I-’hEUMODACTE long ou QUINTEI'EUILLE
Il existe un poëme « sur les plantes » de date très ancienne et sans doute d’origine alexandrine. Ce poëme anonyme contient un passage intitulé r.vnxoiy.rjLz: où on lit : « Cueille bien vite quand il est encore vert le doi"t d’Hermès, herbe aux cÀnq feuilles, etc. » S’il faut en croire l’auteur, cette plante donne aux mortels des songes d’heureux présage ; portée sur la peau, elle guérit presque toutes les maladies, mais surtout celles des yeux, de la gorge, des dents, de la peau, des nerfs et des jointures. Il suffit de tremper les mains dans une Infusion de quintefeuille pour conjurer les terreurs, les maléfices et les démons ennemis; il faut la cueillir quand la lune est dans sa croissance et le soleil sur le point de se lever (i).
Les Grecs d’Alexandrie avaient recueilli ainsi les croyances les plus ridicules, nées sur le sol de l’Egypte ou apportées de l’Orient, et les avaient admises dans les ouvrages les plus sérieux. Dioscoride, par exemple, ne parle pas de la quintefeuille autrement que l’auteur du poëme : il la donne comme un bon remède contre les maladies de la bouche, des dents, de la peau, contre la sciatique et les affections des jointures ; enfin elle servirait aussi aux expiations, aux purifications et aux enchantements.
L’herbe aux cinq doigts, aux cinq feuilles, c’est notre ([ulntefeuille, la potenlilla reptans, que 1 on trouve dans toute l’Europe et dans l’Afrique du Nord, jusqu en Ahys-
(i) .\noiivmi, Carmen de licrliis, vers ao ôh l’octa' nncolici cl <lidaclici. l'irmin Didul, 1 85 1 .
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
sinie (i). Les Grecs l’appellent presque toujours Tusv-as’jXXîv, mais Aétius dit TrerrasuXXcv tsO 'Ep[;,o3 BîTav/; (2) et les plus vieux manuscrits de Dioscoride ajoutent au texte légitime une longue synon3'inie où se trouve l’épithète de ‘Epiiooiv.- 'jX:v, sans parler de (juelques autres sur lesquelles nous aurons bientôt à revenir(3). Enfin, longtemps après l’époque alexandrine, Mésué le jeune écrira : « L’hermodacte est la racine d’une herbe de montagne ; il y en a deux espèces, l’une longue en forme de doigt, l’autre ronde (4) ». Et il n’est pas douteux que l’hermodacte long ne soit la quintefeuille.
Mais pourquoi ce nom d’hermodacte, de doigt d’IIermès donné à la quintefeuille ? La chose vaut la peine d’etre éclaircie, car c’est pour établir une ressemblance, d’ailleurs lointaine, entre un bulbe de colchique et un doigt humain que Planchon a été amené à choisir comme prototype de l’hermodacte des Grecs un bulbe de colchicinn variegatiun, pourvu par hasard d’un prolongement inférieur, prolongement qualifié, pour les besoins de la cause, de dactyloïde.
En ce qui concerne la quintefeuille, ou pourrait croire que le mot hermodacte rappelle la disposition des feuilles qui, au nombre de cinq, divergent à la façon des doigts d’une main. Il est probable que l’expression de pentadactyle n’a pas d’autre origine ; mais en ce qui concerne celle d’hermodacte, il en est tout autrement. Dans cette locution c’est le premier terme qui importe, non le second.
L’IIermès dont il s’agit n’est pas le dieu grec, c’est Hermès Trismégiste, c’est Thôt l’Egyptien, l’inventeur de l’astronomie, de la magie et de la médecine, celui qui envoyait aux Immmes les songes doux ou terrifiants, qui savait les moyens de conjurer les sortilèges et de se rendre maître des dieux
(1) E. l}.)issiER. Fl. orient., H. [i. 728.
(3) Aétius. Edit. grecc|iic. Venise, iô84, [>. 19. (.8) Dioscoit IDE. Edit. Saraziii. 1098. 9. /|(35.
