SEPTIÈME PARTIE
On se souvient, sans aucun doute, de la profonde émotion qu'avait éprouvée la duchesse de Montaigu en apercevant la marque singulière que le petit Benjamin portait à la tempe.
11 fallait que la jeune femme fut devenue la proie d'un trouble excessif, pour n'avoir pas su cacher entièrement à son mari l'état dans lequel l'avait plongée la découverte qu'elle venait de faire.
D'ordinaire, en effet, la duchesse était plus maîtresse d'elle-même. Sous l'apparence de la légèreté et du scepticisme dont la mode exigeait alors que l'on fit parade, elle cachait une âme trempée par la cruelle expérience et par une succession d'événements que — le moment en est venu — nous allons conter pour l'intelligence parfaite de ce récit.
Moins de huit ans avant le jour où nous avons vu Madeleine de Montaigu jjrendre Benjamin sur son sein et l'embrasser avec un tressaillement d'entrailles, la duchesse de Montaigu, qui se nommait simplement alors Madeleine, habitait la lisière de la forêt de Fontainebleau, ne sachant rien ou presque rien de ses parents, et se croyant la fille des braves gens chez lesquels elle demeurait.
Du plus loin qu'elle pouvait se souvenir, elle voyait, comme dans un brouillard, un château et des domestiques, sans trop savoir en quelle qualité elle se trouvait là.
Depuis qu'elle avait réellement conscience d'elle-même, elle ne connaissait d'autre logis que la pittoresque maison d'un garde-chasse, dont la femme la traitait avec une affection maternelle.
Son univers se bornait à un rayon de deux lieues en forêt, au village de Sainl-Marnmès, alors composé de quelques cabanes de pêcheurs, et à la petite ville de Moret, où elle allait se promener, les jours de fête, avec sa mère prétendue.
Elle grandit ainsi, choyée par le garde, dont sa beauté semblait illuminer la maison, n'étant pas une demoiselle et, cependant, ne pouvant non
plus passer pour une paysanne, tant elle était gracieuse, et de corps et de visage.
Un secret instinct ou un goût inné lui inspirait l'art de s'habiller d'une façon élégante, sans le secours d'aucun luxe.
L'étoffe la plus simple devenait, dans ses mains, quelque chose d'incomparable; sous une mante de serge, elle prenait des silhouettes de princesse; souvent la femme du garde, la bonne maman, lui demandait :
— Comment fais-tu pour être brave à ce point?
— Est-ce que je sais ! répondait Madeleine en souriant.
A mesure qu'elle grandissait et qu'elle devenait femme, sa beauté se faisait de plus en plus charmante.
Dans le pays, ceux qui la connaissaient s'émerveillaient de tant de grâce et de tant de charmes.
On aurait donc pu croire que les gars du pays bourdonnaient comme des frelons autour de la maison de Chantoiseau, c'était le nom du garde, et essayaient de se faire agréer comme maris.
Il n'en était rien.
Madeleine, si belle et si distinguée, imposait à tout ce petit monde, et le plus audacieux des coqs de village restait coi devant elle, tortillant son chapeau et oubliant les belles manières dont il abusait pour mettre à mal les jeunesses.
Si l'un d'eux, dans un accès de hardiesse, se risquait à lui dire quelque compliment, il suffisait d'un regard de la jeune fille pour ledécontenancer.
Et cependant, personne au monde ne lui en voulait.
Les jeunes gens semblaient croire — nous parlons des paysans — qu'elle n'était pas faite pour eux. Et puis elle était si bonne, si simple! Jamais elle ne s'offensait de rien, sachant se faire respecter, tout en gardant son air affable et son sourire gracieux.
Avec cela, Madeleine, quoique pauvre, car elle ne paraissait pas autre chose qu'une villageoise, Madeleine trouvait le moyen de faire la charité.
A cette époque, l'on n'avait pas, comme de nos jours, une exagération de sensibilité, au contraire. Les misérables supportaient leur misère, et les souffreteux leurs maux sans se révolter, sans même se plaindre, la chose leur apparaissant comme le train-train naturel des événements d'ici-bas.
La jeune fille, dont l'àine s'attendrissait au spectacle de certaines douleurs et d'imméritées pauvretés, courait les chaumières et s'asseyait au chevet des grabats.
Aux uns, elle donnait des consolations, à d'autres, des soins délicats et dévoués; à ceux-ci, quelque menue monnaie dérobée à ses plaisirs ou à sa
toilette; à ceux-là, quand elle ne pouvait mieux, quelques heures de travail dans leur maison qu'elle emplissait de sa bonne humeur.
Aussi la vénérait-on autant qu'on la chérissait.
Quelques-uns prétendaient qu'elle n'était point une fille du peuple et, la jugeant sur son àme et sur ses vertus, soutenaient qu'elle était Tenfant de quelque grand seigneur.
— D'ailleurs, ajoutaient-ils, ce n'est point la fille du garde, tout le monde sait ça, et depuis longtemps!...
— Alors, de qui donc est-elle la fille? Ah! voilà. Mais vous verrez...
Un jour qu'elle allait porter du côté de Thomery, un peu plus loin que les Effondrés, une potée de bonne soupe à une vieille femme nonagénaire dont elle soulageait la pauvreté le plus souvent possible, Madeleine, prenant au court par la forêt, fit la rencontre de deux hommes aux mines sinistres.
On sait qu'en ce temps-là, les forêts de France, tout comme celles des autres pays, servaient de repaire à la racaille de la nation, et il n'était pas très rare d'y rencontrer des malandrins.
Ces deux-là possédaient des figures vraiment patibulaires et eussent effrayé n'importe quel honnête passant.
En les voyant, Madeleine s'arrêta net, pour ainsi dire, et regarda derrière elle.
Ça les fit rire et ils s'arrêtèrent aussi.
— Un joli oiseau, dit l'un d'eux.
— Allons-y, répondit l'autre. Et ils se mirent à marcher vers la jeune fille, qui se prit à trembler de tous ses membres.
Déjà ils étendaient leurs bras pour saisir et enlacer la taille de la pauvre enfant, lorsque le pas d'un cheval résonna derrière Madeleine. Sur la route qu'elle suivait, apparut bientôt un cavalier.
C'était un jeune homme de bonne apparence, vêtu plus que simplement. Il montait un gros cheval de ferme qui ne brillait ni par la fougue, ni par l'élégance, mais qui marchait au trot allongé, avec une grande vitesse.
Les mécréants se jetèrent dans le bois pour le laisser passer, sauf à reprendre la conversation, au sujet de Madeleine, dès que le nouveau venu se serait éloigné.
Mais ils avaient été aperçus. Le jeune cavalier, Toyant cette jeune fille et ces personnages plus que douteux, devina la situation...
Sans forfanterie, sans se poser en sauveur, il arrêta sa monture et dit à Madeleine, qui ne dissimulait pas sa frayeur :
r02 LA GRACE DE DIEU
— Youlez-vous me permettre de vous escorter, mademoiselle, jusqu'à la sortie du bois?
Sans fausse honte et sans embarras, Madeleine répondit :
— J'allais vous le demander, monsieur...
— Est-ce que ces drôles vous ont insultée ?
— Non, monsieur, mais j'avais déjà bien peur.
— Veuillez donc, mademoiselle, marcher un peu en avant. J'espère que ma présence suffira pour vous protéger.
— Je vous remercie, monsieur.
— Et au cas où ces coureurs de grand chemin auraient la prétention de nous suivre et de tenter quelque chose contre vous, j'ai dans mes fontes, deux bons pistolets qui ont le don de persuasion et qui sauraient leur faire comprendre l'inutilité d'un tel projet.
Soit que la prestance du cavalier leur imposât, soit qu'ils eussent surtout peur de ses deux pistolets qui auraient fait du bruit et attiré du monde, cette partie de la forêt étant voisine des endroits habités, les deux coupeurs de bourses tirèrent vers la profondeur du bois, où, d'ailleurs, le jeune homme les suivit de l'œil avant de remettre son cheval en marche.
Puis, comme Madeleine partait d'un pas rapide, il l'accompagna discrètement sans lui adresser la parole, en homme de bonne compagnie, qui aurait rougi d'abuser de la situation pour laisser soupçonner même un secret désir de dire une galanterie.
La ravissante jeune fille ayant marché très vigoureusement pendant environ un quart d'heure, arriva au carrefour qui menait aux Effondrés, d-ont elle n'était plus éloignée que de cent et quelques pas.
Du reste, elle était presque hors de la futaie.
Monsieur, dit-elle, je vous suis bien reconnaissante de votre aide...
et je vous en remercie.
— Je prie le ciel, mademoiselle, répondit le cavalier, de m'oiïrir une occasion plus sérieuse de vous être utile.
— Adieu, monsieur...
— Adieu, mademoiselle.
Le jeune homme, sur ces derniers mots, se dressa sur ses étriers et ôla fort gracieusement son chapeau pour saluer Madeleine, qui lui fit une révérence, et ils se séparèrent.
Lui, prit à gauche un chemin creux par lequel on gagnait un bac, car il se proposait de traverser la Seine. Elle, s'engagea dans une sorte de sentier tout à fait à droite, sentier qui aboutissait à une masure. C'est là qu'elle allait avec son pot rempli de soupe.
Comme ce n'était pas une mijaurée, elle ne craignit pas de murmurer doucement :
— Il est fort bien, vraiment, ce jeune homme.
Et, de son côté, le cavalier, au moment où il hélait le passeur, se disait à lui-même :
— Mon Dieu ! qu'elle est jolie, cette jeune fille !
Quand le bac eut traversé la rivière pour venir prendre monture et cavalier, l'homme qui conduisait le bateau salua son client et lui dit :
— Bonjour, monsieur le Chevalier...
— Bonjour, Vincent.
— Vous rentrez là-haut?
— Oui, mon brave.
— Vous devez joliment vous y ennuyer tout seul ?
— Quelquefois, mon bon Vincent. Mais j'ai dans l'idée que je ne m'y ennuierai pas ce soir.
— Tant mieux, monsieur le Chevalier. Et si je me permettais de vous demander... pourquoi?
— Je ne vous le dirais pas, répondit en riant le jeune homme.
Le passeur se tut et manœuvra sa barque de façon à traverser rapidement le fleuve.
Le Chevalier, après avoir pris terre de l'autre côté, lança son bidet au trot et monta la côte jusqu'à un petit pavillon délabré qui était sa demeure et qui ressemblait assez, avec moins de pittoresque pourtant, au fameux château de la Misère, si bien décrit par Théophile Gautier àsiusle Capitaine Fracasse.
Le jeune gentilhomme qui l'habitait se nommait le chevalier de Taillamont. C'était le dernier descendant d'une famille d'épée, dont, malheureusement pour eux, les membres avaient toujours été plus préoccupés de donner et de recevoir de grands coups de rapière pour la gloire et l'honneur de la France, que d'intriguer dans les antichambres du roi.
Leur insouciante bravoure, et surtout leur désintéressement les avaient acculés à une situation voisine de la médiocrité, lorsqu'ils furent ruinés tout à fait dans des circonstances particulièrement douloureuses.
Un ami du baron de Taillamont, père de notre chevalier, se trouvant dans l'embarras, était venu solliciter l'aide de ce dernier. Mais le brave gentilhomme n'avait, pour toute fortune, que son épée et son honneur.
Il engagea sa signature et l'échéance venue, dut payer ou, pour mieux Mire, fut dépossédé au profit du créancier de son ami.
Le vieux baron demanda à rentrer dans les armées du roi avec son
grade de capitaine de vaisseau. 11 espérait obtenir bientôt un bel avancement et se réservait de faire venir son fils auprès de lui, quand le moment serait favorable; mais un caprice de la Du Barry avait fait tomber en disgrâce M. de Taillamont et il végétait sur un navire de l'État qui tenait la mer dans de lointains parages.
Olivier de Taillamont resta donc seul sur une bribe de terre qu'il tenait de sa mère et où s'élevait un pavillon qu'on appelait le pavillon de Gabrielle, la tradition affirmant que le roi Henri IV avait eu de fréquentes entrevues avec M"" d'Estrées, dans ce petit bâtiment dont le style, d'ailleurs, est assez agréable.
Olivier gagnait sa vie en se consacrant à l'éducation, tant morale que physique, d'un jeune gentilhomme, dont les parents avaient acheté une savonnette à Vilain et qui voulaient donner à leur héritier, tous les talents qu'on est accoutumé à rencontrer chez les gens de bonne maison.
11 l'instruisait autant que possible, et lui donnait par surcroit — nous pourrions dire de préférence, — des leçons d'escrime et d'équitation, sans oublier de le mener à la chasse, le plus souvent possible.
Et c'est en revenant de Moret, où demeurait, pour le moment, son élève que le chevalier avait fait la rencontre de Madeleine et lui avait rendu le service qui devait avoir une influence bien imprévue sur leur destinée à tous les deux.
Ainsi qu'il l'avait pressenti, d'ailleurs, Olivier ayant conservé dans l'esprit l'image de la jeune fille, passa, en cette compagnie, une soirée tout à fait délicieuse. Et le lendemain, quand il partit pour Moret, il n'eut qu'un désir : celui de rencontrer de nouveau Madeleine.
Par un hasard assez étonnant, jamais, avant cette petite aventure, il ne l'avait trouvée sur son chemin. Jamais, elle non plus, ne l'avait aperçu. Complètement étrangers l'un à l'autre, ils avaient produit, l'un sur l'autre, une même et durable impression. Car, Madeleine aussi avait, dans sa chambrette, longuement songé à ce cavalier dont elle ignorait le nom, comme Olivier ignorait celui de la jeune fille.
Et le lendemain matin, quand elle se leva — au moment où s'éveillaient les petits oiseaux des arbres voisins, — elle ouvrit machinalement sa fenêtre encadrée de clématites en fleurs, comme pour chercher, dans les avenues de la forêt, si elle ne verrait pas apparaître le prince charmant.
Avec un si ardent et si parfaitement égal désir de se retrouver l'un l'autre, il était impossible que ce désir ne se réaUsât pas.
D'abord, soit en allant à Moret, soit en revenant au pavillon de Gabrielle, Olivier fouillait les futaies et les taillis, changeant chaque jour de route, et demandant au ciel de le remettre en présence de celle qu'il aimait déjà.
Ils s'aimaient et le bonheur... (P. 707.)
Car, décidément, il l'aimait...
A cela, rien de bien étonnant. Déshérité, il se sentait abandonné dans la vie et il lui semblait qu'il serait bon d'avoir un devoir à remplir et quelqu'un à protéger.
Madeleine, de son côté, se sentait bien seule à son âge, et quand son cœur commençait à murmurer, confusément, de doux poèmes.
On était à la fin de juin. Il faisait un temps radieux. Là-bas, derrière
LIVRAISON 83. — A. D'ENXERY. — LA GKACE D3 DIEO. — JDLES ROUFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVRAISON 89.
les chênes immenses, le soleil descendait dans un embrasement vers l'horizon, Madeleine revenait de By, aspirant à pleins poumons la vie qui éclatait autour d'elle et en elle-même.
— Tout à coup, elle entendit un petit cri et vit s'arrêter brusquement quelque chose à son côté.
— Pardon, mademoiselle, dit une voix, j'ai failli vous heurter avec mon cheval.
Madeleine, sans avoir besoin de regarder son interlocuteur, reconnut, à la voix, son protecteur- du chemin des Effondrés.
— Et j'aurais été désolé, reprit le jeune homme, qu'il vous arrivât, par ma faute, le moindre mal.
— Vous êtes trop bon, monsieur, dit Madeleine, je n'ai couru, je crois, aucun danger.
[Is étaient rouges, tous les deux, comme des cerises, en prononçant ces paroles banales, et plus charmants que rouges. Olivier, penché sur sa selle, s'était arrêté à moitié chemin d'un salut, le tricorne à la main, et Madeleine, immobile, regardait l'herbe à ses pieds, craignant, sans doute, en levant les yeux, de laisser voir son émotion et deviner son secret.
Ils n'échangèrent pas d'autre propos, ce jour-là, mais le surlendemain ils se rencontrèrent de nouveau et ce fut, de part et d'autre, un sourire joyeux qui révéla l'état de leur âme.
Il ne faut pas être bien perspicace pour comprendre, quand on se retrouve souvent au même endroit, que l'un a autant de plaisir que l'autre à y venir.
— Je bénis, mademoiselle, dit un soir Olivier à la jeune fille, le hasard bienveillant qui nous fait ainsi nous rencontrer.
— C'est tout naturel, monsieur, répondit Madeleine en souriant. Quand la nuit arrive, je vais porter, à ma pauvre vieille, ce que ma mère prélève pour elle sur notre repas du soir. C'est l'heure où vous rentrez chez vous. La route est la même pour tous deux. Vous voyez que nous ne pouvons pas manquer de nous rencontrer.
