L .1 GO U r T Ë E T LE R U U M A T l S M Ë
analogie avec les gouttes qui tombent d’un toit ou découlent des ai’bres (i) ».
Enfin, et pour conclure, l’auteur d’un traité de arlhrilide et omnibus ej/is fonnis, Pierre Fort, médecin de Xérac, reproduit et précise encore la même distinction. « Le mot goutte est pris dans deux acceptions : tantôt, mais improprement, pour la chute d’une humeur quelconque sur une partie quelconque du corps ; tantôt, et proprement, pour l’influx d’une humeur nocive quelconque sur les seules jointures. Les Barbares, adonnés à une médecine barbare, l’appellent goutte parce que le flux se fait goutte à goutte, distille en quelque sorte à leur avis (2) ».
L’acception la plus étroite a prévalu, a tort croyons-nous, mais les contemporains d’Archimathæus, ceux surtout de Guaynerio et de Fort hésitèrent d’autant moins à l’adopter que les traductions d’Avicenne et des Byzantins étalent venues substituer l’humorisme galénique au vieil et simple humorisme d’où étaient sortis l’idée ancienne et le nom récent de la goutte. Il a fallu attendre jusqu’à nos jours une réaction sérieuse en faveur de cette conception abandonnée, qui a reparu sous un nom moins heureux. Quelle autre diflerence en effet que celle du nom entre la goutte du moyen âge et l’arthritisme d’hier? Ce sont, à peu de chose près, les mêmes affections qui se trouvent groupées sous une étiquette commune.
Si peu qu’il reste aujourd’hui au mot goutte de son domaine ancien, nous ne saurions souscrire à l’exclamation laudative de Trousseau : « La goutte, mot admirable, parce que, quel que soit le sens que lui aient attribué ceux qui l’ont inventé, il n’a plus d’autre sens aujourd’hui que celui de la chose à laquelle on l’applique. Combien de fois ne vous
(1) Anlhonil Guajnerii Papieiisis Je jiincluris, etc. Commcntariolns, infol.. s. 1. n. J.
(2) Tractalus Je ArlhritiJe, etc. Aulhorc Petro l'orti, etc. Montnlb., i58i.
LE MOT GOUTTE
al-je pas fait remarquer la valeur de ces mots, qui, dégagés, à cette heure, de toute prétention scientifique, conviennent uni et toti defmito ! Ces mots, goutte, eérole, variole, coqueluche, etc., sont d’autant meilleurs, qu’ils ont moins de significations nosologiques. Ils sont parfaits, précisément parce qu’ils n’impliquent aucun sens doctrinal, parce qu’ils trouvent leur place dans toutes les noménclaclatiires, sans consacrer un article de foi pathologique ; ils résistent h toutes les théories, chacun s’en contente, et les comprend beaucoup mieux que tous les mots barbares, grecs ou latins, qu’on voudrait leur substituer. Le mot goutte est donc le meilleur que nous puissions employer ; il est de beaucoup préférable à celui de podagre, mis en honneur par les auteurs qui ont écrit en latin (i) ».
L’événement a donné raison à Trousseau ; goutte est devenu le synonyme absolu, unique, de podagre et n’a plus, parmi les médecins, d’autre sens. On peut le regretter. Si le mot podagre n’était pas tombé en désuétude après un long usage, nous ne chercherions pas si loin, nous ne violenterions pas la langue grecque pour en tirer une arthritis, un arthritisme, un herpétisme, une bradytrophie ; nous nous contenterions pour désigner la diathèse dont relèvent à la fois la podagre, la migraine et quelques autres affections, du mot si simple, si français, de goutte et nous lui laisserions son véritable sens, celui que le vulgaire, les barbares, comme disent nos érudits de la Renaissance, lui donnent depuis plus de mille ans.
(i) Thousseau. Clinique medicale de l’IIolcl-Dieu, i8()2, t. II, p. 703.
CIIAPITRI-: XV
SALliUXE. LES AIÎABISTES
Dès le jour où l’école de Salei-ne entre dans l’histoire, vers le milieu du xi“ siècle, elle y apparaît pleine de force et d’éclat. 11 semble qu’elle n’ait pas connu les dillîcultés et les lenteurs de la croissance, qu’elle n’ait pas de racines dans le passé, qu’elle ne doive rien qu’à elle-même. Il n’en est rien. Salerne continue une longue tradition; elle a eu des commencements obscurs; elle a recueilli l’enseignement des écoles latines, grecques et arabes; elle a peu innové et son originalité est toute de surface.
