‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 31 sur 86 · CHAPITRE VH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VH

RUFUS d’ePHKSE. LES METASTASES

ün sait quelle était riustruction générale des jeunes Grecs destinés aux professions libérales. Après avoir appris tout ce c|u’on pouvait savoir alors des sciences exactes, ils allaient chez le rhéteur et chez le philosophe se perfectionner dans l’art de bien dire et, du moins le crovaient-ils, dans l’art de bien penser. Aussi les œuvres médicales portent-elles souvent bien des traces de rhétorique, et l’empreinte laissée par la philosophie donne-t-elle au langage et aux doctrines une physionomie propre qui permet de reconnaître à quelle sccle appartenait l’auteur; non qu’on relève dans les traités de médecine une profession de foi qui n’y serait guère à sa place, mais on y trouve un certain tour d’esprit, une manière de langage qui portent la marque de telle ou telh' école. Si bien qu’au lieu de rattacher, comme on le fait d’ordinaire, les principaux systèmes médicaux aux noms des médecins célèbres (pil les ont formulés les premiers, on peut faire remonter plus haut leur origine, juscpi'aux philosophes qui les ont inspirés.

Le métbodisme émane d’f^picurc; le pncumatisme, de Zénon ; le dogmatisme ou plutôt le logicisme, de Platon. L’indiirérence en matière de philoso[)hie, un sentiment assez analogue au positivisme de nos jours créa l’empirisme médical. La chaîne est aisée à suivre cpil relie les uns aux

Il i FUS D’ÊPJIÊSE

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îuitres Kpicure, Asclépiade, Thémison et Soranus. De même Athénée, Archigène, Arétée et Hérodote ont personnifié la médecine des stoïciens au premier et au second siècle de notre ère. Enfin, c’est un fait banal que l’association des noms d’Ilippocrate et de Platon. Le culte de l’un ne va pas sans le culte de l’autre. Galien poussera jusqu’au fanatisme cette religion philosophique et médicale, en attendant qu’il remplace lui-même Hippocrate et qu’Aristote remplace Platon dans la vénération des siècles suivants.

Par une heureuse fortune, il nous reste trois bonnes études de la goutte, ducs, les deux premières à un dogmati- <[ue et à un pneumatique, la troisième à un méthodique. Comme nous avons cherché ce que fut la podagre en Grèce, à Alexandrie et à Rome, nous pouvons, maintenant que l’unité du monde est faite et que tout part de Rome ou y aboutit, dire ce qu’elle fut dans ces asiles purement intellectuels où se réfugia l’indépendance des esprits : l’Académie, le Portique et le jardin d’Epicure. Nos guides seront surtout Rufus d’Ephèse, Arétée et Soranus.

Nul, mieux que Rufus, n’a connu la goutte, n’en a dénoncé les formes les plus graves et les plus Insidieuses. Mais, avant d’exposer en détail tout ce que notre sujet lui doit, il nous Luit justifier la place que nous lui donnons ici. La plupart des auteurs le font vivre sous Trajan, c’est-à-dire au commencement du second siècle; ils acceptent en cela le dire de Suidas, guide peu sûr. En réalité, Rufus n’aurait pu voir que dans une extrême vieillesse les premières années du règne de Trajan : la période active de sa vie répond îui tiers moyeu du premier siècle.

Demandons-lui a lui même le temps où il vivait; employons <xHte méthode assez défectueuse, mais seule possible ici, qui consiste à placer un écrivain entre les auteurs qu’il cite <-‘t ceux par qui il est cité. Or, l’auteur le plus récent que nomme Rufus, dans un passage sur la peste à bubons, est Iboscorldc, Dloscoride Phacas, contemporain de Cléopâ-

LA GOUTTE ET LE RllUMATÎSME

trc (i). Nous avons ainsi un prcmicf point de repère, une limite aux hypothèses qui feraient de Rufus un auteur trop ancien. Si nous ajoutons qu’il n’est nommé ni par Celse, ni par Scrihonius Largus, on sera amené à penser que sa notoriété n’a pas commencé avant le règne de Tibère ou môme celui de Claude.

C’est précisément sous Claude ou sous Néron qu’il a été désigné, pour la première fois, comme un médecin éminent par Servilius Damocrates qui, dans son poème sur les antidotes, dit, il propos du Cuphi : « Telle est la manière dont Rufus disait qu’il fallait faire cette préparation, Rufus, cet homme supérieur, si consommé dans son art (2) w. Nous disons que ce poème a été écrit sous Claude ou sous Néron parce que l’auteur, dans un autre passage, raconte que « Tibère usait d’un certain antidote et n’en a jamais bu d’autre |3) «, indiquant assez clairement qu’il écrivait après la mort de l’empereur, mort survenue en l’an 3y. D’autre part, Damocrates est nommé à deux reprises par Pline l’Ancien, mort en 7g (4).

Ainsi, c’est entre ces deux années 3y et 79 qu’il faut placer la vie médicale de Rufus. Une preuve de la justesse de ce calcul, c’est que Rufus est nommé par Archigène qui fut, comme on le sait par Juvénal, le médecin à la mode sous Domitlen et dans les premières années du règne de Trajan. On lit, eu ellèt, dans Nicolas ^lyrepse (sect. XIII de hieris, ch. 20) (5) : U J liera Arckipenis ex epistola ad Marciun de melanchoUa. Hic vero in alio loco ait esse Ru fi ». Le texte grec, donné par Daremhcrg, est plus clair encore (G .

(1) In ( Hmi vrcs d’Oribasc. l. III, p. (107.

(y) Scrvilii Damocratis qiia' supersunl in Poelac Inicolici cl dldactici. ]‘](lil. Firinin DidoL, p. laS.

(3) Jhid., p. 1^7-

Cl) l'uNii. Ilisl. liai., liv. XMV cl X.W.

(â) Mcdicic Arlis l’rincipis. l. Il, p. O'ip-

(li) l)AHE.Mriiau:. Xoliecs cl cxlrait.s des mamiscrils medicaux, clc. parlic, p. 1)1.

R U FU s D'ÉPHÈSE i5i

r.iilicii, il est vrai, ([iialifie en deux endroits Rnlus de viwTso:;, l'opposant une l’ois à Glancias, à Héraclide de Tarenle et à Zeuxis, une autre fois à Plistonicus, à Praxagore et à Philoliine. Mais on est toujours le neoieros, le moderne de cpielqu’un et entre Rufus et les auteurs les plus récents cités par Galien il y a un intervalle de deux cents ans très sudisant pour justifier une différence d’appellation. Pour Galien, le dernier ancien c’est Asclépiade. Il dit de Xénocrate, contemporain de Rufus puisqu’il est cité par Pline : « Cet homme n’est pas un ancien, il vivait du temps de nos grands-pères ».