Madeleine avait dit vrai et, désormais, forts tous deux des justes raisons que la jeune fille avait données, ils n'oublièrent pas, un seul jour, de se voir et de s'accompagner.
Ils se retrouvaient toujours là, dans le chemin creux ombragé par de gros arbres.
Sans en être convenus, ils s'étaient fixé une sorte de rendez-vous, en cet endroit même où les brigands avaient assailli Madeleine, et où, pareil au Deus ex machina, Olivier était survenu si à propos, pour la tirer de leurs mains criminelles.
A quelques pas de là, sur un monticule de pierres, toutes revêtues d'un espais manteau de lierre, se trouvaient les ruines d'un pavillon de chasse royal.
C'était une sorte de tourelle carrée, envahie par les herbes folles et les plantes grimpantes qui, sous leurs rameaux verts, cachaient les pierres grisâtres des murs décrépits. Par une étroite fenêtre, en écartant les touffes de chèvrefeuilles, on voyait au loin, par dessus les arbres. Un noisetier épais, dont les rameaux nombreux sortaient de deux pierres, figurait assez bien la porte. Il fallait, après avoir grimpé les quelques marches déformées, passer dans ses branches pour entrer dans la tourelle.
Une fois dedans, on trouvait une petite salle tapissée de feuillage, de lierre, de liseron bleu, de chèvrefeuille rose, qu'une faible lumière, perçant par la lucarne, éclairait doucement et poétiquement, comme la veilleuse discrète d'un boudoir amoureux.
Aussi était-ce bien là le plus ravissant petit coin que deux cœurs aimants pussent choisir pour se voir.
Nul bruit n'arrivait jusque-là et n'en venait rompre le silence qui l'emplissait d'un charme délicieux.
Seule la brise, en courant dans la forêt, venait apporter l'écho des chansons que redisaient les branches sur son passage. Le rossignol, sur un vieux chêne, chantait à la lune; les oiselets cherchant une branchette touffue pour y dormir aile contre aile... s'appelaient; parfois, un cerf bramait pour avertir sa biche qu'il venait de trouver un lit de fleurs et de mousse épaisse.
C'était donc là que Madeleine et Olivier venaient chaque soir, tous deux jeunes, tous deux beaux, et, dans la candeur de leur âme, ne pensant qu'à s'aimer, heureux de se sentir l'un à côté de l'autre, d'entendre leur cœur battre bien fort et n'osant pas s'avouer ce qu'il disait.
Ils s'aimaient, et le bonheur envahissait leur âme.
Ils s'aimaient inconsciemment, sans voir plus loin que leur bonheur présent, sans vouloir percer l'avenir ni se demander quelle serait la conséquence de cet amour.
Peu leur importait, du reste, l'avenir. Quand on s'aime, il semble que c'est pour toujours; à leur âge, l'avenir, croit-on, n'est que la simple continuation du bonheur présent.
Un soir, cependant, Olivier, retenu par un sien ami qui habitait un château de l'autre côté de la forêt, tarda bien à venir, forcé qu'il était de donner des soins à cet ami, grièvement blessé.
La nuit avait déjà remplacé cette ombre douce qui flotte sous la frondaison.
Madeleine, assise au pied du vieil escalier qui menait à leur cher pavillon, attendait, anxieuse, depuis longtemps déjà.
Mille pensées vagues, confuses, tristes, roulaient dans sa tête.
— Voilà la nuit!... Pourquoi n'est-il pas encore là... c'est l'heure où, d'ordinaire, il part... Pour qu'il ne soit pas venu, il faut qu'il lui soit arrivé un accident, un malheur peut-être. Ah! j'ai peur!...
Elle écouta un moment. Aucun bruit, aulre que ceux qu'elle entendait toujours n'arriva jusqu'à elle.
— Rien,... j'ai beau prêter l'oreille, je n'entends pas résonner les fers de son cheval!... Oh! oui... un malheur lui est arrivé... les bandits auxquels il m'a arrachée ont peut-être voulu se venger. Ils lui ont tendu un guet-apens. Malgré sa bravoure, sa force, Olivier est tombé sous leurs coups... Il est par là, dans la forêt, blessé, sanglant!
A cette idée, n'écoutant plus que son amour, sans songer que c'était elle qui courait le danger, seule, la nuit, en pleine forêt, elle partit dans la direction que suivait Olivier, chaque soir.
— Olivier! Olivier! appelait-elle avec une voix pleine d'angoisse... Elle courut ainsi, quelque temps. Ses craintes, maintenant, ses pressentiments semblaient se réaliser, car on ne répondait pas à ses appels.
Tout à coup, comme elle venait encore de crier: Olivier! il lui sembla entendre un bruit de voix, comme un appel qui répondait au sien. Etaitce l'écho?
— Olivier! appela-t-elle encore pour s'en assurer.
— Amie! lui répondit la forêt.
— Amie... Ah! c'est lui, s'écria Madeleine... c'est lui,... il est là... Et elle courut vers le point d'où lui venait la voix.
La route, à cet endroit, faisait un coude très brusque. C'est là qu'Olivier, la seconde fois qu'ils s'étaient rencontrés, l'avait frôlée de son cheval.
Avant qu'elle n'y atteignit, Olivier déboucliait du tournant. Son cheval faisait voler sous ses pieds les cailloux de la route et les branches mortes. La bonne bête semblait comprendre l'impatience de son maître, et elle courait de son plus rapide galop.
Olivier avait déjà aperçu Madeleine. Il laissa son cheval continuer sa course, entraîné par sa rapide allure, et, en hardi cavalier, il sauta lestement à terre pour courir à son amie.
Quand elle vit OUvier, le joie, la surprise causa à Madeleine une telle émotion, que tout son sang lui afflua au cœur. Elle chancela, voulut s'appuyer à un tronc d'arbre, car elle se sentait défaillir, mais elle n'en eut pas la force, et elle tomba sans connaissance.
Olivier la reçut, heureusement, dans ses bras.
Elle était pâle, inanimée. Sa tête s'appuyait sur son épaule, sans force. Son petit bonnet de paysanne s'était défait et les lourdes nattes de ses cheveux blonds lui firent comme un cadre d'or autour de la figure, qui paraissait ainsi plus belle encore.
Le jeune homme ne savait comment rappeler la vie qui semblait s'être envolée par les lèvres décolorées, entrouvertes par une douleur «xtrême.
— Que faire, disait-il, Je ne sais... Madeleine! Madeleine! revenez à vous. C'est moi. Ne m'entendez-vous plus. Que faire, que faire?... Ah! de l'eau, sous la fraîcheur, elle reviendra, elle reprendra vie,... car j'ai peur de la voir ainsi... On dirait qu'elle est morte... Oui, de l'eau... Tout près d'ici il y a un petit filet, où mon cheval est souvent allé boire...
Et, ce disant, il prit son amie dans ses bras robustes et l'emporta avec autant de soin, de délicatesse qu'eut fait une tendre mère pour son enfant.
Il posa Madeleine sur la mousse épaisse de la rive, et il trempa son mouchoir dans l'eau.
Ce filet, coulant sous les herbes, était glacé. Olivier frotta les tempes, le front de son amie.
Sous ce froid bienfaisant, un mieux se fit immédiatement sentir. La respiration revint plus large, plus régulière. Aux joues, les couleurs apparurent. Enfin, Madeleine ouvrit les paupières.
Ses grands yeux bleus, noyés dans un vague infini, semblaient suivre la continuation d'un rêve.
Elle sourit, n'ayant pas encore conscience d'elle-même.
— Olivier, murmura-t-elle.
Le Chevalier avait suivi avec anxiété la vie qui revenait chez la jeune fille. Plein de bonheur, il s'écria, soulevant sa tête pour qu'elle respirât plus à l'aise.
— Elle vit... Madeleine, ma bien-aimée !
— Olivier, dit-elle encore, continuant son rêve, Olivier, je t'aime.
— Me voici près de vous... ne me reconnaissez-vous pas? dites,... répondez?...
Et comme il se baissait pour chercher le regard de ses yeux, ses lèvres se trouvèrent près de son front, tout mouifié encore. Il y déposa un baiser vibrant d'amour et plein de chasteté.
Surpris lui-même de ce qu'il venait de faire, il s'arrêta, timide ; mais Madeleine était revenue à elle tout à fait.
— Olivier!... Olivier!... s'écria-t-elle, et malgré elle, comme poussée
par une force secrète et irrésistible, elle passa ses bras autour du cou de son ami et attira sa tête à elle.
Elle venait, sans s'en douter, de découvrir l'amour qu'elle cachait. Ce baiser échangé était l'aveu de ce qu'encore ils n'avaient, ni l'un ni l'autre, osé s'avouer.
C'en était fait, ils s'aimaient, et non plus en secret, ils pouvaient désormais se le dire.
Mais, de même qu'Olivier, en touchant les cheveux de son amie, avait été surpris, Madeleine resta confuse quand, après avoir embrassé Olivier, elle se vit ainsi dans ses bras, liée à lui. Elle voulut se lever, se retirer.
Ohvierneput l'en empêcher, il ne garda que ses mains dans les siennes et se trouva à genoux devant elle.
— Reste, Madeleine, il n'est plus temps de rien nous cacher; je ne peux te reprendre mon baiser, tu ne peux ravoir le tien. Le ciel l'a vu, la forêt l'a entendu. Reviens là... je t'aime.
— Mon cœur a parlé, mes lèvres ne le contrediront point, répondit Madeleine.
Et doucement, elle tira les mains d'Olivier pour le faire se lever.
Ils se tinrent ainsi un court instant, se regardant bien, les yeux dans les yeux, pour y lire le fond de leur âme. Puis ensemble, leurs bras s'ouvrirent.
De nouveau étroitement enlacés, dans un élan de passion irrésistible, leurs lèvres en même temps, dans le même baiser, murmurèrent :
— Je t'aime !...
Madeleine et Olivier venaient de se fiancer devant Dieu ; ils étaient l'un à l'autre maintenant et pour jamais dans la vie.
La brise, ce soir-là, cueillit, sous les branches de la forêt, avec les gaies chansons des oiseaux qui se couchaient deux à deux, le bruit de leur baiser virginal.
Mais il n'est instant si doux qui, hélas! ne finisse.
n était bien tard, la nuit bien profonde, et pour ne pas causer d'inquiétude au garde et à sa femme, Madeleine se hâta de rentrer.
Olivier voulut l'accompagner jusqu'à l'angle du chemin, d'où l'on voyait la clairière et la demeure de Chantoiseau.
— A demain, dit Olivier en prenant dans ses mains les mains de la jeune fille et en les serrant avec une ardeur passionnée.
— A demain, répondit Madeleine, émue au delà de toute expression. Puis elle rentra chez ses parents. Quand elle eut disparu, le jeune
homme revint vers son cheval et l'enfourcha joyeusement, regardant encore du côté où s'en était allée la bien-aimée.
A travers le bruit des grands arbres qui chantaient sous les douces caresses du vent de la nuit, il crut entendre une voix angélique répétant par trois fois :
— Je t'aime, je t'aime, je t'aime !
Et du bout des doigts, il envoya pieusement un baiser à celle qui, désormais, était toute sa vie.
Vingt minutes plus tard, il arrivait au galop devant le pavillon de Gabrielle. Et, cette nuit-là, il y eut deux rêves d'or : l'un sous le toit du garde, l'autre dans la tour qui abritait la pauvreté du dernier des Taillamont.
Depuis ce jour, quand Olivier et Madeleine se rencontraient dans les ruines, ils se parlaient en toute franchise, confiants l'un dans l'autre, laissant leur cœur se répandre sur leurs lèvres et faisant ensemble de beaux projets d'avenir.
Car maintenant ils se considéraient comme liés à jamais; c'étaient des fiancés, presque des époux tant, à leurs propres yeux, leur vie s'était à jamais fixée.
Le jeune homme, jaloux de donner du renom à celle qu'il aimait, rêvait de grandes choses, songeant aux héroïsmes de ses aïeux et brûlait de les imiter.
— Que ce serait beau, disait-il, de revenir d'une campagne couvert de lauriers que je déposerais aux pieds de ma bien-aimée femme.
— A quoi bon? répondait Madeleine.
— A servir d'exemple aux Taillamont dont vous seriez la mère.
Et la jeune fille de rougir, tandis que son Olivier ajoutait avec mélancolie :
— Mais, hélas! ce sont des rêves. La paix règne en Europe. Il n'y a ni danger à affronter, ni gloire à conquérir.
— Et vous le regrettez, méchant!...
— Oui, Madeleine, oui, ma chère, bien chère Madeleine, je le regrette pour vous, qui méritez d'être une comtesse, une duchesse même. M'en voulez-vous de penser à vous faire grande et illustre ?
— Non. Cependant je serais, semble-t-il, bien plus heureuse de vous garder auprès de moi pour vous dire tout ce qu'il y a de tendresse dans ma tête et dans mon cœur, pour vous entendre me répéter sans cesse les délicieuses paroles que vous savez toujours trouver pour me séduire et me charmer.
— Mais enfin, si j'étais obligé de partir, si la guerre éclatait, si mon père ordonnait que je le suive, si, en un mot, il y allait de mon devoir et de mon honneur?
— Oh ! alors, Olivier, je me résignerais. Bien mieux, je vous dirais : il faut obéir.
— Cher ange !
— Et, toute seule, je prierais ardemment le ciel de te conserver à mon amour. Quant à toi tu pourrais aller tranquille où les ennemis du roi l'exigeraient, car aujourd'hui, ta Madeleine est à toi; ta Madeleine t'attendrait jusqu'à la mort.
Nul ne vit dans une plus grande confiance que les amoureux ; tout entiers à leur passion, ils ne soupçonnent pas même que les autres puissent les deviner. Et quand ils ont pris quelques précautions pour se cacher, ils éprouvent un grand étonnement dès qu'ils s'aperçoivent qu'on sait leur secret.
C'est ainsi que Madeleine et Olivier se voyaient presque tous les jours, sans supposer que quelqu'un se doutât de leurs périodiques rencontres.
Un soir, comme le jeune homme, un peu en retard, arrivait de Moret au grand galop de son cheval, il rencontra un personnage très singulier qui lui fit un signe de la main comme pour le prier de l'écouter.
Cet homme vivait, dans les environs, d'un modique revenu ou d'une pension que lui faisait un de ses parents. C'était ce qu'on appellerait aujourd'hui un bohème ou un déclassé.
En possession d'un savoir réel, quelque peu poète, de famille convenable, mais d'une indépendance totale, il n'avait jamais pu s'assujétir à aucune règle. Il passait, aux yeux des paysans, pour un être à part, versé dans les sciences occultes.
La vérité, c'est qu'il faisait du vagabondage en amateur, qu'il savait une foule de secrets et que, grâce à un don d'observation très caractérisé, il devinait les trois quarts de ce qu'on ne lui disait pas.
Olivier l'aimait assez parce qu'il était de bon conseil, et lui professait, pour Taillamont, une certaine estime appuyée d'affection, parce que le jeune homme n'était ni un ignorant, ni un cuistre, ni un sot,
Olivier, quoique ennuyé de la rencontre en un pareil moment, arrêta sa monture.
— Je ne vous tiendrai pas longtemps, lui dit Raymond Le Camus (c'était le nom du bonhomme), et vous pourrez, dans dix minutes, gagner votre rendez-vous.
— Quel rendez-vous? demanda Olivier d'un ton hautain.
Les braves gens prirent l'enfant et refusèrent l'argent. (P. 71G.)
— Allons ! ne sait-on pas qu'i.ne belle vous attend sous bois.
— Moi! que voulez-vous dire '^ parlez, expliquez-vous.
— C'est bien d'être discret, mais si vous ignoriez, Chevalier, que vous êtes attendu quelque part, vous seriez bientôt le seul à ne pas le savoir.
— Vous plaisantez.
UVEAISON 90. — « DliSNERV. — LA GRAŒ 1;E DIEU. — .IULES BOUFF ET C", ÉDITEURS. — LIVRAISON 90
— D'autant moins que j'ai quelque chose à vous apprendre sur ce sujet.
— Mais, je vous assure...
— Et moi je vous affirme qu'il est une déesse, faite de grâce et de beauté, blonde, rose, à peine âgée de dix-huit ans, vêtue à la paysanne...
— Et que vous nommez?...
— Madeleine, parbleu !
— Madeleine!
— Eh ! oui, Madeleine. Ah ! vous voilà tout surpris. Allons ! allons ! j'ai deviné juste, n'est-ce pas?... Au reste, je mentais tout à l'heure quand je prétendais que tout le monde savait votre secret.
