L . 1 G O U T T E E T L E Ji II U M .1 T I S M E
concilier sa fidélité à la secte et son amour-propre de savant. Si donc l’on vent trouver quelque originalité à sa figure, ce n’est pas sur des questions de doctrine ou de pratique qu’il faut le juger, mais sur quelques traits, comme le précédent, qui nous révèlent l’homme lui-môme, tel que l’avaient fait sa naissance et son éducation.
Il était né :i fiplièse, l’une des villes les plus riches et les plus savantes de l’Orient, la patrie de philosophes, de poètes, de peintres célèbres, de médecins estimés, comme Rufus et Magnus. Il n’y a guère d’incertitude sur l’époque où il vécut : d’une part, il cite Archigène, de l’autre il était mort quand Galien écrivait son traité de mel/iodo niedendi. On peut donc placer la période scientifique de sa vie sous les règnes d’Adrien et d’Antonin (117-161). 11 avait étudié, il enseignait à Alexandrie, qui était devenue, après Athènes, la capitale intellectuelle du monde ancien. Il ne put se soustraire entièrement aux Influences de ce milieu où l’on aimait l’érudition, l’esprit, et par-dessus tout la controverse, mais où l’on manquait aussi de la qualité athénienne par excellence, du sens de la mesure. Ce sens manque assez souvent h Soranus : il est ingénieux, quelquefois subtil jusqu’à la puérilité ; il discute dans les formes et abuse d’une dialectique un peu pédante.
On retrouve en partie ces défauts dans le chapitre que Soranus consacre à la goutte : qu’on relève aussi les diverses étymologies ([u’il propose dans les deux ouvrages que nous avons de lui, qu’on relise ce qui concerne le mot manie ou les divers noms grecs de rutérus, qu’on se rappelle la fastidieuse discussion sur la meilleure définition de la phrénitls et l’on connaîtra un côté du talent de Soranus, qu on a trop laissé dans l’ombre ; on comprendra que Galien ne pouvait refuser quelque estime à un homme ([ui portait comme lui, dans l’enseignement de la médecine, les procédés appris à l’école du rhéteur. Pour achever la ressemblance ils avaient composé l’un et l’autre un traité de l’âme.
son .1 -Y US n’Ê PM È S Ë
Grec crorlglne et d’cdncation, Soranus fut toujours grec de sentiments. 11 vint tard à Rome, et la grande ville ne parait pas l’avoir frappé par ses beaux côtés. Il n’en parle <ju’une fois pour esquisser un parallèle entre la femme grecque, bonne mère de famille, et la lemme romaine, dont il signale l’ivrognerie, l’incurie, le défaut de tendresse maternelle. Comme elle est la meilleure mère, la femme grecque est la meilleure nourrice ; la raison, « c est qu il faut habituer les petits enfants à la plus belle de toutes les langues (i) ». On a plaisir à voir le plus célèbre praticien de Rome parler avec cette indépendance et l’on aime son patriotisme, encore qu’un peu partial.
Née à Alexandrie et consacrée à Rome, la renommée de Soranus fut universelle, ses ouvrages furent lus par tous, médecins ou profanes. On ne s’étonne pas de le voir commenté ou cité par Galien, Oribase, Aétius ou Paul d’Egine, mais il est plus curieux de le voir, malgré ses sentiments •épicuriens, loué par les pères de l’Eglise qui connaissaient et ses livres de médecine et son traité philosophique. Teitullien, qui rappelle et combat sa théorie de l’âme, le nomme meihoclicæ medicùiæ inslrnctissinius auctor[‘i)\ saint Augustin rapporte de mémoire un trait de mœurs singulier qu’il a lu dans le tïîsI Y’jvaas’wv et qu’on peut y lire encore : •c’est l’histoire d’un roi de Chypre lôrt laid qui, pour avoir de beaux enfants mettait une belle image sous les yeux de sa femme pendant le coït (3). Il qualifie à ce propos Soranus de medicinæ auctor nobilissiinns (/|). Enfin, saint Cyprien, cherchant pourquoi on appelait clinicos, c’est-à-dire alités, ceux qui, pour cause de maladie, n’avaient pu recevoir le baptême dans les formes habituelles, s’exprime ainsi ; « .le
(l) S DH A N us.
(a) Tehtuu.i
(3) SoHANUS.
(4) .-VUUUST.
/.OC. cit.. ]i. aü'i cl a8(i.
i-:\. iJc anima, cli. vi.
Gynæc. ]‘](Jil. Hosc, p. aob (ionira .Inlianimi Polag., liv. V,
XIV, coll. Mignc, vol. X,
ne sais où l’on a pi’is ce nom, h moins que quelque grand ! lecteur d’ouvrages peu connus du vulgaire n’ait trouvé ce ! mot dans Hippocrate ou dans Soranus (i) ». Voulant résumer | en deux mots toute la littérature médicale saint Cyprien • j choisit les noms d’Hippocrate et de Soranus. C’est là une j association que nous retrouverons dans les manuscrits du i moyen-âge. |
Tertullien et saint Cyprien étaient de Carthage, saint \ Augustin était né à Tagaste et mourut à Hippone : c’étaient » donc trois Africains. Il semble qu’il y ait eu dans le nord de l’Afrique, et dès les années qui suivirent la mort de Soranus, car Tertullien est né à peu près à l’époque où mourait celui-ci, c’est-à-dire vers i6o, un foyer particulier où sa gloire se maintint plus brillante, d’où elle rayonna sur tout l’occident chrétien. H y eut, sans aucun doute, à Carthage, une école qui transmit de génération en génération les enseignements de Soranus et suscita les entreprises qui nous l’ont fait le mieux connaitre. Cælius Aurelianus, qui traduisit le livre des maladies aiguës et chroniques, était de Sicca, en Numidie ; l’auteur qui, sous le nom réel ou supposé de Moschion, a traduit le traité des maladies des femmes, était lui aussi un africain. Peut-être Soranus, que les mœurs romaines ne paraissent pas avoir séduit, était-il venu finir ses jours sur la terre Africaine. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle expliquerait, si elle était vérifiée, un certain nombre de points importants de l’histoire de la médecine en Occident. Nous aurons a revenir sur ce sujet.
C’est par Cælius seul que nous connaissons le chapitre de Soranus sur les maladies articulaires. Nous croyons a la fidélité de l’interprétation, une page exceptée, que nous relevons plus loin. La lecture de cette version et de celle de Moschion, leur comparaison avec les fragments grecs retrouvés du traité des maladies des femmes, réhabilitent quelque
(i) Sancl. Ciccil. Cvpriani, etc. Éd. Baluze. Paris, 1726, p. i56.
SOHANUS n'ÉPllÈ^E
peu la mémoire assez maltraitée des deux traducteurs ; ils ii’ont pas défiguré leur modèle ; ils ont abrégé, souvent ; pai
bonheur, ils n’ont rien ajouté.
Du reste, pour qu’on put mieux comprendre ce que l’iiistoire de la goutte doit à Soranus et à Cælius, nous avons traduit intégralement et nous donnons ci-dessous le chapitre des Maladies Chroniques intitulé : « De l’Arthritis et de la Podagre » ; nous aidant, pour mieux éclairer le texte, souvent obscur et mutilé, de quelques passages de Galien, de Cassius Félix, de Plinius secundus, de Moschion et aussi du texte grec des maladies des femmes de Soranus luimême.
Maladies chroniques. Livre, V. Chapitre II.
De r affection articulaire que les Grecs nomment Arlhriüs et de la douleur des pieds qu’ils appellent Podagre.
« Ces deux maladies ont tiré leur nom de la partie souffrante ; l’une de l’ensemble des articulations, l’autre du pied seul. Le mot podagre, d’après les Grecs, viendrait encore soit de l’entrave, de la prise aypa, soit de la douleur férine qu’on ressent, puisque nous avons le tort d’appeler agreste à'YP'.ov tout ce qui est sauvage (i).