11 est facile de saisir le lien qui rattache Salerne à la médecine néo-latine et à la médecine byzantine. 11 suflit pour cela du rapprochement de cjuelques dates et de quelc[ues faits. Carthage, Ravenne et, dans une moindre mesure. Ravie et les villes lombardes du nord de l’Italie avaient conservé à l’Occident quelque chose de la médecine ancienne, avaient possédé les éléments d’un enseignement régulier. Or les Byzantins sont chassés de Carthage par les Arabes en 698, de Ravenne en 762 par les Lombards; ceux-ci perdent l’exarchat dès 704 et leur royaume avec Ravie, leur capitale, en 77/1. De leur domaine il ne reste ([u’un débris, le duché de Bénévent.
Salerne était une ville de ce duché. Ce n’est donc pas le hasard (pil a fait d’elle l'héritière de Carthage et de Ravenne. Si la médecine s’est réfugiée sous la protection d’un prince
s A LE R NE. — LES ARABISTES
’iOj
lombard, la recherche d’une sécurité relative a fait plus sans doute, pour le choix de cet asile, que toute autre chose, que la beauté môme du site et du elimat.
Ville tranquille et salubre, Salerne avait encore d’autres avantages précieux pour une école. Comme le duché dont elle faisait partie, elle était enclavée dans un territoire qui reconnaissait encore l’autorité de l’empereur. Dans l’Italie méridionale, de Naples à Otrante, les actes ofliciels étaient rédigés en langue grecque, le rite grec était suivi dans un grand nombre de paroisses; le nombre des clercs et des laïques parlant à la fois le grec et latin était assez grand. C’était là des conditions propices à un passage facile de la science d’Orient en Occident.
De plus Salerne était en face de l’Afrique : les rives de son o-olfe excitaient la convoitise des Sarrasins, et Amalli, sa voisine, en soufï’rit souvent. Ces expéditions, si fréquentes qu’elles fussent n’empêchaient pas de nouer des relations commerciales et intellectuelles (i), et nous verrons que d’assez bonne heure la médecine de Salerne porta l’empreinte d’une inlluence arabe. Avant ces échanges, avant les événements que nous avons rappelés, Salerne avait pu connaître l’école latine de Carthage, et peut-être en recueillir les débris. Les fuyards de l’Afrique, du pays qui allait s’appeler le Maghreb, ne pouvaient trouver aucune terre qui leur rendît, plus que Salerne, cette culture demi-grecque et demi-latine qui avait été leur partage jusqu’à la conquête musulmane.
Enfin, non loin de Salerne, était le Mont-Cassin, fondé par saint Benoît en 629. Au siècle suivant, les bénédictins, (pil furent, dès leur origine, des amis des lettres et prirent une grande part à la conservation des œuvres médicales, vinrent s’établir à Salerne même (69/1) : ils n’ont pas fondé
(i) Dr M.vs-Latiue. Relations et commerce de l’Afrique septentrionale ou Maghreb avec les nations clirctiennos au moyen âge. Paris, i88ü.
l’école medicale, mais ils ont sans aucun doute aidé à ses progrès.
Cette succession d’événements éclaire les origines de Salerne. Au cours du viii“ siècle, tous les centres d’instruction médicale disparaissent ou déclinent; peu de temps après apparaît Salerne qui, par sa situation géographique, son indépendance politique, ses rapports faciles avec les terres de l’empire ou les pays conquis par l’islam, était comme désignée pour être le séjour des études paisibles, pour réunir et associer dans ses doctrines la médecine purement grecque, la médecine gréco-latine et la médecine gréco-arabe.
Du reste, cet enchaînement historique qui rattache Salerne aux écoles d’Afrique et d’Italie, et par elles h l’Orient hellénique, on en trouve la trace et la preuve dans l’enseignement donné chez les premiers Salernitalns.
Le plus ancien ouvrage qui nous soit parvenu sous le nom d’un Salernitaln, c’est le Passionnai/’e, dont l’auteur, Gariopontus, llorlssait dans la première moitié du xi' siècle (i). Si l’on y cherche le chapitre qui concerne la goutte, on constate qu’il reproduit littéralement deux sortes de fragments que nous connaissons bien : un passage du traité de Cælius désigné sous le nom d’Esculapius et une série de paragraphes tirés du onzième livre d’Alexandre de Tralles. La part de l’auteur prétendu, ou plutôt de l’éditeur, est aussi petite que possible. Pour l’Esculapius, tout se borne à quelques changements de mots, et îi une modification de classement. Tandis que dans l’Esculapius le chapitre de jwclagra (ch. xlvii) est immédiatement précédé d’un chapitre de arlrelica (ch. xlvi), dans le Passionnaire, l’étude de l’arthrltis est rejetée au livre suivant comme celle d’une maladie bien dilférente de la podagre. Cette étude de l’arihrltis, c’est-à-dire du rhumatisme articulaire, est, elle aussi, une copie de l’Esculapius.