Olivier respira.
— Vous voyez. Chevalier... D'ailleurs, vous avez bon goût, la déesse est jolie et vous pouviez tomber plus mal.
— Comment?
— Vous vouliez en faire votre femme. Chevalier, n'est-ce pas ? Emporté par son naturel fougueux, mais sincère et loyal, Taillamont
répliqua aussitôt :
— Certes, oui ! je le jure et ce sera pour moi une grande joie de lui donner la seule chose de valeur que je possède, mon nom... mon nom qu'elle portera dignement, honnêtement, je n'en saurais douter.
— Bien parlé, jeune homme!...
— Vous la connaissez donc? interrogea le Chevalier.
— Peut-être aurait-il mieux valu, avant de l'aimer, que vous la connussiez aussi bien que moi.
— Qu'est-ce à dire? interrogea Olivier qui crut que son interlocuteur se permettait de fâcheuses pensées sur Madeleine.
— Je veux dire que votre déesse est une fille de sang princier et que vous souffrirez peut-être cruellement si vous l'aimez.
— De sang princier ! si je l'aime ! répéta Taillamont en pâlissant. Expliquez-vous, n'est-elle donc pas la fille de Chantoiseau ?
— Chantoiseau n'a jamais eu d'enfant.
— Oh ! mon Dieu !
— Connaissez-vous le duc du Montaigu ? demanda Raymond.
— De nom, oui ; c'est un puissant et riche seigneur.
— En effet. Écoutez son histoire ; elle vaut la peine d'être contée et vous avez un intérêt majeur à l'entendre. Le duc a été marié deux fois...
— Oui, je sais...
— De son premier mariage, il eut une fille, dont la mère, une Mortemart, mourut en lui donnant le jour. Godefroy de Montaigu n'a jamais
eu, dans sa vie, qu'une pensée : continuer sa race et perpétuer son nom...
— Je comprends cela... et ne puis que l'approuver.
— Nous verrons tout à l'heure. Sous l'empire de cette préoccupation, il ne tarda pas à se remarier et, cette fois, il eut un fils.
— C'est vrai, j'ai un ami, Hector de Longueroche, qui m'a parlé souvent de cet héritier d'un grand nom et d'une immense fortune.
— Oui, Longueroche est, en effet, parent du duc et son familier; vous le connaissez bien?...
— Je vous l'ai dit : c'est mon ami; mais hâtez-vous...
— Eh bien ! je me hâte, puisque vous le voulez. Rien ne peut vous donner une idée de la joie mêlée d'orgueil qu'éprouva le duc lorsqu'il fût le père d'un enfant mâle.
— « Mon nom ne mourra pas, disait-il. »
Et, par reconnaissance, il enveloppa sa femme de la même tendresse qu'il vouait à son fils, prévenant chacune de ses fantaisies, la traitant en enfant gâtée. Elle n'avait qu'un mot à dire pour obtenir de lui loul ce qu'elle désirait. Et quand, par hasard, la duchesse devenait exigeante et lui demandait quelque chose d'excessif, il se souvenait qu'elle lui avait donné un fils et s'écriait :
— Ne craignez pas de vous montrer exigeante, ma chère, je ne sauraiS rien refuser à la mère du futur duc de Montaieu.
Tant et si bien que, quelques mois après la naissance d'Henry de Montaigu, la duchesse lui dit :
— « Monsieur le duc, vous avez, là-bas, dans un pavillon isolé de l'hôtel, un autre enfant, une fille, confiée aux soins de quelques serviteurs.
— « Oui, fit Gode froy de Montaigu, un peu embarrassé, car il crevait que sa femme allait lui reprocher son indifférence pour cette petite. »
Le duc, en effet, depuis deux ans passés, avait à peine vu sa fille *rois ou quatre fois et n'éprouvait aucun sentiment affectueux pour colle dont la naissance avait causé l'écroulement de tant d'espérances.
Olivier écoutait attentivement Raymond Le Camus, craignant de deviner et frémissant d'apprendre quelque révélation qui fut la perte de ses illusions et de son avenir.
Raymond continua :
— La duchesse qui, au tond, brûlait de réunir la fortune de la première enfant de son mari à celle qui attendait son fils, voulait cependant cacher ce sentiment sous une apparence de bienveillant intérêt...
— « Pourquoi ne pas donner à cette enfant des soins un peu moins mercenaires, » dit-elle.
Le duc répliqua :
7iG LA GRACE DE DIEU
— Je n'éprouve pour elle, je l'avoue, que Tort peu de sympathie.
— En ce cas, ne la privez pas, au moins, de la santé, et ne la laissez pas végéter dans un appartement isolé dont elle sort à peine.
— Que voulez-vous dire?
— Mettez-la, s'il vous plaît, à la campagne, chez de braves paysans où elle vivra au grand air jusqu'au jour où elle pourra entrer comme abbesse dans quelque couvent de filles nobles.
Le duc regarda sa femme. Leurs yeux échangèrent un éclair froid comme une lame d'épée.
— Pour être tout à fait sage, reprit la duchesse, il vaudrait mieux qu'elle ne sut rien de sa famille tant que nous n'aurons pas décidé de son sort.
Godefroy de Montaigu sentit bien ce qu'il y avait de cruel dans ce projet, mais il se laissa convaincre...
— Le misérable! dit Olivier.
— Taisez-vous, monsieur le Chevalier, et ne vous hâtez pas de juger.
— Pourquoi? ce projet n'était-il pas odieux?
Sans répondre à cette interrogation, Le Camus reprit son récit :
— Le duc de Montaigu dit alors à sa femme qu'elle avait raison et que, dès le lendemain, sa fille quitterait l'hôtel de la rue de Grenelle. Et justement, dit-il, je sais des gens en qui j'ai toute confiance : un gardechasse et sa femme.
— Chantoiseau ! s'écria Olivier.
— Oui, Chevalier.
— Madeleine! Madeleine serait la fille... Oh! quel affreux malheur! dit Taillamont désespéré.
Raymond, sans paraître s'apercevoir de ce qui se passait dans l'esprit du jeune homme, reprit son récit :
— Le lendemain, en effet, un domestique nommé Alain remettait à la femme Chantoiseau et à son mari la petite Madeleine et une somme d'argent. Les braves gens prirent l'enfant et refusèrent l'argent...
— « Comme vous voudrez, dit le valet, mais que Mademoiselle ignore toujours, et absolument, de qui elle est la fille,... à moins qu'il n'en soit décidé autrement par M. le duc. Faites-en votre enfant. C'est la volonté de Monseigneur.
— (c Vous pourrez dire au duc que nous l'aimerons et que nous rélèverons comme si elle était nôtre, flattés de l'honneur qu'elle nous fera bien sûr, quand elle sera grande. »
Le valet, là-dessus, s'en alla.
— Et voilà comment, s'écria Olivier, voilà comment Madeleine se
trouve être la fille du bonhomme Chanloiseau et de son excellente femme. En prononçant ces mots, le Chevalier était au comble de l'agitation. Sans attendre la réponse de Raymond, il ajouta :
— Je comprends le reste...
— Que croyez- vous donc?
— Parbleu! ce n'est guère difficile à deviner.
— Mais encore !
— Eh bien ! l'heure est venue où le duc, pour se débarrasser tout à fait de sa fille, va l'obliger de prendre le voile...
— Chevalier, vous vous trompez peut-être...
— On va enterrer dans un couvent la beauté, la vertu, la grâce même, sans savoir ce qu'elle pense, ce qu'elle veut, si elle aime, si elle ne préfère pas rester paysanne...
— Chevalier, encore une fois, laissez-moi parler. Vous vous trompez, vous dis-je.
— Qu'y a-l-il donc?
— ■ Le malheur s'est abattu sur la maison de Montaigu...
— Le bras de Dieu s'est appesanti sur les coupables, dit Taillamont, et c'est justice; mais qu'est-ce que cela pourrait lui faire, à ce père dénaturé, en quoi cela gênerail-il cette marâtre, que Madeleine n'apprit pas qui elle est...
^ — Calmez-vous et écoutez-moi. Peut-être serez-vous content quand vous m'aurez entendu. Le duc éleva son fils avec un soin, une vigilance et une tendresse sans pareils. Il lui donna des maîtres pour tout apprendre, et se chargea lui-même de son éducation physique. Escrime, équitation, natation, il voulut qu'il y fut le premier, et l'enfant se développa merveilleusement.
— Qu'est-ce que cela peut me faire?
— Il y a quelques jours, il allait atteindre sa seizième année. Le roi, à qui on l'avait présenté, lui avait donné un régiment, et Henry — on lui avait donné le nom d'Henry — brûlait de trouver une occasion de se distinguer et de rehausser son nom déjà si glorieux...
Mais voilà que le jeune homme, en revenant dernièrement de la chasse, se sentit brusquement mal à l'aise. Il était triste, abattu, et ne suivait que machinalement la chevauchée.
Le bruit des cors, qui lui était d'ordinaire si agréable, le fatiguait, et il paraissait avoir hâte de rentrer.
— Cet état, qui ne lui était pas habituel, n'échappa point à son père qui s'alarma.
— « Qu'as-tu? lui demanda-t-il.
— « Je ne sais, père.
— (( Es-tu fatigué?
— (( Oui, très fatigué... brisé même...
— ff Enfin, qu'éprouves-tu?
— (( Quelque chose comme une violente courbature.
— (( Souffres- tu à la tête?
— « Oui, je sens dans mes tempes des bourdonnements. Il me semble que j'ai la fièvre... une fièvre qui me bfûle...
A peine de retour à l'hôtel, on manda le médecin du roi, l'un des premiers docteurs de Paris, de France peut-être...
Dès que celui-ci eut examiné Henry, il demanda au duc de lui accorder un moment d'entretien particulier.
Et pendant que la duchesse, au chevet de son fils, imaginait des soins inconnus et essayait, avec des sinapismes et des compresses, de le calmer, les deux hommes s'enfermèrent dans une pièce voisine de la chambre où Henry commençait à délirer.
— Qu'arriva-t-il? demanda Olivier haletant.
— Tous allez voir. Le duc dit au docteur :
— « Vous avez une révélation à me faire?...
— « Oui, monsieur le duc. Il faut d'abord que vous vous prépariez à supporter une terrible secousse.
— « Mon fils ! mon fils ! s'écria le vieux gentilhomme, serait-il en danger? Ne mè cachez rien.
— (.( Monsieur le duc... je suis forcé de vous dire...
— c( L'anxiété m'est plus douloureuse que la vérité, quelle qu'elle soit.
— « Eh bien! monseigneur, M. le marquis est atteint de la petite vérole !
— « Mon Dieu ! il est donc perdu ?
— « Perdu! non; c'est-à-dire, je ne puis rien promettre.
— (( Mais vous êtes le plus savant des médecins du roi!
— (c Hélas! monseigneur, que peut la science huinaine devant un mal si cruel, si effroyable.
— « Vous ne pouvez pas le sauver?
— (( Tous les cas de cette maladie ne sont par mortels, et avec des soins et une médication énergique...
— (( Docteur, Henry est le seul espoir de ma maison. Sans lui, mon nom s'éteint. Sauvez-le, et je vous fais riche, riche, riche.
— « Il n'est pas besoin de semblables promesses pour que je fasse
toul mon devoir. En attendant, il ne faut pas laisser M""= la duchesse auprès de son fils, le mal est contagieux.
Godefroy de Montaigu donna des ordres pour qu'on obligeât sa femme à s'éloigner d'Henry. La duchesse, atterrée par la nouvelle qu'on venait de lui apprendre, se laissa emmener comme un enfant.
— Bref, interrogea Olivier, qui suivait avec une incroyable angoisse le récit de Raymond.
— Bref, reprit celui-ci, le marquis Henry de Montaigu, le futur duc et pair, le colonel des mousquetaires du roi est mort depuis plus de quinze jours.
— • Mort! répéta Olivier.
— Et ce n'est pas le seul deuil qui ait frappé cette puissante famille...
— Quoi ! le duc?
— Non, M™^ la duchesse de Montaigu a été atteinte par la contagion, et, quatre jours après les obsèques de son fils, est allée dormir de son dernier sommeil dans la crypte où reposent les ancêtres de sa noble famille.
— Alors? demanda Taillamont de plus en plus oppressé.
— Alors, le duc a failli en mourir et ne veut pas être console. Seulement, son chapelain, poussé par un sentiment assez noble, est venu lui rappeler qu'il existe au monde une enfant qui est sienne.
— Et l'on pense, interrompit violemment Olivier, que ce père sans entrailles rappellera sa fille auprès de lui pour...
— On pense, reprit Raymond, que, si un beau gentilhomme allait dire au duc de Montaigu; Je suis pauvre, mais je suis un seigneur d'aussi bonne maison que vous, et si vous voulez me donner votre enfant...
— N'ajoutez pas un mot, dit Olivier... Je ne suis pas un quémandeur d'argent... et de titres...
— Je suis convaincu que le duc consentirait à vous donner sa fille; et d'ailleurs, préférez-vous perdre Madeleine?
Olivier, pensif, ne répondit pas et se rendit auprès de sa bien-aimée.
Quand Olivier, après la conversation qu'on vient de lire, s'était retrouvé seul, il avait jugé que son bonheur était à jamais perdu. Et cependant Raymond, avec ses allures d'homme admirablement informé, ne lui avait révélé qu'une partie de ce qui aurait pu l'intéresser. Raymond
ne lui avait pas tout appris par la bonne raison qu'il ne savait pas tout- Après la mort de la duchesse, l'hôtel de la rue de Grenelle était devenu la plus sombre des demeures.
Désespéré, le duc de Montai gu se confinait dans une douleur qui ne voulait pas être adoucie. Son orgueil, si cruellement atteint, lui était une blessure incurable. Car, s'il regrettait son fils et sa femme, ce qui le terrassait, c'est l'idée qu'il allait mourir sans héritier, c'est que son nom, c'est que son titre de duc et pair disparaîtraient avec lui.
— Quoi donc! s'écriait-il avec une véritable fureur, vingt générations de héros auront vécu et auront consacré leur intelliiience et leur sano; à placer ce nom tout en haut, au premier rang de la noblesse française, et parce qu'un mal abominable s'est abattu sur ma maison, notre gloire, notre grandeur, tout va s'écrouler avec moi !
Pour un peu, il eût regardé cela comme un déshonneur. Pendant de longues heures, cet homme, qui avait vieilli de vingt ans en quelques jours, errait dans la galerie où s'alignaient les portraits de ses anc^^tres, et leur demandait littéralement pardon de la mort des siens.
La porte était consignée. On eût juré qu'il voulait mourir sans témoins, comme un lion blessé, et personne ne pénétrait auprès de lui.
Seul, un jeune gentilhomme, le baron de Longueroche, avait encore accès dans l'hôtel.
C'était un homme jeune, ambitieux et prêt à tout pour parvenir. Dans la dernière campagne du duc, le baron lui avait servi d'écuyer. Ayant su se faire apprécier dans cet emploi, il n'avait jamais cessé un seul jour de se montrer assidu auprès du duc dont il était le parent éloigné...
Ses visites ne parvenaient point à amortir le désespoir du grand seigneur, mais elles étaient tolérées, et le jeune homme se promettait de les mettre à profit pour se faire instituer légataire universel du duc, car il ignorait l'existence de Madeleine.
Son unique souci était donc de se faire bien venir, de se rendre indispensable autant que possible. Connaissant parfaitement les côtés faibles de M. de Montaigu, il affectait les allures larges et dépensières d'un seigneur qui ne compte pas.
Et comme il était pauvre, parfois le duc le réprimandait de trop jeter l'argent par la fenêtre.
Mais Longueroche répondait :
— J'ai dans les veines du sang de Montaigu, mon oncle. Vous avez vu que je sais me battre et vous voyez que je ne daigne pas compter.
Ces réponses, faites sur un ton chevaleresque, plaisaient au vieux duc €t pair beaucoup plus qu'il ne le laissait paraître. Et quand, par
Un grand malheur nous menace. (P. 728.)
LIVRAISON 91. — A. D'ENNERY. — LA aRA.CE DE DIED. — JULES ROUFF ET C" , KDITEORS. - UVRAISO>; 91.
hasard, ce dernier faisait un instant trêve à sa douleur, il ne pouvait s'empêcher de remarquer la silhouette bien prise et la physionomie audacieuse de celui qui s'intitulait hardiment son neveu.
Il arriva même un jour, qu'obsédé par son morlel chagrin, le vieux gentilhomme dit à Longueroche :
— Quel dommage, Hector, que vous ne soyez pas mon fils!
