La grace de Dieu
Presque au même instant, cinq ou six chamois affolés vinrent, dans leur fuite, jeter le désordre parmi quelques dizaines de chèvres que gardait, sur un chemin escarpé, une jeune lille de seize à dix-sept ans.
Obhgée de calmer son troupeau, la bergère ne prêta qu'une médiocre attention au phénomène qui succéda immédiatement à l'explosion.
Celle-ci, répercutée par un premier écho, se lit entendre pour la seconde fois, mais trois ou quatre fois plus forte. Puis, grâce à la disposition des murailles de granit qui se dressaient là, sans ordre apparent, de nouveaux échos s'en emparèrent pour la renvoyer aussitôt avec un bruit croissant encore.
En sorte que la maigre détonation de tout à l'heure prit, en quelques secondes, les proportions d'une décharge d'artillerie.
LIVRAISON 1. — A. DE.NNERY. —LA GRACE DE DIEU. — JULES ROUFF ETC", É3ITEURS. — UVRAISON 1.
Il existe, en effet, dans certaines parties des Alpes et des Pyrénées, des endroits où, par une combinaison naturelle des ravins, le moindre son peut prendre, par le grossissement successif des échos, les proportions les plus formidables.
En été, c'est un amusement que l'on fournit aux voyageurs émerveillés. On les stupéfie en leur servant une étrange musique, dont les accents deviennent tout à coup d'une violence capable d'assourdir les plus solides oreilles.
' Mais, en hiver et surtout au printemps, quand la neige, suspendue sur les précipices, n'attend, pour ainsi dire, qu'un prétexte pour se détacher en masses effroyables, un pareil incident constitue le danger le plus affreux.
Les roulements des échos qui s'entremêlent ressemblent d'abord au bruit que fait un lourd chariot passant sur des pavés à toute vitesse.
Puis le vacarme se dessine et grandit à ce point qu'il dépasse, de beaucoup, les grondements sinistres de la foudre.
Sous les vibrations de l'air, qui se heurtent les unes les autres et se confondent, l'atmosphère est secouée. Si l'on pouvait voir les ondes sonores, elles auraient l'aspect de vagues se précipitant à l'assaut des cimes neigeuses, et il est facile de comprendre qu'à un moment donné, ces puissantes vibrations aient assez de force pour faire voltiger d'abord les flocons ébranlés, pour soulever bientôt des tas de grandes dimensions, et enfin pour précipiter, dans les profondeurs immenses, des montagnes de neige.
C'est de cette façon que très souvent se forment les avalanches sous lesquelles des contrées entières sont englouties.
La bergère, dont le troupeau s'effarait, ne connaissait sans doute pas le danger qui la menaçait, car elle courait à droite et à gauche pour ramener ses bêtes effarouchées, mais sans trop de hâte ni d'inquiétude.
Mais, en revanche, dans la vallée, tous les gens expérimentés regardèrent avec anxiété les cimes voisines.
Plus d'un secoua la tête tristement et murmura :
— Nous allons voir quelque malheur !
Les pessimistes, en effet, ne se trompaient point. Le phénomène suivait sa marche régulière.
Ce furent d'abord des crépitements semblables à une fusillade de guerre, puis le bruit grandit et s'enfla peu à peu.
On put voir un être humain descendre la montagne dans une course désordonnée, sans se soucier des sentiers ou des obstacles.
Sur la place du petit bourg de Saint-Laurent, qui fait aujourd'hui partie du canton de Sallanches, un prêtre, le curé de la paroisse, s'informait à droite et à gauche, sans dissimuler ses tristes pressentiments.
— Eh! Matlmrin, y a-t-il quelque berger dans la montagne?
— Pardi! monsieur le curé, ils y sont tous.
— Tous! tous! mais qui donc, en particulier?
— Y a d'abord la grosse Chonchon Baunard.
— Ensuite?
— Pierrot, celui-là qui part pour Paris à la fin du mois.
— Oh! pour Pierrot, je suis tranquille, il a conduit ses vaches de l'autre côté; qui encore, Mathurin?
— La petite Loustalot.
— Marie?
— Oui, monsieur le curé. Elle garde ses chèvres derrière la Boiserie, là.
— Il faut sonner dans les conques, les avertir de descendre. Il va y avoir une avalanche. Entendez-vous? Entendez-vous?
II n'y avait pas que le curé pour deviner le danger menaçant. Déjà, dans les gorges et le long des hautes murailles de marbre, les roulements s'accentuaient et prenaient des proportions terrifiantes.
11 faisait un temps tiède, car mai commençait. La neige, amollie depuis plusieurs jours, était mûre pour la fonte et pour les chutes profondes.