(4) Mésué. De simpliciljus, cli. vu.
eux-mêmes (i). Une plante lui était eonsacrée, la quintefeuille. Celle-ci était inséparable du Mercure égyptien et, dans l’astrologie alexandrine où chacune des planètes avait son herbe particulière, la quintefeuille était l’herbe de Mercure. Dans un fragment sur les douze signes du zodiaque et sur les plantes des sept planètes, fragment mis sous le nom d’Hermès Trismégiste lui-même, on lit : liz-i'/Z't ~z'j TTcrrzoiz'C'jAov (2).
La quintefeuille était donc l’herbe d’Hermès ; cherchons pourquoi elle en était dite le doigt. Pour être longue et détournée, l’explication n’est pas moins curieuse et assurée. De même qu’il y avait la planète et l’herbe d’Hermès, il y avait aussi l’oiseau du dieu et cet oiseau était l’ibis. Le dieu 'l'hôt avait pour signe hiéroglyphique un ibis ; il était souvent représenté sous la forme de cet oiseau, et, alors môme qu’on lui laissait les membres et le corps d’un homme, il avait la tête et le bec de l’ibis. Comme leurs caractères physiques, leurs qualités légendaires se confondaient aussi. L’oiseau avait tous les mérites, tous les privilèges du dieu; il avait droit au même culte et ce culte lui était rendu.
Comme à l’aspect du dieu lui-même, les serpents tremblaient à la seule vue de l’ibis. Elien, divers auteurs cités dans les Geojjonica rapportent cette légende ; le poète byzantin Phlle, étudiant les antipathies des animaux, dit aussi qu’à la vue d’une aile (TTTEpiv) d’ibis, tous les serpents sont frappés de terreur (3).
Revenons maintenant au livre de Dioscoride, à la liste des surnoms de la quintefeuille; nous y lisons : « prophètes (prêtres égyptiens) la nomment ongle d’ibis, d’autres aile d’ibis, d’autres encore doigt d’Hermès, hermodacte ('1) ».
(i) Masi'euo. Histoire ancienne des peuples de 1 Orient, p. ao'i et suiv. (rj) Manuscrit grec n" aitic), loi. 8a v".
(3) Voir Histoire naturelle et inytliologiquo de l'ibis par .Iules César Savigny. Paris, i8o5, p. ii().
(4) Dioscüiuoe. Kd. de Sarrasin. Francfort, iâ(j8, p. 477.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
^ oilà, ce nous semble, l’explication que nous cherchions. Le mot hermoclacte est synonyme de ongle d’ibis, aile d’ibis. C’est la même métaphore, rapportée ici à la forme animale du dieu, là à sa forme humaine. 11 ne viendrait à la pensée de personne de supposer une ressemblance entre la quintefeuille ou l’une de ses parties et l’ongle ou l’aile d’un ibis ; il serait tout aussi étrange d’en admettre une entre un fragment quelconque de la plante et un doigt humain. L’ongle ou l’aile symbolisait la puissance de l’ibis, comme le doigt celle du dieu.
Notons en passant ce fait qui étonnerait si l’on ignorait l’origine et le mode de transmission des croyances populaires : aujourd’hui encore on relève dans la synonymie vulgaire de notre quintefeuille les surnoms de uiai?i de Mars et àe patte de pigeon, fort analogues à ceux de doigt d’Hermès et de ongle d’ibis, et qui ne sont sans doute que ces mêmes appellations conservées et altérées tout ensemble par une longue tradition. Main de mars est déjà donné parle pseudo- Apulée comme un des noms de la quintefeuille.
Tout cela pouvait être connu depuis longtemps et l’on s’étonne que Lobel ait été seul à faire remarquer que le terme d’hermodacte était équivoque, s’appliquant à plusieurs plantes à la fois, et, parmi elles, à la quintefeuille « dont la racine a été appelée hermodacte non tam similUadine qiiam superstitione et incantatoria expiatione (i). Une découverte récente est venue confirmer de tous points le sentiment que Lobel avait tiré de l’examen des synonymies insérées dans la matière médicale de Dloscorlde, et montrer qu’on avait eu tort de considérer Isolément ce mot hermodacte, au lieu de le replacer à son rang parmi les appellations mystiques données aux plantes utiles ou vénéneuses par les Egyptiens. Nous voulons parler d’un papyrus gréco - égyptien du iii" siècle, aujourd’hui à Leyde, et contenant un passage sur
(i) Lühkl. IMantarum scu slirpiiitn liisloria. Anvers, lâyO, 55
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATIS.ME
les noms secrets donnés nux plantes par les propliètes, c’est à-dire par les scribes sacrés.