Hector releva fièrement la tête et, saisissant l'occasion avec une admirable présence d'esprit :
— Mais je puis le devenir! répondit-il, et je porterais dignement votre nom.
A ces mots, le vieillard entrevit vaguement une solution; un frisson l'ébranla.
— Vous, Hector ! comment?
— C'est bien simple, monseigneur. Je suis de votre famille, n'est-ce pas?
— Bien peu... de bien loin, veux-je dire...
— Qu'importe, si quelques gouttes du même sang coulent dans nos veines? adoptez-moi comme votre fils. Le roi, qui me veut du bien, pour quelques actions d'éclat accomplies en votre compagnie, voudra bien, si vous l'en priez, transporter sur ma tête vos titres et votre nom, qui, je vous le jure, seront noblement portés.
La proposition, ainsi faite, laissait voir un peu trop la brutalité de cette ambition de jeune homme; mais le duc était trop hanté par son idée fixe, pour songer à autre chose qu'à la solution entrevue tout à l'heure.
— Au fait!... murmura- t-il tout bas.
Puis, après un moment de réflexion, il eut un sourire; — c'était le premier, depuis la mort de son fils.
— J'en parlerai au roi, dit-il.
Dès le lendemain, le duc de Montaigu manda son majordome, et lui ordonna de faire préparer son carrosse.
— Monsieur le duc sort? demanda le serviteur étonné.
— Je vais à Versailles, répondit M. de Montaigu.
C'était tout à fait à la fin du règne de Louis XV. Le vieux roi accorda une audience à celui que tout le monde disait enterré avec son fils, beaucoup par bienveillance et un peu par curiosité.
— Qu'y a-t-ii, duc? et que venez-vous solliciter de notre bienveillance? dit-il, dès que Montaigu fut en sa présence.
En quelques mots, ce dernier expliqua au souverain l'objet de sa visite; mais, alors, le roi devint sérieux.
— Monsieur, dit-il, n'avez-vous pas oublié qu'il vous reste une tille? A cette question, le vieillard demeura atterré.
— Quoi! Sire, vous savez?...
— Je sais, monsieur, que si vous mariez votre fille à un de mes gentilhommes, vos petits-enfants auront plus sûrement du sang des Montaigu dans les veines, que si vous vous contentez d'adopter un parent éloigné...
— Vos désirs sont des ordres. Sire, répliqua le duc. Mais Votre Majesté a-t-elle quelque répugnance à ce que le chevalier de Longiieroche porte un jour mon nom?
— Pas le moins du monde, monsieur le duc; mais, comme je sais tout ce que nous devons à votre famille, nous tenons particulièrement à ce que vos descendants directs jouissent de notre faveur, et c'est sur la tête du mari d'une Montaigu, que nous consentirons à transporter vos titres.
— Ce mari...
— Que ce mari, continua le roi, soit Longueroche ou tout autre gentilhomme digne de paraître à la Cour.
Il n'y avait pas à répliquer. D'ailleurs, le duc, qui ne pensait plus à Madeleine, mais qui n'avait aucune raison pour la tenir éloignée de lui, accepta cette autre solution avec une véritable gratitude.
— Votre Majesté, dit-il, vient de me rappeler à mon devoir, et je la remercie bien sincèrement. Qu'elle daigne me pardonner l'oubli coupable que je commettais; dès demain, M"^ Madeleine de Montaigu aura réintégré l'hôtel de ses pères, et, avant quinze jours, j'aurai l'honneur de la présenter à Votre Majesté.
— J'y compte, et, dès ce moment, notre chancellerie va s'occuper de faire passer, sur sa tète et sur celle de son mari, tous vos droits, ainsi que votre nom et vos titres.
— Je ne saurai jamais assez remercier Votre Majesté. Longueroche attendait le vieillard dans l'antichambre du roi.
— Eh bien! mon oncle? interrogea-t-il.
— Venez, Hector, dit le duc, en proie à une certaine agitation.
Dès qu'ils furent installés dans le carrosse qui devait les ramener à Paris, Montaigu prit la parole :
— Le roi, dit-il, est un grand prince; il consent à tout, mais à une condition, c'est que vous épousiez ma fille.
— Votre fille! répéta Hector, qui n'avait jamais ouï-parler de celle dont on l'entretenait pour la première fois.
— Oui, Madeleine de Montaigu.
— Une bâtarde? intcrrouca Longueroche.
— Non, l'enfant de ma première femme; c'est sur sa tèle que retomberont tous mes droits, c'est donc son mari qui sera duc de Montaigu, son mari qui deviendra duc et pair, que ce soit vous ou un autre.
— Comment! un autre... fit Hector, très ému.
— C'est la volonté du roi, et, par conséquent, c'est désormais la mienne...
— En quel lieu se trouve M"« Madeleine?
— Vous le saurez; mais, d'abord, consentez-vous à l'épouser?
— Avec transports, mon oncle; je serai bien mieux votre fils, de cette faron, et vive le roi qui a eu cette heureuse idée. Vos biens resteront, ainsi, la propriété de la branche mère de la famille, et vous aurez, j'espère, de beaux petits-fils qui seront les héritiers directs de votre illustre nom.
— Des petits-enfants! dit le duc, en souriant joyeusement; des fils qui seront des Montaigu. Ce bonheur me sera-t-il donné?
— Sans aucun doute. Je vous le promets bien, en tout cas.
— Grand-père! reprit Montaigu. Mon hôtel retentira encore du bruit joyeux que fera ma descendance... mes petits-enfants! mes petits-enfants! Oh! mon Dieu! donnez-moi une vie assez longue pour que je puisse les eïpbrasser, les voir grandir, les voir à la tête d'un régiment ou d'une armée.
Et le vieillard, dans un élan de bonheur, serra impétueusement dans .ses bras celui sur qui il comptait pour jouir d'un bonheur auquel il ne se croyait plus réservé.
A peine rentré chez lui, le duc, dans son impatience, manda un ancien valet de chambre qu'il avait, depuis quelque temps, retiré de la maison même des Invalides,
— Alain, dit-il, tu vas seller un cheval et partir tout de suite.
— Moi, monseigneur?...
— Oui, cours à Fontainebleau, traverse la forêt et va chez Chantoiseau. Préviens Madeleine, ma fille; dis-lui qui elle est, que je l'attends, qu'elle vienne tout de suite. Il s'agit de mon bonheur, du sien, de la gloire de ma maison.
Le vieux serviteur obéit aussitôt. Malgré son âge, il monta à cheval et partit.
— Quant à toi, Hector, mon enfant, tu ne me quitteras plus. Dés aujourd'hui, cet hôtel est le tien. La paix de ma conscience et la satisfaction de mes désirs vont entrer avec toi dans ma demeure.
Hector, rayonnant, s'inclina comme on pense.
— Me voilà riche, songeait -il, et bientôt duc et pair!... Décidément, ce jour est un beau jour, et le roi est un grand roi.
Lorsqu'Olivier se fut séparé de Raymond, il tomba dans une tristesse profonde. Les dernières paroles de cette espèce de coureur des bois et des champs auraient dû, cependant, lui laisser quelque espérance. Il n'en fut rien.
Son cœur se gonflait et les larmes lui montaient aux yeux, malgré lui.
Premier amour... première souffrance.
Tout le bonheur entrevu s'écroulait lourdement. Le rêve, le rêve d'or s'évanouissait; quelle illusion pouvait-il se faire encore?
Dans sa position si précaire, était-il admissible qu'un seigneur, comblé de richesses, de titres, d'honneurs, et arrivé au faîte de la puissance, consentit à lui donner sa fille?...
Avec cette foi ardente de la jeunesse, il s'était figuré que son père, à lui, consentirait, sans résistance, à son mariage avec Madeleine. Ils étaient si pauvres, que la distance lui semblait très rapprochée, entre un chevalier sans fortune et une paysanne belle comme le jour.
D'ailleurs, Madeleine consentirait-elle toujours à l'aimer, quand elle saurait qu'un hôtel princier l'attendait à Paris? Il aurait fallu qu'elle fût une fée des légendes ou un ange, un ange véritable, pour préférer le pauvre petit pavillon perdu sur le coteau.
C'était fini, bien fini! Depuis quelques jours à peine, ils s'étaient fiancés sous les étoiles. La nature, enguirlandée et fleurie, avait reçu leur serment d'amour éternel.
Éternel, hélas! ce mot n'a parfois pas de signification. D'ailleurs, le duc, malgré tout, était le père, était le maître, et quelle idée folle n'était-ce pas de le croire capable d'accepter, pour devenir l'époux de sa fille, un gentilhomme sans fortune et de petite noblesse.
Et pourtant Madeleine, qui ne savait rien encore, était déjà au rendezvous.
En l'attendant, elle tuait l'impatience de son cœur en jouant à ce jeu qui est de tous les temps et de tous les pays, pour les amoureuses.
Gomme Ophélie, elle effeuillait la marguerite.
— M'aime-t-il? un peu, beaucoup, passionnément...
Les fleurettes répondaient oui pour la centième fois, quand le jeune homme parut, sombre, douloureux, accablé...
Les rayons de joie qui illuminaient le charmant visage de Madeleine, firent aussitôt un vif contraste avec la morne attitude du Chevalier.
A l'âge de ce dernier, on ne sait pas cacher ses impressions, aussi la jeune fille s'aperçût-elle aussitôt de la sombre expression de son visage, et, craignant pour celui qu'elle aimait :
— Vous souffrez, Olivier? lui demanda-t-elle avec anxiété.
— Moi, Madeleine! qui peut vous faire croire?
— Tout. Vos mains qui sont glacées, votre lèvre qui frémit, et votre regard qui n'a pas la tendresse des autres jours.
— Doutez-vous de mon amour?
— Oh ! cela, mon ami, n'est pas possible; j'ai, en vous, la plus inaltérable confiance. De même que vous pouvez compter sur moi, sur mon dévouement, sur mon affection, jusqu'au jour où je serai morte, de même je m'abandonne, sans une seule arrière-pensée, à votre foi.
— Madeleine!...
— Il me semble que rien ne peut nous séparer, que rien ne peut nous empêcher de vivre fun pour l'autre... Du jour où, pour la première lois, vous m'avez parlé de votre amour, j'ai vécu comme s'il n'y avait, au monde, que vous et moi. Donc, jamais je ne douterai de vous, et vous ne devez pas davantage douter de moi.
— Cependant!... fit Olivier.
— Quoi? interrogea Madeleine, devenue plus anxieuse encore.
— Ne se pourrait-il pas?... reprit le Chevalier, qui ne savait trop comment tourner sa phrase; enfin, vous savez qu'un événement quelconque peut modifier — quelque étrange que cela paraisse, — la situation de l'un de nous...
— Que voulez-vous dire? Est-ce que vous songeriez à m'abandonner?...
— Oh! Madeleine!...
— Est-ce que votre nom et votre titre vous auraient fait trouver quelque riche dame, que vous songeriez à...
Elle s'arrêta, puis, souriante et câline :
— Eh bien! non, reprit-elle, je ne crois pas cela. Vous êtes noble, et c'est pour cela que je me fie aveuglément à votre parole, comme vous pouvez vous fier à la mienne, car j'ai ma noblesse aussi, moi, qui n'^st pas attestée par des parchemins, mais que je sens vivace dans mon esprit et dans mon cœur.
Ces bonnes paroles caressaient doucement l'âme d'Olivier. Mais elles ne le rassurèrent pas complètement, car il était de toute évidence que Madeleine ignorait les destinées auxquelles elle était réservée.
— Il ne s'agit pas de moi, dit le Chevalier.
— Et de qui donc, grand Dieu? s'écria la jeune iîlie.
— 11 s'agit de vous, Madeleine.
— De moi?...
— Oui.
— Alors, expliquez-vous; qu'y a-t-il, parlez?
— Madeleine, j'ai le cœur tout rempli des plus noirs pressentiments.
— Mais pourquoi? d'où naît votre crainte?
— Un grand malheur nous menace...
Madeleine le regardait avec des yeux pleins d'un douloureux étonne-mcnt. Elle le sentait souffrir et commençait à souffrir avec lui.
— Vous me cachez quelque chose? dit-elle.
— M'aimez-vous bien, Madeleine ?
— N'avez-vous pas entendu ce que je vous disais tout à l'heure?
— C'est que je suis si pauvre...
— Et moi! suis-je donc riche? Si l'un de nous deux devait se préoccuper de son infériorité sociale, ne serait-ce pas moi? Vous avez un nom, un nom glorieux même, tandis que moi, simple paysanne...
— Mais, répliqua Olivier, si au lieu d'être paysanne, comme vous le croyez, vous apparteniez à une illustre famille?...
— Moi ! dit Madeleine avec étonnement.
— Si vous étiez sur le point de devenir, dans le monde, quelque chose d'équivalent à une princesse?...
— Une princesse!... fit Madeleine.
— Oui. Si vous apparteniez à quelque grand seigneur?...
— Ah! la bonne folie! s'écria alors la jeune fille, en étouffant un éclat de rire qui lui partit dans la gorge, malgré elle; la bonne folie! Mais regardez donc la noble princesse, Olivier, avec sa robe de bure et ses petits sabots...
— Hélas! que fait le costume! je regarde, en effet, et je vois une figure pleine de finesse, de distinction, une figure adorable, avec de grands cheveux blonds d'une épaisseur extraordinaire, d'une longueur et d'une beauté sans pareilles, une taille idéale et des mains. . . des mains de princesse, enfin.
— Vous avez fait quelque rêve, Olivier; sericz-vous superstitieux?
— Hélas! non, Madeleine... ce n'est pas d'un rêve qu'il s'agit.
— Alors, il y a quelque chose,... quelque chose que vous savez et que vous ne voulez pas me dire,... que vous n'osez pas, peut-être?...
— Non, répéta le jeune homme embarrassé.
— Eh bien! mon ami, reprit Madeleine devenue sérieuse, c'est une épreuve que vous m'imposez et je vais vous répondre de façon à chasser»
Je reste ici. Allez! (P. 732.)
pour jamais de votre esprit, la nombre mélancolie qui semble l'attrister en ce moment.
Si, par un coup imprévu du sort, je devenais princesse, comme vous dites, même encore si, par un merveilleux hasard, il se présentait ici l'un de ces rois qui, prétend-on, épousent des bergères, et qu'il voulut me faire reine, je lui répondrais, comme dans les chansons : — Sire, j'aime mieux mon Chevalier que le plus beau trône de la terre, et je lui suis attachée de
LIVRAISON 92. — A. DEN.NERY. — LA GRACE DE DIED. — JCLES KOUFF ET C'% ÉDITEDUS. — LIVRAISON 93,
TiO LA GRACE DE DIEU
telle sorte qu'il me faudra arracher le cœur de la poitrine pour faire cesser mon amour. Et encore, j'espère bien que nous nous aimerions, Olivier et moi, au delà de ce monde.
Mais Madeleine avait beau parler, elle ne parvenait pas à convaincre le jeune homme. Au contraire, la grandeur et la noblesse de son langage lui faisaient reconnaître que Raymond ne l'avait pas trompé sur son illustre origine.
Cependant, elle s'abandonna si complètement dans une conversation pleine de charmes, elle l'engagea si doucement à ne pas se forger des chi- ■ mères, qu'il parvint à se rasséréner quelque peu, et sans qu'il eût le courage de lui dévoiler ce qu'il avait appris, ils se séparèrent.
Madeleine en le quittant lui répéta :
— Ayez confiance, ami, serais-je la fille du roi qu'aucun autre que mon Olivier ne parviendrait à m'émouvoir. Je ne serai jamais qu'à vous ! je le jure.
— J'accepte votre serment, Madeleine, il me rassure. De mon côté, je le jure aussi de n'avoir jamais dans le cœur d'autre amour que le vôtre...
— Merci, Olivier, j'y compte. Nous sommes donc fiancés et unis comme si nous étions mariés. .Mais, au fait, pourquoi ne pas nous marier promptement?...
Olivier tressaillit. S'il avait eu cette idée quelques jours auparavant, rien n'eût été plus facile que de la mettre à exécution. Mais, après ce que Raymond lui avait appris, il se serait considéré comme indélicat et lâche de se marier avec Madeleine avant qu'elle sût elle-même qui elle était.
■ — Oui, dit-il, je vais penser à cela, et dès que nous le pourrons...
Madeleine trouva cette réponse un peu froide, mais, comme elle venait de le dire, sa confiance était inaltérable. Elle pensa donc qu'il fallait s'en rapporter au Chevalier.
— Le ciel a entendu votre serment, dit ce dernier à sa bien-aimée. Et moi j'y compte. Au revoir donc, la nuit est déjà noire. 11 faut nous quitter.
