LE COLCHIQUE
Constantinople avait hérité des grandeurs de la Rome impériale; elle hérita aussi de ses mœurs, de son hygiène et de ses maladies. La goutte y fut une maladie commune : elle frappa presque tous les empereurs, même les plus sobres, même les plus sages, victimes sans doute des fautes paternelles. Nicéphore Calliste nous montre l’empereur Maurice chassé de sa capitale, assailli par une tempête au travers du golfe de Nicomédie et entravé brusquement dans sa fuite par un accès de sa goutte habituelle et il ajoute : « Ce mal survient, avec une déplorable fréquence, chez ceux qui font leur séjour de la ville impériale (i) ». Et cependant
Alaurice « était exact et rigoureux dans son régime, n’accor-
dant à son ventre que le nécessaire et n’usant que d’ali- j ments très simples ». |
Une preuve saisissante de la fréquence extrême de la I goutte en Orient, c’est la place démesurée qu’elle occupe dans les œuvres des médecins byzantins. Surlesdouze livres qu’Aétiiis consacre à la pathologie spéciale, un livre entier est rempli par l’élude de la goullc et de la sciatique. Dans le
(i) NicÉPiioui-; Cai.uste. Hist. ccclésiast. Liv. III, cli, xi.. Patrol. de > ■Mignc, l. p. 4o8.
■vit
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
traité d’Alexandre de Traites la part proportionnelle faite à la goutte est identicjue. Aussi aurions-nous à analyser de longs et nombreux chapitres s’ils n’étaient le plus souvent une simple réédition des travaux que nous connaissons déjà. Nous relèverons seulement ce qu’ils peuvent contenir d’original.
La médecine byzantine n’a rien ajouté à l’histoire clinique de la podagre. Croyant la pathologie portée à sa perfection parGali’en, elle se consacre à la pratique, recueille, essaie les recettes que l’expérience journalière lui suggère ou (|ue les relations toujours plus faciles de l’empire avec les peuples lointains amènent à sa connaissance. Elle a accru ainsi la matière médicale d’une l’oule de drogues inutiles, mais elle l’a enrichie aussi de l’agent le plus puissant dont dispose la thérapeutique de la goutte, Vhevjuodacte ou colchi- (jue d’automne[i). La découverte des propriétés curatives de cette plante, l’étude de ses caractères botaniques, sont les deux faits qui dominent, en ce qui concerne notre sujet, la médecine orientale, celle des Byzantins et celle des Arabes ; ce sont presque les deu.x seules raisons qui nous obligent à nous y arrêter.
On peut déterminer avec précision l’époque oii les vertus de l’hermodacte furent connues des médecins et utihséespar eux. La première formule où ce médicament figure est de Jacques Psychriste, qui vivait vers le milieu du cinquième •siècle, avait soigné à Athènes le philosophe Proclus et était devenu le médecin et le conseiller de l’empereur Léon le (irand, qui régna de /iby à /17/1. D’autre part on a la preuve qu a la fin du quatrième siècle, et au commencement du cinquième, les médecins n’employaient pas encore l’hermodacte. Le mot en efiél ne se lit en aucun endroit des livres d Oribase, non plus que dans les traités écrits en latin dans
(1) Nous jiislirioiis longiicinciil coUc s>nonyniic dans un cliapilre spécial.
'•nrch. XX. ‘
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATISME
aOG
la première moitié du cinquième siècle par Priscien, par Cassius Félix et par Cælius Aurelianus, qui avaient connu les pratiques et les drogues de la médecine grecque jus([u’au jour où les Invasions barbares consommèrent la rupture entre les deux moitiés de l’empire, ou, plus exactement, jusqu en 439, date de la prise de Carthage, événement qui sépara l’Afrique, leur patrie, du monde oriental.
A cette date de 43g, nous touchons précisément à l’épo([ue où Jacques va exercer son art à Constantinople et y arrivei’ à la notoriété, car on ne saurait admettre qu’il ait obtenu d’emblée, jeune et Inconnu, les titres de comte et d’archlatre, l’amitié et la confiance de Léon. La chronologie impose déjà cette conclusion que Jacques fut un des premiers, sinon le premier, à prescrire l’hermodacte. Ajoutons à cela que son origine, sa vie antérieure, ses voyages, son éducation avalent pu, mieux qu’à d’autres, lui fournir l’occasion de recueillir et d’expérimenter une médication nouvelle.
Il était né à Alexandrie(i), mais sa famille était de Damas. Son père llésychius avait, pendant quarante ans, parcouru le monde pour augmenter les ressources de sa pratique, puis il s’était fixé à Constantinople où il avait trouvé, non des médecins, mais des théoriciens qui ne savaient rien par expérience personnelle, n’avaient rien appris que dans les livres d’auti'ul (Photius). Jacques, instruit par son père qu’il avait accompagné dans une partie de ses voyages, l esta lui aussi dans la caplfale, opposant au « verbiage » de ses confrères un système thérapeutique dont Alexandre nous donne quelque idée. Ayant affaire à un monde dont« le surmenage intellectuel, la poursuite de l’argent, l’ennui et les préoccupations remplissaient toute la vie (2) », il recommanda une
(1) Ce ([UC nous (lisons de la vie de .lacques l^sjclirislc est emprunte à .\lcxandre de Tralles, à Malala, îi Pliotius et à Suidas. Ces deux derniers ont [)uisé à une même sourœ, la vie d'Isidore par Dainascius.
(a) Alexandre de Tram.es. Liv. V, ch. iv.
LES BYZAA'TIIS’S. — LE COLCHIQUE
iilimeiitation frugale, des purgations fréquentes, des bains froids, en un mot un régime rafraîchissant. De la ce surnom de Psychriste, le refroidi, que lui donnèrent ses envieux, fort nombreux au dire de Suidas.