Dans quel milieu vécut Rufus? C’est encore la seule lecture de ses œuvres qui nous l’apprend. S’il naquit à F.phèse, s’il y apprit sans doute les éléments de la médecine, s’il y vit même quelques malades (i), c’est en Egypte, à Alex-andrle, qu’il pratiqua et enseigna. 11 nomme souvent les Egyptiens, connaît bien leur pays, leurs habitudes (le syrmaïsme, les clystères), leurs maladies (la peste, l’éléphantiasis), leurs expressions populaires (ils appellent le ricin kiki) ; il sait que les marais de l’Egypte ne sont pas dangereux et que l’eau du Xil est excellente. Il connaît aussi la pathologie des contrées voisines : les Syriens et les Libyens ont la peste, les Arabes ont la filaire, et Rufus en a observé un cas; l’Ethiopie même est mentionnée plusieurs fois. Par contre, il n’est pas question de Rome ni des Romains. L Italie est rejetée avec la Gaule et la Thrace parmi les pays froids : « On modérera l’usage des lavements acres chez les habitants des pays septentrionaux ou très froids, par exemple, les (laulois, les Ihraces, les Italiens; on pourra être plus hardi a l’égard des Egyptiens et des habitants des autres pays tempérés (2) ».

Ruius est donc un Alexandrin d’adoption; il l’est de corps

(1) UuFus. Ol'.uvrcs. Édit. Diircnibcrg, p. 300.

(2) Ruix's, in OiUBA.SE. Liv. \III, ch. ,\xiv.

LA GOUTTE ET LE E Jl i M A T I S M E

et d’àme; il continue la tradition ancienne sans s’occuper des novateurs qui, en occident, ont l^ouleversé la médecine; il ignore Thémison et le méthodisme. Il admire et commente Hippocrate, enseigne l’anatomie telle que l’ont faite Érasistrate et Hérophile, mais il regrette de ne pouvoir comme eux disséquer des cadavres humains, car l’heureux temps desPtolémée, si dépourvus de préjugés, est passé, et il en est réduit à montrer sur un esclave les parties externes, sur un singe les viscères intérieurs. Ses connaissances n’en sont pas moins très grandes, et il rectifie quelques-unes des erreurs de ses devanciers. Les veines sont toujours pour lui les vaisseaux qui contiennent et distribuent le sang, mais déjà les artères en renferment « une certaine quantité (i) Parlant des nerfs, il écrit cette phrase : « Parmi les nerfs, les uns, provenant du cerveau et de la moelle épinière, sont moteurs ou sensitifs, sont appelés nerfs volontaires ou tôvc'. ; les autres, qui entourent les articulations, sont appelés ligaments a'jvcsT'.y.a (2) ». Ailleurs, il rapporte h Hérophile 1 honneur de cette distinction.

En médecine, Rufus est un disciple d’Hippocrate, mais un disciple indépendant. S’il admire et loue son modèle, il sait aussi, mieux que personne, signaler le danger de quelques-uns de ses enseignements. Il consacre un petit traité de Vlnterroixatoire des malades à la nécessité de demander au malade lui-mème ou à ceux qui l’entourent tout ce qui peut éclairer la nature et la gravité de la maladie. Il ne se dissimule pas qu’il agit ainsi à l’encontre de la pure doctrine du maître, mais il va au-devant de 1 objection et y répond : « .l’admire sans réserve Hippocrate pour sa finesse î souvent conduit à de belles découvertes;

néanmoins, je recommande au médecin qui veut être ins-

(i) Rui-us (H'juvrcs, |). iiS.’t.

(y) IbicL, i>. it)3.

ItUFLS D'ÉPIIÈSE

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ti-iilt de toutes choses, de ne pas négliger non plus les interroo;ations (i) ».

Il est humoriste, cela va sans dire, mais il est surtout clinicien : aussi lui doit-on la plus belle application des théories humorales aux dillicultés et aux surprises de la praticpie. Nous voulons parler des accidents soudains et graves survenus au cours de la goutte et rapportés à un déplacement du principe morbide, à une métastase. A Rufus commence l’histoire de la goutte viscérale, de la goutte remontée.

Mais il habite Alexandrie: s’il connaît peu les Romains, ceux-ci ne le connaîtront guère davantage; son nom leuiparviendra, grâce à un poème botanique, celui que cite Damocrates, mais ses œuvres sérieuses seront longtemps ou ignorées ou méconnues : il ne jouira pas d’une bruyante renommée. 11 attendra jusqu’à Galien un retour de faveur que lui devait bleu le législateur sévère de la secte logique, car Rufus en fut peut-être le représentant le plus accompli.

Rufus, qui a beaucoup écrit, avait parlé souvent de la goutte. Dans son traité du Régime, dans son ouvrage sur le diagnostic des maladies chroniques, ce sujet ne pouvait être oublié ou écourté; mais il avait aussi consacré à cette affection une étude particulière, dont on ne sait si elle constituait une monographie indépendante ou si elle n’était pas simplement une des sections de son traité de médecine populaire. Cette seconde hypothèse qui se fonde sur ces mots de Razès : Rufus in libro ejus ad vulgus de dolore urliciilorum et colica (2), nous paraît la plus probable ; elle concorde mieux avec le caractère de l’œuvre telle que nous la connaissons, car la thérapeutique y tient la plus grande place.

(0 lincl., p. ai, S.

(2) Hui-us, p.

Du texte lui-même il ne nous reste que quel([ues fragments reproduits par Oribase et par Aétius, mais une vieille traduction latine, découverte par Littré (j), nous rend, sous une fo rme barbare, il est vrai, l’œuvre tout entière, à peu de chose près. Pour analyser le petit traité de Rufus, nous userons surtout de cette traduction, nous aidant par endroits des extraits de Razès, d’Aétius et d’Oribase qui permettent de la contrôler et de la rectifier en quebjues points (2).

Dès le début, Rufus appelle rattcntion sur les métastases goutteuses : « Le pire c’est quand la fluxion se relire des articulations; on tombe d’un péril dans un autre: on en meurt en peu de temps, ou bien l’on est frappé de pneumonie ou d’apoplexie, nu bien il suroient quelque autre maladie ai"uë ».

La phrase qui précède n’est pas l’indication sommaire et incidente d’une notion banale, c’est rafllrmation concise d’une doctrine personnelle, que Rufus a développée ailleurs dans toute son ampleur et sur laquelle il est revenu comme sur un sujet qui lui plaisait entre tous et qu’il avait fait sien. Il avait la conscience, et il s’en fait gloire, d’avoir fait œuvre originale et utile, d’avoir bien mérité de la médecine.