Tous les deux s'en allèrent vers la demeure de Chantoiseau et, quand ils en furent assez près pour que la jeune fille n'eut rien à craindre des mauvaises rencontres, il l'embrassa chastement et lui dit :
— A demain, Madeleine.
— A demain! répéta Madeleine toute frémissante encore de l'espoir qu'elle avait conçu tout à l'heure en parlant de mariage.
Puis, toute pensive, elle s'en alla vers le logis de ses prétendus parents, songeant, maintenant que le calme revenait dans son esprit, songeant aux paroles d'Olivier et se demandant ce qu'elles pouvaient signifier.
Quant au chevalier, il alla reprendre sa monture et regagna le pavillon
de Gabrielle, troublé, s' abandonnant presque au désespoir, car il savait quelle force avait, à cette époque, la puissance paternelle et combien il leur serait difficile, à l'un et à l'autre, de lutter contre la volonté du duc de Montaigu, de celui qui tenait tant à avoir des héritiers et avait résolu de marier sa fille à quelque seigneur de son choix.
Cependant, au milieu de la tempête qui s'amassait dans son cerveau, le Chevalier avait conscience qu'il existait pour lui une espérance. Comme une lueur qui persistait au milieu de la nuit, il voyait la possibilité de toucher le cœur du duc et de devenir son gendre.
Mais, quand il y réfléchissait sérieusement, un rire amer lui montait aux lèvres, et la navrante désillusion reprenait impérieusement le dessus, étouffant l'espoir.
— Je suis fou ! disait-il en parcourant la grande chambre en laquelle il demeurait, je suis fou, mon bonheur s'est écroulé et je suis comme les gens qui se noient, je tends les bras de tous côtés pour me raccrocher à n'importe quoi. Je crois en Madeleine, comme je crois en Dieu, mais saura-t-elle ou pourra-t-elle me garder son amour?
Ce fut pour lui une terrible nuit, vers la fin de laquelle il s'endormit enfin d'un sommeil fiévreux, n'osant plus compter sur rien au monde.
De son côté, quand Madeleine était arrivée devant la maison du garde, elle avait vu, attaché par la bride à un anneau de fer scellé dans le mur, un cheval qui paraissait fatigué d'une longue course.
— Quelque voyageur égaré, qui vient demander sa route, pensa-t-elle, ou quelque chasseur qui se repose...
Elle pressa toutefois le pas. Sans savoir pourquoi, son cœur subitement s'était oppressé. Les derniers mots d'Olivier lui frappèrent l'esprit :
— « Si demain, au lieu d'être une paysanne, vous étiez une princesse? »
Si elle était princesse!...
A peine eut-elle franchi le seuil de la porte que son inquiétude redoubla. Elle alla au vieux garde et l'embrassa.
— Bonsoir, mon père !
Le vieillard détourna la tête et, du revers de sa main calleuse, essuya ses yeux.
La mère Chantoiseau pleurait. Madeleine courut auprès d'elle et l'enveloppant de ses bras avec empressement :
— Tous pleurez, mère? dit-elle... Pourquoi... Qu'y a-t-il?
— Mademoiselle, fit Alain en saluant respectueusement, car c'était le domestique envoyé par le duc qui avait attaché son cheval à la porte. Mademoiselle, je viens vous chercher.
— Me chercher? moi?
— De la part de votre père.
— Mais, mon père? le voici :
— Pauvrette! fit entre deux sanglots le vieux garde... pauvrette, écoute ce que dit Alain.
— Je viens vous chercher, Mademoiselle, et j'ai ordre de vous conduire auprès de Mo^ le duc de Monlaigu, votre père.
— Mon père est le duc de Montaigu? Mais ma mère... voilà ma mère cependant. Gomment se ferait-il?
— Pardon, mademoiselle, M^c la duchesse, votre mère, n'est plus' de ce monde. Elle mourut quelques heures après vous avoir donné le jour.
— Ainsi, le garde Chantoiseau n'est pas mon père... Sa femme n'est pas ma mère... Et c'est aujourd'hui qu'on m'apprend cela.
Alain dut expliquer alors à Madeleine comment il se faisait que, le duc de Monlaigu ayant perdu son fils, l'héritier de son nom et de ses titres, il s'était souvenu de sa fille, depuis si longtemps oubliée, et avait ordonné qu'on l'amenât auprès de lui.
Il était prêt, maintenant, à reporter sur elle toute son affection, toute sa tendresse.
— Il est trop tard, répondit avec fermeté Madeleine... On a laissé mon cœur s'habituer à chérir un père et une mère que j'aime de toute mon àme, quel amour donnerais-je à ce père que je ne connais pas?
- 11 est trop tard.
— Mais, dit Alain, monseigneur ordonne...
— Allez dire à M. le duc, que, puisque je n'ai pas été sa fille quand j'étais une enfant, maintenant que je suis femme, je ne le veux pas pour père.
— Son ordre est formel. Je dois vous ramener à Paris.
— Peu m'importe, vous vous êtes acquitté de votre mission, allez porter ma réponse. Ici se trouvent ceux qui me chérissent, ici se trouvent ceux que je chéris moi-même. Je reste ici. Allez!...
D'un geste fier et d'un ton altier qui n'admettait pas de réplique, Madeleine congédia le domestique du duc. Celui-ci, en sortant, fit signe au père Chantoiseau de le suivre.
— Il faut la persuader,... le duc l'exige, lui dit-il.
— C'est bon! elle partira... Venez la chercher dans deux ou trois jours.
Toute la nuit, le père et la mère Chantoiseau catéchisèrent Madeleine. 11 fallait absolument qu'elle se rendit auprès de son père. Il était malade,
bien malade, disait-on, peut-être était-il mourant, et voulait-il la voir. Il le fallait. Si elle n'obéissait pas, le duc, très puissant et très vindicatif, se vengerait sur eux, sans doute.
— 11 peut nous persécuter cruellement... Nous faire emprisonner l'un et l'autre...
— Et pour toujours, dit la pauvre femme qui pleurait bien plus à la pensée d'abandonner sa fille d'adoption qu'en songeant au danger qui les menaçait elle et son mari.
- Leurs prières et les larmes qu'ils versaient impressionnaient vivement Madeleine et firent chanceler ses résolutions.
A aucun prix elle n'eût voulu qu'il arrivât malheur à ceux qui l'avaient élevée, aimée, et qu'elle aimait elle-même plus qu'elle ne pouvait aimer ses parents jusqu'alors inconnus.
Bref, après bien des raisonnements, bien des révoltes de sa part, bien des prières de la part du garde et de sa femme, elle faiblit... puis céda tout à fait.
— Vous promettez de partir? demanda la brave mère Chantoiseau tout à coup pleine de respect pour la fille de son seigneur...
Mais Madeleine se jeta dans ses bras en criant :
Oh! ne me dites pas vous, maman, ma chère maman, dites-moi
tu comme vous l'avez fait toute ma vie.
— Je n'ose plus, nélas!...
— Alors, je ne partirai pas.
— Eh bien ! soit, ma chère petite Madeleine, dit la vieille et excellente femme, je parlerai comme tu voudras.
Et elle pleurait à chaudes larmes, tandis que le garde se détournait et sortait pour ne pas sangloter.
— D'ailleurs, reprit la mère Chantoiseau, sait-on ce que veut ton père. Il a été si malheureux qu'il fera toutes tes volontés et que tu seras plus heureuse que tu ne crois...
— Jamais! jamais! comme je l'étais auprès de vous.
Et elle se jeta, en pleurant encore, sur le sein de sa mère adoptive; et celle-ci la couvrit de carresses comme quand elle était toute petite et la reconforta si bien qu'elle consentit à tout... non cependant sans faire des réserves mentales qui sauvegardaient les droits d'Olivier.
Olivier! dès qu'elle fut seule, la mémoire de ce qu'il lui avait dit lui revint et elle faillit pousser un cri.
— Il savait tout! il savait tout! murmurait-elle en mordant son mouchoir tout mouillé de larmes, et il a voulu me cacher son désespoir. Brave, brave ami. Comme il m'aime! 11 n'a rien voulu me promettre
quand j'ai parlé de mariage, non pas qu'il ait douté de moi, oh! cela, je ne le croirai jamais. Il voulait seulement, par dignité, par délicatesse, il voulait s'éloigner de moi, trouvant, probablement, qu'il ne me donnait plus assez, maintenant, en échange de mon affection.
Et toute palpitante, elle ajoutait :
— Mais, puisqu'il n'hésitait pas, lui, gentilhomme, à me prendre pour femme, n'est-ce pas pour moi un devoir sacré de me réserver plus que jamais pour lui et de lui dire : je suis heureuse d'être une Montaigu, puisque grâce à ce nom illustre qui est le mien, grâce au rang élevé que j'occuperai désormais, je puis te prouver, en ne consentant à appartenir qu'à toi seul, toute la sincérité, toute la puissance de mon amour.
Elle ne dormit pas une minute, une seconde. Et si elle avait cru que le Chevalier put l'entendre, elle serait sortie de la maison pour lui crier de venir et de recevoir son s erment.
• — Mais, après tout, pensa-t-elle au matin, ne suis-je pas sa femme devant Dieu et, hier soir ne lui ai-je pas juré déjà une fidélité el une affection sans bornes.
Sur ces quelques mots, elle se leva pleine de résolution, car elle avait beau vouloir rester la fille de Ghantoiseau, elle était vraiment, par le caractère et par l'énergie, elle était vraiment bien réellement l'enfant des ducs de Montaigu.
Après s'être habillée en toute hâte, elle sortit furtivement de sa chambre, et sans faire le moindre bruit, ouvrit la porte qui donnait sur la forêt, la referma doucement sur elle et se mit à marcher à grands pas du côté de la rivière.
Il faisait encore nuit.
Du côté de l'Orient le ciel se teintait de vagues lueurs blanches. Mais le grand jour ne devait se faire qu'une heure ou une heure et demie phis tard.
Cette fois, Madeleine marchait calme et résolue, sans crainte des malandrins. Elle se dirigeait, non point vers les Effondrés où se trouvait le lac, mais du côté de Saint-Mammès où existait une sorte de passerelle en bois faite avec des bateaux
En prenant le lac il eut fallu dire où elle allait, tandis que par le pont elle n'avait rien à expliquer à personne.
Il ne lui fallut qu'une demi-heure pour gagner la rive droite de la Seine; une fois là, elle s'engagea sur le coteau, et comme trois heures et demie sonnaient au clocher de Thomery, Madeleine frappait résolument à la porte du pavillon de Gabrielle.
LA GRACE DE DIEU 73c
Il y avait à peine une heure que le Chevalier s'était assoupi, tout vêtu, rêvant des choses insensées, lorsqu'il crut entendre qu'on l'appelait.
La voix de celle qu'on aime frappe l'oreille des gens les plus profondément endormis.
Olivier bondit, courut à la porte, enivré d'un espoir sans nom.
— Madeleine !
— Olivier!
Et ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
— Tu le savais donc, cruel ! s'écria-t-elle après les premiers embrassements, tu le savais!
— Quoi! que veux-tu dire?
— Oh! n'essaie pas de me tromper! tu savais tout! Nous n'en sommes plus, hélas ! aux mystères et aux ménagements. J'ai tout appris, à mon tour, et je suis accourue.
— Sont-ils donc déjcà venus pour te chercher?...
Oui, mon père — celui qui va être maintenant mon père et qui, depuis si longtemps, avait refusé de l'être, — mon père a envoyé un homme de confiance, un majordome, que sais-je? pour m' apprendre la cruelle vérité.
— Tout est donc vrai?
— Oui, tout, hélas!...
— Vous êtes la fille du duc de Montai^u?
— Je ne l'aurais jamais cru si mon père adoptif ne me l'avait solennellement affirmé lui-même.
— Qu'avez- vous dit? Qu'avez- vous fait à cette nouvelle?
— J'ai renvoyé le valet à son maître, en lui disant que je n'avais d'autres parents que le garde et sa femme.
— Et tu crois, pauvre enfant, que le duc ne saura pas vaincre ta résistance?
— Je ne crois rien. Je suis au désespoir. Si tu m'avais dit, au moins, ce que tu savais dès hier, nous aurions médité et arrêté ensemble cette réponse.
— Je n'ai pas cru devoir le faire.
— Hélas! Ils vont revenir demain, et je serai forcée de les suivre...
— Madeleine! Madeleine! Qu'allons-nous devenir?
— C'est à vous de commander, Olivier. Vous êtes mon seigneur et maître,... ce que je vous disais hier, je vous le répète aujourd'hui. Mon serment, je le renouvelle. Je jure de n'appartenir jamais à aucun autre, que je sois une paysanne ou une Montaigu, je me considère, dès ce moment, comme votre femme.
— Mais que leur fera ton serment, à ceux qui t'entraîneront à Paris.
— Veux-tu me cacher, me garder, me défendre?
— Ah! s'il ne tenait qu'à moi, et si mon bras suffisait à la tâche, (lais qu'est-ce que cela empêcherait?
— C'est vrai! Ils te tueraient. Et puis, après, je n'en serais pas moins forcée d'obéir.
— Et, pourtant, tu m'aimes?
— Je t'adore, dit Madeleine, en prenant le front d'Olivier à deux mains et en lui donnant un ardent baiser.
— Que faire, hélas! Que devenir?
— Je te l'ai dit : ordonne, je suis ton esclave.
Ils étaient tous les deux dans un état de surexcitation indicible. Pendant la course assez longue qu'elle avait faite pour gagner le pavillon de Gabrielle, Madeleine s'était peu à peu monté la tête, à tel point qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même, et quand elle avait été en présence d'Olivier, la vivacité de ses questions, l'âpreté de ses réponses, son attitude, sa résolution, son regard, tout avait développé aussi, chezlejeune homme, une fièvre redoutable.
Il s'était amassé entre eux deux, quelque chose comme une atmosphère chargée d'une électricité dont il était impossible de mesurer la puissance, un mot, un geste, la moindre idée pouvaient déterminer une explosion
— Est-il possible qu'après les quelques jours d'idéal bonheur que nous avons goûté, un pareil coup de foudre nous réveille et nous sépare! dit Olivier.
— Il ne nous séparera pas ! s'écria Madeleine avec exaltation.
Et s'élançant vers le jeune homme, elle se jeta sur sa poitrine comme pour se réfugier en un asile sûr, d'où personne au monde n'oserait venir l'arracher.
Taillamont fouetté, pour ainsi dire, par cette confiance passionnée et par cet appel sublime, Taillamont la prit du bras gauche par la taille et, de la droite, menaça les invisibles ennemis qui la menaçaient.
— Et puis, tu ne sais pas tout, dit-il tout à coup avec un accent de fureur concentrée.
— Qu'y a-t-il encore? un autre danger? Lequel? parle. Je t'en supplie, tu me fais mourir.
— Le duc de Montaigu n'a plus qu'une passion au monde, l'orgueil. Il ne vit que pour réaliser un projet qui assure un avenir à sa race. 11 faut, il faut, entends-tu, Madeleine, que sa fille soit promptement mariée à un gentilhomme, pour que la maison de Montaigu, déjà tombée en quenouille, ne disparaisse pas.
Un homme âgé se montra. (P. 7i4.)
— Oh ! pour ra, jamais ! jamais ! jamais ! répéta follement Madeleine, qui s'excitait ainsi jusqu'au délire.
— Jamais c'est le premier mot qu'on trouve. Ce n'est pas toujours le dernier.
— Me crois-tu capable de parjure?
— Non. Mais sais-tu bien que ta volonté sera brisée comme un fétu, et qu'on ne te demandera même pas ton avis.
LIVBALSON 93. — A. D'eNKERY. — LA. GRACE DE DIEO — JULES RODFF ET c", EDITEURS. - LIVRAISON' 93.
— Qui dit cela, Olivier?
— Qu'importe, si je le sais !
— Vous a-t-on dit le nom de celui qu'on me destine?
— Non. Ce qu'on m'a affirmé, c'est que le duc veut te marier, dans le plus bref délai.
• — Mais, encore une fois, avec qui ?
— Je l'ignore, mais son choix est fait.
— Et tu penses qu'il me l'imposera?
— Je n'en saurais douter.
— Même si je lui dis que j'en aime un autre?
— Même si tu lui dis cela.
— Quoi, ni mes supplications, ni mes larmes, ni mon désespoir ne sauraient l'attendrir?
— Alors même que faiblirait son orgueil, alors même qu'après l'abandon dans lequel il t'a si longtemps oubliée, le duc de Montaigu sentirait se réveiller en lui un reste de tendresse paternelle, ce n'est pas avec sa volonté seule qu'il te faudrait compter. . .
— Que veux-tu dire?
