hippocratique traitent de la goutte : le deuxième livre des PrédicLions ou deuxième prorrhétique et le livre des Affections. Ils ne portent aucun nom : seuls les renseignements que l’on peut tirer de leur contenu nous donnent quelque lumière sur les opinions et sur le caractère de ceux qui les ont écrits.

Le Deuxième prorrhétique, comme son nom l’indique, concerne l’art de prévoir la marche et l’issue de certaines maladies. L’auteur n’a pas la prétention, chère aux Asclé-

piades de Cos, de deviner à certains signes, sans aucun renseignement émané du patient ou de sa l’amille, tout le passé et tout l’avenir. Il ne dit pas avec le Pronostic : « le meilleur médecin me paraît être celui qui sait connaître d’avance. Pénétrant et exposant au préalable, près des malades, le présent, le passé et l’avenir de leurs maladies, expliquant ce qu'ils omettent, il gagne leur confiance (i) w. 11 dit simplement : « Pour moi je ne ferai point de telles divinations, mais j’écris les signes par lesquels on doit conjecturer, parmi les malades, quels guériront et quels mourront, quels guériront et quels mourront en peu ou en beaucoup de temps (2) ».

Cela paraît bien dirigé contre l’école de Cos, mais la phrase suivante est plus explicite encore. « Quant à ceux dont on cite les prédictions pour leur exactitude, les uns, j’ai conversé avec eux, les autres, j’ai parlé avec leurs enfants et leurs disciples ; d’autres, j’ai pris leurs écrits ; de sorte que c’est connaissant bien ce que chacun d’eux pensait, et n’ayant trouvé nulle part cette exactitude, que l’ai essayé d’écrire ceci » (3).

Aucun doute n’est possible : c’est toute une école qui est incriminée ici, et le système qu’on y condamne c’est la laineuse Tupîvo'.a qui était l’orgueil des cliniciens de Cos et la marque des œuvres sorties de leurs mains. Les termes mêmes dont use l’auteur conviennent absolument à une école de caractère familial comme était celle des Asclépiades et portent il penser qu’il a eu entre les mains les Prénotions coaques, le Premier prorrhétique, qui justillent 1 un et l’autre toutes ses critiques, et le Pronostic beaucoup plus réservé ; qu’il s’est entretenu avec Hippocrate lui-même ou ([uelqu’un de ses parents ; qu’il était pour les maîtres de

(i) lliPi'OCiiATE. Éd. Lillré, l. II, p. m. (a) Ibid., t. IX, p, (J.

(3) Ibid., p. ai.

LES ASCLÉPIADES

gq

Cos un étranger. C’était peut-être un Cnidien, mais peutêtre aussi doit-on admettre que, dès cette époque, des hommesse trouvaient qui, désireux d’apprendre la médecine, allaient s’instruire auprès des médecins renommés, sans faire acception de doctrines, sans entrer dans aucune corpol ation. Avant la révolution hippocratique, ils eussent été philosophes et théoriciens, ils étaient maintenant observateurs et éclectiques.

Immédiatement après les paroles que nous avons reproduites, l’auteur entre en matière: «Au sujet des hydropisies, des phtisies, de la goutte et de ceux qui sont afïectés de la maladie dite sacrée, je dis ceci qui est jusqu’à un certain point commun à toutes ces affections, c’est que chez celui qui y a une disposition congénitale, il faut savoir que la guérison sera difficile. Le reste je l’écrirai isolément » (i). -Vprès deux paragraphes consacrés au pronostic des hydropisies et de la phlisle vient le suivant (2). « Quant aux goutteux, ceux qui sont vieux ou qui ont des concrétions autour des articulations ou qui mènent une vie oisive et ont le ventre resserré, tous ceux-là sont au-dessus des ressources de l’art humain, autant du moins que je sache. Ce (jui les guérit le mieux, ce sont des dysentéries, si elles surviennent ; et, en général, les autres colliquations qui se portent vers les parties inférieures sont utiles. Mais celui qui est jeune, qui n’a pas de concrétions autour des articulations, qui soigne son genre de vie, aime l’exercice et a le ventre obéissant aux choses administrées, celui-là, rencontrant un médecin intelligent, guérira ».

Ces lignes, écrites au quatrième siècle, ou peut-être à la lin du cinquième, nous donnent sur la goutte des notions (ju on n oubliera plus : la goutte est plus rebelle quand elle est héréditaire; l’oisiveté la cause ou l’aggrave; la sobriété

(1) Ihid., p. ai.

(2) Ibid., p. 37.

et l’excrclcc la préviennent OU l’atténuent; le traitement le plus elficace c’est la dérivation intestinale spontanée ou provoquée, encore n’agit-ellc que dans les périodes initiales de la maladie, avant les tophus, avant la vieillesse.

Revenons sur ces divers points, mais remarquons auparavant que ces indications pronostiques impliquent chez celui qui les donne une science assez profonde de la goutte. Si, au lieu d’un traité du pronostic, il eût laissé un traité de pathologie, nous y lirions sans doute bien des faits exacts dont on a fait honneur à des écrivains plus récents comme d’une découverte. 11 faut tou jours se rappeler, quand on parle de la médecine antique, que nous n’en possédons que des lambeaux, et il faut en agir avec elle comme avec les monuments du même âge et d’après quelques fragments reconstituer l’ensemble.

L’hérédité de la goutte était de connaissance banale chez les anciens et lorsqu’elle n’est pas formellement mentionnée il faut la sous-entendre. Quand Galien appelle la podagre une maladie honteuse et llétrit ceux qu’elle atteint, il parle uniquement de ceux qui l’ont méritée par leurs excès, non de ceux qui Tout reçue toute faite de leurs parents. Les hommes sages ne manquaient pas qui soulTraient de la goutte jusqu’à crier, jusqu’à désirer la mort, et qui n’avaient pas la ressource de s’en prendre à eux-mêmes et à leurs fautes passées.