La distinction de ces deux affections est facile, évidente. La podagre est une douleur limitée aux pieds ; l’arthritis c’est la douleur d’un grand nombre de jointures ou de toutes, soit qu’elle débute par le pied pour embrasser ensuite les autres articulations, soit qu’elle suive une marche inverse, ce qui fait dire h quelques médecins que l’arthritis est un genre, la podagre une espèce. Aussi les Grecs donnent-ils avec rai-
(i) Cette dernière étymologie, bizarre, inaccej)table, a séduit Isidore de Séville; il reproduit tc.xtuellenient la phrase de Cælius. Étym., IV, 7, 3o.
LA GOUTTE ET LE 11 HUMA Tl SME
aoG
son à la podagre le nom d’arthritis, puisque la douleur n’est pas moins articulaire pour siégerai! pied; l’artliritis au contraire ne saurait être toujours appelée podagre, puisque 1 arthritis des genoux ou des mains est dite gonagre ou chi~ ragre et celle qui occupe les cordons fibreux de la région dorsale tenontagre fi). Mais ces noms n’expriment que des différences de siège, ils ont la même valeur nosologique et, pour l’institution d’un traitement, il n’y a pas lieu de les opposer l’un à l’autre.
Les causes antécédentes de ces affections sont très diverses; ce sont: l’ivrognerie, les refroidissements profonds, les excès de nourriture, la débauche, le travail excessif ou au contraire l’abandon brusque d’exercices accoutumés ; elles surviennent encore assez longtemps après l’enfance, la seconde période de la vie ou l’àge de déclin venu (2), lorsqu’on impose à des fibres relâchées des secousses dont elles sont déshabituées ; elles peuvent enfin résulter de coups reçus dans les luttes de la palestre, exercice violent (3). La maladie est plus fréquente chez l’homme, à l’âge moyen de la vie ; elle se voit plus rarement chez les femmes, chez les eunuques, les enfants et les jeunes gens. Elle passerait, selon la plupart des anciens, des parents aux enfants, par voie d’hérédité, et se transmettrait ainsi de génération en généra-
(1) Rufus dit : « On appelle tendons la partie postérieure du cou. » (Kufus, cd. Dareml)erg, p. 142), mais Soranu.s définit lui mcme les tendons sjjînae majores nervi, quelques ligues plus loin.
(2) Le texte porte : Non ex infanlia, sed secunda et sera xlaie affecta. Soraniis semble adopter ici la môme division des Ages que 1 auteur des Définitions médicales. (Galien, t XIX, p. 873) : « 11 y a quatre Ages: le premier est celui de la jeunesse, le second celui de la force, le troisième l'Age moyen, le quatrième celui de la vieillesse. »
(3) Ex palestra forti exercitio. 11 y a une a|iposition semblable dans
Gassius Félix : g^onnasio id est exercitio (G. Félix, cb. liv, p. i4i). H est j)robablc que Soranus, comme Galien, réservait le nom d'exercices gymnastiques aux exercices violents, tels que ceux de la palestre : « Tout mouvement, dit Galien, n’est pas pour moi yupvaatov, mais seulement un mouvement violent apoSpotépa. » Galien, t. VI, p. 85.
D'ÉPIIESE
tlon, question que nous avons déjà traitée, principalement dans nos livres des Réponses (i). Elle a des séjours de prédilection, comme la Carie et Alexandrie d’Egypte (2). Enfin elle commence ou s’exaspère à des époques déterminées, le plus souvent au printemps, moins souvent en automne, encore moins en hiver, rarement en été.
Les malades atteints d’arthritis éprouvent d’abord del’engourdissement, des fourmillements dans les jointures prises, une dilEculté de l’extension et de la flexion, une pesanteur, un besoin de repos, une fatigue intense au moindre mouvement ; ils ont pendant leur sommeil une sensation de craquements articulaires et se réveillent avee des soubresauts dans les membres alTeetés ; puis, sans cause apparente, surviennent dans les mêmes régions des frissons, du froid, du tremblement.
Le mal augmente : chez les goutteux, une douleur lancinante, ciim punctionibus, apparaît dans un pied ou dans les deux, commence par la plante, par la voûte ou, plus souvent, par le gros orteil ; en même temps persistent l’engourdissement, la pesanteur, la difficulté des mouvements. Des frissons irréguliers parcourent les membres; quelc|uefois il y a une sensation de chaleur extrême, d’autres fois c’est le contraire, de sorte que les malades reeherchent, les uns le chaud, les autres le froid, ce qui a fait créer les appellations
(1) Dans ces livres, loul entiers en demandes et en réponses. Cielius, copiant ou plutôt abrégeant Soraniis, avait résumé toute la médecine ; « Inlerrogalionum ac responsionum libros, quibus ûmnem rnedicinain brcviter dixi. » Gœllus Aurel. Celer, vol. acut. poss. lib., I, p. 2.
(2) Ce sont les deux pays que Soranus connaissait le mieux : la Carie était très voisine d Épbèse et .\lexandrie était la ville où il pratiquait et enseignait. Notons l'absence du nom do Rome où cependant les goutteux ne manquaient pas. Par contre, dans le traité dos maladies des femmes, qui fut composé de 1 aveu do Soranus après le traité des maladies aiguës et chroniques (Sor., foc. cil., p, 3if) et 356), Soranus décrit en témoin oculaire le rachitisme des petits Romains (ihid., p. 286). Chacun des deux ouvrages marque une étape de sa carncro, ce f|ui conrirmc le dire de Suidas qu’il vccutj d’abord à Alexandrie puis à Rome.
/,.l GOUTTE ET LE HHUMATISME
de goutte chaude et de goutte froide. Souvent, au début, il n’y a, au niveau des parties malades, ni changement de couleur, ni changement de forme, ni tuméfaction. Puis surviennent du gonflement et de la rougeur, ce cpii détermine souvent un soulagement des parties profondes (i).
Que la maladie s’aggrave encore, et l’on a affaire à l’affection articulaire proprement dite : l’ensemble des jointures souffre du même mal ; la douleur passe de l’une à l’autre et ne s’arrête pas avant de les avoir envahies toutes. Souvent les choses vont ainsi : une première articulation est atteinte; quand elle devient moins douloureuse, une seconde se prend ; celle-ci soulagée, une troisième commence. La vessie même est touchée ainsi que les grands ligaments de l’épine que l’on appelle tendons-, enfin l’estomac est secoué de nausées ou de vomissements.
Les jointures augmentent de volume, puis elles s’indurent, se remplissent d’une matière solide, pierreuse ; elles deviennent brunes, se déforment; les doigts se dévient latéralement, se retournent, chevauchent sur leurs voisins. Parfois une humeur comme purulente, muqueuse ou visqueuse s’amasse ; il se fait des pores (2), c’est-à-dire des trajets flstuleux ; de véritables pierres se constituent, rompent les articulations, soulèvent la peau, la déchirent, font saillie et nécessitent une petite opération, ou au contraire, sortant d’elles-mêmes, se laissent enlever avec le cijaüiisque, instrument que l’on appelle encove la itromele [?>) -, elles ne tardent d’ailleurs pas à se reformer.
(1) Celte observation avait déjà été faite par Rufus. Y. Œuvres d'Oribaso, t. IV, p. 98. Elle SC lit aussi dans le traité anonyme de médecine signalé par Daremberg cl Costomiris (M. S., supplément grec, ()3Ü).
(2) Il est possible que Ciulius ait lu à tort Tzôpo'j;, pore, au lieu de TCoipo'Jî, lopbus, qui serait ici mieux à sa place. Cependant, la phrase do (laclius reste exacte en ce sens c|u’il se forme souvent des ouvertures cl des fistules par où sort la substance crayeuse.