— Il en est une autre, à laquelle nul ne résiste jamais.
— De qui parles-tu? parle, explique-toi?
— Au-dessus de la volonté de ton père, il y a la volonté du roi.
— Du roi!... fit Madeleine?
— S'il n'agrée pas le gendre qu'aura choisi le duc, celui-ci ne pourra transmettre ni son nom, ni ses titres, ni cette duché-pairie dont il est si fier.
On ne se fait pas, à notre époque, une idée de l'importance qu'avaient, sous l'ancien régime, ces deux mots : le roi!
Les pauvres gens, de noblesse ou non, qui n'avaient jamais vu Versailles ni la cour, professaient un respect presque religieux pour ce sommet qui s'appelait le roi.
On considérait le souverain comme un être à part, mystérieux et toutpuissant dont les désirs étaient des ordres et dont la volonté planait sur toute la France, sans que personne encore osât la discuter.
Le roi était quelque chose comme un dieu, plus près des hommes que l'autre, et par conséquent un peu plus redoutable pour bien des sujets de Sa Majesté très chrétienne.
— Tout dépend du roi,... reprit lentement Olivier. ■ — Eh bien! n'es-tu pas de vieille noblesse?
— De très vieille noblesse.
— Pourquoi, alors, le roi s'opposerait-il à notre mariage?
LA r.RACE DE DTEU '39
— Parce que les Taillamont ont encouru la disgrâce de S. M. Louis XV, et sont restés depuis ce temps, bannis loin de la cour.
Il y eut un silence. La pensée de résister au roi ne pouvait venir à ces deux enfants. Ils retombèrent dans leur désespoir.
Cependant Madeleine eut, de nouveau, un mouvement de révolte...
— Alors, dit-elle, je n'obéirai pas. Je me déroberai à. leurs recherches, je m'en irai, à pied, par les chemins, je gagnerai l'étranger où tu viendras me rejoindre.
— Pauvre Madeleine ! ce sont là des propos d'enfant.
— Pourquoi?
— Parce que le puissant duc de Montaigu mettrait sur pied, s'il le fallait, la moitié de la maréchaussée du royaume pour retrouver sa fille. Et, une fois reprise, on te jetterait en un couvent.
— Alors la situation est sans issue? interrogea Madeleine avec violence...
Olivier baissa la tète et ne répondit pas.
— Tu me conseilles d'obéir? reprit-elle, avec plus d'âpreté dans la voix.
Et comme il se taisait encore.
— Vous m'aimez, pourtant ! Ah ! si nous étions deux paysans, nous pourrions être heureur., nous aurions le droit de nous aimer sans contrainte. Mais je suis fille de duc ! fille de duc ! Malédiction sur moi, sur loi, Olivier, que je trouve bien calme, bien résigné, en face du malheur qui nous frappe.
A ces mots, Olivier fit un geste terrible.
— Non, dit-elle, tu ne sais pas aimer comme moi. Est-ce que je me suis enquisc si tu étais Taillamont ou simple roturier, quand je t'ai donné mon àmè?...
Alors, le jeune homme la prenant parla main, lui dit impérieusement :
— Taisez-vous, Madeleine, vous me torturez inutilement. Car, enfin quel est le plus malheureux de nous deux, ici? Est-ce vous qui allez être conduite dans un palais et être traitée, dès demain, en princesse? vous à qui l'on va donner des fêtes, pour qui l'on choisira un époux noble comme le roi, est-ce' vous qui, dans quelques mois, sourirez, peut-être, dédaigneusement, au souvenir de notre amour ?
N'avez-vous pas reçu mon serment? dit Madeleine.
— Ne suis-je pas mille fois plus infortuné, moi, pauvre gentilhomme n'avant, pour tout bien, que le renom de ma famille et les actions d'honneur de mes aïeux, moi qui vais rester ici, moi qui n'aurai plus qu'une chose
à faire! aller chercher la mort sur un charnp de bataille, si tant est qu'il y ait quelque part une guerre pour me rendre ce service, et si je ne puis...
— Ah ! mon ami, mon ami, mon fiancé, ne parlez pas de la sorte. Elle lui mit la main sur la bouche et pour la seconde fois, ils restèrent
enlacés. Ils sentaient ainsi leurs cœurs battre l'un contre l'autre. Des flammes semblaient courir dans leurs veines. Haletants, ils gardaient le silence, la sueur au front, les larmes dans les yeux, la colère dans la poitrine.
Un tel contact et de semblables embrassements sont dangereux, un amour, quelque ardent qu'il soit, s'y développe encore et s'y attise étrangement.
Madeleine, au surplus, restait ainsi sans honte et sans remords.
Depuis quelques jours, on le sait, la jeune fille se regardait comme la femme du Chevalier, et, pour elle, ce n'était point une faute que cette étreinte.
Leur imagination exaltée leur montrait, sous des couleurs plus brutales et plus crues, la séparation à laquelle ils se sentaient condamnés, et comme pour y échapper, ils se serraient l'un contre l'autre avec terreur, avec amour.
L'ivresse à laquelle ils étaient en proie grandissait de minute en minute. En ce moment, l'un et l'autre se sentaient capables des résolutions les plus désespérées.
Et d'une voix défaillante, elle disait :
— Tu me crois donc capable de lâcheté?
— Pourquoi?
— Quand tu supposes que dans le palais de mon père, si l'on parvient à m'y conduire, je pourrai t'oublier.
— Hélas ! ne sais-je pas que dans notre inonde on se rit des affections et des aspirations d'une jeune fille, on te jettera dans les bras d'un autre, et tu seras bien forcée d'accepter cet autre pour mari.
— Moi! fit Madeleine avec terreur.
— Oh! tu résisteras. Mais combien de temps durera ta résistance? Quelle est la femme qui peut se vanter de ne pas subir de défaillance?
— Moi! s'écria Madeleine avec élan.
— De ne pas en arriver, sous la pression d'une autorité invincible ou sous l'action de la ruse à se laisser conduire à l'autel?
— Moi ! moi ! moi, te dis-je.
Mais, pris d'un désespoir aveugle, Olivier reprit sans l'écouter :
— Si quelqu'un est condamné sans retour, n'est-ce pas moi, dis? Moi qui vais rester seul, sans autre pensée que celle de ton départ, de ton aban-
don. Ne serai-je pas au bord d'un abîme, prêt à y tomber, que dis-je, prêt à y chercher un refuge.
— Un refuge! que signifie? parle... explique-toi...?
— Hélas! rien, ma bien-aimée, je suis fou!
— Eh bien! non, relève la lèle et viens avec moi à Paris. Tu me suivras, et quand j'arriverai auprès de mon père, je lui dirai : Voilà mon fiance. Voilà celui sans lequel je ne saurais accepler ni vos bienfaits, ni votre nom.
— Oui, dit amèrement Olivier. Et M. de Montaigu, m'accablant de son dédain, me fera chasser, sous tes yeux, par des laquais.
— Je lui dirai qui tu es. Je lui dirai que sans toi, peut-être, il n'aurait plus de fille, car tu m'as sauvée dans la forêt...
— Ce sont là des illusions déjeune fille!... Madeleine, dit Olivier, dont le désespoir grandissait à mesure que ses obstacles leur paraissaient de plus en plus insurmontables, nous sommes maudits l'un et l'autre. Mais moi, je suis mille fois plus malheureux que toi, moi, je suis condamné sans rémission.
— Attends ! s'écria Madeleine, partons ensemble pour quelque pays voisin et marions-nous avant qu'on ne vienne me chercher. Que pourra dire le duc quand je lui présenterai mon mari, et ne scra-t-il pas heureux de trouver en toi un loyal et b^'ave gentilhomme.
— Oui, j'y avais pensé...
— Trouves-tu donc la chose impossible?
— Je sais que pas un prêtre ne consentira à nous unir. Car nous serons forcés de lui dire notre nom et quand il saura que tu es la fille du duc, il se récusera et nous n'aurons qu'à nous résigner comme tu le disais tout à l'heure.
Madeleine se laissa tomber sur une chaise, en disant :
— Je deviens folle. Quoi ! nous sommes donc réellement condamnés, sans retour?...
— Oui, Madeleine. Je suis condamné à souffrir mille morts. Je suis condamné à toutes les tortures pendant que jeté saurai aux bras d'un autre. Ma jalousie, quand je pense à cela, me dévore, m'embrase. Pour celui qui a connu et aimé une femme telle que toi, que vaut la vie, hélas! s'il doit la passer loin d'elle et la pleurer toujours?
Tout d'un coup, la jeune fille bondit comme si une lumière terrible eut frappé ses yeux et l'eut aveuglée...
Pour la seconde fois, Olivier venait de prononcer des paroles qui l'avaient remplie d'épouvante.
— Regarde-moi bien en face, lui dit-elle, et, dis-moi que tu n'as pas conçu quelque horrible projet?...
— Non... Non...
— Regarde-moi et réponds... Dis que je me suis trompée, si tu ne veux pas que je tombe morte à tes pieds.
— Non, Madeleine, non, ce n'est pas toi qui dois cesser de vivre..
— Mais c'est donc toi, malheureux, qui veux mourir?...
— Ai-je dit cela?...
— Non, mais je l'ai bien compris...
— Calme-toi, Madeleine, je t'affirme...
— Oh! ce n'est point ainsi qu'il faut me rassurer... je veux que tu me le jures... entends-tu? Donne-moi ta parole de gentilhomme que, quoiqu'il arrive, tu vivras.
— Quoiqu'il arrive! répéta Olivier avec explosion, quoiqu'il arrive!... Tu veux que j'aie la force de vivre, même si je te sais à un autre !
— Ah! c'est donc vrai, c'est donc vrai!... tu veux mourir? Le jeune homme ne répondit pas...
A cet instant, l'état d'exaltation, de fièvre, de folie dans lequel ils étaient plongés l'un et l'autre ne saurait se décrire.
Un tel délire s'était emparé de leur âme, que le monde entier disparaissait à leurs yeux; leur désespoir, leur amour, leur malheur, c'est tout ce qu'ils comprenaient tout ce qu'ils ressentaient maintenant. Les conventions sociales n'existaient plus pour eux.
— C'est donc vrai! reprit Madeleine, c'est donc vrai!
Et, sans transition, elle se mit à éclater en sanglots qui lui déchiraient la voix et qui la suffoquaient.
Mais, au miheu de ses transports, on l'entendait adjurer Olivier de vivre.
— Il le faut. Je le veux!... Oh! crois-moi, ne meurs pas. Écoute, je reste ici, je ne te quitte plus. Ils viendront me chercher auprès de toi, et ne m'arracheront pas de tes bras.
Et comme Olivier, plus sombre que jamais, semblait regarder devant lui, en condamné à mort.
— Mais que faut-il faire pour t' empêcher? Je ne veux pas que tu meures! Mourir! toi? Pourquoi donc, mourir? Mais ce serait infâme de m'abandonner... Olivier! Olivier! dis-moi ce qu'il faut faire? Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas, tu ne veux pas te tuer. Tu ne le veux pas!...
— Sans toi, Madeleine, que ferais-je de la vie?
— Oh! tais-toi,... je veux te sauver de toi-même. Quel sacrifice imaginer? Quelles prières t'adresserai-je?
— Calme-toi, Madeleine, avec la pensée de Ion amour, j'irai, dans la tombe, heureux pour l'éternité,
Madeleine était folle. Elle allait, venait, cherchant à convaincre le jeune homme qui restait inébranlable.
Tout à coup, elle devint très pâle, un éclair brilla dans ses yeux. Elle eut un mouvement d'admirable sacrifice et, regardant le ciel comme pour le prendre à témoin, la pauvre enfant fit un pas en avant et, tendant à Taillamont sa main qui tremblait comme une feuille. Elle s'écria d'une voix pleine de désespoir, de terreur et d'amour :
— Eh bien ! si tu ne crois ni à ma promesse, ni à mon courage, ni à mon serment... s'il faut, pour te décider à vivre, la certitude que je ne serai jamais à un autre :
— Prends-moi!
— Que dis-tu ?
— Je donne mon honneur pour sauver ta vie. Prends-moi !...
— Madeleine !
— Oseras-tu te tuer après cela, dis?... voudras-tu emporter, dans la tombe cet honneur que je t'aurai confié et que, seul, désormais, tu pourras rendre à ta femme?... L'oseras- tu? réponds.
Puis, elle resta debout en face de lui, l'œil étincelant, la tète haute. Olivier, dont les larmes jaillirent, tomba lourdement à genoux devant elle, en répétant :
— Madeleine ! Madeleine !
11 ne trouvait pas d'autre parole.
— Ils restèrent enlacés dans un embrassement solennel. Il n'y avait plus, entre eux, que cette immense tendresse dont la puissance est sans bornes.
— Madeleine ! Madeleine ! répétait Olivier.
— Tu vivras! dis-moi que tu vivras?...
— Oui, pour toi... et par toi, je le jure.
— Et moi, quoiqu'il arrive, je t'attendrai jusqu'à mon dernier jour. Je te le jure aussi, je te le jure.
Le surlendemain matin, un élégant cavalier descendait de sa monture à la porte de la maison du garde et, frappant du manche de son fouet sur le vantail, cria, d'une voix bien timbrée :
— Hé! de la maison, quelqu'un, s'il vous plaît.
Un homme âgé se monlra.
— C'est vous, mon ami, dit le nouveau venu, qui êtes le garde Chantoiseau?
— Oui, monsieur, répondit le bonhomme.
Le cavalier reprit :
— Je suis le baron de Longueroche, écuyer du duc de Montaigu, et je suis envoyé, par lui, pour recevoir de vos mains M'ie Madeleine, sa fille.
— Ah! fit Chantoiseau, dont les yeux se mouillèrent. La femme du garde était accourue...
— Alors! dit-elle, c'est décidé.
— Mais, certainement.
— Quel malheur! ajouta la brave femme.
Puis, avec une résignation qui était, à cette époque, dans la plupart des tempéraments, elle fit un signe de croix et marmotta une prière.
— Le duc vous récompensera généreusement, dit le baron.
— Nous récompenser, et pourquoi? doux Jésus! Madeleine était la joie de la maison. Elle partie, c'est le deuil qui prendra sa place. Nous allons nous regarder, le père et moi, comme ça, tous les deux, en attendant la mort, qui ne tardera pas. Pourquoi voulez-vous que nous acceptions quelque chose. Est-ce que ça se paye, ces choses-là? C'est notre bonheur de vingt ans qui s'en va, et ça, voyez-vous, ça n'a pas de prix.
— Vous êtes de braves gens, et si cela dépendait de moi, je vous assure que je vous laisserais la demoiselle. Mais j'ai reçu des ordres et je dois, avant tout, les exécuter.
— Oui, oui, nous le savons.
— A la bonne heure.
— Depuis avant-hier, Chantoiseau et moi nous avons fait tout ce que nous avons pu. Mais elle est obstinée et ne veut pas entendre grand chose. Je ne sais pas si vous serez plus heureux.
— Refuse-t-elle absolument de venir à Paris?...
— Mon Dieu! pas absolument, peut-être, mais c'est tout comme.
— Alors, je voudrais la voir, lui parler.
— Oui, monsieur le baron, dit Chantoiseau.
Et la femme du garde, avec une voix cassée par l'émotion, appela :
— Madeleine! Madeleine!
Une seconde après, la jeune fille parut dans l'encadrement de la porte. Sa beauté incomparable fit aussitôt une impression extraordinaire sur Hector de Longueroche qui ne put s'empêcher de murmurer : • — Mon Dieu ! qu'elle est belle !
Belle, oui. Et pourtant, il y avait sur son front et sur tout son visage,
Vous m'avez appelée? (P. 745.)
quelque chose de nouveau, de plus femme que l'avant-veille, qui étonna la mère Ghantoiseau.
— Faut-il qu'elle ait souffert! dit celle-ci.
Elle ne se trompait pas, car Madeleine avait, en effet, terriblement enduré de souffrances depuis son entrevue avec Olivier.
— Vous m'avez appelée? demanda-t-elle.
— C'est M. le baron, répondit Ghantoiseau, qui voudrait te parler.
LIVRAISON 94. — A. d'ENNERY. — LA GRACE DE DIEU. — JOLES ROCFf ET C'", ÏÏDITEOFIS. — LIVRAISON 94.
— Je vous écoute, monsieur,... dit Madeleine en prenant l'air hautain d'une femme qui sait déjà ce qu'on va lui dire, et qui prépare un mauvais accueil à son interlocuteur.
— Mademoiselle, dit Hector, je suis chargé, par M. le duc de Montaigu, votre père, de vous adresser ses affectueux compliments et de vous ramener auprès de lui.