Déjà l’on pouvait lire dans les synonymies jointes aux descriptions de Dioscoride par rautenr lui-même ou par un de ses plus anciens éditeurs, que la ronce était dite par les prophètes, sang d’ibis, la renouée o?igle de rat, le cabaret san>r de Mars, l’ivette sang de Minerve et que la plupart des plantes avaient ainsi leur surnom mystérieux, terme de convention, compris d’abord des seuls initiés, puis tombé, par redét d’indiscrétions successives, dans le domaine public.
Il suffît de jeter les yeux sur la liste de ces synonymes pour so convaincre qu’il n’y avait aucune relation entre la l’orme extérieure des plantes et le nom qui leur était imposé. Une telle concordance eût même été contraii'c au but qu’on se proposait et qui est ainsi dévoilé dans le papyrus de Leyde : « Interprétation tirée des noms sacrés dont se servaient les scribes sacrés afin de mettre en défaut la curiosité du vulgaire. Les plantes et les autres choses dont ils se servaient pour les images des dieux ont été désignées par eux de telle sorte c[ue, faute de les comprendre, on faisait un travail vain, en suivant une fausse route. Mais, nous en avons tiré l’interprétation de beaucoup de descriptions et renseignements cachés (i) ».
Suit l’énumération de ?>- noms mystiques mis en regard des termes réels. Or, ces noms sont constitués comme ceux dont nous parlions, d’après Dioscoride, et comme le mot hermodacte qui ne se trouve pas dans le papyrus. Remarquons encore avec Berthelot que « dans le papyrus, comme dans Dioscoride, un même nom s’appli([ue parfois à deux ou il trois plantes diirérentes ». C’est précisément ce qui est arrivé pour l’expression dont nous cherchons à préciser l’ori- «■ine et le sens.
(i) Bektiiiîi.üt. Ilistoiro des Sciciicos, I, I, p. Les papyrus tic Leyde. l’apyrus V.
I LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE 557
Oii Imuve, dans notre vocabulaire botanique, un mot que l’on peut ra])prochcr des précédents, c’est celui de joubarbe,
^ barba. La plante qui porte ce nom ne ressemble guère
i à la barbe du dieu, mais ce dieu était celui qui lançait la foudre et la joubarbe passait pour en préserver les maisons sur le toit desquelles elle poussait. « Ceux qui s’occupent de magie, dit Albert le Grand, prétendent qu’elle écarte la foudre et c’est pour cela qu’on la place sur les toits (ij a. 11 est clair que la filiation a été précisément inverse. C’est ' parce que la joubarbe habite les toits qu’elle a été regardée comme uue sauvegarde contre la foudre et c’est ce prétendu privilège qui lui a fait donner le nom du dieu du tonnerre, dieu barbu (jovis barba) et éternellement jeune (sempennviun).
La conclusion logi([ue, nécessaire, de ce chapitre, c’est que la quintefeuille et d’autres plantes encore peut-être avaient reçu un même nom mystic^ue, sans rapport avec leurs caractères e.xtérieurs ou leurs propriétés, et que ce serait œuvre vaine de faire de ce mot hcrmodacte, pris dans son sens littéral, l’occasion et le point de départ d’une théorie nouvelle, « la clef de l’énigme », comme dit Planchon.,
PKTIT IIEUMODACTE OU PETIT COLCHIQUE
Il existe de nombreuses variétés de colchiques, mais on peut les ramener, comme le fait Baker, à quatre types principaux (2):
(i) .Vlberli .Magni de vegolabilibus, libri Vit. Ed. E. Meyer cl Car. Jessen licrlin, 18Ü7. [). '184.
(a) J. C. Bvkeis. a synopsis of colcliicaccæ and tbe aberrant Iribes oT biliacenr;, in The Journal of the Linneaii Society, vol. XVII. Londres. 1880, P 4o5 et siiiv.
i“ Le colchicum variecatum :
2" Le c. aiitiimnale ;
3® Le c. arenarium ;
!\° Le c. montanum.
Nous laisserons de eùté le c. arenarium étranger à l’histoire des hermodacles, ou confondu par les anciens avec le colchicum montanum, et nous étudierons successivement les trois autres dans leurs rapports avec la thérapeutique de la goutte.
