‹ La grace de DieuChapitre 15 sur 16 · OC · texte numérisé non relu

OC

— On me calomnie...

— Pas d'hypocrisie, et en route.

Garigou comprit qu'il perdrait son temps à raisonner, et, en homme pratique, il jugea que le mieux, pour lui, était de garder ses discours pour le moment où l'on formulerait contre lui une accusation précise.

Mais l'abominable garnement ne se doutait guère de ce qui l'attendait devant ses juges.

Quand Bellerose et les deux jumeaux, après avoir quitté le bureau du commissaire, se trouvèrent dans la rue, ils marchèrent un instant côte à côte. Ce fut le soldat qui renoua la conversation.

— Où comptez-vous aller, mes petits lapins?... demanda-t-il.

— Chez ma maîtresse, répondit Gabriel.

— G'est-il pas une actrice?

— Si.

— Où demeure-t-elle donc

— Sur le boulevard, pas loin de la porte Montmartre, répondit naïvement le coureur de Chonchon.

— Et elle s'appelle ?

— M"e Ophélia.

■ — C'est un nom de guerre, ça, comme le mien...

— Je ne sais pas, répondit Gabriel.

Il y eut un silence. Puis Gabriel prit doucement, et d'une façon presque filiale, le soldat par la main.

Bellerose s'arrêta et regarda l'enfant.

Celui-ci, un peu confus, la bouche inquiète et le regard timide, balbutia quelques paroles que le militaire n'entendit pas.

— Qu'est-ce que tu dis, mon mignon? lui demanda le soldat avec une figure encourageante.

— Je voudrais vous demander quelque chose.

— Tu peux y aller, mon fiston, qu'est-ce que c'est?...

— Je voudrais...

Et l'enfant, qui ne savait pas exprimer sa reconnaissance avec des mots, l'enfant tendit les bras à Bellerose, et avec une voix pleine de larmes, il reprit :

— Je voudrais vous embrasser!

— Cordieu! garçon, répondit le Royal-Champagne avec plaisir, saistu, et plutôt deux fois qu'une.

Et, tout ému de trouver chez le bambin une gratitude dont lui-même n'avait pas une idée bien exacte, Bellerose enleva Gabriel dans ses bras, l'appuya sur sa poitrine et lui planta deux gros baisers bien francs et bien retentissants sur les deux joues, pendant que le petit, lui prenant le cou de ses deux bras, répondait, de son côté, par des baisers et des larmes de joie.

— Merci, merci pour mon frère, disait-il.

— Pauvre petit, murmurait Bellerose tout attendri... quand Benjamin, essayant de lui monter aux jambes, lui dit :

— Et moi, monsieur?...

— Oh! toi aussi. Chérubin, répondit le soldat avec un gros rire qui n'élait pas exempt d'émotion.

Et, d'une seule main il enleva le petit ramoneur et l'embrassa vigoureusement à son tour.

Le tableau était charmant. Ce soldat en son brillant uniforme portait un enfant sur chacun de ses bras, l'un joli comme un amour et vêtu d'un costume étincelant. L'autre, noir, à peine vêtu de guenilles sordides. Tous les deux l'embrassaient tendrement et il riait de l'aventure...

Mais sa joie s'éteignit tout à coup. Il laissa glisser Gabriel à terre et gardant Benjamin sur ses bras...

— Mais mon pauvre petit, lui dit-il, tu trembles la fièvre... L'enfant, brisé par la fatigue, ne répondit pas. Ses yeux se fermèrent

et sa tête s'inclina doucement sur l'épaule de Bellerose.

— Il est donc bien malade? demanda le soldat...

— Oui, fit Gabriel...

— Ah! mon Dieu! mais il a du sang... là,... là...

— C'est sa blessure...

— Quelle blessure?

Gabriel raconta au Royal-Champagne l'histoire de la cheminée.,.

— Tonnerre ! grommela Bellerose, il a de la chance que je n'aie pas su ça plutôt, ce Garigou!

— Pourquoi?

— Parce que je n'aurais pas pu me retenir de lui planter mon sabre dans le ventre...

Gabriel rayonnait en écoutant ces paroles et se donnant des airs fiers, exprimant le plaisir qu'il avait de marcher à côté d'un militaire.

— Tu l'as trop éreinté, ce pauvre petit. Le voilà qui dort sur mon épaule. Nous n'aurions pas dû le laisser marcher...

Gabriel, inquiet, prit la main de son frère qui pendait sous le bra? de Bellerose.

— Benjamin! dit-il, en la lui embrassant. Le petit malade eut un mouvement.

— Tu souffres?

Pour toute réponse l'enfant souleva sa tête, regarda son frère, lui' adressa un pâle sourire dans lequel il y avait une singulière expression d'heureuse sécurité, puis il s'arrangea comme pour mieux se rendormir dans les bras du soldat...

— Donnez-le moi? dit Gabriel...

— Pourquoi faire?

— Pour le porter. Vous ne pouvez pas le garder toujours.

— Mais tu ne pourras pas.

— Oh ! que si ! fit Gabriel.

— Oui, quatre minutes.

— Eh bien! je me reposerai et je repartirai ensuite.

— Brave gamin! fit Bellerose.

Et s' arrêtant il changea Benjamin d'épaule...

— Vois-tu, reprit-il en s'adressant à Gabriel, j'ai peur d'une chose.

— Laquelle?

— C'est que son sang ne tache mon uniforme...

— Oh! oui.

— Et l'on me flanquerait de la salle de police. Mais le voilà placé de façon à ne pas me salir. Maintenant, en route!...

— Et où allons-nous? interrogea l'enfant.

— Mais c'est pas à moi à te le dire... Gabriel le regarda, étonné.

— Tu ne comprends pas? reprit Bellerose.

— Non.

— Voyons. Est-ce que tu ne sais pas où aller? Moi, je peux pas t'enmener à la caserne, tu penses bien...

— Je vais aller chez ma maîtresse.

— C'est une chanteuse?

— Non...

— Enfin elle est dans un théâtre?

— Oui, à l'Opéra.

— Et elle demeure.

— Sur le boulevard Richelieu...

— Pas bien loin de la porte Montmartre, c'est vrai, tu m'as déjà dit ça, tout à l'heure.

Cette conversation avait lieu sous les murs du couvent des Capucines qui occupait, à cette époque, un immense terrain sur l'emplacement duquel ont été tracées toutes les rues situées entre le boulevard des Capucines, la rue Royale, la rue Saint-IIonoré et la butte des Moulins.

Bellerose et Gabriel n'étaient donc guère éloignés de l'hôtel de Chonchon, surtout pour cette époque où les moyens de locomotion étaient rares et où l'on se servait ^exclusivement de ses jambes quand on était pauvre, pour se transporter d'un endroit à un autre.

— Eh ben ! mon petit, allons-y, dit le soldat.

— Vous m'accompagnez?

— Pardieu !

— Oh! que vous êtes bon!

— Faut-il pas que je porte ton petit blesse.

— Je suis content aussi pour autre chose,... dit Gabriel.

— Vraiment.

— Vous entrerez, n'est-ce pas, chez M'^' Ophélia?...

— Oui, mon garçon.

— Et vous lui direz pourquoi je me suis ensauvé, hier, de chez elle.

— C'était pour aller délivrer celui-ci, n'aie pas peur, cadet, j'expliquerai ça si bien, qu'elle n'osera pas te gronder.

En moins de vingt minutes, Bellerose et les deux enfants arrivèrent à l'hôtel de Chonchon.

D'un bras, le soldat portait Benjamin endormi et rêvant sur son épaule, tandis qu'il donnait l'autre main à Gabriel, si heureux de ramener son frère, qu'il ne sentait pas la fatigue.

Nous n'avons pas besoin de dire que la disparition de Gabriel avail, causé un grand émoi dans la maison de Chonchon...

La brave fille, toujours excessive, s'écria :

— On me l'a volé, pour en faire un saltimbanque. Pauvre petit! Je suis bien malheureuse.

Et, aussitôt elle ordonna que l'on courut de tous côtés pour le chercher dans les rues de Paris.

— Cocher, attelez le carrosse !

— Oui, madame.

— Et promenez-vous dans tout le quartier en demandant si on n'a pas vu passer Gabriel.

— Oui, madame.

— Et si vous le trouvez, ramenez-le. Vous, Bourguignon, allumez des lanternes et courez avec des chevaux — voici de l'argent — sur les grandes routes.

— Lesquelles?

— Lesquelles? Lesquelles? s'écria Chonchon impatientée, il n'y en a pas tant.

— Eh! madame, j'en connais vingt-deux...

— Autant que ça?

— Oui, madame...

— En sorte que si vous courez sur la route du Maine, vous avez vingt et une chances, qu'il en ait pris une autre.

— Oui, madame.

— Alors ce n'est pas la peine. Autant chercher une aiguille dans une charrette de foin.

— Que décide madame?..,

— Rien, répondit naïvement Chonchon.

Ce soir-là, justement, M"^ Ophélia n'était pas de service à l'Opéra. La soirée lui parut très longue.

— A chaque instant, disait-elle, je me figure qu'il va rentrer. Comme après tout, elle avait bon cœur, elle passa une fort mauvaise

nuit, pensant à Gabriel, pensant à Marie et se disant :

— Ah! pardine, c'est manquer de chance. Des deux jumeaux, on n'en avait retrouvé qu'un et le voilà envolé. Ça me chiffonne joliment à cause de Marie.

Et, après un moment de réflexion, ^elle ajoutait :

— Avec ça que Marie elle-même s'est évaporée comme une ombre! Quel drôle de pays que Paris! Il n'y a que moi que M. de Boisfleury retrouve toujours.

Quand Bellerose, chargé de son fardeau et tenant Gabriel par la main, se présenta à l'hôtel de la marcheuse, celle-ci, qui avait veillé toute la nuit, dormait à poings fermés,

Seulement elle avait dit, avant de s'endormir :

~-r Si Gabriel reparaît, j'ordonne qu'on m'éveille tout de suite.

Le soldat au Royal-Champagne, pour accomplir la commission dont Gabriel l'avait prié, demanda :

— Mam'zelle Ophélia? s'il vous plaît.

— Eh ! c'est Gabriel ! s'écria une femme de chambre. - — Lui-même, ma belle enfant...

— Vous voulez parler à madame?

Madame est servie... (P. C53.)

— A madame ou à mademoiselle, comme vous vous voudrez...

— Je vais aller la réveiller...

— Serait-elle encore dans les bras de Morphée? demanda Bellerose avec cette pompe dont les militaires étaient coutumiers à la fin du XVIII' siècle.

— Oui, monsieur !...

UVEAISON 82. — A. d'bNNERT. — Ul GRACE DB DIËD. — JCLB8 ROUFF ET C'', ÉDITEURS. — LIVRAISON 8%

— Mâtin! on lui sonne sa diane un peu lard. Mais motus, je ne suis pas ici pour réflexionner. ..

— Entrez dans cette pièce, je vais prévenir madame.

Et l'on introduisit Bellerose, ainsi que Gabriel et Benjamin qui dormait toujours, dans une petite salle d'attente.

Ils n'étaient pas là depuis dix minutes que Chonchon arriva comm^ une avalanche.

— Où est-il? oîi est-il, ce chérubin? que lui est-il arrivé?... Mais elle aperçut Bellerose.

— Oh ! fit-elle en s'arrêtant tout net, le beau soldat, palsambleu de jarnibleu !

— Pour vous servir, princesse, répondit le Royal-Champagne en mettant ses talons sur la même ligne et en faisant le salut militaire.

— Je ne pourrais pas être servie par un plus joli garçon, répliqua M"^ Ophélia, sans y mettre de façon.

— Vous me confusionnez, ma parole, dit Bellerose en s'inclinant de façon à se donner des airs régence.

— Il n'y a pas de quoi, répondit Chonchon, qui salua d'un coup d'épaule très sec comme si elle plongeait.

Les politesses auraient continué de la sorte pendant un temps dont on ne saurait apprécier la durée, si Bellerose n'eut fini par aborder l'objet de sa visite.

— Je vous demande excuse, madame, de me présenter de si grand matin dans vos appartements.

— Vous êtes tout pardonné.

— Je sais à quoi la civilité oblige un homme d'honneur...

— Je vous crois...

— Mais j'étais pressé de remettre en vos mains ces deux miochons.c.

— Comment deux?

— Oui, madame...

— Je n'en avais perdu qu'un, vous m'en rapportez le double, oh! que vous êtes un galant homme. Mais qu'est-ce que le second...

Ce fut Gabriel qui répondit :

— Vous ne vous fâchez pas, madame?...

— Et pourquoi? demanda Chonchon.

— Parce que je m'étais ensauvé ?

— Non je ne me fâche pas. Mais pourquoi diable t'étais-tu ensauvé, au fait? ,

— Pour aller chercher mon frère.

— Benjamin?

— Oui.

— C'est donc lui?

— Oui.

