‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 21 sur 86 · IP POCHA TE · texte numérisé non relu

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ceux qui animaient Amman et nous animeraient aujourd’hui. Peut-être au cours d’une maladie plus grave, si elle relevait pour eux de la même pathogénie que la goutte, n’hésitaient-ils pas. Hippocrate, en elï'et, n’a pas limité au pied ni à la podagre sa théorie génitale, il l’a étendue aux all'ections de la hanche, à celles notamment qui s’accompagnent de lésions profondes. Une même erreur physiologique devait conduire à un même excès chirurgical ; et le pas fut franchi.

Une mention, assez inattendue, de cette opération barbare se trouve dans Grégoire de Tours. L’abbesse de Poitiers était accusée par une rivale d’avoir fait transformer un jeune homme en eunuque et de l’avoir introduit, revêtu d’habits de femme, dans son monastère. « L’accusatrice ayant désigné le jeune eunuque par son nom, l’Archiatre Réovalis intervint et dit : c( Ce garçon, étant tout petit, avait une maladie de la cuisse, et l’on désespérait de sa vie ; sa mère vint trouver sainte Radegonde, la suppliant qu’elle fit faire quelque chose pour lui. La reine m’appela et m’ordonna de le secourir autant que je le pourrais. Alors, comme je l’avais vu faire autrefois aux médecins de Constantinople, je coupai les testicules et rendis l’enfant guéri à sa mère en larmes (l). M

L’épisode raconté par Grégoire eut lieu peu de temps après la mort de Radegonde, mort arrivée en 687. Il est curieux de retrouver à Poitiers, sous les Mérovingiens, ce commentaire en action d’un aphorisme d’Hippocrate.

Bornée à l’inlluence des excès vénériens sur l’apparition de la goutte, la théorie hippocratique a été acceptée par presf[ue tous les médecins, sans qu’aucun d’eux ait donné en sa faveur des preuves bien sérieuses. Et pourtant que d’objections ! Il suffit de regarder autour de soi, à une époque où 1 on dit que la goutte est devenue rare, pour voir combien

(i) Giiégoiue de Tours, llist. franc., liv. X, cli. xv.

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cette théorie est loin de la vérité. La goutte aime, au cours des longs repas, le récit des prouesses bachiques ou amoureuses, mais ce sont là verba et voces ; le goutteux n’est pas un homme d’action, il ne l’est dans aucun sens.

La paillardise ne conduit pas à la podagre, la chasteté n’en détourne pas. Sur ce dernier point, nous souscrivons volontiers h l’opinion de Galtier-Boissière et acceptons les motifs qu’il en donne. « Grâce à la civilisation, nous n’avons plus parmi nous ni eunuques, ni castrats ; mais la société catholique romaine a ce que, dans l’évangile selon saint Mathieu, on appelle des eunuques volontaires, qui ne sont pas préservés de la goutte par le célibat. » L’observation suivante, qui concerne un prêtre « aussi estimable par se& vertus que distingué par son esprit » a la clarté et la valeur d’une expérience. « Né de parents dans un état voisin de l’indigence, il avait été précepteur chez un riche banquier obèse, qui était devenu goutteux, lui, ainsi que son cuisinier et son cocher. Ce prêtre n’avait eu lui-même la podagre qu’à 4(1 ans, après avoir eu pendant fort longtemps du sable dans ses urines, sans que jamais cela l’eût fait beaucoup souffrir. Aucun de ses parents, à sa connaissance, n’avait eu ni la gravelle, ni la goutte (i). » Cette histoire est eelle de tant d’autres fds de paysans ou d’ouvriers, devenus podagres pour avoir fait meilleure chère, pour avoir moins peiné que leurs pères, sans avoir plus qu eux sacrifié a l’amour.

Déjà, au temps de Rabelais, on invoquait les mêmes arguments. François Vallois, Prosper Martianus, cités par Schneider, Van llelmont, Aoyant la goutte si fréquente dans les monastères, soutenaient que la chasteté ne préservait pas de cette affection, et \allois, par respect pour 1 autorité d’Hippocrate, voulait <|ue 1 on traduisit le Aille usuiii

(i) Galtikr-Boissièiie. De la goutte. Paris, i8(3o, p. .V).

III P P oc H A TE

Ve/ieris des aphorismes par « avant l’age habituel de l’Amour. »

Quelques-uns allèrent plus loin : les excès vénériens ne seraient pas la cause, mais l’efFet de la goutte ; les malades V seraient portés par une stimulation intérieure due aux sels irritants de leurs humeurs. C’est un peu l’opinion de Schneider. « Il y a, dit-il, quelques goutteux auxquels un usage modéré de l’amour n’est pas si mauvais. Je pense qu’un mari peut retirer quelque profit de la satisfaction de ce plaisir, une fois l’attaque finie. La force de l’habitude est si grande. Et puis il y a une autre raison. Pudoris ratio ubiqae est Jiahenda (i). »

Laurent Joubert (2) ,dans ses Erreurs Populaires, a fait une spirituelle synthèse des causes banales et des excès d’amour: « La goutte procède bien souvent de l’acte vénérien importun et intempestif. C’est quand on s’y abandonne bientôt après le repas et à l’entrée du lit: ainsi que font volontiers les oisifs et sédentaires. Au contraire, les pauvres travailleurs qui sont bien las de la journée, soudain qu’ils sont au lit s’endorment ; et s’ils ont à demander quelque chose à leur femme, c’est après le repos, ayant dormi et fait digestion du souper. En quoi ils ont plus de plaisir, le font mieux à leur aise, gaillardement, et en rapportent le profit <[u’on doit prétendre de cette action naturelle : savoir est, qu’ils se lèvent plus dispos et allègres, la chaleur naturelle en étant excitée, non dissipée ou alïaiblie; et sont plus assurés d’engrosser leurs femmes, s’il y a lied. )> Cela vaut le paradoxe hippocratique de l’équitation.

Plus prudents, la phqiart des médecins anciens ou modernes se sont bornés a mentionner les excès vénériens parmi les causes banales de la goutte sans Insister davan-

(i) CoMiAD Scn.McmKiî. Liber de Arlhrilide, à la suite de liber de calarrhis specialissimiis. \N illemberg, i()G4, p. 045.

(a) Laurent .Iouiikiit. Erreurs populaires, etc. Bordeaux, i5j8, ch. vu Itlil.I'KVCH. 5

tag-e. Ils rapportent un axiome traditionnel, ne le discutent pas. Par contre, ce côté de la théorie génitale plut singulièrement aux hommes de lettres, aux poètes, aux philosophes qui y trouvèrent une ample et facile matière. De là ce monceau d’écrits sérieux ou burlesques, où la médecine n’a rien h prendre, qui encombrent l’histoire de la goutte et qui sont le plus regrettable effet des trois fameux aphorismes.

Ce fut le rôle et la destinée d’Hippocrate, non de créer la médecine déjà vieille avant lui, non de lui donner des lois précises et un caractère de sévère observation, car il eut l’esprit plus aventureux que ses devanciers de Cos ou de Cnide, mais de faire entrer la médecine dans la littérature, de prouver par son exemple qu’en dehors des philosophes qui, par définition, savaient tout et parlaient de tout, même des choses médicales, un médecin, qui pratiquait son art comme l’avaient fait avant lui tant d’hommes obscurs, pouvait plaire à la foule à l’égal d’un historien comme Hérodote, d’un orateur comme Périclès, et cela sans sortir du cercle de ses études journalières. Il ne fut pas le père de la médecine au sens de la légende, mais il lui donna vraiment le jour en la tirant de l’obscurité.

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