Le colchicum montanum a une foule d’appellations tirées de son aspect extérieur, de ses dimensions, des pays où on le trouve, des botanistes qui l’ont décrit. Il a été nommé tour à tour c. bulbocodioïdes, c. aigyptiacum, c. puslllum, sans parler des autres épithètes. Retenons seulement les noms de petit colchique (c. pusillum) et de colchique d’Egypte, car ils résument toute son histoire.
On le trouve dans toute la région méditerranéenne, depuis l’Espagne jusqu’à la Syrie, dans une grande partie de l’Asie, jusqu’au Caucase et à l’IIimalaya. Il abonde en Egypte, aux portes d’Alexandrie ; on a recueilli l’une ou l’autre de ses variétés en Arabie Pétrée ; en Syrie, aux environs de Damas ; dans toute l’Afrique du Nord; en Phocide, sur le Parnasse ; en Attic^ue, sur l’Hymette ; en Argolide, près de Nauplie ; en Etoile ; dans les Cyclades (i).
Les Grecs et les Arabes ont donc pu le connaître de bonne heure et l’étudier à loisir, comme ils avaient étudié lesautres plantes bulbeuses ou pseudo-bulbeuses qu’ils faisaient servir à leur alimentation. Cependant, on ne trouve allégués à son sujet que deux passages de l’ouvrage où Prosper Alpin résume sous la forme dialoguée les observations médicales qu’il a pu faire au cours d’uu long séjour en b^gypte. II y raconte que les femmes de ce pays mettent leur coquetterie
(1) É(I. Boissieu. Flora oricnlalis, l. Genève, 1883, p. i55 et suiv.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
à posséder un embonpoint considérable ; les riches y parviennent par l’nsage répété des bains et par un régime spécial, les pauvres à l’aide du procédé suivant : « biles prennent des bulbes communs d'/ier/nodacfe, les mêmes qu’on trouve dans nos ofliclncs, les font griller comme nous faisons de nos châtaignes, et en mangent un grand nombre à la fois, et cela sans aucun trouble intestinal, sans aucun accident, ce qui montre h nos pharmaciens quelle erreur est la leur, quand ils croient employer le véritable hermodacte (ib )) Plus haut, il avait dit que ces bulbes communs « considérés par les pharmaciens comme des hermodactes, et que d’autres croient plutôt être le colchique» se prenaient chaque jour, au moment du coucher, au nombre d’une dizaine, pendant quinze ou vingt jours de suite, sans vomissements, sans diarrhée, sans le moindre malaise. Ce qui fait dire à son interlocuteur Guilandinus que ces bulbes, ceux d’Égypte comme ceux des officines, ne sont pas les vrais hermodactes, et qu’il est douteux aussi qu’ils soient le colchique deDloscoride dont ils n’ont pas les effets funestes, (c a moins que la diversité des lieux où on les récolte ne leur donne des propriétés différentes et ne leur enlève toute action toxique (2) ».
Les lignes précédentes de Prosper Alpin ont suffi pour faire admettre que les Egyptiennes faisaient griller et mangeaient comme des châtaignes les bulbes du colchicum bulbocodioides fort commun dans leur pays et ne différant guère du colchique d’automne que par sa petitesse. De là, l’erreur de P. Alpin qui confond les deux plantes en une seule, erreur qui lui est commune avec quelques botanistes arabes .
On lit par exemple dans le Traité des si//z/j/csd’lbn-el-Bei-
(1) P. .\I.PINUS. De mcclicina Ægyptoruai, lib. IV, cap. i. Paris, i645. p. 117.
(2) Ihid., iib. III, cap. xvi, p. io(). Dans son livre De plantis Ægypli, P. Alpin ne fait aucune incnlion de la plante qui fournil les hermodactes.
ôfio
thar(r), à l’arlicle O'kna (n" iGyj) ; « C’est la la'ba herberijn, c’est-à-dire le sonrendjan , sansaLicun doute et c’est se tromper que de prétendre le contraire. On en trouve surtout en l'-g}'pte, dans les environs d’Alexandrie, d’oii on l’exporte dans toute la Syrie, l.es k^gyptiens le connaissent sous le nom d’okna, et nous, en Espagne, nous donnons à cetle espece le nom de menu sonrend jati . On le trouve chez nous dans les montagnes. Il se rencontre aussi en HVikva. En Egypte, les femmes en prennent pour engraisser avec des racines de Mosta Djela. C’est un remède sûr et qui ne présente aucun inconvénient ».