(3) Le texte imprimé est fautif; « A lit exilienles cyatliix. ciim ferrainento lollantur, (piod nos laitrcoluni r/iccrr/io/eriHiMS. » Nous traduisons
SOUAjWS D'ËPllÈSË
Dans les membres atleinls, la nutrition s’arrête : ils vont s’amaigrissant et se dessèchent. De plus les malades deviennent, pour la moindre cause, capricieux et irascibles, ne peuvent faire, sans se plaindre, ni un mouvement, ni un geste.
Cette maladie siège surtout dans les parties fibreuses, dans les ligaments articulaires, puis d’autres organes se prennent, par exemple les muscles qui avoisinent ou recouvrent les jointures et les gros cordons fibreux. La guérison n’est pas facile, quelquefois même elle est impossible, non à cause de la nature du mal, comme on le croit généralement, mais à cause de l’intensité (i) qu’il a revêtue. Les raisons en sont nombreuses et évidentes. La lésion porte sur des parties fibreuses très denses de leur nature, placées entre les extrémités articulaires qui les serrent, les compriment et les blessent à chaque mouvement, surtout aux pieds, où se trouvent en plus grand nombre les ligaments et où porte tout le poids du corps.
De plus, dans ses commencements, le mal est si léger qu’on le néglige; on le méprise et il augmente. On ne veut pas croire que ce soit lui : on accuse un orteil luxé, une entorse ; on s’est blessé en marchant, on a heurté un corps dur ou brûlant. Mais bientôt le mal entre dans sa phase d’augment(2) et le patient est bien forcé de reconnaître la
comme s’il y avait : « Aal exUientes cyathisco ferramenlo lollantur quod nos lauromelem, etc. » On lit, en ellet, dans les Pandectes de M. Sylvaticus (ch. 4;)8): « Lauromelis græci ins tru nie aluni chirurgicum , seii quiasciscon. » Il existe au Louvre et à Naples de nombreux modèles de cjathisrpie. Voir la traduction de Celsc de Vcdrencs, planches I et V.
(1) Dans le texte de Cœlius, il y a inagnitudo qui traduit certainement 'Mydlo;, expression chère aux méthodiques. Cette [jLs'ysOo;, cette intensité constituait pour eux une communautcsupplémentaire qui s'ajoutait aux autres et créait une nouvelle indication de traitement. Voir sur ce sujet Galien. La meilleure secte à Thrasyhule, t. I, p. iq3 et iq4'
(2) Les méthodiques considéraient dans l’évolution de toute maladie quatre
phases ou temps zaïpoé; : le début àp/rlv, l'augmenl ÈTriSocnv, l’état «xprjv, le dcchn -apay.iAYjv. Entre deux paroxysmes ou èiriOsaEi; de la
môme maladie s'étendait l’intervalle, la rémission 5ix).£t;xp.a ou àvcoi;.
Dei.phuch.
LA aOLITTL ET LE JiHUMATISME
vérité. Ce ([ul fait que raffcction se prolonge et pense envahir le corps entier. Une autre cause non moins puissante, c’est la longueur des rémissions, pendant les([uelles la maladie semble avoir fui, donne au malade rillusion de la santé et lui permet des excès qui contribuent aussi h la rechute. Cependant, quand on volt les attaques se répéter, il n’y a plus à douter que la maladie ne puisse durer toujours.
(11 y a ici, dans le texte de Cælius, une lacune qui répond au commencement de l’étude thérapeutique de l’arthrltis et de la goutte. S’il s’agissait d’un auteur étranger à la secte méthodique, il serait impossible de la combler sans risquer des hypothèses aventurées ; mais on peut être assuré, tant est Inllexible la logique de Soranus, que la médication de la goutte à ses débuts reproduisait sans grand changement la médication de la sciatique, maladie de la même famille et due éo-alement au resserrement. Nous traduisons donc à
cette place les lignes que Soranus consacre au traitement de la sciatique pendant les trois premiers jours).
Voici comment il faut diriger le traitement, que la maladie soit récente ou que, déjà chronique, elle soit dans une période de paroxysme : on fait coucher le malade sur un Ut un peu mou, dans une chambre chaude, en Imposant la diète et le repos jusqu’au troisième jour (i). On recouvre la partie malade de laines douces et bien lavées, trempées dans de l’huile douce et chaude. On fait des fomentations continuelles d’huile chaude, on varie le mode des fumicrations comme nous l’avons dit souvent; enfin on saigne au jour habituel (le troisième), en choisissant le bras opposé
(i) Textuellement jusqu'au premier cliatritos. Le cliatritos était un espace (le trois jours comptés ainsi : les 3® et 3® jours constituaient le premier (liatrilos; les 3®, 4“ et 5® jours constituaient le second ; les 5®. 6® et 7® jours constituaient le troisième. Par abréviation, les 3®, 5® et 7® jours portaient le nom de i®®, 3® et 3® cliatritos : c’étaient en réalité les derniers jours des i®®, a® ou 3® diatritos.
s on A N U s D'ÉPIIÈSE
au côté malade, ou du moins au côté qui soufTre le plus ; si les douleurs sont égales, on ouvre la veine qui se présente le mieux ; s’il n’y a pas même cette difTérence, on saigne au bras gauche parce qu’il rend moins de services que l’autre, h moins qu’on n’ait affaire h un gaucher o"/.ai'oç. Le troisième jour encore, on fera une onction générale d’huile douce et chaude; on fera laver la bouche, on donnera une alimentation nourrissante, chaude, tendre, comme il convient à une maladie par resserrement et on fera boire de l’eau chaude jusqu’à la phase de déclin. On observera la règle de ne donner les aliments qu’un jour sur deux et on attendra la fin des douleurs pour donner les analeptiques ; après le troisième jour. . . (i).
(Nous reprenons le chapitre II concernant l’arthritis et la podagre)... que j’appellerai dlatritos, si le ventre ne remplit pas ses fonctions, on donne un lavement simple. Comme la période d’état est arrivée et que les parties sont tuméfiées, on fait une scarification, on applique des ventouses aux points où cela est possible ou on pose des sangsues. Mais la scarification est bien moins pénible que les ventouses, car elle n’ébranle en rien la partie malade, comme celles-ci le font nécessairement; quant aux sangsues, leur morsure est suivie d’une réaction trop vive; aussi, nous le répétons, la simple incision (2) est-elle le moyen le meilleur et le plus doux.
On fait des fumigations avec des éponges (3), des fomentations avec de l’eau chaude, de l’eau et de l’huile, une
(1) C.Tîi.u s Aurei,. Morb. chron., liv. V, cli. i.
(2) Le texte imprimé porte .siw/;/e.r confJalio, mais ce dernier mot n’a ici aucun sens. Il faut le corriger en consectio. On lit, en elTct, dans Cassius Félix (ch. xvm) ; Simplici consectione disnsuram dahis : nam Græci aplen dieresin vocanl.
(3) Les anciens ne savaient pas nettoyer h fond les éponges ; elles retenaient toujours des substances odorantes que l’on pouvait croire médicamenteuses. En mouillant les éponges d’eau chaude, il était facile de faire de véritables fumigations.
LA GOUTTE ET LE ItllUMATISME
décoction de femigrec, de graine de lin ou de mauve. On applique des cataplasmes adoucissants, ce qu’on n’aurait pu faire jusqu’ici, parce qu’il faut que rien ne pèse sur les parties enflées. On emploie du pain ramolli avec soin, seul ou associé à la racine de grande consolide que les Grecs nomment à la décoction de racine de guimauve ou
de toute autre plante ayant les mêmes propriétés parmi celles que nous avons recommandées pour les fumigations.
Quand la période de déclin est franchement établie, on donne des bains, une alimentation variée, de l’eau en boisson, et, comme le mal est rebelle, on applique des onguents à l’huile douce ou à l’huile de troëne, ou le médicament à la graisse que les Grecs nomment o'.i sTci-rtov (i), les malagmes diachylon (2), mnaseum (3), dlateleos (4), dloxelæum (5), dlahalosanthum (6).