Il aimait les cures rapides, surprenantes et ne craignait pas les médications hardies. C’est son disciple fidèle, Asclépiodote, qui devait restaurer l’usage de l’ellébore blanc que ses dangers avaient fait abandonner. Il jouissait auprès de ses contemporains d’une faveur unique; il était plus qu’aimé, il était adoré de ses clients, considéré comme inlaillible dans ses pronostics, traité de Sauveur et de nouvel Esculape. Il passa même pour porter en lui une âme et une vertu divines. On lui éleva des statues à Constantinople et à Athènes, honneur excessif s’il ne fut qu’un praticien heureux, « chéri de dieu » comme on disait de lui, honneur mérité s’il prescrivit le premier le colchique aux goutteux et obtint par lui des guérisons soudaines qui avaient pour les profanes toutes les apparences d’un miracle.
Jacques paraît d’ailleurs s’être occupé du traitement delà goutte avec un succès reconnu. Nous avons de lui, qui pourtant n’a rien laissé par écrit, un liniment contre les douleurs des nerfs, notamment contre celles qui proviennent de r àcreté des humeurs, ex acredine hamoriun (1) et un cérat réservé aux formes aiguës de la podagre « aux inflammations brûlantes des pieds. » (2)
Ma is la recette qui doit assurer la gloire de Jacques, c’est la suivante qu’Alexandre de Tralles nous a conservée : « Autre purgation que prescrivait Jacques Psychriste : Zfe/ modacte, quatre scrupules ; scammonée, deux scrup. ; donner à boire dans de l’eau tiède après qu’on aura préparé le
(1) OiuBASE. r. VI, p. 160. Celle rccelle esl ajoutée au texte de la Synopsis par le plus vieux traducteur connu de celte œuvre, traducteur qui a écrit au temps de l’occupation de Ravenne par les Gollis.
(2) .Vétics. Liv. XII, p. (j2.
LA GOUTTE ET LE ItllUMATISME
malade par un bon régime, (i) » A ces lignes commence; ; riiistoire médicale du colchique d’automne. ' j
Remarquons-le, c’est à titre de remède purgatif que Jac- ] ques prescrit l’hermodacte. 11 conseille une dose qui cor- ' respond à 4 grammes 55 centigr.; il ajoute encore à l’action • évacuante de l’herrnodacte celle delà scammonée employée- ■ elle aussi à haute dose; enfin l’absence de toute indication , contraire prouve que le médicament était pris en une fois et que l’ingestion n’en était pas renouvelée les jours suivants. Formulée ainsi, la médication est un peu brutale, mais cette; simplicité de composition et cette hardiesse sont des raisons . nouvelles de croire que Jacques innovait et n’imitait personne. Dans un premier essai on frappe fort, pour être sûr de frapper assez, et l’on ne cherche pas à atténuer des inconvénients secondaires, que seul un plus long usage peut révéler. Avec le temps nous verrons les formules se corri-^ ger, s’adoucir, devenir à la fois plus savantes, plus compliquées, plus agréables au goût et moins pénibles à l’esto-1 ' mac, peut-être aussi moins actives. ; j
C’est sans doute au cours de ses voyages en Asie, en des ^ 1 provinces voisines de la Syrie et qui sont encore pour la | plupart des auteurs le lieu de provenance des hcrmodactes, que Jacques avait appris les caractères et les vertus médicinales de ces bulbes. Peut-être aussi tenait-il cette notion de son père, mais on ne saurait remonter plus haut, car Hésychius était contemporain des médecins que nous avons cités et qui ignoraient certainement le nom et les usages de l’hermodacte. Alexandre de Tralles ne faisant, à propos de la goutte, aucune mention d’IIésychius, on est amené a conclure, comme nous l’avons fait, que la médecine est redevable il Jacques Psychriste d’une de ses armes les plus puissantes.
(i) .\lcxiuulrc de Tkai.i.ks. Liv. \I. l'Àl. grocqtic-lalinc. |). (i'iô.
Ri\lc, i55(>.
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
Un intervalle de quelques années, une génération environ, sépare Jacques Psychriste d’Aétius d’Amide qui porta, lui aussi, le titre de comte à la cour impériale et vécut à la fin du cinquième ou au commencement du sixième siècle. Il nous fuit ouvrir de nouveau son livre et y chercher, non plus ce qu’avaient écrit ses devanciers, mais ce qu’il pensait luimème. Nous avons dit combien était restreinte sa part personnelle dans l’ouvrage qui porte son nom : il se borne à choisir, à rapprocher, à recoudre les lambeaux détachés des auteurs classiques de la médecine grecque. Rares sont les occasions où il se découvre et parle en son propre nom.
Il en use précisément ainsi à propos des hermodactes et de la goutte et nous donne un exemple tiré de sa pratique. Voici le passage : « Purgatif à l’hermodacte que nous employons constamment. R. Ilermodacte sec et récent, une once; anis, cumin, poivre commun, safran, poivre long, graines de Cnicus, ââ deux scrupules ; myrrhe, une drachme ; euphorbe fraîche, quatre scrupules ; mastic, six scrupules ; cannelle, un scrupule ; musc, une silique. On en donne ^[uatre scrupules dans de l’eau miellée. Cela soulage les douleurs siir-le-cha/np. v Aétius (i) ajoute que, ces diverses espèces ne pouvant déterminer une forte purgation, il convient d’y ajouter de la scammonée ou un autre médicament purgatif approprié au tempérament. Si nous ramenons les doses précédentes à notre système de mesures, nous trouvons que l’hermodacte est prescrit à la dose de 2 grammes et 20 centigrammes environ dans les vingt-quatre heures. Dans une seconde formule, la quantité d’hermodacte à prendre en un jour est un peu inférieure à deux grammes.