— Et où Tas-tu trouvé, Benjamin? Ah! monsieur, que de remerciements. Ah! Dieu! Marie va-t-elle être contente! Enfin nous les avons tous les deux, mais il dort, le pauvre petit...

Et Chonchon voulut le prendre...

— Prenez garde, madame, dit Bellerose, le pauvre mioche est blessé. Il ne vaut pas bien cher...

— Blessé ! mais alors, Bourguignon ! Toinette ! Jeannot ! qu'on prépare un lit bien bassiné; que l'on coure chercher le médecin. Et vite, donnezmoi cet enfant. Tenez Toinette.

Puis s'adressant au soldat?

— Il a faim, peut-être?

— Je n'en sais rien, madame.

— Et toi, Gabriel?

— Non, madame.

— Et vous, monsieur le soldat.

Et comme Bellerose semblait hésiter à répondre :

— Ah ! vertubleu ! s'écria Chonchon, quel plaisir vous m'avez fait en me ramenant ces enfants. J'ai une amie,... ma chère Marie, qui les adore ces petits et... mais vous ne pouvez pas savoir! Il faut que je vous embrasse !

Puis, sans façon, la nouvelle pensionnaire de l'Opéra se jeta tendrement au cou de Bellerose, à qui elle appliqua deux bons gros baisers de Savoie, retentissants et savoureux.

Inutile de dire que Bellerose se laissa faire, en souriant dans sa moustache.

— Je vous devais bien ça, reprit Chonchon avec l'accent d'une plus que parfaite conviction.

— Très probablement, fit Bellerose.

— Mais racontez-moi comment vous avez protégé ces enfants, dont le retour me comble de joie?

Le Royal-Champagne s'exécuta :

— Il laut d'abord vous dire que le petit qui peut marcher est un vrai héros...

— Allons donc!

— C'est comme je vous le dis, mademoiselle...

— Gabriel un héros ! . . .

— C'est lui seul qui a déniché son frère.

— Ah! mon Dieu! il s'était donc sauvé pour ça.

— Apparemment.

— Qui aurait cru pareille chose d'un gamin de cet âge !

— C'est lui, reprit Bellerose, qui l'a tiré de la cave.

— Quelle cave?

— Enfin, c'est grâce à lui que j'ai remis la patte sur le nommé Jean- Pierre Garigou, lequel Garigou, à c'te heure, n'est pas blanc, je vous en octroie mon billet.

Cela dit, Bellerose conta les choses par le menu à Chonchon, depuis l'affaire de la porte Saint-Honoré, jusqu'à l'aventure de la nuit précédente et aux événements du matin.

Le soldat, qui connaissait le cœur féminin, se garda bien d'omettre la partie de son odyssée dans laquelle il remplissait, avec avantage, le rôle de héros, auprès de Vénus; mais, Chonchon l'interrompit :

— Ah! mais, j'y pense! mais vous devez avoir terriblement faim; vouiez-vous déjeuner avec moi?

— Madame, je craindrais, en vous refusant, de désobliger la plus belle personne que j'aie jamais vue.

Chonchon se cabrait sous le compliment et allait riposter, quand on vint lui dire que le médecin était là.

— Quel médecin?

— Celui que madame a envoyé chercher pour l'enfant...

— Ah! c'est vrai. Ce petit est-il couché?

— Oui, madame.

— C'est bien; qu'on serve, sans retard, un déjeuner sérieux pour deux personnes. En attendant, je vais voir ce que dit ce médecin.

Puis, s'adressant à Bellerose :

— Ne vous impatientez pas, je reviens...

Et, en effet, avec son éternelle bonne humeur, elle s'envola comme une véritable sylphide, courant au chevet de l'enfant qui venait de lui être amené par son frère.

Dix minutes après, elle était de retour, toute radieuse.

— Ce ne sera rien... dit-elle à Bellerose.

— Le médecin a visité l'enfant? demanda le soldat.

— Oui. Il assure que nous n'avons rien à craindre.

— C'est fort bien...

— Mais vous ne croiriez pas une chose...

— Laquelle?

— C'est que ce petit mourait de faim.

— Pas possible.

— De faim, monsieur, de faim, répéta Chonchon qui paraissait toute bouleversée.

— Alors, il était temps de le tirer du réduit où le martyrisait cette canaille de Garigou.

— De faim!... reprit Chonchon avec terreur.

Puis, tout à coup, elle sonna; un domestique parut :

— Bourguignon, qu'on coure acheter des volailles, du bœuf, de tout, et qu'on me fasse du bouillon, de la gelée, toutes sortes de choses, enfin, pour réconforter cet enfant...

— Bien, madame.

— Ah! un instant, s'il vous plaît.

Le valet attendit.

— Parce que Benjamin s'en va d'inanition, ce n'est pas une raison pour que nous en fassions autant.

Elle sourit à Bellerose et ajouta :

— N'est-ce pas, brave soldat?

— Je suis positivement de votre avis.

— Hourguignon? interrogea Chonchon en s'adressant au domestique.

— Madame?

— Le déjeuner est-il bientôt prêt?

Au même instant, un autre valet ouvrit la porte et dit :

— 'Madame est servie...

— Fort bien; monsieur Bellerose, veuillez me donner la main pour passer à table.

— Bien avantageusement, belle dame, répondit Bellerose.

Une minute après, Chonchon et son invité attaquaient un de ces repas presque froids qu'on pouvait toujours composer en dix minutes, et dont la pensionnaire de l'Opéra recommandait sans cesse, à ses gens, d'avoir les éléments à portée.

Cette fois, Chonchon avait en Bellerose un partenaire énergique. Cela leur donna de l'émulation à tous les deux et le déjeuner, quelque copieux qu'il fût, passa des plats dans les assiettes, et des assiettes dans les estomacs des deux convives.

Entre temps, Chonchon dévoilait ses projets :

— Je suis trop heureuse, monsieur le militaire, de ce que vous avez fait... mais il n'y a pas que moi, je crois vous l'avoir dit. J'ai une amie qui sera aux anges de retrouver ces deux petits, auxquels elle s'était attachée comme si elle avait été leur propre mère.

— Une demoiselle de l'Opéra aussi ?• demanda Bellerose en lampant un verre de bourgogne.

— Oh! non; c'est une vertu, elle...

— Ah!

— Oui, tout ce qu'il y a de plus sévère.

— Vraiment?

— Oui, oui, on l'a même enlevée récemment...

— Vous dites? demanda Bellerose ahuri,

— Je dis qu'on l'a enlevée récemment...

— Cette vertu?

— Oh! c'était malgré elle, ce qui fait que j'ignore où elle peut être en ce moment; on l'aura transportée dans quelque noir donjon, où elle gémira jusqu'à ce qu'elle consente, sans doute, à accepter les hommages d'un gentilhomme ou qu'elle soit délivrée par un chevalier...

— Mais c'est une histoire du temps passé...

— Oh ! dit Chonchon avec cette philosophie pleine de bon sens qui contrastait avec ses boutades d'ignorance et ses pataquès, les histoires du temps passé servent souvent à faire vivre les histoires du temps présent...

— C'est bien possible, dit Bellerose qui ne comprit pas très bien l'aphorisme de Chonchon.

— Quand nous retrouverons Marie, reprit la pensionnaire de l'Opéra, nous lui ferons un rude plaisir en lui rendant ses deux petits... Je vous présenterai.

— Ce sera avec plaisir que je ferai sa connaissance, dit Bellerose que rien n'intimidait.

— En attendant, je vais garder les deux jumeaux, au lieu d'un coureur, j'en aurai deux. Ah! seulement, je changerai le costume. Gabriel était un peu terne, avec son velours bleu. Je vais les habiller en salin bouton d'or, des bottes en cuir rouge et une toque cramoisie.

— Ce sera galant!... fit Bellerose qui mangeait toujours.

Chonchon, du reste, ne perdait pas son temps et rivalisait de capacité stomacale avec son invité. Tant et si bien qu'ils restèrent à table près de deux heures, et qu'il était déjà une heure et demie de relevée, — c'est-à-dire de l'après-midi, — quand on apporta le café et les liqueurs...

Juste en ce moment arriva le Commandeur de Boisfleury, qui venait faire sa visite quotidienne à la future étoile de l'Opéra.

Nous n'avons pas besoin de dire que le gentilhomme fut quelque peu surpris de trouver celle qu'il protégeait très effectivement, en tête à

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tête avec un soldat qui lui parut d'autant plus intempestif qu'il était plus beau.

Mais Chonchon ne se désarçonna point, pas plus que le vaillant Bellerose, d'ailleurs.

— Mon cher Commandeur, dit-elle, voici un militaire que je tenais à vous présenter...

— Vraiment, ma chère Ophélia... mais pourquoi?

■ — Parce qu'il a fait, ce malin, la chose du monde qui pouvait le plus vous èlre agréable...

— Oh! madame me flatte, dit Bellerose en ébauchant, de la main droite, un salut militaire.

— Et qu'a-t-il fait, voyons?

— Il m'a ramené Gabriel qui avait disparu...

— Oui, en effet, c'est fort bien, dit froidement le Commandeur; mais comment savait-il?...

— Attendez; avec Gabriel était... devinez qui.

— Ah! vous savez, Ophélia, je ne suis pas pour les charades.

— Benjamin !

— Benjamin ! qui ça. Benjamin? demanda le Commandeur qui ne se souvenait guère d'avoir jamais connu quelqu'un de ce nom-là.

— Mais le frère de Gabriel, l'autre jumeau. Faut-il que vous ayez la mémoire fatiguée...

— Ah! Benjamin! Bien! bien! c'est très bien, mon garçon, dit le Commandeur à Bellerose ; mais vous êtes du régiment de mon neveu, je lui dirai un mot pour vous; on vous fera sergent...

Puis, se tournant vers Chonchon :

— Et c'est pour cela, sans doute, que vous avez invité ce soldat à déjeuner?

— Ma foi, oui...

— Vous avez bien fait, ma chère...

On le voit, le Commandeur restait grand seigneur et ne paraissait pas prendre garde aux incartades de Chonchon.

D'ailleurs, ce soldat, en lui-même, était trop mince personnage pour inquiéter un Boisfieury.

Bien mieux, il lui adressa d". nouveau la parole :

— Mon garçon, lui dit-il, je suis très content de ce que vous avez fait pour M"^ Ophélia, pour une autre personne et pour moi-même. Faites-moi le plaisir d'accepter ce double louis, avec lequel vous boirez à ma santé en compagnie de vos camarades, si le cœur vous en dit.

Bellerose qui s'était levé depuis longtemps, accepta l'aubaine sans

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façon et remercia, non sans esprit, le Commandeur qui lui ferma la bouche en disant :

— C'est bon, c'est bon, mon ami, vous êtes un brave.

Le ton, comme les paroles du Commandeur, indiquaient suffisamment qu'il entendait faire sentir à Bellerose la distance qui séparait un Boisfleury d'un soldai au Royal-Champagne.

Et, disons-le à la louange de ce dernier, il comprit, et après avoir très gaiement témoigné à Chonchon combien il avait apprécié son accueil et son déjeuner, il prit congé en demandant la permission de venir prendre des nouvelles de Benjamin.

Ce fut M. de Boisfleury qui répondit :

— Quand il vous plaira, mon ami.

Bellerose parti, le Commandeur eut le bon goût de ne pas dire un mot qui eût trait à cette visite, et causa longuement avec Chonchon.

Il se faisait vieux, tout de même, M. de Boisfleury, disons-le, et cette sénilité qui l'envahissait, peu à peu, lui faisait trouver douce, sans qu'il s'en doutât peut-être encore, l'habitude prise de venir voir Chonchon.

Quelqu'un qui lui eût dit, trois mois auparavant, qu'il s'encroûterait dans une liaison avec une paysanne plus joviale que distinguée, se fut fait vigoureusement rabrouer.

Et pourtant, cela était. Il se croyait toujours un séducteur, un roué; jl ne renonçait pas à conquérir les bonnes grâces de Marie, mais il trouvait un plaisir toujours nouveau à causer avec cette grosse fille, dont la bonne humeur le rajeunissait.

Il s'intéressait à ses affaires, commençait à ne plus savoir rien lui refuser et se sentait flatté quand, à l'Opéra, quelqu'un disait en parlant d'Ophélia :

— Voici une divinité dont les charmes peuvent aisément se passer des artifices indispensables à ses compagnes...

De son côté, Chonchon qui, après tout, était femme, s'était aperçue de l'empire qu'elle exerçait et en abusait un peu, mais en bonne fille qu'elle était.

Elle conduisit son vieil adorateur auprès du lit dans lequel Benjamin, pansé et réconforté, dormait comme une marmotte de son beau pays de Savoie.

— Est-iî gentil, hein? dit-elle.

— Oui, oui, très gentil, en effet.

— Il est vrai qu'on l'a débarbouillé à l'eau chaude.

— Qu'allez-vous en faire?

— Il montera derrière mon carrosse, comme Gabriel...

Dans chaque cour, Pierrot chanta son refrain et ses couplets. (P. 6G3.)

— A merveille, ce sera du plus galant effet.