Il faut fortifier peu à peu le corps par des promenades pieds nus, éviter avec soin toutes les choses nuisibles, tous les excès, surtout ceux de vin, de nourriture, de femmes.
Les arthritiques se trouveront bien de ramollir de la cire avec leurs doigts, de manier ces masses qu’on appelle des haltères dans les palestres, légères d’abord, en cire, en bois, avec un peu de plomb seulement, puis de plus en plus lourdes suivant le progrès des forces.
Quand la maladie est devenue chronique, on usera sim-
(1) V. Marcellus, de iiicdicam., cli. xviii.
(i) Le diacliylon fut inventé par Ménécratc. Galien (l. XIII. p. ppô cl suiv.) donne les vers de Damocratc. sur le mode de préiiaralion du diachylon et sur scs indications, parmi lesquelles la froulle est déjà mentionnée.
(3) Malafpic de Mnaséas. V. Galien, XIII. p. 9^’^-
(4) o'.à -TjXEw:. Malagme au fenugrcc. Oribasc, t. V, p. 120.
(5) Emplâtre à la lithargc, à rimilc et au vinaigre. Galien. XllI, 4oi.
(0) Le texte porte diathalasscstum, mol évidemment altéré. 11 faut sans
doute lui .substituer diahalosantluim, pour 0; àXd; avOou;, médicament à la llcur do sol. On ne sait pas d ailleurs au juste ce qu êtait celle fleur de sel. V. Pline, XXXI, 42. Paul d'Égine, liv. VII. Nie. Myrepse. 111, ch. xxix.
Peut-être aussi faut-il lire dialbalicclrum, médicament au pigainon,. •f)a).'r,-/.TpOV.
son ANUS D'ÉPHÈSE
2lS
plemcnt, au moment des paroxysmes, de la médication que nous venons d’indiquer. Mais, pendant les rémissions, oih aura recours successivement aux analeptiques et aux mélasvncritiques (i). On prescrira d’abord la gestation proportionnée aux forces du malade, puis la marche sur un terrain doux et uni, associée aux exercices vocaux et suivie d’une onction générale. En elTet, par l’immobilité, le corps s’épaissit chez tous ceux qui, pour une cause quelconque, sont restés longtemps au lit : aussi se fait-il chez eux des poussées articulaires [arLiculi commoveanlur), les ligaments n’étant plus fortifiés par l’exercice. On donnera des bains de temps en temps, une nourriture variée et demi-substantielle, un peu devin léger, toujours à la fin du repas (2).
On appliquera ensuite un dropax simple ou composé (3), on fera de la paroptesis au feu, au soleil, dans des peaux chauffées, dans le sable chaud du rivage (4}. On poudrera le corps, c’est-à-dire on fera ce que les Grecs nomment cjij.'ââo'avec du natron, de l’adarce (5), de l’euphorbe, avec les espèces que nous avons mainte fois désignées. On appliquera les onguents, les acopes faits avec de la scille, du concombre sauvage, de l’euphorbe ou de l’adarce. On emploiera des malagmes comme le diahalon (6), le diadaphnidon (7), le diadarces, le diastactes conias (8) ou un autre
(1) Soranus ne fait que mcnlionner ici les deux cycles analeptique et luétasyncritique qui constituaient un des cléments essentiels de la thérapeuti(jue méthodique. U en a lait précédemment une étude complète (Morb. Chroii., liv. I, ch. i).
(2) Les prescriptions précédentes constituent le cycle analeptique ou lortiliant, celles qui suivent appartiennent au cycle métasyncritique ou recorporant.
(3) Voir la description du dropax ou empliUre de poix par Aniyllus dans Orihasc. t. II, p. 4o(j.
(4) Nous avons décrit plus haut, d apres Hérodote, ces diverses pratiques.
(5) .\darce, plante parasite indéterminée. Voir ce qu'on dit Fline, XXXII 5a.
(0) ?j( «/.(Tjv, au sel. Scr. Largus, 217.
(7) î’-à ca^v'.oàiv, aux haies de laurier. Galien, XIII, q.'jS.
(8) îTa-z.Tf,; /.ovia;, h la lessive, (iulieii, .Mil. btiq.
analogue; ou encore la rubéfaction par la moutarde, ce que les Grecs nomment ç:'viy[j.:v. ün observera la drimyphagie, le régime des deux cycles, les vomissements avec le raifort et avec 1 ellébore, et on donnera des bains comme nous 1 avons écrit pour les ischiatiques (^i). On fera des fomentations avec de la décoction d armoise ou de l'eau de mer très chaude ; puis viendra la natation dans l’eau chaude ou froide.
lliiifin on aura recours aux eaux naturelles, chaudes ou froides, par exemple aux eaux italiennes d’Albules (2) et de Cutilies (3). Par l’observation réitérée de ces prescriptions, les uns, guéris, reviendront à une santé parfaite, les autres ne seront plus tourmentés de crises continuelles et n’auront plus que rarement un rappel de leurs douleurs [rarani dolùris admonilionem) (4).
Les anciens conseillent des médicaments internes comme le diacenlaureum, ou le diascordium, qu’ils ordonnent de boire pendant une année entière, pourvu qu’on ne soit pas malade depuis trop longtemps, c’est-à-dire depuis plus de cinq ans; de plus le médicament ne doit être pris que si la digestion est parfaite et s’il n’y a pas la moindre indisposi-
(1) C'est-à-dire des bains d'huile et d'eau chaude. « Erit ëixSatj'; adhibenda ex oleo et aqua calidis. » Gæl. Aurel., Morh. chron., llv. Y, ch. I.
(2) Les eaux cïAcque Albule sont à 18 kilomètres de Rome, près do Tivoli. Ce sont des eaux sulfureuses hypothermales (23"). On voit encore les restes de rétablissement bâti par les Romains. Comme autrefois, elles sont encore employées contre la goutte. V. Rotureau, Dict. encycl. des Sc. luéd., art. Acque Albule.
(3) La ville de Cutilies était célèbre par scs eaux froides qui aggravèrent l’état de ^’espasicn (Suet. Vesp., 2^) J>ar son petit lac et par son île lloltantc (Sénèque, Quest. Nat., III, 25). Elle était située près de Réale. Le lac existe encore sous le nom do Poz/.o di Ralignano ou Latignano, mais l'ilc floltantc a disparu. Près du lac sont de nombreuses sources, chaudes ou froides, surtout des sources sulfureuses, et I on voit encore les ruines de bains romains. Dict. de ^éogr. grecque et romaine de Smith., art. Cutilix.
(4) Pour exprimer la même idée, Moschion sc sert du mol interpellalio (pii sc rapproche beaucoup du mol français que nous cmjiloyons.
SORANUS irÉPJfÈSE
tion. Les jours qui ont manqué pour cette raison, on les ajoute de manière à constituer une année entière, si loin qu’il faille empiéter sur l’année suivante (i).
Nous sommes de l’avis de Soranus et croyons dangereuse l’administration prolongée d’un médicament, alors qu’on ne peut conseiller l’usage ininterrompu des aliments habituels, même des meilleurs. Aussi peut-on lire de vieilles observations de malades qui, pour avoir usé régulièrement de ces médicaments internes, ont été atteints d’affections rapides ou aiguës, sont morts d’apoplexie, de pleurésie, de pneumonie ou ont souffert de cette gêne continue de la respiration que les Grecs nomment o'jsTrvotav. Ceux qui déclarent s’ètre bien trouvés de cette médication ne réfléchissent pas qu’ils le doivent au maintien d’un excellent régime alimentaire. Comme ils ne faisaient d'ailleurs aucun excès, ils conservaient ainsi leur santé, de peur d’avoir à interrompre" leur drogue quotidienne, et, tout entiers h cette préoccupation, ils méconnaissaient les autres raisons qui les faisaient se mieux porter.