Sourendjan, on le sait, est le nom arabe du colchique; le passage cité d’Ibn-el-Beilhar confirme donc absolument l’assertion de Prosper Alpin ; il se trouve de plus résumer en peu de mots les principaux caractères de ce petit colchique (c. pusillum), cjul croit surtout en Egypte (c ægyptiacum \ mais se volt aussi en Espagne, où il habite les montagnes (c. monlanum).
Mais, bien avant Ibn-el-Beithar, les Arabes connaissaient le petit colchlc|ue. Un des plus vieu.x auteurs de la littérature arabe, Abou Djorreidj erraheb (2), c’est-à-dire le moine, dit que la la’ba a les apparences extérieures de l’hermodacte blanc et qu’elle provient de la partie occidentale de l’Afrique (au sens ancien du mot). Il rapporte ailleurs, sans l’alïirmer, que sous le nom d’IIerinodacte on vend de la la’ba berberya.
Uazès, lui-môme, dit ceci : « L’Okna est aphrodisiaque. II colore et embellit la hice. Pris dans les tisanes, il n’engraisse pas, etc. (3) ». Notons, en passant, cette vertu aphrodisiaque attribuée au colchique d’Egypte ; il la partageait
(i) Ihn-el-Beitiiak. Traité des simples, traduit par L. Leclerc, dans Notices et extraits des manuscrils, t. X.W.
(a) Cité dans le continent de Razès où il est défiguré sous le nom de Bugerig. Nous restituons do mémo, d'après L. Leclerc, on la'ba berberva. l'écriture ellia balbaric. qui se trouve dans le Continent (livres XXIll et XX1\). (3) U.vzÈs. Cité par Ibn-el-Beilbar. n“ làyü.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE 5Gi
d’ailleurs avec les autres hermodactes, on pourrait dire avec les autres bulbes. Nous donnons plus loin l’origine de cette croyance.
Le neveu du célèbre Honein, IIobeich,cpii vivait au ix“ siècle, condamnait déjà la confusion faite entre les deux sortes de colchique : « On s’est trompé quand on a cru que cet hermodacte fie colchique d’automne) était la la’ba berberya qui provient de l’Afrique, car cette la’ba engraisse les femmes, etc. (i) ».
Enfin, Avicenne sépare non moins nettement les deux variétés de colchique et répète après Abou Djorreidj que le colchique d’Égypte était frauduleusement substitué au colchique ordinaire. Il dit de la’ba berberya : « C’est une substance qui ressemble au colchique et qui nous vient des environs de rifrikya. On la sophistique avec le colchique et c’est un aphrodisiaque ». Nous donnons ici la version de Lucien Leclerc, mais cette citation d’Avicenne étant extraite par Ibn-el-Beithar du Canon (livre IL Traité 2, ch. 433). Il est intéressant de lui comparer latraductionlatine: ^(.Luhabat harbai'ica quid est? est quiddani quod est sicut hermodactyli et affertur de partibus Aphricæ et adulterantiir ab eo hermodactyli ». Nous ne doutons pas que ce ne soit le traducteur latin qui ait raison. On pouvait, sans grand inconvénient, donner du colchique d’Egypte pour de l’hermodacte blanc, mais on n’aurait pu sans danger substituer aux bulbes comestibles des femmes égyptiennes une dizaine de bulbes de colchique d’automne.
Quelques-uns de ces documents nous reportent aux premiers siècles de l’islam et nous prouvent que sous le nom grec d’hermodacte, sous le nom arabe de petit sourendjan,
(i) Ces lignes sont extraites du livre de Scrapion le .Jeune où le nom de llobeich est travesti on Ilabix. comme le la’ba berberya en lagia agreslis. Mais le rapprocbemont du passage en question et d’une phrase donnée par Ibn-el-Bcitbnr (n® la/iq) comme étant d'IIobeicb ne laisse aucun doute sur l’idcntité de l'auteur.
Op.i.i'r.umi .
