I.E MOT GOUTTE
venons de passer en revue les gouttes nerveuse, cérébrale, oculaire, cutanée; la goutte en l’aine traduit, par un euphémisme, une autre variété tout aussi légitime de goutte, la goutte veineuse, la fluxion hémorroïdaire, qui présente plus nettement encore que les affections précédentes ce caractère de se produire par paroxysmes. Les hémorroïdes, et non le bubon Inguinal, sont bien le sujet de la petite pièce intitulée de la goutte en l’aine, comme le prouve le fraopment suivant dont la valeur documentaire fera excuser la trivialité (i).
Le personnage qui parle se donne pour un médecin de Salerne qui a complété ses études à Paris, et surtout h Montpellier, et il ajoute :
Je sui bons mires et Jjien sages :
Je sai garir de toz malages.
Je garis de la goûte en l’aine Qui metlcsgcnz en male paine,
Une goûte plaine de rage ;
Li .i. l’apelcnt mal volage Por ce que sovent va et vient :
Mes por ce Q[a entre le cul tient L'apelez-vous la goûte en l’aine...
C’est une goûte trop vilaine :
Nous l’apelons goûte de rains Plus belement à tout le mains Et plus cortoiscment que vous, etc.
Puis, après avoir formulé une médication ridicule, il conclut ;
Garis serait, sacliiez sans doute,
De la très angoisseusc goûte Qui n’espargne nulc ne nul G’on apele goûte de cul.
Nous ne croyons pas que l’on puisse méconnaître h ce t, daleau, ni surtout a ces derniers mots, la fluxion hémor-
(i) Œuvres complètes de Itulebcuf. Édit. Ach. Jubinal, 1874-70 t III p. 192.
L A GOUT T E E T L E II II U MA TI S M E
roïdaire. Le court poëme, d’oii ces vers sont extraits, est du xiii® siècle, il est publié à la suite des œuvres de Rutebeuf, en même temps qu’une Erherie, à laquelle nous avons emprunté les expressions de^*o«/e fesle et de goule migraigne. Mais Rutebeuf lui-mème, s’il n’est déjà l’auteur de la pièce précédente, a parlé de la goutte en homme qui a quel([ue teinture de la médecine de son temps, et cela dans une autre Erberie (Li diz de l’Erberie ou Erberie Rutebeuf) (i).
Il y fait parler un charlatan, venu de Salerne et d’autres régions de l’Italie avec une provision d’herbes de grande vertu :
Do toute fièvre sans quartainne Gariz en moins d'une semainne,
Ce n'est pas faute ;
Et si gariz de goûte flautre :
Jà tant n’en iert (sera) basse ne haute,
Toute l’abat.
Ce la vainne dou cul l’os bat,
Je vos en garrai sanz débat, etc.
On retrouve ici la goutte fistule et la goutte en l’aine de tout à l’heure, c’est-à-dire l’écoulement lacrymal et les hémorroïdes ; la localisation anatomique de ces dernières est donnée avec une précision toute médicale.
Dans une seconde partie, en prose celledà, l’orateur se donne comme l’élève et l’envoyé d une dame « qui a nom madame Trote (évidemment Trotula) de Salerne et sa-
chiez que c’est la plus sage dame qui soit enz quatre parties dou monde », puis il vante un remède contre les vers : « Por la maladie de vers garir (a vos iex la veeiz, a vos piez la marchiez) la meilleure herbe qui soit els quatre parties dou monde, ce est l’ermoize. Ces lames c en ceignent le soir de la Saint-Jehan, et en lont chapiaux seur los chiez, et dient que goule ne avertinz ne les puet panre n en chiez, n en braz, n’en pié, n’en main En ccle Champaigiie où je sui
(i) Ibid., p. 57.
LE MOT GOUTTE
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neiz l’appele-hon Marrcbore, qui vaut autant comme la meire des herbes etc>. ». Enfin dans sa conclusion il dit :
(( Vous seriez gariz de diverses maladies et de divers mahainz, de toutes fièvres sanz quartainne, de toutes goûtes sans palazine, de Eenflure dous cors, de 1(1 vciiiine don cul c’ele vos débat ».
Nous avons reproduit quelques fragments de ces trois pièces du xiii° siècle, qui ont entre elles de nombreux rapports, qui se complètent et s’expliquent l’une l’autre et ont peut-être un même auteur, parce qu’on trouve, sous les grossièretés voulues, un aperçu exact des idées médicales du temps. Ce qu’on y dit de la goutte des divers membres, de la migraine, des vertiges, de la paralysie, de l’eczéma, des hémorroïdes, ne doit rien à l’imagination populaire, c’est un legs, un souvenir fidèle de la pathologie du moyen âge telle qu’elle était avant les Arabes et les Grecs, avant même les Salernitains. Il n’est pas jusqu’à cette coutume de se coiffer la tête avec de l’armoise, coutume que symbolise encore le surnom vulgaire de couronne de Saint-Jean donné à cette plante, qui ne rappelle une pratique très ancienne, puisqu’elle est mentionnée par Dloscoride ; Les Cappadociens se faisaient des couronnes avec une herbe que certains nommaient armoise et qui était l’ambrosle. Enfin ce nom de mère des herbes n’était pas une expression populaire propre à la Champagne, comme le dit Rutebeuf, puisque, dans le Circa instans, Platearius s’exprime ainsi : Avtemisin, (piæ mater herharum dicitur, et ce surnom de l’armoise se retrouve encore sous la plume d’autres écrivains du même temps.