On a conseillé encore la cautérisation des jointures : nous la repoussons à cause de la réaction inflammatoire qu’elle entraine (2). Pour d’autres il faut employer, en passant de
(1) La pratique que blâme Soranus est exposée en ces fermes par Plinius Secundus. Edit. Yal. Rose, p. 70. « Il y en a qui ont été délivrés de la goutte par une potion dont je donne ci-dessous la composition et le mode d’emploi : « Germandrée, une livre, centaurée, aristoloche ronde, lavande ââ 3 onces ; agaric, onces; graine de souchet, un quart de livre; aloès, 3 onces et demie. Pesez, pilez et tamisez séparément, puis mêlez le tout dans six livres do miel attique et enfermez dans un vase de verre.
Cette potion doit être prise à jeun, après une bonne digestion, pendant une année entière, en ajoutant un jour de plus pour chaque jour que l’on aurait passe sans prendre le médicament, en raison d'un trouble digestif, d’uu malaise ou pour toute autre cause. La dose est la suivante : un denier d’argent (3k'',4o) dans trois cyatlies d’eau une fois par jour. «
(2) Si fl U idem consensus facial tumorem. Dans Grelins, le mol tumoc ne veut pas dire simplement tuméfaction, il désigne le syndrome calor, lumor, dolor, ruhor. Nous disons de même inllammalion (calor), en prenant, comme Gadius, lu partie pour le tout.
2lC
LA GOUTTE ET LE lUlUMATISME
l’un à l’autre, les onguents et les cataplasmes de toute espèce, de tout genre, jusqu’à ce que le malade soit soulagé ; chaque organisme réclamant une médication dillérente, l’apaisement des douleurs ne peut manquer de survenir. On a ordonné en conséquence, et en même temps, les substances les plus opposées par leurs propriétés, relâchantes, resserrantes, métasyncritiques : le malagme de Mnaséas ou le diachylon d’une part, de l’autre des agents fortement resserrants comme le diaiteum (3), le cyzicenumij^ et l’emplâtre d’Erasistrate ; ou des cataplasmes où entrent : la farine de panic, la graine de lin, le chou sauvage, le séneçon, le calament (5), la mandragore, la jusquiame, les lentilles, le citron, le melon, les feuilles vertes d’origan, de thym, de morelle, d’euphorbe peplide, de bette, de grenadier ; les fleurs de grenadier, en latin ampullagiiun, cuites dans du vinaigre; la rue sauvage au vinaigre, seule ou mêlée à de l’épeautre ; la lie de vinaigre avec de Tache, les feuilles de vigne avec de la bouillie simple ; la farine d’ers, de fèves, d’orge, d’ivraie, de lupin avec de la lie de vin ou de vinaigre ; la décoction dans de Tcau et du vin de figues écrasées et réduites
à consistance de miel. Après avoir retiré les parties dures t de ces plantes, on fait cuire de nouveau le reste. i
On conseille encore les tiges de pavot que les Grecs ; appellent y.woi'aç, ou leurs feuilles, les coings et les grenades 1 cuits au vin, les bulbes au miel, la racine de jusquiame avec | du styrax, l’hyacinthe, le marrube ; on fait oindre les régions ^ malades avec de la chaux cuite dans du miel, de 1 opium, ;> du styrax, des amandes amères en décoction prolongée dans . l’huile de troène et levinaigi‘e. [
(1) oià tTcojv, aux feuilles de saidc. Galien, XIII, ji. 8oo. i,
(2) Médicament à l'encens cl à beaucoup d autres ingrédients. \ . dans * Galien (t. XIII) plusieurs forimdcs de cet cmpliVtrc duos à lieras, à Aiidnirnariuc, à Ascicpiadc. à Pbiloxène.
(3) Le texte porte ftramilr, mot inconnu. La comjiaraison avec le passage correspondant d'Escidai)ius (ch. \(\) rend presque certaine la re.slitulion du mot calamile.
SORÂNUS D’ÉPJTÈSE
On applique, sans oi’dre aucun, les substances les plus dissemblables, et, sans raison, sans méthode, on passe d’un ingrédient à l’autre jusqu’à ce qu’on ait trouvé, du moins le croit-on, l’agent décisif, s’il est vrai que chaque malade ait, en raison de sa constitution propre, son remède particulier. Et c’estlà ce tâtonnement empirique que les Grecs appellent ’T/.to'.xzv.v:q'> izzîpx) (1), qui n’oppose pas aux malades une thérapeutique réglée d’avance, mais des traitements h vérifier. Cependant il arrive que les accès parcourent leurs phases accoutumées, qu’ils se calment d’eu.x-mêmes, que, le déclin et bientôt après la rémission survenant, le malade guérit. Si par hasard on attribue à la médication le déclin du mal, on avoue par là même qu’elle a été nuisible au début, ou du moins qu’elle n’a pas été appliquée en son temps (2). Aussi ceux dont je parle pensent-ils que les uns sont soulagés par une chose, les autres par une autre. Nous, au contraire, nous voyons là l’eflet des phases successives et nécessaires que les organismes doivent traverser.
Au début conviennent les médicaments médiocrement resserrants ; à la phase d’augment et à la phase d’état, les adoucissants et les relâchants ; dans le déclin, les émollients ; dans les rémissions, les analeptiques et les métasyneritiques. Quant aux topiques froids ou aux répercussifs que l’on nomme en grec àTO'/.poj'jTc/.à, convenablement mélangés, ils peuvent devenir utiles, même s’il y aune inflammation quasi érysipélateuse. D’après quelques-uns, même employés sans atténuation, les réfrigérants soulageraient l’inflammation à la manière des relâchants : appliqués sur une tuméfaction brûlante, ils se réchaufferaient à son contact et, devenus
(1) Expérience improvisée. V. Galien, Des sectes aux étudiants, ch. ii. Galien y critique aussi la pralicpie des empiriques, mais avec beaucoup do modération .
(2) Gomme les maladies, les médicaments avaient aussi leur temps qu’il fallait respecter. Voir, sur cotte (piestion obscure, les commentaires peu clairs de Galien dans la « meilleure secte, à Tbrasybulc ».
LA GOUTTE ET LE li HUM AT! SME
tlèdes, seriiient adoucissants, comme l’eau froide mélée à l’eau bouillante. Mais c’est là une conclusion fausse, ce quo les Grecs appellent un sophisme. A ce compte, les applications froides conviendraient nécessairement à toutes les inflammations. Aussi avons-nous, nous autres, des médicaments, appropriés et aux diverses maladies et à leurs divers temps.
D’autres prônent comme merveilleux chez les goutteux l’acope de crapaud ; d’autres frottent le pied avec de la graisse de phoque, font des souliers avec de la peau dui même animal ; d’autres font cuire une bête toute vive, un. loup par exemple, et obtiennent, disent-ils un Uniment excellent. Une foule de ces insanités mensongères trouvent créance, surtout quand l’affection n’est pas maligne et laissel’organisme parcourir lentement ses périodes successives.
La plupart des auteurs ont recommandé le vomissement après le repas, renouvelé deux ou trois fois par mois ; ilscroient ainsi combattre l’excès de matière et prévenir les troubles digestifs, sans s’apercevoir que leur remède est pire que le mal, car, par son usage, les gencives se ramollissent, les dents s’ébranlent, les yeux se troublent, la tète s’alourdit,, l’estomac lui-même est gravement aflècté, et, indirectement tout ce qui est fibreux en souflVe. Aussi convient-il surtout de donner peu d’aliments et même de commencer le traitement par une diète absolue.