Pour Rufus il est au moins deux causes occasionnelles :i ces complications. La première, c’est l’application intempestive du froid : « il ne faut pas trop refroidir les parties malades; du fait d’un refroidissement excessil rinflammation se porte au dedans, les jointures s’allaissent, les douleurs deviennent plus fortes et des inllammations se fixent à l’intérieur » (3). L’autre cause de la goutte remontée, c’est l’interruption trop rapide d’un traitement interne : « On ne doit pas renoncer brusquement ni d un eoup aux médicaments internes; je ne conseille pas non plus de eesser

(i) Littué. Revue de philolof^ie, l. 1, i8'i5.

(a) Nous avons aussi mis à profit l'article d'E. Muller et Eug. l’ournicr, dans le Journal des Savants, 1881.

(3) Ibid., p. 287.

nu FUS D'ÉPunsE

I subitement l’usage des diurétiques qu’on avait coutume de I prendre; il faut les supprimer peu à peu, sinon on s’expose à l’apoplexie ou à quelque autre alfcction incurable, comme ■ j’ai su qu’il était arrivé à Cléon (i) de Magnésie. Souffrant ( des jointures, il prenait l’antidote à la centaurée; puis, se ( sentant soulagé, il cessa d’en boire. 11 fut pris d’une I affection convulsive, eut une attaque d’apoplexie et mourut.

Je connais encore un autre malade qui fut victime des i mêmes accidents ; seulement il était robuste et se purgea [ beaucoup; aussi se tira-t-il d’affaire; mais ayant cessé tout ; d’un coup les lavements, il mourut. Il est donc nécessaire d’arriver à évacuer graduellement les humeurs invétérées dans la crainte que ces humeurs pernicieuses séjournant dans le corps et s’accumulant ne causent une mort subite. Le mieux est donc, je le répète, de ne pas renoncer brusquement h l’ingestion de ces drogues. Mais si l’on juge que le malade en a pris assez, sans qu’il lui soit bon encore de reprendre sa boisson habituelle, il faut qu’il n’en boive plus autant, ni tous les jours, mais qu’il en diminue la dose de plus en plus, évitant la suppression brusque » (2).

11 est inutile d’insister sur le danger des applications froides ; notons seulement qu’avant Ruiiis on n’en avait signalé que les conséquences locales; mais ce que dit Rufus des médicaments internes est plus intéressant. Nous avons

(1) Le lexto laliii |)orte Clâiiiiiiu^iuti cou h "isso ol, Lillrc dit en note ; je ne sais coninient restituer ce nom |)ropre altéré. Nous proposons d’admetlro f|ue le traducteur a réuni doux mots onsemljle et r|ii'il y avait dans le texte grec KÀcwv rj.ayvTjTr); Ët-j/e.

(2) Uurus, p. 277. — Culleii, parlant de la pondre de Portland, dont nous avons donné la composition, ne s'exprime pas antremont que Unfus :

lontcs les fois que j on ai vn faire usage pendant le temps prescrit, ceux <l'ii y ont en recours ont été, en ell’ct, délivrés entièrement do l’alléction intlarnmatoire dos articulations, mais ils ont ressenti plusieurs symptômes do goutte atomque et tons, immédiatement après avoir (ini ce niéniicament, ont Ote attaqués d’apojilexie, d’asllimo on d'iiydropisio mortels, » Cnllen. Trnd Bosqndlon, t, I, p. 354.

LA GU LITE ET LE IlIlLMATlSME

VU comment étalenl constituées ces drofrues: c’étuient des poudres végétales, le plus souvent diurétiques ou laxatives, dont on laisait, avec du miel, un électuaire. Si l’on rapproche 1 une de 1 autre la phrase de Rufus où il dit que ces médicaments remplaçaient la boisson habituelle et celle de Celse portant qu’ils étaient pris au cours du repas, il apparaît clairement que pour suppléer au vin délendu et activer la dépuration urinaire, les goutteux délayaient, à chaque repas, une certaine cjuantité d’électualre et usaient de ce breuvage. C’est d ans ce sens cju’il faut entendre le mot potio.

Les anciens croyaient qu’il était nécessaire d’alisorber en nature la substance médicamenteuse et qu’une simple infusion ne SLilfisait pas. yVujourd’hul encore les poudres antigoutteuses les plus renommées se prennent de cette façon (i).

Rufus ne se méprend pas sur le mode d’action de ces antidotes, ni sur la cause véritable des accidents qui suivent leur abandon. R dit nettement que les poisons morbides formés dans l’organisme du goutteux, n’étant plus évacués comme ils l’étaient auparavant grâce aux propriétés diurétlc[ues ou laxatives des espèces employées, s’accumulent et déterminent souvent la mort. L’observation qu’il cite, celle de Cléon de Magnésie, pourrait être intitulée goutte, urémie, convulsions, coma et mort; ou encore aulo-lntoxlcatlon, insulfisance rénale et mort. On volt combien il est loin des eri’eurs alexandrines, de la foi en une vertu mystérieuse cl magique des simples.

Outre les accidents cérébraux et pulmonaires, il mentionne aussi les diverses variétés de coliques (jui peuvent alterner avec la goutte, la précéder ou la remplacer. Malhcureuse-

(i) INous copions dons le prospectus qui accompapne la pondre de Pisloia ' « Il laul <l(‘layer avec heauconp de soin dans nn demi-\erre d eau froide on de café tiède une dose (on im polit paquet) de la pondre cl avaler loiile Ift siihstancr, le malin à jenn. » Le Irailemcnl dure une année entière sans inlcrrnplion.

nu FUS n'KPH FSE

ment le texte publié pue Littré est très altéré en cet endroit et celui de Razès est trop concis : « Inter arlheticam et colicnni quiedam fil attributio, ita quod qnideni laborantes colica passi siint arlheticam vehemenler » (i). Il n’est pas douteux que ce mot de colique, aussi vague autrefois que maintenant, ne désigne aussi bien les crises hépatiques ou néphrétiques que les douleurs limitées à l’intestin. Rufus lui-même dit ailleurs que « l’expulsion des calculs rénaux et vésicaux dissipe la douleur du côlon, c’est-à-dire la colique » (2).

La question des métastases avait aux yeux de Rufus une telle importance qu’il lui avait consacré une étude spéciale qu’Oribase nous a conservée et qui est certainement le plus brillant chapitre de pathologie générale que l’antiquité nous ait laissé. On le croirait écrit d’hier et nous ne saurions mieux le comparer qu’à la magnifique leçon où Trousseau étudie les diverses manifestations de la diathèse goutteuse, leur utilité ou leur danger et cherche une réponse à cette question émouvante : faut-il traiter la goutte ?

