DANS LA MONTAGNE
Quand l'horrible bouleversement eut cessé de rugir au-dessus de leur tête, la petite bergère et son compagnon ne bougèrent pas!...
Aucune trace ne restait des deux pauvres jeunes gens...
Sur l'entablement que formait l'étroit chemin où ils étaient terrés, la neige venait de s'accumuler formidablement. Ils se sentaient engloutis!...
Heureusement, le linceul qui les enveloppait n'avait aucune consistance, et ils auraient pu H relever sans de puissants efforts; mais, après une secousse pareille, ils ne savaient si tout le péril était passé, et ils attendaient que le bruit recommençât.
Mais rien. C'était bien fini.
Au tonitruant tolui-bohu de tout à l'heure, succédait un silence qui empruntait au contraste quelque chose de délicieusement reposé.
Çà et là, pourtant, tombaient encore, comme des plâtras, quelques placards blancs et glacés.
De temps à autre, dans les profondeurs, un craquement retentissait encore, mais des sommets, rien ne venait plus, par Texcellente raison qu'il n'y restait que la carcasse du mont.
Ce fut le jeune homme qui, le premier, fit un mouvement, presque en même temps qu'une des chèvres s'était soulevée. Si quelqu'un avait pu assister à cette scène, on aurait vu la neige s'enfler brusquement et s'entr'ouvrir.
— Dieu! que c'est beau et terrible, s'écria le sauveur de Marie, en promenant autour de lui des yeux enthousiasmés.
Et, en effet, le spectacle était splendide.
Mais Marie, rassurée,, sortait à son tour du linceul sous lequel elle était restée ensevelie pendant quelques minutes. Puis elle se secoua comme en même temps s'ébrouait à ses côtés un petit chevreau qui survivait à la catastrophe.
Et, regardant ce qui l'entourait, elle resta stupéfaite.
Jamais surprise plus inattendue ! . . .
Avant l'événement, elle avait sous ses pieds un précipice de trois cents mètres, et, maintenant, la vallée n'existait plus. Elle était entièrement comblée ! . . .
On juge de ce qu'avait été le phénomène, pour qu'une contrée tout entière fût remplie par la neige et les débris.
Il faut avoir vu pareille chose pour s'en faire une idée. Que l'on se figure un espace immense, une vallée profonde et large de plusieurs milliers de mètres. Elle est là sous vos yeux, formant un précipice sans fond, pour ainsi dire. L'avalanche se détache, passe, s'écrase dans l'abîme, et devant vous se dresse une inondation de neige qui monte, monte jusqu'aux premières cimes, couvrant tout d'un linct'ul sinistre et sans tin.
La nappe blanche s'étendait devant les deux jeunes gens jusqu'à perte de vue. C'était si invraisemblable, que Marie n'en croyait même pas ses sens.
Tous les deux restèrent un moment abîmés dans une contemplation muette.
La jeune fille, au souvenir du danger, se sentait encore frissonner dans sa chair, et lui la contemplait sans arrière-pensée.
Au bout d'un instant, ils se tournèrent l'un vers l'autre, et ce fut Marie qui, la première, prit la parole- :
— Comment vous appelez-vous? demanda-t-elle à son compagnon.
— André.
— Alors, André, je vous remercie, car vous m'avez sauvé la vie.
— Peut-être m'avez-vous sauvé aussi.
— Comment?
— Qui sait ce que j'aurais fait, si je ne vous avais pas trouvée sur ce sentier; mais dites-moi votre nom, vous-même?
— Je m'appelle Marie.
— Il est joli, votre nom, et vous le rendez plus charmant encore. L'enfant eut l'intuition qu'on lui disait quelque chose de gracieux,
et rougit. Puis, connue pour détoiu'ner la galanterie de l'entretien qui commençait :
— Comment vous trouviez-vous dans la montagne? Jamais on ne vous y a vu. Vous n'êtes pas berger?
— Non, je ne suis pas berger, dit en souriant le jeune homme. Il y eut un moment de silence. André reprit :
— Je puis me fier à vous, n'est-ce pas?
Marie lui tendit la main avec un empressement naïf et confiant.
— Pouvez-vous le demander, dit-elle, après ce que vous avez fait pour moi...