— Jusqu'à ce que nous ayons découvert Marie. Le Commandeur fit un léger mouvement.

— Vous espérez donc toujours?...

— Mais, sans doute.

— Avez- vous quelqu'indice?

RAISON 83. — A. D'eNNF.RY. — LA GRACE DE DIEU. — JULES RODFF KT C'% ÉDITEURS, — LIVRAISON S3.

«o8 LA GRACE DE DIEU

— Non; mais je compte sur Pierrot...

— Et si vous la retrouvez ?. . ,

— Je lui rendrai ses deux petits amis...

— Savez- vous s'ils ne l'embarrasseront pas?

— Oh! que non, c'est un cœur d'or; moi aussi, je suis un cœur d'or, mais j'ai malheureusement un estomac d'acier.

— Et il y a lutte entre les deux organes, si bien que ce n'est pas loujours le cœur qui triomphe, dit le Commandeur.

— Peut-être bien! fit Chonchon en riant aux éclats.

— Allons, dit le Commandeur, pour aujourd'hui, cependant, c'est le cœur d'or qui a eu le dessus, et je vous en fais mon compliment.

Huit jours après, Benjamin reposé, réconforté, avait repris son ancienne physionomie et, très débarbouillé, ressemblait à Gabriel de telle façon que s'il n'avait pas été un peu plus maigre, on aurait eu de la peine à les distinguer l'un de l'autre.

Chonchon les fit venir un matin... et s'adressant à Gabriel ;

— Dis-moi, petit, es-tu content?

— Oh! oui, madame...

— Et toi, Benjamin.

Pour toute réponse, l'enfant se jeta sur la main de Chonchon et la lui baisa de toutes ses forces.

— Viens m'embrasser sur la figure, viens, dit-elle avec sa bonne gaieté ordinaire, laisse ma main aux petits abbés qui me persécutent, comme on dit.

Chacun des deux enfants lui sauta au cou. Elle les combla de baisers et de caresses.

— Je suis une bonne fille, hein? dit-elle.

Les deux enfants la regardaient, pleins d'admiration...

— Mais je parie qu'il vous manque quelque chose. Voyons, Gabriel, réponds-moi franchement ?. . .

Le brave gamin se garda bien de dire son sentiment. Il comprenait trop combien qu'il aurait l'air d'être ingrat s'il ne se déclarait pas complètement heureux. . .

— Tu ne dis rien?...

— Non, madame...

LA GRACE DE DIEU ^ fioî»

— Pourquoi?

— Je ne sais pas...

— Oh ! que si et tu me comprends bien. Il y eut un moment de silence...

— Yeux-tu que je parle pour toi?

Toujours même mutisme de Gabriel.

— Soit. Pour que tu sois complètement heureux, maintenant, il le faudrait Marie, n'est-ce pas?

Gabriel ne répondit rien, mais ses yeux s'éclairèrent d'une flamme (jui parlait pour lui...

— Et toi, Benjamin, voudrais-tu voir Marie?

— Oh! oui, répondit le pauvre petit qui n'avait pas encore appris à dissimuler sa pensée...

— Et bien! mes enfants, on s'en occupe.

— Vrai? demanda Gabriel moins intimidé.

— Oui, pour tout de bon...

— Les deux jumeaux mangèrent Ghonchon de baisers...

— C'est bon d'être aimée pour soi-même, dit follement la marcheuse de l'Opéra.

Puis elle reprit, après avoir ri son saoul...

— On s'occupe de la trouver...

— On sait donc ce qu'elle est devenue?

— flélas! non.

— Alors, elle est perdue comme l'était Benjamin, interrogea Gabriel.

— A peu près.

— Mais est-elle aussi mal traitée?

— Je ne pense pas, dit joyeusement Ghonchon.

— Ah! tant mieux, fît Gabriel avec soulagement... • — Seulement, nous ne savons pas où elle est.

— Comment ferons-nous, alors?

— Nous enverrons Pierrot à sa recherche.

— Il la trouvera, lui? demanda Gabriel.

— Oui, il est très malin.

— Oh! fit Gabriel qui ne paraissait pas accepter cette opinion aussi facilement qu'on l'aurait cru...

• — Tu ne te souviens donc pas de ce qu'il avait fait?

— Non.

— Il avait retrouvé ton frère...

— C'est vrai, dit Benjamin.

fiGO '■« LA GRACE DE DIEU

— Et s'il n'y avait pas eu des soldats pour l'en empêcher, il te l'aurait ramené.

— Enfin!.,, allait dire Gabriel peu convaincu... Mais Chonchon lui coupa la parole.

— Enfin, dit-elle, nous allons le faire venir, et comme j'ai une idée, il l'exécutera.

— Et nous, qu'est-ce que nous ferons?

— Vous?

— Oui, si nous cherchions Marie?

— Et où? demanda Chonchon.

— Je ne sais pas, fit Gabriel, mais j'ai bien relronvé Benjamin mieux que Pierrot.

— C'est vrai. Cependant, tu ne peux pas passer ta vie à courii', nuit et jour dans Paris.

Gabriel, toujours affectueux, regardait Chonchon... Celle-ci reprit :

— Est-ce que ça t'ennuie d'être mon coureur?

— Non, madame.

— Ça ne te fatigue pas de monter derrière mon carrosse? — ■ Je crois bien, c'est les chevaux qui marchent pour moi

— Es-tu assez bien nourri?

— Oh! oui, madame, trop bien, même.

— Et toi, Benjamin, veux-tu être coureur comme ton frère? De cette façon, vous ne vous quitterez pas plus que votre ombre

Les deux entants eurent un élan de joie.

— Vous m'accompagnerez tous les deux à l'Opéra chaque lois que je serai de service...

— Oh! oui, madame, dit Benjamin ravi...

— Eh bien! c'est entendu. J'aurai deux coureurs qui n'en feront qu'un. Et, pour commencer, vous allez, tous les deux ensemble, vous en aller dans la rue Pierre-Lescot, tu sais où c'est?

— Moi, je le sais, fit Benjamin que le bien-être avait rendu un peu bavard.

— Vous entrerez au numéro 15 et vous demanderez au logeur qui demeure là et qui est du pays, si Pierrot est dans sa chambre.

— ■ Bon! et s'il y est, qu'est-ce que nous lui dirons?

— De venir me trouver aujourd'hui même.

— Et s'il n'y est pas?

— Vous prierez le logeur de me l'envoyer dès qu'il sera rentré. C'est entendu, vous avez compris?

— Oui, oui, madame.

— Allez donc, et bonne chance.

Ils partirent.

Ghonchon avait réalisé ses projets. Les deux jumeaux étaient vêtus de vestes en salin boulon d'or et coiffés de toques pareilles. Avec cela des culottes en velours nacarat et des souliers en drap d'or.

— Je les ferre comme mes chevaux! disait la pensionnaire de l'Opéra en riant de tout son cœur.

Gabriel et Benjamin, par un hasard heureux, trouvèrent Pierrot et le ramenèrent.

— Mon vieux, lui dit Clionchon, il s'agit de ne pas mettre ses deux pieds dans un sabot.

— Qu'est-ce qu'il y a? demanda Pierrot.

— Comment, qu'est-ce qu'il y a? s'exclama Ghonchon.

— Oui, insista le Savoyard qui ne s'emballait plus...

— Tu n'as donc pas vu les deux petits?

— Si, après?

— Et tu ne me demandes pas comment ils sont ici !

— Ils m'ont tout raconté en route...

— Eh bien! maintenant, il ne s'agit plus que d'une chose, dit Ghonchon d'un air important.

— Laquelle?

— Pietrouver Marie.

— Tu sais où elle est? interrogea Pierrot.

— Non, fit Ghonchon.

— Alors?

— Alors, il faut la chercher.

— Où? demanda Pierrot.

— Gomment où? tu me parais bien éteint.

— Je ne sais pas ce que je suis, mais si je n'espérais pas encore rendre service à M"'' Marie, je quitterais joliment cette caverne de voleurs qu'on appelle Paris.

— Voleurs! fit Ghonchon en esquissant un sourire, peut-être bien, mais il y en a d'aimables.

— Possible! en attendant.

— En attendant, dit Ghonchon, tu vas te mettre à parcourir la ville en chantant.

— Je ne fais que ça depuis deux mois et demi.

— Tu continueras. Qu'est-ce que tu joues et cfu'est-ce que tu chantes d'ordinaire?

CG2 Là GRACE DE DIEU

— Les chansons du pays.

— Tu aloandonneras ce répertoire.

— Et qu'est-ce que je chanterai?

• — Une seule chanson ; La Grâce de Dieu!

• — Pourquoi?

-— Parce que, si Marie l'entend, je la connais, elle ne pourra pas se tenir de te répondre, et par ainsi nous saurons où la trouver. Tu comprends?

Cette fois, Chonchon ne faisait pas, à l'avance, un mot historique, mais elle imaginait le même plan que le troubadour Blondel recherchant, à travers l'Europe, son roi Richard Cœur-de-Lion.

Et certes, on pouvait affirmer qu'elle avait le mérite de l'invention, car, à coup sûr, elle ignorait que Richard et, à plus forte raison, Blondel eussent existé.

Pierrot, d'autre part, n'avait que Paris à parcourir en chantant et, ronséquemment, plus de chances de réussite que Blondel qui s'était donné la mission de fouiller l'Europe entière.

— Quand tu devrais faire, une à une et successivement, toutes les rues de Paris, il faut essayer.

— J'essayerai, fit Pierrot avec résignation.

— A la bonne heure, tu comprends quelle joie pour Marie et pour ces deux galopins de se retrouver...

— Oui, mais... fit le Savovard.

— Mais quoi?

— Le Commandeur! Tu ne vois donc plus le Commandeur?

— Je le vois trop. Il est toujours chez moi.

— Et il ne sait pas, lui, où est Marie?...

— Non. Je l'ai sondé.

— C'est un vieux singe. Il ne te le dirait pas...

— De bonne volonté, non. Mais, si je me mettais en tête de le faire bavarder, il ferait des aveux. En tout cas, raison de plus pour retrouver Marie sans sa participation.

— Oui, dit Pierrot qui — Chonchon avait raison — était réellement un homme éteint depuis l'aventure du souper qu'il ne se pardonnait pas.

11 partit, et dès qu'il fut dans la rue, se mit à chanter la Grâce de Dieu, écoutant de toutes ses oreilles si quelqu'un ne lui répondait pas et regardant à toutes les fenêtres si Marie ne se montrait point pour lui faire quelque signe.

Instinctivement, il suivit la ligne des boulevards pour gagner le terreplein du boulevard du Temple où s'élevaient tant de théâtres devant lesquels

pullulaient les bateleurs et où, pendant longtemps, on avait eu l'habitude de venir écouter et applaudir Marie.

Devant chaque maison, dans chaque cour, Pierrot chanta son refrain el ses couplets.

Ici commence Ion voyage...

Si tu n'allais pas revenir, etc., etc.

Mais la nuit vint qu'il n'avait recueilli aucun indice. En sa qualité de Savoyard, il était tenace. C'est dire qu'il ne se découragea point.

Le lendemain, le surlendemain, et ainsi de suite, pendant plus de quinze jours, il continua son métier de chanteur obstiné, jouant de sa vielle et levant éternellement le nez en l'air.

Adieu ! à la grâce de Dieu

Ce fut en vain, aucune voix ne lui répondit. Mais il n'avait point parcouru toutes les rues et il s'acharna.

Pendant ce temps, Chonchon menait sa vie ordinaire, figurant dans les opéras et les ballets. Presque chaque soir elle allait à l'Opéra traînant, après elle, les deux jumeaux qu'elle laissait souvent dans sa loge, mais que parfois elle parvenait à placer dans un coin des coulisses pour qu'ils vissent le spectacle.

Et les pauvres enfants se croyaient en Paradis.

Quelle différence, en effet, avec la vie qu'ils avaient menée chez Garigou et même autrefois en Savoie.

Bien tranquilles, ils se tenaient à côté l'un de l'autre, jouant ensemble' ou causant de leurs petites affaires, ne gênant pas Chonchon en qui ils avaient démêlé, avec l'intuition des simples, une bonté d'âme que ne parvenait pas à effacer la vivacité de ses sensations et ses ardeurs d'une existence toujours menée à bride abattue.

Ils ne formaient plus qu'un seul vœu : Pievoir Marie.

MariCj sans être séquestrée, était entièrement séparée du monde. Arthur lui avait expliqué longuement la situation.

— Pour que ma mère vous juge enfin digne d'être sa bru, lui disaitil, vous devez vous former aux manières nobles et, en même temps, achever cette éducation que j'avais commencée dans votre chambrette dans le but <que nous poursuivons encore aujourd'hui.

Et Marie se laissait convaincre.

C'est également sur la recommandation d'Arthur qu'elle ne voyait

personne et qu'elle ne donnait aucune nouvelle à ses amis et même à ses parents, à sa mère.