Le sentiment que l’on pouvait endurer les pires douleurs en expiation des écarts paternels et la persuasion que cette ffoutte innocente était la moins curable de toutes, devaient

conduire au suicide un des amis de Pline le .leuue, (.orellius Rufus. « A l’âge de trente-trois ans, il fut pris de la goutte. C’était un mal de famille. Les maladies comme le reste se transmettent par héritage. Aussi longtemps (jue l’âge lui laissa quelque vigueur, il dompta son mal et le brisa par sa sobriété et par sa continence; il lui opposait toute la force de son âme courageuse depuis que la vieillesse était venue l’aggraver encore . Mais il endurait d incroyables soulTranccs,

LES ASCLÉPIADES

des tortures indignes ». Aussi quand Pline accourut à sa campagne il ne trouva qu’un cadavre (i).

Cela se passait sous Domitien, au temps où Juvénal disait: fuyez le mal, de peur que vos enfants ne suivent votre exemple (2),

Si qiiid

Tnrpe paras, pueri ne tu conlempseris annos,

Secl peccaturo obsistat tihi films i/ifans. ^

La maxime n’est pas moins vraie au physique qu’au moral. L’hygiène des pères fait la santé des fils. On n’use point assez parmi les médecins de cette potens ratio comme l’appelle Juvénal. Tel que n’arrête pas la menace d’une vie courte ou d’une vieillesse lamentable se troublerait peutêtre h la pensée d’un enfant chétif, infirme ou condamné à d’irrémédiables souffrances. D’autant que l’iunocent est souvent frappé plus fort que le coupable. Il en est ainsi du moins pour la goutte, pour les affections arthritiques, poulies déchéances nerveuses. Elles peuvent épargner le générateur en dépit de ses excès, pour n’apparaître qu’à la seconde ou à la troisième génération.

Outre la notion d’hérédité, le Deuxième prorrhétique nous donne pour la première fois le nom grec des tophus à-'”o)pw;xa'ca (plus tard on dira simplement mopct), mais il ne fait allusion qu’aux dépôts périarticulaires , les plus fréquents h la vérité, mais non les seuls. Il semble que la médecine ancienne ait ignoré les autres concrétions ; du moins la littérature médicale est muette à leur sujet et il nous faudra descendre jusqu’à un auteur profane (il l’était alors à tous égards) jusqu’à Sidoine Apollinaire, pour voir décrite en termes saisissants l’oreille spéciale des goutteux. Du reste ce que dit le Prorrhétique est juste ; les défor-

(1) Pline le Jeune. Liv. I, lettre 12.

(2) Juvénal. Satire XIV.

72 la goutte et le rhumatisme

mations des jointures sont un signe d’incurabilité au même titre que l’ancienneté du mal ou que la vieillesse du sujet. Au contraire l’intégrité des jointures dans l’intervalle des attaques, surtout s il s agit d un homme encore jeune, est la meilleure raison qu’on ait d’espérer la guérison ou au moins la rareté des retours douloureux.

Mais plus encore que ces remarques judicieuses, nous devons relever cette assertion que l’oisiveté a des eU'ets funestes et que seul 1 homme jeune peut guérir,

îj’amour du travail physique, le besoin de mouvement, la philoponie comme nous devrions redire, fut un trait propre du caractère antique, non moins que l’amour de la science ou l’amour de la beauté. L’éducation grecque reposait sur ce trépied, cherchant à maintenir un équilibre dilticile : elle n’y réussit pas toujours et versa tour à tour, et selon l’occasion, dans les excès de l’athlétisme, du sophisme ou de l’esthétisme.

Ce que dit le Prorrhétique de la guérison spontanée et de la cure de la podagre nous montre combien vieille est la notion des suppléances entre les diverses alTections de la même famille que la goutte. Il était logique de considérer la liberté du ventre comme nécessaire dans une maladie causée par les excès et caractérisée par de la pléthore, mais l’effet salutaire des évacuations, quels qu’en fussent la nature et le mécanisme, au cours d’une goutte consliluée, prouvait une plus délicate observation. D’autant que l’auleur ne se borne pas à louer les purgations : il mentionne et les dérivations intestinales spontanées qu’il désigne du nom général <le dysentéries, et les affections qui résultent du transport et de la fixation sur les régions inférieures du corps des produits liquides de la désassimilation ; il veut dire

les hémorroïdes, les varices, la sciatique. Il ne les nomme pas, mais l’histoire ultérieure nous apprendra que c'est bien elles qu’il faut sous-entendre ici.

Avec le traité des AfJ'ecüons nous faisons un grand pas et nous franchissons sans doute une assez longue période; le

LES ASCLÉPIADES

livre en effet nous paraît un des plus jeunes de la collection ; il a dû être écrit vers le milieu du quatrième siècle et précéder de bien peu les ouvrages similaires de Dioclès et de Praxagore. Par l’idée, par le plan, par le contenu, il est plus éloigné encore que le Deuxième prorrhétique des enseignements et des habitudes d’Hippocrate. C’est un livre de médecine populaire qui étudie, l’une après l’autre, les diverses affections. 11 se termine par un petit cours d’hygiène alimentaire.