La leçon de Rufus est intitulée à-say.vjp.p.a'wv. Bussemaker et Daremberg traduisent des dépôts. Mais en réalité* veut dire davantage ; c’est la d’Hippocrate,

(pi il définit ainsi dans les Epidémies (^3) : o'/.TJ'i'.c, ce qui, par rapport à une allèction, survenant après guérit et, survenant avant, prévient. Nous pensons que le meilleur titre à donner au travail de Rufus serait le suivant: « des suppléances morbides » (4).

Voici, aussi fidèlement traduits que nous l’avons pu faire,

(1) Kazès, iii Tluix's, |). f)i3.

(1) Hl’pus, in OiUBAsE, l. IV, p. çij.

(3) Épidémies, liv. VI. secl. III, cli. ,\xnr.

('0 Rufus, in Ol'lm rcs d Orihase, Kdil. Rissf.makkü et Dauf.mhehg, t. IV, p. 83.

L; mot français dédimirr sc rapproche aussi heanconp par le sons du mol

i58 LA GOUTTE ET LE H HUMA TI SME

les principaux passages de l’auteur grec : « Parmi les maladies qui surviennent à l’homme, il en est où le rétablissement est dû aux soins du médecin, il en est d’autres où il résulte d’une substitution, d’un remplacement par d’autres accidents. J’ai dit ailleurs les moyens de traiter médicalement, et aussi les diverses sortes de régime et les remèdes particuliers de chaque aO'ection. Je vais dire maintenant quels incidents morbides se présentent utilement et dissipent la maladie ancienne, sans que le médecin fasse rien pour cela : je le fais pour que celui-ci ne vienne pas entraver un effort utile. Quelques-uns en effet voyant une douleur de la hanche ou d’une autre jointure, un gonflement des parotides, une dysentérie, un ictère ou telle autre des nombi’euses affections dont nous allons parler, en ont méconnu la nature, et, croyant à quelque complication fâcheuse, n’ont pas osé lui faire bon accueil et la favoriser. S’efforçant au contraire d’y mettre obstacle, avant qu’elle ait pu rendre quelque force à l’organisme, ils ont aggravé les accidents. Pour moi, en montrant dans le présent livre ce qu’il faut détourner comme un événement fâcheux et ce qu’il faut au contraire stimuler, pousser plus avant au lieu de le faire disparaître, j’espère avoir fait une œuvre de grande conséquence pour notre art tout entier ».

« On m’objectera que la découverte n’est pas de moi, qu’Hippocrate autrefois a dit maintes choses pareilles, je l’accorde (i). Mais que ne trouve-t-on pas dans l’œuvre écrite d’Hippocrate ? Aussi, si je réunis tout dans un seul et môme livre, ajoutant ce qu’on a appris depuis et distinguant bien chaque chose, cela ne fera pas un travail si ingrat ».

Après cet exorde, dont on aime l’accent de franchise et de fierté, Rufus étudie successivement l’utilité de la fièvre

(i) A'oir dans notre conclusion ce qu’il est dit des mclaslases dans les couvres hippocratiques.

RUFUS D’ÉPHÈSE i5o

qui consume les matières en excès, comme le ferait le feu lui-même, de certaines déterminations articulaires ou autres au cours des fièvres, des éruptions cutanées, des hémorragies, surtout des hémorroïdes dont la guérison est très dangereuse, « h moins qu’on n’élimine insensiblement la surabondance des humeurs, aussi bien par les exercices du corps que d’une autre manière », des gonflements qui coïncident avec la diminution des douleurs, comme il arrive chez certains goutteux ; puis il en vient h l’utilité possible de la goutte articulaire.

« L’arthritls et la podagre remplacent plusieurs autres maux. Les fluxions qui les accompagnent d’habitude sont certes pénibles pour les jointures, mais elles empêchent d’autres affections de survenir. De même quand le flux s’est détourné d’un autre côté, cela donne cjuelque répit aux articulations, mais il survient alors des fièvres et des pneumonies, et beaucoup sont frappés d’apoplexie. Même après l’emploi des médicaments qui purgent l’humeur et l’évacuent au dehors et qui pour cela inspirent la plus grande confiance, il arrive c[ue si on les abandonne, une autre fluxion revient, ne se porte pas sur les jointures, mais se jette ailleurs et tue sans tarder. »

Et Rufus termine par ces conseils plus faciles à formuler qu’à suivre : « En somme, le médecin doit envisager la maladie présente, sa nature, son siège, la partie du corps où se fait le travail morbide et si cette partie est essentielle à la vie; il doit ajouter h cela la marche de la maladie, les excrétions, leur nature, leur quantité et leurs voies de sortie. S’il co nsidère bien tout cela, il saura ce qu’il faut respecter, ce cju’ll faut favoriser, ce qu’il faut détourner. En effet, si la poussée se fait des parties essentielles vers d autres qui le sont moins, il faut la respecter ; on agira de meme a l’égard des désordres venus de la profondeur h la surface, des décharges d’humeurs en état de coction, des excrétions bien mûres. Les accidents contraires doivent etre combattus tous et partout. S’il ne survient pas de ces

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diversions, il faut les provoquer là où elles seraient le plus utiles, si elles s’y produisaient spontanément. »

L’influence de ces doctrines sur le traitement de la goutte

est facile à prévoir : à dix-huit cents ans d’intervalle. Trousseau ne raisonne pas autrement que Rufus qu’il ne connaissait pas. Les accès doivent être respectés une fois venus, mais on doit tf)ut faire pour en empêcher le retour; c’est dire que l’eCfet de la thérapeutique doit se porter surtout sur la période intercalaire. Aussi bien, est-ce la médication préventive de la goutte qui remplit presque en son entier l’opuscule de Rufus, tel du moins que nous l’avons (i\ Les diverses précautions à prendre y sont discutées isolément et dans l’ordre suivant: exereices, frictions, bains, eaux minérales, fumigations, régime alimentaire, purgations, vomitifs, antidotes, excision des veines, cautérisation, applications locales. Nous ne nous arrêterons qu’à quelques-unes.