(i) Gauiopontcs. 1)c morlionim causis, etc. 13i\lc, 1530, in-8°.
SALEIiXE. — LES ARABISTES
En ce qui concerne Alexandre de Tralles, le texte du onzième livre a été abrégé; beaucoup de paragraphes ont été supprimés, beaucoup de recettes, et parmi elles les plus ridicules, ont été laissées de côté. Celles que l’auteur a maintenues ont subi de légères modifications de forme. Enfin quelques formules nouvelles ont été ajoutées, sans indication d’origine, celle-ci, par exemple : cc Poudre purgative d’une elficaclté éprouvée, découverte par des médecins de mérite : elle calme admirablement les douleurs furieuses des goutteux, adoucit la chaleur brûlante et, aussitôt après une évacuation, soulage les membres du malade au point qu’il peut revenir de sa chaise à sou lit sans l’aide de personne. R. Hermodactes, Scammonée, âà 2 drachmes; cumin, costus, girofle, ââ i drachme; donnera la dose d’un sou d’or '^'',55) dans du vin blanc ou de l’hydromel. Ou encore en électuaire au miel dans 5 drachmes d’eau (i) ». T^e colchique ou hermodacte est donné ici dans les formes et aux doses communes (i®‘’,3o), mais l’auteur renchérit encore sur ses devanciers et admet une action merveilleusement rapide, presque instantanée du médicament.
Ainsi le Passionnaire n’est pas une œuvre originale, mais une simple compilation. Cælius et Priscien, pour la médecine néo-latine, Paul d’Egine et Alexandre de Tralles, pour la médecine byzantine, en ont fourni les éléments. Le fait a été reconnu de tout temps pour les trois derniers auteurs, maison peut s’étonner que les titres des manuscrits ne portent pas le nom de Cælius a. côté des autres (2) et que Simon de Gènes, parmi les ouvrages dont il a extrait sa Clwis Sanationis cite le passionnaire en ajoutant : sed quia Liber ex epistola Galeni ad Glauconeni et ex libris Pauli et Alexandri et Theodori conipositus est, pauca mihi contulit (3).
(1) Gariopon'tus. Loc. cit.. p. 200.
(2) Collecl. Salem., I, p. 189.
(3) Ibid., p. i/|0.
Dei.peuch.
Le nom de Cælius n’est pas eilé, ni, à son défaut, le pseudonyme Esculapius.
Par son mode même de composition, le livre de Gariopontus nous montre ce qu’il voulait être, le livre d’étude par excellence, l’encyclopédie médicale. Aussi fut-il la hase unique, à peu de chose près, de l’enseignement au début du xP siècle. On lui adjoignait quelques ouvrages de matière médicale et de tliérapeutique. Deux de ces livres ont été, comme le Passionnaire lui-même, attribués à Galien puis restitués comme lui à Garlopontus. Ce sont le de Dijnamidiis et le de simplicibns medicamentis ad Pateniianuniy deux compilations (i).
Jusqu’ici Salerne ne fait c[ue continuer Carthage et Uavenne ; elle accueille à la fois, et juxtapose, sans s’apercevoir du contraste des doctrines, les notions qui lui viennent du méthodisme latin et du galénisme grec; mais bientôt, dès le milieu du xi° siècle, du vivant même de Garlopontus, elle voit éclore brusquement une littérature médicale dont la richesse, opposée à l’indigence des siècles précédents, a étonné avec raison les historiens. Les maîtres, rares jusc|u’alors, deviennent nombreux; ils montrent pour l’observation des malades, pour l’étude des livres anciens et surtout pour la recherche et l’emploi des médications de toutes sortes, ce même zèle c[ue nous avons vu animer les Arabes des premiers siècles. Aussi pouvons-nous lire une description de la goutte dans six petits traités de pathologie écrits dans un espace de moins d’un siècle, sans parler de ceux qui ne nous sont pas parvenus. Ces Pratiques, comme on disait alors, sont celles de Jean Platearius, de Cophon, de Petronlus, de Bartholomæus, de Jean Afdatlus et d’Archimathæus.
(i) Ces deux ouvrages sont imprimes avec les œuvres de Galien dans l'cdilion des Juntes, notamment dans la ç)* cilition. ^enise, iGaô, parmi les Spiirii lihri.