— De mon métier je suis... colporteur — ... mais j'ai eu le tort de faire un peu de contrebande et l'on m'a poursuivi. Je me suis caché, je me cache encore et je me cacherai pendant cpielque temps, jusqu'à ce qu'on m'ait oublié et que .je puisse passer, sans danger, dans un autre pays.
Pendant qu'André parlait, il y avait, sinon dans sa voix, du moins dans
son regard, quelque chose qui ressemblait à de l'embarras, à de l'hésitation.
Mais Marie était trop jeune et trop inexpérimentée pour s'en apercevoir.
— Vous vous en irez? dit-elle, avec une candeur charmante.
— Il le faudra bien, répondit André, plus ému par cette innocence qu'il ne l'aurait cru lui-même.
— C'est vous qui avez tiré le coup de fusil, n'est-ce pas?
— Oui. Je chasse pour me faire un souper, et cette fois, mon repas a failli me coûter plus cher que chez le meilleur cabaretier du pays.
— Je voudrais vous dire quelque chose, fit Marie avec un tremblement dans la voix.
— Parlez, Marie.
— De quel côté de la montagne habitez-vous d'ordinaire?
— Je n'ai pas d'endroit préféré. Je change de contrée assez souvent.
Mais maintenant que je vous ai vue, je ne saurais aller ailleurs que dans ce canton.
Marie rougit encore.
— Vous vous moquez de moi, dit-elle.
— Oh ! Marie i . . .
— Mais vous en avez bien le droit, après m'avoir sauvée ! ... Je ne vous en veux pas.
Elle parlait, la pauvre enfant, avec une sincérité et une loyauté un peu contrainte, derrière laquelle on aurait pu deviner, sans être grand clerc, des sentiments qu'elle ne débrouillait peut-être pas elle-même.
André, qui avait gardé sa main dans les siennes, voulut la porter à ses lèvres. Marie alors fit vivement un pas en arrière et retira sa main en disant :
— Oh! monsieur André!
Il y avait, dans son accent, l'expression d'une déception presque douloureuse. Cela frappa le jeune homme qui lui demanda doucement pardon.
Cette révolte pudique, chez cette enfant si jeune et si naïve, charma le sauveur.
— Ne m'en veuillez pas, dit-il. Je n'ai pas voulu vous manquer de respect.
— Ne parlons plus de cela, dit résolument Marie, et adieu!
— Quoi! vous comptez que je vais vous abandonner dans ce désert! Mais vous n'y réfléchissez pas. Nous ne sommes encore sauvés ni l'un ni l'autre.
— Qui dit cela? fit Marie.
— Moi!
— On voit bien que vous n'êtes pas familiarisé avec nos montagnes.
— Êtes-vous disposée à me quitter ainsi?
— Il est temps de nous séparer. Je ne sais rien dire de plus, répondit Marie.
— Ne voulez-vous pas que je vous accompagne auprès de vos parents?
— Non, je vous remercie.
— Pourquoi?
— Parce que ma pauvre mère, déjà malade, éprouverait une éniblion trop vive, en apprenant le danger que j'ai couru.
— Vous lui cacherez donc ce qui est arrivé ?
— Oui, dit Marie sans embarras, ne se doutant point qu'on pouvait tirer de ses paroles une conclusion fâcheuse.
— Au revoir donc, Marie, reprit André, en lui tendant la main.
Il faut, répondit Marie, suivre la muraille... (P. 18.)
Marie regarda le jeune homme avec des yeux où se lisait la pureté d'une âme adorable et lui dit simplement :
— Au revoir.
André, sur ce mot, fit un pas en avant pour s'en aller.
— Prenez garde! s'écria la jeune fille sur le ton de l'épouvante,
— A quoi donc?
— Mais au précipice. Cette vaste nappe blanche qui s'étend devant
LITRAISON 3. — A. d'e.N.NRRY. — LA ORACB DÉ DIEU. — JULES ROUFF KT c'», ÉDITEURS. — LIVRAISON 3.
nous, à la hauteur du chemin où nous sommes, n'est qu'un abîme, un pas de plus et vous disparaissez pour toujours.
— Alors, comment faire pour vous obéir et m'éloigner.