LA GOUTTE ET LE ftlIUMATISM E
OU do la’ba berberya, sous d'autres noms encore, variables avec les localités, les Arabes ont connu dès lors le co/c/ticiun inonlnmim et en ont admis la parenté étroite avec le colchique d’automne, exagérant parfois cette parenté, et de la ressemblance concluant à l’identité.
Mais les Arabes n ont fait, suivant leur coutume, que recueillir et adopter des notions qu’ils avalent trouvées établies dans les pays conquis; aussi leurs travaux, de seconde main, doivent-ils nous servir à éclairer quelques passages trop concis ou trop obscurs de Théophraste ou de Pline, de Dioscoride ou de Galien, Il convient de relever ces passages et de voir si l’histoire des colchiques n’y peut rien prendre d’utile et de nouveau.
Théophraste, dans le VU® livre de son histoire des Plantes (i), énumère un certain nombre d’espèces dont les racines, c’est-à-dire les parties souterraines, sont comestibles ; il cite l’asphodèle, une variété de scille, l’arum, le narcisse, le glaïeul, le safran, quelques autres encore, parmi lesquelles le bulbe et les bulboïdes. On s’étonnerait de voir considérer comme des aliments des plantes que nous repousserions aujourd’hui avec dégoût, si nous ne savions avec quelle lenteur a progressé la culture maraîchère. A mesure seulement que quelque plante plus agréable ou plus nourrissante était importée et acclimatée, on rayait de la liste des espèces comestibles l’une ou l’autre des racines anciennement utilisées. C’est ainsi que l’asphodèle, mets estimé encore au temps d’IIésiode, disparut même des tables les plus frugales et les plus pauvres.
L’amertume à l’état frais de toutes ces racines, les propriétés nuislljles ou même toxiques de quelques-unes obligeaient à les faire bouillir plusieurs fois ou à les faire griller avant de les manger. Nous retrouverons ces précautions dans
(i) Tlico[jlirusli (iiuc supcrsmil.
cinq. vol.
Kil. Scliiicider. Leipzig. iSiS-iSa.»,
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE * 563
rhistoire du bulbe et des biilboïdes dont elles permirent de prolonger l’usage, alors que les autres racines étaient abandonnées.
Il y a, pour Théophraste, plusieurs variétés de bulbes, dlflérentes par le volume, la couleur, la (orme et la saveur; mais le bulbe qu’il mentionne et étudie le plus volontiers, qu’il désigne sous le nom de bulbe tout court, appartenait certainement à une seule et même espèce. Les feuilles de cette plante n’avaient pas de pédicules; elles naissaient delà raeine, étaient très étroites, un peu moins cependant que celles du safran. Cette variété de bulbes était plus estimée ou plus répandue que les autres, elle servait de modèle aux descriptions, c’était le bulbe comestible par excellence. C’était sans doute le muscari, muscavi comosam.
Mais, à côté de ce bulbe, Théophraste place les bulboïdes, qui comprenaient plusieurs variétés ou espèees ; le leucoion, la bulbine, l’hopition, le cyix et, dans une certaine mesure, le sisyringiiun. Ces bulboïdes étaient plus petits que le bulbe proprement dit, avaient des racines rondes, blanches, non squameuses. Comme le bulbe, ils avaient une tige dépourvue de feuilles, celles-ci naissant de la racine; ces feuilles, étaient extrêmement étroites 7t£va. Il est difficile de
déterminer aujourd’hui les plantes que Théophraste a voulu désigner sous les noms de leucoion, de bulbine, d’hopition ou de cyix. Notons seulement que dans les traités gynécologiques insérés dans la collection hippocratique on trouve ({uelques notions sur l’usage thérapeutique des bulbes. On y lit que le bulbe Ingéré avec de la farine et de l’huile est Ijon pour rappeler le lait; que l’on fait des pessaires avec le petit bulbe B:a6'.ov ou qui vient dans les blés, avec
la Heur et le fruit du bulbe blanc Boa6oj tsj Xsjy.oU. Ces deux dernières plantes sont peut-être la bulbine et le leucoion. PI ine, qui traduit assez distraitement l’histoire des plantes, n’ajoute rien aux paroles de Théophraste.
