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Enfin Galien s’occupe à son tour des propriétés alimentaires ou médicinales des bulbes en général : ils sont stimulants de l’estomac en raison de leui' amertume quand ils sont crûs ; ils sont très nourrissants quand ils ont été bouillis deux fois ; quelquefois ils sont aphrodisiaques. On les prépare de diverses façons ; cuits à l’eau ; apprêtés au vinaigre, à l’huile et au garum;à des sauces variées; en friture à la poêle, en grillade sur la braise (i).
Nous avons vu ces divers détails repris et reproduits par les Arabes h propos du petit colchique. Ils nous montrent que la chaîne est continue qui s’étend de Théophraste à Prosper Alpin. Il ne manque aux descriptions des Grecs qu’une chose, un nom particulier donné à chacune de ces espèces de bulbe, au colchique en particulier.
Peut-être est-11 possible deretrouver sous une autre forme quelque trace du colchique d’Egypte aux derniers temps de l’empire. L’auteur qui a écrit sous le nom d’Apulée de Madaure, et qui était sans doute un africain, chose importante dans l’espèce, a un chapitre intitulé Vhiérobnlbe. 11 y est dit : « l’hlérobulbe croît surtout le long des haies et dans les décombres (in locis sordldls) (2) » Suit une formule à l’hlérobulbe contre la douleur des jointures, et le conseil donné aux femmes c[ui ont des taches de lentlgo à la face de les laver avec une infusion de racine de cette plante; le succès serait immédiat.
Cela paraît bien se rapporter au colchique d’Egypte, d’autant qu’AIi-Abbas écrit de son côté : « Le bulbe est un oignon qui se mange, qui excite au coïl cl qu’on emploie en cataplasmes : il enlève les taches de rousseur et la morphée ». Le nom même employé par Apulée serait un souvenir du caractère mystique donné à cette plante parles
(1) Gai.ien. De alinirnlorum l'aculinlibiis, liv. H, cli. i.x\i. Ld. Kuim. l. VI, p. (35 2.
(2) L. .Vpuleius. De virlulibus licrl)arum, cli. x.vi. Paris, i543.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE 667
prêtres égyptiens, une sorte d’cbiiuche du mot hermodacte. Hnfin, sans attacher à ce détail plus de prix que de raison, notons qu’un manuscrit de Paris du x“ siècle (i) contient le traité d’Apulée, orné de dessins ; or tandis que la plupart des espèces sont figurées luxuriantes de feuilles et de fleurs où la fantaisie de l’artiste s’est donné carrière, l’hiérobulbe est représenté sous la forme d’un oignon de couleur ocreuse, sanstlofe nilleurs et muni seulement de feuilles retombantes,
insérées sur le bulbe, et fort semblables par leurs dimensions et leur forme à des feuilles de colchique.
Quoi qu’il en soit de ce détail, retenons que, dès les premiers temps de la conquête, les Arabes, et avant eux les Égyptiens, usaient sous le nom d’hermodacte, contre les maladies des jointures, du colchicum montanum, qui ne différait à leur sentiment du colchique d’automne que par ses dimensions plus restreintes, au point qu’on les confondait quelquefois. A défaut de texte précis, le mot même d’hermodacte, dont nous avons dit le sens et l’origine, nous reporte à une époque bien antérieure à la prise d’Alexandrie.
l’iieumod.vcte ou colchique d’automne
Le colchique d’automne est inconnu en Egypte; il est rare en Grèce où il faut le chercher sur les pentes les plus élevées du Parnasse ou du Tymphreste. Il devient plus commun en Macédoine et en Thrace, mais son pays de prédilection, c’est l’Asie Mineure. On le trouve surtout dans une vaste région qui s’étend du Caucase au Taurus. 11 croît aussi en Perse abondamment.
On peut inférer déjà de celte distribution géogiaphique
(i) M. S. latin 68G3, fol. Si).
LA GOUTTE ET LE niIUMATISME
dans le vieux monde que le colchique d’automne sera peu ou mal connu des premiers botanistes grecs ou égyptiens, qu’il sera toujours pour eux une plante d’importation orientale, et que ceux-là seuls qui l’auront étudié dans les réglons que nous avons dites pourront en donner une description fidèle, pourront le reconnaître aux diverses étapes de sa végétation, sous ses formes successives, alors même qu’ils auraient sous les yeux, non la plante entière, mais un fragment séparé, le bulbe par exemple. C’est dire que les Arabes nous fourniront plus de matériaux utiles que les écrivains, même les plus éminents, de l’antiquité classique.
Le colchique chez les Grecs.
Le premier chez les Grecs, Théophraste parle du colchique, sous le nom d’éphémère. C’est un poison dont useraient, dit-on, les esclaves désespérés; ils essaient ensuite d’en combattre les effets, car il n’apporte pas une délivrance rapide et douce mais une mort pénible et lente, a moins que cela ne tienne aux soins consécutifs ou à la difficulté de le préparer comme il faut. Une chose connue de tous, c’est que l’éphémère a les feuilles de l’ellébore (veratrum album) (i). Et cela est vrai, surtout pour les colchiques de la Macédoine et des environs de Byzance, remarquables par leurs larges et belles feuilles (c. speclosum et c. byzantinum).
L’école alexandrlne, toujours en quête de nouveaux remèdes, compta de nombreux botanistes, médecins comme Iléraclide de Tarente, poètes comme Aicandre, simples
(i) Tiiéoimiuasti;. Loc. cil., liv. IX, cli. xvi.
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rhizotomes comme Cratevas. Mais, s’il faut en croire Dioscoridc, les descriptions, les figures mêmes contenues dans leurs ouvrages étaient le plus souvent des fantaisies sans réalité aucune, le reflet d’idées courantes, de notions populaires qu’on ne se donnait pas la peine de vérifier. Seuls les travau.K de Cratevas et d’Andréas auraient eu quelque mérite. Dioscoride au contraire aurait toujours peint d’apres nature, aurait étudié au cours de ses voyages presque toutes les plantes dont il parle, et cela en toutes saisons de l’année. 11 insiste avee raison sur les erreurs grossières qu’on est exposé à commettre si l’on observe une plante a un seul moment de son développement, remarque que justifie amplement l’histoire entière du colchique d’automne.
De cette période il nous reste le poème de Nicandre sur les alexipharmaques (i). L’auteur y consacre trente vers à l’Ephémère, à son action sur l’organisme, aux remèdes qu’il faut lui opposer. L’éphémère, c’est le feu redoutable de Médée, la magicienne de Colchos; il brûle la bouche et les entrailles, fait vomir un liquide semblable h de la lavure de chair, et rejeter par le bas d’infectes matières. Pour conjurer ces aecidents, on a de nombreux contre-poisons, entre autres la pellicule qui recouvre les ehâtaignes, dotées sans doute de cette propriété inattendue à cause de leur ressemblance avee le bulbe de colchique.
L’œuvre de Dioscoride, venue deux cents ans après celle de Nieandre, a un tout autre caraetère. Qu’il se soit borné à compléter, à corriger le livre de Cratevas ou que sa contribution personnelle ait été aussi prépondérante qu’il le dit dans sa préface, il nous a donné, en quelques phrases parfaites de concision et de clarté, une excellente description du colchique d’automne. Nous la traduisons ici parce qu’elle a été le texte toujours invoqué dans les controverses nées
(i) Nicandue. Alc.\ipharmaca, v. 2.'i9-278. Édit, grecquc-laline de Didot, l>. 149.
LA GOUTTE ET LE UllUMATIEME
à propos des hermodnctes et que le moindre terme en a été mille fois pesé, retourné et commenté.
« Le colchique, d’autres disent éphémère, d’autres encore bulbe sauvage, émet à la fin de l’automne une (leur presque blanche, semblable à celle du safran; plus tard viennent les feuilles, pareilles à celles du bulbe, mais moins maigres (mot à mot plus grasses), et une tige longue d’un empan, portant des graines rousses; la racine a une enveloppe roussâtre, mais, quand on la dépouille, on la trouve blanche, tendre, succulente et douce au goût; le bulbe a une fente médiane qui donne passage à la (leur. Le colchique croit surtout en Messènie et en Colchide. Ingéré, il tue par sufTocation comme les champignons. Nous l’avons décrit pour qu’on ne le mange pas par mégarde à la place du bulbe, car c’est merveille comme les ignorants sont alléchés par son goût agréable. On traite ceux qui en ont mangé comme les empoisonnés par les champignons, et surtout en leur faisant boire du lait de vache: si l’on a ce remède à sa disposition, il ne faut pas en chercher d’autre » (i).
Dans cette admirable page un mot doit être rectifié, celui de Messènie. Le colchique est inconnu dans cette partie de la Grèce, aussi a-t-on soupçonné la faute d’un copiste qui aurait écrit le nom célèbre de Messènie, au lieu d’un autre moins familier. Spreugel se demande s’il ne faut pas lire Mysie ou Mésie. Il est plus naturel, à notre avis, de substituer au mot de Messènie celui de Mossynie qui en est beaucoup plus proche par la cousonnance et par l’écriture. La Mossvuie était le pays des Mossyues ou Mossynœces, peuple limitrophe de la Colchide (2) et l’on sait que dans une vaste
(i) Dioscoiudk. Do mal. mcd., Mb. V, Kdit. G. S|ircngcl. Leipzig. iSac)i83o. liv. 1\ . cil. Lxxxiv, l. I, p. ,b8i.
(a) Ce peuple dont il est ([ueslion dans Orphée, Ilerodolc, Xénophon, Apollonius, etc., est dénommé Moî'ï'jvî;. Moai'jvo'.y.'it on Mo55JV3t ; ce dernier mol est bien voisin do MiaoTivio'.. .Messénions. Il y a bien un paNs qu'on appelait la .Mésène et ipii est situé sur les bords do I Luplirale, maisil était peu connu des anciens Grecs et la présence du colchique d automne n'}' est pas signalée.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
étendue au sud du Caucase le colchique d’automne est très commiiu. 11 est possible d’ailleurs que la confusion dont nous parlons soit antérieure à Dioscoride.
On a tiré du passage cité de la matière médicale cette conséquence qui n’y était pas contenue : le colchique est un poison d’une violence telle cju’il n’a jamais pu entrer, même à dose minime, dans aucune pharmacopée. Or les paroles de Dioscoride prouvent seulement ceci : le colchique d’automne ne portait pas encore de son temps le nom d’hermodacte et on ne lui reconnaissait encore aucune propriété utile. Ce qui confirme simplement ce que nous a appris déjà l’histoire de la goutte et des médications c[ul lui ont été appliquées.
Nous avons établi en effet que, pour la première fois dans le monde grec, le colchique fut considéré comme un agent thérapeutique et prescrit à ce titre, sous le nom d’hermodacte, par .lacques Psychriste, médecin byzantin, vers le milieu du v“ siècle de notre ère. La naissance de Jacques à Alexandrie, son origine syrienne, son éducation errante, l’enseignement de son père Hésychlus, telles sont les raisons qui nous ont expliqué la connaissance qu’il avait des vertus du colchique et le nom qu’il lui donnait (i).
Les Egyptiens employaient pour leur alimentation les bulbes du petit colchique. Celui-ci, longtemps anonyme ou perdu dans le groupe confus des bulbes, avait fini par recevoir le surnom mystique d’hermodacte qui appartenait déjà à la quintefeuille. Comme nous l’avons dit, les Alexandrins seuls avaient pu imaginer et imposer ces dénominations étranges dont les papyrus grecs récemment découverts nous ont livré le secret.
Les bulbes desséchés de ces hermodactes étaient recherchés partout, à Rome, en Grèce, en Asie, étant, à ce qu’on croyait, nourrissants et aphrodisiaques. Ibn-el-Beithar nous
(i) Voir cil. XI, p.
LA GOUTTE ET LE lUlUMATISME
apprend qii’on les exportait surtout cVEgyple en Syrie. Or, dans ce dernier pays, on ne put pas ne pas les comparer aux bulbes du colchique d’automne, qui y était si abondant; on y reconnut nécessairement leur ressemblance, leur (juasiidentité et cela entraîna leur homonymie. Remarquons que le mot colchique a suivi une marche exactement inverse; et que le colchicum montanum a reçu ce nom de colchique pour les mêmes raisons qui avaient valu au colchique d’automne le surnom d’hermodacte. On s’explique facilement que ce mot, de forme grecque, ait été préféré dans toute l’Asie Mineure au nom dont usaient les Indigènes et qui était sans doute voisin du sourendjan arabe. Enfin, pour introduire la nouvelle drogue à Byzance, pour l’imposer à la confiance superstitieuse des profanes, Jacques Psychrlste n’eut garde de repousser une appellation mystérieuse qui retenait quelque chose du prestige toujours vivace de la vieille Égypte.
Aucun écrivain grec de la période byzantine ne nous dit en termes formels : l’hermodacte, c’est le bulbe sauvage, c’est le colcbicjue. Mais, la raison de ce silence nous paraît simple. Il n’y a eu, après Dloscoride, aucun botaniste grec, bon ou mauvais, digne ou non d’être comparé à l’auteur de la Matière médicale. Et l’on ne peut accuser les ruines du temps, la perte des ouvrages. Les derniers médecins de l’empire, les naturalistes arabes ne citent aucun nom, ne mentionnent aucune œuvre que nous ayons à regretter. Ils connaissent comme nous-mêmes le livre de Dloscoride, la vieille histoire des plantes de Théophraste et le poC'ine de Nicandre, rien de plus.
Pour la période quia précédé la division de l’empire, la preuve en est facile à donner : Oribase, c[ui écrivait a la fin du IV® siècle, voulant comprendre la matière médicale dans sa vaste collection, emprunte l’œuvre de Dloscoride tout entière, en dispose les chapitres par ordre alphabétique et en fait les 11% 12® et i3® livres de son encyclopédie. L’article colchique est reproduit mot à mot.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
A partir du cinquième siècle, alors que les hermodactes sont en usage, la situation ne change guère. Aétius, qui connaît ce remède et l’emploie, ne le fait pas figurer avec les autres dans son premier livre. C’est que les médecins qui rédio-eaient, à l’intention de leurs élèves ou de leurs confrères, de petits manuels ou de grands recueils ne prétendaient i pas à une compétence universelle. Ils innovaient peu en matière de pathologie ou de thérapeutique ; ils copiaient servilement leurs devanciers pour tout le reste. Or, leurs devaneiers n’avaient pas connu les hermodactes.
Ni plus ni moins savant qu’Aétius, Paul d’Egine a voulu : paraître l’étre davantage. De là, une initiative qui vaut qu’on
s’y arrête, car, mal comprise des érudits de la Renaissance, elle a fait rayer pendant trois siècles le colchique de la matière médieale.
Enumérant, dans son cinquième livre, les plantes vénéneu ses, il se borne, à propos de l’éphémère ou colchique, i» mettre en prose les vers de Nieandre, ce qui ne prouve pas une connaissance bien profonde du sujet; il y ajoute seulement les derniers mots de Dloscoride, laissant ainsi de côté tout ce qui était botanique sérieuse.
Mais, comme il employait les hermodactes et en savait les propriétés médicinales, il dit, dans son cinquième livre où il traite des médicaments, que la racine d’hermodacte est purgative, ainsi que sa décoction, qu’on la prescrit aux goutteux au fort de l'accès et qu’elle est mauvaise à l’estomac, toutes notions qu’on retrouve dans le chapitre consacré a la goutte et qui n’impliquent aucune connaissance des caractères botaniques de la plante.
Le s érudits de la Renaissance ont vu dans cette mention séparée, sous des noms différents, du colehique et de l’hermodacte, une preuve sans réplique, que l’hermodacte des anciens ne pouvait être le eolchique d’automne. En réalité, cette créance repose uniquement sur un sentiment presque superstitieux. On croit Paul d’Egine incapable d’ignorance, de distraction ou d’erreur.
On pouvait répondre que Paul d’Egine avait traité du colchique au cinquième livre sous son nom de poison, au septième sous son nom de médicament. La chose est tonie naturelle et l’on en pourrait citer nombre d’exemples, même de nos jours. La nitroglycérine est un poison dangereux, la trinitrine est un remède. La réputation de la vieille drogue de Médée était telle que l’on pouvait hésiter à l’olTrir au malade sous ce nom de colchique qui lui aurait rappelé les plus effrayantes légendes. C’est à peu de chose près ce que disait Amatus Lusitanus, à la grande indignation de Matthiolle : « Voyant que l’éphémère n’était pas à ce point vénéneux, surtout dans les régions où on le nommait hermodacte, mais qu’il pouvait même avoir quelque utilité médicale, Paul lui a d’abord consacré un chapitre, en tant que poison, à l’exemple de tous les autres Grecs ; puis, il en a traité ailleurs et sous le nom d’hermodacte, comme d’une chose qu’il aurait appris à connaître depuis peu et qui ne serait pas si dangereuse (i) ».