— Il faut, répondit Marie, suivre la muraille à laquelle nous nous sommes appuyés et remonter vers les hauteurs.
— Bon!
— Vous le voyez, il n'y a plus de neige à quarante pieds au-dessus du point où nous nous trouvons.
— Mais ici devant nous, et jusqu'à une élévation que nous ne pouvons pas juger, le chemin en est encombré. Où est la terre ferme? Qui me dira l'endroit où il faut poser le pied?...
— Moi! dit Marie. Tenez.
Elle prit André par la main et conduisit son sauveur qu'elle considérait maintenant comme un ami, jusqu'à l'endroit même où l'on pouvait cheminer sans encombre.
Pendant ce court trajet, ils avaient marché ensemble, côte à côte, les doigts de Marie attachés aux doigts d'André, et il s'était établi de nouveau, entre eux, un courant de sympathie, pour ne pas dire mieux, qui devait être le point de départ d'un sentiment plus tendre.
Quand ils eurent dépassé la région obstruée, Marie fit une révérence au jeune homme, et, légère, gagna une route par laquelle il ne lui fallait que peu de temps pour descendre au village.
André la regarda partir sans essayer de combattre la douce émotion qui emplissait son âme.
— Est-il au monde, disait-il tout bas, une taille plus gracieuse, un cœur plus adorablement simple, un visage plus pur et plus charmant?
Et quand elle eut disparu, il s'en alla de son côté, pensif.
— C'est un hasard que je ne saurais assez bénir qui m'a fait rencontrer Marie... Marie! jamais je n'avais imaginé combien on peut être jolie et séduisante avec un nom aussi simple.
André, tout en monologuant ainsi, escaladait une des bosses de la montagne, du pas d'un homme qui sait où il va.
— Vive l'avalanche, corbleu! disait-il. Je ne donnerais pas pour un empire le moment de bonheur qui vient de m'échoir, dussé-je rencontrer encore sur ma route trois ou quatre trombes aussi redoutables.
Il riait et mentalement envoyait de bons baisers à sa divine compagne de tout à l'heure.
— Je la reverrai! reprenait-il dans une sorte d'extase. Je la reverrai I j'en suis sûr... mais quand?
Et il enjambait les rochers; il franchissait les crevasses, il côtoyait les précipices avec l'insouciante sécurité de l'homme heureux.
C'était un gaillard solidement bâti, quoique d'apparence plutôt gracile. Sa taille ne dépassait que de fort peu la moyenne, mais la poitrine était large et son corps souple ondulait pendant sa marche. Dessinées admirablement, ses jambes offraient le caractère d'une grande vigueur, et ses pieds se posaient hardiment sur le sol, à chaque pas, ce qui est l'indice d'un équilibre parfait de corps et d'esprit.
Si Marie était la grâce même, André, n'était son costume de villageois, aurait certainement pu passer pour la personnification de l'élégance.
Avec cela, figure attrayante, un peu fine pour un colporteur, qu'éclairaient deux yeux dans lesquels on devinait un singulier mélange de hardiesse et de langueur. Il n'avait pas plus de vingt à vingt-deux ans. Cela se voyait à toute absence de barbe et à la jeunesse d'un sourire qui faisait valoir une bouche un peu sensuelle et des dents merveilleuses.
S'il avait eu ses cheveux poudrés et le costume des seigneurs de l'époque, personne n'eut hésité à le croire né sous les lambris d'un hôtel princier.
Au bout d'un quart d'heure il disparut dans une gorge.
Marie, forcée de faire un détour pour gagner le village, n'avait pas éteint le sourire qui lui était resté sur les lèvres, après avoir quitté le jeune homme.
Quelque hâte qu'elle eût de rassurer sa mère, elle s'éloignait d'André avec une .«^orte de regret mêlé de sentiments qui la troublaient d'une façon délicate et délicieuse. Sans comprendre encore ce qui se passait dans son âme, elle éprouvait des frémissements tout nouveaux pour elle et sous l'effort desquels il lui semblait qu'elle se transformait tout à coup en femme faite.
Comme André, et presque à la même minute, elle murmura:
— Je le reverrai!