Beaucoup enfin, parmi les écrivains médicaux, triomphent avec les purgatifs, les lavements acres et les diurétiques. Mais il faut se garder de léser l’estomac par une trop grande variété de médicaments et d’irriter la vessie, car elle aussi est une membrane fibreuse et transmet nécessairement scs troubles au corps entier par l’intermédiaire des organes de môme espèce, c’est-à-dire des nerfs i).
(i) Il y a ici une confusion cvidcnlc entre le tissu fibreux et les nerfs. Soranus oublie la distinction si bien établie par Uéropbile. 11 est vrai que dans ce paragraphe, il oublie aussi les règles du méthodisme qui lui défendaient de recbereber les causes anatomiques des accidents morbides.
son ANUS D'ÉPIIÈSE
2 KJ
J’al parcouru en détail les errements des anciens et je trouve futile, long et fastidieux au possible, tout ce qu’ils I ont écrit sur la goutte. Aussi je me suis borné à donner en bloc la substance de leurs écrits, en taisant leurs noms que je vais citer maintenant : Diodes, des affections, de leurs : causes et de leur traitement ; Praxagore, troisième livre des î maladies ; Érasistrale, livre sur la podagre, dans lequel il ! défend d’user des purgatifs, dits en grec cathnrtica, et J promet au roi Ptolémée un malagme dont il ne donne pas I la formule, bien qu’il y en ait une qui porte son nom et que \ quelques-uns lui attribuent ; de nombreux élèves à' Hérophile ; Asdépiade, livres à (c’est-a-dire contre) Erasistrate ; i/eVadide de Tarente ; Théniison, second livre des maladies
I lentes, où il se montre tantôt méthodique, tantôt non, saignant au pied et recommandant le vin, confondant les proj priétés des cataplasmes, sans distinguer les relâchants des I resserrants. Que dire à cela ? On sait bien que le vin coupe i les nerfs cum vinolentia nervos amputet, et que la saignée ; détermine un afflux dans la région où elle est faite. Théssains au moins, dans le second livre du Régime, a institué 1 un traitement imparfait encore, mais conforme aux doctrines méthodiques. »
Certes, l’œuvre de Soranus a beaucoup perdu dans ses passages successifs du grec au latin et du latin au français, et, cependant, à la lecture des pages qui précèdent, c’est contre un jugement trop favorable qu’il faut se mettre en garde; il faut se souvenir des livres disparus, où peut-être les maladies étaient décrites avec autant d’exactitude et de talent. Les écrivains du second siècle, Arétée et Soranus, ont eu cette fortune de briller entre deux nuits profondes ; ceux qui les ont précédés nous sont presque inconnus, ceux qui les ont suivis seraient dignes de l’être. Cet isolement nous les fait paraître plus grands.
La plus grave erreur qu’on puisse reprocher à ce chapitre de pathologie s’allirme dès le titre qui proclame l’iden-
lité de nature de la goutte et du rhumatisme ; il n’y a entre les deux affections d’autre différence qu’une localisation plus ou moins étendue; la podagre est une variété de l’arthritis. Cependant, il ne faudrait pas prêter à Soranus la conception d’une maladie générale, l’arthritis, ayant des déterminations multiples sur les pieds, les mains, les diverses jointures ou les tendons. La podagre est bien une allêction locale et l’auteur va jusqu’à dire dans un autre de ses ouvrages : « un homme dépourvu de pieds ne pourrait être podagre (i) ». Mais l’arthritis elle-même est une affection locale à sièges multiples, ou plutôt c’est la réunion d’un certain nombre d’affections locales. Le seul lien de ces désordres articulaires, c’est cette vague diathèse de resserrement imaginée par Thémison. Nous devions d’autant plus relever la confusion commise par Soranus que les auteurs du Compendium de médecine, d’ordinaire plus exacts dans leurs résumés historiques, l’ont contestée en ces termes : « Pour Cælius Aurellanus (c’est-à-dire pour Soranus), le rhumatisme est tout à fait différent de la goutte. L’intitulé du chapitre 2, de articuloriun passions quant Græci àpOpir.'/ vacant, et de pediun dolore, queni podagrani appellant, prouve que, chez les Grecs eux-mêmes, cette distinction était établie, et qu’elle a été faite dès la plus haute antiquité (2). »
Ce titre prouve, en effet, que la distinction avait été faite, mais il prouve aussi qu’elle ne l’était plus, puisque Soranus réunit dans un même chapitre ce qui faisait jadis la matière de deux chapitres dillérents.
L’étioloffie est conforme aux sentiments des auteurs
d’autres écoles. Toutefois, en ce qui concerne l’hérédité, on voudrait autre chose qu’une mention de l’opinion des an-
(1) . SoKANUS, écl. V. llosc, p. i()â.
(2) MoNMiKin- et ri.ELUY. Compciulium de médecine pratique. , Arl. Goutte, p. 378.
SOnAM'S D'iiPllÈSE
: ciens et un renvoi à un livre que nous n’avons plus. La for- 1 mule meme employée par Soranus laisse croire qu’il n’était jj pas certain de l’existence d’une goutte héréditaire, bien que ;■ cette notion fût devenue banale et datât pour le moins des ; temps hippocratiques.
Du reste les écrivains médicaux ne paraissent pas avoir
Itiré grand parti de cette notion, et l’on chercherait en vain, dans leurs livres, un paragraphe sur la prophylaxie de la I goutte chez les fds de goutteux. Par contre, dans un petit traité de Plutarque, qui était de quelques années plus vieux que Soranus, on trouve cette phrase : « Au dire de Bion, un dieu qui punirait les fils des méchants serait plus ridicule qu’un médecin qui saignerait le fils ou le petit-fils pour une maladie du père ou de l’aïeul. Je prétends, moi, que ce n’est pas faire œuvre absurbe ou ridicule, mais nécessaire et profitable, que de prescrire aux fils des épileptiques, des aliénés ou des goutteux, les exercices du corps, le régime I alimentaire et les remèdes qui leur conviennent, non parce I qu’ils sont malades, mais de peur qu’ils ne le devieni nent (i). m
; Après l’étude des causes, Soranus aborde la description clinique de la maladie, de la goutte seule, car quelques lignes seulement sont consacrées à l’arthritis. Les pages où les symptômes sont énumérés, groupés, dépeints, sont admirables : les signes prémonitoires, le début de l’accès, le siège des douleurs, l’aspect des régions malades, les déformations articulaires, l’apparition des tophus, les ulcérations cutanées, les atrophies musculaires et les changements d’humeur, tout est clair, exact, méthodique au meilleur ! sens du mot. Du reste, nous donnons plus loin la preuve,
I inédite, croyons-nous, que les tableaux cliniques de Sora- I nus furent dès l’antiquité estimés à leur prix et jugés les
(i) Pi.uTARQCE. De sera numinis \inclicla. Œuvres morales. Écl. Diclot. t. I, p. 6-8-6-ç).
LÀ GOUTTE ET LE JUIüMAT/SME
plus beaux; on les réunit, on en fit un recueil de inorceauxj choisis, sous le titre de Livre des Signes. Razès a eu ce livre! sous les yeux et lui a emprunté de nombreux fragments, sans! en soupçonner la véritable origine (i). |
Parmi les rares lacunes qu’on peut relever dans la des-j cription de la goutte de Soranus, il en est deux qu’on ne! saurait attribuer à l’ignorance de l’auteur. L’e.xacerbation 1 nocturne des douleurs, ce caractère propre de l’arthropa-l thie goutteuse n’avait certainement pas échappé à l’obser-j vation de Soranus non plus que de ses devanciers, et cependant elle n’est pas notée par eux en termes explicites.] C’est un profane, Lucien de Samosate, qui nous montrera le premier un podagre dont les souffrances diminuent au « chant du coq». Après lui, le compatriote et le contemporain de Cælius, Cassius Félix nous dira que l’accès commence par une douleur du gros orteil, survenue sans cause, accom-j pagnée de rougeur et magis nocturne tenipore. j
L’autre omission non plus ne peut être reprochée bleni sévèrement à Soranus, car elle lui est commune avec tousi les médecins qui ont écrit sur la goutte avant le xvC siècle. Nous voulons parler des dépôts tophacés de l’oreille. Soranus ne mentionne que les dépôts pérlarticulaires, les plus fréquents d’ailleurs, et cependant il est certain que les concrétions goutteuses ont eu à toutes les époques les mêmes sièges de prédilection. Les oreilles des malades dont on nettoyait les foyers crayeux à la curette devaient porter le sceau de la maladie ; il ne pouvait guère ne pas en être ainsi chez le sophiste Polémon qui disait avec tant de résignation à ses médecins, à Soranus lui-même peut-être : « Creusez et taillez la pierre dans les carrières de Polémon (2) ».