Au sujet des bains, Rufus adopte l’opinion, déjà classique de son temps, qu’ils sont nuisibles aux goutteux, et il ne les permet que dans de rares occasions : pour soulager une courbature, pour activer une digestion trop, lente ou trop difficile, et aussi quand la fatigue du corps les réclame d’urgence après une pollution nocturne, apres un coït. Par contre, il ne voit aucun Inconvénient à plonger les malades dans des eau.x médicamenteuses, aromatisées avec de la sauge, du laurier, de l’agnus, du myrte ou des feuilles tendres de saule ; dans les eaux chaudes naturelles, qu’elles soient bitumineuses à l’odeur, sulfureuses ou styptiques au goût, ou même dans l’eau de mer, la natation étant un bon exercice pour les jointures.

La purgation chez les goutteux demande aussi de la pru-

(i) Quelques lignes seulement sont consacrées à lacets lui-même; elles recommantlent quelques calmants contre la douleur, un clystère évacuant, la diète durant les premiers jours, un vomitif si l’accès a commencé peu après le repas et enfin la saignée, mais au cas seulement où il y a pléthore sanguine manifeste. — llui'us. Loc. cit., p. 386.

nurus D’ÉPHÈSE

dence et de la mesure. Il faut en user deux fois par an, au commencement du printemps et en automne, sous les iMeïades. On n'emploiera pas la scammonée, le tithymale, la brvone, l’euphorbe, ni les baies de Cnide [daplme gnidiiun), toutes drogues colliquatives. On aura recours à l’ellébore noir, à la dose de deux drachmes, au polypode, à la même dose, qui, l’un et l’autre, évacuent les deux humeurs en excès, le phlegme et la bile, et le font avec modération. Mais la meilleure purge est encore le remède à la coloquinte.

Disons quelques mots de l’ellébore et de la coloquinte en raison de la place qu’ils ont tenue longtemps dans la pharmacopée ancienne et dans la thérapeutique de la goutte. Il est probable que les Grecs ont confondu plus d’une fois l’ellébore noir, HeUehoviis niger (Renonc.), et l’ellébore blanc, Veratram album (colchic.). Leurs racines d’ailleurs se ressemblent, noires à l’extérieur, blanches à l’intérieur. Les auteurs sont encore très divisés au sujet des propriétés particulreres h chacune de ces deux plantes. Cependant il paraît résulter des expériences de Pécholier et Redier (i) que l’ellébore blanc, qui contient deux principes actifs, la vératrine et la jervine, augmente toutes les sécrétions, détermine des nausées suivies de vomissements, alimentaires d’abord puis bilieux, et provoque avec une violence extrême la diarrhée, la salivation, la diurèse.

L’ellébore noir, au contraire, qui a été considéré par les uns comme dépourvu d’action, par les autres comme un purgatif énergique, ne parait avoir aucune influence sur les sécrétions, qu’il s’agisse de la salive, de l’urine ou de la bile ; il ne cause aucune diarrhée et n’est émétique que d’une façon très inconstante; mais, en revanche, dans certains cas que l’on ne peut prévoir, il a une action véritablement foudroyante. Dans les expériences de Pécholier et

(i) PKctioi.ii-u cl Uedieii, iti Gazelle hebdomadaire, 1881, p. 260 et suiv.

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Reclier, il a entraîné la mort chez le chien, après quelques convulsions, et cela sans aucun signe prémonitoire d’intoxication. C’est donc un agent qui est à la fois infidèle et da ngereux.

Ces résultats expérimentaux pourraient expliquer les désastres de l’elléborisme, tels qu’ils sont relatés dans les Ejndéniies, la précaution que prenaient les malades de faire leur testament avant d’ingérer cette drogue, comme nous l’apprend Ctésias et enfin l’habitude qu’avait Agathinus, « scrupuleux en toute chose » (i) d’essayer d’abord le remède sur le chien avant de le donner à l’homme.

La coloquinte n’est pas comme l’ellébore tombée en désuétude. Elle entre dans la composition de certaines pilules laxatives et de quelques drogues antigoutteuses. Elle était dans l’antiquité l’élément principal d’une préparation fameuse, l’Antidote sacré de Ru fus, Upà 'Pcjçsu dont

voici la formule : R. partie intérieure de la coloquinte 20 drachmes, agaric, germandrée chamaedrys, aa lo dr., opopanax et sagapenum, aa 8 drachmes, persil, aristoloche ronde, poivre blanc, aa 3 drachmes; cannelle, épi de nard, myrrhe, safran, polium, aa !\ drachmes ; miel en quantité sudisante pour pouvoir mêler le tout ensemble (2).

Le purgatif à la coloquinte, malgré son nom d’Antidole sacré de Rufus, n’était pas dû au médecin d’Ephèse qui n’avait fait que le recueillir, le louer et le répandre, et qui, du reste, n’en revendique nulle part la paternité. L’histoire do cette drogue, qui ne différait des thériacpies que par l’adjonction de la coloquinte et par quelques changements dans le nombre, le choix et la dose des autres ingrédients, est curieuse à rapporter. Nous l’empruntons à Scribonius

Largus (3).

(i) .YhciiigkiM:, in OiiiiiAsi;, l. Il, p. i58.

firÉsiAs. ihid., p. 18;i.

(m) llcics, iti OiuitAsi-, t. II, p. ’t-'i.

(3) SciuuüMis Laucis. Loc. cil., p. .'ii.

KiFUS D'iiPIlÈSE

lO.S

« Contre la douleur de côté, qu’elle s’accompagne ou non de lièvre, il y a une formule merveilleuse, connue certes déjà pour ses bons edéts, mais surtout fameuse par l’usage ([u’en a fait Paccius Antiochus, élève de Philonides de Catane. 11 s’en fit, en effet, de gros revenus, en raison des succès répétés qu’il lui dut dans les affections les plus dif- I ticiles. Cette formule, il ne la donna de son vivant à personne, mais en mourant il la légua par testament à l’empereur Tibère ; elle fut placée dans les bibliothèques publiques et vint ainsi entre nos mains. Nous n’avions jamais pu la lui arracher, bien que prêts à tout faire pour la connaître. 11 s’enfermait pour l’exécuter, ne se confiait pour cela à aucun des siens et faisait même, pour mieuxtromper son entourage, piler plus de drogues qu’elle n’en contient. Nous sûmes plus tard, et il l’avoue lui-même dans son écrit, qu’il ne l’avait pas inventée, mais qu’une expérience scrupuleuse lui en avait mieux appris les indications, les associations convenables- et le mode d’emploi. Aussi, à la formule ancienne, connue avant lui, fit-il subir des changements portail l sur les doses qu’il augmenta ou diminua et même sur le choix des substances composantes. »