Puis elle se sentit rougir, et se mettant à courir de toutes ses forces, le visage éclairé d'une joie idéale, elle dévala, suivie des quatre ou cinq chèvres qui lui restaient, jusqu'au village à l'entrée duquel sa mère, folle de bonheur, la reçut dans ses bras, pendant que tout le monde l'entourait avec les démonstrations de la plus sincère amitié.
Le plaisir de retrouver Marie saine et sauve se doubla bientôt, pour tout le village, du contentement inespéré de voir apparaître tous les autres bergers pour lesquels on redoutait une mort si cruelle.
Ils avaient été arrachés à la catastrophe par une grosse fille que l'on avait nommée devant le curé, comme on l'a vu, au moment de l'avalanche, Fanchon ou pour mieux dire Chonchon Baunard.
Dès les premières détonations, elle s'était rendu compte du danger et comme la plupart des autres pasteurs se trouvaient à sa portée, elle leur avait crié de monter droit vers un petit pic isolé et relativement très bas qu'on voyait à gauche du pic de la Dent.
— Oh! mon Dieu oui, raconta Chonchon elle-même, j'étais en train de m'offrir un chanteau de pain agrémenté d'un peu de lard.
— Elle a toujours faim c'te Chonchon.
— Il y avait même une bouchée qui ne voulait pas passer. Il fallait boire un coup. J'ai amené tout le monde à la source du petit pic, en leur criant : Qui m'aime me suive?
— Et comme ils t'aiment tous... dit un beau garçon.
— Ils m'ont suivie, mais si je voulais qu'il y en ait un qui m'épouse, bernique! il n'y aurait plus personne.
— C'est égal, on te doit une belle chandelle.
— Ça c'est vrai. Ils voulaient tous se sauver en descendant vers le fond. A c'te heure, nous serions sous cent pieds de neige, tandis qu'en allant droit en haut, l'avalanche n'a pas eu les bras assez longs pour nous embrasser où nous étions. Même que nous n'avons pas perdu une bête.
— Oui, tu as la chance, toi, dit Loustalot avec amertume, tandis que Marie...
— Eh ben! quoi? fit Chonchon.
— Marie n'a ramené que le quart de son petit troupeau
— Eh ben! père Loustalot, est-ce que c'est de sa faute?
— Je ne dis pas, mais enfin, nous étions déjà mal dans nos affaires et maintenant nous voilà ruinés tout à fait.
— Vous avez tort de parler ainsi, Loustalot, dit le curé, un homme de cœur ne s'abandonne pas au désespoir.
— C'est bientôt dit, ça, monsieur le curé, mais il n'en est pas moins vrai que nous sommes déjà en retard pour le dernier trimestre de notre fermage et que M. Laroque...
— Qui ne peut pas nous voir, ajouta Madeleine.
— Va nous traiter avec la dernière rigueur.
— Mais aussi, dit Chonchon, vous êtes trop fiers, avec M. Laroque...
— Oh! ne jugeons pas les autres sans savoir, interrompit rudement le paysan désolé. Je ne veux point parler, parce que cela ne servirait à rien... mais on pourrait dire bien des choses si on n'avait pas affaire à un méchant homme.
II y avait, dans la parole de Loustalot, une expression de haine longuement accumulée.
— Il y a longtemps que je pâtis du fait de cet intendant... mais
qu'est-ce que ça peut vous faire à vous autres? En attendant, voilà que ma dernière ressource, mon troupeau, vient de m'être enlevée.
Ces paroles avaient répandu sur l'assistance une profonde tristesse, on se sépara, chacun se dirigeant vers sa demeure.
— C'est vrai, disait en tramant ses sabots le sacristain à une voisine. C'est vrai que Loustalot n'a pas de bonheur.
— Qui sait? répondit la paysanne philosophiquement, sa femme l'aime de tout son cœur. Il a une brave petite fille. C'est aussi du bonheur ça, et puis c'est souvent quand on est le plus accablé que le sort change du tout au tout.
Bien avant dans la soirée, les bavards et les bavardes du village causèrent de l'événement qui venait d'émouvoir si fort le pays à plusieurs lieues à la ronde; mais tout a une fin, les meilleures comme les pires choses, chacun finit par s'endormir et le lendemain tout le monde reprit le train train de son existence ordinaire.