Cependant, les écrivains de la période classique, les satiriques mêmes, toujours en quête d’un détail pittoresque ou
(i) Voir cliap. xii.
(a) Pmi.osTKATE. Vie des sophistes. Liv. I. Polémon, aG.
SOnAA’US D'ÉPIfÈSE
ridicule, n’ont pas relevé ce trait si visible de la physionomie o-outtcuse. Il nous faut descendre jusqu’au temps de Sidoine Apollinaire, jusqu’au v® siècle, pour trouver, dans une lettre du futur évêque de Clermont, ce croquis assez réaliste, ce I portrait d’un parasite : « Il a des oreilles énormes d’éléphant; autour du conduit, la peau est tout ulcérée ; le rebord est parsemé de nodosités pierreuses, d’espèces de verrues pleines d’une humeur tophacée... je ne parle pas du reste, de son corps informe perclus de podagre, écroulé sous la graisse, de ses mains noueuses gantées de compresses et de cataplasmes, etc (i)
Sur les débuts du mal, sur la mauvaise grâce que mettent les malades à le reconnaître et à l’avouer, sur sa marche, ses rémissions et ses retours, sur les causes de sa ténacité, Soranus n’est pas moins exact que sur les signes euxmêmes ; la localisation des lésions anatomiques dans les ligaments et les tendons est une indication incomplète, ce n’est pas une erreur.
Ce qui est plus grave, encore que la faute en soit moins à Soranus qu'à son école, c’est l’absence dans cette magistrale étude de toute mention des complications viscérales. La goutte remontée n’existe pas pour notre auteur. Elle ne peut exister, car elle suppose une maladie générale, unique sous des apparences variables ; elle suppose la présence dans l’organisme d’un principe morbide, d’un poison, d’une humeur se portant ça et là, passant d’une région à l’autre et créant un danger de mort quand elle se fixe sur un des organes vitaux. Or, c’était là, pour les méthodiques, des notions impossibles à vérifier, inutiles à posséder, alors même qu’elles seraient vraies. On peut voir, par cet exemple, combien la médecine pratique dépend, quoi
(i) Geril el aures immanitale Imrrinas, quarum fistiilain hiforem pellis iilcerosa circumvenil, saxeis nodis et tofosis humore verrucis per marginem curvum. protuherantihus, etc.
Lettre de Sidoine Apollinaire h son fds Apollinaire. Coll. Nisard, lettre XXVI, p. q'i.
qii on en ait dit, de la pathologie générale. Rufus est dogmatique et humoriste : il connaît, il discute avec un sens admirable les accidents viscéraux de la goutte ; Soranus est méthodique, il ne les voit pas.
Mais il ne peut ignorer ce que Rufus et d’autres en ont dit. Aussi, à propos des médicaments internes dont il condamne l’usage, il exprime une opinion dont on a quelque peine à admettre l’absolue sincérité : (( On peut lire de vieilles observations de malades qui pour avoir usé régulièrement de ces médicaments internes ont été atteints d’affections aiguës, sont morts d’apoplexie, de pleurésie, de pneumonie ou ont souffert de cette gêne continue de la respiration que les Grecs nomment ojîtt/iuv. » D’où il semble résulter que les malades soignés selon la Méthode étaient à l’abri de ces complications graves et que ces dernières étaient l’effet d’un véritable empoisonnement médicamenteux.
On le voit, Soranus est un critique sévère de la thérapeutique traditionnelle : il blâme la cautérisation des jointures parce qu’elle détermine une réaction trop vive, l’usage des purgatifs et des diurétiques, parce qu’ils lèsent l’estomac ou la vessie. Enfin, il a poussé à l’extrême cette crainte de l’action interne des médicaments qui a dominé si longtemps la médecine ancienne. Aussi, quand il s’agit, non plus d’une intervention momentanée, comme est nécessairement une purgation, mais d’une thérapeutique journalière, prolongée pendant une année et plus, il devient plus tranchant encore et n’hésite pas à accuser les médications spécifiques de la goutte, les préparations à la centaurée, au scordium, à l’aristoloche et à tant d’autres espèces de causer les plus grands malheurs, de précipiter souvent l’issue funeste de la maladie. Si on lui objecte les nombreux succès attribués à ces drogues populaires, il répond avec beaucoup de finesse qu’ils ne sont pas dus à ces drogues elles-mêmes, mais au régime excellent que devaient suivre les malades pour être en état de prendre leur remède favori.
son A NUS D'ÉPIIÈSE
Lorsque Soranus critiquait si vivement la pratique des dogmatiques, il n’est pas douteux que le souvenir de Rufus ne fût présent h sa pensée. Les vieilles observations dont il parle sont peut-être celles-là mêmes qui sont résumées dans le petit livre sur les maladies des jointures, où le diacentaureum et le dioscordium sont mentionnés, sinon conseillés, ■et où l’on menace d’une mort rapide ceux qui en interrompent trop brusquement l’usage ; où les purgatifs et les diurétiques ont leur place et leur rôle parmi les agents de la thérapeutique à instituer.
Cependant le nom de Rufus n’est pas prononcé, la fameuse lîiera à la coloquinte n’est pas clairement désignée, elle est ■enveloppée dans la condamnation générale des médicaments purgatifs. Chez un homme aussi savant qu’était Soranus, aussi soucieux de montrer son érudition, ce silence ne laisse pas d’étonner, d’autant que Rufus était un Ephésien comme lui et que ses travaux ne pouvaient être ignorés ni dédaignés. Le mieux, pour la gloire de Soranus, est de penser que, forcé par ses convictions méthodiques de rejeter toutes les •opinions émises, toutes les pratiques conseillées par les •dogmatiques et par Rufus, il a préféré épargner à la mémoire de son compatriote l’olFensed’un blâme direct, absolu. Une remarque semble confirmer cette hypothèse, c’est que dans un autre chapitre de son livre il cite avec éloge un Éphésien, Magnus, dont il dit ex ?iostris (i), c’est-à-dire « un de nos concitoyens » et non a un de nos amis », car Magnus était un médecin pneumatique comme Agathinus et Archigène, nommés immédiatement après lui ; or le pneumatisme était aussi éloigné que le dogmatisme du système de Thémison et de Thessalus. Mais, dans cette occasion, Soranus était heureux d’attribuer à un compatriote le mérite de la priorité sur un point qui ne touchait en rien aux doctrines de l’un ou de l’autre.
Sans reproduire les details du traitement conseillé par
(i) C.T.i.ius. Acul. Morb. Liv. II, ch. x, p. 96.
Oei.peucii.
a 36 LA (GOUTTE ET Ui nHUMATISME
Soranus auxgüiiUciix, nous remarquerons ([u’il ne manque pas (le hardiesse. Si la diète, le repos, les applications chaudes et émollientes ne peuvent être critiqués, il n’en est pas de même de la saignée générale et des scarifications locales, pratiques tout aussi aléatoires que les potions tant blâmées.