La vérité sans doute est moins favorable à Paul d’Eglne. .Médecin praticien, ou plutôt chirurgien, rédigeant un manuel où la toxicologie devait avoir sa place, comme elle l’avait eue jusque-là dans les ouvrages analogues, il a copié ce qu’avalent dit Nlcandrc et Dioscoride, sans chercher h savoir si leurs alErmations n’avaient rien perdu de leur vérité. Un peu plus expert en matière de thérapeutique qu’en matière de botanique, il a placé l’hermodacte parmi les remèdes, sans aucune définition ou description, rapportant uniquement les résultats de son observation clinique et de celle d’un de ses confrères. Le fait que le paragraphe consacré à l’hermodacte ne renferme, à la différence des autres, aucun détail, botanique ou autre, emprunté à des ouvrages plus anciens, nous semble venir à l’appui de ce que nous avons
(i) .Vmatls Lusitanus. In Dioscoriclis anaz de inadica malcria libro.s (luiii([MC eiuirralioiics, etc. Slrasbourg, i55'i, p '|3S.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE bfo
dit plus haut, à savoir qu’il u’avait été composé aucun traité sérieux de botanique depuis l’introduction de 1 hermodacte dans la thérapeutique. Paul connaissait peut-être la véritable nature de la drogue qu’il employait, mais rien ne le prouve. Que de médecins, et non des moindres, prescrivent tous les jours des ao’ents dont ils ne sauraient dire ni les caractères physiques, ni rorigine, ni le nom scientifique !
Il y a plus ; on pourrait, sans être taxé d’irrévérence à l’égard d’une grande mémoire, prendre Paul d’Egine en flacrrant délit d’ignorance ou de distraction, et cela dans ce même septième livre. h'Erinos et VEchinos y sont en eflet présentés comme deux plantps difFérentes et y ont chacun leur paragraphe séparé. Dans le premier, Paul abrège le chapitre de Dioscoride sur l’Erinos (livre IV. 29) ; dans le second il résume ce qu’a dit Galien de l’échinos (v. œuvres d’Oribase. Tome II. p. 899). Or, il s’agit d’une seule et même espèce, non déterminée encore.
Ce petit fait nous éclaire sur la manière dont procédaient les auteurs byzantins. En dehors des chapitres où ils pouvaient mettre quelque chose d’eux-mêmes et invoquer leur expérience personnelle, ils se bornaient à un travail de pure compilation, copiant, résumant, mettant bout à bout, sans contrôle sérieux, sans critique, quelquefois sans soin. Ils ne pouvaient prévoir que la moindre phrase tombée de leur plume serait un jour parole d’évangile, qu’une contradiction apparente entre deux lignes, extraites de deux livres différents d’un de leurs ouvrages, bouleverserait la thérapeutique des alFections articulaires. Et c’est pourtant ce qui arriva.
Nous avons dit, au cours de ce chapitre, qu’aucun auteur byzantin ne déclarait en termes formels que l’hermodacle était môme chose que le colchique. Cela est vrai, mais on peut trouver dans les derniers médecins de la médecine grecque des expressions qui nous paraissent une reconnaissance implicite de cette identité. C’est ainsi qu’Actuarius
•o^(j LA GOUTTE ET LE RHUMATISME
mentionne une préparation contre les donlenrs des pieds dans laquelle entrent Zes herniodactes blancs[i) ; que Nicolas Myrcpse cite parmi les éléments de Yaurea alexandrina, riicrmodacte blanc et rouge (2). Or, ces dénominations sont empruntées aux Arabes, chez qui elles désignaient, sans aucun doute, les bulbes de colchique, à deux états dilTérenls de préparation.
Nous avons enfin, à propos de la médecine stoïcienne, parlé d’un petit livre, intitulé « Le Médecin » et attribué à Hérodote, livre qui a subi d’assez nombreuses altérations. Il a été élagué en beaucoup d’endroits; en d’autres, au contraire, on remarque d’évidentes interpolations. Il en est une qui intéresse notre sujet et confirme les inductions que l’on peut tirer des citations d’Actuarius et de Myrepse. L’auteur divise les médicaments selon l’action élective qu’ils ont sur tel ou tel organe ; or, parmi ces remèdes 'KpzoZo-zvr-.v/.i qui portent l’effort thérapeutique sur le point précis qu’on veut atteindre, il donne comme les médicaments spécifiques des jointures « les deux herniodactes (3) » ; plus loin, à côté d’agents franchement purgatifs, il cite « l’hermodacte rond ». C’est dire cj;ue l’autre, non purgatif, était l’hermodacte long, et qu’il s’agit dans ce paragraphe de la quintefeuille et du colchique d’automne, ces deux médicaments articulaires, si peu semblables par leurs caractères extérieurs et par leurs propriétés.
Ces mots, qu’on lit aujourd’hui dans le médecin, rappellent à la mémoire la phrase par laquelle Mésué commence sa description de l’hermodacte, phrase que nous avons déjà re-
(1) ActV aiuus. Mcth. mccl., liv. IV, cli. ix, clans Mcclicæ Arlis principes, p. 277.
(2) Nicolas Mvuepsiî. Do coinpos. inedic., ch. i, in Med. .Vrl. pnin., |). 355.
Léon. Fucus, dominé par une idée préconçue et dans son admiration pour Paul d'Éginc, veut cpi’on entende liehen blanc et Bchen ronge.
(.3) (JFuvres de Galien. Éd. Kuhn, t. 13 . p. 760.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE 677
produite à propos de la c[ulntefeudle : « 1 hermodacte est la racine d’une herbe de montagne. Il y a un hermodacte long, en forme de doigt et un hermodacte rond. Celui dont nous nous occupons est l’hermodacte rond ». Suit l’énumération des caractères et des propriétés que tous les Arabes reconnaissent aux hermodactes, blancs, rouges ou noirs, c’est-àdire au colchique d’automne.
L’interpolation que nous venons de relever est certainement byzantine. Aquelle époque remonte t elle ? Seule, une étude des manuscrits permettrait de le dire avec quelque précision. Nous remarquerons que dans ce même « médecin » il est question un peu plus loin du camphre, v,xooupi, dont Siméon Seth passe pour avoir le premier parmi les médecins grecs prononcé le nom. Or, Siméon Seth, qui connaissait h fond la matière médicale des Arabes, appartient au onzième siècle. Actuarius et Nicolas INIyrepse sont un peu plus récents. Dès cette époque, la pharmocologie arabe avait envahi l’empire. S’il y avait eu entre les hermodactes, blancs ou rouges, qu’elle conseillait et qui étaient des bulbes de colchique d’automne et ceux dont usaient les Grecs, une différence absolue de nature, il semble que les auteurs byzantins des traités de matière médicale en auraient averti leurs lecteurs.
Le colchifjue d’automne chez les Arabes.
Les Arabes nous ont laissé sur le médicament qu’ils employaient contre la goutte des renseignements si précis <[u’on n’a pu douter, même à l’époque du plus grand aveuglement, nous voulons dire la Renaissance, que leur hermo- <lacte, leur sourcndjan, ne fut notre colchique d’automne.
Pour maintenir l’opinion to.ute contraire qu’on avait au sujet de l’hermodacte des Grecs, on fut obligé d’admettre Delpeucii.
entre ces derniers et les Arabes une séparation absolue. On considéra comme deux processus parallèles, étrangers l’un à l’autre, sans communication à leur point de départ, sans contact, sans pénétration dans leur cours ultérieur, le développement scientifique des uns et l’évolution traditionnelle des autres. On creusa entre Paul d’Égine d’une part, Sérapion le Jeune et Avicenne de l’autre, un fossé purement hypothétique.
C’est qu’on négligeait de rechercher les sources premières de la science arabe. Nous avons montré dans un autre chapitre que celle-ci était fille de la science grecque et n’avail jamais renié son origine ; il nous sera facile de le justifier ;i nouveau par un exemple tiré de l’histoire même des liermodactes.
Dès les années qui suivirent la mort de Mahomet, dès le début de Père des conquêtes, les Arabes demandèrent des leçons et des maitres aux deux centres d’enseisfnement les plus proches, l’Egypte et la Perse, ou plus exactement Alexandrie et Gandisapora. Dans la première de ces deux villes, ils trouvèrent toute la médecine de Galien ; la Perse, ou plutôt l’école nestorienne d’Edesse, réfugiée dans ce pays, ajouta à ce premier bagage quelques notions de botanique restées ignorées des premiers Byzantins et de Paul d’Egine.
Gela ressort nettement de la lecture des écrivains arabes, à la condition toutefois de suivre dans cette lecture la méthode qui nous a servi à pénétrer le sens et à préciser la valeur des travaux grecs ou latins, à la condition de remonter le plus haut possible à la recherche des sources et de mettre d’abord en lumière les œuvres originales dont toutes les autres ont découlé.
Dans l’espèce, on cite Sérapion le Jeune et Avicenne qui se sont bornés à copier, en les altérant quelquefois, les sentiments et les paroles de leurs prédécesseurs. Et pourtant les originaux de ces copies existent ; ils sont réunis dans le continent, où Sérapion et Avicenne les ont pris; ils remontent aux premiers temps de la conquête et sont presque con-
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
lemporains de Paul d’Egine ; Ils émanent de Masserd jouih, de Massih Eddimachky, d’Abou Djorreidj, de Mésué l’Ancien, des nestoriens de Perse. Pour désigner ces derniers, le Continent dit les Khouzi (Cliuzi), c’est-à-dire les gens du Khousistan et le traducteur latin ajoute ici est congregatio honiiniun.
On ne saurait douter qu’il ne s’agisse des religieux nestoriens de Gandisapora dans le Khouzistan.
Voici comment ils s’expriment : a herniodacliU siint cjuæda/n radices nascentes in auitimno et nascitiir de eis fos qui appellatnr in uno idioinate assaneani car sed in alio scedscura et ipse flos habet duos colores, album et cit/dnum; et precedit alios flores qui aperiuntur in locis montanis ; sed folia hujus herbæ expansa sunt super terrain, w
Ce qui veut dire : « Le sourendjan, ou le colchique, est une racine qui pousse en automne et émet une fleur appelée dans une langue assahéa’ lier mes (doigt d’Hermès en arabe, hermodacte), dans l’autre scedscura (1) ; cette fleur a deux couleurs, blanche et jaune ; elle précède les autres fleurs qui s’ouvrent dans les montagnes ; mais (au moment de la floraison), les feuilles sont déjà éparses sur le sol » (2).
Nous avons là l’affirmation la plus ancienne, elle ne saurait guère l’être davantage, de l’identité du sourendjan arabe et de l’hermodacte grec. Elle émane d’hommes qui étaient en situation de connaître à la fois la thérapeutique byzantine, la flore d’une partie de l’Asie Mineure, riche en colchiques comme était la province d’Edesse, leur ancienne patrie, enfin la langue et les pratiques de leurs nouveaux voisins, les Arabes. Le fait d’avoir donné la traduction assahea hernies du mot grec hermodacte est à lui seul une preuve péremptoire qui écarte tout soupçon d’une interpolation
(1) Nous ne savons comment traduire scedscura. En Perse, comme chez les Arabes, la llcur du colchique était quelquefois désignée sous le nom do ühembelid .
(2) Uazès le Continent. Liv. XXIII (Éd. de Venise, i5o0, ji. 48o).
due à 1 interprète latin. Remarquons enfin que l’école syrienne d’Édesse avait été chassée vers la fin du v' siècle, alors que l’usage de l’hermodacte dans le traitement de la goutte était déjà établi dans tout l’empire.
Une réserve pourtant est nécessaire. On s’étonne de voir attribuer air colchique des fleurs blanches ou jaunes. Avicenne ayant reproduit textuellement les termes du Continent, quelques-uns de ses commentateurs ont supposé qu’il avait écrit, comme Dioscoride, fleurs semblables à celles du safran et que le traducteur avait usé à tort de l’adjectif croceiis, couleur de safran, c’est-à-dire jaune. L’explication est ingénieuse, mais elle nous paraît inutile ; il y a en Asie des colchiques à fleurs jaunes et d’autres à fleurs blanches. 11 y a un colcliiciun liiteiun qu’on a rencontré aux Indes sur les pentes de l’ilimalaya (Ilook et Thomson), en Afghanistan {GrllFith), en Beloutchistan (Stokes), ailleurs encore (i). 11 est vrai que ce colchique jaune se rapporte plutôt au colchicum montanum qu’au colchique d’automne, ses fleurs paraissant au printemps et coïncidant à peu de chose près avec les feuilles. Mais, en admettant que tous les colchiques jaunes appartiennent à cette seule variété, il est possible que les nestoriens aient commis pour leur part une confusion qui, nous l’avons vu, a été souvent faite après eux.
Quant aux colchiques à fleurs blanches, on en trouve dans le Taurus de Cilicie (Boissier) et dans le Kurdistan (Maussnecht). Des exemplaires de cette dernière variété, conservés dans l’herbier du Muséum, offrent même les processus, qualifiés à tort de dlgitiformes, les plus longs que nous ayons vus, sans appartenir pour cela à l’espèce panachée, comme le supposerait la théorie de Planchon.
Enfin, et c’est sans doute l’explication d’une erreur apparente, il est probable que quelques mots ont été omis dans la phrase du Continent telle qu’elle nous est parvenue. On
(i) Voir rilerljicr du Muscuin.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE 58i
lit en cfTet dans l’ouvrage d’Ibn-el-Beïthar les lignes suivantes empruntées à El Ghafeky : « Elle apparaît (la racine de colchique) en automne et, de son extrémité amincie, sort une fleur au ras de terre, de la forme du lys blanc et de la couleur de la rose. On en trouve cependant de blanches et de jaunes » (i). Voilà ce qu’on devait lire dans le texte original mutilé dans le Continent ; les Khouzi ne parlaient certainement des colchiques à Heurs blanches ou jaunes, que comme d’une exception.
Bien d’autres, après les nestoriens, ont affirmé aussi l’identité du colchique et de l’hermodacte. Le vieux Mésué dit en toutes lettres : « Le colchique convient à la goutte froide ». Si l’on se reporte au livre XXlll du Continent, à la liste des synonymes, dressée par Razès lui-même ou par ses premiers éditeurs, on trouve, en regard du mot hermodacte, le mot colchique, colgicos, qui avait alors un sens beaucoup plus étroit qu’il n’a chez nous, puisque les Grecs le réservaient au seul colchique d’automne. D’autres enfin donnent à leur pensée une forme plus saisissante et tout aussi démonstrative ; ils commencent leur description de l’hermodacte ou sourendjan par la citation textuelle du chapitre de Dioscoride sur le colchique. Ainsi font Sérapion le Jeune et Ibn-el-Beïtliar.
Mais, nous l’avons dit, les Arabes n’en sont pas restés, comme les Grecs, a Dioscoride, à la succincte notice de la matière médicale. Ils y ont ajouté des notions exactes et nouvelles sur le mode de végétation des colchiques, sur la récolte, le choix et la préparation des bulbes destinés à 1 usage médical. 11 nous faut résumer et commenter cette partie de leur œuvre. C’est la tâche la plus importante et la plus ardue a la fois qui nous soit imposée par notre sujet.
El Ghafeky, dans un passage que nous avons déjà cité.
(i) Dans Ibn-cl-Bcïtliar, tradnil par L. Leclerc, n“ 12/lç).
LA GOUTTE ET LE JtlIUMATISME
dit du soLirendjan : « C’est une racine qui a la forme d’une châtaigne, recouverte aussi d’une écorce qu’on enlève pareillement. Elle apparaît en automne et, de son extrémité amincie, sort une Heur au ras de la terre, de la forme d’un Ivs blanc et de la couleur de la rose. On en trouve cependant de bl anches et de jaunes. De cette Heur desséchée s’élève de terre une feuille pareille à celle de la scille ou plus épaisse et celle-là au printemps. Alors cette sorte de châtaigne, qui est la racine de cette plante, produit un oignon pareil à celui de la scille qui continue à décroître jusqu’à ce qu’on le trouve en automne sous la forme d’une châtaigne. La partie employée de la plante est la racine, alors qu’elle a acquis cette forme. » Cette dernière phrase mentionne une pratique exceptionnelle chez les Arabes, le reste est d’une exactitude presque parfaite et la comparaison est saisissante du bulbe d’automne avec une châtaigne.