SALEHNE. — LES ARABISTES
Deux d’entre elles étaient connues et imprimées depuis longtemps, celle de Plateavius qui se trouve associée d’ordinaire à la Pratique de Sérapion (i); celle d’Alïlatius qui n’est autre que le Liber Aureus compris à tort dans les œuvres de Constantin. De Renzi a publié le sommaire du traité de Petronius (ou Petroncellus), et le traité entier d’Archimathæus {2) dans sa collection. Quant à Cophon et à Bartholomæus, on peut lire leur ouvrage par fragments dans le de Æ"vitudiniim curntione tractatus, véritable résumé de la médecine salernitaine dans la seconde moitié du onzième siècle et au commencement du xn®. L’auteur de cette compilation a procédé comme l’auteur du Passionnaire ; à propos de chaque maladie, il a réuni, copié littéralement et mis bout a bout les passages correspondants des auteurs les plus estimés de son temps, Platearius, Cophon, Petronius, Bartholomæus, Afflatius, Ferrarius, Trotula (3). Jean Platearius, Cophon et Petronius ont vécu peu après Gariopontus, Bartholomæus est de la fin du onzième siècle, Afflatius était un élève de Constantin l’Africain et écrivait sans doute au commencement du xn® siècle, comme Archimathæus.
Ces œuvres diverses ont une physionomie commune : elles cherchent avant tout l’application immédiate des notions médicales et dédaignent la théorie ; la pathogénie des affections est à peine indiquée d’un mot, la description en est très concise ; en revanche, le traitement est longuement développé. Ce sera le caractère propre de la médecine salernltaine d’être pratique, ce qui est une qualité, mais d’être populaire et empirique, ce qui est un défaut. Aussi laisserat-elle plus de traces dans l’histoire de l’hygiène et de la pharmacie que dans l’histoire de la pathologie.
En matière de goutte, quelle est cette pathologie salerni-
(1) Par exemple dans le vol. Sérapion. Pralica, etc., in-/|”. Lyon, i525, ou l’on trouve aussi le Girca-instans. La première édition est de Venise, i-iqy.
(2) r. IV et V de la Colleclio Salernitana.
(3) Coll. Salem., t. 11, p. 81 et suiv.
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LA GOUTTE ET LE K II U M A TIS M E
taine ? Elle dérive directement du Passionnaire de Gariopontus, elle mêle à dose égale la médecine latine de Cælius Aurelianus et la médecine byzantine d’Alexandre de Tralles ; elle admet que la podagre est due tantôt à des humeurs chaudes, tantôt et plus souvent à des humeurs froides, comme le dit Cælius, mais elle sait, comme Alexandre, reconnaître à des signes certains quelle est l’humeur qui prédomine, sang, bile ou phlegme, et faire de ce diagnostic le point de départ de sa thérapeutic[ue. Tous les Salernitains procèdent de même, d’où l’uniformité de leur médecine et sa monotonie.
Comme on n’y trouve rien qu’on ne puisse rapporter à un auteur latin ou grec, on en a conclu que, dans cette période au moins de son existence, l’Ecole de Salerne n’avait subi, à aucun degré, l’influence de la littérature arabe et même qu’elle l’avait ignorée. La première connaissance lui en serait venue par les traductions de Constantin l’Africain. Il est vrai cju’on ne relève aucune trace d’une empreinte arabe marquant la médecine de ce temps ou du moins la pathologie proprement dite. ^lais la raison en est simple. La pathologie arabe, avant Avicenne, n’avait aucune originalité. La svmptomatologie de la goutte dans les livres de Razès, de Sérapion, d’Ali-Abbas, d’Abou-Djafar, ne diffère en rien de celle que donnent les manuels byzantins ou le livre d’Alexandre de Tralles. A cette période de son évolution, la médecine arabe n’a pas encore revêtu les apparences d’un système absolu, d’un code médical, que lui Imposera Avicenne. Connus plus tôt des Salernitains, le Maléky d’Ali-.Vbbas et le Zad el Moçafir (provision du voyageur) d'Abou-Djafar. traduits l’un et l’autre par Constantin, n’auraient modifié en rien leur pathologie.
En revanche, si les Arabes n’avaient pas de pathologie propre, ils avalent une pharmacopée bien à eux. Or, celleci est connue et utilisée à Salerne dès le milieu du onzième siècle. De simples relations commerciales expliquent cela, disent Daremberg et de Renzl. Nous ne le croyons pas. Il
SALEn.XE. — LES ABABISTES
ne s’agit pas ici de l’échange de quelques produits venus des pays de l’islam, mais de toute une matière médicale et de toute une pharmacologie. Drogues simples ou composées, modes de préparation et d’administration, tout est commun.
