‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 32 sur 86 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

(1) Sé.nèque. Qiia'st. Nat., liv. III, cl

(2) Id. De vit. beat., ch. xvii.

à quelque exercice trop violent. J^e mal est à son début,, on doute encore, on lui cherche un nom; mais quand il a atteint les chevilles et rendu les pieds méconnaissables, il faut bien avouer que c’est la goutte ».

La remarque de Sénèque nous semble, aujourd’hui, toute naturelle sous la plume d’un homme de lettres, mais elle se retrouve sous une forme presque identique dans Soranus et dans Arétée. Le passage correspondant de ce dernier est célèbre et partout cité. Or, il est dilficile d’admettre que les deux médecins grecs aient emprunté quelque chose au philosophe latin ; le mieux est de supposer qu’il y avait là une sorte de lieu commun, tombé dans le domaine public au moment où celui-ci écrivait. Peut-être l’avait-on lu d’abord dans le livre d’Athénée. Nous le croirions d’autant plus volontiers que Sénèque a puisé, sans aucun doute, à la même source, la théorie qu’il donne delà goutte.

« Les plus grandes douleurs siègent dans les parties du corps les plus maigres : aussi les ligaments nenn, les jointures, tout ce qui est étroit soufiVe cruellement quand le mal s’y est une fois enfermé. Mais aussi, ces parties s’engourdissent rapidement et, par l’excès même de la douleur, en perdent le sentiment ; soit que le pneuma, spirilas, arrêté dans son cours et altéré, perde sa vertu propre et le pouvoir qu’elle lui donne de nous avertir, soit que l’humeur corrompue, ne trouvant plus d’issue, se neutralise elle-même et atténue la sensibilité des parties qu’elle remplissait. C’est pourquoi la goutte des pieds et des mains, toutes les affections des vertèbres et des parties fibreuses ont des temps de relâche quand rinsensibilité a succédé aux vives douleurs. De tous ces maux, seules les premières atteintes sont cruelles, mais la violence de l’accès s’émousse par sa durée même, et c’est l’engourdissement qui marque la fin de la souffrance (i) ».

(i) SiixÈQuii, i>. 78.

L’ÉCOLE stoïcienne OU PNEUMATIQUE

La phrase oü il est parlé du pneuma, celle qui concerne les parties dépourvues de chair, sulhsentà prouver l’origine de cette théorie, nous le montrerons dans un instant, en les rapprochant d’extraits empruntés h des auteurs franchement pneumatiques. Ainsi, comme Virgile pour la naissance du méthodisme, Sénèque nous donne pour l’apparition du pneumatlsme, un point de repère précieux. Athénée a établi au plus tard son système sous le règne de Claude ou sous celui de Néron. On ne saurait, d’autre part, reporter plus avant son innovation, puisqu’il fut le maître d’Agathinus et Agathinus celui d’Archigène qui vivait sous Trajan.

Le plus savant et le plus illustre des pneumatiques fut Archlgène. On le juge volontiers sur la foi de Galien qui a fait de ses traités sur le pouls, de son livre sur les lieux alTectés, une réfutation éloquente, passionnée, spirituelle. Mais on oublie qu’il s’agit le plus souvent d’une querelle de mots, que Galien défend pultôt contre Archigène la langue grecque que la médecine et qu’il regrette, en propres termes, de voir atteint de la manie des définitions obscures ou inutiles un pareil homme d’ailleurs plein de sens et de mérite (i).

Cependant, scs ouvrages, qu’on sait avoir été très nombreux ont péri et des fragments qui nous ont été conservés, sous son nom, par Orlbasc et Aétius, aucun ne paraît concerner la goutte. Cela est vrai, mais nous croyons et nous espérons prouver que plusieurs des paragraphes du douzième livre d’Aétlus, donnés sans indication de source, sans nom d’auteur, doivent être restitués à Archiffène, celui- Cl notamment :

« La podagre et l’arthritis sont des affections très voisines 1 une de 1 autre ; elles n’ont entre elles aucune dilTé-

(i) G.vi.iii.N. 1. ^I1I, J). GV.1 cl (3i)S cl pas.'iiiii.

rence spécifique, mais seulement une difïerence de siège.- Toutes les deux comportent une faiblesse permanente des jointures compliquée de Iluxion. Aux pieds, on nomme le mal podagre-, dans une jointure des hanches, sciatique; quand un grand nombre d’articulations sont prises, on l’appelle arthrilis. Il arrive parfois que la maladie survient brusquement, frappant toutes les jointures avec la même violence; cela se voit d’habitude chez ceux qui abandonnent d’un même coup leurs exercices accoutumés pour vivre dans la mollesse, mais, le plus souvent, la fluxion se produit sourdement et peu à peu. Chez quelques-uns, la douleur commence par l’articulation du gros orteil, chez d’autres, par l’extrémité du talon, chez d’autres encore, par la voûte du pied, et cela quand le pied a été blessé par la chaussure, par la marche, ou a subi quelque accident analogue. Après avoir commencé par les pieds, le mal se transporte peu à peu aux genoux, aux jointures de la cuisse et des hanches, puis aux mains, frappant une à une les articulations; quand il en est ainsi, l’aflectlon est dite arthritis ; (|uand la maladie atteint son plus haut degré, les vertèbres, les jointures des côtes, les mâchoires deviennent douloureuses, quelquefois même le nez; enfin, il n’y a pas d’articulation qui ne puisse être affectée » (i).