Le sens premier et la valeur du mot goutte durant le moyen âge, du ix® au xiii° siècle, nous paraissent sulfisamment établis. Il n’était pas un terme médical, technique, mais il traduisait dans la langue vulgaire des notions médicales sérieuses, dernier écho de l’école néo-latine, de l’école africaine. Aujourd’hui encore, quand il se rencontre, écrit ou
LA GOUTTE ET LE lUIUMATISME
p;ivlé, avec son acception la plus large, c’est à cette lointaine origine qu’il doit nous reporter et, si l’on se rappelle ce (jue fut cette médecine occidentale, on peut aller plus loin et dire qu’il établit un lien entre nos idées actuelles sur la diathèse arthritique et les doctrines humorales de la vieille médecine grecque, par-dessus le galénisme et sa longue domination. Mais le plus souvent nous faisons de cette expression un simple synonyme de podagre et il n’y a guère de eonfusion possible ni d’obscurité.
Par contre, pendant quatre siècles au moins, le mot goutte a embarrassé la plume des médecins qui ne savaient trop quel accueil lui faire, ni quel sens lui donner. Les premiers Salernitalns, ou du moins les plus anciens dont nous ayons les œuvres, semblent l'ignorer, à l’exception de Trotula. Dans les livres de Copbon, de Petroncelli, de Platearius, oii l’arthritis, la podagre et la sciatique ont chacune leur chapitre distinct, on ne lit pas une fois le mot de goutte, déjà vieux pourtant de plusieurs siècles. La langue médicale de Salerne, dérivée surtout du latin de Cælius, dédaigne cette expression populaire, encore qu’elle s’adapte absolument aux doctrines qui dominent encore en Occident. INIais, dès le commencement du xii® siècle, le mot proscrit envahit la littérature médicale. L’antidotaire de Nicolas dit que la Benedicta est bonne ad ^iittam arthviLicani (ij; Alllatius donne le diamannis pro ^uta. caloris onminni nie/nlu-ornm (2' ; Bartbolomæus commence sa description de l’arthritls en ces termes : « Artellca passio est in juncturls membrorum qua; çu/pari/er giiUa appellatur (3) ». Et ce mot vulparilor, écrit à cette date, conlirme ce que nous avons avancé dans les pages précédentes.
Un autre salernitain du même temps, ArchimatlnTUS ^,'i)
(1) Anliclotaire de Nicolas. iii'Mesuæ opéra. Venise. iGa3. p. 167.
(2) Collcct. Salernit. f. 11. p. 353.
(3) Collcclio Salcniitana. l. IV, p. 358.
O) Ihid. T. V, p. 3()i.
LE MOT GOUTTE
est plus hardi ; il adopte sans réserve 1 expression nouvelle, s’en sert couramment et commence ainsi l’un de ses chapitres : « La Gonfle, gnlta, survient en diverses réglons, mais surtout dans les jointures : les coudes, les hanches, les o-enoux, les articulations des mains et des pieds, et on la dit
goutte parce qu’elle provient d’humeurs fluant peu à peu et goutte h goutte vers ces diverses parties ». A partir de ce moment, on usera sans scrupule du vocable nouveau, l’appliquant tantôt à une diathèse générale dont les alFections articulaires ne sont qu’une localisation fréquente, tantôt à ces affections seules. Les rédacteurs du Poème de saiilé, l’auteur anonyme d’un traité sur les urines et leur sémiologie l’emploient dans sou acception la plus large ; il en est de même des inconnus qui ont ajouté au texte légitime de Bartholomæus une série de formules comme les suivantes : ad g U ta ni coralem et ad omnes gntas (la gutta coralls est sans doute le rhumatisme articulaire aigu); ad omnes guttas matrem herhavnm artemisiam etc.
Mais déjà, on le volt, Archimathæus a commencé à limiter le sens d’un terme qu’il jugeait trop vague, il a le premier ébauché ce travail de restrictions successives qui a abouti à l’acception si étroite qu’a le mot goutte aujourd’hui, au moins parmi les médecins. Cette opposition entre la langue vulgaire, héritière et gardienne de la médecine ancienne, et le langage dit scientifique s’est marquée de bonne heure. Dès la première moitié du xv“ siècle, Antoine Guaynerio, de Pavie, la formule en termes précis : « Le mot goutte, dans certains cas, désigne la descente, le flux d’une humeur quelconque vers une partie quelconque de notre corps ; c’est ainsi que le vulgaire nomme goutte toute fluxion humorale tant vers la poitrine que vers un autre organe indifféremment. D’autres fois le mot ffoutle désigne uniquement la douleur des jointures causée par une humeur venue d’autres organes et envahissant leurs cavités. T^cs organes en effet se renvoient Lun à l’autre leurs superfluités; ainsi se forme la goutte, appelée de ce nom par