Ainsi le bulbe de colchique, sous son nom arabe de sourendjan ou sous son nom grec d’hermodacte, était l’agent le plus ellicace de la médication antigoutteuse. Mais ce bulbe avait-il toujours les mêmes vertus, quelle que fut la saison de l’année choisie pour sa récolte ? La nature du sol, le mode et la durée de la dessiccation, était-ce là des conditions négligeables, aussi bien c|ue les différences individuelles qu’on observe toujours entre des produits de même espèce et de même provenance?
Les Arabes ont usé, à cet égard, de préeautions sévères. Ils ont dit, en termes fort clairs, les bulbes qu’il fallait retenir et employer, ceux qu’il fallait rejeter. Nous ne retrouvons pas chez les médecins byzantins les mêmes indications, mais on ne saurait s'en étonner. Ces derniers recevaient tout prêts pour l’usage thérapeutique les bulbes d’hermodacte qui étaient récoltés et préparés loin de C.onstantinople. au centre de l’Asie Mineure, peut-être plus loin encore. On ne leur adressait que ceux qui avaient subi sans altération l’épreuve d’une longue dessiccation. N en est-il pas de même aujourd'hui pour un certain nombre des produits exotiques
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
que nous avons admis dans notre pharmacopée. Nous en ignorons les qualités Inférieures, le rebut.
Comme il s’agissait pour eux, ou du moins pour un grand nombre d’entre eux, d’une plante indigène, les Arabes ont été plus instruits. Abou Djorreidj (Bugerig, dans le latin du Continent), médecin des premiers temps de l’Islam, dit déjà des hermodactes : « Les meilleurs sont ceux qui sont blancs h l’intérieur, fermes et cassants à l’extérieur ; les noirs et les roux sont très mauvais ». Masserdjouih s’exprime à peu près de même, ainsi que Mésué l’Ancien, llobeich reproduit presque les paroles d’Abou-Djorreidj . « Le meilleur est celui qui est blanc à l’intérieur et h l’extérieur et dont la cassure est ferme. Les variétés rouge et noire sont très mauvaises » (i).
La division des hermodactes en blancs, rouges et noirs, les premiers utiles, les autres funestes, a fort embarrassé les botanistes qui ont fini par opposer les hermodactes blancs aux deux autres, et par en faire les parties souterraines d’une espèce différente, à déterminer. Remarquons dès maintenant que cette hypothèse est en contradiction avec le dire des écrivains arabes. Aucun d’eux ne laisse supposer qu’il ne s’agisse pas là d’une seule et même plante : la mention des caractères extérieurs et des propriétés deshermodactes blancs, rouges et noirs est toujours faite dans un même chapitre et sous une même étiquette, celle d’hermodacte tout court. C’est ailleurs qu’il faut chercher la solution du problème. On la trouve dans quelques mots de Mésué le Jeune, de Platéarius et d’autres encore, mots passés inaperçus.
La page suivante de Mésué est tout entière à retenir et à méditer. Autant que le court chapitre de Dioscoride elle a été la proie des commentateurs. Elle fut l’occasion et la matière de la grande querelle qui s’éleva au xvi® siècle et eut un si regrettable dénouement.
(i) Dans Ibn-el-BcïlIiar.
« L’hermodacte est la racine d’une herbe de montagne. Il y a un hermodacte long en forme de doigt, un autre rond ; celui dont nous nous occupons ici, c’est l’hermodacte rond. Il peut être blanc, rouge ou noir. Le meilleur est celui qui offre les trois qualités suivantes, d’être blanc, d’une vraie blancheur au dedans et au dehors, d’être dense, d’être médiocrement dur. Celui cjui est lâche, mou, léger, est sans action. Le rouge et le noir sont mauvais tous les deux. Celui qui pousse dans les lieux gras et humides est mauvais aussi, parce qu’il y prend une humidité et une ventosité excessives. S’il croît au contraire dans le voisinage de la scille ou du raifort il en est amélioré. »
« Le temps le plus favorable pour la récolte, est le printemps et le meilleur bulbe est celui qu’on a gardé six mois après l’avoir bien desséché... On peut le conserver pendant trois ans » (i).
Les notions suivantes sont exprimées là qui toutes ont été confirmées ou le seront au cours de cette étude.
L’hermodacte long (c’est-à-dire la qulntefeuille) et l’hermodacte rond (c’est-à-dire le colchique) sont deux plantes différentes. Mais le bulbe de l’hermodacte rond, qu’il soit blanc, jaune ou rouge, qu’il soit ferme ou mou, qu’il soit lourd ou léger, cju’il soit humide ou sec, appartient toujours à la même espèce. Les différences, dans les caractères extérieurs et même dans les propriétés, sont des accidents variables avec la nature du sol, l’époc|ue de la récolte, le procédé de dessiccation, la durée de la conservation et peut-être le mode de culture. Or c’est la, nous le verrons bientôt, la solution môme du problème des hermodactcs.
(i) Nous avons suivi la Iraduclion latine qui est donnée sous le nom de i’ersio anliiitia et qui est plus claire, plus complète et sans doute plus exarle que celle do S)lvius ordinairement citée. J. Mesuœ damasceni opéra, ^cnis^^
iGaS, fol. 5() V”.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
Le colchique d’automne en Occident.
(Moyen âge.)
C’est vers le milieu duv“ siècle, alors que la séparation des deux moitiés de l’empire était accomplie, que Jacques Psychriste fit entrer le colchicjue dans la matière médicale. Faite quelques années plus tôt, sa découverte eût changé entièrement chez les nations latines le traitement des maladies articulaires et prévenu les confusions et les erreurs que nous relevons et cjue nous essayons de dissiper.
Les deux médecines, la grecque et la latine, étant devenues étrangères l’une à l’autre, le colchic|ue d’automne resta pour les Occidentaux ce c|u’il était pour les Grecs et les Romains du temps de Dioscoride, un poison dangereux. Cependant nous avons pu trouver, et l’examen plus prolongé des manuscrits du moyen âge nous en eût sans doute révélé bien d’autres, deux exemples de l’emploi du colchique à titre de remède, de remède local.
D’une part. Val. Rose a relevé dans des manuscrits du XII® siècle de nombreuses additions au texte de Théodore Priscien et parmi elles une recette contre les douleurs de genou qui commence ainsi : u Bulbos rusticos tiindes (i), etc. » Or le bulbe sauvage, le bulbe rustique, c’était le colchique chez les Anciens, au dire de Dioscoride.
L’autre exemple est plus probant encore. On lit dans un manuscrit de Bamberg dont nous avons déjà parlé et qui est du IX® siècle, une formule d’onguent, ad sciam qui contient une certaine dose de bulboriim rusticorum alboruni (2). Ce dernier
(1) Th. Pkisciex. Écl. Val. Itosc, p.' 292.
(2) M. S. lal. 1 1220. Copie cl’im manuscril de Bamberg du ix“ siècle, ch. n8, fol. (k).
mot lève tous les doutes. L’auteur du traité de thérapeutique où se trouve cette recette cite à la fois des Latins comme Pliiiius et yindicianus et des Grecs comme Théodoret etStephamis ; il écrit au plus tôt à la fin du vu® siècle, époque oii vivait Stephanus ; il connaît les deux littératures médicales; il a appris en Orient ce qu’était l’hermodacte et il le dit en latin. Il n’est pas douteux, en effet, que huLbns rnsticus, nom latin du colchique, ne traduise ici hcrmodacte, l’herniodacte blanc des orientaux. Dans les autres manuscrits où se trouvent des fragments traduits du grec, on lit simplement hermodactylns sans explication, et c’est ce mot qui remplaça, même dans le langage vulgaire, l’expression bulbiis rnslicus.
Le seul livre qui nous rende quelque image delà botanique populaire au moyen âge est celui de l’abbesse Hildegarde. Fdle s’y exprime ainsi au sujet du eolchique : « De heijlheubt. Il est froid et sec et il n’y a en lui ni salut, ni santé; il n’est bon à manger pour aucun homme ; si on en mange il provoque de la sécheresse et de l’arrêt des fonctions utiles. Lt si un homme en mange une petite quantité, au bout de peu de temps (ici une phrase obscure qui parait faire allusion à des symptômes de suffocation)... et souvent il en meurt, car c’est uu poison et non une plante salutaire. Si le bétail mange de l’heylheubt, il n’en meurt pas, mais il se traîne et languit (i) ».
Il n’est pas douteux que sous le nom d’ileilheubt (donné par le manuscrit de Paris), Hildegarde n’ait entendu le colchique d’automne. Les premiers éditeurs ont supprimé ce mot bai’bare et l’ontremplacé par hermodactylns. Daremherg, qui a publié le même ouvrage dans la pathologie de Migne, maintient l’écriture Ileylheubt, mais lui donne aussi comme synonyme hermodacte (2). IGifin, parmi les surnoms popu-
(3) Itii.DEGAHDF., in palrologic (le Migne, t. 197. p. ii47’ P'^remberg.
1d., in Expcrimcntariiis. Strasbourg, lô/iL Le mot lieyl/ietibl est peut être une alb'ralion dn terme hiérohulhc employé par .\pnléc (v, plus haut).
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
laires du colchique d’automne, on trouve mentionnés les mots veillotte, bien voisins par leur consonance,
le dernier surtout, du terme employé par l’abbesse, terme dont ils dérivent apparemment.
Au xi° siècle, arrivent en foule les notions thérapeutiques familières h l’Orient, aux Byzantins et aux Arabes. C’est à Salerne qu’elles aboutissent et c’est de là qu’elles se répandent dans tout l’Occident. La matière médicale est condensée dans un livre célèbre le circa instans de Platéarius, 011 les enseignements des botanistes arabes sont exposés avec précision, avec clarté et complétés parfois par les propres résultats de l’expérience de l’auteur ou des autres maîtres salernitalns.
Le chapitre de hennodactilis est ainsi conçu (i) : « Les hermodactes sont chauds et secs au quatrième degré. C’est une herbe qui présente au niveau des racines des tubérosités; on les récolte et on les met de côté pour être utilisées et incorporées h des médecines. On les récolte en été, on les dessèche, et, sans qu’elles perdent rien de leur efficacité, on peut les conserver une année entière. Les hermodactes <[u’il faut choisir sont ceux qui sont blancs et fermes ; ceux qui sont aqueux (A»/«o7’o.sf) et trop verts [i>iridiores) doivent être regardés comme gâtés ».
Le même Platéarius, ou l’un de ses proches, annotant l’antidotaire de Nicolas a ces paroles dont on n’a pas tenu un compte suffisant : « C’est une herbe à la racine de laquelle on trouve une certaine tubérosité que l’on administre dans des médecines. On doit la récolter au printemps, la faire sécher quelque peu au soleil et puis la suspendre dans l’ombre, intacte et ses enveloppes non perforées, sans quoi elle se gâterait facilement. On peut du reste la conserver davantage (2) ».
(1) Pi.atearius. Do sim|)lici mcflicina (viilg. circa instans, des doux premiers mois de l’oxordo), dans le vôl. Praclica Seranionis. I^Yon, i5a5 Col. 2 38 v°.
(2) Aniidotarinm Nicolai, art.* Itoiiedicla, in Œuvres de Mcsué, p, i68.
On le voit, les Salernitains, qu’ils aient tiré leur instruction des livres venus de l’Orient ou qu’ils la doivent aux médecins voyageurs, juifs ou autres, ne se sont pas contentés delà théorie, ils parlent en hommes qui ont vérifié par l’expérience les enseignements reçus. Ils ont appliqué aux hermodactes de leur pays, c’est-a-dire au colchique, les procédés qu’on leur disait être en usage dans les pays d’origine des bulbes importés.
Mathieu Sylvatlcus qui résume et associe en ses Pandecles les enseignements des Arabes et ceux des Salernitains dit, à l’article colchique (coliticon), que c’est l’hermodacte des Grecs et des Latins et que c’est aussi le sourendjan des Arabes; à l’article sourendjan (zirungen), que c’est l’hermodacte d’outre-mer. Il répète que le sourendjan c’est l’éphémère ou le colchique des Grecs, l’hermodacte des Latins, cite ce qu’ont dit dn sourendjan Mésué et Sérapion et, tout de suite après, donne l’extrait du circa instans qui concerne l’hermodacte (i).
Enfin, pour clore cette période, Saladin d’Ascoli écrivit au XV® siècle un compendium aromatariorum qui eut assez longtemps l’autorité d’un codex; il y énumère les plantes qu’on doit récolter au mois de mai et dit : « récolte aussi h cette époque les hermodactes, c’est du moins l’avis de quelquesuns, car pour mol je crois qu’il vaut mieux les récolter au mois d’août (2) ».
Les citations précédentes nous paraissent établir à l’évidence que les Salernitains ont transporté à bon escient aux colchiques d’automne de nos régions les propriétés et le nom môme que les Grecs donnaient à leur hermodacte. On récolta à l’exemple de ceux-ci les bulbes de colchique, on les prescrivit aux malades aux mêmes doses et sous la même forme que « les bulbes d’outre-mer».
(1) Mathieu S1LVA.T10US. Opus Paiulcclarimi. Lyon, i54i, cli. 179, fol. 59, cl cil. (155, fol. i58.
(3) Salatlini de Asciilo conipendiiini aroniat, in Œuvres de Mesné. ^cnisc^ i()33, p. 3.57 v”.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
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Le colchique d’aulomne en Occident.
(Renaissance).
Les choses allaient ainsi quand survint la Renaissance. Elle apportait avec elle une passion toute nouvelle, qu’elle poussa jusqu’à l’intolérance, au nom de la liberté d’examen. Cette passion, c’était le mépris de tout ce qui avait une origine ou une apparence arabe. Dans leur aveuglement, 1ns érudits de cette époque ne virent pas que leurs coups atteignaient, à travers le fragile rempart de la médecine musulmane, nombre de notions et de méthodes utiles que celle-ci tenait de ses maîtres avoués, de ces Grecs, passés à l’état de modèles parfaits, d’oracles presque divins.
L’œuvre de Salerne, issue d’hybrides mélanges, ne pouvait échapper à cette proscription. Elle se réfugia tout entière, théorie et pratique, au sein de la foule, restée fidèle aux séculaires habitudes de penser et de dire. Ainsi furent préservées quelques notions précieuses, celle des vertus du colchique entre autres, qui devaient sortir un jour et, en apparence spontanément, des ténèbres suspectes de la médecine populaire.
C'est dans cet esprit que les savants de la Renaissance, qu’ils fussent médecins ou botanistes, ou qu’ils fussent l’un et l’autre à la fois, abordèrent l’étude de la matière médicale des anciens et la question qui nous oceupe, celle des hermodactes. Pour mettre un peu d’ordre et de clarté dans un sujet compliqué et obscurci à plaisir, nous mettrons d’abord en lumière la notion suivante qu’il importe de dégager de la masse des commentaires où elle est enfouie : Notre colchique d’ automne était, au commencement du seizième siècle, comme d l'avait été à Salerne, connu des médecins, des apothicaires et des herboristes sous le nom d’hermodacte et employé par eux sans accident.
5go
Le fait a passé inaperçu des écrivains contemporains; et H pourtant les preuves en abondent dans les livres mêmes de ceux qui ont fait exclure le colchique de la matière médicale. f 4 Un des premiers commentateurs de Mésué, Manardo disait U déjà : « Autant est bien connue la racine que nos officines * appellent liermodacte, autant est ignoré et incertain le nom >
qu’on lui donnait chez les anciens, et aussi ce que ces der- |
niers voulaient désigner sous le nom d’hermodacte. . . Ce |-
que nous autres nous nommons liermodacte a les caractères de \
ce colchique que l’on met au rang des poisons... S’il en est ' ainsi, il est clair que l’usage de notre liermodacte à nous T
n’est pas sûr, à moins que l’on ne dise de lui qu’il n’est véné- |
lieux qu’en Colcliide. Il est cependant plus prudent de s’en \
abstenir complètement, pour cette raison surtout que ce ?
n’est pas là la racine tant vantée par les anciens contre les î
maladies articulaires, puisque Paul d’Égine a parlé de celle- -,
ci séparément sous le nom d’iiermodacte, alors qu’il consa- j
crait des chapitres particuliers aux deux éphémères (i). » »
Ne retenons, pour le moment, que les lignes soulignées f de ce passage : elles suffisent à prouver que le colchique d’automne était alors, en Occident, désigné sous le nom >
d’hermodacte. Un autre et excellent commentateur de '
Mésué dit de son côté : « Ce que les Arabes appellent hermodacte rond, c’est le colchique, celui qui, sous le nom d’her- \ modacte, est employé aujourd'hui couramment. Il a toujours quand on le déterre la racine noire, mais celle-ci, dépouillée, est blanche, pour rougir avec le temps et revenir même à la couleur noire. Ils se trompent sans aucun doute ceux qui pensent que cette racine pousse noire ici et blanche ailleurs; , on n’a qu’à consulter des herboristes compétents... Qu’estce que l’hermodacte de Mésué et noire liermodacte vulgaire, ' quelles en sont les propriétés? Nous n’avons pas besoin
(r) Joannis Manakdï. Epislolariiin meclicin. libri W. — Ejusdcm in Joaii. iMcsue siiiiplicia, etc. lidlc, i54o, p. 5.ia.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE 5gi
d’insister. 11 est clair en effet que notre espèce vulgaire a les mêmes caractère et les mêmes attributs que ceux que Mésué donne au sien, et que pour tout le monde c’est le colchique en personne ipsissinuini colchiciim. Le seul point douteux est de savoir si son emploi peut être utile en médecine, alors qu’il s’agit d’une espèce de poison et qu’il provoque, de l’aveu de tous, de fort graves accidents. Aussi peuton s’étonner que cette même plante n’en soit pas moins employée par nous et couramment, pratique abominable certes pour des gens qui, en connaissance de cause, persisteraient dans la même erreur et, comme à prix fait, travailleraient à la perte de l’humanité ».