Et, en prononçant ces mots, le baron regardait la jeune fille d'une façon si persistante, et ses yeux exprimaient une si vive admiration, qu'elle se sentit subitement prise de défiance.
— Quel est votre nom? monsieur, dit-elle.
— Baron Hector de Longueroche.
— Tous avez, sans doute, quelque cédule ou quelque lettre d'introduction auprès de moi-même ou auprès de mes parents ?
— Quoi! mademoiselle, ma parole ne vous suffit pas? ma parole de gentilhomme.
— Monsieur, je doute de tout, ne prenez pas ma réponse en trop mauvaise part. Mais enfin, vous venez me dire que je suis la fille du duc de Montaigu, qui ou quoi me le prouve?
Pour le coup, Longueroche fut stupéfait.
— Comment! mademoiselle, s'écria-t-il, vous êtes, pour le moment, une petite paysanne, on vient vous dire que le puissant duc de Montaigu vous réclame comme sa fille, et vous vous refusez à croire,... je ne comprends pas...
— Il ne s'agit pas ici — répondit Madeleine — de ce que vous pouvez comprendre, pas plus que de mes sentiments personnels...
— Ah! vraiment!
— Il s'agit de ma sécurité.
— Que voulez-vous dire?
— Avant-hier, un valet est venu me demander si je voulais le suivre chez M. le duc de Montaigu...
— Oui, Alain.
— Aujourd'hui, c'est vous qui venez me prier de quitter la maison de mes parents, en votre compagnie, pour aller, toujours, auprès de mon prétendu père, M. le duc de Montaigu...
— Eh bien ! mademoiselle?
— Eh bien! monsieur, vous ne comprenez donc pas qu'une fille ne se laisse pas emmener ainsi, par le premier venu. M. lé duc de Montaigu est mon père. Il doit, par conséquent, savoir mon âge et il ne lui est pas venu, à la pensée, que j'aurais assez souci de moi-même pour ne pas partir, soit avec un valet, soit avec un gentilhomme que je ne connais pas?
Hector sourit...
— Je n'oublie pas, monsieur, reprit Madeleine, que la forêt de Fontainebleau n'est pas toujours sûre et que plus d'un malandrin s'est déjà déguisé en gentilhomme pour commettre quelque forfait.
— Mademoiselle...
— Veuillez me laisser achever. M. le duc, mon père, aurait dû prendre soin de ne pas susciter en moi la moindre inquiétude, et il n'y avait qu'une manière d'agir pour réparer dix-huit années d'abandon, c'était de venir me chercher lui-même.
Madeleine avait trouvé cette défaite qui, on en conviendra, était excellente pour retarder, le plus possible, son départ. Et il faut avouer que le baron eut été fort embarrassé s'il n'avait pu y répondre victorieusement.
Mais, comme on le pense bien, M. de Montaigu, après le retour d'Alain, avait prévu la résistance de sa fille et pris ses précautions pour la réduire.
M. le duc, mademoiselle, répondit Hector, est hors d'état de se mettre en voyage.
— Est-il malade? interrogea aussitôt Madeleine, émue malgré elle.
— Il est écrasé par les malheurs dont la Providence l'a accablé dans ces derniers temps, mademoiselle.
— Et il n'a pas la force?...
— Le duc, mademoiselle, est un homme d'une rare énergie. Il mourra debout, s'il le faut, et s'il eut conçu le projet de venir vous chercher lui-même, il l'aurait certainement accompli.
— Eh bien! alors...
— Mais il existe des questions d'étiquette et des conventions sociales qui lui interdisaient de venir au devant de vous. C'est pourquoi il m'a donné le mandat, à moi, Hector de Longueroche, écuyer du duc et capitaine aux gardes, il m'a donné le mandat de vous faire connaître sa volonté et de vous escorter, à travers la forêt et le plat pays, jusqu'en son hôtel de la rue de Grenelle, à Paris.
— Mais encore, monsieur, ce mandat?...
— J'aurai l'honneur de le mettre sous vos yeux, tout à l'heure. Je l'ai laissé dans la poche du carrosse que je précède et qui a dû s'arrêter à Fontainebleau pour y prendre M. le Sénéchal qui, en sa qualité d'officier de l'administration royale, a toute qualité pour vous mettre en possession des actes nécessaires.
— Fort bien, monsieur, fit Madeleine, très émue.
— Je pense que vous ne doutez plus?
— J'espère, en effet, monsieur, que je riP- douterai pas tout à l'heure,
748 LA r.RACE DE DIEU
mais, en allendant, permettez-moi de me retirer pour me préparer à l'acte d'obéissance qu'on exif;e de moi.
— Quoi ! mademoiselle, s'écria Hector avec l'accent de la sincérité la plus grande, vous suis-je si odieux que vous ne puissiez me permettre de vous parler de votre père?...
— Vous ne m'êtes pas odieux, monsieur, répliqua la jeune fille. — ■ Ni sympathique, à ce que je vois.
— Pas davantage, cela est vrai.
— Ainsi, mademoiselle, vous n'éprouvez aucun désir de savoir comment est M. le duc, ce qu'il pense et pourquoi il a tant de hâte de vous voir?
— Non, monsieur, je l'avoue.
— C'est votre père.
— Hélas! monsieur, je cherche à me le persuader, mais, malgré ma bonne volonté, c'est toujours le bon et dévoué Chantoiseau qui se dresse devant mes yeux, quand je prononce ce nom de père.
— n faudra, pourtant, vous habituer un jour...
— Quant à la hâte qu'a M. le duc à me voir, j'estime qu'elle a mis bien du temps à se manifester.
— Elle n'a d'autre objet, mademoiselle, il faut bien vous le persuader, que votre bonheur.
— Mon bonheur! répéta la jeune fdle avec une évidente amertume.
— Oui, mademoiselle.
Madeleine resta un moment silencieuse et triste. H semblait qu'elle fût sous une impression dont elle ne voulait pas laisser voir l'intensité. Puis, tout à coup, elle reprit avec explosion :
— Eh bien! monsieur, si mon père veut mon bonheur, il ne pouvait pas ressentir, plus mal à propos, le besoin de me revoir, de me rendre mon rang. Je vivais contente, ici, je vivais dans une quiétude exquise. En un mot, j'étais heureuse dans ma pauvreté, heureuse d'un bonheur que je ne connaîtrai pas dans un hôtel princier.
Hector dressa l'oreille.
Il ne fallait pas être doué d'une bien grande perspicacité pour s'apercevoir que Madeleine avait des regrets d'une nature tout à fait particulière.
Et comme le baron n'était certainement pas un sot, il flaira aussitôt quelque chose de mystérieux et de dangereux pour l'ambition qu'il nourrissait depuis quelque temps et qui s'était éveillée plus furieuse, quand il avait été à même déjuger la beauté sans pareille de M"* de Montaigu.
Car, Madeleine, au moment où elle avait paru en sa présence, avait produit sur lui une impression décisive.
Laide, contrefaite, ridicule, il l'aurait épousée pour devenir duc et pair. Naturellement, il était d'autant plus décidé, maintenant qu'il la trouvait idéalement jolie.
Sa hauteur même, l'énergie de ses réponses ne lui déplaisaient pas. Il n'était pas fâcheux que la duchesse de Montaigu eut du caractère.
Mais ce qu'il venait d'entendre, ce que Madeleine avait dit, touchant le bonheur auquel on l'arrachait, constituait, à coup sûr, un redoutable danger.
Hector n'était pas assez jeune — moralement — pour ignorer qu'une fille qui refuse un rang, un nom et une immense fortune, agit ainsi sous l'impulsion de quelque sentiment passionné.
Il fallait donc savoir, et savoir immédiatement d'où venait ce grand danger, de qui Madeleine était éprise et comment il devait s'y prendre pour la forcer à divulguer son secret.
Hector de Longueroche avait des prétentions à la diplomatie, sans compter une aveugle confiance en lui.
— Mademoiselle, dit-il, je conçois que vous éprouviez une vive répugnance à quitter un pays où vous vivez, comme la plus belle de fleurs, dans une atmosphère de tranquillité, de repos. Mais il faut vous persuader qu'il existe des devoirs pour vous comme pour tous les mortels.
— Des devoirs ! lesquels? je vous prie.
— D'abord, celui d'obéir à votre père.
Madeleine garda le silence.
— Puis, reprit Hector, un devoir plus grand encore.
— Plus grand? fit la jeune fille étonnée.
— Oui. Sa Majesté le roi...
— Que dites-vous?
— Le roi désire que vous soyez promptement rentrée en l'hôtel Montaigu, à Paris.
— Le roi aurait exprimé ce désir?
— J'ajouterai que Sa Majesté a daigné rappeler à Monseigneur qu'il avait une fille.
— Comment! c'est Sa Majesté qui a rappelé à M. le duc...
— Et c'est sur son intervention royale que votre retour a été décidé. Vous voyez, mademoiselle, que de hautes destinées vous attendent. Il est probable que dès les premiers jours de votre arrivée à Paris, et après que les bonnes faiseuses vous auront habillée, comme il convient à une personne de votre rang, il est probable que vous serez présentée à la Cour
roO LA GRACE DE DIEU
et que le roi, vous faisant l'accueil que mérite la fille d'un de ses plus dignes serviteurs, le roi désignera, devant tout le monde, le gentilhomme qui devra être votre époux...
— Mon époux! répéta Madeleine, au comble de l'agitation... mon époux!...
— Je ne m'étais pas trompé, pensa Longueroche.
Mais, tout à coup, le caractère énergique de Madeleine reprit le dessus.
— Ainsi, dit-elle. Sa Majesté peut vouloir me marier immédiatement?
— Je crois même, mademoiselle, qu'on ne vous rappelle que pour cela.
— Et de quel droit dispose-t-on ainsi de ma personne?
— Mais, mademoiselle, c'est le roi,... fit Hector de Longueroche en simulant une respectueuse dévotion pour les volontés du souverain.
— Et, naturellement, Sa Majesté ne daignerait consulter ni l'humble paysanne que je suis, ni la noble fille que je vais être?
Hector eut un sourire un peu scandalisé.
— Alors, reprit Madeleine, si j'étais une petite paysanne, j'aurais le droit de disposer de mon cœur, on pourrait m'aimer, je pourrais aimer moi-même avec la presque certitude d'être épousée par le jeune homme de mon choix...
Longueroche, en écoutant ces paroles, se félicitait d'avoir habilement mené les choses.
Il était évident, en effet, que Madeleine allait se trahir de la façon la plus innocente et la plus complète.
Elle continua :
— Et parce que je deviens, tout à coup, une sorte de princesse dont le roi s'occupe et dont quelque seigneur convoite peut-être la fortune, il me faudra sacrifier toute ma vie, m'unir à un homme que, certainement, je haïrai...
— Pourquoi le haïriez- vous? mademoiselle.
Madeleine redressa la tête et, regardant bien en face Longueroche, ajouta, sans répondre à sa question :
— Des honneurs, un rang, la richesse, la gloire même d'être mariée par le roi, tout cela est acheté trop cher, si je dois le payer de mon bonheur et de l'écroulement de mes espérances.
— Mademoiselle, répondit Hector de Longueroche, en s'inclinant profondément devant la jeune fille, je voudrais bien que vous vous rendissiez compte de ma situation.
— Que voulez- vous dire?
— Hélas! mademoiselle, que s'il dépendait de moi, uniquement de
LA GRACE DE DIEU 7ol
moi, d'acquiescer à la réalisation de vos vœux, ce serait fait à l'instant même. Mais veuillez vous rappeler que je suis simplement un messager,
M. le duc, votre père, m'a chargé d'une mission qu'il ne m'appartient pas de discuter. Encore une fois, je serais votre humble serviteur... si j'étais le maître.
Avec une très grande habileté, l'écuyer du duc venait de dissiper, dans l'esprit de Madeleine, les préventions qu'elle pouvait avoir contre l'envoyé de son père.
— C'est vrai, pensa- t-elle, ce gentilhomme ne mérite pas l'accueil que je lui fais. 11 exécute un ordre.
— Si j'avais le droit de manifester un avis, mademoiselle, reprit-il, je dirais que vous avez, dans le cœur, un tendre sentiment...
— Et quand cela serait ! s'écria Madeleine, n'en avais-je pas le droit quand j'étais la fille des Chantoiseau?
Secrètement satisfait de confesser si complètement la jeune fille, Longueroche garda son attitude teintée d'humilité.
— Permettez-moi de vous plaindre car, d'après ce que je sais, vous êtes menacée dans l'affection que vous ressentez. M. le duc, votre père, ayant perdu successivement son fils et sa seconde femme, croit devoir à ses aïeux, au roi et à lui-même, de ne pas laisser éteindre une race qui, pendant tant de siècles, a doLaé de si grands exemples de courage, de fidélité et de vertu...
— Poursuivez, Monsieur.
— Alors le roi, en reconnaissance de services rendus par son illustre famille, a autorisé le duc de Montaigu à transmettre ses titres et son nom au gendre qu'il choisira.
— Et le duc a déjà quelqu'un en vue, sans doute?
Hector hésita un instant, puis, sentant la nécessité de feindre, il répondit :
— Non, Mademoiselle, pas encore.
Madeleine, dans sa peine, venait d'entrevoir comme une lueur d'espérance.
— Dites-vous vrai ? demanda-t-elle anxieuse.
— Pourquoi vous tromperais-je ?
Mais, en même temps que l'espoir entrait dans le cœur de Madeleine, le soupçon était entré dans l'esprit d'Hector.
Madeleine aimait; elle l'avait avoué. Ce fait était déjà grave; mais qui aimait-elle.
Un paysan, sans doute, ou bien un des gentilhommes qui viennent souvent chasser dans la forêt de Fontainebleau.
Elle était assez belle pour avoir été remarquée par l'un d'eux.
Et si celui-ci connaissait l'illustre origine de la pseudo-paysanne et les desseins du père, nul doute qu'il ne se présentât à l'hôtel de la rue de Grenelle et n'obtint la main de la riche héritière.
Hector sentit le danger. Mais, pour le prévenir, il fallut qu'il sût quel était l'ennemi.
A tout prix, il devait connaître celui qu'aimait Madeleine. Pour lui faire avouer son secret, il recommença de ruser, sachant bien, maintenant, qu'il n'aurait pas grand effort à faire pour triompher.
Après un nouveau silence, il reprit, en adoucissant encore son ton de voix, pour que ses paroles s'insinuassent mieux dans l'esprit de la jeune fille :
— Comme je vous le disais. Mademoiselle, le duc n'a pas encore fait choix d'un gendre.
— , C'est que, probablement, il exige beaucoup de celui à qui il réserve l'honneur d'entrer dans sa famille?
— Moins que vous ne le supposez.
— ■ Vraiment? Cependant il le veut riche?
— Nullement, le duc est assez riche lui-même pour ne point désirer que de nouveaux domaines viennent accroître la dot de sa fille.
— Il veut alors, à défaut de richesse, un gendre qui soit déjà célèbre, illustre, qui ait fait quelque action d'éclat.
— Cela lui plairait, sans aucun doute, mais il ne l'exige pas absolument.
— Ah! fit Madeleine avec un éclair de joie dans les yeux.
— Le duc, à celui qui aurait la prétention d'aspirer à votre main, Mademoiselle, n'impose, d'après l'ordre du roi, qu'une seule condition.
— Laquelle? laquelle, je vous prie? demanda Madeleine avec ardeur.
— C'est qu'il soit bon gentilhomme.
— • Qu'il soit bon gentilhomme ! et il n'exigerait rien de plus?
— Rien de plus, non. Mademoiselle.
— Et si ce gentilhomme, ou si quelqu'un des siens avait encouru une disgrâce ?
— On obtiendrait facilement son pardon.
— Mais, alors, le chevalier de Taillamont...
Elle s'arrêta surprise, confuse de l'aveu que, dans la joie de son cœur, ses lèvres avaient laissé éch apper.
Hector, au nom de Taillamont, avait subitement bondi.
— Obvier!... c'est Olivier qu'elle aime, prononça-t-il tout bas.
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Ils étaient déjà dans les bras l'un de l'autre... (P. 759.)
Puis, feignant habilement de n'avoir pas remarqué le trouble de la jeune fille, prenant une figure ouverte et un regard joyeux, il s'écria :
— Ai-je bien entendu, Mademoiselle? c'est Taillamont que vous avez
dit?
— Oui, Monsieur, répondit la jeune fille au comble de l'étonnement.
— Alors, Dieu soit loué mille fois !
— Comment? je ne comprends pas.
LIVRAISON 95. — A. d'EN.NERY. — LA. GRACE DE DIEU. — JCLES ROUFF ET C" , ÉDITEURS. — LIVRAISO!* 95.