Voici ce qu’il dit de la goutte : « La podagre est la plus violente de toutes les maladies articulaires, la plus longue et la plus tenace; elle se produit quand le sang qui est dans les petits vaisseaux a été vicié par la bile et le phlegme, et, d’autant qu’il s’agit là des vaisseaux du corps les plus ténus et les plus étroitement serrés, de nerfs et d’os nombreux et rapprochés, le mal atteint le plus haut degré de persistance et de ténacité. Les mêmes moyens c|u’à V arthritis conviennent ici ; la maladie est longue et douloureuse, mais non mortelle. Si la douleur reste fixée sur les gros orteils, on brûlera les vaisseaux de l’orteil un peu au-dessus du condyle et on les brûlera avec du lin écru (i) ».

Nous voyons résumés là un essai de pathogénie et une thérapeutique qui nous remettent en mémoire les vieilles doctrines humorales. Mais il s’y ajoute une localisation exacte des lésions et surtout une comparaison, c[ui mérite de nous arrêter, avec une affection voisine, avec l’arthritis.

Qu’est-ce que l’arthritis du traité des Affections? C’est le rhumatisme articulaire aigu de nos jours, et ce n’est que cela. 11 est facile de s’en convaincre en rapprochant, comme l’a fait l’auteur, la description de l’arthritis de celle de la podagre, les deux affections étant mises ainsi en parallèle, en opposition.

(i) Des adcclions par. 3i. T. VI. p. i43.

« Dans V arthritis, la fièvre survient, une douleur aiguë s’empare des articulations du corps, et ces douleurs, tantôt plus aiguës, tantôt plus douces, vont se fixer tantôt sur une articulation, tantôt sur une autre. Il convient d’appliquer sur la partie douloureuse des rafraîchissants, de débarrasser le ventre des matières par des lavements ou un suppositoire, et de donner en potages et en boissons ce cjui vous paraîtra utile. Quand la douleur s’est relâchée, on donne un purgatif, puis on fait boire du petit lait cuit ou du lait d’ànesse. Cette maladie provient de la bile et du phlegme qui, mis en mouvement, se sont fixés sur les articulations ; elle est de courte durée et aiguë, mais non mortelle ; elle attaque les jeunes plus volontiers que les vieux (i) ».

La lecture et la comparaison des deux paragraphes que nous venons de citer emportent la condamnation de l’opinion courante sur la rareté ou l’absence du rhumatisme articulaire aigu dans l’antiquité et sur la confusion commise alors par tous les médecins entre la goutte et cette affection. « Les anciens, dit Charcot, ont toujours confondu la goutte et le rhumatisme articulaire dans une description commune sous le nom d’arthritis ou de maladie articulaire {cirticidoriini /)cissio)] et il ne semble même pas qu’aucun d’eux ait jamais songé h établir entre les deux affections une séparation tranchée (2) ».

Nous aurons souvent, au cours de cet ouvrage, l’occasion de montrer combien est excessive, ou mieux inexacte, l’opinion formulée par Charcot. Mais, dès maintenant et en

(1) Ibid. T. VI. p. 243.

On lit dans le Régime dans les maladies aiguës:

« Les ailleurs des Sentences cnidiennes no prescrivent qu'un pclil nombre do remèdes, car leur Iraitenienl se réduit pour l’ordinaire, sauf dans les maladies aiguës, à donner dos niédicainonls purgatifs, du petit lait et du lait, suivant la saison ». G est précisément le traitement de la podagre et de 1 artlirilis selon l'auteur des Alfeclions.

(2) CiiAucoT. Note à la traduction do la Goutte do Garrod par Ollivier. Paris, 18Ü7, p. 5.

LES ASCLÉPIADES

ce qui concerne le traité des AfTections, il nous semble qu’on ne saurait établir entre les deux maladies une séparation plus tranchée, puisque de l'une à l’autre le contraste est absolu. L’une est aigué, l’autre est chronique, et l’on doit relever cette observation judicieuse des anciens qui ont bien vu que les accès de goutte les plus isolés, à ce qu’il semble, se rattachent en réalité les uns aux autres par un lien continu ; l’une attaque les jeunes, l’autre préfère les vieux ; l’une s’empare d’un grand nombre de jointures, l’autre occupe les jointures du pied et surtout les gros orteils; l’une est mobile, l’autre est fixe; l’une est franchement fébrile, l’autre ne s’accompagne pas de fièvre au moins en apparence.

Qu’on ne dise point que ces affirmations si nettes sont particulières à l’auteur des Aflections, cj[u’elles sont perdues dans un seul livre de la collection hippocratique. Ce serait une erreur. La notion de l’arthritis, du rhumatisme articulaire aigu était classique, banale en ce temps-là : ce n’est que beaucoup plus tard, à Alexandrie, qu’elle s’est obscurcie, sans s’effacer complètement.

On trouve, par exemple, dans un livre franchement cnidien, les Affections internes, une description des formes les plus sévères du rhumatisme articulaire aigu, où les troubles locaux, si intenses qu’ils soient, s’effacent devant la gravité de l’état général ; où il y a maladie de la substance entière, où il y a, comme dit l’auteur, t3o:ç. « Ce typhus vient de cette façon : quand la bile corrompue se mêle au sang dans les vaisseaux et dans les articulations et qu elle s’y arrête, il se forme, aux articulations surtout, du gonflement qui s’y fixe; parfois aussi ce gonflement survient dans le reste du corps ; et des douleurs aiguës se font sentir. La plupart sont estropiés par cette maladie quand la bile, interceptée dans les articulations, s’y durcit (i) ».