« Mais qu’on nous permette ici de recourir au témoignage de l’expérience. Qui donc, à notre époque, pourrait certifier que des hommes ont été empoisonnés par des hermodactes vulgaires administrés à propos et avec précaution? Qui a observé seulement le prurit général, l’ulcération de l’intestin, la brûlure de l’estomac? — Nous n'avons jamais vu certes de pareils accidents, ni n’en avons pu trouver aucun témoin, bien que nous ayons consulté les médecins les plus expérimentés et les plus consciencieux. Du reste qui ignore qu’à Venise les bonnes femmes (tant ce remède est banal de nos jours), prennent, et le plus souvent sans consulter leurs médecins, de cet hermodacte en poudre, ce qu’elles appellent de V hermodactylata, sans ressentir aucun des inconvénients f[u’on attribue au colchique? Aussi suis-je porté h penser, et c’est l’avis de nombre de personnes savantes, que le colchique n’a toute sa force que quand il est frais, ce qui est la raison pour laquelle notre auteur (Mésué) dit qu’il faut le garder six mois avant de s’en servir (i). »
Les témoignages de Costéo et de Manardi sont loin d’être isolés et nous pourrions y joindre celui de presque tous lesbotanistes de leur temps.
(i) CosïŒus. Noies à Mésué, écl. Venise, iGa3, j). 5j.
Fuchs dit de l’hermodacte ou mort aux chiens : « Cette herbe est nommée en o-rec colchicon ou ephemeron, en latin bulbus agrestis. Les apothicaires et herboristes l’appellent hermoàactylns. Les Français lui donnent des noms divers : les uns suyvans les apothicaires l’appellent hermodacte, les autres et le plus commun la nomment mort aux chiens ou •chiennée. w Et, après avoir cité la page classique deDioscoride, il ajoute : a Toutes les notes et marques de ceste des- <;riptlon en général conviennent si bien à nostre hermodacte que nul, s’il n’est plus aveuglé que Tirésias, ne peut douter que ce ne soit le colchicon de Dioscorlde fi). »
Les moines qui ont fait de l’antldotaire de iNIésué une btude critique, une censure, sur laquelle nous aurons h revenir, disent de leur côté : « On trouve en grande abondance les bermodactes chez nous dans les prés des montagnes et dans d’autres endroits... Ces hermodactes sont bien connus des droguistes et des herboristes, mais il faut savoir qu’il ne faut pas les administrer à l’état frais (2). » Lonitzer, Ruelle, Bock (Tragus , d’autres encore constatent le même fait et condamnent sans réserve notre colchique d’automne.
Valérius Cordus et Lobel, tout en exprimant un sentiment "vmisin du précédent, ont été frappés, comme Costéo, de voir le colchique, l’hermodacte des herboristes, ingéré souvent sans dommage et sont amenés à une distinction subtile. « Le colchique croit en abondance en Colchide, dit Y. Cordus, et c’est de là que lui vient sont nom. Dans ces régions c’est une herbe vénéneuse. Mais celle qui pousse chez nous est plus amère et cette amertume enlève une partie du poison sans rendre cependant la plante tout à fait inoffensive et
(1) L. i'’uciis. Histoire (les Plantes, traduct. française de Guill. Guéroult. Paris, i548, ch. i35. p. a'iS, et de llistoria stirpinin coniinenlarü. Paris. i5/j3, ch. i3'i, p. i4-4-
(2) In antidotarimn .Joannis filii Mesuaî censura jicr venerandos fratres Harth. Urbcvctaninn et Aug. Paleain .liivenationsoni. Lyon, i55o, ch, 320. p. 5o5.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
ceux que nous purgerions avec elle encourraient les plus grands dangers (i). »
Lobel énumère, de son côté, les caractères du bulbe de colchique et dit : « c’est cette racine, arrachée en une saison quelconque de l’année, que certains pharmaciens prennent pour de l’hermodacte » et il ajoute : « La plupart des auteurs sont bien ridicules de s’échaufler avec le commentateur de Sienne (Matthiole) et d’insulter les « savants barbares » parce qu’ils mêlent à leurs purgations les hermodactes des officines qui ulcèrent, comme on sait, les intestins et sont vénéneux, n’étant rien autre que le colchique le plus mauvais. Or, c’est là une double erreur : d’une part, ils croient que notre hermodacte est le vrai colchique et d’autre part, ils disent celui-ci mortel, alors que Dioscoride n’attribue pas cette propriété malfaisante à tous les éphémères, mais seulement au colchique, c’est-à-dire à celui-là seul qui croît en Colchide (2). »
Jean Bauhin, qui nous donne un renseignement précieux sur la provenance des hermodactes, se rapproche davantage du sentiment de Costéo et des moines commentateurs de ^lésué : « Les hermodactes qu’on trouve dans les officines, nous a-t-il été affirmé par ceux qui les ont souvent récoltés dans la Gaule narbonnaise et en Provence, ont les feuilles noires, pareilles à celles du poireau, la fleur paraissant en automne et semblable à celle du safran, moins le jaune toutefois, la racine noire à l’extérieur. Ce qui montre assez ([u’il s’agit du colchique, mais d’un colchique que nous savons par l’usage être inoffensif ou du moins plus innocent, [)eut-ôtre seulement quand il est desséché et qu’on n’en use pas à l’état frais (3). »
(1) \alcrii Cokdi. Amiolalioncs in Dioscoridis. etc. Éd. Conrad Gcsncr i56i, p. 68 v°.
(2) Lobel. /.oc. cit., p. 5/|.
(.8) J. ÜAuiiiN. Ilisloria universalis planlarum. Yverdum, 16G0-G1, t H p. 659.
Delpeuch.
LA GOUTTE ET LE ItllUMATlSME
r^es médecins, s’il en était besoin, nous fourniraient encore d’autres preuves de l’emploi du colchicjue, au moins dans cette médecine que pratique le peuple avec l’assistance de l’herboriste ou du pharmacien. Donat d’Altomare nous dit par exemple dans son >!/•« medica : « Je conseille de s’abstenir absolument de l’usage des hermodactes. Car ce dont les droguistes se servent aujourd’hui sous ce nom n’est pas l’hermodacte, mais un bulbe que les Grecs appellent colchique (i) ». Prosper Alpin, dans un passage que nous avons cité, parle de ces cc bulbes communs considérés par les pharmaciens comme des hermodactes et que d’autres croient plutôt être le colchique ». Eraste conseille à tous de ne pas user des hermodactes pour deux raisons : « Parce que ce médicament nous est mal connu et c[u’on nous vend sous ce nom une racine vénéneuse, et aussi parce qu’il est très nuisible à l’estomac, d’après Paul d'Egine et quelc^ucs autres (2) ».
Enfin, pour en finir, nous donnerons l’opinion de Fallope, parce qu’elle nous permet de pressentir le sort du colchique abandonné des médecins instruits et rejeté dans la médecine populaire, dans le bas empirisme : « Il y a deux sortes d’hermodacte : l’hermodacte dont la racine est longue et ressemble à un doigt, c’est celui de Paul d’Egine; l’hermodacte rond, c’est celui de ÎNIésué, c’est l'éphémère, le colchique de Dloscoride, et c est celui dont on se sert dans les officines. Bien qu’en Colchide ce soit un poison, ce n'en est pas un dans notre pays. Son usage principal est de servir à la confection des pilules d’hermodacte. On l’emploie rarement en décoction ou en infusion. Les empiriques, au contraire, approuoenl l’usage des hermodactes puisqu’ils en donnent la poudre dans le mal français et même en font un certain vin. M als les hommes doctes ne donnent pas la
(1) Altomari (Donat. Anl.). Oinnia qiuc hucusque in luccin proclicrunl. Lyon, i5ü5, p. G89.
(2) Th. Erasti. Varia opuscula incilica. Francfort, lôgo, p. 209.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
substance même des hermodactes, a moins cju a 1 occasion ils n’usent, euxaussi, des drogues des empiriques, mais souvent ils prescrivent des pilules d’hermodacte. La dose des hermodactes, selon Mésné, est d’une à deux drachmes, mais nous, je l’ai dit, nous n’usons pas des hermodactes en nature, et je n’ai jamais vu aucun homme docte en user (i) ».
Ainsi, depuis mille ans, en Orient, depuis trois cents ans au moins en Occident, le colchique d’automne, bien connu dans ses caractères botaniques, était regardé comme un remède efficace de certaines affections articulaires. Les hommes de la Renaissance avaient sous les yeux et les témoignages écrits que nous avons reproduits et les preuves plus saisissantes encore que leur offrait la pratique de leurs contemporains. Par une aberration étrange et dont il n’existe peut-être aucun autre exemple, ils ne virent rien de ce qui se passait autour d’eux. Leur érudition leur fut comme un bandeau.
Fuchs, Ruelle, Bock, Lonitzer, V. Cordus, R. Dodoens, tous les botanistes du temps, rejettent l’hermodacte des pharmaciens, c’est-à-dire le colchique de nos pays. Ils s’accordent pour répéter en fastidieux commentaires : c’est peut-être là l’hermodacte des Arabes ; ce n’est pas, ce ne peut être celui des Grecs, et cela pour deux raisons : Dioscoride a dit que le colchique tuait l’homme par suffocation, donc cette plante ne saurait être un remède ; d’autre part, Paul d’Egine a traité de l’hermodacte et du colchique en deux paragraphes séparés, donc il s’agit de deux espèces différentes.
Nous avons éprouvé l’autorité de Paul d’Egine, en matière de botanique, et montré, par un exemple, jusqu’où pouvait aile r son ignorance ou sa distraction. Quant à l’argument tiré d’une affirmation trop brutale de Dioscoride, il serait aujourd’hui superflu de le disculer, alors que le colchique a reconquis dans la thérapeutique la place qu’y tenaient les hermodactes.
(i) G. Falloi'ii. Orniiia quæ c.xslant. Venise, i58L fol. ^4.
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LA GOUTTE ET LE ItlfUMATlSME
Le colchique d’aulonme el les empiriques.
Les raisons invoquées pour justifier la condamnation du colchique concernaient le seul usage interne de cette plante. Aussi, ceux-là mêmes qui s’étalent montrés les plus sévères à son égard reconnaissaient-ils qu’il pouvait avoir quelque utilité, employé en applications locales. Fuchs déclare qu’il est bon « pour tuer et chasser les poux ». D’autres, plus sérieux, l’associent à divers ingrédients pour la préparation d’onguents ou de cataplasmes destinés à calmer les douleurs de la goutte ou à en dissiper les reliquats. Daniel Sennert emprunte à des auteurs plus anciens la recette suivante : « R. lait fraîchement trait, une once et demie ; mie de pain de froment, cinq drachmes ; farine d’orge, une once et demie ; hermodacLes vulgaires, six drachmes ; safran, une drachme ; huile de camomille, quantité suffisante. Faire un cataplasme (i) ». L’hermodacte vulgaire, c’est le colchique. Enfin, Nicolas Lémery, dans son dictionnaire des drogues, après avoir répété que « cette racine a été regardée mortelle, prise intérieurement, si l’on en prend une certaine quantité », ajoute : « Elle est propre pour les maux de gorge, pour les rhumatismes et pour la goutte, appliquée extérieurement (2) ».
C’était là tout ce que la médecine savante laissait d’utilité et d’emploi à nos bulbes de colchique, encore ces propriétés, tout hypothétiques et qui n’étalent qu’un souvenir et un vestige des vertus plus puissantes et plus vraies qu’on leur accordait autrefois, furent-elles bientôt oubliées de tous.
(i) D. Senneut. Lil). de Arllirilide. Opéra, iG5G, t. II, p.
(3) Lémeky. Dictionnaire des drogues, 3' édit., 1733. .Vrl. Colchique.
LA GOUTTE ET LE CfiLCIIIQUE D'AUTOMNE
Mais le colchique, rejeté par les doctes, selon l’expression <le Fallope, fut recueilli par les empiriques des divers pays de l’Occident et prescrit par eux, comme on le faisait jadis, intus et extra. A la vérité, sous l’une et l’autre forme, il eut à soulfrir de cette décadence : il fut désormais et tour à tour un arcane et un amulette. Alors commence pour la médication proscrite une histoire toute de mystère et de secret où ([uelques traces seulement nous permettent de la suivre jus- <[u’à son retour à la lumière et à la faveur.
Le document le plus curieux que nous ayons à ce sujet est le petit livre où Wedel, d’Iéna, condamne, avec ses devanciers, le colchique comme un poison mortel et le loue comme le meilleur des alexipharmaques, c’est-à-dire, dans l’espèce, le plus efficace des amulettes (i). Il cite quelques exemples d’empoisonnement causé par l’ingestion de bulbes frais et en conclut qu’il ne faut pas substituer ceux-ci au véritable et inoffensif hermodacte. « Quoi qu’il en soit des expériences faites dans certaines maladies, où l’absorption de notre colchique a provoqué des vomissements, il ne faut pas les renouveler, ni les imiter h la légère et sans distinction. Latet anguis in herba, s’efforçant de montrer non sa vertu, mais son venin. Je dois reconnaître cependant que pour d’autres notre colchique n’est pas si vénéneux. Bien qu’on ne puisse rien conclure en faveur des vertus du colchique pris à l’intérieur, il n’en est pas dépourvu, mais est recommandé contre la douleur des jointures ».
Cela dit du colchique ingéré à titre de remède, Wedel raconte comment il a été amené à en user comme d’une application magique. Se trouvant, en 1667, à Gotha, où sévissait une épidémie de dysentérie, il trouva par hasard, dans la bibliothèque ducale, un petit livre de Gaspard Amthor, intitulé : « Courtes réflexions sur l’épidémie générale de
(i) G. W. Wedelii. Expcrimenlum curiosum de colcliico veneno et. îilcxipharmaco. Icnæ, 1718.
LA GOUTTE ET LE lUIUMATISME
l’année 1687, avec quelques arcanes et pratiques secrètes». Il y était dit que certaine racine était considérée en Hongrie comme une sauvegarde contre la peste, pour peu qu’on la portât au cou. « Cette racine, dit l’auteur, c’était le colchique que DIoscoride tenait pour extrêmement vénéneux, mettant en garde contre son usage interne. Je n’en avais pas seulement usé comme d’un amulette, mais je l’avais employé encore avec grand profit, avec une efficacité merveilleusement éprouvée, dans la dysentérie maligne, et cela pris à l'intérieur et en toute sécurité ».
Wedel cite enfin les bons effets du colchique porté extérieurement, au cours de diverses épidémies, et conclut : « Faisons de même, nous agirons mieux que les charlatans dont parle Camerarius, qui, pendant une épidémie de peste, vendaient au peuple du colchique, à titre d’antidote ».
Un anonyme, dans un écrit inspiré par l’opuscule de Wedel, a encore ajouté à l’étude des vertus surnaturelles du colchique (i). Laissant de côté tout ce qui est pure magie, nous n’en retiendrons que cette phrase : « On me fit prendre du colchique h la fin de l’année 1704, en 1706, 1707, 1718 et les années suivantes, et ce ne fut pas à petite dose; je le pris â moitié conscient, h moitié non, mais dès que j’eus employé cet antidote (dans du lait au lieu d’eau chaude, aussi ne me fit-il aucun mal à l’estomac), je m’en trouvai plus tranquille et beaucoup plus fort ».