Aétius mentionne donc le premier cet effet rapide, presque instantané, qui est le caractère de la médication. Pour la première fois aussi, il cherche à corriger, par l’addition
(i) Aétius. Le douzième livre (cii grec). Édil. Goslomiris. Paris, 1892, I>- ii3.
de quelques épices ou aromates, l’irritation gastrique que cause d’ordinaire le colchique et qu’une courte expérience , avait révélée aux successeurs immédiats de Jacques Psy- | christe.
Voilà, à peu de chose près, tout ce qu’Aétlus a mis de lui- • même dans le douzième livre de son recueil. Nous avons > déjà reproduit ou résumé les fragments qu’il a empruntés à j Philagrius, à Galien, à Archigène et à quelques autres ; il i serait aussi fastidieux qu’inutile d’énumérer, après lui, les * antidotes, les onguents, les emplâtres, les cataplasmes et les llniments. Mentionnons seulement, à cause de sa provenance, un cataplasme aux feuilles de troène préparé à la façon des a barbares indiens, » ce qui rappelle que l’auteur était né en Mésopotamie, à l’extrême frontière de l’empire , du côté de l’Orient.
La figure d’Aétius est restée vague et incertaine et l’on en cherche vainement quelques traits dans les seize livres i ; de son gros ouvrage. En revanche, la physionomie d’Alexan- ' 1 dre deTralles, qui a vécu peu après, puisqu’il était contemporain de Justinien, ressort nettement dessinée et vivante • : de la lecture de son manuel. Parmi les médecins de la déca- ' dence grecque, Alexandre tient une place à part. Ce n’est ni : j un compilateur comme Aétius, ni un abréviateur comme!! Paul d’Egine, c’est uu praticien comme Jacques Psychrlstc, j mais, à la différence de celui-ci, il a réuni en un volume (i);j les recettes qui lui avaient valu sa renommée, renommée J | presque universelle, qu’il avait acquise en Espagne, en/j Gaule, en Italie, à Constantinople et ailleurs, cherchant partout des médicaments, des procédés et des formules et laissant derrière lui le souvenir de son affabilité, de son talent et de ses succès. Il fut pour ses contemporains, il resta
(1) Alcxanclri TralUani Medici libri duodccim, gra’cè el lalinè. S. Giiincrio Andcrnaco interprète. Bàle, i556.
LES HVZAXriNS. — LE COLCHIQU E
pour le moyen ùge le médecin par excellence ; on disait Alexander ntediens.
Si, à l’exemple du vulgaire, on considère le thérapeute au sens propre du mot, plus que le clinicien, Alexandre de Tralles mérita sa gloire. Nul plus que lui n eut le désir de sen>ir son client. Certes il cherchait ale guérir, mais dans la mesure compatible avec ses préjugés, ses goûts et sescaprices. C’est dire que toutes les médications énergiques ou désagréables étaient proscrites par lui, que toutes les. pratiques populaires, les plus absurdes ou les plus répugnantes, étaient admises et conseillées. Alexandre se montra par sa crédulité, feinte ou sincère, inférieur à Scribonius Largus, avec lequel il a d’ailleurs tant d’analogies.
On s’est demandé à quelle secte il appartenait : c’était peine inutile. Son livre est étranger à tout esprit philosophique. Que l’on prenne par exemple le onzième livre qui traite de la goutte (i), les questions de doctrine n’y tiennent, pour ainsi dire, aucune place, la thérapeutique a tout envahi. Mais comme il faut mettre de l’ordre dans cette foule de remèdes et qu’Alexandre aime la clarté, il use de la classification et de la pathologie générale qui régnaient de son temps, c’est-à-dire du galénisme, seul système resté debout. On l’a loué du soin avec lequel il avait distingué les unes des autres les diverses formes cliniques de la goutte et l’on en a fait honneur à son esprit d’observation : or les passages en question sont le résumé, presque la copie, des pages que nous avons reproduites d’après Aétius et que celui-ci avait empruntées sans doute à un de ses devanciers, Philagrius ou un autre.
Assez éclectique, ou même sceptique, en fait de théorie, il
(i) En réalité, ce onzième livre était le douzième et dernier. Une interversion malheureuse a fait placer après lui le livre concernant les fièvres qui était le premier. Dans son édition (Vienne, 1878-1879), Puschmann a rétabli l’ordre primitif.
do nne îi sa pratique un caractère plus personnel. Que, sur un point de thérapeutique par exemple, les données de sa propre expérience contredisent les notions classiques, il n’hésite pas : il qualifie Galien, avec un peu d’ironie peutêtre, d’homme tout divin OsiiT^-rcç, puis il lui applique spirituellement à lui-même ce qu’il avait dit d’Archigène. «Par cela même qu’on est homme, il est difficile de ne pas se tromper souvent, tantôt par ignorance, tantôt faute de soin., Aussi n’aurais-je jamais parlé comme je l’ai fait d’un aussi grand savant si la vérité même ne m’avait donné ce courage
■et si le silence ne m’eût paru impie. Un médecin qui; garde en lui-même, sans le dire, ce qui lui semble vrai com-| met une grande injustice, une véritable impiété; il se précipite bénévolement et sans s’en douter dans la plus gravedes erreurs. Le devoir est d’agir comme a dit Aristote : Platon est mon ami, mais la vérité est mon amie elle aussi. Entre les deux, il faut choisir la vérité (i). »
On regrette qu’au lit de ses malades, Alexandre ne montre, pas la môme fermeté. Il prescrit aux goutteux une purgation au suc de roses et à la scammonée « parce qu’elle est agréable au goût et à l'odorat (2) ». Il leur conseille un emplâtre dont il chante les louanges, disant en forme de conclusion : « et le meilleur de tout c’est qu’il est très propre et s’enlève sans répugnance (3) ». Toute sa thérapeutique est^ dominée par le désir de plaire. Il a, contre la goutte pituiteuse, c’est-à-dire froide, un remède parfait. « Il y a certes ■beaucoup d’antidotes ayant une grande elFicacité et montrant surtout une action puissante chez les goutteux de complexion phlegmatique et humide, mais je n’en ai pas trouvé de meilleur que celui qu’on appelle ciic y.opxh'kim. D’une part, il n est pas désagréable à prendre) d’autre part, il possède
(1) 'Vlexanclre de Tiiali.es. Liv. V, p. a/|4.