Les Juifs auraient été les agents de ces échanges, plus commerciaux que scientifiques, et c’est la part de vérité que l’on accorde à la légende qui fait fonder Salerne par quatre médecins, un Grec, un Latin, un Arabe et un Juif. Mais, si l’on considère qu’à cette époque les médecins juifs étaient recherchés dans le monde entier, que leur présence à Salerne même est signalée dès le x® siècle, qu’ils étaient indifféremment les médecins des papes, des rois et des califes, on sera porté à leur réserver un rôle moins humble. Ils ont pu introduire à Salerne, avec les drogues orientales, des notions, des habitudes thérapeutiques, des livres mômes ou du moins des traductions plus ou moins étendues, car ces Juifs étaient alors, plus encore qu’ils ne le furent jamais, voyageurs, cosmopolites et polyglottes.
Enfin il faut se rappeler que, non loin de Salerne, était le Maghreb, beaucoup plus rapproché relativement qu’il ne l’est aujourd’hui. Tous les pays étaient proches où l’on pouvait se rendre sans perdre de vue les côtes et en faisant de nombreux arrêts. Grâce h la Sicile, la navigation était facile entre le golfe de Salerne et l’ancienne province d’Afrique. Carthage était ruinée, mais dès les premières années du X® siècle, une nouvelle école médicale, école éphémère, était née et avait grandi dans une autre ville africaine, à Cairouan. Ishaq ben Amran, le Juif Ishaq ben Soleiman, Abou- Djafar, Ebn Eddjezzar, l’auteur des Ephodes, s’y étaient succédé et avalent écrit beaucoup. Quelques-uns de leurs ouvrages, ceux d’Ishaq ben Soleiman, par exemple, qui traitaient des fièvres, des urines, des médicaments simples et des aliments avaient pu parvenir à Salerne peu de temps après leur rédaction. Le fait que ces médecins arabes ne sont pas cités par nos Salernitalns ne prouve pas qu’ils fussent ignorés d’eux. On empruntait, sans l’avouer, aux infi-
Sy'i LA GOUTTE ET LE JllIUMATISME
clèles, el le moine Constantin pourra, sans scrupule et sans reproche, s’approprier les œuvres considérables, célèbres même, qu’il traduisait mot h mot.
Ainsi se trouvaient déduites les conséquences fatales du choix de Salerne comme métropole médicale, comme cité hippocratique. La géographie et l’histoire s’accordaient pour en faire le point de contact et d’union de trois littératures médicales : la grecque, la latine et l’arabe. De ces divers éléments est née la médecine salernitaine, telle que nous la montre la collection publiée par de Renzi.
Il serait oiseux d’étudier séparément les traités que nous avons énumérés. Il nous sulïira de traduire, à titre d’exemple, le chapitre où Cophon parle de la podagre (i) : « Si c’est le phlegme qui, en se portant sur les pieds, y cause la goutte, on le saura par l’urine qui sera blanche et épaisse, par l’aspect de la région qui sera sans rougeur. Au début de l’affection, on fera des fomentations locales avec de l’eau de paille d’orge, de l’eau de mer chaude ou de l’eau salée. On purgera avec la benedicta (2), le cathavticiun, V Hiera picra, ou avec les pilules Theodoricoii ypericon, ou encore on prendra des hermodactes, on les triturera, on les fera cuire dans du miel et de l’eau et on en fera boire au malade. On prescrira le même clystère que nous avons conseillé pour la sciatique (polypode, agaric, coloquinte, pyrèthre, hermodactes, casse en bois, de chaque un peu ; faire bouillir dans de l’eau de mer ou de l’eau salée jusqu’à réduction de moitié et donner en lavement). »
(i) Collect. Salcrnitana, t. II, p. 3Ô2.
(3) Pour la benedicla, voir plus loin, p. 877 : « Calharticum impériale, dit l’anlidotaire de Nicolas, veut dire purgatif à l'usage des empereurs cl autres personnes délicates. En ellel, il purge sans soullrance cl convient surtout aux hommes gras cjui sont toujours constipés. » 11 contenait de la scammonéc, des hermodactes et diverses épices ou substances aromatiques.
E bicra picra, c’est le purgatif à l'aloès recommande par Galien. Le theodoricum ypcricum c'est le remède de Tbeodoret au millcperlnis (Ibeodorctum liypericum) ; il renfermait de l'aloès, de la coloquinte, de la scammonée et bien d'autres ingrédients.
SALl-JnNE.