Enfin, Le Bègue de Presle, cherchant tout ce quiavaltété écrit en faveur du colchique avant l’opuscule de Storck, traduit par lui, dit n’avoir trouvé qu’une seule observation publiée par A.-E. Buchner. « Le résultat de cette observation est que l’oignon de colchique (pris à l’intérieur) doit être regardé comme un très bon remède contre l’asthme humide et celui qui vient de l’hydroplsie de poitrine (2) ».
(1) Ej)liemerum vcnonum colchicuiii salubcrriimim. llclmslacdt, 1718.
(2) Lk Bi-euE UE Pkesi.e. Mcinoirc en tète des observations sur I nsatre interne du colcbique d'automne par Storck, etc. La Haye, 1764
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
Les documents que nous Acnons de résumer, et qui n ont, par eux-mêmes, qu’une mince valeur, prouvent la persistance, jusque dans le cours du xviii® siècle, des notions et des pratiques anciennes concernant l’usage du colchique. Elles enlèvent l’apparence qu’elles avaient d’être des découvertes a deux initiatives également suspectes, celle de Storck, rétablissant le colchique dans la matière médicale, et celle d’un charlatan le donnant, sans le nommer, comme le remède spécifique de la goutte ; nous voulons parler d’Husson et de son eau médicinale.
Vers 1760 ou 1770, un officier, nommé Husson, en garnison à Sedan, expérimentait une drogue qui avait, à son dire, la vertu de guérir toutes les maladies humorales et la goutte en particulier. En 1776, il vint à Paris produire et propager sa prétendue découverte ; en 1788, il exposa dans une brochure tout ce qu’il lui plut d’en révéler (i). « L’Eau médicinale, employée dans les plus violents accès dégoutté, non seulement n’a jamais produit la plus légère apparence d’accidents, mais, au contraire, elle dissipeles douleurs comme par enchantement, suivant le témoignage unanime des personnes qui en ont fait usage dans l’accès. Il doit résulter de ceci que le simple qui forme l’Eau médicinale, renferme spécialement la vertu destructive de l’humeur qui occasionne la goutte. »
« L’Eau médicinale se prend le soir, en se mettant au Ht, à la dose de deux gros, ou deux cuillérées à café, dans deux cuillerées h bouche d’eau commune froide, sans avoir soupé ou trois heures après un léger repas — le remède n’agit ordinairement que 8 heures après l’aA oir incorporé. — Le lendemain, dès que l’effet de ce remède se manifeste, à chaque évacuation, il faut boire du thé léger, ou du bouillon auxherbes, ou une limonade cuite, aux choix et au goût du malade. Si,
(i) Collection de faits cl recueil d'expériences sur le spécifique et les eflcts de l'Eau médicinale. Bouillon, 1783.
à l’occasion de l’elTet du remède, ou éprouve des nausées, malaises, vomissements, abondantes évacuations, ou des révolutions, il ne faut nullement s’en inquiéter ; ces sortes d’états, suite ordinaire de l’embarras des premières voies, durent au plus vingt-quatre heures, et arrivent rarement, après lequel temps on éprouve du soulagement t les superpurgations ne sont pas à craindre. »
Quant à la composition de l’Eau médicinale, si l’on peut ajouter foi au prospeetus que nous venons fl’analyser, voici ce qu’elle serait : « J’ai déclaré sur mon honneur et scellé de ma signature cette vérité si intéressante que l’Eau médicinale est l’extrait simple d’une plante dont les propriétés ont été ignorées des anciens comme des modernes. » Plus loin, et pour répondre aux suppositions lâcheuses qu’avait fait naître sa diserétion, l’auteur assure qu’il ne s’agit ni de la gratiole, ni de l’ésule, ni de la jusquiame, ni de la belladone, ni de la noix vomique. Chose à remarquer et à retenir, le nom du eolchique n’est pas prononcé, alors que les effets du remède sont précisément ceux-là mêmes que détermine le colchique pris à haute dose.
La faveur rapide et les succès incontestables de l’Eau médicinale avaient prouvé qu’elle contenait une substance douée d’une véritable action spécifique sur les arthropathies d’origine goutteuse ; le jour où il fut établi que cette substance était notre colchique d’automne, la thérapeutique de la goutte rentra en possession de son remède le plus puissant. On doit à John Want cette démonstration. Dans une note « sur les qualités vénéneuses du safran des prés », il dit : « Je ne me serais pas déterminé à entretenir le public de cet objet, si je n’avais découvert que cette plante olfre un secours puissant contre la goutte, et qu elle est la base de
l’Eau médlelnale de Ilusson Comme un grand nombre de
mes lecteurs ne connaît pas la manière de préparer le remède, j’en joins ici la recette : prenez deux onces de racine de co/cltictiin atilit/nnale ] coupez-les en tranches très min-
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
6oi
ces, et metlez-les dans une bouteille avec quatre onces d’esprit de vin rectifié ; laissez reposer jusqu’à ce que les principes de la racine aient été extraits ; alors filtrez la liqueur pour l’usage. Telle est l’exacte composition de l’Eau médicinale, ce dont je me suis assuré dans un très grand nombre de cas (i). »
La chaîne, dès lors, était renouée et la médecine recouvrait son bien, jadis abandonné par elle aux empiriques. Alors même que nos recherches sur l’usage courant du colchique pendant le moyen âge et jusqu’en pleine Renaissance, et sur les vestiges qui en restèrent sous la forme d’une pratique populaire et secrète pendant les siècles suivants, n’auraient pas d’autre intérêt, il n’était pas inutile, croyonsnous, d’établir que l’empirisme vulgaire s’était borné, une fois de plus, à recueillir et à exploiter les notions qu’il tenait de la science sérieuse et d’une avouable tradition.
Nous examinerons bientôt l’opinion qui fait de Storck le restaurateur de la médication par le colchique et nous dirons quelle confiance on peut accorder à ses expériences, quel crédit à ses alïirmations. Mais c’est là une critique inséparable de l’étude des propriétés toxiques du colchique d’automne, propriétés dont on a tour à tour restreint à l’excès ou exagéré l’étendue. Auparavant, il nous faut résoudre le dernier problème que comporte cette obscure question des hermodactes. Les bulbes desséchés qui ont été pendant plusieurs siècles importés en Occident et qui sont encore vendus, sous le nom d’hermodactes, dans les bazars orientaux, appartiennent-ils au colchique d’automne ? La réponse négative faite par tous à cette question est la plus plausible des raisons invoquées contre l’assimilation des hermodactes anciens aux bulbes de notre colchique ; elle ne suffirait pas cependant, même justifiée, à balancer les
(i) Sur les quiilitcs vénéneuses du safran des prés, par M. John VVanl. Annales de chimie, i''® série, l. gL p. 3a4-
Goa
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATISME
preuves que nous avons données jusqu’iei, mais ee sera pour ces dernières une consécration finale d’établir que ces bulbes desséchés, ces bermodactcs des olficines, qu’on nous dit avec raison représenter les bermodactes des anciens, représentent aussi, avec la môme exactitude, des bulbes de colchique, dilTérant seulement des nôtres par quelques caractères, qu’ils doivent à leui' mode particulier de récolte et de préparation.
LES HERMODACTES DES OFFICINES ET LE COLCIIICÜM V.A.RIEGATUM
A côté de l’hermodacte récolté dans nos réglons, qu’on savait être la même plante que le colchique d’automne et que médecins et apothicaires, sans parler des empiriques, employaient ouvertement dans le traitement de la goutte, il y avait d’autres hermodactes, bulbes desséchés venus de l’Orient par les ports de Syrie ou d’Egypte. Ces derniers survécurent à la proscription du premier, tinrent une grande place dans les pharmacopées jusqu’au commencement de ce siècle et entrèrent dans une foule de formules; ils sont décrits dans la plupart des traités de matière médicale et se voient encore dans quelques drogulers. Ils se présentent aujourd’hui, qu’il s’agisse des exemplaires conservés en Occident ou de ceux que l’on trouve dans les bazars orientaux, avec les mêmes caractères qui leur étalent déjà assignés il y a trois eents ans et il n’est pas douteux qu’il n’y ait entre eux tous identité d’origine et de nature.
Voici comment les décrit Planchon : « On désigne sous le nom diherniodactes des tubereules ovoïdes-cordiformes, a peu près gros comme des châtaignes, un peu comprimés, convexes sur le dos, plus ou moins aplatis sur la face que parcourt un large sillon longitudinal peu marqué. Leur surface, d’une couleur ocreiisc, est généralement lisse, rare-
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE
ment avec c{uelc|ues traces de rides longitudinales; leur substance, homogène, compacte, légère, cassante et friable, se réduit aisément en une farine blanche, presque entièrement l’ormée de fécule, et dont la saveur douceâtre laisse à peine après elle une légère trace d’âcreté (i). m
Que sont en réalité ces hermodactes? A quelle espèce de colchique faut-il les rapporter, car il serait oiseux de leur chercher, comme faisait Matthiole, une place en dehors du groupe des colchiques ? Il n’est pas de problème qui ait été discuté avec plus de passion, les hommes de la Renaissance s’étant accordés à répéter que ce ne pouvait être des bulbes de colchique d’automne, en raison de leur innocuité.
Il est, semble-t-il, un moyen facile d’éclairer tous les doutes, c’est de demander à des témoins oculaires le nom, l’origine véritable et les caractères botaniques de la plante d’où ces bulbes proviennent. Malheureusement, le pays où on les récolte est reculé et mal précisé encore, et, quand ils arrivent sur les marchés, ils sont dépouillés des annexes qui seraient les éléments les plus utiles d’une rigoureuse détermination. Cependant il est quelques témoignages dont on ne nous paraît pas avoir tenu un compte suffisant.
Valérius Cordus, par exemple, parlant dans son Histoire des plantes du colchique blanc, c’est-à-dire du colchique dont la racine, même séchée, reste blanche, au dehors comme à l’intérieur, ce qui est une périphrase pour désigner nos hermodactes orientaux, s’exprime ainsi : « Le colchique blanc est semblable aux deux précédents (au colchique noir et au colchique rouge, synonymes l’un et l’autre de colchique d’automne) par la fleur par les feuilles, par les semences et par les racines. Je n’en al pas encore vu croître spontanément en Allemagne, j’ai vu seulement la plante à
(i) .T. E. Planciion. Des liermodaclçs, i85ü, p. 5.
Lcincry, Geofl'roy, Murray, Pcrcira, Guibourl, auteurs des meilleurs ouvrages de matière medicale, parlent des hermodactes en termes presque identiques.
Go!)
I état cultivé et apportée de loin. » Le commencement de la phrase implirpie que Y. Cordus a vu non sculemenl le bulbe, mais aussi les parties vertes (i).
Plus autorisée, et absolument péremptoire h nos yeux, est l’alTirmation de Tournefort. « Les hermoclactes des boutiques sont les raelnes d’une espèce de colchique oriental, appelé par G. Bauhin colchique à racine desséchée blanche ; car les racines des hermodactes ne sont pas flétries et flasques comme les racines du colchique commun, mais elles sont dures, compactes et disposées à se réduire en une poudre farineuse pour peu qu’on les pile. On ne nous apporte que la partie intérieure de la racine, laquelle a plus d’un pouce de grosseur, représentant en quelque manière un cœur, et d’un "côté étant comprimée ou aplatie, de l’autre sillonnée ou creusée et finissant en bec, de même qu’on l’observe dans la racine tubéreuse du colchique commun, après qu’elle a été dépouillée de ses enveloppes ; d’ailleurs j’ai assez souvent rencontré la plante dans l’Asie Mineure neec /es feuilles et les fruits du colchique. Il n’y a donc nul lieu de douter que les racines hermodattes ne soient celles d’une sorte de colchique, puisque j’ai trouvé la plante dont on les arrache, semblable au colchique ordinaire par ses feuilles et par ses fruits, comme j’ai dit (2). »
Cela concerne la plante fraîche ; quant au.x hermodactes desséchés que l’on trouve en Orient ou qui en viennent, leur ressemblance avec les bulbes de colchique n’est pas moins grande. Pereira parlant de bulbes à lui envoyés de l’Inde, dit ceci : « Dans leur forme générale ils ressemblent à ceux du colchique d’automne » et il les décrit minutieusement (3). W. Dymock remarque que celte description s’applique exactement aux hermodactes qui se vendent à Bombay et qui
(1) Val. Cordus. Ilisloriæ de plaiiti.s, lib. II. ch. i5.L fol. ()3 v**.
(2) l’iTTu.N DE Touunei'ort. Traité <1o la matière medicale. Paris, I7i7-
(3) Pkreiua. Eléments of Mat. med., i83r)- 1 8'|('. l- IL P-
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
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y sont apportés des ports de la mer Rouge (i). Enfin L. Leclerc, dans une note à sa traduction d’Ibn-el-Beïtliar , écrit: « Nous avons vu des hermodactyles à l’exposition, avec le synonyme arabe sourend jan, qui nous ont semblé identiques avec les bulbes de colchique (2) )).
S’il en est ainsi, quelles raisons ont pu faire, depuis trois cents ans, distinguer les hermodactes des bulbes de colchique d’automne et les faire rattacher hypothétiquement à une variété de colchique encore inconnue ? Nous allons le rechercher et nous espérons montrer que ces doutes et ces hypothèses out leur origine dans une interprétation vicieuse de phénomènes bien observés.
Dès le commencement du xvi® siècle, quelques botanistes ne voulant pas, dominés qu’ils étaient par des préventions toutes théoriques, admettre l’identité des bulbes orientaux et des nôtres, constituèrent avec les premiers un type botanique incertain, incomplet, laissant à l’avenir le soin d’en fixer les derniers caractères. C’est ainsi que Lobel admet un colchicum syriaciun alexandrinum, qu’il a pu voir souvent à Venise et qui diffère beaucoup « de l’hermodacte que les pharmaciens déterrent en toutes saisons dans nos climats, w
« Nous avons encore, dit-il, quelques-uns de ces bulbes que nous devons à Dominici, chirurgien de Venise, qui, revenant avec la flotte de ce pays (la Syrie), où il remplissait les fonctions de chirurgien, en a rapporté un grand nombre arrachés par lui : il s’en servait contre la vérole en les mêlant avec de la décoction de bois de Gaïac et à d’autres sudorifi- ([ues, et cela h grande économie de remèdes et au grand avantage des malades. Il avait appris cela d’une femme du peuple. Ce bulbe diffère sensiblement du nôtre, bien qidil se rapporte tout aussi bien à la description de Dioscot'ide \ il
(1) W. Dvmock. Notes on indian dnigs. Ta Phannacculical Journal, a8 août 1880, p. 169.
(2) L. Leclekc. Le traité des simples d’Ibn-el-Beïthar, Notices et extraits des manuscrits, t. X\V, p. 3o/i.
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ne présente pas de dépression creusée en canal sur un côté, etc. » Il n’est pas noir, llasquc, ridé comme le bulbe de colchique, mais il est blanc au dedans et au dehors et a une consistance pleine, friable, farineuse. « A Venise ou à Gènes, sur des milliers de ces hermodactes, on n’en verrait pas un seul, fùt-il récemment importé, qui, par une légère pression, ne tombât pas en une poudre farineuse, absolument analogue par la couleur et par le goût à celle du turbith, de l’iris ou de l’agaric (i) ».
Valérius Cordus, dans le passage que nous avons cité, décrit, comme un type séparé, un colchicnm album. « Il est, dit-il, semblable aux précédents (le noir et le rouge), par la fleur, les feuilles, les semences et la racine, il n’en diflère que par ses propriétés. En effet, cette racine, même desséchée, est blanche au dehors (parfois cependant elle jaunit avec le temps), mais au dedans elle reste tout à fait blanche, elle est tendre, facile à écraser, molle et friable; pilée, elle rappelle la farine de froment. Elle a une saveur douce et très agréable, sans aucun mélange d’amertume (2) ».
Jean Bauhin, dans son Histoire universelle des plantes, attribue les mêmes caractères à ces hermodactes qu’il décrit sous le nom caractéristicfue de colchique moins dnngereu.r ou hermodacte des boutic[ues : « Ils rappellent, dit-il, notre ■colchicjue, mais même cjuand ils ne sont plus frais, ils ont encore leur enveloppe tendue, sans aucune ride, etc. Leur substance est compacte, sans aucune apparence fibreuse, facile à réduire en une poudre assez douce et emplàtrant la langue d’une sorte de bouillie (3) ».
Enfin, retenant le caractère qui lui paraissait, ainsi qu’à ses devanciers, le plus net, le plus spécifique, Gaspard Bauhin admet dans son Pina.v theatri botnnici une variété colchicnm rndice siccata alba. (4)-
(1) De Lobel. Planlarum scu slirj)iiiin Iiist. .-Vnvcrs, p. 54-
(2) Val. CoRDU.'i. llist. de plantis, lib. H, cap. i54.