(2) Id., liv. XL, p. Goi.
(3) Id., p. 623.
LES in ZA!\’TINS. — LE COLCHIQUE
à la fois l’énergie et l’innocuité. En voici la formule : corail, sixscrupulcs, myrrhe, quatre onces, girofle, douze scrupules, rhapontic une once, feuilles de malabathrum véritable, douze scrupules; racine de pivoine, une once; aristoloche longue, deux onces; aristoloche ronde, deux onces; épi de nard, quatre onces. Tout cela choisi excellent et non sophistiqué pour éviter un échec de la médication. » On donnait un scrupule de ce mélange le matin, dans de l’eau tiède. Cela faisait 365 doses, à prendre dans un espace de près de deux ans.
Pour infaillibles que soient ses propres recettes, Alexandre, aussi obligeant pour ses jeunes confrères que pour ses propres malades, admet que les médecins veuillent choisir à leur gré parmi un grand nombre de remèdes; aussi en énumère-t-il une foule; il le fait pour épargner à ses lecteurs un travail qu’ils ne peuvent faire eux-mêmes; il leur faudrait parcourir la littérature médicale tout entière, «j’ai cru nécessaire, dit-il, de donner ici ces préparations parce que le médecin, à qui ses occupations ne laissent aucun loisir, n’a pas le temps de se plonger dans les nombreux écrits des anciens (i) ».
C’est dans ces dispositions d’esprit qu’il aborde la question la plus délicate qui puisse surgira propos de la goutte, nous voulons dire la question des spécifiques. Son embarras est visible. « Puisque quelques-uns, dit-il, invoquant soit la nécessité d’affaires pressantes, soit l’intensité intolérable de leurs douleurs, nous demandent instamment de leur donner CCS remèdes calmants, il est bon d’en traiter ici et de dire quand et comment il faut en user... 11 en est qui boivent le remède nommé 8l’èp;.»,oox/.T6Xo'j et disent en éprouver un tel soulagement, a la suite de selles aqueuses, qu'il s veulent immédiatement marcher. Cela est exact et l’espérance donnée est ; rarement déçue. Mais celte drogue a cela de mauvais qu’elle
(i) Jhid., p. 626.
Dia.PKUCii.
provoque, chez ceux qui eu usent, des rappels plus fréquents de leur fluxion. Tous ceux qui en ont pris se plaignent, durant tout le jour, d’avoir du dégoût pour les aliments. Les mixtures composées de cumiti, de gingembre et de poivre sont bonnes et combattent ce malaise stomacal, mais rien ne vaut l’adjonction de l’aloès à l’hermodacte. Je vais donc donner cette formule et aussi celles qu’ont imaginées les anciens pour que nous les sachions et n’ayons pas besoin de les demander à d’autres et pour que, si on veut en user à sa guise, on puisse facilement les prendre ici. »
« Formule d’un médicament purgatif très simple à l’hermodacte. R. Hermodacte, une drachme (3*^'',41 ); gingembre, neuf siliques; poivre, deux siliques ; anis, deux siliques. En une dose. Si l’on veut purger davantage, ajouter quatre siliques de scammonée. La purgation se fait doucement et les douleurs cessent (i). »
On voit les progrès faits dans la connaissance des proprié- ■ tés du colchique : Jacques Psychriste l’emploie à dose bru- • taie et sans atténuation ; Aétius essaie de corriger l’action i Irritante qu’il a sur l’estomac; Alexandre signale les dangers < que prépare son action trop prompte pour l’avenir.
Viennent ensuite plusieurs potions à l’hermodacte se ressemblant beaucoup. L’une d’elles, où le colchique est prescrit à la dose de deux grammes environ fait que le malade peut marcher aussitôt. Une autre est donnée sous le nom de Jacques Psychriste, c’est celle que nous avons reproduite et: qui fut la première en date de toutes les préparations col-chicées. Ij’auteur conclut ; « Voilà ce que m’ont appris sur l’hermodacte mon expérience propre et celle de mes con-temporains que j’ai vus l’employer. J’en ai usé longtempsainsi, mais plus tard j’ai reconnu qu’il était bon de lui associer l’aloès et j’ai essayé de le donner, non plus en potion:i
(i) Ibid.. |). l’)/|3 et suiv.
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
mais en pilules. Celles-ci, en effet, tout en calmant les douleurs du malade, empêchent qu’il n’ait de continuelles poussées fluxionnaires. En voici la composition : aloès, 2scrup.; scammonée, 4 scrup.; graine de concombre sauvag, une demi-once; hermodacte, une demi-once. Cinq ou six scrupules selon l’état des forces. » Cela faisait de 2^'’,3o à ■2*'‘",75 de colchique.