LES ARABISTES
« Mais il arrive souvent que la podagre résulte d une fluxion d’humeurs chaudes. Si l’on est en été, on enduira d’abord la région douloureuse avec de l’onguent populeum on on appliquera du suc de morelle (solatruni), dans de l’huile rosat, ou du suc de plantain, ou du suc de pourpier, ou du suc de vermiculaire dans la même huile ou du mucilage de psyllium, ou du suc d’hièble, ou mieux encore du suc de sureau, l'out cela pour diminuer la chaleur. Un autre moyen ellicace c’est de maintenir longtemps les pieds dans de l’eau froide. Après sept jours, si les forces du malade le permettent, on purgera ainsi : R. tamarins ,3 drachmes, détremper dans de l’eau de violettes, couler et donner dans du sirop de violettes ou du sirop rosat. Ou encore on donnera des myrobalans citrins détrempés avec de l’eau chaude ou froide, ou de la casse détrempée dans de l’eau de violettes, ou Voxy laxativnm, ou le psilliticum laxalipum (i). »
« Si c’est le sang qui est en cause, on aura les signes suivants : les parties seront très tuméfiées et rouges ; si on les presse avec le doigt, on y laissera comme un trou ; l’urine sera rouge et épaisse. On usera des mêmes remèdes que cidessus. Mais, après le troisième jour, on saignera le pied malade au-dessus du gros orteil. Comme dans cette forme il y a d’habitude beaucoup d’inflammation, on purgera avec des tamarins, de la casse, ou des myrobalans citrins... S’il n’y a pas eu d’évacuation on prescrira un clystère à la tryphera sarracena (2), au camphre et au suc de mercuriale mélan-
(1) \j' oxydaxalR'uni était un mélange de suc de grenades au vinaigre, de sirop de prunes cl de sirop de violettes, aiupiel on ajoutait des tamarins, de la casse et de la scammonée.
L'electuariuin psylliticum conionail, entre autres substances, du psyllium, de la scammonée, du santal blanc, du santal rouge, des roses rouges et de la gomme adragant.
(2) Le tryphera Sarracenica était aussi une composition laxative : elle associait les myrobalans citrins, cbcbulcs. indiens, bellirics et emblics, la casse, les tamarins et la manne. Malgré son nom grec, le tryphera était arabe par sa composition cl sans doute par son origine. Nicolas Myropse donne une
LA GOUTTE ET LE lUlUMATISME
gés, ou avec des myrobalans chébules et le môme suc, ou encore avec le suc de mauve associé h l’huile rosat. Il est bon encore de boire deux fois par jour du mucilage de psyllium. »
Telle est, sans parler de quelques formules d’applications locales, la médication antigoutteuse d’un des plus illustres Salernitains. Les autres ajoutent encore à cette riche pharmacopée. C’est ainsi que, dans sa Practica brevis, .lean Platearlus énumère, à propos de l’arthritis, qu’il entend au sens de Galien, une foule de préparations, parmi lesquelles la henedictahermodactyloruni, les pilules arlhritiques , V hier a logadion (i), V electaarium frigidum (2) de Cophon et bien d’autres.
Ces préparations ne sont pas tombés en désuétude depuis bien longtemps. Recueillies au début du xiP siècle par Nicolas dit Præpositus, dans son antidotaire, elles furent réunies de nouveau vers la fin du xnC siècle, par un autre Nicolas, qui vivait à Constantinople et portait le surnom de Myrepse. La compilation de ce dernier, qui avait ajouté de nombreuses formules au livre salernitain, devint en i353, par ordonnance de Jean le Bon, la pharmacopée officielle de la France et garda ce privilège jusqu’à l’apparition du premier coc?e.r medicamentarius Entre temps, en i588,
avait été imprimée la première pharmacopée écrite en français, celle de Brice Bauderon.
formule sous ce titre : « Autre antidote tryplicra composé par Isaac. » Elle était dite sarracena quia a Sarracenis inventa, et Iryphera ah auctore, s>el tryphera ici e,sl jucunda. Platearius. Gloses à 1 antidotaire de Nicolas.
(i) L /fiera Logadion, ou hicra do Logadios do Memphis, est décrite dans les mêmes termes par Nicolas Praipositus et par Nicolas Myrepse. Elle renfermait de la pulpe de coloquinte, des grains de cnide, de la scammonée. de l agaric, de l'aloès, du polypode, de l’euphorbe, des ellébores blanc et noir et un grand nombre d’espèces destinées à modérer et à corriger « la nuisance et acrimonie » des précédentes.