— A^ous sortirez d'ici entièrement transformée, lui disait Arthur. Laissez pour le moment de côté vos amis de Savoie.

— Ne plus les voir!... eux que j'aime tant!... mais pourquoi?

— Parce que leurs mauvaises façons...

— Ce sont de braves gens, qui m'aiment bien aussi...

— Oui, mais leur langage est grossier et il est nécessaire que vous cessiez de l'entendre pour vous en déshabituer tout à fait et pour devenir une femme comme il faut.

— Il y avait, dans la conduite d'Arthur, un autre mobile.

Il ne voulait pas que son oncle ou que les autres roués du temps vinssent encore une fois troubler celle qu'il aimait passionnément.

C'est pourquoi il prenait tant de précautions.

Mais rien n'est plus difficile que de garder une jolie femme, même quand celle-ci ne fait rien pour dérouter une surveillance qu'elle ne trouve pas trop lourde.

La chose est d'autant plus malaisée, que le possesseur même de ce trésor ne se peut tenir de le visiter le plus souvent possible.

Et, en effet, le marquis allant sans cesse voir Marie, il suffisait de l'épier, de le filer, comme on dit aujourd'hui, pour savoir, ou tout au moins pour soupçonner que la retraite de Marie était le petit hôtel où Arthur venait chaque jour. . .

Et le Commandeur qui s'obstinait après la jeune fille avec celte ardeur sénile dont il avait donné tant de preuves, ne tarda pas à se douter du secret qui l'intéressait tant.

Employant toujours les mêmes moyens, il parvint à s'aboucher avec l'un des domestiques employés au service de Marie et le soudoya grassement.

Celui-ci, du reste, joua fort habilement son rôle et n'eût d'autre souci que de gagner le plus d'argent possible sans trahir absolument son maître.

Le Commandeur ayant mandé chez lui ce valet, l'interrogea en ces termes :

— Tu es au service du marquis de Sivry?

— Non, monseigneur...

— Tu mens, drôle.

— Je jure à monseigneur...

— Alors tu es au service d'une personne à laquelle s'intéresse M. le marquis Arthur de Sivry... de mon neveu, enfin?

Le valet ne répondit pas.

Il se mit à faire sottement le pied de grue. (P. 669.

— Me trompé-je? demanda le Commandeur.

— Je suis en service, monseigneur, reprit le domestique," dans une maison qui appartient à M. le marquis.

— Bon! Et dans cette maison?...

— Monseigneur n'ignore pas que le premier devoir d'un fidèle serviteur est d'être discret...

— Ah! maroufle!

LIVRAISON 84. — A. d'eNNERY, — LA GRACE DE DIED. — JCLES ROUFF ET C, ÉOITEORS. — LIVRAISON 84,

— Que monseigneur ne se mette point en colère...

— Oui, oui, je sais ce que ça veut dire.

— Monseigneur me prête peut-être des arrière-pensées que je n'ai point, mais je suis marié. J'ai trois enfants.

— Tiens, voilà vingt pistoles et fais-moi grâce de tes hypocrisies, triple Tartufe et, maintenant, parle...

— Monseigneur me comble! mais monseigneur sait bien que je suis tout dévoué à Monseigneur.

— JSous allons voir ça, réponds-moi... sincèrement.

— Que monseigneur m'interroge...

— Dans cette maison où tu es en service il y a une jeune femme?

— Monseigneur, il y en a plusieurs, répondit le valet.

A ces mots, Hercule de Boisfleury bondit d'étorinement. Le vertueux Commandeur se scandalisa presque...

— Plusieurs, répéta-t-il; plusieurs femmes ! ah! mon Dieu! qui jamais aurait cru ça de monsieur mon neveu !

— Le digne Commandeur, en bon seigneur plein d'admiration pour le régent, pour Louis XV et pour le duc de Richelieu, le digne Commandeur comprit qu'Arthur de Sivry entretenait, dans sa petite maison de la rue Saint-Paul, une sorte de parc aux cerfs.

Et cela ne le scandalisait et l' étonnait nullement; si ses moyens le lui eussent permis, il en aurait fait bien d'autres.

— Plusieurs ! reprit-il avec un accent d'admiration tout à fait amusant. Oh! mais c'est très intéressant... Voyons, dis-moi vite, bien vite.

— Quoi donc, monseigneur?

• — Combien y en a-t-il?

— Ah ! Monsieur le Commandeur, je ne puis pas vous répondre.

— Comment?

— M. le Marquis m'a recommandé le plus profond secret sur ce point délicat.

— Le secret! Mais je le paie ce secret!

— Monseigneur ne me fait pas l'injure de croire qu'il a pu m'aclieter en me donnant un léger témoignage de sa générosité.

— Ah ça! drôle, nous allons recommencer?

— Recommencer quoi? Monseigneur.

— Enfin veux-tu parler, oui ou non? misérable!... . — Oui, Monseigneur, j'y suis décidé, mais...

— Tiens ! voici encore vingt pistoles.

— Le frontin avança la main pour saisir Fargcnt que lui montrait le

Commandeur, mais celui-ci, cette fois, retira vivement la sienne et dit d'un air moqueur :

— Maintenant, mon garçon, parle et tu empocheras, sinon, non.

— Eh bien! monseigneur, il y a quatre femmes dans la maison de M. le marquis.

— Malepeste! s'écria M. de Boisfleury, quatre femmes!... mais c'est un véritable harem!... quel gaillard que monsieur mon neveu! mais, voyons, parle encore, mon garçon, achève.

— Parmi ces quatre femmes, n'y en a-t-il pas une qui est mignonne au possible, avec de beaux yeux bleus d'une tendresse à faire pleurer et des cheveux d'un noir admirable. Avec cela, gracieuse et svelte.

— Si, monseigneur, il y en a une comme cela.

— Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Marie?

— Nous l'appelons madame.

— Fort bien. Et les autres femmes? Explique-moi vite!..

— Monseigneur oublie ce qu'il a promis.

— Je ne t'ai rien promis, drôle!

— Monseigneur a parlé de vingt pistoles.

— Tu les auras quand je saurai tout.

— Ah ! voilà ! c'est q:ie la mémoire m'a manqué subitement.

— Tu ne veux plus rien dire, misérable !

— Je ne me souviens de rien ; monseigneur peut me croire, sans cela je n'oserais certainement pas lui désobéir.

Très curieux de savoir la fin de ces révélations, le Commandeur donna ses vingt pistoles et interrogea de nouveau le valet en ces termes :

— Et les autres femmes? allons, parle, parle c'est...

— Les autres sont, d'abord deux chambrières au service de madame...

— Ah! maraud!

— Et la quatrième?

— La quatrième? demanda le Commandeur qui crut qu'on allait lui faire enfin des révélations imprévues.

— La quatrième est ma légitime épouse.

— Pour le coup M. de Boisfleury prit une canne et se mit en devoir de caresser comme il faut les épaules de l'insolent. Mais celui-ci l'arrêta en lui révélant que le trésor caché dans le petit hôtel de la rue Saint-Paul était vraiment la vielleuse.

— Elle est sa maîtresse? demanda le Commandeur.

— Oh! pour cela, non, monseigneur; j'affirme qu'il n'en est rien.

— Alors qu'en fait-il?

— Dame! monseigneur, je l'ignore, on prétend qu'il lui l'ait une éducation de grande dame, qu'il la dresse aux belles manières

— Ah! oui, pour la lancer plus tard.

— Je ne sais, mais cela pourrait bien être.

— Mais il ne s'agit pas de cela, voyons, mon garçon. Tu pourras, je pense, m'introduire dans la place?

— Vous introduire, monseigneur!

— Mais oui, et le plus tôt possible.

— Oh ! n'y comptez pas, monseigneur.

— Pourquoi donc?

— Parce que je serais chassé.

— Bah! on ne le saura pas.

— N'importe, monseigneur, ce n'est pas possible.

— Mais si j'y mets le prix? dit le Commandeur.

— Ni pour or, ni pour argent.

— Tais-toi donc, maroufle. Voyons, que dirais-tu... de..

— De combien, monseigneur?

— De cent pistoles !

— Oh! non, non, sachez que M. le marquis...

— Eh bien!... quoi, M. le marquis?...

— M. le marquis nous a déclaré que celui que nous introduirions dans l'hôtel serait jeté dans la rue par la fenêtre.

— Et par qui ?

— Mais par lui-même.

— Tarare! Il ferait beau voir que mon neveu...

— Et il a ajouté que le compte de l'introducteur ne serait pas plus long à régler. Il lui ferait don de cent coups de bâton et l'enverrait ensuite réfléchir, dans les caves de l'un de ses châteaux, aux inconvénients de se laisser séduire.

— Voyons, j'ai dit cent pistoles... Je dis à présent, cent louis?...

— Un louis par coup de bâton, dit le valet, à la rigueur cela pourrait s'accepter; mais aller pourrir dans la cave de quelque vieux manoir... Impossible, monseigneur, c'est tout à fait impossible.

Malgré la résistance du valet, le Commandeur ne se décourageait pas entièrement, il voulut réfléchir aux moyens de le rendre plus traitable, ne désespérant pas d'être plus heureux une autre fois...

Et le lendemain, quand Hercule de Boisfleury vint faire à Chonchon sa visite quotidienne, il avait un air si triomphant que la pensionnaire de l'Opéra flaira quelque chose de nouveau.

— Je parie, se dit-elle, que mon vieil oiseau médite une nouvelle frasque. Et je mettrai ma tête au feu qu'il s'agit de Marie.

Elle sourit et se fit on ne peut plus gracieuse.

Le Commandeur, qui attribuait toujours à sa bonne mine et à ses mérites personnels les bonnes gracieusetés des dames à son égard, se montra fort heureux des amabilités de Chonchon.

Celle-ci le fit jaser.

La plus maladroite des maritornes vient toujours à bout de savoir un secret quand il s'agit de l'extraire à un homme pétri de vanité, comme l'était le Commandeur.

En quelques minutes, Chonchon l'eut adroitement conduit sur le chemin des aveux.

Non pas qu'elle eût l'air de savoir la vérité ni d'avoir la moindre idée de ce qui rendait si folâtre M. de Boisfleury, mais avec une diplomatie toute féminine, elle parvint à lui faire avouer qu'il avait appris une bonne nouvelle.

Cela lui suffit.

Quelques heures après, M. de Boisfleury ne pouvant y tenir, quittait Chonchon et, montant en carrosse, gagnait la rue Saint-Paul où il se mit à laire sottement le pied de gruo, comme un clerc de procureur, et levant le nez vers les fenêtres du petit hôtel qu'habitait Marie, ainsi qu'aurait pu faire un amoureux de vingt ans.

Seulement, le respectable séducteur ne se doutait guère qu'il avait été suivi.

Chonchon, en effet, avait détaché à ses trousses le bon Pierrot qui, précisément, venait lui faire part de son lamentable insuccès.

Une heure après Pierrot était de retour chez Ja pensionnaire de l'Opéra.

— Eh bien? lui dit-elle.

— J'ai suivi M. le Commandeur.

— Où est-il allé?

— Là-bas, au fond du Marais, rue Saint-Paul.

— Est-il entré dans une maison?

— Non.

— Qu'est-ce qu'il a fait alors?

— Il s'est promené en faisant des grâces, et en regardant en l'air comme s'il allait lui tomber des alouettes toutes rôties dans son noble bec.

Pierrot en voulait à mort à M. de Boisfleury, et il en parlait fort irrévé rencieusement, comme on le voit.

— Est-ce qu'il n'a pas toussé?

— Oh! plus de vingt fois...

— Et tu étais à même de voir les fenêtres qu'il regardait?

— Je les voyais aussi bien que lui.

— Personne ne s'est montré?

— Non, pas un chat.

— Et personne n'a toussé, comme pour répondre;

— Personne.

— C'est bien, mon bon Pierrot.

— Tu sais ce que tu voulais savoir? demanda le bon Savoyard à Chonclion qui réfléchissait.

— Pas tout à fait, mais nous sommes sur la voie.

— Tu crois! dit Pierrot qui, avouons-le, n'avait pas en Chonchon une confiance illimitée.

— Ecoute-moi et ne fais pas la bète.

— Je vas tâcher.-..

— La disparition de Marie nous a désespérés tous les deux, n'est-ce pas?

— Oui, d'autant qu'il y a de notre faute.

— C'est vrai. Le malheur, c'est que nous ne savons pas ce qu'elle est devenue, et que, peut-être, la sottise que nous avons commise en nous endormant peut avoir de terribles conséquences.

— Oh! mon Dieu! tu me fais frémir, Chonchon.

— Nous savons que ce n'est point le Commandeur qui la cache, mais nous savons aussi qu'elle lui a été enlevée par quelqu'un... si ce quelqu'un est le marquis... qu'elle aime, ça ne nous regarde pas. Seulement, il faut nous en assurer.

— Comment faire?

— C'est bien simple. Demain, vers onze heures, tu prendras ta vielle et tu iras jouer la Grâce de Dieu devant la maison dont le Commandeur a tant contemplé les fenêtres...