(3) Jean Bauhin. llist. univers, plant., lib. XI\, cap. 8.
(4) Gasp. Bauhin. Pinax theatri botanici, 1671, p. G7.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE 607
Sans entrer clans une étude botanic[ue approfondie c[ui excéderait notre compétence, il nous est impossible de ne pas remarr[iier ce fait étrange : tous les auteurs c[ue nous venons de citer comparent les hermodactes des oflicines, c’est-à-dire les hermodactes venus d’Orient, avec le seul bulbe de colchique récolté en automne; aussi le contraste relevé par eux est-il saisissant. Mais que l’on choisisse pour terme de comparaison le bulbe récolté à la fin du printemps ou au commencement de l’été, ce n’est plus la différence, qui saute aux yeux, c’est la ressemblance, c’est l’identité absolue.
Alors, en effet, le bulbe cjui porte encore les feuilles et les semences est plus volumineux cju’en toute autre saison ; il est plus plein, plus ferme; il ne présente pas de rides verticales, puisque celles-ci résultent d’une rétraction graduelle qui ne commence qu’un peu plus tard; il n’est pas creusé sur l’une de ses faces d’un profond canal destiné à loger et presque à envelopper la tige florale, qui n’existe pas encore ; il n’offre à cette place qu’une dépression, un sillon qui ira s’approfondissant à mesure que la tige grandira, sans qu’on puisse dire d’ailleurs que celle-ci se creuse elle-même son chemin, car la dépression se produit, moins profonde il est vrai, alors même que la végétation du bourgeon floral est arrêtée et que le bulbe est abandonné à la dessiccation, et cela par une sorte d’harmonie préétablie.
Enfin, à cette date, le bulbe dépouillé de ses enveloppes foliacées est blanc, absolument blanc, aussi bien h l’extérieur qu’à l’intérieur; le goût en est douceâtre, laissant à peine une sensation légèrement vlreuse ou âcre; cette âcreté du colchique a, du reste, été fort exagérée, qu’il s’agisse du bulbe d’automne ou du bulbe du printemps.
Tous ces détails sont connus, établis, faciles à vérifier ; ils sont mentionnés par tous ceux qui ont suivi les colchiques à toutes les étapes de leur singulière végétation, par Kuhn (1)
(i) Jean Kuiin. Diss. sur les propriétés médicales des colchicacées. Thèse, Strasbourg, i8a7.
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notamment, et par Maclagan (i); nous avons pu nous-même nous en rendre compte sur des bulbes de colchi(jue recueillis au cours du mois de mal.
Or, pour en chercher le prototype et la forme initiale, à {[Liel bulbe devait-on comparer les hermodactes? au bulbe de printemps et d’été ou au bulbe d’automne? Évidemment à celui des deux que les seuls auteurs qui nous instruisent sur la récolte et la préparation des hermodactes désignent en termes formels. Mésué, mieux placé que tout autre, et surtout que les botanistes de la Renaissance, pour connaître la nature et l’origine de ces bulbes, dit nettement ceci : « Le temps le plus favorable pour la récolte est le printemps, et le meilleur bulbe est celui qu’on a gardé six mois après l’avoir bien desséché. On peut le conserver pendant trois ans (2) ».
Les autres Arabes qui parlent du colchique ne disent pas en quelle saison il convient de l’arracher pour le soumettre à la dessiccation. Mais les Salernitains ont appris d’eux tout ce qu’ils savaient de botanique et l’on peut, sans crainte d’erreur, faire remonter a une source orientale les notions qu’ils nous ont transmises. Or, Platearius, l’auteur du Circa instans, dit des hermodactes : « On les récolte en été, on les dessèche, et ils peuvent être conservés pendant un an sans rien perdre de leur efficacité. Les hermodactes qu’il faut choisir sont ceux qui sont blancs et fermes ; ceux qui sont aqueux et trop verts doivent être regardés comme gâtés (3) ». Celui des Platéarius qui a annoté l’antidotalre de Nicolas a une phrase sur laquelle nous aurons à revenir : « On doit récolter cette tubérosité au printemps, la faire sécher quelque peu au soleil et puis la suspendre dans l’ombre, intacte, et ses enveloppes non perforées, sans quoi elle se gâterait facilement. On peut, du reste, la conserver davantage (4) ».
(1) M. Gregor Maclagan. On colchicuin automnale etc. Journ.
of medic. Science. Etlinb.. i85i-i852.
(2) Mésué. t.oc. cit., fol. 56 v°.
(3) Platearius. Loc. cil., fol. 288 \°.
(4) Notes à r.\nticlotaire Nicolas, in Œuvres de Mésué, p. 168.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE G09
Enfin, Saladin dit des mômes hermodactes : « Récolte ;uissi à eette époque {an mois de mai) les hermodactes. C’est du moins l’avis de quelques-uns, car pour moi je crois qu’il vaut mieux les récolter au mois d’août (3) ». On sait que cette opinion est défendue encore par un grand nombre d’auteurs, surtout par les auteurs anglais.
Du rapprochement de ces textes il ressort que les habitants du pays où se récoltaient et se préparaient les hermodactes arrachaient ces bulbes au moment où ils étalent le plus gros, le plus pleins, le plus vigoureux, c’est-à-dire à la fin du printemps ou au eommencement de l’été. Comme, h cette même époque, notre bulbe de colchique a atteint lui :aussi son plus haut degré de croissance et de plénitude et que, dépouillé de ses enveloppes, il offre, sans différenee aucune, tous les caractères extérieurs de l’hermodacte véritable venu d’Orient, nous pourrions croire notre tâche achevée et eonelure sans insister davantage à l’identité des hermodactes et des bulbes de colchicum automnale.
Mais, nous l’avouons, il reste une difficulté. Le bulbe, récolté en Orient dans les conditions que nous avons dites, reste h peu de chose près ce qu’il était h l’état frais : il est plein, tendu, lisse, blanc au dehors comme au dedans. La dessiceation l’a seulement rendu farineux et insipide et a fait apparaître une teinte légèrement ocreuse, quelques stries verticales peu marquées et, sur l’une des faces, un sillon peu profond.
Or, si l’on essaie, sans autre précaution, de conserver et de dessécher des bulbes recueillis dans nos régions, à la même époque, on ne tarde pas h les voir diminuer de volume; non seulement leurs enveloppes se rident et deviennent brunes, mais la superficie de leur substance elle-même, si on la laisse à découvert, devient ocreuse d’abord, puis rougeâtre, et se fonce rapidement jusqu’à devenir tout à fait
(3) Saladi.n, in Œuvres iJo Mésué, j). aô". Delpeucii.
Cio
noire, en môme temps qu’elle se rétracte, se ride et se déforme.
Les remarques que nous venons de faire avaient frappé d’étonnement les deux moines qui ont annoté Mésué : « Les hermodactes, disent-ils, viennent en grande abondance chez nous, dans les montagnes, les prés et autres lieux, et gros et beaux à ce point que, si nous ne savions pas qu’ils sont dangereux, nous en mangerions quelquefois... Mais nous ne savons pas les dessécher comme font les Orientaux. En essayant de mainte façon cette dessiccation, nous n’avons jamais obtenu le résultat que nous voulions. Nous avons interrogé beaucoup de gens à ce sujet et en avons reçu quelques procédés. Et cependant, de toutes manières, nos hermodactes deviennent toujours durs comme des pierres, ridés et noirs comme des charbons \ peut-être parce qu’ils sont nésdans un autre sol et sous d’autres cleux(i) ».
Les bons pères ont désespéré trop tôt : il manquait à leurs bulbes deux qualités pour être des hermodactes légitimes aussi beaux que ceux qu’on importait d’Orlent ; d’une part ils ne conservaient pas à l’extérieur leur couleur blanche ou légèrement ocreuse, et d’autre part ils n’avaient plus leur surface tendue et presque lisse, c’est-à-dire leur aspect de plénitude. Or, sur le premier point, le succès est facile si l’on se rappelle le conseil de Platéarius : après une courte dessiccation au soleil, mettre les bulbes^/rt«6- l'ombre, bien couverts de leurs enveloppes. Que cette dessiccation, à l’abri de toute lumière, dure quelques mois, six mois par exemple, comme le demande Mésué, et la coloration extérieure des bulbes, môme dépouillés de leurs enveloppes, reste blanchâtre ou plus exactement ocreuse et cela à titre définitil’. L’expérience est bielle à faire et donne toujours les mêmes résultats. L’explication du reste en est aisée. La coloration noire que prennent les bulbes dépouillés et.
(i) Iii Anliclolariiim, de. t.,yon, i55o, p. ôio.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’ AUTOMNE
exposés h l’air, n’est pas, comme le croyaient les Arabes, l’indice d’une décomposition, d’une putréfaction commençante ; c’est l’efl’et d’une modification toute chimique de la couche superficielle riche en tanin, sous l’influence de la lumière. Or, cette modification ne se produit plus une fois le bulbe desséché.
Laborde et Moudé, donnant les raisons de la préférence qu’ils accordent à l’alcoolature de bulbes, ajoutent : « Et cependant la dessiccation à l’air libre, « l’abri des rayons solaires, à Voinhre, constitue bien l’opération exécutée dans toutes les conditions requises pour la conservation des plantes », et plus loin, à propos de la préparation de cette même alcoolature : « Il nous reste donc à tirer un enseignement de tous ces phénomènes, celui de n’avoir recours, dans nos préparations, qu’aux plus faibles températures, à l’abri de l’air qui joue ie rôle d’oxydant, à l’abri de la lumière dont les rayons chimiques (violets) décomposent partiellement et avec lenteur les principes cristallisés au point de les colorerai) ».
Restent les autres qualités de plénitude et de friabilité que présentent les vrais hermodactes. Elles sont, il faut l’avouer, plus difficiles à réaliser, mais il ne faut pas s’en étonner. Tant de conditions, dont quelques-unes sont énumérées dans la page de Mésué que nous avons citée, peuvent agir dans l’un ou l’autre sens : la nature du sol, le voisinage d’autres plantes, l’exposition, riiumidité ou la sécheresse, le moment de la récolte, le mode de dessiccation choisi, et sans doute aussi ces précautions ou ces tours de mains que eonnaissent seuls les hommes du métier.
A défaut d’expérienees personnelles, nous pouvons invoquer la pratique de ceux qui fournissent à la droguerie les bulbes de eolchiquc dont elle se sert, bulbes récoltés en automne. Si l’on fait abstraction de leur couleur noire dont
(i) Laborde et IIoudé. Le colchique et la colchiciiio, 1887, p. 03.
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on ne s’effraie plus et qu’on ne fait rien pour éviter, et aussi des rides verticales qui tiennent uniquement à l’âge du bulbe au moment de la récolte, on voit résolu à souhait le problème que les moines se sont inutilement posé.
« Les bulbes, dit Rochette (i), sont arrachées h la floraison. C’est le moment le plus propice. Elles arrivent au marché vers la fin de l’année, et la dessiccation se fait à l’air libre dans des greniers, après avoir enlevé les enveloppes. Ce procédé donne les meilleurs produits : la bulbe desséchée reste blanche et farineuse àV intérieur. »
« En général, le commerce pratique la dlsslccation sur des fours de boulanger, ou au soleil, et dans de bonnes conditions, parce qu’il y a un intérêt pécuniaire à obtenir la matière médicale en bon état. Le poids, l’aspect rempli des bulbes sont des caractères faciles h juger. »
Ainsi on arrive à conserver au bulbe d’automne, déjà en voie d’atrophie, déjà un pe'u ratatiné et flétri, ces cjualités : couleur blanche de l’intérieur, consistance farineuse, poids, aspect rempli, qui, au dire des botanistes, distinguent les hermodactes orientaux des bulbes desséchés de nos colchiques. A plus forte raison, les bulbes recueillis à l’époque de leur plus grande vigueur et de leur plus grande plénitude, pourront-ils, par les mêmes méthodes, ou par d’autres analogues, garder des attributs qu’ils ont à un plus haut degré, sans parler de la coloration claire et de l’état lisse de leur surface, marc[uée d’un léger sillon, caractères qui les séparent déjà nettement des bulbes d’automne pour les rapprocher des hermodactes ofllcinaux. Or, ce sont là tous les traits physiques de ces derniers.
Seules quelques différences dans le moment de la récolte et dans le mode de préparation ont donc fait établir trois variétés d’hermodacte : la blanche, la rouge et la noire, la
(i) Paul Rochette. Rcclicrclics sur le colcliiquc d'automne. Thèse. Paris.
i87(). p. 33 et 4o.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D'AUTOMNE Gi3
preniicre utile, les deux autres dangereuses. Nous croyons qu’on doit aux Arabes cette distinction. Quand ils reçurent des Grecs la médication par le colchique, vieille alors de deux siècles, il n’était pas question d’hermodacte blanc. .Tacques Psychristc avait dit bermodacte tout court ; Aétius, hermodacte sec et récent; Paul d’Egine avait cité l’exemple d’un confrère qui employait la plante verte, et plus tard un des leurs, El Keudy, prescrira encore hermodactes frais, liermodactr/os novos.
iNIais, déjà du temps d’El Kendy (ix° siècle), les botanistes et les médecins arabes condamnaient l’usage des bulbes rouges ou noirs qu’ils considéraient comme corrompus, les derniers surtout. Et de fait les hermodactes noirs, qui n’avaient pas subi la longue préparation imposée aux autres, devaient avoir une action, bonne ou mauvaise, plus puissaute, retenir une proportion plus grande de principe actif. Les blancs, en effet, n’étaient employés qu’assez longtemps, des années parfois, après leur récolte, et avaient subi une dessiccation parfaite, double condition de nature à en affaiblir soit la vertu, soit la virulence. Nous aurons à revenir sur ce point.
La distinction entre les hermodactes de diverses couleurs existe encore en Orient : W. Dymock, dans une étude sur la pharmacopée de l’Inde actuelle (i), nous dit c[ue les médecins européens établis dans ce pays et qui ont expérimenté les deux variétés, insipide ou blanche, amère ou noire, regardent la première comme inerte ou à peu près, la seconde comme ayant des propriétés semblables à celles du colchique. Puis il reproduit, comme conA'^enant de tous points aux hermodactes actuels de Bombay, la description que fait Pereira de bulbes qui lui avalent été envoyés de l’Inde. I .,es uns, qui appartenaient au type insipide, étalent gros, d’une couleur jaune sale ou brune à l’extérieur, blancs
(i) W. Dvmock. Notes on inclian tlrngs, Pharmaceuiical Journal and Irnns, 7.8 août 1880. p. itip.
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au dedans, friables, farineux, opaques, sans odeur et sans saveur ou à peu près, et mangés des vers. Les autres, d’uu goût amer, étaient plus petits que les précédents, dont ils différaient par leur surface extérieure ridée ou réticulée. Leur couleur était d’ordinaire plus foncée, dans quelques exemplaires elle était noirâtre. Un de ces bulbes était d’une couleur jaune brunâtre, d’aspect transparent et comme corné, était marqué de rides longitudinales indiquant une structure lamellaire ; un autre était opaque, amylacé, ridé extérieurement, blanc à l’intérieur, moins aplati, et d’une forme remarquable : le côté excavé se continuait un demipouce au-dessous du point d’attache des fdjres radicales. Il est évident qu’il s’agit là des aspects différents que revêt le bulbe de colchique selon qu’il est recueilli en automne ou dans la belle saison. On remarquera l’existence sur un bulbe du type colchicnm autumnale d’un de ces prolongements dactvloïdes que Planchon regardait presque comme le privilège du colchicum variegatum, et dont il avait fait, selon sa propre expression, la clef de l’énigme des hermodactes.
Les raisons éclaircies et expliquées qui ont fait douter, depuis la Renaissance, que l’hermodacte des Grecs pût être la même plante que notre colchique d’automne, nous pouvons aborder, en connaissance de cause, l’étude du colchique panaché {c. varie^atuDi) et de ses rapports avec le traitement de la goutte chez les Byzantins, les Arabes et les modernes.
L’idée que l’hermodacte des Grecs, que les hermodactes des officines et des bazars étaient peut-être la partie souterraine du colchique panaché avait été émise, sous forme d’hypothèse, par divers auteurs, mais ce fut J.-E. Planchon, qui, en i856, défendit le mieux cette opinion : « L’hermodacte officinal provient, suivant toute probabilité, du colchicum variegatum w (i).
(i) J.-E. Planciio.n-. Des hcrmoclaclcs Thèse de pharmacie de Pans. i85ü, p. 4â.