Le curé dit sa messe à l'heure, Louslalot laboura son champ, les bonnes vieilles tournèrent leurs quenouilles sur le pas de leur porte et les bergers repartirent pour les hauteurs comme si rien ne se fut passé la veille.
Au moment où ces derniers et Marie avec eux, eurent à décider vers quel pâturage ils allaient conduire leurs troupeaux, Chonchon dit à la fille de Madeleine.
— Par devers quoi que tu t'en vas, ce malin?
— Par devers la Boiserie.
— Malin, tu y retournes, tu n'aimes pas les endroits gais. La jeune fille rougit légèrement.
— 11 faut que j'aille voir si, par chance, je ne retrouverais point une de mes chèvres d'hier...
— Oh! pour ça...
— Qui sait? Ça ferait tant plaisir à mon père si je lui en ramenais de celles qu'il croit mortes.
— Au fait? Pourquoi pas? dit philosophiquement Chonchon. Mais moi je n'aime pas cet endroit-là. Les autres non plus, mais je veux me tenir à la portée des autres, rapport à ce qu'on peut leur emprunter une croiîte. Adieu! Marie, à ce soir.
— Adieu! Chonchon.
Marie s'en alla sondeuse.
Certes, elle eut été enchantée de retrouver ses chèvres, comme elle l'avait dit à Chonchon, mais elle était poussée devers la Boiserie par une autre espérance. C'est ce qui l'avait fait rougir.
Elle se sentait mentir. Et comme elle n'avait ni l'habitude, ni le goût du mensonge, cela la mettait mal à l'aise.
Ce qu'elle désirait ardemment, c'était de revoir André, à qui elle avait pensé toute la nuit. L'image du jeune homme avait pris possession de son âme et quand, au petit jour, Marie s'était levée, le colporteur était, pouf cette pauvre enfant, l'être idéal qui devait charmer sa vie.
Ajoutons-le tout de suite, si elle mit beaucoup d'empressement à gagner la Boiserie, André lui-même l'avait devancée.
C'est à peine si elle venait d'y arriver quand le jeune sauveur lui apparut, plus fier, plus souple, plus alerte encore que la veille.
Marie ne savait pas dissimuler encore. A seize ans, elle n'avait pas de coquetterie. La joie qu'elle éprouvait éclaira son visage et ce fut avec une sereine naïveté qu'elle marcha vers son ami en lui laissant voir à quel point elle était contente.
Tout autre qu'André se fut peut-être enorgueilli sottement de voir une si jolie enfant laisser éclater ainsi, sans arrière-pensée, les sentiments dont son cœur était plein.
Mais il avait une nature loyale et droite. Et puis, de son côté, le brave garçon éprouvait quelque chose de nouveau pour lui-même. Il aimait sincèrement et, à son âge — vingt-deux ans — on n'est généralement pas assez malheureux pour gâter maladroitement le plaisir d'être honnêtement amoureux.
— Vous m'attendiez donc? lui demanda-t-elle d'une voix un peu tremblante.
— Oui, Marie, répondit André, j'espérais que vous viendriez ici, ce matin. Et vous, pensiez-vous me voir?
— Oui, j'en conviens.
Après ces quelques mots, ils gardèrent un moment le silence. Jamais couple plus charmant ne sentit naître une affection véritable, au milieu d'un paysage plus grandiose et par une matinée plus splendide.
L'atmosphère avait cette pureté bleue qu'on ne trouve qu'aux premières heures du jour. Elle les enveloppait d'effluves dont la tiédeur commençait à se manifester sous les vibrations du soleil levant.
D'un bout de l'horizon à l'autre, il n'y avait au ciel pas d'autres nuages que certains pommelages ponceaux qui semblaient jouer autour de l'astre roi.
— Dieu est pour nous, dit André à demi-voix en subissant l'influence de cet admirable milieu.
Marie le regarda étonnée. Puis elle dit :
— J'ai peut-être tort de vous parler avec franchise comme je viens de le faire.
— Pourquoi? que craignez-vous de moi?
Elle ne répondit point.
Mais son regard disait assez qu'elle avait confiance, et si quelque philosophe mondain se fut trouvé là, pour juger de ce qui se passait dans l'esprit de la jeune fille, il ne lui aurait fallu ni grande expérience, ni profonde pénétration, pour deviner que Marie venait de donner son âme avec sa vie, à celui qui l'avait sauvée.