Nous croyons cette page d’Archigène pour les raisons suivantes : la description de la sclati([ue dans le même recueil est placée sous le nom du célèbre pneumatique, or elle se termine par une énumération des causes de celte alfection presque Identique, dans le fond et dans la forme, au paragraphe étiologique qui suit la description de la podagre et de l’arthritis. L’étude de la sciatique est empruntée presque tout entière à Archigène ; il est naturel qu .Vétius lui ait pris aussi ce qui concerne la podagre, puisqu ils pen-

(i) Aétil's. Douzième livre. Tcxlo grec public pour la première fois par Goslomiris. Paris, p. 3o.

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saient l’im et l’autre que ces deux maladies appartenaient à une seule et même famille. Mais la raison la meilleure, quoique paradoxale en apparence, de rendre à Archigène la page que nous avons citée, c’est qu’elle ressemble étonnamment, mais par le fond seulement, aux pages correspondantes d’Arétée. Nous nous expliquerons tout à l’heure sur ce point.

A Archigène appartiennent aussi les paragraphes suivants : (c Causes de la formation des tophus. La génération des tophus a pour matière 'jXy;v la partie dense des humeurs et pour cause efficiente Spa^Tr/.-ijv 7uoidr/)Ta la chaleur sèche, comme on peut le voir par les dépôts pierreux qui se forment dans les vases d’airain où l’on fait bouillir de l’eau chargée d’impuretés. D’un autre côté, les remèdes trop réfrigérants longtemps prolongés congèlent l’humeur dans toutes ses parties, denses ou ténues, comme un froid extrême amène la congélation de l’eau ».

« Pourquoi les inflammations goutteuses ne suppurent pas facilement ? La première raison pour laquelle les inflammations goutteuses ne suppurent pas facilement tient à la substance même des parties atteintes qui, en nature et en fait, sont peu disposées à un changement quelconque. Par nature, les parties fibreuses sont dures et leur rôle est de souffrir toutes les injures, surtout quand il s’agit de l’extrémité des mains et des pieds. De plus ces régions sont moins pourvues de chair, sont moins chaudes et moins humides, et ])ar suite sont, plus que les autres, exposées au refroidissement. Enfin, les humeurs en mouvement dans l’inflammation goutteuse sont aseptiques ajrjTCio'. de leur nature, et, de même, les remèdes employés contre la goutte ne poussent nullement à la transformation septique (i) ».

(i) Aétius. Ibid., p, ,S5 et 3G.

Relevons en passant cette remarque très juste sur les inflammations goulleuscs (pii. malgré les apparences, fièvre locale, rougeur quasi phlegmoneuso. tuméfaction, douleur extrême, ne suppurent jamais ou presque jamais.

Drli'f.uch. 10*

Les lignes que nous venons de reproduire sont certainement d’un auteur pneumatique. « La génération des tophus a pour matière la partie dense des humeurs et pour cause efficiente une chaleur sèche. » Or, c’était là des e.\pressions^ des idées particulières aux disciples d’Athénée. « Pour eux, dit le médecin, les éléments de l’homme sont, non pas les quatre éléments classiques, feu, air, eau et terre, mais leurs qualités abstraites, le chaud, le froid, le sec et l’humide, cl parmi ces qualités deux sont considérées comme des causes effcientes, le chaud et le froid (par exemple) les deux autres comme des causes matérielles (i) ». Sénèque avait dit : « Nos stoïciens, comme tu le sais, soutiennent qu’il y a dans la nature deux choses dont tout dérive, la cause et la matière (2) ».

Ces formes de langage trahissent donc un stoïcien, c’està-dire, dans l’espèce, un pneumatique. Mais on peut aller plus loin et affirmer que ce pneumatique est Archigène. 11 v a dans le passag’e que nous avons cité une idée plus ingénieuse que solide, c’est celle qui compare la formation des tophus à ces dépôts cristallins qui se produisent au fond d’un vase où l’on fait bouillir de l’eau qui n’est pas très pure. Or, cette pathogénie un peu naïve, au moins dans les termes où elle est formulée (3), appartient à Archigène, qui l'a d’abord émise au sujet de la lithiase rénale : « Les causes de cette lithiase, ce sont les Indigestions fréquentes qui accumulent un excès de matière indigérée, déterminant au niveau des reins et de la vessie une chaleur fébrile qui brûle les humeurs, les condense et change le résidu en pierre, comme ces concrétions que l’on trouve au fond de l’eau qu’on a lait bouillir dans des vases d’airain, surtout

(1) Œuvres de Galien. T. XIV, p. 698.