Alexandre ne cache pas sa répugnance à prescrire l’hermodacte, auquel il reproche d’irriter l’estomac et de condamner le malade, après une guérison momentanée, à de plus fréquentes ou plus longues atteintes. Les mêmes scrupules se retrouvent exprimés, de nos jours, dans les leçons de Trousseau qui, sur la fin de sa carrière, en était venu, ■comme Alexandre et comme Sydenham, à se croiser les bras en face d’un accès. Mais, h la différence du français, le médecin grec n’est pas homme à avouer son inaction ; il a recours à un subterfuge. « Il faut savoir, dit-il, qu'il n’y a pas que la potion h l’hermodacte qui soulage les douleurs de la goutte, mais qu’il y en a bien d’autres et parmi elles le remède au coronopus [plantago coronopus), qui, à mon sens, n’irrite pas l’estomac comme le fait l’hermodacte et soulage autant, sinon plus, en tout cas pas moins que lui (6) ». Cette potion contenait, avec de la racine de coronopus, du fruit de carthame (cnicus), de l’agaric, du gingembre et du poivre. C’était en somme un simple médicament laxatif.
Nous laisserons de côté les autres antidotes que mentionne Alexandre : on retrouverait parmi eux et des formules en escalier dites 7.XT;;,a-, analogues à celle que Uufus rapportait déjà d’après un autçur plus ancien, et ces poudres végétales qu’on devait prendre pendant une année entière. Enfin le livre et l’ouvrage se terminent par une série de médications moins recommandables encore. Quelques-unes
(i) Ihid., n.
LA GOUTTE ET LE E HUM A Tl SME
sont dégoûtantes, comme celle-ci, que nous choisissons à cause de sa brièveté : « frotte-toi avec un linge souillé des premières règles d’une vierge; tu n’auras pas la goutte situ le fais (i). » Le reste, formules magiques, incantations juives, applications malpropres ou ridicules, rappelle le charlatanisme des Alexandrins, les superstitions de la kyranide et les inepties recueillies avec tant de soin par Pline l’Ancien. L’auteur, il est vrai, semble rougir et s’excuse de ce qu’il écrit. « Puisque quelques-uns, ne sachant ni s’astreindre à un long régime, ni supporter les remèdes de la pharmacie, nous forcent à soigner leur goutte à l’aide de remèdes dits naturels et d’amulettes, et qu’un médecin éminent doit être muni de toutes sortes de ressources, et doit pouvoir soulager ses malades de toutes les façons, j’en arrive à ces moyens, mais, comme ils sont nombreux ceux qui ont pareille vertu, je me bornerai à ceux qui ont pour eu.x une longue expérience (2). » ;
On le voit, la médecine, telle que la pratique et l’enseigne Alexandre, est la servante obéissante du malade dont elle a pour unlcjue souci de capter et de conserver les bonnes grâces. Nous sommes loin, non seulement de la science, ; | mais de la fierté ancienne. La décadence est universelle, ' j absolue : elle n’atteint pas moins les caractères que les Intel- | ligences. Le livre d’Alexandre de Tralles, par ses déAuits autant que par ses qualités, peut retenir justement l’atten- t tion, mais la personne même de l’auteur est peu digne des 1 1 éloges outrés que lui ont accordés ses contemporains et ses |
successeurs. f
Paul d’Eglne, qui vivait au commeuccment du vu' siècle, l| a partagé, en Orient et en Occident, au moyen âge et dans les temps modernes, la renommée et l’autorité d’.Vlexaudre |
ti
(3) Ibid., p. 055.
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
(le Tralles. Et cependant il avait réduit lui-même à leurs justes limites son ambition, son rôle et son mérite, dans une préface qui est un modèle de franchise et de modestie (i). On devrait la reproduire en tête de tous les manuels, car elle est la meilleure définition que l’on puisse donner de ces ouvrages, qui ont leur heure d’utilité, mais qui deviennent nuisibles quand ils prétendent remplacer les traités originaux dont ils ne sont en quelque sorte que le squelette décharné.
En somme, Paul d’Egine, il le dit lui-même, a voulu faire quelque chose qui fût intermédiaire entre la collection en 70 livres d’Oribase, que son volume rendait peu abordable, et la synopsis à Eustathe, du même auteur, qu’il jugeait, avec raison, insuffisante à tous égards. La lecture du chapitre consacré à la podagre justifie les dires de la préface. C’est un résumé clair et méthodique de la doctrine galénique, où l’on ne trouve rien qu’on n’ait déjà lu dans Aétius ou dans Alexandre. Par contre, quand il s’agit d’un détail de pratique, du meilleur mode d’administration du colchique par exemple, Paul (2) intervient, dit ce qu’il a observé luimême, ce qu’il a appris des autres, et cela en un passage qui constitue un document précieux pour l’histoire des hermod actes.
« Il en est, dit-il, qui, au cours de tout accès articulaire, usent de la purgation aux hermodactes, mais ceci demande réflexion parce que l’hermodacte est mauvais pour l’estomac, détermine du malaise et du dégoût. Aussi est-ce seulement chez ceux qui sont pressés par des affaires urgentes qu’il faut l’employer. De fait, il calme rapidement, en deux jours le plus souvent, et permet de reprendre les occupations accoutumées. Je sais un médecin qui ne donne pas la sub-
(1) Chirurgie de Paul d’Égine, texte grec, avec traduction française par Ucnc Briau, i855. p. 33.
(2) Paul (I’Égixe. De re mcdicà libri scptcm. Venise, iùqS, p. 07 v°.
Stance elle-iiicme de l’hermodacte, ni un médicament qui la contienne, mais fait cuii’e l’herbe elle-même aùrr,v rr^v zôav et en fait boire la décoction à laquelle il ajoute les espèces habituelles, comme Tache ou Tanis ; et les malades sont purgés et délivrés de leur accès d’une merveilleuse façon ».