LÀ GOUTTE ET LE COLCHIQUE D' AUTOMNE Gi5
Les longs détails dans lesquels nous sommes entrés précédemment, h propos des divers hermodactes, ont établi l’inutilité de la théorie de Planchon ; nous résumerons brièvement les preuves directes qu’on peut lui opposer.
Cette variété de colchique est caractérisée par un bulbe de forme ovoïde, d’un pouce d’épaisseur, par des feuilles apparaissant au printemps, au nombre de deux ou trois, ondulées sur leurs bords ; par des fleurs écloses en automne, fleurs au limbe lilas rehaussé de pourpre et offrant l’aspect très net d’un damier. Elle habite une région assez limitée ; c’est une plante presque exclusivement grecque. On la rencontre dans les prés de la Crète, sur le Taygète et sur les montagnes de l’Arcadie, sur le Parnès, sur l’Hélicon et sur le Mont-Athos ; elle se voit encore dans les diverses îles de l’Archipel, à Cos, par exemple, à Naxos, à Chio, enfin aux environs de Smyrne. « Nous n’en avons pas vu d’exemplaires provenant de la Syrie ou de l’Egypte », ajoute Planchon.
L’apparence extérieure et l’habitat du colchique panaché nous paraissent déjà des arguments sérieux à opposer à l’assimilation proposée. D’une part, ces larges feuilles manifestement ondulées et ces belles fleurs purpurines en damier n’ont pu être confondues dans une description commune avec les feuilles et avec les fleurs du colchique d’automne ; à ce dernier seul convient le passage célèbre de Dioscoride, que nous avons vu si souvent reproduit à propos des hermodactes. Ce fait seul démontre que les Arabes, qui seuls nous ont laissé une étude botanique des hermodactes, n’avalent pas en vue dans leur peinture le colchicum variegatum.
D’autre part, la distribution géographique implique que cette variété de colchique aurait pu être facilement connue des Grecs et décrite par eux, mais qu’elle devait rester étrangère aux Orientaux. Or, c’est chez ces derniers, dans les réglons centrales de l’Asiet Mineure, qu’on s’accorde :i placer le lieu de récolte et de préparation des hermodactes, exportés de là vers l’Inde et vers l’Europe.
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Sans revenir sur tant de documents que nous avons cités, nous rappellerons le témoignage formel de Tournefort qui a vu, en Asie Mineure, la plante dont on extrait les hermodactes, or, cette plante, nous dit-il, avait les feuilles du colchique. S'il se lût agi de feuilles ondulées, il n’eût pas manqué de le signaler.
Que reste-t-il donc en faveur du colchicum variegatum ? Une impression personnelle de Planchon et une fantaisie étymologique à laquelle nous avons déjà fait allusion.
L’impression est celle-ci : « Parmi les nombreux colchiques que renferment les riches herbiers du Muséum de Paris, de M. Delessert, de M. J. Gay, de M. Cosson, aucun ne nous a semblé mieux répondre que le colchicum variegatum aux hermodactes du commerce. C’est la seule espèce du groupe des colchiques, à fleurs automnales et précoces par rapport aux feuilles, dont les tubercules desséchés conservent une surface à peu près entièrement lisse, c'est-à-dire presque sans trace apparente de rides ou stries longitudinales D’autres caractères complètent la ressemblance
entre les deux tubercules vus dans le même état de dessiccation ; forme, couleur de la surface et de la substance interne, forme des grains de fécule, saveur douceâtre avec un léger arrière-goût d’acridité. Tout cela s’accorde assez pour faire croire à l’identité d’origine des deux produits. Gardonsnous pourtant de présenter cette conclusion comme parfaitement décisive » (i).
Les diverses alïîrmations formulées par Planchon auraient besoin d’être vérifiées et confirmées; mais, lussent-elles exactes, elles ne sauraient rien prouver contre 1 identité des hermodactes et des bulbes de colchique vulgaire, puis([u elles ne concernent que ceux de ces bulbes que l’on récolte en automne, non les autres : or on sait que les bulbes d hermodactes, selon Mésué et les Salernitains, étaient recueillis soit au printemps, soit en été.
(i) J.-E. Planchon. Loc. cit., p. iG.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D' AUTOMNE
Mais, en réalité, ce ne sont là pour Planchon que des arguments accessoires, l’argument dirimant c est la raison étymologique. « Comment retrouver, dit-il, dans l’hermodacte, la moindre analogie avec la forme d’un doigt, que le nom d’hermodactylos semble supposer chez le tubercule ainsi désigné ? Ceux-là mêmes qui, se fiant à la tradition, reconnaissent dans l’hermodacte actuel l’hermodactylos des Grecs, ceux-là, disons-nous, ont éludé plutôt qu’expliqué cette objection étymologique ».
« Plus favorisé par les circonstances et par le recours à l'étude directe de la nature, nous allons faire de cette objection une preuve et de cette difficulté la clef même de toute l’énigme (i) ».
Et Planchon rappelle que les bulbes du colchicumvariegatum sont d’ordinaire ovoïdes-cordiformes et aussi larges que haut, ce qui est d’ailleurs la forme ordinaire des liermodactes du commerce, mais que d’autres fois « ce tubercule offre un corps principal ovoïde-oblong, avec un processus inférieur très allongé, qui présente l’apparence d’un ongle, ou, si l’on veut, de la phalange terminale d’un doigt. Si le mot hermodactylos ou doigt d’Hermès semble peu convenir aux. tubercules du colchicum variegatum sous leur forme courte et ramassée, en revanche ce terme s’applique naturellement aux mêmes organes sous leur forme allongée et dactyloïde (2) ».
Il suffirait pour réduire à néant l’argumentation de Planchon, de rappeler que cette disposition, qu’il dénomme^ avec un peu de complaisance, dactyloïde, est exceptionnelle, même chez le colchicum variegatum, et qu’il n’est pas d’usage de désigner les objets par un de leurs attributs les plus rares, et que, d’autre part, se rencontrant dans toutes les espèces, elle ne saurait servir à les distinguer les unes des
(1) l’i.ANCIION. Loc. cit., p. If).
(2) l’i.ANCIIOA'. Ihid., p. 20.
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LA GOUTTE ET LE nilUMATISME
autres. Mais nous avons dit longuement la véritable origine et le sens tout mystique de ce surnom de doigt d’IIcrmès donne à quelques plantes, sans aucun égard à leurs caractères extérieurs. Le fragile fondement que Planchon avait donné à son hypothèse venant à disparaître, elle tombe d’elle -même. Elle n’aurait jamais eu de raison d’être si l’on eut mieux connu en i856 la vieille Égypte et ses superstitions.
CONCLUSION : IDENTITÉ DE l’iIEUMODACTE ET DU COLCHIQUE
d’automne
Après avoir suivi les vicissitudes du colchique, depuis l’initiative de Jacques Psychriste jusqu’à nos jours, et étahli qu’un seul et même médicament a été regardé, durant cette période, comme le remède héroïque de la goutte, et prescrit, à ce titre, sous le nom d’hermodacte, il convient de jeter un coup d’œil d’ensemble sur la pratique des médecins anciens et modernes. Cet examen nous montrera que l’identité de nature des agents employés a eu ce corollaire, d’ailleurs inévitable, la similitude dans le mode d’administration et dans les résultats.
Il n’est pas besoin de revenir longuement sur l’action de notre colchique dans la goutte, comparée à celle de l’hermodacte ancien. On ne relève de l’une h l’autre aucune diCTérence. Soulagement rapide et survenu comme par miracle ; malaise stomacal et quelquefois troubles intestinaux ; peutêtre aussi tendance plus grande de la maladie à revenir plus souvent et à prolonger ses accès ; ce sont encore les clfets habituels de la médication ; ce sont encore les craintes qu’elle éveille dans l’esprit du praticien. Le mode d’emploi n’a pas changé davantage et nous cherchons encore à corriger, à l’aide des mêmes espèces, les propriétés irritantes du médi-
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE 619
cament. Enfin si nous voulions, provoquer des évacuations intestinales au cours d’un accès, ce n’est pas à l’élévation des doses de colchique, c’est h l’adjonction de quelque drogue purgative, scammonée ou autre, que nous aurions recours.
Le colchique, quelque nom qu’on lui donnât, a toujours agi de même, et cela aux mêmes doses. Cette question de mesure a été peu discutée et pourtant elle aurait dû se présenter la première à l’esprit de ceux qui opposaient la malignité terrible du colchique à la bénignité de l’hermodacte. Si le colchique ne pouvait, sans péril de mort, être ingéré aux doses conseillées par les Byzantins pour l’usage Interne de l’hermodacte, leur théorie en eût reçu une évidente confirmation. Or, l’histoire et l’expérience nous la montrent précisément en défaut dans ce qui était l’une de ses conséquences logiques, nécessaires.
La comparaison des doses inscrites dans nos formulaires et de celles qui étaient ordonnées par les anciens cause d’abord quelque surprise et paraît ébranler la thèse que nous soutenons. Nos livres disent en effet que la poudre de bulbes s’emploie à une dose qui peut varier de 20 à 3o centigrammes dans les 2/1 heures. Or les médecins grecs avaient la main plus lourde. Si nous ramenons à nos mesures actuelles les poids anciens, on trouve cpie Jacques Psychriste prescrivait l’hermodacte h la dose de qua tre grammes et demi (quatre scrupules), pris en une fois, dans de l’eau tiède avec deux scrupules de scammonée (i).
Aétius a une formule purgative à l’hermodacte où celui-ci est associé à un certain nombre d’épices ou d’aromates pour en prévenir les effets fâcheux. La quantité à prendre en nl\ heures correspond à 2*?'', 20 de bulbe de colchique, et comme, à cette dose, le colchic[ue n’est pas purgatif, Aétius lui associait souvent la scammonée (2).
(1) Alexandre dk Thai.les. Llv. XI. Éd Hi\le, i55G, p. G/|5.
(2) Aétius. Le douzième livre. Paris, i8(j2, p. ii3.
LA GOUTTE ET LE ItlIUMATISME
Alexandre de Tralles nous donne plusieurs recettes à riiermodacte : la première, celle où le médicament est donné à la plus haute dose, porte : hermodacte, une drachme^ c’est-à-dire grammes h l centigrammes. Dans les autres, les doses varient entre deux ou trois grammes par 2/1 heures (i).
Les Byzantins venus après Alexandre se conforment d’ordinaire aux mêmes règles : aucun ne conseille plus d’une drachme d’hermodacte dans les 24 heures, et l’on sait que la dose n’était pas renouvelée les jours suivants.
Les Arabes suivent docilement leurs maîtres. Mésué le .leune a cette formule cju’il dit avoir composée lui-même : R. Hermodacte, aloès, aâ cinc{ drachmes ; myrohalans cltrins, turblth, aà quatre drachmes ; gingembre deux dr. ; électuaire rosat, q. s. Dose, deux drachmes. Le colchique se trouvait prescrit à une dose approximative de (2).
Dans les pilules conseillées par Razès et qui « faisaient se lever et marcher les alités », le colchique était donné à cette même dose de i^'àyo, une demi-drachme. Enfin Ibn-el-Beïthar, ou plutôt Ibn-Abi’s Sait qu’il cite, a les lignes suivantes : « On le donne (l’hermodacte) jusqu’à la dose d’un Mithkal, avec du sucre et un peu de safran. Associé aux médicaments (purgatifs), on le donne à la dose d’un demi-Mithkal à une drachme (3) ».
Il y a dans cette dernière phrase l’indication très nette d’une distinction nécessaire à respecter, sous peine de rendre contradictoires et inconciliables les assertions d’un même auteur. Si l’on veut, à l’aide de l’hermodacte seul, provoquer des évacuations intestinales, il faut en prescrire plus d’une drachme, mais, si l’on ne demande à cette plante que le bienfait de ses vertus antigoutteuses, on doit ramener les doses a un
(1) Ai.kxandhk. [.ot. cit.. p. G/i3.
(2) Mésuk. Grabadin. Liv. J, 10, in Mésué. Ol'kivrcs. Venise, 1628, [). 1Ü5
(3) IiiN-EL-BEiTiun. Trad. L. Leclerc. Art. Sourendjan.
LA GOUTTE ET LE COLCHIQUE D’AUTOMNE
pouls inférieur. Le même Mésué qui, clans la goutte, prescrit criiermoclacte, écrit dans son livre des médicaments purgatifs, au chapitre des hermodactes : la dose est de un à deux aureus, c’est-à-dire de 4^'L5o à 9 grammes (i).
Les Salernitains n'agissent pas autrement. Dans leurs préparations antigoutteuses les plus célèbres, l’hermodacte est prescrit à une dose journalière inférieure à i gramme: o®‘,4o environ dans les pilules arthritiques des cjuatrc maîtres (2) ; dans les piliilæ de liermodactylis majores-,
o°‘',6o au plus dans la henedicta laxativa (3). L’elTet laxatif était demandé à l’aloès, à la scammonée, au turbith ou à d’autres espèces purgatives.
Mais cjuand ils étudiaient isolément rhermodacte considéré comme un cathartique, ils disaient, avec beaucoup d’exactitude, à cjuelle dose il fallait atteindre pour obtenir des effets sérieux. L’auteur du Circa instans, Mathieu Platearius, conseille d’user contre la podagre, l’artbritis et la cbiragre d’un électuaire au fenouil où entraient deux drachmes c’est-à-dire 6^‘',8o d’hermodacte, sans autre médicament purgatif(4). Plus tard, Gentile daFoligno dira que les purgatifs du 3® degré, et parmi eux l’hermodacte, se donnent à la dose d’une (3, 4o), ou même de trois drachmes (10^'', 20) (5). Enfin Saladin d’Ascoli reprendra les termes mêmes de Mésué et inscrira les doses de i à 2 aureus (4®L5o à 9^®.) (6).
Quand, après la Renaissance, le colchique de nos pays fut rayé de la matière médicale, on prescrivit l’hermodacte d’Orient, sous la même forme, en même quantité. Sennert conseillait à ses goutteux une poudre composée à
(1) M ÉsL’É. Œuvres. Venise. 1O23, p. 56 v".
(2) Paraphrase sur la Pharmacopée, par M. Briçon Bauderon. Lyon i5o5
(3) Pharmacopée royale, galénique et chimique par Moysc Gharas. Paris 1676, p. 3/(2.
(4) Platearivs, in Praclica Serapion'is. Lyon, i525, p. 288 v°.
(5) Gent. da Foligno, in Œuvres de Mésué, p. 235.
(6) Saladin d’Ascoli. Ibid., p. 25g.
l’hermodacle : on prenait de ce dernier de G5 centigrammes à un gramme dans les vingt-quatre heures (i). Rivière a une poudre où l’hcrmodacte entre pour un quart, à peu près, et il conseille d’en prendre une drachme, ce qui correspond à près d’un gramme de colchique (2). Une autre poudre, élément principal de l’électuaire caryocostlnum de Pierre Bayr, était donnée à la dose moyenne d’une drachme : l’hermodacte, y entrant pour un quart, se trouvait ici encore prescrit à une dose voisine de un gramme (3). L’électuaire caryocostlnum resta en usage jusqu’à la fin du xviii® siècle : de Haen, en lui associant l’opium, put en élever considérablement les doses. Dans une de ses formules il donne jusqu’à 45 grains, c’est-à-dire 3®'', 28 d’hermodacte (4).
Ainsi, de tous temps, on a admis dans le colchique l’existence de deux propriétés très différentes l’une de l’autre : on lui a reconnu une action purgative, assez infidèle d’ailleurs, et une action antigoutteuse encore inexplic[uée, la première demandant pour apparaître l’usage de doses élevées, jusqu’à dix grammes, la seconde n’exigeant C[ue des quantités plus modérées, de 5o centigrammes jusqu’à 3 ou 4 grammes, au plus.
Les chiffres qui précèdent concernent l’hermodacte des Grecs, celui des Arabes, et celui qui est longtemps venu d’Orlent sous la forme d’un bulbe desséché. Ils ont servi à opposer la bénignité de cet hermodactc à la malignité de notre colchique qui, disait-on, ne pourrait sans danger être ingéré aux memes doses. Or, c est là une erreui que léfutent de nombreuses expériences ou observations dont nous
(1) Senneht. (Æuvrcs. Lyon, iGôG. p. L III.
(2) L. Rivièue. Praxeos Mcclicæ, lib. XVI, cap. ii. Ed. Lyon, lySS.
(3) In Œuvres de Scnncrl, l. U, P- 9^'i-
(4) I3e IUen. Prælecl., in IL Boerrhave inslit. Vienne, 1780, t. 111. p. 195.