— Bon. Et puis après?

• — Et puis, si Marie est là, tu la verras mettre le nez à la fenêtre.

— Bah! tu crois?...

— En tout cas, ne manque pas de lever les yeux et de reluquer comme il faut la façade...

Chonchon baissa la voix.

— Si Marie est prisonnière, elle pourra, peut-être, se montrer quand même derrière une vitre, et rien de plus, mais l'important est que tu saches si elle est là. Après, nous parviendrons bien à pénétrer auprès d'elle.

— Bien, j'ai compris, Chonchon.

Le lendemain, en effet. Pierrot alla répandre des torrents d'harmonie dans la rue Saint-Paul.

Et il n'eut pas besoin de jouer longtemps de son instrument chevrotant...

Une fenêtre s'ouvrit. Le vielleur, la bouche ouverte, regarda vivement en l'air et, comme l'avait prévu Chonchon, Marie se montra, sans le moindre embarras, fît un geste d'amitié à Pierrot, lui sourit et lui fit comprendre qu'elle le remerciait de son attention.

Le bon Savoyard, tout joyeux, lui adressa force saints et même se permit de lui demander tout haut si elle n'avait pas besoin de son aide.

Mais Marie lui fit signe de se taire et de compter qu'elle serait toujours heureuse de l'entendre.

Pierrot, ravi, reprit le chemin du boulevard et vint rendre compte à Chonchon du résultat de son expédition.

— Bien! dit-elle, quand elle eut entendu le rapport de son compatriote, maintenant, il s'agit simplement de savoir à qui appartient cet hôtel.

— Je peux interroger les voisins, dit Pierrot.

— Oui. Pourquoi ne l'as-tu pas fait ce matin?

— Parce que j'ai eu peur de commettre une sottise.

Le pauvre Pierrot, troublé par tant d'événements, commençait à n'avoir plus confiance en lui-même...

— Eh bien! retournes-y et informe-toi.

— C'est ça. Je te verrai ce soir?

— Oui, à l'Opéra.

— A l'Opéra? moi! à l'Opéra?

— Tu me demanderas au portier, au suisse des artistes, derrière le théâtre, tu sais... J'aurai soin de le prévenir.

— Je trouverai.

— Ta présence n'étonnera personne.

— Bon... et alors?

— On te laissera monter dans ma loge et tu me diras ce que tu auras découvert.

— C'est dit. J'y vas de ce pas.

— Marie avait-elle l'air triste ou satisfait?

— Elle paraissait très contente.

— Tu n'as rencontré, autour de l'hôtel, aucun des domestiques que lu as vus chez la marquise?

— Aucun.

— C'est bien, à ce soir...

Il était quatre heures. Chonchon s'habilla lestement et commanda

son carrosse pour aller à l'Opéra où elle devait figurer dans les deux pièces.

On donnait rOrp/^ee, de Gluck, et un ballet intitulé Apollon et Coronis. Chonchon faisait une ombre dans l'enfer du deuxième acte d'Orphée, et une nymphe dans la pastorale héroïque qui suivait.

A cette époque, le spectacle, à l'Opéra, commençait à cinq heures. Ce qui était bien plus naturel qu'aujourd'hui, où l'on vous prend la moitié de votre nuit sous prétexte de représentation théâtrale.

Mais passons.

Chonchon, en arrivant, ne manqua pas de prévenir le suisse qu'un Savoyard, joueur de vielle, viendrait la demander.

— Je vous prie, dit-elle, de faire monter ce brave garçon dans ma loge, si j'étais en scène.

La bonne fille accompagna la recommandation d'un écu, et ce fut avec la plus parfaite bonne grâce qu'on lui répondit :

— Avec plaisir, madame.

Le dernier entr'acte venait de commencer quand Pierrot pénétra dans l'Opéra,

— Eh bien? lui demanda M"^ Ophélia — car, au théâtre, nous ne pouvons guère l'appeler autrement.

— Ma foi, tu ne te trompais pas...

— L'hôtel est au marquis?

— A lui-même.

— Alors, nous n'avons rien à faire.

— Mais, reprit Pierrot, il ne s'agit pas de ça pour le moment...

■ — Au fait, c'est vrai, mon pauvre ami, tu as l'air tout chose, qu'estce que tu as donc appris?...

— J'ai appris que le père Loustalot...

— Eh bien! quoi? Loustalot... que lui est-il arrivé, là-bas?

— Là-bas! rien du tout, il est à Paris.

— Ah! bah! à Paris... Lui!... le père de Marie!

— C'est comme je te le dis.

— A Paris ! et pourquoi faire ?

— Il cherche sa fille, pardine...

— Patatras! qu'est-ce qu'il va se passer, mon Dieu?

— Eh! que veux-tu qu'il se passe?

• — Tu l'as-vu? demanda Ophélia.

— Non, autrement...

— Autrement, quoi?

— Je lui aurais dit où il la trouvera.

Au feu! Chonchon! Au feu!... (P. G77.)

Chonchon regarda Pierrot d'un air surpris :

— Tu aurais fait ça? tu lui aurais dit?...

— Pardine!

— Ah! il est trop bête, beaucoup trop bête!... mais ne t'en avise pas, animal !

— Tiens! et pourquoi?

— Tu ne connais donc pas le père Loustalot?

LIVRAISON 85. — A. d'ENNERY. — LA GRACE DE DIEO. — JULES ROUFF ET C'% ÉDITEURS, — LIVRAISON 85.

— Si fait, je le connais depuis ma naissance.

— Eh bien! alors, tu dois savoir qu'il est diablement sévère...

— Et qu'il a raison de l'être, oui!...

— S'il apprenait quelque chose sur le compte de Marie, il serait capable de la tuer.

— Mais il n'apprendra rien, Chonchon, répondit Pierrot, absolument rien... Marie est la vertu même... J'en mettrais ma vielle au feu.

— Ah! tu crois? interrogea Chonchon, abasourdie par tant de naïveté.

— M. le marquis est un honnête homme.

— Parbleu ! fit Chonchon, le Commandeur aussi est un honnête homme.

— D'ailleurs, il m'a fait l'honneur de me dire qu'il aimait Marie et qu'il l'aimait de façon à ce qu'elle n'aurait jamais à rougir.

Chonchon interrompit Pierrot :

— Écoute, dit-elle, voilà qu'on sonne...

— Qu'est-ce que ça veut dire?

— C'est la fin de l'entr'acte. Il va falloir que je descende en scène pour le dernier acte. Tu n'as pas besoin de t'en aller?

— Si, faut que je sois chez moi avant neuf heures.

— Ah! c'est ennuyeux; Moi, je ne peux pas manquer l'acte. 11 y a un Moscovite très blond qui me donne des leçons de russe. 11 m'attend dans les coulisses et nous devons souper après le théâtre.

— Alors, dis tout de suite tout ce que tu as à dire?

Les deux jumeaux, Gabriel et Benjamin, étaient dans un coin de la loge, derrière un paravent où ils causaient et jouaient. De temps en temps, on les entendait rire...

— Eh! galopins! s'écria Chonchon...

Ils savaient ce que ça voulait dire. L'un et l'autre avancèrent à l'ordre.

— Tu connais le prince Gaganine, toi, Gabriel?

— Oui, madame Ophélie.

— Descends dans les coulisses et dis-lui que je vais me manifester avant dix minutes, qu'il ne s'impatiente pas.

— Je peux t'y aller avec lui? demanda Benjamin.

— Oui, mon garçon.

— Et nous pourrons t'y regarder la comédie?

— Oui, à condition de vous fourrer dans un coin et de ne pas faire le moindre bruit.

Les enfants partis, Chonchon revint à Pierrot :

— Retiens bien ceci, lui dit-elle; à aucun prix il ne faut donner, au

LA GRACE DE DIEU 67a

père Loustalot, des nouvelles de sa fille avant que nous ayons averti Marie,

— Ah! fit Pierrot.

— Par conséquent, dès demain il nous faudra pénétrer, de gré ou de force, auprès d'elle.

— Je m'en charge.

• — Et lui dire que son père est à Paris.

— Il me semble qu'en leur faisant la surprise à l'un et à l'autre, ce serait bien mieux.

— La surprise!... décidément tu es trop bête! mais tu m'as entendu: n'oublie p;ts ma recommandation, et viens demain matin chez moi.

Sans attendre la réponse, Ghonchon s'élança hors de sa loge, laissant Pierrot un peu ahuri. Elle chantait, à pleine voix, un fragment d'opéra et s'enlevait, dans le corridor, en essayant des ronds de jambe et des jetésbattus qui faisaient esclaffer de rire les autres artistes de sa force.

Pierrot, abandonné au milieu des falbalas et des costumes de théâtre que Ghonchon ne lui avait pas donné le temps de contempler, regardait autour de lui de tous ses yeux.

Cependant, il se décida à partir.

Dans le couloir par lequel il était venu, il rencontra une succession de demoiselles fort court vctues qui, d'abord, le regardèrent effrontément, puis finirent par lui adresser la parole.

— Qui es-tu, vilain? lui demanda l'une d'elles.

Et, familièrement, elle lui prit le menton, comme s'il eût été une jeunesse et qu'elle fût un homme.

Pierrot s'indigna :

— Voulez -vous me laisser? dit-il.

— Tu as peur de moi? demanda la donzelle avec étonnement.

— Effrontée! s'exclama Pierrot.

Un éclat de rire général retentit autour du Savoyard qui, s'étant retourné, se vit au milieu d'une troupe de jeunes femmes en robe de gaze qui avaient l'air de s'amuser beaucoup.

— C'est un bel innocent! s'écria la particulière que Pierrot venait d'appeler effrontée.

— Alors, il faut l'embrasseï ! moi, je n'ai jamais embrassé un homme innocent, dit une autre.

La proposition fut adoptée à l'unanimité, et toutes ces demoiselles, [»renant successivement par le cou Pierrot qui se débattait, l'embrassèrent en riant comme des folles qu'elles étaient.

— Mais qu'est-ce qu'il est venu faire ici? dit une voix.

— Au fait, oui, qu'est-ce qu'il est venu faire?

— C'est un Amadis, sans doute...

— Qui voudrait nous faire oublier nos devoirs... Et de rire encore.

— Adonis, reprit une troisième, comment t'appelles-tu?

— Pierrot, répondit naïvement le Savoyard; mais sachez que je ne suis pas ici pour m'amuser...

— Et pourquoi faire, alors?

— Pour vous dire que vous êtes des dévergondées* et que je suis honteux d'être venu dans ce Paris, où l'on voit de si affreuses choses et tant d'autres encore.

— Mesdemoiselles, c'est un philosophe! un sage!...

— Embrassons-le encore... et vive mon ami Pierrot.

Pierrot fit un geste menaçant qui arrêta ces ménades dans l'expression de leur fantaisie.

— Tous feriez mieux, dit-il, de m'enseigner mon chemin pour sorlir au plus vite de ce lieu de damnation?

Alors, une de ces demoiselles, très sérieusement et en femme qui ne plaisante plus, lui montra un escalier qui conduisait aux combles du théâtre.

— Tenez, dit-elle, monsieur Pierrot, vous allez monter un étage par là, vous tournerez à gauche une fois, puis une autre fois à droite, et vous trouverez alors un autre escalier, vous monterez encore, et celui-là vous conduira directement dans la rue.

Pierrot regarda très attentivement tous ces visages fardés pour s'assurer qu'on ne se moquait pas de lui. Pas une de ces dames n'avait Tair de plaisanter.

Il s'en alla donc par le chemin qu'on venait de lui indiquer, tandis que les figurantes lui tournaient le dos et descendaient un escalier en bois par lequel elles gagnèrent très bruyamment la scène.

Pendant ce temps, Ghonchon rejoignait le prince Gaganine, mais elle manquait de son montant ordinaire.

C'est qu'au fond, elle était fort préoccupée de ce qu'elle venait d'apprendre par la bouche de Pierrot.

— Le père Loustalot à Paris? pensait-elle. Puis, après un moment de réflexion :

— Quelle affaire ! ajouta-t-elle. Et comment Marie va-t-elle se tirer de là?

— Mademoiselle Ophélia, lui dit le prince, est bien soucieuse aujourd'hui, contre son habitude.

— Oui, prince, oui, je suis soucieuse.

— Elle a peut-être un creux, dit une camarade.

— Pardine! j'ai toujours un creux. Mais ce n'est pas ça qui me turlupine pour le moment. Prince, reprit Ophélia, comment dites-vous turlupiner, en moscovite?...

Le prince Gaganine allait répondre, quand arriva un régisseur qui, frappant dans ses mains, s'écria d'une voix étouffée :

— Allons, mesdemoiselles, chaud! chaud!

Cela voulait dire qu'il fallait entrer en scène.

Les figurantes prirent la physionomie qu'on leur avait recommandée pour la circonstance, et s'élancèrent derrière les danseuses qui venaient de bondir...

Chonchon réfléchissait toujours.