Le traitement consiste en applications chaudes, en onc-

(i) Maladies internes, ,ij /| i , t. VII, p.

lions; quand la douleur se relâche on fait prendre un bain de vapeur et on administre l’ellébore [yeralruin album). « Si quelcju’une des articulations demeure obstinément gonflée, applicjuez une ventouse et tirez du sang, piquez le genou avec une aiguille triangulaire, si la tuméfaction estau genou, mais ne piquez aucune autre jointure... En cas de guérison, le malade se tiendra en garde contre le froid et la chaleur et ne se gorgera pas trop d’aliments; car la récidive est à craindre. Cette maladie ainsi traitée guérit en six mois ; car, même cj^uand elle est soignée tout d’abord, c’est le terme cjLii décide si elle est mortelle ou non. Mais cette maladie est difficile; et chez la plupart elle entraîne la mort ».

Littré, dans sa traduction, intitule avec raison ce paragraphe rhumatisme articulaire aigu. La maladie qui y est décrite ne diffère de l’arthritls que par la gravité et par le nom. Nous retrouvons encore le rhumatisme et l’arthrltis dans un autre livre dont on peut dire qu’il a la même origine et sans doute le même auteur que le traité des Affections : nous voulons parler des Maladies, livre premier. On y lit cyxeV arthritis ni la podagre ne sont mortelles à moins de complications, mais c[u’elles laissent fréquemment des lésions permanentes des mains et des pieds et que la podagre est toujours longue (i).

Enfin Hippocrate lui-même, dans l’aphorisme suivant, donne au mot arthritis le sens que nous lui avons reconnu de rhumatisme articulaire aigu : « Les sécheresses engendrent des phtisies, des ophtalmies, des arthritis, des straiiguries et des dysentéries(2). » En effet, comme les ophtalmies, comme les dysentéries, le rhumatisme articulaire

(1) Des maladies, llv. l. ^ I, p. i.î».

Dans ce paragraphe, la podagre et l’arllirilis ne sont pas nommées 1 une à cèle de l'autre, mais séparées par diverses maladies, les fièvres, les ophtalmies, les all'ections de la peau ; ce qui montre combien peu elles étaient conl'ondues dans l'esprit de l'auteur,

(2) Aphorismes, sect. 111, lü, t. IV, p.

LES ASCLÉPIADES 77

ilig'u est plus lréc|uent en été. Kii tout ens, dans cet apliorisinc, le mot arthritis ne saurait désigner la podagre qui a, selon Hippocrate, une étiologie toute spéciale et ses retours réguliers en des saisons dont la seclieiesse n est pas le caractère dominant.

Deux mille ans après l’époque hippocratique, pour des raisons moins nombreuses et moins solides que celles que donne l’auteur des Affections, Baillou séparera à nouveau le rhumatisme du groupe des maladies des jointures : il invoquera les douleurs généralisées a tout le corps, l’impossibilité du moindre mouvement sans une souffrance atroce, d’où une fausse apparence de paralysie, une chaleur âcre de la peau sans grande accélération du pouls et ce fait que l’affection nommée par le vulgaire catai-rhe et par lui /•/iiiniatisme n’a pas les retours périodiques de la goutte. Il admettra d’ailleurs une étroite parenté des deux maladies et le passage facile de l’une à l’autre, le rhumatisme n’étant qu’une préparation à la goutte qu’il nommera arthrilis (i).

Le mot arthritis a eu une destinée singulière. Opposé d’abord au mot podagre, il veut dire rhumatisme articulaire aigu, plus tard il absorbe la goutte dans sa signification élargie, comme au temps d’Arétée, de Soranus, et de Galien ; il se voit enfin retirer par Baillou ce même rhumatisme qui avait été sa raison d’étre et il ne désigne plus que la podagre par une interversion complète, et presque plaisante. De tels changements dans les mots ne laissent pas d’obscurcir l’histoire des choses de la médecine et de justifier des recherches de la nature de celles que nous poursuivons.

La podagre et l’arthritis n’étaient pas pour les Asclépiades les seules maladies articulaires : ils avaient su reconnaître et esquisser un autre type morbide, de physionomie plus com-

(i) G. Baillou. Liber de rheumalismo et pleurllidc dorsali, op. omnia. Genève, 17G2, t. IV, p. ai3 et suiv.

plexc, de traits moins arrêtés, si mal défini encore que nous ne savons quel nom lui réserver et que nous le laissons, le plus souvent, confondu dans le groupe hétéroclite des rhumatismes chroniques. C’est encore au Deuxième prorrhétique que nous en empruntons la description.

(( Chez ceux h qui des douleurs viennent aux articulations avec des gonflements, et cessent, sans avoir les caractères de la podagre, vous trouverez les viscères tuméfiés et un dépôt blanc dans l’urine ; et si vous interrogez le sujet, il dira qu’il souffre souvent aux tempes; il dira aussi qu’il a des sueurs nocturnes. Mais si ni ce dépôt dans l’urine, ni les sueurs n’existent, il est à craindre que les articulations ne soient estropiées ou qu’il ne s’y forme ce qu’on nomme mélicéris. Cette maladie survient à ceux chez qui des épistaxis, habituelles dans l’enfance et dans la jeunesse, ont cessé ; on questionnera donc sur l’hémorragie, pour savoir si elle avait Heu dans la jeunesse ; s’il y a des démangeaisons dans la poitrine et dans le dos ; et si le ventre cause des douleurs intenses sans dérangement ; et s’il y a des hémorroïdes, car tel est le commencement de ces affections. Si ces sujets sont de mauvaise couleur, on leur demandera s’ils souffrent, de la tête ; et ils diront que oui. De ces malades, ceux chez cjui le ventre est douloureux à droite, ont des souffrances plus fortes, surtout quand le reliquat de la douleur est dans l’hypochondre, au foie (i) ^>.