« 11 lui donna le nom d’Antidote sacré, à' hiera, pour deu.x raisons : pour ne pas en révéler la nature en disant le vrai nom — quelques-uns, en effet, l’appellent my.pâ parce qu’élle I est amère, d’autres oà 7.:ao7.jv0!o:ç — et aussi pour qu’un I nom aussi pompeux la fil valoir. « Suit l’énumération des i alléctions contre lesquelles Vhiera est souveraine ; nous y i relevons ceci : « donnée dans de l’eau miellée et suivant les ' (orces du malade, elle est bonne pour la maladie articulaire ' que l’on nomme àpOpiTig, pour les douleurs vertébrales ou I lombaires. Elle réussit de môme contre la podagre, déter- • mine, grâce h l’évacuation, un soulagement immédiat et i écarte toute inquiétude pour l’avenir. Ceux qui prennent ce I médicamentguérissent deux fois plus vite qu’ils ne le faisaient ' iuiparavant. » Voici la formule de Paccius Antiochus, un peu diflérente de celle de Kufus : R. Lavande, marrube, trer-

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mancli'ée chamaedrys, cette herbe qui a des feuilles semblables à celles du chêne, agaric, courge sauvage que l’on appelle coloquinte, aa lo drachmes; opopanax, sagapenum, persil, aristoloche ronde, poivre blanc, an 5 drachmes; cannelle, épi de nard, myrrhe, polium, safran, aa [\ drachmes, ihlez et tamisez le tout, sauf l’opopanax et le sagapenum que vous écrasez dans un mortier avec du miel aussi liquide (pie possible et que vous ajoutez au reste avec la quantité de miel nécessaire pour prendre et lier tout cela. Placez le médicament dans un vase de verre. Dounez-Ie comme nous l’avons dit (i), en proportionnant la dose aux forces du malade et c’est vraiment un remède sacré, C't qui justifie le nom qui lui a été donné. «

« Quand nous voulons le rendre plus ellicace encore, en raison du caractère didicile ou de la longueur de la maladie, comme il arrive dans la manie, l’épilepsie, les douleurs chroniques des reins, les attaques trop fortes de goutte, nous ajoutons aux doses ci-dessus 20 drachmes de coloquinte cl 3 d’opopanax et de sagapenum. Aussi faut-il tenir ces deux potions préparées d’avance pour avoir sous la main, au moment voulu, celle dont on a besoin. »

L’antidote sacré à la coloquinte devint le modèle d’une série de remèdes purgatifs qui reçurent aussi le nom de /liera, suivi du nom de leur inventeur présumé. De là, un chapitre entier de hieris dans les encyclopédies d’Aétius, de Paul d’Egine et de Myrepse sans parler des Arabes, des Salernitains, d’autres encore, moins anciens. A ciité des /liera d’Antlochus et de Rufus, on y trouve celles d’Archigène, de Galien, de .lustus, de Logadius, de Théodorel. foutes renferment de la coloquinte; seuls les autres ingrédients dlflerent un peu : l’aloès, par exemple, entre dans la

("i) « Doniirr dans trois ou r|ualrc cynllics d'eau miellée un denier ou un demi denier (victorialus) du médicament, en y ajoulant un demi-denier de eastoreum. » Scr. Largus, p. !\!\.

RUFUS D’ÉPIIÈSE

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composition de Thiera de Galien. Do reste, ces formules varient suivant l’auteur qui les cite et sous le même nom on en trouve cj^ui ne se ressemblent pas absolument.

Elles ont toutes une origine commune, celle c[ue Scribonius Largus nous a révélée. Il y avait dans la pharmacopée grecque, au début de l’cre chrétienne ou même un peu plu-i tôt, un purgatif composé à la colocjuinte; au temps de Tibère, Paccius Antiochus se l’appropria, en modifia un peu la formule et lui donna un nom nouveau. Rufus recueillit le mot /liera et la recette C[u’il désignait, et, comme la médecine faite à Rome était volontiers dédaignée par les Alexandrins, on passa sous silence le nom d’Anliochus et son hiei a devint l’hiera de Rufus. C’est ainsi qu’Archigène, dans une lettre sur la mélancolie, recommandait la même recette', sans la donner comme sienne, et c|ue dans un autre endroit i! disait nettement qu’elle était de Rufus. Les auteurs suivants n’en diront pas moins tantôt hiera Archigenis, tantôt hiera Rufi pour désigner un même médicament.

Aétius et Nicolas Myrepse reproduisent l’un et l’autre ce ({u’Archigène dit de l’hiera, mais Aétius donne seul cette phrase qui ne peut être c|ue de Rufus et c|ui confirme le récit de Scribonius : a .J’ai trouvé cette recette dans un formulaire qui m a été apporté de Bo/ne : elle y était fort recommandée contre la manie, la mélancolie, la sciaticj^ue, la ])aralysie, les vertiges, le mal comitial, l’alopécie (ou plutôt 1 apoplexie). Mais elle ne mentionnait ni l’opopanax, ni lo poivre, ni le poliuin (i) ».

Après les purgatifs, les vomitifs. Les goutteux n’useront pas de l’ellébore blanc : c’est un vomitif puissant, mais c’est parfois un remède détestable et dangereux. Il vaut mieux employer l’oignon de narcisse en décoction, la staphysaigre broyée dans du vin miellé à la dose de i5 grains, ou

(0 y. dans Mcdicæ Artis Principes d llcnri Eslieiinc : Aétius Tetuab. 1 S'^rm. d, di. .XIV, cl Nicolas .Myiikpse, scct. XXIII, ch. xx.

lOO

encore la graine de concombre des jardins, liiifns répète ici le conseil d’Erasistrate, faire vomir quand la goutte est aux pieds, purger quand elle est aux membres supéi'ieurs.

Il faut vomir souvent, mais après le repas. On prendra à ce repas tous les aliments que l’on voudra et surtout des aliments âcres tels que raiforts, oignons, salaisons, moutarde, ainsi que les légumes, les viandes et les poissons défendus d’ordinaire comme indigestes. Cette pratique singulière était dénommée la di-iniyphagie. .Mors seulement on provoquera le vomissement.

On voit que les anciens, dépourvus d’un vomitif inolfensif et sûr, avaient imaginé le vomissement par indigestion et faisaient ingurgiter au malade le plus d’aliments possible et les plus lourds qu’on pût trouver. Archigène ira jusqu’à dire: « On regarde généralement comme une fête les dîners qu’on prend en vue des vomissements, tant on v mange avec voracité et tant les mets y sont variés (i) ». On ajoutait à un repas déjà trop copieux ces aliments âcres dont Rufus parlait tout à l’heure, raifort, roquette, salaisons vieilles, origan vert, oignon, poireau; des farineux, de la ptisanc miellée, de la purée de fèves, des viandes grasses. On devait avaler presque sans mâcher. Quant aux boissons, il fallait choisir les vins sucrés, et, quand on était sur le point de vomir, prendre des boissons tlèdes en abondance.