— Pourvu que le père Loustalot n'aille pas faire d'esclandre. Mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis donc fâchée de n'avoir pas su plus tôt où était cachée sa fille. Enfin, ce sera pour demain...

La représentation continua. La Guimard, qui dansait un pas éblouissant, fut acclamée par un parterre en délire...

Puis il y eut un ensemble, et la toile tomba sur une apothéose qu'éclairaient cent douzaines de bougies.

Le public se retira lentement, et les acteurs, les actrices, les danseurs, les danseuses, ainsi que les figurantes, remontèrent dans leurs loges pour se déshabiller...

Il n'y avait pas cinq minutes qu'elles y étaient, lorsque tout à coup, on entendit courir dans l'escalier un homme qui criait : Au feu î au feu ! avec l'accent de la plus profonde terreur.

Cet homme, c'était Pierrot.

— Au feu! Chonchon! Au feu!...

Le pauvre diable, induit en erreur par les figurantes qui s'étaient vantées de lui indiquer son chemin, avait erré dans les hauteurs de l'Opéra, allant du cintre, où l'on voyait tous les décors, à l'extrémité des combles, de l'autre côté de la salle, sans pouvoir sortir de ce labyrinthe.

Tant et si bien que la représentation avait fini à neuf heures, selon l'usage, sans que Pierrot fut parvenu à s'en aller.

Pour la vingtième fois, il fut ramené, par ses recherches, du côté de la scène, et ce fut alors qu'il aperçût des décors en flammes.

L'Opéra, en 1781, ou tout au moins au commencement de 1781, était situé non loin de l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la Comédie- Française.

Ainsi que la plupart des théâtres de ce temps-là, et du nôtre,

d'ailleurs, il élait construit de façon à fournir un terrible aliment à un incendie.

De plus, tout ce qui constituait la partie réservée aux artistes, et principalement aux danseuses, était situé dans la partie la plus élevée du théâtre, au-dessus ou aux côtés de la scène.

Divisés en petites loges séparées les unes des autres par des cloisons en bois, ces étages supérieurs, desservis à peine par deux escaliers non moins inflammables et d'une étroitesse ridicule, semblaient voués, avec tout ce qu'ils renfermaient, à une perte certaine.

Nous l'avons dit, toutes les figurantes, les danseuses, les danseurs, venaient de remonter. Est-il nécessaire d'ajouter quelle émotion se répandit dans tout ce personnel frémissant qui connaissait le danger.

Au premier cri, tout ce monde eut la conscience d'une épouvantable catastrophe .

Il n'y avait rien à faire qu'à se sauver, n'importe comment.

— Au feu ! au feu ! avait crié Pierrot.

• — Au feu! au feu! se mit-on à répéter de toutes parts.

Et presque au même instant, la fumée infecte, nauséabonde, se dégageant des toiles peintes qui formaient les décorations, la fumée fit son apparition dans les couloirs.

Chonchon, remontée comme les autres, était en train de se déshabiller dans l'élégant boudoir qui lui servait de loge.

Après avoir fait cacher de nouveau Gabriel et Benjamin derrière le paravent, et pendant que le prince Gaganine, que sa mauvaise étoile avait attiré là, débitait des compliments d'une voix nasillarde, Chonchon ôtait, un à un, tous ses vêtements de théâtre, tandis que les deux enfants dormaient d'un sommeil profond.

Tout à coup, un cri terrible se fît entendre.

— Au feu ! . . . au feu !.. .

Ce cri retentit à l'oreille d'Ophélia.

— Au feu! répéta-t-elle avec ce calme qui la rendait parfois si originale ; où diable peut bien être le feu ?

Quelqu'un passa devant la loge en criant :

— Pas un instant à perdre... Sauvez-vous.

— Mais c'est donc vrai, dit tranquillement Chonchon, le feu?...

— Le feu est à l'Opéra.

— Ah! diable! fit la grosse fille un peu décontenancée. Puis, se tournant vers Gaganine en s'habillant très à la hâte :

— Monseigneur, vous avez entendu?

— Je crois bien! Sauvons-nous, répondit-il en prenant vivement son chapeau.

Et le grand seigneur moscovite, s'élançant vers le corridor, disparut en un clin d'œil.

Assez familiarisé avec les êtres, Gaganine s'empressa de gagner l'escalier.

Mais il ne put s'y engager.

La fumée, une fumée asphyxiante l'emplissait tout entier. Il revint affolé vers la loge de Chonchon qui, en le voyant reparaître, lui dit :

— Ah! vous voilà revenu. Ce n'est rien, n'est-ce pas? Je m'en doutais.

— Comment, rien? fît le Russe, redevenu calme à son tour; et il ajouta, plein d'une courageuse résignation : Je crois, ma chère, que nous sommes perdus.

— Perdus! voyons! voyons! reprit Chonchon, ne me faites pas peur.

— Nous sommes perdus, vous dis-je.

— Hâtons-nous de fuir...

— Les escaliers sont impraticables...

Des rumeurs et des cris de désespoir se faisaient entendre. Gaganine reprit froidement :

— Toute la scène est en feu !

Chonchon, cette fois, eut conscience du danger, d'autant plus que ie grand seigneur moscovite, après avoir cédé à un premier mouvement do terreur, avait repris son sang-froid.

— Nous sommes perdus, répéta-t-il avec calme.

— Allons donc! s'écria Chonchon, épouvantée à son tour, nous trouverons bien le moyen de nous sauver.

— Vous vous illusionnez, ma chère. Je vous dis que la scène est en feu. Et puis, tout ce théâtre est sec comme une allumette. C'est bien fini, allez, nous sommes perdus.

— Non, non, on nous portera secours...

Pendant ce court fragment de conversation, le feu avait gagné le cintre et tout le plafond commençait à flamber. Un homme ouvrit la porte de Chonchon.

— Y a-t-il quelqu'un ici?

— Mais oui, il y a moi, dit Chonchon,

— Et moi, fit Gaganine.

L'homme qui venait de parler entra et s'avança vers Chonchon.

— Il n'y a pas une minute à perdre, dit-il.

Et il jeta sur la belle fille une sorte de grand manteau qiîi venait de lui servir dans le ballet et se mit en devoir de la prendre dans ses bras.

— C'est donc très sérieux? fit la jeune fille, devenant toute tremblante.

— Si sérieux que nous ne pourrons peut-être pas passer.

— Partons vite, alors.

L'homme, chargé de Ghonchon, s'élança vers le corr idor en disant à Gaganine :

— Suivez-moi, monsieur.

Mais quand ils furent là tous les trois, le spectacle qu'ils eurent sous les yeux les frappa de terreur.

Dans le fond, tout à fait dans le fond, à travers l'épaisseur d'une fumée épaisse, on distinguait les langues de flammes qui venaient lécher les murailles. Parfois, sous l'effort de l'incendie, ces flammes s'avançaient, comme les langues fourchues d'horribles serpents et semblaient vouloir emplir de leur horreur toute la longueur des couloirs où se tenaient plus de cinquante malheureux qui paraissaient voués à une mort certaine.

Tout le monde n'avait pas le calme de Ghonchon. Et même ce n'étaient pas les femmes qui montraient le moins de courage.

Quelques danseurs — à cette époque les danseurs étaient des gens très importants — quelques danseurs poussaient des cris et cherchaient une issue du côté où elle était introuvable.

L'un d'eux, perdant la tête et sans réfléchir, essaya de descendre par la fenêtre, à l'aide des saillies du mur, mais il tomba sur la place et se tua.

Les danseuses, pour la plupart, couraient comme des folles, allant ici et là, sans but, ne sachant que faire et voyant arriver la minute où le feu les envelopperait.

Du reste, la chaleur devenait insupportable.

Au dehors, on essayait d'organiser des secours. Mais dans les incendies de théâtre, les événements marchent si vite que les mesures sont prises presque toujours trop tard.

Un désordre inimaginable régnait en haut et en bas. Seulement, en bas il régnait parmi des curieux, tandis que sous les combles il régnait parmi des victimes probables.

Quelques individus déterminés, parmi lesquels était celui qui portait Ghonchon, essayaient de calmer les épouvantes sans trop y parvenir.

Dans ce trouble indicible, un groupe d'hommes se distingua d'une façon toute particulière, ce furent les machinistes.

Avec une rare présence d'esprit ils ouvrirent les portes par où les chanteurs purent se sauver dans la rue Saint-llonoré.

Sans s'inquiéter des scènes de désolation et d'affolement général qu'ils

Qui c'est-il? demandait-on. (P. 687.)

ZJTXAIBON 8Ô. — Â.. DEN-KERT. — LA GRACE PE DIBC. — JDLBS ROHFF BT C", BDITBUES. — UVRAISO:< 86.

avaient sous leurs yeux, ils parèrent aux premiers secours et, au moment où l'un d'eux prenait Chonchon pour l'emporter, lui et ses camarades avaient déjà arraché à la mort plus de vingt personnes.

— Il y a moyen de se sauver encore par l'œil-de-bœuf, du côté du palais,... dit l'un d'eux.

— Où est Danguy, le danseur?

— Il vient de tomber, on ne sait pas.

— La Guimard, qui a vu la Guimard?

— Elle est en sûreté.

— Danguy est mort, fit une voix.

— Et Beaupré, mon maître? demanda un laquais qui s'arrachait les cheveux.

— Il a sauté dans la rue.

— Sauté!...

— Du troisième étage.

— Alors, il est mort?

— On ne sait pas.

— Sauvez-moi ! sauvez-moi ! criait en même temps une pauvre fille qui courait de l'un à l'autre, la tête perdue.

Il faut que le lecteur se pénètre bien d'une idée : c'est que les cris que nous transcrivons ci-dessus s'étaient fait entendre, que l'enlèvement de Chonchon et tout ce que le lecteur vient d'apprendre s'était écoulé eh un temps moins long cent fois qu'il n'en faut pour l'écrire.

Tous ceux qui avaient entendu parler de l'œil-de-bœuf, du côté dit palais par où, venait de dire quelqu'un, on pouvait se sauver, s'élancèrent au hasard, de tous les côtés, comme si l'œil-de-bœuf eut été partout.

En même temps, un machiniste, armé d'une hache, attaquait une porte qui communiquait avec une maison voisine et par laquelle il espérait faire passer la foule éperdue qui le suivait.

La porte vole en éclats.

Épouvantable déception! Elle est murée derrière le bois qu'on vient de faire sauter.

Tout à coup, un homme semble jaillir de la fumée. Avec toutes les apparences d'un fou, il court çà et là.

C'est le moment même où le machiniste qui porte Chonchon s'élance d'un côté où personne ne va en disant, d'une voix que brise l'émotion :

— Je sais par où l'on peut sortir, cette fois

— C'est fini! c'est fini! répète l'homme que l'on vient de voir surgir impunément.

— Pierrot! s'écrie Chonchon.

— Ah! c'est toi. Dans quel guêpier lu m'as fourré!

— Suis-nous! suis-nous! lui crie la Savoyarde, laquelle se laisse porter avec le nonchaloir d'une personne qui n'a pas fait autre chose de toute sa vie.

Mais le danger prend des proportions effrayantes. L'Opéra semble s'allumer comme une pièce d'artifice. Quelques minutes encore et c'en sera fait des malheureux qui sont là.

— Venez! venez! reprend celui qui porte Chonchon.

Il marche d'un pas assuré, suit un long corridor et gagne une toiture par où il descendra dans un immeuble voisin.

11 va s'y aventurer quand Chonchon pousse un cri terrible.

— Et mes petits! dit-elle, en essayant de se dégager des bras du machiniste.

— Quels petits?

— Mais Gabriel, mais Benjamin!...

— Vos deux coureurs? dit Gaganinc.

— Oui.

— Ils sont perdus, les pauvres malheureux.

— Perdus! jamais. Je ne veux pas, je ne veux pas.

Et, s'arrachant des bras de celui qui va la sauver, Chonchon, nue, ou à peu près, s'élance vers l'Opéra tout en feu, et semble rentrer dans une fournaise.

— Pierrot! crie-t-elle.

— Quoi? interroge le Savoyard.

— Viens avec moi! il faut les sauver!

— Mais où sont-ils?

— Dans ma loge.

Pierrot ne répondit rien et s'élança à son tour derrière Chonchon, qui se rappelant parfaitement le chemin par lequel ils viennent de passer et, conduite par une chance incroyable, arrive aux abords de sa loge.

Là, elle se heurte à quelque chose qui bouge.

Ce sont les deux jumeaux cherchant une issue, les yeux agrandis par la peur, les cheveux à moitié brûlés, le front et tout le corps inondés de sueur.

Chonchon les palpe, les devine au contact de leur veste de salin.

— Prends-en un, dit-elle à Pierrot qui, fidèlement, bravement a suivi la courageuse fille.

Pierrot saisit un des enfaiils, Chon;'hoii ciiarge faulro sur ses bras et revient en hâte vers rendroit où elle avait trouvé le saiuL pour courir au secours des jumeaux.