Ces dernières lignes se rapportent à une pratique exceptlonelle dans l’antiquité. L’usage était de faire des élecluaires au miel avec les substances végétales réduites en poudre et d’en délayer une certaine quantité dans de Teau, du vin, ou tout autre liquide, au moment de s’en servir. On ingérait donc les remèdes en nature et non sous forme d’infusion ou de décoction. De plus, et ce serait une autre dérogation aux habitudes anciennes, l’expression employée par Paul d’Egine porte à penser que ce n’était pas seulement le bulbe de Thermodacte, mais la plante tout entière, avec ses feuilles et ses semences que le médecin faisait bouillir. Mais c’est là une hypothèse sans autre appui que le mot t:ôx qui convient mieux à une herbe verte qu’à une racine desséchée.
C’était déjà une entreprise téméraire que de eondenser en un petit manuel la médecine entière ; il se trouva cependant des écrivains pour réduire encore l’effort demandé à l’attention, sinon à la mémoire, des Byzantins amis de la médecine. De ce nombre furent Theophanes Nonnos, Michel Psellos et Léon. Le livre de Nonnos, dédié à Constantin Porphyrogénète (goi-QÔg), renferme huit courts paragraphes traitant de la podagre et de Tarthritis, de leur cause et surtout de leur traitement ; on n’y relève rien d’original ni d’intéressant (i).
Michel Psellos, le bègue, qui fut préeepteur de Tempereur Michel Ducas (1068-1071), a traité de la médecine non en médecin, mais en homme de lettres qui, ayant abordé
(i) No.nnos. lipilomc de curalionc morborum. (îolliii', I7().'i-i7<)5- L II, p. 18C et suiv.
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
tous les sujets, a cru devoir mettre en vers iambiques toute la pathologie. En quinze vers de ce poëme sont exposés : la pathogénie de l’arthritis et de la podagre dérivées d’une double source, la diminution de la force nutritive et la surabondance des humeurs, conséquence d’une nourriture excessive ; la cause des douleurs, dues à la tension des parties fibreuses sous l’effort de la fluxion ; la distinction purement nominale entre la podagre et l’arthritis ; enfin la formation des tophus qu’engendrent l’afflux d’une humeur terreuse et l’application de remèdes desséchants (i).
Quant à l’opuscule de Léon, philosophe et médecin, ce n’est plus même un manuel, c’est un petit vocabulaire, ne ■contenant guère que des définitions. L’arthritis, la podagre et la sciatique n’y occupent que quatre lignes (2). La lecture de ces derniers exemplaires de la littérature médicale des Byzantins atténue le regret que pourrait inspirer la perte d’un grand nombre de petits ouvrages analogues dont on trouve maint fragment inséré dans les manuscrits qui nous ont conservé des œuvres plus sérieuses.
Il nous faut descendre jusqu’aux derniers temps de l’empire, au règne de Michel VIII Paléologue (1261-1281), pour trouver une œuvre qui ne soit pas la copie servile des premiers galénistes. L’empereur Michel ayant demandé à son médecin, Démétrius Pépagomène, une consultation sur la goutte, celui-ci lui adresse l’opuscule que nous avons et qui étudie successivement « la prophylaxie par le régime, par les médicaments, par les applications locales ; le traitement de la maladie une fois déclarée, à ses diverses phases de début, d’état et de déclin (3). »
(1) Boissonnadi:. Anecdola Græca, in-8<>. Paris, 1829, l. I, p. 220.
(2) Lkoms. pliilosoplii et inedici conspectus moclicinæ in Ermerins. Anec- <lota medica Græca. Liigd, Bal.. i84o, p. 209.
(3) Demktiui PepAr.oMEM liber de Podagra. Grœcc et latine. Liied. Bat
Pour plus de clarté, car il s’adresse à un profane, Démé- Irius commence par un petit cours de pathologie générale, dans lequel il traite des divers organes d’élimination dont dispose l’économie: ces organes sont l’intestin, le foie, le rein qui reçoit des vaisseaux un liquide semblable à du petit lait et le transmet à la vessie ; les autres émonctions se font dans l’intérieur même des organes : les unes constituent la sueur, H transpiration ; les autres, plus subtiles encore échappent à la vue et disparaissent à l’état de vapeur. Quand les jointures ont perdu, pour leur compte, cette faculté d’élimination, les résidus s’accumulent, se corrompent ; le sang lui-même se charge de bile et de pituite et l’on voit naître l’affection à laquelle on a donné le nom de podagre :
« C’est la surabondance de bile et de pituite qui engendre la goutte, comme l’a dit Hippocrate, bien que tous les auteurs, ou à peu près, incriminent les humeurs sans distinction ». Cette phrase doit être relevée, car elle offre un des rares exemples que l’on puisse citer de résistance au galénisme absolu, à la théorie des quatre humeurs.
« Les fluxions goutteuses n’occupent pas seulement les mains, les pieds et l’ensemble des jointures, mais elles se portent aussi vers l’encéphale, vers le foie et même vers le cœur, et sont alors des plus dangereuses et des plus rebelles ; et si elles proviennent d'une accumulation par trop grande de déchets, elles amènent la mort, à moins que n’intervienne une rapide et énergique purgation (i) ».
« La goutte est à ce point un mal de famille que, si l’on en croit les anciens, elle peut se transmettre par une série d’hé- ; ritages successifs aux arrière-petits-enfants, si la sohrlété du: régime, l’usage de purgations fréquentes et appropriées n’y.' portent remède.» C’est à propos de ces évacuations prophy-|. lactiques que l’auteur parle pour la première fols des hermodactes. 11 recommande de se purger tous les mois avec la^
(i) Ibid., p. 20.
