‹ La goutte & le rhumatismeChapitre 39 sur 86 · I.A (WUrrE ET I.E IIIIUMÀTISME · texte numérisé non relu

I.A (WUrrE ET I.E IIIIUMÀTISME

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mal avant de le décrire. Il nous donne d’ailleurs gaiement les leçons de sa triste expérience et son ironie spirituelle devance de longtemps la bonhomie souriante de Sydenham. Elle enseigne déjà aux victimes de la podagre un scepticisme résigné.

Si l’on néglige les ingénieuses fictions de l’auteur, on peut reconstituer le tableau de la goutte telle que la connaissait Lucien. Mode de début, symptômes, traitement, il y a là, sous une apparence légère, tout un chapitre d’excellente pathologie. Aussi Sennert reproduira la Tragopodagra tout entière à la suite de son traité de l’arthritis, Sydenham lui empruntera le discours de la goutte sur les Inutiles efforts tentés contre elle, enfin van Swieten donnera les vers de Lucien comme le meilleur commentaire des aphorismes de Boerhaave : il les citera plus de quarante fols.

La goutte se jette à l’improviste sur les jointures (Ocype, V. 4); ceux qu’elle frappe ne disent pas la véritable nature de leur mal, mais s’ingénient à lui trouver quelque prétexte ridicule (v. 6 et 7). « Chacun se leurre de mensonges, on s’est foulé ou heurté le pied; c’est du moins ce qu’on dit à ses amis à qui on tait la cause vraie. Mais ce qu’on ne dit pas, comme si personne pouvait l’ignorer, le temps luimême, quoi qu’on en ait, finit pai' le découvrir (v. 8-12) ». Cette vérité, la voici, telle que l’expose au médecin le maître du jeune Ocype : '( Tout ce qu’on t’a raconté est pur mensonge. Ocype ne s’est blessé ni à la course, ni à la lutte, comme il le prétend. Voici ce qu’il en est. 11 est rentré à la maison en parfaite santé, ayant beaucoup mangé et beaucoup bu; le malheureux s’est jeté sur son Ut et s’est endormi; il était seul; dans la nuit il se réveille criant comme un possédé

et nous elfravant tous : « Oh ! d’où me vient ce mal atroce ^

Un démon m’a donc pris le pied et me l’arrache? » Et pendant toute cette nuit, assis seul sur son Ht, il se lamente sur son pied d’une voi.x de crieur public. Enfin, comme une trom-

(i) Ol'àivres (le Liieieii. l”]cl. Didol, [>. 8o'i.

.s O n A A’ us D'ÉPJIÈS E

s'il

petle, le chant du coq annonce le jour : Ocype peut se lever et venir h moi (v. io3-ii6) ».

Le début subit après une soirée plus joyeuse et plus libre que de coutume, le réveil au milieu de la nuit, les douleurs terribles et les plaintes bruyantes, l’accalmie au chant du coq, ce sont aujourd’hui les éléments classiques de toute description de l’accès de goutte; mais Lucien avait de son temps quelque mérite à les connaître et h les grouper en un tableau saisissant, car aucun des médecins dont nous avons parcouru les œuvres ne l’avait fait avant lui. Nous n’oserious en conclure que la médecine antique ait payé à la goutte un tribut moins lourd que la médecine des temps modernes, ni que nos confrères de la Grèce et de Rome aient été des modèles de sobriété, bien que Galien ait placé la goutte parmi les maladies qu’il était particulièrement honteux de rencontrer chez un médecin (i).

Comme il a dit le début de l’accès, Lucien nous dit la douleur goutteuse, son intensité extrême, ses modes variés. Pour l’auteur de la Tragopodagra, c’est un feu qui parcourt les membres, brûlant comme la lave de l’Etna, c’est un supplice plus terrible que ceux de Tantale, d’Ixion ou de Sizyphe ; c’est un trait aigu enfoncé dans les chairs, trait invisible et secret, se glissant au plus profond de nos jointures. La douleur frappe successivement le pied, le genou, la cheville, le talon, la hanche, la cuisse, la main, l’épaule, le bras, le coude, le poignet; elle les mange, les dévore, les brûle, les serre, les consume et les écrase. La goutte, c’est la déesse amie des cataplasmes, qui rôde autour des lits, craint de toucher le sol, broie les jointures, les indure et t les déforme (2).

Pour l’auteur d’Ocype, la douleur transperce le pied de

(1) (Lvlie.\. t. XVIII', p. i5o. IjC loxlo porto: «Une forte arlhrilis on quelque cliose d’analogue », mais il n'est pas douteux rpi'il no s’agisse d’une maladie comme la goutte, duo aux excès.