La fumée est si opaque, si dense qu'il lui est impossible de parler. Pierrot la suit, machinalement, instinctivement. Ils courent. Derrière eux retentit le fracas des galeries du théâtre qui s'écroulent en crépitant.

Elle n'a songé à rien qu'au salut de ses deux petits compatriotes, lorsqu'elle a abandonné ceux qui allaient être hors de péril, mais elle a commis une irréparable folie.

Gabriel, Benjamin sont presque asphyxiés.

Inertes, ils se laissent porter sans avoir conscience de quoi que ce soit.

Chonchon croit retrouver son chemin. Elle court de toutes ses forces. Mais voici qu'elle a vraiment, pour cette fois, tout à fait peur. Les couloirs s'allument derrière elle, la flamme, gagnant de proche en proche, a l'air de les poursuivre elle, Pierrot et les deux enfants.

— C'est par ici, n'est-ce pas? dit-elle haletante, en s'engageant dans un autre couloir.

Mais elle se trompe, la malheureuse. Elle est retournée vers le foyer de l'incendie, par un autre chemin.

Que va-t-elle devenir?

Seraient-ils réellement destinés à périr dans ce brasier qui gronde à deux pas?

Avec une résolution sans pareille, la courageuse fille, qui vient de s'exposer à la plus horrible mort, pour sauver deux enfants, s'obstine à trouver l'issue de tout à l'heure.

Et pendant ce temps, trois machinistes, héros obscurs et inconnus, dont l'histoire n'a même pas conservé les noms, s'étaient élancés d'abord pour l'empêcher de commettre la folie qu'elle tentait.

— C'est inutile, lui criait-on.

■ — Tout brûle par là.

— Vos coureurs sont morts à l'heure qu'il est.

— C'est une crâne fille, tout de même, reprit le premier qui avait' parlé.

— Je crois bien, mais il faut la sauver.

— Madame Ophélia! attendez-nous au moins.

Et ils avaient essayé de la suivre. Puis, ils l'avaient perdue de vue et enfin, eux-mêmes s'étaient égarés au milieu de la fumée où l'on respirait une atmosphère embrasée et mortelle.

— Je crois qu'elle est perdue, dit tristement l'un d'eux.

— Et nous aussi, ajouta le second.

Ils couraient comme des insensés, traqués par le feu qui gagnait de proche en proche.

Pendant ce temps, Pierrot, Chonchon, Gabriel et Benjamin étaient arrêtés dans un coin où ils n'avaient pas trouvé à passer et d'où ils n'osaient plus s'éloigner de peur de tomber de mal en pis.

Mais la fumée devenait plus lourde et plus irrespirable. Chonchon et Pierrot se sentaient envahis par une asphyxie écœurante et ne se sentaient plus la force de marcher.

Comment le miracle se produisit-il? Par quel hasard merveilleux vinton à leur secours?

Toujours est-il que, trois minutes plus tard, le machiniste qui avait déjà enlevé Chonchon, reparaissait avec la belle fille évanouie et quelque peu brûlée dans ses bras. Il s'engageait, pour la seconde fois sur la toiture, gagnait une lucarne et parvenait à pénétrer, avec son fardeau, dans une maison voisine, par laquelle il descendait sur la place du Palais-Royal.

Quant à Pierrot et aux deux enfants, ils avaient, dit-on, suivi le sauveteur de Chonchon, et quelqu'un prétendait les avoir vus sur le toit, eux aussi, qui se mettaient en sûreté, aidés par les autres machinistes.

En ce moment même, le centre du théâtre s'écroulait avec un épouvantable fracas.

Des flammes de toutes les couleurs s'élevèrent dans le ciel à une hauteur vertigineuse. Des langues de feu vertes, orangées, jaunes, rouges et bleues, se croisèrent dans tous les sens. Des milliers d'étincelles et de flammèches furent projetées en l'air comme si un volcan les avait vomies.

Ce fut sinistre et merveilleux à la fois. L'incendie était dans toute l'horreur de sa puissance.

Des cris d'effroi, d'épouvante, partirent de la foule qui était énorme, car l'heure n'étant pas très avancée, tout Paris était venu là.

Les premiers secours furent apportés par les capucins et les récollets qui, d'ordinaire, se signalaient par leur courage et par leur charité dans tous les incendies.

Les pompiers et leur commandant Morat firent aussi des prodiges de valeur.

Du reste, même à cette époque, il n'y avait pas de sinistre un peu considérable qui ne donnât lieu, de leur part, à quelque action d'éclat.

Malheureusement, le feu était d'une telle violence que moines et pompiers durent abandonner l'Opéra pour se porter au secours du Palais- Royal qu'habitait le duc d'Orléans et qui courait le plus grand danger.

Mais voici que, tout à coup, on entendit ce cri :

— Il n'y a plus d'eau !

— Plus d'eau ! fit le commandant Morat.

— Que faut-il faire?

— En trouver, parbleu! répondit le commandant...

Et, en effet, si l'on ne parvenait pas à alimenter les pompes, le quartier tout entier devenait la proie des flammes.

— Que d'ordre supérieur, reprit le commandant, on fasse ouvrir toutes les maisons voisines à un quart de lieue à la ronde.

— Oui, commandant.

— Que les personnes de bonne volonté, partout où il y aura des puits, y remplissent des seaux qu'on se passera de main en main.

— Vous entendez, sergents? dit un officier.

Vingt-cinq sous-officiers des pompiers s'élancèrent de divers côtés.

— Enfin, continua Morat, qu'on aille à la Seine remplir tous les tonneaux de porteurs d'eau qu'on pourra réquisitionner.

Tout cela fut fait en très peu de temps et avec un zèle bien rare.

En sorte que, quelques heures après, le foyer de l'incendie était circonscrit et tout péril écarté pour le voisinage, mais non sans peine, car les flammèches volèrent, dit-on, jusqu'à la rue Montmartre.

Pendant ce temps, sur la place, on s'occupait des gens qui avaient péri dans la catastrophe et aussi de ceux qui avaient pu se sauver.

Quand on apporta Chonchon presque nue, mais enveloppée dans une sorte de manteau, la foule courut de son côté.

— Qui c'est-il? demanc* ait-on.

— Je ne sais pas.

Un petit abbé prit la parole :

— On suppose, dit-il, que c'est la Guimard...

— Elle l'a échappée belle.

— Qui l'a sauvée?

— C'est un danseur, répondit une grosse fruitière.

— Eh! non, ce n'est pas un danseur.

— Qui donc, alors?

— Un machiniste. Et puis, ee n'est pas la Guimard.

— Vraiment.

— C'est M"« Ophélia.

Chonchon, à moitié asphyxiée, venait de reprendre ses sens.

— Ah! mes amis, dit-elle, est-ce que je suis encore vivante?

— Bien vivante, mademoiselle.

— Et bonne vivante, alors. Mais qui m'a donc sauvée?

Et, tout en parlant ainsi, elle s'était mise sur ses pieds et se drapait dans son manteau.

— C'est moi, mademoiselle, répondit le brave machiniste.

— Alors, mon ami, approchez d'abord que je vous embrasse.

Et Chonchon, dans son simple appareil, tendit ses joues à l'heureux sauveteur.

Puis elle ajouta :

— Et demain, venez me voir chez moi. Je me propose de vous récompenser comme il faut.

On riait autour d'elle.

— Mon Dieu ! que vous êtes bêtes ! dit-elle.

Mais, tout à coup, elle porta la main à la nuque et s'écria :

— Je suis brûlée !

— Oui, mademoiselle, dit quelqu'un.

— Aïe, ça fait mal. Palsambleu! comme ça fait mal. Il faut aller me chercher mon médecin et mon carrosse.

Quelqu'un se chargea d'exécuter l'ordre.

— Ah! mon Dieu! j'y pense !

— Quoi donc?

— Et mes deux petits?

— Vos coureurs? demanda le machiniste.

— Oui, Gabriel et Benjamin... Et puis Pierrot?...

— On dit qu'ils sont sauvés.

— Où sont-ils?... Aïe! ça fait mal... Mais je ne veux pas rentrer sans eux.

Le machiniste, pendant ce temps, racontait à la foule comment Ophélia, qui aurait pu se sauver beaucoup plus tôt, s'était exposée à une mort presque certaine pour revenir chercher et arracher au fléau deux petits enfants jumeaux qui lui servaient de valets.

On lui fit une ovation.

— Je suis fière de votre enthousiasme, braves gens, dit-elle, mais où sont mes petits? Je donne vingt pistoles à qui me les ramènera.

Pendant ce temps, un désordre indescriptible régnait sur la place. On se cherchait, on s'appelait avec des voix désespérées.

Des amis ou des amies du personnel de l'Opéra, qui se retrouvaient, s'embrassaient follement.

— A-t-on réellement sauvé la Guimard? demandait un jeune gentilhomme.

— Oui, elle est sauvée.

— Est-ce qu'il y a des morts? interrogeait M"' Laguerre, une des cantatrices du temps.

— 11 y a. d'abord Danguy.

— Quoi! Danguy, le danseur, le rival de Vestris?...

— Oui, il s'est jeté du troisième étage.

Presque au même instant, on emportait un homme sur une civière. (P. 690.)

— lluarl aussi est mort?

— Non, il est blessé seulemen!,,

— On le disait tombé dans la fournaise?

— C'est son domestique, le petit Vidal.

Un grand remue-ménage eut lieu dans la cour des Fontaines, vers laquelle tout le monde se précipita.

— Qu'y a-t-il?

LIVRAISON S7. — A. LiENXERV. — LA GRACE DE DIED. — JULES ROCFF ET c'", ÉDITKCRS. — LIVRAISON 87

— Est-ce que le feu prend de ce côté?

— Non.

Et l'on courait toujours. Du reste, l'événement qui attirait tant de monde mérite d'être cité.

Une vieille femme, en voyant s'élever dans les airs la flamme multicolore qui jaillissait du foyer principal de l'incendie lors de l'effondrement du plafond, avait été prise d'un tel saisissement qu'elle était tombée raide morte.

Presque au même instant, on emportait un homme sur une civière.

• — C'est un cadavre? demandait-on autour des porteurs.

— Non, je ne crois pas.

— Mais si, vint dire quelqu'un de bien informé.

— Le cadavre de qui?

— D'un pompier nommé Auvrai.

Nous n'avons pas besoin de dire que la foule était dans un état d'affolement incroyable.

Les nouvelles les plus sinistres se répandaient de tous côtés.

Certaines personnes prétendaient que le théâtre était plein de gens surpris par le feu et qui s'étaient jetés dans le brasier.

D'autres donnaient le chiffre des victimes, et, naturellement, amplifiaient la vérité qui était bien assez navrante.

Il y eut, en tout, douze victimes :

Les danseurs Danguy et Beaupré, dont nous avons déjà parlé, et qui se jetèrent dans la rue ; le pompier Auvrai ; Vidal, le domestique du danseur Huart; quatre garçons machinistes qui périrent victimes du dévouement dont ils donnèrent, avec leurs camarades plus heureux, des preuves extraordinaires, et enfin, trois costumiers et la vieille femme de la cour des Fontaines, que l'on peut, à bon droit, considérer comme la plus malheureuse et la plus inattendue des victimes.

Tout le reste du personnel s'était sauvé par les toits, comme notre amie Chonchon.

Celle-ci, au milieu de la place du Palais-Royal, toujours fort peu vêtue, attendait son carrosse et des vêtements qu'on était allé chercher à son domicile, lorsque survint tout à coup M. de Boisfleury, extrêmement ému et cherchant son Ophéiia.

Il avait un vieux fond de sensibilité, ce vénérable séducteur. Et les folies de son jeune âge, comme celles de son âge mûr, et même de sa vieillesse, ne l'avaient pas complètement émoussée sans doute, car il éprouva, en retrouvant Chonchon, une joie qu'il laissa peut-être trop paraître.

LA GRACE DE DIEU b91

— Ah ! ma chère amie, dit-il, j'ai eu vraiment bien peur...

— Eh bien ! monsieur le Commandeur, moi aussi, répondit la marcheuse en riant...

— Oh! ne plaisantez pas...

— J'ai même eu quelque chose de plus que de la peur.

— Êtes-vous blessée?

— Oui, briîlée.

— Où donc?

— Là, sur l'épaule.

M. de Boisfleury voulut voir. Ghonchon s'y prêta de bonne grâce.

— Mais, ma chère, c'est horrible.

— Quoi donc?

— Vous avez une briîlure très grande.

— C'est donc ça que je souffre tant.

— Pourquoi ne rentrez-vous pas chez vous?

— J'attends mes gens, répondit Chonchon.

— Mais j'ai les miens. Venez, on va quérir un chirurgien...

Le Commandeur ne tenait pas en place. De temps en temps, on l'entendait murmurer :

— Pauvre fille! Pauvre fille!

Chonchon, les yeux pleins de malice, regardait le vieux gentilhomme et souriait à demi en disant à part soi :

— Tiens ! tiens ! tiens !

Elle s'apercevait que son Commandeur, grâce à de continuelles habitudes qui deviennent promptement douces à son âge, s'était attaché à elle plus qu'il ne le croyait lui-même.