(a) L'électuaire froid de Cophon, c’était l'élecluaire a>i psyllium, auquel Cophon avait ajouté de la rhubarbe, du séné, des graines do fumelerrc et autres espèces laxatives.
s A LE UNE. — L E S A R AB I S T E S
Dans ces divers recueils, dans le codex lui-même, on retrouve les vieux remèdes de Salerne, moins nombreux seulement h mesure que les éditions se succèdent et que les idées se modifient sous finlluence des premiers chimistes, de Charas et de Lémery surtout, moins compliqués aussi, a mesure que l’on s’éloigne du règne des Arabes, qui furent les principaux fauteurs de eette pharmacopée exubérante.
Nous avons indiqué brièvement la composition de quel- ([ues-unes des préparations antigoutteuses conseillées par les Salernitains ; nous nous arrêterons un peu plus longtemps à deux d’entre elles, en raison de leur réputation plus grande et de leur maintien plus prolongé dans les formulaires des pays occidentaux : la benedicta et les pilules arthritiques.
Les Bénédictes, la Benedicta simplex aussi bien cjue la Benedicta liermodactyloTum , étaient des remèdes au colchique, ne différant l’un de l’autre que par la dose du principe actif. « La Benedicta, dit Nicolas Præpositus, est ainsi nommée parce qu’elle est bénie de tous ceux qui en prennent et qui ont bien les affections contre lesquelles elle a été inventée; elle est bonne pour la goutte arthritique, la podagre à forme froide; elle purge les reins et la vessie. t> Suit une formule énuméranl, outre les hermodactes, une vingtaine d’espèces, ou purgatives comme le turbith et la scammonée, ou stomachiques comme le gingembre, le safran et le macis, ou diurétiques comme l’asperge et le fenouil (i).
Cette médecine se modifiait suivant les indications; dans ses gloses sur l’antidotaire de Nicolas, Mathieu Platearius, fils de l’auteur de la Practica, nous expose ces modifications et leur raison d’être. A propos de la goutte, il dit : « La podagre est une espèce d’arthritis qui provient tantôt d’une humeur froide, tantôt d’une humeur chaude; dans ce dernier cas, la bénédicte ne convient pas, il faut donner
(i) Antidotarluin iNicolai in .Toannis Mesuœ Damascenis opéra. Yenbc in-fol., 1G23, p. 1G7.
LA GOUTTE ET LE nilU.MATISME
l’élecluaire de sac de roses indiqué contre la goutte chaude ; mais si on a alTaire à la goutte froide il faut donner la henedicla hennodacUjlaLa en y mettant trois fois plus d’hcrmodactes que d’habitude. »
La Pharmacopée de Bauderon reproduit la formule de Nicolas et la paraphrase ainsi (i) : « La bénédicte est ainsi nommée, pour ce que bénignement et sans violence elle purge le flegme, en quelque part qu’il soit, mesme des joinctures. La base est le turbith, la vertu faible duquel est fortifiée par le sel gemmé, et augmentée par l’Esule et sa tardivité est accélérée par le Diagrede (scammonée) et conduite aux joinctures par les llermodattes. Les médicaments aromatics y sont mis, et Saffran, tant pour inciser et atténuer le flegme épais et lent, que pour la défense du cœur, ventricule et autres viscères, contre la nuisance des purgatifs, la chaleur desquels est modérée par les roses ; les semences diurétiques y sont mises tant pour consumer les vents <jue pour désoppller, et conduire par la voye de l’urine et menstrues la portion du flegme atténuée par les aromatics : le sucre et le miel y sont mis pour déterger et corriger l’aspreté et slccité de toute la composition, et conserver les espèces en leur vigueur ».
Pour ce qui est des doses, l’hermodacte figurait pour cinq drachmes dans un total de deux livres et l’on donnait au malade gros comme une châtaigne de la henedicla simple.i'. Guy de Chauliac donnait « les benediclea à demy once (2) ».
Les pilules arlhriti<iu.es étalent ainsi composées (d’après Nicolas) ; « Pilules arthritiques bonnes contre l’arthritique et la podagre. R. hermodactes, turbith, agaric, aa 4 drachmes, casse en bols, nard Indien, girofle, xylobalsamum et carpobalsamum (3), macis, galanga, gingembre, mastic,
(1) Phannacopcc divisce en deux livrc.s avec une ample paraplirase de M. Brice Bauderon. Ljon, iGit. p. a()5.
(2) La grande chirurgie de Hiiy de Cliauliac. Bd. Nicaise. p. 58.2.
(3) X vlohalsamiim et carpobalsamum, rameaux et fruits du haumier de la .Mecrpie (amyris opobalsamum).