— Dieu soit loué, vous dis-je, si toutefois je ne me trompe pas et si c'est bien Olivier de Taillamont que vous aimez.
— Olivier, vous savez son nom ?
— Je connais le nom et l'homme, Mademoiselle. Olivier est mon ami d'enfance, presqu'un frère pour moi.
Madeleine, émue au delà de toute expression, ne trouvait pas un mot à dire. Elle admirait naïvement le hasard étrange qui avait conduit, devant elle, et dans de si graves circonstances, un ami du Chevalier.
Cependant, elle reprit peu à peu son sang-froid, et envisageant les choses à son point de vue personnel, ce qui n'avait rien de bien extraordinaire :
— Vous avez loué Dieu tout à l'heure, dit-elle, et si j'ai bien compris votre pensée, c'est que vous ne croyez pas mon mariage avec le Chevalier tout à fait impossible ?
— C'est ce que j'allais avoir l'honneur de vous dire. Je ne connais pas d'homme plus digne d'amour qu'Olivier, et je pense que Monseigneur le duc de Montaigu, quand il saura votre attachement et la personne qui en est l'objet, n'aura aucune objection à faire.
— Vous savez, cependant, qu'Olivier n'est pas riche?
— J'ai eu l'honneur de vous assurer, tout à l'heure, que cela ne constituait pas un obstacle sérieux. D'ailleurs, les Taillamont se sont ruinés, il y a près de deux siècles, au service du roi Henri, et c'est encore un titre de noblesse.
— Oh ! que je suis heureuse de vous entendre parler ainsi.
— J'estime même que l'on trouverait peu de familles qui ne se regarderaient comme honorées d'une alliance avec les Taillamont.
On s'étonnera peut-être de voir Hector se déclarer si promptement l'ami et le champion d'Olivier auprès du duc. C'est qu'avec son flair qui ne le trompait guère, il avait bien compris Madeleine.
Décidée et hardie comme elle l'était, Longueroche ne voulait pas la laisser agir. Il s'empressait de prendre la direction de ses affaires, de lui laisser croire qu'il allait la marier, et il s'aperçut, tout de suite, qu'il faisait prudemment, car M"^ de Montaigu, se rapprochant de l'écuyer, lui dit avec une ineffable candeur :
— Alors, M. de Taillamont peut venir avec nous à Paris?
A ces mots, Hector laissa paraître une stupéfaction qui, d'ailleurs, était parfaitement sincère, puis il s'écria, redevenu tout à coup maître de lui-même :
— Olivier ! à Paris avec nous ! avec vous ! mais, Mademoiselle, vous n'y pensez pas?
— Comment ? Ne serait-il pas tout simple que, présenté par vous, il demandât, tout de suite, ma main au duc de Montaigu.
— Oh ! Mademoiselle, vous ne voulez pas prendre la peine de réfléchir. Songez donc que j'ai été envoyé ici pour vous chercher, pour escorter le carrosse qui vous ramènera ; mais j'ai trop le sentiment de ma situation pour laisser Olivier vous escorter même pendant une lieue. En arrivant, je porterais vite la peine de mon inconséquence et Monseigneur ne manquerait pas de me renvoyer, ce qui m'empêcherait tout à fait de m'employer ensuite à servir votre amour.
Madeleine Técoutait, ne se faisant pas une idée bien exacte des obstacles que Longueroche voyait.
— Dévoué comme je le suis à Monseigneur votre père, reprit Hector, toute mon affection et mon dévouement sont acquis à sa fille. Laissez-moi donc, s'il vous plaît. Mademoiselle, vous expliquer comment il faudra vous résigner à voir les choses marcher un peu moins rondement que vous ne le croyez.
— Je vous écoute.
— Le duc de Montaigu, Mademoiselle, est un homme d'une volonté absolue, ayant une très haute idée de l'autorité paternelle et qui n'admettrait, en aucune façon, qu'on lui imposât un choix, qu'on lui forçât la main dans cette circonstance, — comme dans toute autre, d'ailleurs...
— Alors, que prétendez-vous faire ?
• — Tout simplement user de la modeste influence que je peux avoir sui son esprit, profiter de ce que j'ai eu le bonheur de lui être utile en deux ou trois circonstances pour lui parler d'Olivier, d'abord incidemment et, plus tard, avec plus de précision.
Madeleine s'attristait en écoutant Hector, car elle commençait à comprendre quelles difficultés il lui faudrait vaincre pour faire agréer un fiancé qu'elle devait maintenant épouser à tout prix.
— Il existe, dans le monde où vous allez entrer des questions d'étiquette, de lois mondaines auxquelles il est indispensable de vous soumettre...
— Mais quel rapport?...
— Dans ce monde, Mademoiselle, une jeune fille ne choisit pas son mari; elle le reçoit des mains de ses parents.
— Oui, cela est vrai... Je l'avais oublié, hélas!
— M. de Montaigu est, je vous le répète, un homme dont le juste î orgueil n'admettrait pas qu'on éludât son autorité. Nous ne devons donc 1 avoir qu'une seule préoccupation : être assez adroits pour amener Monseigneur votre père à vous choisir lui-même Olivier comme époux.
— Voilà bien des habiletés que je ne saurais comprendre...
— Mais auxquelles il faut vous soumettre pour réussir. Fiez-vous donc à moi ; dès que nous serons arrivés, je dresserai mes batteries et j'aurai, je pense, assez d'adresse pour raccourcir considérablement l'attente dans laquelle vous allez vivre.
— Mais alors, sans m'accompagner, Olivier peut venir à Paris.
— Certes ! il le pourrait, car personne au monde n'a le droit de l'en empêcher, mais, s'il veut me croire, il n'en fera rien.
— Et pourquoi donc?
— Parce que, près de vous, il n'aurait peut-être pas le sang-froid nécessaire ; il se montrerait, ferait quelque imprudence, et alors, malheur a vous ! car le duc serait impitoyable.
— Mais puisqu'il est mon fiancé ?
— Il l'est pour vous, Mademoiselle, mais point pour Monseigneur... Au reste, je vous assure que si Olivier était ici, il n'hésiterait pas à me donner raison.
— Mais enfin dites-moi combien de temps, selon vos prévisions, nous resterons séparés l'un de l'autre ?
— Je ne puis vous dire cela, Mademoiselle.
— S'agit-il de quinze jours, d'un mois?
— Oh ! peut-être plus longtemps encore.
— Plus longtemps ! mais à quelle date prévoyez-vous donc que puisse avoir lieu notre union?
— Je ne saurai, dès aujourd'hui, le préciser, Mademoiselle, mais je prévois qu'il nous faudra, à vous et à moi, bien des efforts, bien des ruses... innocentes, mais adroites, pour amener le duc de Montaigu à considérer le chevalier de Taillamont comme un gendre qu'il lui soit possible d'accepter.
— Une si longue attente ! murmura Madeleine, pleine d'un effroi dont Hector ne pouvait, à coup sûr, deviner la nature.
— Mais, Mademoiselle, cette attente prolongée, que vous semblez redouter, n'est rien, en réalité, à côté des années qui s'écoulent souvent, dans notre monde, entre les fiançailles de deux jeunes gens et leur mariage.
Madeleine, sombre, ne répondit pas.
— Mademoiselle, dit Hector après un moment de silence, et parlant d'un voix à la fois affectueuse et grave, mademoiselle de Montaigu, consentez-vous à vous fier à moi, à mon dévouement, à mon honneur?
— J'y consens, dit Madeleine.
— Vous consentez alors à m'obéir presque aveuglément?
LA GliACE DE DIEU
— Oui, si vous me donnez la certitude que vous agissez aussi bien pour le bonheur d'Olivier. . .
— Que pour le vôtre?...
— Dès les premiers jours, vous ne pourrez plus en douter.
— Et je vous en garderai une éternelle reconnaissance.
— Eh bien ! exécutez de point en point ce que je vous prierai de faire. Laissez Olivier ici; présentez-vous au duc avec la candeur et la modestie qui vous rendent si charmante. Faites que votre père trouve en vous la soumission qu'il a droit d'attendre de sa fille. Peu à peu, vous verrez les choses s'arranger au gré de vos désirs les plus chers, et il ne faudra peut-être pas tout le temps que je vous ai dit pour que nous soyons en mesure d'écrire à Taillamont de venir, et qu'on l'attend à bras ouverts.
— Mais lui! dit Madeleine.
— Eh bien! quoi, lui? demanda Hector.
— Je ne pense pas que je puisse quitter le pays sans lui faire savoir quelle conduite il doit tenir.
— Qu'à cela ne tienne, Mademoiselle; permettez-moi, s'il vous plaît, d'aller chez Olivier et de lui répéter ce que vous venez d'entendre. Je gage que, me connaissant bien, il sera plus confiant et sera plus raisonnable que vous ne l'étiez d'abord.
— Agissez donc comme vous croirez devoir le faire, Monsieur.
— Je ne veux pourtant aller chez Taillamont qu'avec votre permission, mais vous auriez tort de me la refuser, car, de la sagesse de votre fiancé dépend votre avenir à tous deux. Olivier a souffert. En peu d'années il a vécu beaucoup. Quoique jeune, il a acquis, à l'école du malheur, une sérieuse expérience. Son jugement est sain et je suis certain qu'il vous engagera à partir ; il vous dira, j'en suis sûr, que vous pouvez vous fier à moi comme à un second lui-même.
Madeleine, à force d'être prêchée, avait fini par avoir presque confiance dans Hector.
— Allez-y donc... une parole de lui me rendra le courage qui me manque et plus de confiance.
— Moins de méfiance, souligna en souriant Hector, avouez-le, car vous vous méfiez encore un peu de moi, je le sens bien ; mais mon ami dissipera tous ces injustes soupçons de votre imagination.
— En ce moment, une bruyante fanfare retentit dans la forêt, non loin de la maisonnette du garde
— Ah ! dit Hector, voici le carrosse et les gens de votre père que je précédais. Pendant que je vole chez Olivier, préparez-vous pour le départ; dans un instant, je serai de retour.
7ri8 LA GRACE DE DIEU
Et, détachant son cheval de l'anneau du mur, il sauta en selle avec une incroyable aoilité.
— Voulez-vous m'indiquer, en deux mots, par quel chemin je gagnerai plus vite le pavillon de Gabrille ?
— Oui, prenez cette allée de chênes
— C'est donc de l'autre côté de la rivière?
— Oui, le bac vous passera, une allée des marronniers se trouve en face, et elle conduit à la demeure d'Olivier.
— Merci, Mademoiselle, dit Hector en se dressant sur ses étriers et en saluant la jeune fille avec une grâce parfaite.
Puis il piqua des deux et disparut bientôt derrière la grande allée des chênes.
Madeleine, immobile sur le seuil de Ghantoi'eau, songeait aux événements qui se succédaient, à Hector, à son père et à celui qu'elle aimait au-dessus de tout, lorsque le bruit du cortège se fît entendre presque à ses côtés.
Par la route venaient de déboucher deux piqueurs aux riches livrées portant, sur les housses de leurs montures, l'écusson des Montaigu.
Madeleine aperçut, d'un coup d'œil, le blason et murmura :
— Ce sont les armes dont étaient brodés les langes qui m'enveloppaient quand on me porta chez Chantoiseau. C'est donc vrai que je suis une Montaigu, je dois renoncer à toute illusion de ce côté.
— Derrière les piqueurs, huit hommes de la maréchaussée et plusieurs valets, aux couleurs du duc, précédaient un superbe carrosse.
A droite, à gauche, devant même et surtout derrière, affluaient de nombreux paysans, pour la plupart bûcherons, qui, voyant passer ce riche cortège, s'étaient mis à le suivre et l'avaient accompagné jusqu'à destination.
Au centre du groupe formé par les cavaliers marchait, assez douillettement installé sur sa mule, un personnage rebondi, rougeaud, suant et soufflant ; c'était le sénéchal dont la présence avait pour but de donner, au départ de Madeleine, le cachet d'authenticité qu'elle-même réclamait tout à rheure avec insistance.
Le cortège s'arrêta devant la maison du garde. Et tandis que les piqueurs sonnaient la Royale, les gens de la maréchaussée se rangeaient en ordre parfait sur le bord de la clairière et le carrosse, habilement conduit, venait s'arrêter à deux pas de la jeune fille qui, machinalement et le cœur un peu serré, regardait cette espèce de cérémonie plutôt en curieuse qu'en personne appelée à y jouer le principal rôle.
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Le sénéchal, aidé par deux domestiques, descendit de sa mule et, non sans noblesse, s'inclina devant Madeleine à qui il adressa le petit discours suivant :
Mademoiselle,
Comme l'a dit un de nos plus grands écrivains, les desseins de Dieu sont impénétrables. Vous allez être appelée à occuper dans le monde, par votre rano- et Tillustration de votre famille, une situation sans égale. Je suis chargé, par M. le duc de Montaigu, de vous signifier l'acte que voici, par lequel il vous réclame comme sa fille unique. Ma présence ici n'a pas d'autre but, mais je prendrai cependant la licence de vous adresser les vœux les plus ardents pour votre bonheur, ainsi que pour la grandeur de votre noble maison.
Cela dit, le sénéchal, avec un sourire qui respirait la finesse et la loyauté, fit deux pas en avant et tendit, à M"= de Montaigu, un parchemin signé du duc et scellé de ses armes, par lequel Madeleine était solennellement invitée à suivre Hector de Longueroche pour gagner Paris.
En même temps, deux caméristes descendaient du carrosse avec des ajustements dont elles comptaient revêtir leur' nouvelle maîtresse. Mais celle-ci se contenta de prendre une mante de soie foncée et dit :
— Cela me suffira pour le voyage, je m'en envelopperai pour la route, et personne ne reconnaîtra en moi l'humble paysanne que je suis depuis tant d'années déjà. — Le reste de ces ajustements servira plus tard.
Pendant ce temps, Hector était arrivé, à fond de train, à la porte du Pavillon de Gabrielle...
— Holà! Olivier, criait-il d'une voix retentissante.
— Oui vient ici? répondit une voix de l'intérieur.
— Moi ! Longueroche !
— Hector! reprit Olivier joyeusement. Ah! par ma foi! Voici un beau jour... parmi mes jours assombris!...
Ils étaient déjà dans les bras l'un de l'autre...
— Hector! répétait Taillamont, qui n'en pouvait croire ses yeux, et qui, dans la sincérité de son àme, était tout entier à la joie de le revoir.
Car Longueroche n'avait pas menti. Ils avaient grandi ensemble dans
une maison d'éducation, et ils se considéraient — autrefois — comme deux frères.
On peut même ajouter que, si Hector n'avait pas eu la ferme volonté d'épouser Madeleine, il eut gardé toute son affection au Chevalier.
— Mais puisqu'il se trouve sur mon chemin, se disait philosophiquement Longueroche, ma foi, tant pis pour lui.
Puis faisant retour, pour un instant, sur lui-même :
— C'est dommage, pensa-t-il, mais, bah! il en aimera une autre, et Madeleine sera heureuse avec moi.
Cela dit, il ne pensa plus qu'à sa diplomatie.
— Ah ! vrai ment, quelle joie, reprit Olivier, quelle joie de te revoir, mon cher Hector, en renouvelant sa longue et cordiale embrassade. Mais comment es-tu en ce pays? Qui donc a pu t'indiquer mon logis!
— Qui? devine.
— Comment veux-tu ?
— Eh bien! c'est Madeleine...
Olivier pâlit.
— Madeleine... que signifie? Et que viens-tu faire ici?
— Ton bonheur.
— Mon bonheur! Je ne comprends pas.
— Eh bien! en deux mots : Elle part ce soir, et c'est moi qui suis chargé par le duc de Montaigu, son illustre père!...
— Toi! Hector.
— Estime-toi bien heureux que ce ne soit pas un autre.
— Hélas ! le puis-je, puisqu'elle part.
— Mais elle m'a tout dit...
— Tout, vraiment?
— Que tu l'aimes, qu'elle t'aime, que jamais elle n'aura d'autre mari que toi.
— Eh bien? fit Olivier très ému et très agité.
— Eh bien! c'est moi qui vous marierai, corbleu!
Ces paroles furent dites avec un tel accent d'amitié et de dévouement que Taillamont se sentit rassuré du coup.
— Çà, reprit Hector, parlons peu, mais parlons utilement.
— Je ne demande pas mieux.
— Tu n'ignores pas que le duc ne fait revenir sa fille auprès de lui que pour la marier le plus tôt possible?
— Hélas! je l'avais pressenti.
— Ne pousse pas ces soupirs, mon cher, ils ne sont pas de mise, et d'ailleurs, ça me gêne pour causer affaire.
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