— C'est du pic de la Dent que ça va partir, disait un gros homme autour duquel on se groupait...
— Ma fille! ma fille! cria une malheureuse femme qui sortait d'une chaumière à côté de l'église. II faut courir la chercher.
— Il est trop tard, Madeleine, dit le curé.
— Trop tard ! allons donc. Est-ce qu'il est jamais trop lard pour aller sauver son enfant?
— Fiez-vous à Dieu, Madeleine.
— Oui, monsieur le curé, je vas le prier tout le temps que je monterai au secours de Marie.
— Elle a raison, monsieur le curé, fit un homme un peu rude qui se montra à son tour sur le seuil de la chaumière; attends-moi, femme, nous y allons ensemble.
Les conques résonnaient. De tous côtés on courait dans le village éperdûment. L'émotion étreignait toutes les poitrines.
Des scènes de désespoir s'ébauchaient sur les seuils des maisons. Plus de trente bergers ou bergères étaient sur les hauteurs, et chacun comptait parmi eux un frère, un fils, une fille, un parent tout au moins.
Deux ou trois mères éperdues suivaient Madeleine et son mari. Le curé alla se placer au devant d'eux, sur le chemin, et les adjura de renoncer à leur tentative insensée.
Ik GRACE DE DIEU
— Encore une fois, vous ne pourrez arriver à temps, leur dit-il, et vous vous exposerez vous-mêmes inutilement au danger.
■ — Qu'importe! répondit l'un.
— Qui sait? fit l'autre.
• — Mais voyez donc là-haut, écoutez... il n'y a rien à faire.
■ — Laissez-nous passer, monsieur le curé, dit Madeleine...
En ce moment le bruit s'était centuplé, on eût dit le heurt de cent tonnerres.
A l'anxiété succédait une terreur effroyable.
Dans l'intervalle des détonations, qui ressemblaient aux décharges de cent canons, on percevait des mugissements étranges.
11 fallait avoir une âme vigoureusement trempée, pour songer à affronter pareil danger.
Le curé eut beau dire, il lui fallut laisser passer les désespérés.
Mais ils n'allèrent pas bien loin. Tout à coup, le vacarme brutal s'éleva jusqu''au paroxysme et l'on vit tourbillonner des tas de neige autour du pie de la Dent.
Il y eut, sur les hauteurs, ce que les marins appellent une tornade, œ que le commun des mortels connaît sous le nom de trombe. La neige se forma en colonne qui tournait et se tassait à mesure, avançant de l'est à l'ouest, menaçante, terrible!...
La bergère, qui n'était autre que Marie Loustalot, la fille de Madeleine, venait enfin de se rendre compte du péril :
Par malheur elle se trouvait en ce moment sur un chemin étroit, d'où il lui était, i)Our ainsi dire, impossible de fuir. D'ailleurs, elle avait dix-sept ans à peine. Il n'y avait pas dans sa jeune âme assez de décision pour agir énergiquement et prenih-e résolument un parti.
Son premier mouvement fut de se jeter à genoux en criant : — Jésus !
Puis elle songea au troupeau. Il fallait le ramener vivant à son père qui était sévère de nature, et que des malheurs immérités rendaient plus dur depuis quelque temps.
La trombe — faut-il dire heureusement ou malheureusement? — la trombe, en marchant, se heurta à une roche bizarre qui surplombait les hauteurs, et toute cette masse tourbillonnante s'écroula; on entendit quelque chose de semblable à un hurlement immense, inouï, sans nom!
Puis il y eut un instant de silence solennel, complet, tel qu'il n'aurait pas été plus profond si la terre eût été réduite en poussière tout à coup :
— L'avalanche! l'avalanche! cria Marie en tendant les bras vers les masses mouvantes qui commençaient à rouler, en se dirigeant de son côté.
Dans le groupe des parents, cloués au sol sur la route, où ils venaient
de faire à peine quelques centaines de pas, on comprit qu'il n'y avait rien à tenter.
— C'est horrible, s'écria Madeleine, ma fille! ma fille!
— Espérez, lui dit le prêtre, espérez.
Le bruit avait recommencé, mais celte fois on dislinguait des coups sourds et des craquements affreux.
— La montagne se brise et s'effondre, cria un homme épouvanté.
C'était simplement l'avalanche qui accomplissait son œuvre. Effet singulier! 11 venait de se former, sur les sonnnets inaccessibles, quelque chose de pareil à une immense boule qui commençait à descendre vers les fonds et qui ramassait sur son passage toute la neige tombée pendant l'hiver.
La terre tremble sous les coups de cette masse!