SALER.\E. — LES ARÀBISTES
asa fœtida, fenouil, unis, saxifrage, semences d’asperge, petit-houx, roses, grémil, sel gemme aa 2 drachmes; scammonée, une once; aloès autant que de tout le reste. Faire la masse avec du suc de fenouil ou d’ive arthritique (ivette) ».
Ces pilules avalent une grande analogie de composition avec la benedicta, aussi Bauderon dit-il à leur propos : « Ceux qui auront en leurs boutiques ees pilules s’en pourront servir au lieu des benedictes pour être composées quasi des mesmes médicaments et semblables en vertu (i) ».
Elles étaient souvent désignées sous le nom de pilules des quatre maîtres ; voici pourquoi : Jean Platearius dit, dans sa Practlca, qu’elles étaient communément prescrites par Ferrarius, Petroncellus et Mathieu Platearius. Archima- 'thæus les modifia quelque peu, aussi peut-il dire qu’il soignait les goutteux pilulis nostris ad artheticam frigidam . Les hermodactes, le turbith et la scammonée étaient toujours lia base de la préparation, mais ils étaient associés à d’autres ■épices et à d’autres gommes (2). On ajouta désormais le nom d’Archimathæus aux noms cités par Platearius. Mais la distinction primitive entre les pilules arthritiques tout court et les pilules arthritiques des quatre maîtres se maintint longtemps : elle est très nettement établie par Arnaud de Villeneuve qui donne les deux recettes dans son antidotaire, en faisant précéder la seconde de ces mots : « pilules arthritiques des quatre maîtres, d’un effet assuré, meilleures que les précédentes contre la goutte et la sciatique, plus commodes que la benedicta et que l’hieralogadion dans l’arthritis froide (3) ».
La confusion faite quelquefois entre les deux formules a eu ce résultat de faire naître des doutes touchant la chronologie des maîtres salernitains et l’existence même de quel-
(i) Biuce Baudeuon. Pharniacopcc, p. 3a4.
(3) Gollcct. Salem. Praclica cl’.Vrcliimalliauis, l. V, p. 30i.
(3) .Vrnoli)! de Vii.i.anova. Opéra omnia. BAle, i585. AnliJot., p. 43o.
LA GOUTTE ET LE H H U M A 1 1 S M E
([ues-uns d’entre eux (i). Elle se remarcjue, par exemple, dans le livre manuscrit d’un élève de Salerne, qui a écrit un siècle au plus après Archimathæus. Nous voulons parler de Richard l’Anglais qui conseille en cas d’arthritis froide de purger avec les pilules arthritiques, ou encore avec la benedicta, ou « avec les pilules des quatre maîtres salernitains, savoir Archimathæus, Petroncellus,Ferrarius,Platearlus'2) ». Suit la formule qui est celle de Platearius et non celle d’Archimathæus, comme il aurait fallu. On sait que cette association de quatre noms, cette formule, les quatre maîtres, resta populaire h Salerne et servit d’étiquette à nondjre de choses absolument étrangères à nos quatre Salernitains.
Beaucoup des drogues prescrites à Salerne avalent une origine orientale : nous avons cité la tryphera, dite sarrasine (c’est-à-dire arabe, dans l’espèce) parce qu’elle avait été découverte par les Sarrasins ; il y avait aussi des pilules arabiques (ant. de Nicolas) qui, avec de l’aloès, de la bryone, de la scammonée, contenaient, elles aussi, les cinq variétés de myrobalans ; enfin d’autres pilules dites « pilules aux cinq variétés de myrobalans » étalent aussi asiatiques que les précédentes et trahissaient leur origine par leur composition. Elles étaient, comme la tryphera, employées contre l’arthritis et contre la podagre.
Mais, en dehors même du choix des substances presque toutes orientales, la pharmacie de Salerne était empruntée tout entière aux Arabes. Si, en regard de l’antidotalre de Nicolas, on place celui de Mésué, l’analogie est évidente; si on oppose à !’«/■« medendi de Cophon, aux tablettes de Salernus, et à quelques autres opuscules thérapeutiques le liber servitoris d’Abulcasis, les petits traités d’Eben GuelTith (Ibn Ouafed) et d’El Kendy, on reconnaît que les premiers
(i) Darcniberg n’a pu éviter la méprise ; il ne cite pas le passage d ,\rnaud et il ne connaissait pas le texte encore inédit d .\rcliiinatlia'us. \oir Darernberg, Glossulae (juatuor magistrorum . etc. Naples, i8Ô2, p. xxxi. (a) Practica Ricliardi, in M. SS. (3(p7 et 7066.