LES BYZANTINS. — LE COLCHIQUE
composition suivante : « aloès, une partie ; hermoclacte, une demie ; aneth doux ou cannelle, pour modérer l’irritation stomacale que cause d’habitude l’hermodacte, une demie ; scammonée excellente, une demie; on fait des pilules qu’on donne suivant les forces et le tempérament du sujet, suivant la quantité d’humeur nuisible et suivant la saison de l’année ».
Remarquons en passant que cette formule, mal lue dans la traduction latine, a donné lieu à üue erreur grave. Galtier-Boissière, suivi en cela par les auteurs plus récents, a dit que Démétrius Pépagomène avait employé les graines de colchique (i); il n’en est rien; aucune des recettes rapportées par l’auteur grec ne mentionne les semences ; seule la précédente a pu prêter à la confusion si par inadvertance on a lu seminis au Heu de semis. Le fait rapporté par Paul d’Egine est le seul que nous connaissions, qui concerne un emploi de l’hermodacte autre que l’usage de la poudre de bulbes.
Si, malgré les précautions prises, la goutte survient, il faut saigner au pli du coude : « Dans cette première attaque, dit très sensément Démétrius, le sang des veines n’est pas encore altéré gravement; aussi, quelle que soit l’humeur nocive, il faut la chasser par la saignée. Elle court de veine en veine et agit plus par sa quantité que par sa qualité. Mais, quand le sang s’est altéré tout à fait et que la maladie est constituée, l’ouverture des veines est plus nuisible qu’utile ». Cette opposition très juste entre la goutte lloride permettant la saignée et la goutte atonique le défendant se trouvait déjà formulée presque dans les mômes termes dans le livre de Paul d’Egine qui l’avait sans aucun doute empruntée a des auteurs plus anciens.
Après la saignée, la purgation. « 11 y a une formule purgative qui est bonne pour tous les cas, c’est celle qui est à
(i) Gai.tikh Boissièke. De la goutte. Paris, i8üo,
LA GOUTTE ET LE lUlUMATISME
base d’herinodacte et que l’on prépare suivant les forces du malade, la violence de la Iluxion et la quantité d’humeur. Elle est très utile, quelle que soit l’humeur en cause ; j’en ai acquis la preuve par les expériences les plus rigoureuses. M ais il faut que cet antidote soit préparé depuis deux mois, ou au moins depuis un mois, pour que les substances composantes associent mieux leurs vertus et, pour ainsi dire, fassent corps. Cette formule la voici : « Ilermodacte, une once ; cumin, pyrèthre, aristoloche, agaric, berle, de chaque six scrupules; globulaire (alypias), autant; mastic, deux
scrup. ; gentiane, noix de galle, deux scrup. ; musc En
donner quatre scrupules avec du vin miellé et de la scammonée suivant l’effet purgatif que l’on désire. C’est de toutes les purgations la meilleure qu’on puisse donner dans les maladies fluxionnalres » (i).
« Si les précautions indiquées n’ont pas été prises, si, le mal venu, on n’a pas usé des purgations convenables ou du régime nécessaire, le rôle du médecin est d’annoncer au
malade d’atroces et de longues souffrances, des nuits sans
sommeil, les déformations des pieds et la claudication... Si le malade refuse encore les remèdes évacuants (car j’en sais (jui sont très pusillanimes sur ce point), on agira par des clystères ou des applications abdominales ».
Démétrius énumère ensuite quelques médications locales, se loue beaucoup de l’usage, à titre préventif, des pilules persiques, qui étalent des pilules à base d’aloès, et conclut en ces termes où le scepticisme médical se masque assez mal de la fol religieuse : « J’ai dit ce que conseille la science, ce que pensent les médecins les plus éminents en ces matières. Celui qui se conformera fidèlement à mes prescriptions s'en trouvera bien, pour peu qu’il ait l’assistance du ciel, l’intercession de la Vierge mère et le secours de Dieu ».
(i) Dans celle formule, le colcliicinc csl prescril à la dose de i6'\ôo en-
viron.
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Un caractère curieux de l’œuvre de Démétrius c’est le soin qu’il a d’invoquer à tout propos l’autorité d’Hippocrate, même pour les détails les plus simples, les notions les plus vulgaires. Il semble que l’auteur soit effrayé lui-même de sa hardiesse, pour avoir émis sur la pathogénie de la goutte, sur les indications de la saignée, sur quelques autres points encore, des opinions que les purs galénistes devaient considérer comme des hérésies. Pour se défendre, il use habilement du procédé même qu’avait employé Galien contre scs adversaires : il se couvre sans cesse du nom vénéré d’Hippocrate.
Quand Démétrius écrivait cette consultation, quand Michel Paléologue la lisait, ils avalent l’un et l’autre présentes à la mémoire l’histoire d’Alexis Comnène et sa longue agonie. Les passages sur la goutte remontée, sur la nécessité de détourner la fluxion par des remèdes purgatifs, sur la répugnance de certains malades à accepter cette médication, sur le rôle c[ui incombe alors au médecin d’annoncer les conséquences graves de cette faiblesse, paraissent à cent ans d’intervalle un écho du récit émouvaut que fait Anne Comnène, dans PAlexlade, de la mort de son pèrefiiSo). Les pages où elle met en scène les médecins de l’empereur, décrit leurs discussions, leurs tergiversations et leurs Insuccès, sont le meilleur commentaire que nous puissions donner à ce que les Byzantins ont écrit sur le podagre : aucun de leurs traités ne vaut cette admirable observation que nous traduisons ici presque tout entièi-e (i).