— Je ne sais pas, dit André d'une voix attendrie, ce que l'avenir nous réserve à tous les deux, mais je vous prie, Marie, de compter que dans toutes les circonstances de la vie...
— J'y pensais, répondit la chevrière, et n'en doutais pas.
— Dans un danger, quand il vous viendra une souffrance, lorsque d'aventure les hommes ou les choses vous menaceront, adressez-vous à moi...
— Vous ne voulez donc plus quitter le pays?
— Peut-être bien.
— Oh! quel bonheur!
André, en pleine ivresse, resta muet. Qu'aurait-il pu dire à cette jeune fille, qui s'abandonnait si simplement ù un sentiment dont lui-même se sentait enveloppé?
A l'âge de Marie et de son compagnon, l'amour n'est pas bavard. D'ailleurs on ne saurait pas très bien peindre ce qu'on éprouve. Ils se prirent par la main et se regardèrent dans les yeux.
Dès ce jour, ils s'aimèrent et n'essayèrent pas de le dissimuler. Leur amour fut franc et sincère comme leurs cœurs.
Et ils se virent souvent.
Non pas pourtant autant que l'affection qu'ils se portaient l'un à l'autre le leur conseillait, car il arrivait souvent que Marie se voyait forcée de suivre ses compagnes dans les hauteurs, ou d'accepter leur compagnie, quand elle ne renonçait pas à gagner la Boiserie, qui était le lieu ordinaire où André la rencontrait.
Et alors, adieu les entretiens tendres, les témoignages de tendresse réciproques; adieu les divins projets d'un avenir fortuné; adieu ces heures exquises qu'ils passaient à se répéter — plaisir toujours nouveau — à quel point ils s'aimaient.
Mais les bonnes journées étaient encore assez fréquentes.
D'ailleurs, ce fut problablement une chose heureuse pour Marie, que
cet empêchement où ils furent de se rencontrer aussi fréquemment qu'ils l'auraient voulu...
Qui sait si, succombant à l'excès de leur passion, ils n'eussent pas été entraînés sur des pentes qu'on ne remonte pas. Tandis que les intervalles pendant lesquels ils restaient éloignés l'un de l'autre, leur donnaient — quand ils se retrouvaient, — comme une timidité nouvelle dont l'honneur de Marie s'était trouvé bien jusque-là.
Cependant le moment vint où il fallut qu'André manifestât ses sentiments et précisât ses intentions. On parla naturellement de mariage. Marie ne comprenait pas l'amour autrement. Mais ce fut alors aussi qu'elle songea à la situation de son père.
— C'est que, dit-elle au jeune homme, je suis très pauvre.
— Et moi donc! fît André gaiement.
— Cela ne vous rebute point?
— Non, pardieu! ma bien-aimée Marie.
— Oh! que vos paroles me font du bien. Parfois, je suis effrayée de mon bonheur et je me demande si quelque terrible douleur ne va pas nous fripper.
— Folle! que craignez-vous donc?
— Le sais-je? mais vous m'aimez bien, n'est-ce pas, André?
— Ah! de toutes mes forces, répondit le beau garçon avec une profonde conviction.
— Alors, qui nous empêche de nous marier tout de suite. Il ne faut pas tant de cérémonies, avec de pauvres gens comme nous.
— Hélas! Marie, oubliez-vous que je suis poursuivi, traqué par la maréchaussée, qu'il m'est impossible, pendant quelque temps, de me montrer, de laisser même soupçonner ma présence dans un bourg quelconque.
— Devrons-nous donc attendre notre bonheur indéfiniment? demanda Marie avec une grâce touchante.
— Non; pas si longtemps que ça, ma chère amie.
— Mais enfin, quand serez-vous libre?
— Dans trois mois, Marie. Trouvez-vous l'ajournement trop long?
— Très long... mais en pensant à vous, je saurai attendre.
Ils se séparèrent plus épris que jamais, sans se douter que la méchanceté des hommes et la cruauté du destin préparaient des événements qui devaient mettre à néant leurs chères espérances.
Il était accompagné de l'intendant Laroque. et escorté de plusieurs laquais en grande tenue. (P. 30.)