Cela ne su disait pas toujours. Alors on prenait des amandes amères trempées dans du miel, des gâteaux, des graines de pastèque, de la racine de concombre avec du miel; on faisait bouillir un oio-non de narcisse dans de l'eau et on

coupait son vin avec cette eau-là. Mais le plus souvent on était obligé d’en venir au procédé qui était à la (ois le plus simple et le plus rapide et qui était de chatouiller la luette avec le doigt sec ou enduit d’iuillc d'iris, ou avec des plumes d’oie. Il y avait des sujets particulièrement rebelles au.

(i) OiuiiAsr.. lâvre \ lit, cl) i.

nu FU s D’iiPlIESE

vomissement qii’on était obligé de secouer sur des lits spéciaux, à qui l’on comprimait le ventre jusqu’au résultat souhaité. « Après les vomissements, on se rincera la bouche et on se lavera la figure avec de l’eau vinaigrée ou de l’eau pure : c’est bon pour les dents et dégage la tête (i) ».

.lusqu’ici Rufus, malgré les apparences, n’a pas abordé la médication interne de la goutte. C’est que pour lui, comme pour tous les anciens, les purgatifs et les vomitifs n’appartenaient pas à cette médication. C’était une intervention rare et passagère, un nettoyage brutal par des agents qui ne faisaient que traverser l’économie, entraînant avec eux les déchets amoncelés et les humeurs nuisibles, mais ne pénétrant pas dans l’intimité des organes pour les modifier, pour les altérer selon l’expression classique. N’étaient regardés comme des remèdes internes, comme des potions, que les seuls médicaments dont on faisait un usage fréquent ou prolongé,. dont on attendait une action profonde, une métamorphose de la constitution ou du tempérament.

A ce dernier ordre de prescriptions, Rufus consacre deux paragraphes dont les titres sont significatifs : potiones quæ per os dantnr et de nntidotis coinpositis ad podagrain, c’est-àdire des antidotes simples et des antidotes composés. Rufus n’a pas une grande confiance dans ce genre de médication. L’opposant aux mesures purement hygiéniques qu’il a énumérées précédemment, il en dit ceci : « R y a encore d’autres modes de traitement, les médicaments donnés eu potions, .le sais que des malades atteints de goutte, de sciatique ou de cette alfection qu’ou nomme arthritis, ont été débarrassés ainsi et que même chez quelques-uns des concrétions tophacées ont été dissoutes. Mais il ne faut pas espérer que ce soulagement soit rapide et brusque ; il demande un autre temps que cela, parce que la maladie ellc-

(i) Ui.'i rs, in O.uuASK. Livre VIII, Voir clans S'ir lo morne sujet dWrcliigènc et (l’.-VnlvIlns.

le. meme livre les cxlrails

'•'8 A..1 GOCTTE ET LE RUE M AT l S M E

môme n’est pas aiguë et ne se laisse pas juguler facilement. Ce qui agit de la sorte, ce sont les décoctions de tussilage, de racine de quinlefcuille, de têtes d’immortelle, de meum, de millcpei tuis, d’ivette petit-pin et de germandrée petitchêne; l’agaric est meilleur encore, pris à la dose de -z oboles dans de l’oxymel. La décoction de cabaret agit de même; elle provoque les urines et soulage rapidement, elle dissout même les humeurs épaisses et résout les concrétions ».

Arrivant aux antidotes proprement dits, Rufus continue : « Nous trouvons encore (dans la même catégorie de remèdes) les potions composées : en premier lieu, le diacenfnureum : R. centaurée, gentiane, aristoloche ronde, an L\ livres; poireau, persil, carvi, scordium, aa 3 livres; miel, 6 livres; mélangez et employez. Puis encore le diapegnnnm : R. gentiane, aristoloche ronde, aa 4 drachmes, germandrée, centaurée, aa i4 drachmes, semences de rue sauvage (peganun> harmala), 2 onces; miel, 5 livres; mélangez et employez ». Vient ensuite la formule en escalier que nous avons déjà reproduite, d’autres encore très analogues et cette mention : « Videra purge bien, donnée chaque mois ». Ici le remède à la coloquinte n’est plus considéré comme une ressource exceptionnelle, mais comme une médication suivie, familière, et, à ce titre, il est placé parmi les antidotes. Remarquons le mot //fera tout court dont se sert Rufus : il confirme ce que nous avons dit plus haut que Rufus avait écrit après Paccius Antiochus et qu’il tenait de lui la recette qui devait à tort porter son nom.

Ces compositions hétéroclites ne portaient pas d habitude, il importe de le noter, le nom de leur élément le plus actif. La raison en est facile à deviner. On voulait dissimuler au malade la composition exacte de la drogue <[u’on lui faisait ingérer : le nom adopté n’était qu’une étiquette choisie au hasard parmi les noms des composants. Quand Musa vantait les vertus de son antidote, de son spécifique à la bétolne, il avait eu soin d'y introduire de l’ellébore, mais en secret. Il

RL FUS D’FPIIÈSE

iGci.

Ôtait inutile de prévenir Auguste qu’on lui laisait ingérer un poison si mal famé.

Nous n’insisterons pas davantage sur cette médication prétendue spéciüque dont nous rencontrons tous les jours les vestiges et dont il est facile de dire l’origine et de reconstituer l’histoire. Dans le passage que nous avons cité, et ii propos de la drogue à la mode de son temps, Cullen dit très bien: « Ce remède n’est pas nouveau ; .Galien (Cullen aurait pu remonter beaucoup plus haut), Galien en a parlé,, et depuis ce temps, il en a été fait mention, avec très peir de variation dans sa composition, par les écrivains de presque chaque siècle ». On en pourrait dire autant de beaucoup d’autres compositions plus ou moins secrètes : ce c^u’il y a de bon dans les arcanes est connu depuis longtemps, mais est oublié parfois ou dédaigné injustement.

Si nous résumons maintenant, dans ce cju’elle a d’essentiel, l’œuvre -de Rufus, nous y trouvons, concernant la goutte,, les notions suivantes :

La goutte est sujette a des métastases. L’application intempestive du froid peut faire tomber brusquement la fluxion articulaire et provoquer des complications internes, pulmonaires ou cérébrales.

De même, rinsulllsance des émonctlons rénale et intestinale peut entraîner des accidents mortels, précédés de convulsions et de coma.

En dehors de ces troubles si graves qui constituent la goutte remontée, on observe entre la podagre et diversesalfections une sorte de suppléance, de balancement, qui les but se succéder, se remplacer dans l’existence d’un même sujet. Il en est ainsi, par exemple, pour les coliques hépatiques ou néphi-étiques, pour les fluxions hémorroïdaires,. pour d autres fluxions encore.