(2) Sénèquic. Lettre à Lucilius, (i5.

(3) Elle est indiquée dans le traite des airs, des eaux et des lieux, t. II. p. 3(j. Elle sera reprise par Galien, t. XN!!", p. 835.

L'ÉCOLE SrOlCIEWE OU PXEUMATIQUE

dans les bains (i) ». Un même auteur devait admettre une même e.vplication pour les calculs rénaux et pour les tophus iToutteux.

Ce qui est dit ensuite des pieds et des mains, dépourvus de chair et exposés au refroidissement, rappelle la théorie de la goutte donnée par Sénèque, d’apres le chef même de la secte pneumatique. Ces raisons suffiraient presque à entraîner notre conviction s’il n’en était une autre plus forte, que nous avons indiquée déjà, l’analogie qui existe entre les trois fragments cités par Aétius, et reproduits plus haut, et le chapitre consacré par Arétée à l’arthritis et h la 1 podagre. Expliquons-nous.

La ressemblance frappante de l’œuvi'e d’Arétée et de celle d’Archigène, telle qu’on la trouve dans Aétius par lambeaux, a été signalée, pour la première fois, par AViggan qui a fondé sur elle la plus ingénieuse des hypothèses imaginées à propos de cet écrivain, désespoir de la critique (2). « Pourquoi notre auteur (Arétée) a-t-il pu rester inconnu de Galien ? L’on trouve une raison très probable. Les fragments I d’Archigène j’ai montré qu’Arétée et lui vivaient à peu près à la môme époque et appartenaient à la même secte), les I fragments qu’on trouve disséminés dans Aétius, ressemblent absolument aux écrits d’Arétéc, au point qu’on peut lire très souvent chez l’un et chez l’autre, non seulement la même I méthode de traitement, méthode originale souvent et propre a nos deux auteurs, mais encore les mêmes descriptions, les memes réllexions laites dans le meme esprit et presque • dans les mêmes termes. Aussi ne doit-on pas s’étonner i <iu’.\rchigène, empruntant pour son livre ce qu’Arétée avait écrit dans le sien, exerçant la médecine îi Rome, capitale

(i) AhcmigLne. cité par Aélins. Toxlo grec publié par Darcinberg, dans ^on édition de Riifus, p. 90.

à son édition d’Arétée. Reproduite dans le,s éditions *ie Hocrbaave. Leyde, 1781, et do Kiibn. I.eipzig, i8a8.

du monde entier, ait éclipsé, par l’éclat de sa renommée, le nom de son devancier, d’autant plus que celui-ci use le plus souvent d’une langue, hippocratique peut-être, mais

tombée en désuétude de sorte que les médecins avant

dans les mains un Archigène écrit dans le dialecte vulgaire et renfermant les mêmes notions pouvaient négliger les livres d’Arétée, et que Galien ne les a même pas connus (i). »

En somme AViggan semble croire à un plagiat et en accuser Ai’cbigène.

Nos conclusions sont toutes contraires. D’Arcbigène et d’Arétée l’un a imité l’autre, cela n’est pas douteux pour qui les compare. Mais pourquoi incriminer Archigène plutôt que l’autre ? C’est que Wiggan, comme tous ceux qui ont écrit sur Arétée depuis la découverte de son livre, a été dominé par ce sentiment que tout ce qui peut ternir sa gloire doit être non avenu. On s’est fait de lui, par avance, l’idée ; qu’il était un second Ilippoci ate et qu’il méritait les mêmes honneurs que le premier. La vérité est qu’on a beaucoup exagéré l’importance d’Arétée. 11 est pourtant facile de le replacer à son rang, dans le temps et dans le milieu où il a écrit.

Sans qu’il soit besoin de reprendre en détail une étude (|ul serait ici hors de propos, on peut regarder comme démontré qu’Arétée a vécu dans la dernière moitié du second siècle après .lésus-Christ, qu’il était le contemporain de Galien. On s’explique ainsi qu’il n’ait été cité ni par Soranus. i iil par Galien, ni par l’auteur du Médecin qui, tous les trois,. < énumèrent les principaux pneumatiques, jusques et y compris ‘ .Vrchlgène, et qu’en revanche son nom apparaisse dès le- ; commencement du troisième siècle, mentionné a trois re- ' prises par Alexandre d’Aphrodisie (2). :

A l’appui de cette solution, on peut alléguer le témoi- ^

(i) opcr.T, éil. Knlm. Lipsw', i8a8. j>. 1.111.

(a) .\lcxyiiclrc d’-YpiiHODisn:. De fobrilais, cli. .wi. .vxiv et xxx.

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