Reste le sisyrlngion qui mérite de nous arrêter un moment car il n’est rien autre, à notre avis, que le petit colchique,
le colchiclun montanum. Après avoir exposé les caractères des bulboïdes en général, l’auteur grec ajoute immédiatement : « le sisyrinchium a ceci de particulier : la partie inférieure de la racine, celle qu’on appelle... croît d’abord pendant l’hiver, puis, le printemps venu, elle diminue et la partie supérieure, celle qu’on mange, augmente à son tour ». Cette phrase est la première mention connue du mode spécial de végétation des colchiques; Pline la traduit ainsi : c( In hoc iniriun imas ejas r calices crescere hieme : ver no autem ciuian apparneriL viola, ininui et conlrahi, tiun cleincle bulbiitn pmguescere ».
Les botanistes modernes ont, nous le savons, donné à la suite de Lecluse le nom de Sisyrinchium à une iridée, « qu,e les Portugais appellent petite noix parce que les enfants mangent les bulbes de cette plante comme des noisettes et les aiment beaucoup (i) ». Mais il nous semble que la courte description de Théophraste convient mieux encore h un colchique.
Le slsyringlum de Théophraste, c’est un colchique, c’est le colchicum montanum. Mais, ceci admis pour une raison toute botanique, il est impossible de ne pas remarquer l’analogie de ce mot avec les termes de sourendjan, surugen, Surengian, dont se servent les Arabes. Nous ne pouvons dire quelle est la véritable leçon ou
iTjpi'pp.o'/ , car les manuscrits diffèrent, mais quelle que soit la bonne orthographe, la ressemblance persiste avec le mot employé par les arabes, et il n’est pas téméraire d’attribuer aux deux expressions une même origine, comme elles ont un même sens. C’était sans doute un terme populaire, local, que les arabes recueillirent comme Théophraste lui-même l’avait fait longtemps avant eux.
Les auteurs grecs plus récents n’ont pas étudié séparément les diverses espèces de bulbes : ils les groupent sous une môme appellation et, comme une description unique ne
(i) Caroli (li.usii. Itarioniin plantarmn liist. .Vnvcrs, i(’)Oi. p. M17.
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pourrait convenir h toutes, ils n’en font aucune. Dioscorlde, par exemple, dans le paragraphe de son livre qui concerne lie bulbe comestible, montre assez qu’il n’a pas prétendu désigner une seule et même espèce ; le C. montanum faisait certainement partie de ces bulbes dont quelques-uns, les meilleurs pour l’estomac et pour l’intestin, venaient de l’Afrique, engraissaient, étaient échauffants et aphrodisiaques, sans parler de leurs nombreuses vertus thérapeutiques, de leurs propriétés antigoutteuses notamment. Les bulbes du petit colchique étalent sans doute ceux-là mêmes dont la ressemblance avec le colchique d’automne était assez grande pour avoir fait donner à celui-ci le nom de bulbe sauvage «t pour être l’occasion de méprises dangereuses.
Les bulbes étaient depuis trop longtemps un des éléments •de l’alimentation chez les Grecs, pour que les auteurs profanes n’aient à mainte reprise signalé leurs qualités ou leurs défauts. On trouve dans Athénée de nombreux renseignements à ce sujet. Le poète de la cuisine au temps de Périclès, Archestrate, les rejette avec dégoût; le poète Alexis les mentionne parmi les aphrodisiaques. Quant aux médecins, Dioclès les déclare indigestes et nuisibles aux yeux et Héracllde de Tarente nous dit, dans son Banquet, pourquoi ils portent à l’amour. « Le bulbe, le limaçon, les œufs et autres choses semblables (c’est-à-dire visqueuses comme Héracllde le dit ailleurs), passent pour fournir beaucoup de fluide spermatique, non parce qu’ils sont fort nourrissants, mais parce qu’ils ont leurs éléments de même apparence et de même nature que la semence ».
Dans le même chapitre d’Athénée, on Ht encore que les bulbes royaux sont réellement aphrodisiaques et sont les meilleurs de tous. Après eux viennent les bulbes de couleur rousse, ÿ. T:jppo{; les blancs et ceux de Libye tiennent de la nature de la sclllc; ceux d’Egypte seraient les plus mauvais de tous (i).
(i) .‘Vtiiénée. Éd. Mcincckc. Leipzig, i858, p. 2/1G.