(2) Li (;ii:.n, Tragopodagra, passiin.

ses pointes, tend les nerfs du pied et de la jambe comme un- ; archer tend la corde de son arc; le malade, immobilisé tout entier, tremble à l’idée de remuer le pied, faible comme un enfant saisi de terreur. C’est que la goutte est un abîme de souffrances, c’est plus que le brodequin de fer des cri-?-|| minels mis à la question, c’est un mal tenable, intime, jW au-dessus des forces de l’humanité (Ocype, passim). T

La marche de la maladie est bien connue de Lucien : ellejB débute la nuit, se calme au point du jour, cloue le malade® au lit pendant deux semaines environ, pour revenir « aux® premières heures du printemps, quand la prairie est toute® verdoyante d’herbes nouvelles, qu’au souffle du zéphyr les-® arbres se couvrent de feuilles délicates et que la malheu-B reuse hirondelle fait entendre ses plaintes dans nos de-® meures (i) ». H

Peut-on conjurer cette menace et jouir de quelques années-® de tranquillité? Oui, si l’on s’abstient de tout remède, si l’on ® prend son mal en patience ou plutôt si, l’oubliant, on agit® comme un homme alerte et vigoureux. Lucien nous donne ® en exemple un goutteux qui a mérité trois années de répit J pour avoir, malgré son infirmité, descendu les escaliers ver- ■ moulus, suivi les chemins mal pavés, foulé les cailloux H pointus ou l’argile glissante, évité comme il a pu les roues- J des voitures dans les rues fréquentées, et cela avec des pieds® goutteux incapables de courir et de franchir plus de deux 8 stades en cinq jours, beau résultat qui lui vaut cette apos-J| trophe élogieuse de la goutte : « Comme tu as le vol agile^H ô le plus rapide de mes courriers ! » (2). fl

Mais le passage le plus célèbre et le mieux documenté de-® la Tragopodagra est celui où la Goutte énumère toutes les® tentatives faites inutilement contre elle. Nous donnons® ici une version nouvelle de ce discours, parce qu il n a pas® toujours été exactement traduit : il est certains vers quon®

(i) Luc:ii:x. Tragopodagra, v. /j3-5o (a) 1d. , Jhidciii, p. 801.

son AA us D’ÉPHÈSE

ne peut comprendre si l’on ignore tel menu détail de la médication antigoutteuse au second siècle de notre ère.

La Goutte reproche, non sans cause, aux humains d’avoir usé pour la combattre de toutes sortes d’ingrédients (i). (( Chacun a son système à essayer. On triture les plantains et les persils, les feuilles de laitue, le pourpier sauvage, le marrube, le potamogeton, les orties, la consolide; on emploie les lentilles nées dans les marais, le panais cuit, les feuilles de pêcher, la jusquiame, le pavot, les bulbes, l’écorce de la grenade, l’herbe aux puces, l’encens, la racine d’ellébore, la soude, le fenugrec dans du vin, le frai de grenouille, la colymbas, la galle du cyprès, la farine d’orge, les feuilles de chou cuites, le plâtre dans du garum, les crottes de chèvres des montagnes, les excréments humains, la farine de fèves, l’efflorescence de pierre d’Assos; on fait cuire des crapauds, des belettes, des lézards, des chats, des grenouilles, des. hyènes, des cerfs, des renards. Quel métal n’ont pas essayé les mortels, quel suc, quelle sève coulant en larmes ? Tous les animaux ont donné leurs os, leurs nerfs, leur peau, leur graisse, leur sang, leur moelle, leur urine, leur fiente et leur lait. Les uns boivent le dialessaron, les autres le cli’octOy la plupart le di’hepta. Celui-ci se purge avec l’hiera, celuilà est berné par les paroles magiques d’un imposteur, cet autre niais se laisse prendre aux sortilèges d’un juif; un dernier demande son soulagement à la kyranide ».

11 serait facile de justifier chaque terme de ce curieux discours ; toutes les plantes, tous les animaux énumérés par Lucien avaient leur place dans la matière médicale des anciens ou dans l’arsenal de la médeeine populaire. Nous avons eité, chemin faisant, un grand nombre de ces recettes peu sérieuses, nous n’y reviendrons pas. Mais nous nous arrêterons un instant aux dernières lignes qui appellent quelques réllexions.

(i) Tragopocliigra, v. 149-17/1.

« Les uns boivent le diatessaron ». Lucien désigne ici une préparation célèbre, récemment introduite dans la thérapeutique et connue sous divers noms: elle était dite (Ualessoron ou telraphnrniacon (i), parce qu’elle était formée de quatre éléments; mysCere, parce qu’on croyait mieux •éveiller la curiosité populaire par une apparence de secret. En réalité, le mystère était fort simple et n’avait rien de bien nouveau. Eu voici la formule d’après Aétius : gentiane, aristoloche, baies de laurier et myrrhe, parties égales en poids. Une demi-cuillerée dans de l’eau chaude tous les jours, comme médicament préventif (2).

Ces quatre plantes entraient déjà, isolées ou réunies, dans un grand nombre d’antidotes antigoutteux; le mérite de les avoir associées était donc assez mince et l’on se consolerait de ne pas connaître l’auteur de la formule. Une épigramme grecque, citée par E. Miller, nous le nomme pourtant : « Ce n’est pas maladroit à Quintus d’avoir découvert ces quatre choses : la gentiane, le laui’ier, la myrrhe et l’aristoloche (3) ».