Plus intéressante est la conduite de Soranus dans l’intervalle des accès. Quand le goutteux est à peu près remis des fatigues de la maladie et de la demi-diète qui lui a été imposée, on le soumet d’abord à un régime fortifiant : on lui fait parcourir le cycle analeptique, ensemble judicieux de précautions et de pratiques utiles à un convalescent, puis on en vient à la recorporation, au cycle métasyncritique.
Les méthodiques, qui croyaient être les moins chimériques des hommes, ont poursuivi pourtant cette chimère, renouveler, reconstruire de fond en comble la constitution humaine et cela sans en connaître ni la structure, ni les lois, ni les lésions. Certes c’est là une ambition qui, réduite à des visées plus modestes, mérite tout l’effort de la médecine. Reconnaître et corriger les tendances vicieuses de l’économie, prévoir et prévenir les accidents probables, modifier, après avoir guéri une affection temporaire, la diathèse permanente dont elle a été la révélation momentanée, c’est une tâche qu’il nous faut entreprendre tous les jours, tout en la sachant difficile entre toutes. Mais pour avoir chance de réussir, et dans quelle faible mesure, faut-il encore aj>proprier à chaque sujet les moyens assez pauvres dont nous disposons, résoudre pour chacun un problème délicat et complexe à l’excès.
Thessalus et Soranus no s’embarrassaient pas de ces scrupules. Toutes les maladies dites par resserrement devaient être traitées de même sans distinction d’âge, do sexe, de tempérament. La goutte et 1 hystérie, par exemple, nous semblent avoir plus de diirérenccs que d’analogies, il n’importe : elles appartiennent à la même communauté, c’est par les mêmes moyens qu’on empêchera un goutteux ou une hystérique de retomber dans leurs accès accoutumés. Ce
SOBANUS D’ÉPIIÈSE
n’est plus d’après un interprète peut-être peu fidèle, c est d’après Soraniis lui-même que nous résumons cette opération merveilleuse, cette métasyncrise, véritable métamorphose.
« Après une série de paroxysmes et de rémissions, quand la maladie est devenue chronique, il faut, pendant les accès, faire ce que nous avons dit, et, dans l’intervalle, fortifier le sujet par les divers modes de gestation, la promenade, la lecture, la déclamation, les onctions, les exercices, les bains, une nourriture variée ; il faut ensuite refaire l’organisme, [XETaj'JY/.piVciv, par la drimyphagie, un dropax, des ventouses, la paroptesis, une friction locale énergique, des applications de poudres cjij.7:â7[j.aTa, des demi-bains irritants, des pessaires et des malagmes mordants, la sinapisation, enfin tout le traitement circulaire. Si la diathèse ne cède pas, on fait vomir avec des raiforts, puis on a recours :i l’action perturbatrice de l’ellébore blanc, aux voyages sur terre et sur mer, aux eaux minérales, toutes choses dont le mode d’emploi a été indiqué dans nos Commentaires thérapeutiques {1) ».
En somme, que faisaient ces novateurs ? Quand le mal n’était pas trop rebelle, ils demandaient à une stimulation, à un véritable surmenage des fonctions de la peau, ce que leurs devanciers et leurs adversaires obtenaient des reins ou de l’intestin, sans parler de la peau qu’ils sollicitaient aussi, mais avec plus de modération. La dilFérence était surtout théorique : le dogmatique cherchait et croyait trouver une émonction plus abondante par les urines, par les matières fécales, par la sueur ou par ces exhalations insensibles dont les anciens avaient le pressentiment aA’ant d’en avoir la preuve ; les méthodiques prétendaient ne vouloir et n’obtenir qu’une raréfaction des tissus, une dilatation des pores permettant à la matière de circuler mieux et de mieux
(i) SoRANus, cd. V. llosc. Liv. II, cli iv (de l’Iiystéric), p. 3a3. Un mol seulement, celui de pessairc, indirpic, dans le passage cite, qu’il s’agit d’une maladie féminine.
LA GOUTTE E'f LE RHUMATISME
s’éliminer. Mais, dans les cas dilficiles, ces médecins si soucieux de l’intégrité de l’estomac, si timorés en fait de médications internes, n’hésitaient pas à recourir aux interventions les plus subversives ou les plus dangereuses, à la drimyphagie et aux vomissements par les raiforts, dont nous avons décrit les répugnantes péripéties, enfin à l’ellébore, la drogue la plus redoutée à juste titre de la pharmacopée ancienne. Les uns et les autres s’accordaient au fond plus qu’ils ne le croyaient sur la nature des maladies chroniques, véritables empoisonnements, et sur les conditions de leur guérison par une thérapeutique toute dépuratrlce. Seulement chaque parti avait ses faiblesses : les dogmatiques ne ménageaient peut-être pas assez l’estomac de leurs clients, mais il faut avouer que les méthodiques soumettaient la peau des leurs ii de dures épreuves.
Le chapitre de Cælius se termine par une sorte d’index bibliographique dont nous rappelons le début : « .l’ai parcouru en détail les errements des anciens et je trouve futile, long et fastidieux au possible tout ce qu’ils ont écrit sur la goutte, etc. ». Cette phrase n’est certainement pas de Soranus, non plus que les suivantes. 11 n’eùt jamais parlé ainsi de vieux maîtres respectés de tous. La vérité est que le traducteur seul, que Cælius, pour abréger une tâche déjà longue, a retranché du livre qu’il avait entrepris de rendre en latin des pages qui nous eussent été précieuses, n’en conservant que les points de repère, quelques noms propres et quelques titres d’ouvrages. Ces courtes mentions ne se comprendraient pas sous la plume de Soranus qui aimait les longues discussions, qui en a rempli les premiers chapitres de son traité, chapitres traduits en entier par Cælius, moins pressé d’en finir.
Moschion, du reste, n’agira pas autrement quand il traduira le Traité des Maladies des femmes du même Soranus. Il condamnera aussi d’un mot « les erreurs des vieux médecins », leurs pratiques insupportables, et il dira négligemment qu’il a préféré les passer sous silence, « pour ne
son A N U s D'É P II È S E
pas pai’aître avoir chargé ses phrases de mots vains et inutiles au lieu d’écrire quelque chose (i ) ». Ce sont presque les expressions de Cællus.
Malheureusement, si on a retrouvé le texte grec mutilé par Moschion (2), rien ne peut nous consoler des coupures laites par le traducteur des Maladies aiguës et chroniques . Encore si ces coupures eussent porté sur la critique des médecins empiriques et sur la longue série de leurs médicaments ! Soranus semble en effet s’être complu à mettre sous les yeux du lecteur les preuves de l’incohérence des empiriques et de la crédulité populaire. Tout ce développement est marqué d’une évidente ironie. Il n’est peut-être pas étranger à l’entreprise de Lucien, à cette Tragopodagra où l’on retrouve et la même érudition et le même scepticisme. Du reste les deux écrivains n’étaient bien loin l’un de l’autre, ni par l’âge, ni par les opinions. Les méthodiques tenaient à honneur de rattaeher leur système à la doctrine d’Epicure, mais Sextus Empiricus remarque avec raison qu’il serait plus juste d’en rapporter l’origine à la philosophie de Pyrrhon.
Lucien de Samosate a sa place marquée dans l’histoire de la goutte, entre Soranus et Galien. A peine plus jeune que le premier, il a connu la médecine antique, si riche d’idées, si libre d’allures, avant de tomber sous le joug uniforme du dogmatisme galénique.
Il a écrit la Tragopodagra et peut-être Ocype. Ces deux dialogues. Inégaux en mérite littéraire, dénotent une égale et parfaite connaissance de la goutte : il y a, dans l’un et dans 1 autre, tant de détails pittoresques exactement rendus, un sens si juste de la vérité clinique qu’ils ne peuvent avoir été écrits que par un malade ou par un médecin. Nous croirions volontiers que Lucien était goutteux et avait vécu son
(1) SoilANUS, ('(J. Itosc, p. (il.
(2) Ihid., p. 320.