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citons plus loin quelques-unes. Nous y ajouterons ici les enseignements de la clinique.
^Yigan, clans la rheumalic gont, donnait le colchicjue sous la forme suivante : 8 grains, c’est-à-dire 5o centigrammes environ de poudre dans du lait toutes les heures, jusc^u’à vomissement sérieux, purgation copieuse ou transpiration abondante, ou du moins jusc{u’à ce cjue l’estomac n’en pût supporter davantage. La quantité habituelle était de 8 ou lo doses (h oudh grammes), mais tandis c|ue c|uelques-uns pouvaient en prendre i4 '\J grammes), les autres n’en pouvaient supporter que cinq (2^‘’,5o) (i).
Monneret a traité 25 rhumatisants par la teinture de bulbes de colchique. « La plupart ont pris de 4 à i6 grammes de teinture en 24 heures, les uns en i ou 2 fois, les autres en 4 fois. Nous avons toujours dépassé de beaucoup les doses indiquées dans les formulaires. Jamais nous n avons commencé par moins de 4 grammes... Je n’ai observé, sur 25 malades cjui ont pris de la teinture de colchic|ue à hautes doses, c|u’un seul ordre de phénomènes toxiques : ils ont leur siège dans l’appareil intestinal... Parmi les effets presque constants de la teinture de colchlcjue, je dois placer d’abord les nausées et les vomissements, la diarrhée, les coliques elles borborygmes. . . Les vomissements se répètent à d’assez rares intervalles et reparaissent opiniàtrément quand on veut prendre la teinture à la dose de 12 grammes ; il suffit de 8 et même de 4 grammes pour produire cet effet chez plusieurs sujets... La diarrhée est un phénomène constant, mais le nombre des évacuations alvines est variable ; il est ordinairement proportionné à la dose du médicament; 4 à 8 grammes de teinture amènent ordinairement 2 h 5 selles ; 12 a 16 grammes en procurent i5 à 20 dans les 24 heures (2). »
(1) WiGAN. Lond. med. Gaz., juin i838.
(2) Mün.neiii:t. Mémoire sur l’emploi cle la teinture de bulbes de coU chique dans le rliumalisme articulaire. Archives générales de médecine 1844, p. 2G9 et suiv.
Non moins concluantes sont les observations, ou plutôt les expériences d’Audhoui et de Bcaufinet qui ont tenté l’emploi du colchique comme purgatif. Nous n’en retenons que celles où ils ont usé de l’alcoolature de bulbes (parties •égales de bulbes et d’alcool à 6o°). Ce sont en effet les seules qui soient comparables à la pratique des anciens. On a donné ainsi l’alcoolature, chaque jour, à une dose croissante, jusqu’à effet purgatif ou jusqu’à intolérance manifeste. On a été jusqu’à 8 grammes (Obs. I et III.) ; lo grammes (Obs. IV.) ; 20 grammes (Obs. II.), ce qui correspond à des doses que n’atteignaient jamais les médecins de Byzance et qui sont précisément à l’exception de la dernière plus élevée, celles qu’indiquent les Arabes (Mésué) et les Occidentaux (Platéarius, Gentile da Foligno et Saladin d’Ascoli) comme les doses vraiment purgatives. Chez les malades d’Audhoui, les garde-robes liquides étaient accompagnées souvent de ■eoliques et de nausées ou suivies d’une inappétence prolongée, mais il n’y eut aucun accident plus sérieux (i).
Si l’étude chimique du colchique et de son principe actif •était plus complète, si l’extraction de ce principe, la col- •chicine, était plus facile, nous aurions une sorte de preuve mathématique ou au moins un contrôle sérieux de nos recherches et de nos conclusions. Il nous suffirait de mettre en regard de chacune des recettes proposées par les Grecs, les Arabes ou les Occidentaux, la quantité de colchlclne qu’elle se trouverait contenir. On aurait ainsi un moyen vraiment précis, vraiment scientifique, de comparer, dans une de ses médications les plus puissantes, la pratique des anciens à celle des modernes. On aurait enfin une réponse décisive à cette question : le bulbe desséché de colchique d’automne et le bulbe d’hermodacte ont-ils la même composition chimique, et par conséquent la même valeur théra-
(i) Beaui-i.n-kt. Éliulc clinique sur le colchique d'aulomiic. Thèse, Paris, 1880, p. 43.
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peutiquePCe serait, en quelques lignes très claires, poser et résoudre le problème que nous avons discuté si longuement.
Nous ne connaissons qu’un travail qui autorise, à ce sujet, des déductions sérieuses, c’est celui de Laborde et Iloudé (i). Les auteurs ont analysé les diverses parties du colchique d’automne, à l’état frais et à l’état sec, ils ont analysé aussi les diverses préparations à base de colchique, enfin, ils ont fait subir la même épreuve aux hermodactes orientaux, aux hermodactes des droguiers.
Certes, ces recherches veulent être poursuivies, vérifiées et contrôlées par d’autres. Mais, telles qu’elles sont à l’heure présente, elles confirment d’une façon inattendue et saisissante, ce que nous a appris l’histoire des hermodactes et du colchique, l’étude de leurs caractères botaniques.
On connaissait, on soupçonnait au moins, les effets de la dessiccation sur la valeur thérapeutique ou la toxicité des bulbes de colchique ; les chiffres suivants nous en donnent l’explication et la mesure :
260 grammes de bulbes frais contiennent ii centigrammes de colchicine cristallisée ;
200 grammes d’alcoolature de bulbes frais en contiennent également ii centigrammes;
tandis que 260 grammes d’alcoolature de bulbes secs n’en contiennent plus que 7 centigrammes.
Il nous paraît plus intéressant encore de comparer la teneur en colchicine des tubercules d’hermodacte qui ne sont, comme nous l’avons montré, que des tubercules de colchique desséchés, a celle des bulbes desséchés des colchiques de nos régions. Or, d’après Laborde et Iloudé, tandis que la teinture de bulbes secs de colchique contient 7 centigrammes de colchicine, la teinture de tul)crcules d’hermodactes en contient 63 milligrammes, nombre qui ne différé du précédent que par quelques milligrammes en
(i) Laboudk et Hocijk. Le colcliique cl la colcliicine, Dki.pkuch.
1887, P- Gi-63.
moins, diminution qu’explique assez la longue dessiccation, la vétusté même des hermodactes des droguiers.
Nous pouvons présenter sous une forme plus médicale les résultats que nous venons d’exposer. Si l’on admet que la dose à laquelle il convient d’administrer la colchicine dans la goutte est d’environ 2 milligrammes, il faudra prescrire 4^’’,5o de poudre de bulbes (i) ou d’alcoolature de bulbes frais ; 7 grammes d’alcoolature de bulbes secs, ou enfin près de 8 grammes d’hermodactes desséchés.
Il serait prématuré et dangereux de prendre à la lettre les conclusions pratiques que paraissent impliquer les recherches que nous venons de rappeler. Il semble bien cependant que de tous temps, et surtout de nos jours, la médecine ait eu une crainte excessive du colchique d’automne et s’en soit exagéré les dangers. La désuétude où étaient tombés peu à peu les hermodactes des officines, le scepticisme de beaucoup de contemporains h l’égard des merveilleux effets du colchique, ont tenu, pour une grande part, à la faiblesse, à l’insuflisance des doses employées.
En tous cas, remarque assez piquante à faire, si l’on n’admettait pas l’identité de l’ancien hermodacte et de notre colchique, il faudrait reconnaître que celui-ci est moins dangereux que celui-là, puisqu’on peut sans danger l’employer à des doses auxquelles on n’osait pas donner l’iiermodacte. Ce serait précisément l’envers de l’opinion commune, de celle dont nous croyons avoir prouvé l’inanité.
Fixés maintenant sur la mesure du danger que fait courir l’usage interne du colchique, nous pouvons juger à sa valeur l’œuvre de Storck. Elle est d’une psychologie assez curieuse. On a attribué au médecin viennois la première mention et
(i) C’est précisément la dose d'iicrmodactc que prescrivait Jacques Psychriste.
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la première étude expérimentale du colchique d’automne ; on en a fait un bienfaiteur de l’humanité, presque un héros. Il huit, pour se ranger à cette opinion, n’avoir pas lu le petit opuscule où il raconte sa découverte (i).
La première expérience rapportée par lui nous éclaire déjà sur sa véracité. « J’ai appliqué sur le bout de ma langue, pendant l’espace de deux minutes, de la racine de colchique qui était remplie de suc et qui avait été broyée, ce qui me fit éprouver à la langue une sensation de pesanteur, ensuite cette partie devint roide, enfin elle perdit le sentiment ; elle demeura pendant 6 heures dans une insensibilité presque absolue. »
La seconde prétend nous révéler les effets du colchique ingéré : « J’ai laissé infuser, pendant 3 heures, 3 grains {21 centigrammes) (2) de cette racine succulente de colchique dans 4 onces d’un vin d’Autriche dont je buvais journellement, je l’ai passé et j’ai avalé lentement cette colature... Quelques minutes après, je ressentis de l’ardeur dans les voies urinaires et bientôt il sortit en abondance une urine pâle ; or, le vin d’Autriche seul n’avait jamais produit cet effet chez moi. Du reste, il n’y eut pas le plus petit changement dans les autres fonctions du corps. . . Je soupçonnai dès lors, et c’était à la vérité voir de loin, que la racine de colchique pouvait bien avoir la vertu diurétique. »
Cette vertu diurétique du colchique ne lui est plus reconnue aujourd’hui et il y a tout lieu de croire que l’expérience précédente concerne un simple cas de polyurie émotive. L’explication n’a rien d’injuste à l’égard de Storck. Il nous est impossible en effet de voir dans l’observation suivante autre chose que le récit d’une male peur et de ses effets.
(i) De l’usage interne delà racine du colchique commun, in Observations sur l’usage interne, etc. La Haye et Paris, 17G4.
(2; Nous donnons au grain de Vienne sa valeur actuelle, peu différente sans doute de celle qu il avait au siècle dernier.
« Deux heures après mon dîner, j’ai avalé presque un grain entier (7 centigrammes environ) de cette racine succulente de colchique, enveloppée dans de la mie de pain blanc, j’ai été un quart d heure sans rien sentir d’extraordinaire. ^lais ensuite... » Storck dit avoir éprouvé successivement une ardeur de l’estomac, des feux irréguliers à la tête, des frissons le long de l’épine, des coliques vagues dans le ventre, puis, au bout de deux heures, des démangeaisons dans les lombes et dans les voies urinaires, et une envie d’uriner continuelle; enfin des épreintes accompagnées des plus vives douleurs et suivies de selles composées d’une matière glutineuse, transparente, tremblante et assez abondante, etc. La fin est presque un aveu : « tous ces symptômes me donnaient presque de l’inquiétude sur mon sort; je craignais fort que-les suites de cette expérience ne me fussent funestes et je me reprochais intérieurement d’avoir exposé ma vie trop témérairement ».
Nous n’avons pas besoin de rappeler qu’aux doses employées par Storck le colchique est absolument inerte et inoffensif, et le médecin viennois semble bien ne pas l’avoir ignoré. En effet, voulant expérimenter les propriétés du colchique sur un chien de médiocre grosseur, il lui fit ingérer (8*^'',76) de racine succulente de colchique.
Le chien mourut au bout de quelques heures après avoir vomi 56 fois et rendu 46 fois des matières qui finirent par être mêlées de sang, de petits morceaux de chair et de fragments de membrane.
Ce sont bien là les caractères de l’empoisonnement par le colchique; mais on est loin aussi des doses infinitésimales ingérés avec tant de crainte par Storck en personne.
Cette même timidité se retrouve dans une autre expérience qu’il fit sur lui-même d’abord. Il avait imaginé un oxymel de colchique qui contenait environ treize centigrammes de colchique par petite cuillerée : il en prit chaque matin, et durant plusieurs jours, une cuillerée à cafè\ ce qui détermina de la polyurie. Mais, chez quelques malades, il alla jusqu’à
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<|uatre petites cuillerées, et même une fols jusqu’à une •once, ce qui représentait une close sérieuse et vraiment médicale de colchique (près d’un gramme), et cela sans iiccident.
On sait aujourd’hui que le colchique n’a aucune action •diurétique ; quant aux prétendus phénomènes toxic[ues rapportés par Storck, comme observés sur lui-même, ils ne ressemblent aucunement aux signes ordinaires de l’empoi- •sonnement et demanderaient en tout cas pour se produire des doses beaucoup plus élevées, cent fois plus élevées au moins. Il ne pouvait guère lui-même ignorer ce que son collègue, son ami et son maître Van Swieten racontait, qu’il avait mangé de propos délibéré jusqu’à trois et quatre drachmes de racine de colchique, sans avoir le moindre dérangement intestinal (i).
Du reste, après la publication de l’opuscule sur l’usage interne du colchique, les démentis se multiplièrent. On lit dans l’ouvrage classique de Murray (2), que Kraft dit avoir mangé des bulbes entiers, fraîchement déterrés en Carniole et ■en Istrie, sans autre incommodité qu’un goût d’amertume désagréable; que Kratochwill et d’autres personhes qu’il nomme, à Vienne et à Francfort-sur-l’Oder, au printemps ■et en automne, ont ingéré le bulbe de colchique à la dose d’une, deux ou trois drachmes (3 à 10 grammes), que l’un <l’eux même en a pris une demi-once, un autre un bulbe entier sans aucun inconvénient.
Nous ne poursuivrons pas cette démonstration, qui prendrait l’apparence d’un paradoxe si nous rapportions ici tous les faits connus d’ingestion de bulbes de colchique non suivie d’accidents. Il est juste de tenir compte de quelques cas d’empoisonnement par la teinture de bulbes, seuls cas
(1) De IIae.n. Prœlcctioncs, in II. Boerrhave Instit. Vienne, 1780, t. III,
(2) ^luKKAY. Apparalus Medicaminuni . GoUingæ, 1790, l. V, p. ig5.
que l’on puisse comparer aux précédents. Le plus célèbre est celui qui concerne cinq forçats de Toulon, morts pour avoir avalé chacun 6o grammes de teinture de colchique aux lieu et place de vin de quinquina (i). Ollivier d’Angers a i-apporté l’histoire de deux jeunes filles qui s’empoisonnèrent en buvant chacune un verre d’eau d’une teinture vineuse et alcoolique faite avec deux bulbes de colchique (2). Mais les phénomènes présentéspar les malades ne ressemblèrentguère à ceux de l’empoisonnement par le colchique et l’on peut se demander si quelque autre poison n’était pas intervenu. Par contre une malade de Leroy des Barres(3) guérit malgré l’absorption de 3o grammes de teinture alcoolique de colchique.
Nous avons vu plus haut que la clinique confirme les enseignements de la toxicologie. Pour l’instant il nous suffit d’avoir montré combien peu de crédit méritaient les assertions de Storck, combien était injuste la réputation qui lui a été faite d’expérimentateur courageux et de thérapeute bienfaisant. Le mieux que l’on en puisse dire c’est que ce fut un inconscient. C’est à peu de chose près la conclusion de Maclagan ; or Nous croyons inutile d’insister davantage sur les faits publiés par Storck; mais il nous est impossible de ne pas ajouter que Storck était assez disposé à se faire illusion sur les résultats heureux de sa pratique, et son contempolain de Haen rapporte que, sur 36 cas de cancer que Storck considérait comme guéris par l’usage de la ciguë, il se trouva, toutes recherches faites, que 3o s’étaient terminés par la mort, et que dans 6 autres les malades conservaient
(1) Jules Roux. Empoisonnement et mort de cinq personnes par la teinture de colchique. Union médicale, i85a.
(2) Oli.iviek d’Angers. Annales d'hygiène et de médecine légale, i836, t. XVI, p. 394.
(3) liulletins de l’Acad. de méd., iG mai i848, p. ioi3. 11 n'est |ws dit dans l’observation si la teinture absorbée était de la teinture de bulbes ou de la teinture de semences.
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encore leur a(Tection(i) ». Ce qui estvraide laciguë, l’estaussi du colchique et des autres poisons que Storck, dans son enfantine gloriole, s’était donné le rôle d’introduire dans la matière médicale. Il est triste de penser que les mensontres ou les rêveries inconscientes de cet illuminé ont été
reçus et loués comme autant de précieuses découvertes, alors que les enseignements des Grecs et des Arabes, éprouvés pourtant par mille ans de pratique et d’observation, étaient méconnus par tous et laissés dans l’oubli.
(i) G. Maclagan. Recherches sur les propriétés physiologiques et thérapeutiques du colchique d'automne. Union médicale. i852, p. 264-