Quintus était un savant anatomiste, un homme spirituel, un praticien malheureux. Il paraît avoir été fort sceptique en médecine, car Galien lui reproche, en la déclarant indigne de son talent, cette boutade : « Examiner la couleur des urines, c’est l’albaire d’un peintre »; et cette autre plus sensée : « Le chaud, le froid, l’humide et le sec, ce sont des expressions de bains publics ». I.e diatessaron n’eut sans doute pas le succès espéré, car Quintus fut obligé de quitter Rome, chassé par la réputation que lui faisaient ses confrères

(i) Il y avait dans la pliarniacopéc ancienne d'anlres préparations portant ces noms ; mais elles a\aient d'antres l'ormides et d'anlres indications.

(a) .Vénus. Douzième livre. Kd. Costomiris p. 122.

(3) E. Mii.i.r:n. Jouvnnl des sdennts . r88i. [>. 87.

E'épigramme raille Quintus d avoir donne comme originale et nouvelle une médi(mlinn fort ancienne. Quintus, élève de Marinus et maiire de Satyrus, vivait dans la première moitié du .secontl siècle.

SORANUS D'ÉPllÈSE

I <)e perdre tous ses malades. Et pourtant, il était, au dire de ; Galien, le meilleur médecin de son temps (i).

[ Le et le o'.’ô/.-/-) mentionnés ensuite par la Goutte

I étalent deux préparations ne dllFérant l’une de l’autre que 1 par l’absence ou la présence d’un élément. On lit dans le f Synopsis d’Oribase : « Voici quel est le médicament aux I sept ingrédients : millepertuis une once, centaurée trois \ -onces, Ivette trois onces, gentiane cinq onces, aristoloche i ronde une once, agaric trois onces, persil une once, miel I d’Attique cinq livres. La dose est d’une drachme qu’on prend I .avec trois cyatlies d’eau 'pendant une année entière) (2) »

I Dans certaines formules, la germandrée remplaçait le persil,

[ <lans d’autres ces deux espèces étaient réunies aux autres.

! On avait alors le 5'.’oz.Tà) (3).

L’hlera, c’est le purgatif sacré à la coloquinte, le remède \ <le Paccius, de Rufus et d’Archigène ; nous en avons loni guement parlé.

Quant aux charmes et aux sortilèges, ils ont toujours été ' en faveur auprès de malades dont la médecine ancienne se plaisait nn peu trop à proclamer l’incurabilité. Des incanta- . lions en langue hébraïque figurent de bonne heure dans les i formulaires grecs ou romains. Dans un autre endroit de la i Tragopodagra, Lucien lui-même introduit deux prétendus ) médecins syriens, deux charlatans de Damas qui, « poussés I par la faim et la misère, parcourent la terre et la mer, ven- I dant pour toutes les douleurs un onguent, recette de famille I <lont ils ont juré à leur père, à son lit de mort, de ne pas [ divulguer le secret » (v. 265 et suiv.).

Reste ce vers d’une Inlerprétaliou plus dllFicile ;

'05È Ospa;:£''av ïXaÇe ~apà tt); xoipotvo'j (v. 17/1).

La soui'ce a laquelle le malade de lAicicn demande sa gué-

(1) Game.n. T. XIV, p. (3o3.

(2) OiuiiASE. T. V, p. ô5f).

(3) Paul (I'Kgi.ne. Liv. VII, cli. 11.

rison ne peut être qu’une source superstitieuse, étant nommée la dernière après les pratiques menteuses des charlatans et des sorciers; d’autre part, le nom de /.s'.pvsç est étrange et l’article féminin plus étrange encore.

Tels sont les éléments du problème à résoudre : ils nous paraissent imposer la solution que nous avons déjà fait pressentir : « un dernier demande son soulagement au livre kyranis (ou kyranos) 7:xp7. rqq (sous eut. xo'.oi'tz'j ». Or,

nous l’avons vu, ce livre existe. Nous avons dit ce qu’il était, ce qu’il contenait de remèdes magiques ou grossiers, destinés à guérir la goutte et une foule d’autres affections, sans, parler d’autres vertus plus mystérieuses. Lucien ne pouvait mieux terminer sa revue plaisante des drogues antigoutteuses que par la mention de cet ouvrage en qui s’est résumé pendant de longs siècles la médecine mystique, comme en d’autres l’astrologie ou l’alchimie.

L’érudition de Lucien en matière de goutte était donc d’une rare étendue. Par une rencontre piquante elle le conduit aux réflexions mêmes de Sénèque. Le stoïcien avait dit : « Vous ne guérirez jamais, car votre mal est incurable ; estimez-vous heureux s’il revient un peu moinssouvent et si les accès en sont moins douloureux ». Le sceptique fait dire à la Podagre : « Ceux qui usent de remèdes et osent lutter contre moi encourent ma colère. Pour les autres je me fais douce et clémente. » Et le chœur, s’adressant aux goutteux, donne en quelque sorte la moralité de la pièce : « Que la longue pratique et l’habitude de votre mal vous servent de consolation. Ayez le cœur joyeux, oubliez vos souflrances et surtout laissez-vous railler cl plaisanter. C’est votre lot désormais (v. 325-333) ».

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