De tous les côtés ont lieu des éboulements avec un sinistre fracas.
Les monceaux isolés semblent attirés les uns vers les autres, se réunissent et centuplent ainsi l'effroyable lléau.
Sur le flanc abrupt d'une moraine, au milieu des pierres amoncelées, un être humain, — le même qui tout à l'heure, sans doute, était apparu, — court follement et descend vers la vallée sans rien calculer.
Marie, de son côté, se sent saisie par le vertige. L'abime qui est à sa gauche et dont elle est séparée à peine par quelques pas, l'abîme l'attire. Déjà plusieurs de ses chèvres se sont jetées, dans leur épouvante, au plus profond du précipice. L'idée lui vient qu'elle va êlre frappée horriblement et que sa mort sera précédée de tortures affreuses.
— Et puis pourquoi résister? pense-l-elle, je suis perdue.
A l'instant même, en effet, un amas de neige tombe en sifflant, l'abal, la renverse et passe !
Elle a vu la mort prêle à la saisir; myis II lui reste une minute de répil. Le gros de l'avalanche n'est pas encore là.
Elle se relève.
Elle ose même regarder en face l'ennemi qui va la broyer, ses yeux se lèvent sur les cimes qui lui apparaissent pei'dues dans un chaos inimaginable. Tout est confusion devant elle.
Mais c'est maintenant à chaque seconde que passent, à ses côtés, d'énormes fragments de neige à demi-glacée. Qu'elle soit touchée seulement et elle est morte.
Elle entend retentir en même temps à côté d'elle des hurlements affreux, comme on dit qu'il s'en échappe du fond de l'enfer.
D'ailleurs ce n'est pas sur un seul point que se déchaîne l'abominable tourmente. Ici et là, devant, en haut, au loin et sous ses pas même, tout se disloque, se réunit, se biise de nouveau et se rassemble encore. On ne
voit rien que des masses blanches roulant, tourbillonnant et déchirant l'air de sifflements terribles.
Marie, encore une fois, malgré sa terreur, lève les yeux et regarde autour d'elle. Il semble que de tous côtés les forces désagrégées de la nature s'abattent sur elle pour l'engloutir.
Cette fois la terreur qui l'envahit est la plus forte. Elle s'y abandonne tout entière.
Ses bras, ses mains, ses lèvres s'agitent en un tremblement convulsif. Encore un peu et ses jambes sans force se déroberont sous le poids de son corps. Elle chancelle, une masse colossale de glace la frôle de si près que le seul déplacement de la colonne d'air suffit à la renverser! Une autre plus formidable encore roule vers elle!
C'est la mort!...
Elle envoie une dernière pensée à sa mère! C'en est fait... La mort est là. Un cri, suprême appel, s'échappe involontairement de ses lèvres.
Et, brusquement, elle se sent saisie ayec une force surhumaine et emportée.
— Perdue! murmure-t-elle.
Est-ce le cataclysme qui l'entraîne dans son orbite? Est-ce un secours providentiel? Ce qui est certain, c'est qu'elle respire et qu'elle pense. Pourtant elle va maintenant si vite qu'elle pourrait bien être la proie des tourbillons.
Mais au milieu du formidable bruit, une voix haletante résonne à son oreille.
■ — Ne résistez pas ! ne i ésistez pas !
Une lueur d'espoir vient de briller dans son cerveau.
— Sauvée! peut-être.
Elle s'aperçoit bientôt qu'elle est dans les bras d'un être humain qui descend le sentier avec une vertigineuse rapidité.
Cependant l'avalanche fait rage, mille projectiles immenses, troncs d'arbres, blocs de marbre, tas de neige, se détachent de la montagne, sont lancés dans l'espace, tombent, rebondissent, écrasent, se heurtent, se brisent, se renouvellent et sillonnent rageusement l'atmosphère, traçant leurs paraboles à travers la neige immense, presque infinie. Pendant que le sauveur de Marie court à perdre haleine, tout cela pleut autour d'eux. C'est un miracle qu'ils ne soient pas atteints et tués à chaque pas, tant sont innombrables les écrasements qui les entourent et les effleurent.
Toutefois, il tient bon et va toujours.
Mais que peut-il, dans une course quelque rapide qu'elle soit, lorsque le monstre qui le poursuit vole plus vite que lèvent?
C'est bientôt autour d'eux un ouragan indescriptible. (Page 9.)
C'est bientôt autour d'eux un ouragan indescriptible. Le bruit les assourdit. La montagne, comme ébranlée sur sa base, s'agite sous les rugissements et sous les coups du monstre.
Quelle force irrésistible!