L’empereur était goutteux depuis longtemps et avait ressenti récemment encore de violentes douleurs. Uii jour, à l’hippodrome, il est exposé à un grand vent, le mal quitte les extrémités et se porte sur une épaule ; les médecins ne
(i) Anne (jn.MNKNE. \ol. II, p. 360 cl siiiv., in Histoire liyzantinc. iBonn, 1878.
LA GOUT r E E T /. E It II i: MA T I .S .)/ E
voient pas l’imminence du péril. Seul Calliclès Nicolas prédit a la famille impériale les malheurs terribles qui l’attendent ; il lui dit sa crainte de voir riiumeur qui avait quitté les extrémités se chercher une autre voie et créer un péril de mort. On ne le croit pas, on ne veut pas le croire; et personne, à l’exception de Calliclès, ne conseille de remèdes évacuants parce que l’empereur n’en prenait jamais, il ne prenait d’ailleurs aucun médicament Interne. Sur ce point, tous accédèrent à ses désirs et écartèrent la purgation. vVIors, prévoyant l’avenir, Calliclès prend une voix grave et leur montre la matière morbide se retirant des extrémités pour se porter d’abord sur l’épaule et sur le cou, puis, en l’absence de toute médication évacuante, frappant les organes primordiaux, le cœur lui-même, et provoquant des accidents mortels. Anne Comnène, qui présidait au débat, se rangea pour sa part à l’avis de Calliclès, mais la pluralité des suffrages l’emporta.
Quand la poussée fluxionnaire eut duré sa durée habituelle, elle céda d’elle-même et le malade se rétablit. Mais six mois ne s’étaient pas écoulés que le danger reparaissait pour l’empereur, accablé d’ailleurs sous le nombre et le poids des occupations journalières, sous le souci des affaires j publiques. 11 se plaignait d’étouffement, d’angoisse, sentait ; comme une lourde pierre écraser sa poitrine et lui couper ' toute respiration. Les médecins cherchaient la cause de ces ! troubles ; ils palpaient les artères de la main, trouvaient des < modifications diverses du pouls, mais ne pouvaient en découvrir la raison. L’empereur ayant le régime modéré et = sobre du gymnase ou du camp, ils Invoquaient les conten- \ tions d’esprit et les soucis continuels: le cœur s'était en- j flammé, avait attiré à lui tous les déchets du corps. D’où ; un mal cruel qui, sans trêve aucune, étranglait l’empereur , comme avec un lacet.
La maladie empirait, n’avait aucune rémission: Alexis no pouvait se couclier sur un côté ni sur l’autre, ne pouvait tirer son haleine ([u’avcc la plus grande peine, lous les
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médecins furent appelés à une nouvelle consultation, mais ils difleraient de sentiment sur la nature du mal et par conséquent sur le traitement à instituer. Rejetant toujours les purgations, ils eurent recours à la saignée, mais l’incision de la A eine au pli du coude n’apporta aucun soulagement ; le malade respirait à peine, en menace perpétuelle de suffocation et de mort. Enfin l’administration de l’antidote aux poivres oci -wv T:£7ï£pca)v (i), amène une détente, on se félicite on ne sait comment manifester sa joie, on chante des actions de grâces. Hélas ! ce n’était qu’une vaine apparence. Trois ou quatre jours après, la même suffocation et la même angoisse reviennent, le mal s’aggrave encore, les congestionsviscérales, l’œdème des pieds se montrent, puis la diarrhée, l’asphyxie et la mort.
Ce qu’Anne Comnène décrit ici en termes saisissants, c’est la mort par le cœur si fréquente chez les goutteux. Son. récit nous montre à quel point étaient oubliés les enseignements les plus sages de la médecine ancienne. Calliclès sesouvient seul des belles pages où Rufus a étudié les métastases ; les autres agissent comme eût agi à leur place Alexandre de Tralles, leur modèle à tous. Pour ne pas déplaire à leur malade, pour n’assumer aucune responsabilité périlleuse, ils ne prennent aucune initiative et laissent aller les choses jusqu’à la catastrophe sans rien tenter pour la prévenir. Ils reculent devant l’emploi de ces remèdes, héroïques où l’hermodacte, c’est-à-dire le colchique, était associé à d’autres espèces purgatives, car il n’est pas douteux que, par le mot de purgations, Anne n’entende cette sorte de médicaments.
Dans cette première partie de son histoire, le colchique est regardé par tous comme une drogue purgative, douée
(i) Le 5;a Toiôiv étail composé de [)oivre commun, de poivre-
blanc, de poivre long, de gingembre, d anis, de thym et de miel. Y. Oribase. l- > , p. i5o et Paul crEginc, Üv, VII.
LA GOUTTE ET LE lillUMATIHME
d’une action élective sur les matières pituiteuses, cause habituelle de la goutte. Cependant il semble que de bonne heure les Byzantins aient reconnu les dangers de cette substance employée seule et à haute dose ; ils en ont en effet diminué graduellement la quantité prescrite, et lui ont associé dans leurs formules la scammonée ou d’autres espèces de même vertu. C’était soupçonner que les effets bienfaisants du colchique n’étalent pas absolument liés à ses propriétés cathartiques, mais qu’il y avait en lui autre chose, comme dira Avicenne.
Les Byzantins, Jacques Psychriste, Aétius, Alexandre de Tralles ont eu la gloire de commencer et de poui’suivre l’étude clinique du colchique d’automne. En signalant ses effets surprenants sur la douleur goutteuse, son influence redoutable sur la marche ultérieure de la maladie, ses propriétés purgatives quand il est ingéré à haute dose, son action irritante sur l’estomac, ils ont prouvé par le meilleur des arguments, par l’expérience clinique, que l’hermodacte n’était autre chose que notre colchique. Les Arabes, meilleurs botanistes, achèveront cette démonstration et lui donneront une rigueur plus grande, une apparence plus scientifique.