Ici, le nom d’arthritis n’est pas prononcé parce qu’il ne s’agit pas de notre rhumatisme articulaire aigu. Il s’agit de ces formes subaiguës de polyarthrite c[ue l’on englobe sous le nom de rhumatisme, sans attacher grande valeur à celte appellation. Les principaux caractères en sont énumérés : la douleur et le gonflement passager des jointures, les sueurs, les urines sédlmenteuses, la possibilité d’un passage à l’état chronique entraînant la déformation des articulations, l’exis-

(i) Prorrtictirjuc, liv. II, § 43, t. IX. p. 78.

LES ASCLÊPIADES

lence d’une prédisposition, d’une diathèse dont les épistaxis, les migraines, les coliques hépatiques, les éruptions prurigineuses et les hémorroïdes seraient les signes habituels. Cette page trop oubliée est la première et non la moins belle de l’histoire de l’arthritisme.

Ainsi, les Asclépiades avalent su s’élever à une conception générale des allectlons, saisir le lien qui unit les divers accidents morbides d’une même existence, ébaucher ce qu’on appellera plus tard une diathèse, et dessiner d’un trait merveilleusement exact la figure de notre arthritisme. Si nous, ajoutons que nos arthropathies et nos arthrites secondaires, étaient décrites à part sous le nom de dépôts sur les joiii' tures, que les douleurs de notre rhumatisme musculaire étaient rejetées parmi les courbatures sous le nom de lassitudes spontanées et nettement séparées des affections articulaires, on reconnaîtra que nos plus vieux maîtres s’étalent montrés cliniciens habiles et pathologistes éclairés.

Revenons sur le traitement que les Asclépiades opposaient h la podagre et à l’arthritis. 11 n’est qu’indiqué dans le traité des Affections, il est exposé tout au long dans ce même passage sur le typhus articulaire que nous avons déjà cité. « Quand la douleur se fait sentir, on fait des applications chaudes, après avoir oint avec de l’huile. La douleur se relâchant, on fait prendre un bain de vapeur général et on administre l’ellébore. Le lendemain, faites cuire du petit-lait de chèvre et préparez-eii deux conges (i), édulcorant l’un des conges avec du miel et salant l’autre, le patient boira alternativement une tasse de l’un et une tasse de l’autre, jusqu’à ce qu’il ait tout pris. »

« IjC soir, après l’évacuation, il aura pour potage un oxybaphe (2) de lentilles et un oxybaphe de bettes grasses, sau-

(1) Le conge contcnail environ trois litres et quart.

(2) L’oxybaphe contenait une quinzaine de cuillerées ou G7 centimètres cubes.

l.A GOUTTE ET LE lU/UMATISME

poudrées de farine. Tl mangera du poulet, ou du pigeon, ou de la tourterelle, ou du mouton, ou du cochon gras. Il prendra de l’ellébore tous les six jours. Dans les jours intermédiaires, il aura pour aliments de céréales du pain très cuit, de la polenta pétrie avec l’huile et le miel; pour mets, une volaille rôtie sans sel, sinon, bouillie; mais le bouillon sera ■sans fromage, ni sésame, ni sel ; en fait de poissons, il prendra les plus charnus, mais grillés de la môme façon que les viandes, ou bouillis après avoir été saupoudrés avec de l’origan et frottés avec de l’huile. Il boira un vin blanc, s’il lui est bon; sinon, un vin noir. Pendant le jour, il prendra l’exercice de la promenade, et après le dîner et le matin. Dans la saison, il boira continuellement du petit-lait et du lait; vous pouvez encore, si vous le jugez convenable, donner du lait d’ânessc cuit (i) ».

Sans prononcer le nom de la podagre ou de l’arthritis, l’auteur des Adections nous donne à la fin de son traité une ordonnance qui rappelle et complète la précédente : « Voulez-vous, chez une personne indisposée, relâcher le ventre par l’alimentation, vous donnerez de la pâte d’orge avec le mets, qui sera ou des salaisons marines cuites dans la sauce, ou des viandes cuites de jeune brebis, de chevreau, de jeune chien, de volaille, et des bettes, ou des blettes, ou de la patience, ou de la courge, si c’en est la saison; pour légumes verts, le céleri, l’aneth, le basilic ; pour vin, un vin mielleux, vieux, blanc, coupé d’eau (2) ».

Voilà ce qu’on entendait par « soigner son genre de vie «t avoir un ventre obéissant. »

Passons à la médication externe. On connaît le sentiment d’Hippocrate au sujet des allusions froides. Cette piatiquc, très approuvée dans l’antiquité, a été fort critiquée, et avec raison, par les modernes, malgré la haute autorité dont clic

(i) T. VIII, i>. a(i().

(a) T. VI. J). a53.

DKLPEl (IH. — La Goutte et ie fliiiimatisme

’orgea CAliRE et C. XAUll, Editeurs.

El lHEKVbEni£8

La Gouite et le Wwwatisme.

An OAAUJNIOC

C/iJi/lÉ el C. NAÜD, Éditeurs.

LES ASCLÉPIADES

pouvait se réclamer. Au moyen âge, les médecins, pour concilier la prudence avee le culte hippocratique, usaient d’un détour ingénieux. Ils rappelaient que le divin vieillard avait écrit (aph. sect. V. i8) que le froid était l’ennemi des os, des dents et des nerfs et que le chaud, au contraire, était leur ami. Ils ne voulaient se souvenir que de cet aphorisme et feignaient d’ignorer l’autre.

Tout le monde reconnaît aujourd’hui que le froid calme les douleurs de la goutte, mais on ajoute que ce bienfait momentané est acheté trop cher au prix d’une aggravation ultérieure de la maladie devenue plus fréquente dans ses retours, plus rebelle et plus grave. C’est peut-être ce qu’a voulu dire Hippocrate, sous la forme concise qu’il aimait, quand il a écrit ces deux aphorismes en apparence contradictoires : « Les affusions froides soulagent la douleur de la goutte en provoquant un engourdissement « et « le froid est l’ennemi des nerfs », c’est-à-dire du tissu fibreux.