Des forêts sont éventrées. Les arbres broyés augmentent la gigantesque masse qui maintenant secoue et brise des quartiers de roches lourds comme des palais.
LIVRAISON 2. — A. u'eNNERY. — LA GRACK DE DIEO. — JTJLES ROUFF ET C'", ÉDITEURS. — LIVRAISON 2.
Le sauveteur inattendu descend à toute vitesse le périlleux chemin. Il n'y a plus pour lui, comme pour celle qu'il emporte, que cette voie de salut.
Tout à coup, il s'arrête et semble près de laisser tomber son précieux fardeau. C'est qu'il vient d'être blessé à la tête et que son sang lui coule sur les yeux. L'émotion, le coup reçu, le trouble causé par le désordre des éléments le fait hésiter. Puis il chancelle et s'abat sur ses genoux. Les branches d'un arbuste qui s'engloutit dans l'abîme lui fouettent le visage.
Du revers de sa manche, il essuie son front et ses yeux ensanglantés. Ses forces sont à bout. Il est frappé de nouveau par une pierre. Que va-t-il se passer? Voilà que maintenant cep bi' est plus une avalanche, c'est deux, c'est trois avalanches qui se sont fiasm&es- sur les trois sommets voisins et qui semblent converger vers le point où s'agitent encore les deux naufragés.
Chaque seconde est accompagnée d'un coup sourd et d'un déchirement plus effroyable.
Le hruit,^ qui paraissait arrivé à son paroxysme, grandit, grandit toujours. Le précipice est là sous les yeux ées deux enfants. Il suffit d'un fétu pour les y pousser.
Mais c'est un gars énergique et puissant que le sauveur de Marie. Il se raidit, fait un effort, se lève à moitié, retombe, se relève encore, fléchit de nouveau et se redresse enfin pour continuer à descendre le sentier.
Les obstacles maintenant sont innombrables et terribles. Qu'importe! avec un courage inouï, le voilà qui a repris son élan. Il brave les éléments révoltés et semble leur dire :
— Je serai plus fort que vous.
C'est ainsi qu'il fait encore en courant près d'un quart de lieue, au milieu de tous ces déchaînements.
Mais au moment où il arrive à un coude de la route, une barrière infranchissable se dresse devant lui. C'est la neige amoncelée qui a tout comblé déjà de ce côté.
— Cordieu! dit le jeune homme, en faisant de la tête un geste de colère.
Il retourne alors sur ses pas. Marie tremble dans ses bras comme une feuille, un déchirement se fait entendre.
— Est-ce que maintenant la montagne va tomber dans l'abîme? dit le brave garçon d'une Aoix assurée, un peu railleuse même.
— Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! murmure la jeune fille en se suspendant involontairement au cou de son protecteur inconnu.
— Je suis là pour ça, dit en souriant le jeune homme... Mais bientôt son sourire s'efface.
Décidément le danger est trop grand. La mort dans une catastrophe pareille rexas})ère. Il est jeune d'ailleurs et beau, deux raisons pour ne renoncer jamais à l'espérance.
Que fidre? Il regarde avec effarement autour de lui, et remonte vers le point même où il a trouvé Marie.
Les chèvres, perdues de peur, ont disparu sauf trois ou quatre qui suivent leur bergère, et par conséquent celui qui la porte.
Tout à coup, le centre même de l'avalanche s'avance et surplombe leur tête. Les chèvres, mstinctivement, se rangent le long de la muraille de porphyre connue si elles voulaient s'y incruster, y disparaître.
L'une d'elles, par un hasard, se blottit en un point où la roclie se creuse légèrement au-dessous d'une sorte d'auvent naturel...
C'est un trait de lumière.
— Il n'y a plus que ce moyen de salut, dit le jeune homme. Et il se précipite de ce côté.
Les éclats de Tavalanche l'enveloppent. Aura-t-il le temps d'arriver?
Quelqu'une des pierres qui pleuvent autour de lui ne les tuera-t-elle pas, ou ne frappera-l-elle pas dans ses bras mêmes celle qui commence à l'intéresser vivement, tant il est vrai qu'on s'attache surtout à ceux qui vous doivent un iiicnlait.
Marie, tremblante encore, pleine de terreur, se serre tout émue contre lui de toutes ses forces.
Haletant, éi)uisé, il arrive enfin sous la petite voûte.
— N'ayez pas peur. Écoulez-moi, chère petite.
— Entendez-vous!... c'est la fin du monde.
— Voyons, obéissez-moi sur-le-champ ou nous sommes perdus.
— Vous obéir?
— Oui. Tenez, couchez-vous là, le long de cette muraille, à côté de la chèvre. Mettez-vous la face contre terre et serrez-vous comme si vous vouliez enfoncer le rocher.