La conclusion que Rufus tire de ces prémisses, c’est que, dans certains cas, la goutte articulaire est utile et doit être •espectée, que dans d autres on doit tout faire pour la provoquer ou la rappeler.

LA GOUTTE ET LE lilfUMATfSME

Rufns ayant le premier, il l’allirme et l’on peut l’en croire, établi nettement ces axiomes cliniques admis de tous aujourd’hui, formulé ces préceptes qui règlent maintenant encore notre pratique, nous ne voyons pas dans l’histoire de la goutte, nous pourrions dire dans l’iiistolre médicale tout entière, un seul nom qu’on puisse sans injustice mettre audessus du sien.

CTTAPrrr,E viii

l’ecole stoïcienne ou pneumatique

La philosophie naturelle des stoïciens fut, comme leur morale, dominée par l’idée de force, d’énergie. Ils admettaient l’existence d’une force immanente h tous les corps, qui étaient maintenus, mus et dirigés par elle, et lui donnaient le nom de souffle, d’esprit, de 7zv£ij;j,a. Elle était une, mais avait ses degrés, ses formes, ses apparences, variables avec les corps en qui elle résidait. Tous possédaient une force commune, banale, simple condition de leur existence, •c’était la force hectique, le pneiimn hecticon ; une force supérieure, dite natureUe, était réservée aux animaux et aux plantes dont elle assurait et réglait la nutrition; enfin, les animaux seuls possédaient la force animale, psychique.

Le pncuma se mêle à notre sang, remplit notre cœur, parcourt nos artères, porte aux extrémités du corps le sentiment, la vie, le mouvement, rapporte au cerveau, à l’intelligence, les impressions, les aveitissements reçus ; il s’alimente et s’entretient aux dépens de l’air extérieur par la 'respiration ; il est le véhicule de la chaleur innée, ou plutôt d est cette chaleur même, et sous ce dernier nom, comme sous celui de pneuma, il est la mesure de notre énergie, de notre santé, de notre vie (i).

(i) Rufus, p, i(’)() : « /nnon assure que la clialeur ol le pneuuia sont meme cliose ; les médecins l’oiil, une dislincliou ; ils appellent pneuma l air qui est respire, et chaleur ce qui résulle du l’rotlement du |incuma; d’aulres pnlendeni tpie la chaleur est un cerlain princi|)o de vie. »

‘72 LA GO U r T E E T L E K // U M A T I S M E

Si 1 on s élève au-dessus des animaux et de l’homme et f[u on envisag'e la nature entière, c’est encore le pneuma f[ui anime et gouverne tout. Par une synthèse hardie, le stoïcisme voit dans ce pneuma, dans cette chaleur universelle, le premier moteur, l’unique principe, la divinité.

Nous n avons pas à discuter cette philosophie ; qu’elle mène au matérialisme, comme on l’a prétendu, ou au panthéisme, comme il paraît plus juste, il n’importe. 11 nous sulïît qu elle ait introduit en médecine un principe nouveau. Quand Athénée dit : « Toute maladie commence par une atteinte portée au pneuma » (i) ; quand un de ses disciples,, sans doute Hérodote, ajoute : « La santé consiste, non seulement dans l’équilibre des humeurs et dans l’intégrité matérielle des viscères, mais encore dans une juste tension des forces »(2); ils formulent un système hardi, qui n’aura de leur temps qu’un succès éphémère et restera Incompris, mais reparaîtra de nos jours sous d’autres noms.

Le pneumatisme, c’est donc le stoïcisme médical. L’adhésion aux principes que nous avons résumés est même le seuî lien qui unisse entre ceux qu’on a désignés sous le nom commun de pneumatiques (3). La philosophie stoïcienne imprimait aux âmes un tel souci de l’indépendance, une telle fierté, que les successeurs d’Athénée ne croyaient pas être les membres d’une même secte médicale, avant un cheL une doctrine, une discipline, mais prétendaient ne tenir que d’eux-mêmes leurs opinions et leurs règles de conduite. Aussi n’est-il guère de question sur laquelle ils ne disputent entre eu.x et avec leurs maîtres, ce que Galien attribue à la passion de la controverse qui les animait tous. Ils réservaient le nom de pneumatiques à Athénée et à quelques-uns-

(i) Inlroilticlio, scii Mi'diciis, in (.Mjuvrcs <lc (îalicn. t. \l\. p. (îilQ- (a) Utid., p.

(3) « Tons coux iproii ii|ipcllo pneumniirpics sont allarliés aux doclrincs du Porli(pif’, (îalic'ii, l. VIII, p. (î4a. »

L’ÉCOLE STUiClE.\NE OU PNEUMATIQUE

<.Ie scs élèves Immédiats ; mais Léonidès se proclamait épisvnthétique et Archigèiie se disait éclectique ; Arétée, consulté, aurait réclamé le surnom d’hippocratique.

L’usage a prévalu de leur donner à tous une même qualilication et celle de pneumatique leur convient, car le rôle joué par le pneuma dans leur philosophie et dans leur médecine mérite de caractériser une doctrine et une école, a la condition de laisser à ce pneuma les attributs si vastes que les stoïciens lui reconnaissaient.

L’école pneumatique eut sa théorie de la goutte : nous en trouvons comme une ébauche dans ce qui nous reste d’Athénée, d’Archigène et d’Hérodote ; nous en avons l’exposition complète dans le chapitre célèbre d’Arétée.

Athénée, d’Attalie en Pamphllie, ne nous a pas laissé une seule ligne qui concerne la podagre, ou du moins une seule ligne signée de son nom, mais il est facile de reconnaître le reflet de son enseignement dans certains passages du plus célèbre des stoïciens de son temps. Sénèque, philosophe et valétudinaire, aime la médecine ; il a lu Hippocrate et sait par cœur quelques-uns de ses aphorismes ; enfin, il a la goutte, une goutte chronique, presque cachectique, compliquée d’angine de poitrine. H a pu faire sur luimême de minutieuses observations, mais, comme sa philosophie, sa médecine est courageuse et attristée. H sait que la goutte a ses retours périodiques réglés comme une fièvre ipiarte (i), qu’il ne peut espérer une guérison complète, mais de simples répits, qu’il doit s’estimer heureux si les accès reviennent moins souvent et si les douleurs sont moins aiguës (2).

Les lignes suivantes sont plus curieuses : « On a mal aux pieds; on ressent des élancements dans les jointures; on dissimule encore ; on prétexte une entorse, un accident dû

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