D’autres étaient plus éclectiques, comme l’auteur de VUsage des liquides, d’après lequel certaines affections, la goutte, par exemple, sont soulagées aussi bien par le froid que par le chaud, et qui, après avoir cité textuellement l’aphorisme 25 sur les affusions froides, ajoute cette réserve : « mais le chaud aussi atténue et assouplit (i) ».

Dans ces essais d’intervention locale, il n’est fait aucune allusion à l’emploi des narcotiques. La première mention, en ce qui concerne la goutte, en est postérieure d’une ou deux générations aux plus récents des livres dits hippocratiques. Théophraste, le premier, dit qu’on use de la racine de mandragore contre les affections goutteuses, mais il est difficil'e de décider s’il parle de l’usage externe ou de l’usage interne de cette plante qui, selon lui, était bonne pour les ulcères et les érysipèles (il s’agit évidemment d’applications externes), bonne aussi pour procurer le sommeil ou préparer

(i) T. VI, p. i33.

Dki.peuch.

des philtres (cola no peut s’eiitendre que d’une droj^ue :i ingérer) (i).

Reste une pratique qui, bien que tombée en désuétude, mérite de nous arrêter un instant, c’est la cautérisation des veines on plutôt des vaisseaux, conseillée par le traité des Airections, où l’on dit des vaisseaux de l’orteil « qu’on les brûlera avec du lin écru ». C’était là une vieille méthode qu’on retrouvait partout, en Grèce, en Libye, en Scythle même et qui était une conséquence logique des théories humorales. On se proposait, d’une part, de dessécher, de fortifier par ce moyen les parties trop humides et trop faibles et, d’autre part, d’intercepter le cours du sang et d’empêcher l’afflux des humeurs morbides.

11 y avait plusieurs manières de brûler les veines et les artères, car on brûlait quelquefois aussi les artères jusqu’à ce qu’on ne sentît plus les battements. La plus simple consistait à user du cautère actuel; une autre était la cautérisation avec le lin écru ; c’est celle qui était recommandée contre la podagre. Comment se pratiquait-elle ? Nous ne saurions en donner une description plus complète que celle ({u’on trouve dans le livre de Prosper Alpin sur la médecine des Égyptiens (2).

(( Quand les Egvptiens veulent brûler quelque partie du corps, ils prennent une pièce de lin, longue d’une coudée et large de trois doigts; ils en entourent un peu de coton, façonnent le tout en forme de pyramide et lient avec un fil de soie. Ils placent sur la partie à cautériser la base de la pyramide, en l’appliquant bien contre la peau ; ils allument l’autre extrémité et laissent brûler juscpi’au bout le lin et le coton ; la peau ainsi est cautérisée. On a soin de protéger les parties environnantes contre l’action de la flamme avec un anneau de fer. » P. Alpin ajoute (pie ce mode de cauté-

(i) TiiÉornKASTE. IlisL. IMaiil., liv. IX, ch. ix.

(3) P. Alpinus. De Meiliciiia /Ef^yptonmi, liv. III, ch. xii. Paris, i6îô, p. g-ÿ. V. p. 103, la figure explicative.

LES ASCLÊPl ADES

risation est familier aux Égyptiens et encore plus aux cavaliers arabes {|ui vivent sous la tente et aux autres habitants du désert; qu’il s’applique à une foule d’affections, notamment à la podagre, pourvu qu’il n’y ait pas encore de tophus. « On brûle les jointures et les veines situées au-dessus. Dans la goutte où la douleur occupe l’articulation du gros orteil, on brûle au-dessus, entre le pouce et l’index ».

P. Alpin relève l’ancienneté de la méthode et cite Platon le comique, Hippocrate, Polybe (comme auteur supposé du traité des Affections) Rufus, Galien, Aétius et quelcjues autres. Mais il est plus rationnel de penser que les peuples barbares voisins de l’Pgypte continuaient au seizième siècle la pratique des Libyens du temps d’Hérodote et n’avaient rien emprunté aux Asclépiades. L’emploi même de la toile de lin porte à penser que la méthode est née en Egypte, pays des tissus de lin.

Si l’on ajoute à ces prescriptions diverses le conseil de ne pas mener une vie oisive et de fréc|uenter la palestre, on aura une médication antigoutteuse qui pourra supporter la comparaison avec d’autres plus récentes ou plus célèbres. On peut s’étonner seulement de ne pas y voir mentionnée une pratique qui sera bientôt l’un des éléments obligés du traitement, l’agent principal de la prophylaxie. Nous voulons parler de la saignée.

Nous venons de résumer les travaux qu’Hippocrate et les Asclépiades de son temps avaient consacrés à la podagre. La j)lupart de ces travaux sont anonymes : seules, des raisons tirées de leur contenu nous ont permis d’établir parmi eux un certain ordre et une chronologie probable. Désormais, nous pourrons user de points de repère moins hypothétiques. Les écrivains seront mieux connus, la date des écrits moins incertaine. Le traité des Affections nous a conduits à la seconde moitié du iv® siècle; deux auteurs, célèbres l’un et 1 autre, Diodes de Caryste et Pra.xagore de Cos, combleront l’intervalle qui nous sépare du ni" siècle.