— Comme cela? demanda Marie en suivant de point en point ces instructions.
— Oui, c'est bien.
Le jeune homme achevait de parler quand ce fut, au-dessus d'eux, autour et au-dessous un assourdissement épouvantable.
Involontairement, Marie se dressa de nouveau sur ses genoux et fit le signe de la croix.
Pendant une cinquantaine de secondes, il passa sur le flanc de la montagne, où ils étaient perdus, quelque chose d'innommable.
On ne saurait décrire, en effet, la fureur des éléments déchaînés.
Au milieu de la neige précipitée vers le? fonds, passaient et hurlaient des blocs de pierre, des arbres dont les branches cassaient, en se heurtant aux aspérités- de la pente. A chaque bruit plus saillant,. Marie et son sauveur se figuraient que leur dernière minute avait sonné.
Il avait pourtant une âme ferme, ce jeune homme, car, à diverses reprises, il serra chaudement la main de sa compagne pour lui inspirer un peu de courage.
Et les rugissements de l'avalanche les enveloppaient toujours!,..
Cela ne cessait pas ; on ne se figure point, sans l'avoir éprouvé, combien le temps est long dans un danger.
Les minutes, les secondes se décomposent en des centaines de parties que l'on pourrait compter si l'angoisse vous en laissait le loisir.
Pour eux, d'ailleurs, il n'y avait pas autre chose que du bruit poussé jusqu'à l'exaspération. Ils entendaient, ils sentaient frémir la montagne sous leurs pieds.
Une voix leur eût crié que les profondeurs de la terre s'étaient ouvertes et qu'ils étaient engloutis, cela ne les eût point étonnés.
Mais ils ne voyaient rien. Ils ne se rendaient compte d'aucune des péripéties du terrible événement dans lequel ils jouaient un rôle si important et si dramatique.
Il n'en était pas de même des habitants du village.
Ceux-ci avaient vu se détacher des cimes une agglomération de neige et de rocs qui, se frayant un passage dans un irrésistible élan, entraînait tout avec elle.
D'abord l'ensemble était blanc, d'un blanc pur, puis les monceaux de terre entraînés, les arbres, les maisons écrasées, tout Fui donna une teinte presque grise.
Cela descendit, en ouragan, avec la rapidité de la pensée ou du rêve.
Les hauteurs se dépouillaient entièrement et les fonds se remplissaient. Il faut avoir vu ça. C'est immense, épouvantable, écrasant!...
On se prend à penser que si deux planètes venaient à se rencontrer, il se produirait quelque chose de semblable.
Pour ceux qui, remplis des affres d'un tel spectacle, regardaient muets et attendaient comme un coup de grâce, ce ne fut pas si long que pour Marie et celui qui l'avait sauvée.
La masse, avec des mouvements d'astre écroulé, glissa sur les flancs abrupts, remplit le ciel d'une incomparable détonation et disparut aux yeux des habitants de Saint-Laurent, allant s'abîmer dans une vallée voisine et heureusement inhabitée!
C'était fini.
Dans les creux, sur les corniches naturelles, jusque sur les avancées (les rocs déchirés, reslaient suspendus des tas de neige affectant des formes hizarres. On vit une vaciie rouler, après coup, sur une pente, s'arrêter à mi-côte, se redresser, regarder autour d'elle et partir au grand galop.
— Vile ! vite ! mes amis, s'écria le curé, des pioches, des pelles, que chacun prenne un outil et en route.
— Hélas! monsieur le curé, pour quoi iaire, maintenant?... dit Loustalot, dont les yeux ne retenaient plus les larmes.
Madeleine venait de s'évanouir, et on l'emportait.
— Il ne faut pas se décourager, reprit le prêtre avec autorité. Vous n'en avez pas le droit. 11 y a, dans la montagne, plus de vingt enfants...
— Vingt-deux, monsieur le curé.
— Eh bien! nous devons tout tenter pour les secourir. N'avez-vous pas vu qu'on sauve souvent des malheureux, au moment même où on les croit perdus à jamais?
Ceux qui, les premiers, avaient obéi à la voix de leur pasteur, accouraient avec leurs instruments de travail.
— Ah! vous voilà, Benoît! Où est Nicolas? Et Magloire? et les autres?
— Ici, monsieur le curé... nous voici tous...
— Bon, mes enfants, en route.
Et, troussant sa soutane, le bon prêtre prit une pioche des mains d'un paysan et se plaça en tête de la petite colonne qui allait déblayer les routins et les sentiers, de façon à délivrer ceux qui étaient bloqués par la neige.