Dioclès de Caryste était mis par les anciens pen au-dessous d’Jlippocrate. Il venait immédiatement après lui dans le temps etdansla gloire, selon l’expression de Pline l’Ancien. 11 n’est pas compté au nombre des Asclépiades ; cependant Sextus Empiricus, écrivain exact d’ordinaire, dit qu’il était sorti de cette école (i). 11 avait beaucoup écrit et avait, dans ses livres de pathologie et dans ses livres d’hygiène, parlé de la goutte. Des premiers, il nous reste un titre; des seconds, un fragment important que nous résumons plus bas. A la fin de son chapitre de l’arthritis et de la podagre,. Soranus énumère les travaux dont ces deux alTectlons ont été l’objet depuis Hippocrate jusqu’à lui et commence ainsi cette petite bibliographie :

Dioclès. — Traité des allectlons, de leurs causes et de leur traitement.

Praxasore. — - Des maladies. Troisième livre.

L’ouvrage de Dioclès est également cité par Galien sans le titre sans doute plus exact : AlJèction, Cause, Traitement[i). Malheureusement, ce qu’il était dit de la goutte dans ce livre nous est inconnu, par la faute de Cælius qui a éliminé du texte de Soranus tout ce qui concernait l’histoire médicale, sous prétexte que cela était futile, prolixe et ennuyeux.

Mais Dioclès fut plus qu’un clinicien habile : les questions d’hygiène, de régime, de prophylaxie furent traitées par lui avec prédilection. Or, il est difficile de parler longtemps de l’hygiène sans dire un mot de la goutte. Cette alTectlon était sans doute mentionnée dans la lettre à Plelstarchus, TTîp'i que nous n avons plus; elle figure a sa place dans une autre lettre w a Antigone ».

(1) Sexli Empirici. opéra græcc et lutine. Lipsiæ, i8'iO, p. 299.

Dans ce passage. Sextus dit cpic Dioclès faisait manger à scs malades do la chair de jeune chien, ce qui rappelle le même conseil donne par 1 auteur du traité des Allections.

(2) llâOo;. abia, Os.oaîîvia. (îalicn, t. XVIID. p. 7 et t. Mil, p. i85.

LES ASCLÉPIADES

Celte consultation hygiénique, ’Etî'sto).-!] i:poa'j\T/.v.v,-q (i), €st adressée an roi Antigone « déjà fort avancé en âge » ; elle a donc été écrite entre l’année 807 (Antigone prend le titre de roi), et l’année 3oi (Antigone meurt h 84 ans).

Diodes y donne un aperçu de la pathologie générale et de la prophylaxie telles qu’on les comprenait à cette époque ; il veut apprendre à Antigone l’origine des maladies, le moyen de les prévoir, l’art de les prévenir. « Jamais, dit-il, la tempête n’éclate au ciel sans s’annoncer d’une façon certaine aux pilotes et à tous les hommes expérimentés par quelques signes précurseurs ; de même aucune maladie n’attaque l’organisme humain sans quelque indice avant-coureur. »

Pour Diodes, le corps se divise en quatre régions : la tête, 'la poitrine, le ventre, la vessie. Cette division est fort aneienne et remonte pour le moins h Philolaus (2). Toutes les maladies se rapportent à l’une ou à l’autre de ces régions ; de là quatre groupes de symptômes prémonitoires, de syndromes communs aux diverses affections rangées sous une même étiquette, et aussi quatre régimes différents à conseiller.

Les maladies des yeux, des oreilles, des dents, de la gorge, quelques autres encore, constituent la première classe. Puis viennent les affections thoraciques parmi lesquelles on s’étonnerait de rencontrer les fièvres, le causus, la mélancolie, la léthargie, la frénésie, associées à la pleurésie et à la péripneumonie, si l’on ne se rappelait le rôle joué jadis parle •diaphragme dans l’explication des troubles de l’intelligence.

Dloclès s’occupe ensuite des maladies du ventre et pour lui ce sont : la diarrhée, les coliques, la llentérie, l’iléus, la sciatique, la fièvre tierce, la podagre, l’apoplexie, les

(1) V. pour le texte grec la Bibllotlièquc grecque de Fabricius, anc. édit., vol. XII. p. 585.

Pour la traduction latine, les diverses éditions de Paul d Égine, fin du premier livre.

(2) Fragm. Pbilos. Græc. Édit. Didot, t. II, p. G.

LA GOUTTE ET LE liliUMATISME

liémorroïdes, Var(/iritis. Ou remarquera que la goutte est placée dans la sphère abdominale comme dépendant d’un vice de ralimentation et, en second lieu, que l’apoplexie et les hémorroïdes sont interposées entre l’arthritis et la podagre regardées comme des maladies distinctes.

Les signes précurseurs de ces affections sont les suivants : « Le ventre est douloureux, bouleversé ; les aliments et les boissons paraissent amers. Les genoux (léchissent ; les reins sont roides ; il y a des douleurs généralisées venues sans cause, de l’engourdissement des jambes, un peu de fièvre. )> Après cette brève description de l’embarras gastrique, Dioclès ajoute : « Cela étant, il faut relâcher le ventre, non par des médicaments, mais par le régime. C’est plus sûr et l’on est h l’abri de toute eri-eur, si l’on emploie par exemple les bettes cultes dans l’eau miellée, l’ail, la mauve, la patience, la mercuriale, les gâteaux au miel. Tout cela est laxatif. Si les symptômes s’accusent davantage, on mêlera aux décoctions précédentes du suc de cnicus ; c’est agréable et sans danger. Le chou lisse cuit à grande eau, son suc, à la dose de quatre hémines, additionné de miel et de sel, conviennent encore ; de même une décoction de pois chiches ou d’ers bue à jeun. » Le régime laxatif de Dioclès ressemble, on le volt, à celui de l’auteur des Affections. Si l’on néglige les avertissements donnés on s’expose à l’une ou à l’autre des affections qui ont leur origine dans le ventre, à la podagre, par exemple.

La lettre s’occupe ensuite des maladies <[ui ont leur cause dans le bas-ventre, dans la région vésicale, selon l’expression impropre de l’auteur. Ce sont l’hydroplsle, 1 hypertrophie de la rate, les douleurs hépatiques et les diverses adections des reins et de la vessie. \ iennent enlin ([uelques conseils appropriés aux diverses saisons de l’année. Dioclès en compte six([ul commencent : au solstice d hiver (90 jours), a l’équinoxe de printemps (^|G jours), au lever des Pleïades (/|5 jours), au solstice d'été ,q3 jours), à l’équinoxe d automne (46 jours), au coucher des IMeïades (45 jours).

LES A SC L ÉPI A DES 87

On a contesté à tort l’authenticité de cette lettre curieuse.

Fdle porte en elle-même la preuve de sa légitimité. Depuis sa première ligne, c’est-à-dire depuis sa suscriptlon, elle est de son temps : divisions régionales du coi-ps, saisons de l’année, classification des maladies, l égime conseillé, tout nous ramène au iv“ siècle avant notre ère, et, pour être plus précis, à l’épocjue du traité des Afl'< lions.

L’opuscule de Diodes était célèbre et fut souvent imité. Trois cents ans plus tard, Antonius Musa écrira à Mécène une lettre Inspirée certainement de la première i i). Les analogies comme les dlll’érences que nous relèverons entre elles nous permettront de noter sur plusieurs points les progrès faits par la médecine durant la période alexandrine. Quant aux lettres qu’on a comparées à celle de Dioclès pour combattre l’authenticité de celle-ci, elles ne méritent pas cju’on s’y arrête : l’une, publiée par Ermerins et intitulée lettre d’Ilippocrate au roi Ptolémée (2), est une imitation lointaine du modèle ; c’est un travail de la période gréco-romaine sans intérêt. Une autre, écrite en latin, et envoyée par Largus Designatianus à ses fils, sous le nom de lettre d’Hippocrate à Antiochus (3), est une version altérée de la lettre de Dioclès. Largus avoue lui-même avoir traduit son œuvre du grec de mémoire et sans s’attacher au sens littéral. Enfin Boissonnade a publié une lettre « d’Hippocrate de Cos au roi Ptolémée(/|). » Un examen rapide sulfit à montrer que c’est la traduction grecque d’une traduction latine de l’original que nous avons analysé.

Après Dioclès, Praxagore. Lui aussi avait étudié la o-outte dans un traité de pathologie dont il ne nous est parvenu

(1) Elle c.^l généralcmoiil inliliiléo lettre d llippocrate à Mécène.

(2) Er.mekins. Aneeduta medica grieca. Lugd. Bat., i8'|0, p. 279.

(d) Elle est pnliliee a^ec (pielipies antres en tète du livre de inédicanicnls de Marcellns. notamment dans la colleclion <1 11. Estienne. Paris, i5()-.

(Q Boisso.n.naijk. Anecdota Gneca. Paris, 1829-18'ié, t. lit, p. i'ia2.

Voir aussi Hase. Notices et extraits des mamiscrils, t. IX, ii. p, ido.

LA GOUTTE ET LE lUIUMATISME

aucun fragment. Nous avons espéré un Instant suppléer à cette lacune. Daremberg, dit en effet : « J’ai retrouvé dans deux manuscrits grecs et je compte publier bientôt des fragments complètement inconnus de Praxagore et d’autres médecins anciens (i) ». Nous reviendrons dans un autre chapitre sur le petit traité anonyme auquel Daremberg fait allusion. Nous l’avons consulté, mais il ne nous a rien appris des sentiments de Praxagore. Si l’on se reporte, en effet, aux paragraphes qui concernent l’arthritis, la sciatique et la podagre, au lieu des noms cités habituellement de Dioclès, de Praxagore et d’itrasistrate, on rencontre cette vague formule ol apy^aXci. : « Les anciens ont assigné h la podagre une cause semblable (à celle de l’arthritis et de la sciatique) et l’ont définie l’inflammation désarticulations du pied de leurs ligaments. » En réalité, la définition de l’arthritls est un peu différente ; « Les anciens ont donné comme

cause manifeste de l’arlhritis l’inflammation des ligaments périarticulaires (2). »

Quoi qu’il en soit de l’omission dans cette dernière formule de l’inflammation de la jointure elle-même, omission qui avait peut-être dans la pensée de l’auteur original plus d’importance que ne lui en a accordé l’abréviateur du manuel, la mention des ligaments veapa cavceTc/.â, prouve que cette définition ne peut remonter plus haut qu’llérophile qui, le premier, au dire de Rufus (3), sépara les ligaments articulaires des nerfs proprement dits. Les paragraphes Signes et Traitement s’inspirent d’autorités plus récentes encore.

Ainsi rien ne peut nous rendre ce que pensait de la goutte Praxagore. Nous ne pouvions cependant passer son nom sous silence, car il est le trait d’union entre deux grandes époques ; il transmet en quelque sorte la primauté médicale

(1) Dahembehg. lllst. des Sc. ined., l. I, p- i5o noie. Q) M. S. grec, G30, siipplcment.

(3) Rufus d’Ephèse. Éd. Daremberg, p. i63 et i85.

LES ASCLEPIADES 89

<Iii vieux monde grec à la nouvelle Egypte. Avec lui finit le ïv® siècle et commence une ère nouvelle. Il ferme les temps hippocratiques. C’est le dernier des Asclépiades dont l’histoire fasse mention et c’est le maître d’IIérophile.

Page 1