Et, en effet, M. de Boisfleury, malgré son obstination à poursuivre Marie de ses hommages ridicules, M. de Boisfleury avait été peu à peu conquis par les qualités bizarres et les défauts amusants de la grosse et joyeuse Savoyarde.

A coup sûr, maintenant, elle lui aurait manqué. Être bourré par elle, se sentir mené à la lisière, essuyer des rebuffades, entendre ses étonnantes saillies, la voir manger comme douze, tout cela constituait les éléments essentiels d'une vie que le Commandeur trouvait, en réalité, d'une douceur charmante.

Et quand Chonchon lui présenta le machiniste à qui elle devait la vie, en lui disant :

— Voici un brave garçon sans lequel j'aurais renoncé, pour toujours, au goût de la perdrix et du pain mollet.

Le Commandeur, dans un élan dont personne au monde ne l'aurait

6y2 LA GRACE DE DIEU

cru capable, le Coiiimandcur, avec un yesle presque royal qui elïaçail le côté commun de sa condescendance, tendit la inain au machiniste et lui dit :

— Je vous remercie, mon ami. Con:in:cnt vous appelez-vous?

— Julien, monseigneur.

— C'est bien. Je ne l'oublierai pas.

— Monseigneur est bien bon.

— N'oubliez pas le mien non plus, je suis le Commandeur de Boisfleury.

— Monseigneur peut être certain...

— Et je demeure rue Saint-Antoine, 19, je compte. Monsieur Julien, que j'aurai le plaisir de votre visite.

— Ah! Hercule! s'écria Chonchon.

— Ophélia, je vous prie, interrompit le vieux seigneur...

— Hercule! vous êtes un brave homme, continua la bonne fille, émue à son tour.

— En attendant, reprit le Commandeur, faites-moi l'amitié d'accepter cette bourse, et croyez que je vous garde, en outre, dans mon cœur, la plus sincère gratitude.

— Le machiniste s'inclinait, se courbait et saluait, ravi d'avoir affaire à une si excellente fille et à un si bon Commandeur.

— Ce Julien, disait une habilleuse à deux pas, ce Julien a toujours de la chance.

— Et du courage en tout cas,... fit observer le Commandeur.

— Enfin insista l'habilleuse, il aurait pu sauver une chipie, tandis que M"^ Ophélia est une bonne et brave fille.

Chonchon éclata de rire.

En ce moment arriva le carrosse de la marcheuse, quand elle le vit, sans Gabriel et Benjamin qu'elle avait un moment oubliés au milieu de tout ce brouhaha, Chonchon poussa un cri.

— Ah! Commandeur! dil-ello.

— Quoi donc, ma chère. •

— Mes (!eux petits?

— Eh bien?...

— On ne les a plus revus!...

— Ils seraient morts!.. . dit le Commandeur réellement désolé. -— Je n'en sais rien.'

— Peut-être sont-ils retournés chez vous?

— Jasmin! interrogea Chonchon.

— iMadame!

— Est-ce que Gabriel et son frère élaieiit revenus à l'hôtel, tout à l'heure?

— Non, madame.

— Ah! vous voyez...

— Ecoutez, ma chère, je ne puis pas croire que ces enfants soient brûlés. Vous savez, ils ont la mauvaise habitude que vous connaissez, de se perdre sans cesse, mais, fort heureusement, on les retrouve avec la même régularité.

— Dieu vous entende! mais Pierrot...

— Qui ça Pierrot? Cet animal qui a un triangle et qui joue de la vielle en chantant toujours la même romance!

— Lui-même.

— 11 a disparu aussi?

— Oui, je lui avais donné rendez-vous pour des affaires que nous avons. C'était la première fois qu'il venait à l'Opéra et voilà que je ne sais pas s'il y est resté.

— Ah! celui-là, ma chère, vous me permettrez de ne pas m'attendrir sur son compte, il m'a assez ennuyé... mais nous occuperons de cela plus tard. Faites-moi le plaisir de monter en carrosse. Je vaisvous reconduire...

— Chonchon obéit.

— Jasmin toucha ses chevaux et, quelques minutes après, la pensionnaire de l'ex-opéra rentrait chez elle, où elle trouvait un "chirurgien avec sa trousse et une bonne femme avec des remèdes populaires qui était venue, de son propre mouvement, offrir ses services et des drogues dont elle avait éprouvé depuis longtemps l'efficacité.

Chonchon commença par écouter le chirurgien qui montra un profond savoir et ordonna une douzaine de remèdes.

Puis, quand il fut parti, elle consulta la bonne femme. Celle-ci ne fit étalage ni de latin, ni de savoir, mais elle donna une pommade dont elle assura qu'elle garantissait l'effet.

En combien de temps serai-je guérie? demanda Chonchon.

— En huit jours.

Le chirurgien ne répondait de rien avant un mois... Chonchon donna la préférence au remède de bonne femme.

Hàtons-nous d'ajouter qu'elle n'eût pas tort, mais la guérison n'alla pas toute seule.

Sa brûlure qui, dans le premier moment, ne paraissait pas extrêmement dangereuse, s'envenima. La jeune fille tomba malade et tellement, que chose inouïe, elle perdit l'appétit.

D'autre part, Chonchon s'inquiétait beaucoup de Marie et du père Loustalot.

Nous avons dit sa résolution de forcer la consigne pour pénétrer auprès de la vielleuse afin de l'avertir que son père était à Paris. Malheureusement elle fut obligée de garder le lit avec une fièvre très forte.

Constamment préoccupée en outre des deux jumeaux, de Pierrot dont elle n'avait aucune nouvelle, elle guérissait plus lentement que si rien ne fut venu troubler ses esprits.

M. de Boisfleury venait la voir chaque jour. Elle l'avait chargé de s'informer, de savoir ce qu'étaient devenus ceux qui lui tenaient tant à cœur.

Un jour le Commandeur lui dit :

— Enfin on a retrouvé votre Pierrot.

— Ah! vous pouvez bien dire le nôtre, Commandeur,... mais, vraiment, on l'a retrouvé?

— Ça n'a pas été sans peine.

— Et où donc?

— A l'Hospice... à l'Hôtel -Dieu!

— H est donc blessé, brûlé lui aussi?

— Probablement

— Quelle malchance, moi qui comptais sur lui pour aller avertir Marie.

— Avertir Marie! répéta le Commandeur, de quoi donc?

— Mais de quelque chose de grave.

— Peut-on savoir?

— Non, Hercule, non, on ne peut pas savoir.

— Voyons, Ophélia?...

— Si je vous le disais, vous ne manqueriez pas d'en faire votre profit pour... Et puis j'aime mieux ne pas vous exposer à quelque grosse aventure qui vous menace pour tout de bon, dans le cas où vous auriez l'impudence de chercher à revoir mon amie.

— Croyez bien, ma chère.

— C'est bon, assez sur ce point. Dites-moi, maintenant, et les petits?

— Ah ! l'on ne sait ce qu'ils sont devenus !

— Brûlés! brûlés vifs! s'écria Chonchon. Et dire que si nous les avions laissés chez Garigou!...

— Hs seraient morts autrement, mais ils seraient morts tout de même; d'ailleurs, on ne croit pas qu'ils aient été brûlés.

— Pourquoi?

— Parce qu'on n'a pas retrouvé, dans les décombres, des ossements se rapportant à leur taille.

— Alors, pourquoi ne sont-ils pas revenus?...

— Il court des bruits.

— Lesquels?...

— On prétend que, le soir même de l'incendie, on a vu les deux galopins emmenés, dans la rue Saint-Honoré, par un gentilhomme qui en portait un dans ses bras.

— A quoi les a-t-on reconnus?

— A leur costume !

— Oui, c'est possible, mais que diable en voulait-il faire, ce gentilhomme?

— Ah! vous m'en demandez trop,

— D'ailleurs, on n'est pas certain que ce soient eux.

— Non, mais à coup sûr ils n'ont pas péri dans l'incendie.

— Ah! qu'il me tarde de me lever pour en finir avec toutes ces histoires.

— Et, dites-moi?

— Quoi donc?

— L'Opéra, qu'est-ce qu'il devient? Va-t-on nous laisser sur le pavé, nous autres, pauvres artistes?

— Non, Ophélia non, répondit le Commandeur, vous pouvez vous rassurer dès à présent. Votre temple, ma chère, vous sera rouvert prochainement.

— Ah! tant mieux...

— On va continuer les représentations aux Menus-Plaisirs, dans le faubourg Poissonnière...

— Quoi! dans cette salle grande comme la main?...

— Que voulez-vous, il n'\ en a pas d'autres. Et puis, l'architecte Lenoir s'engage à bâtir une salle, sm^ le boulevard Saint-Martin, en trois mois.

— En trois mois! mais c'est impossible!...

— Cela sera, cependant.

Les renseignements qu'apportait le Commandeur étaient d'une entière exactitude.

— L'architecte Lenoir avait pris, vers la fin de juillet 1781, l'engagement de livrer, le 30 octobre suivant, une salle nouvelle qui devait s'élever sur le boulevard Saint-Martin.

Cet engagement fut exactement rempli. La nouvelle salle, qui devint plus tard le théâtre de la Porte-Saint-Martin, fut ouverte non le 30, mais le 27 octobre.

Deux équipes d'ouvriers, l'une de jour, l'autre de nuit, avaient travaillé sans relâche et, en présence de cet étonnant résultat, le bruit se répandit que le nouvel opéra n'était qu'une construction sans solidité, qui s'écroulerait dès le premier soir.

Ces bruits prirent une telle consistance, que les beaux seigneurs de cette époque ayant, à leur tour, manifesté des craintes, on décida que l'on ferait l'essai du théâtre in anima vili, c'est-à-dire en la personne des gens du peuple et l'ouverture eût lieu par une représentation gratuite.

Dès le matin, une affluence considérable envahit la nouvelle salle, qui, pour la circonstance, supporta le triple de sa charge normale et ne fléchit que de deux pouces d'un côté et de quinze lignes de l'autre.

Telle est la marche du progrès dans l'administration de notre belle France qu'en 1781 on a pu achever la reconstruction de l'Opéra, tandis que, de nos jours, on n'est point encore parvenu, après trois années, à commencer la reconstruction de l'Opéra-Comique!...

La salle provisoire de l'Opéra, bâtie en 1781 serait encore debout, si les insurgés de la Commune ne l'avaient incendiée en 187i.

La construction et la décoration complète avaient coûté quatre cent mille livres !...

On parle, aujourd'hui, de six millions pour bâtir le nouvel Opéra- Comique!. ..

Le jour de la représentation dite : d'essai, les places, comme dans toutes les représentations gratuites, appartenaient nécessairement aux premiers occupants.

Mais, les deux balcons avaient été réservés, suivant la coutume du temps, l'un à la corporation des charbonniers, l'autre à celle des dames de la halle.

Après la représentation, un bal fut donné sur la scène où figurèrent ensemble les charbonniers, les dames de la halle et les acteurs qui avaient joué dans la pièce : Adèle de Ponthieu, opéra en trois actes de Piccini.

Lorsqu'il eut donné à Chonchon, sur la future reconstruction de l'Opéra les renseignements qui pouvaient l'intéresser, le Commandeur reporta ses regards pleins de sollicitude sur la jeune malade, que la fièvre causée par sa profonde brûlure tenait nonchalamment étendue sur un divan, il allait s'informer tendrement de son état, lorsqu'elle se dressa tout à coup sur son séant et s'écria d'une voix énergique :

— Commandeur ! j'ai faim !

— Ma chère, dit M. de Boisfleury, Dieu soit loué, si vous avez faim, c'est que vous êtes en voie de guérison.

Les mécréants se jetèrent dans le bois. (P. 701.)

Je le crois, palsambleu! comme vous, mais, malheureusement il est peut-être trop tard! ma maladie aura été de trop longue durée.

— Que voulez-vous dire?

— Rien, répondit Chonchon, qui songeait à Marie, non prévenue de l'arrivée de son père...

— Mais encore ? interrogea le Commandeur.

— Je vous prie de ne pas être indiscret, mon cher Commandeur.

L;VEAI£0^ 88. — a. D'I^^NEBY. — LA GRACE DE DIEC. JCLEiJ ROCFF ET C'", ÉDITECRS. — LIVRAISON 83.

— Il suffit, ma chère Ophélia.

— Maintenant, voulez-vous me faire bien plaisir?

— Assurément, c'est mon plus vif désir.

— Vous vous êtes admirablement conduit envers moi.

— Je suis gentilhomme, ma chère.

— Êtes-vous disposé à continuer?

— Je viens de répondre à cette question.

— Eh bien! qu'on m'amène Pierrot, dès qu'il sera guéri.

— Pierrot!.,. Est-ce tout ce que vous désirez?

— Oui, pour le moment, mais sonnez en attendant.

— Le Commandeur sonna, une femme de chambre parut.

— Qu'est-ce qu'il y a de prêt à la cuisine? demanda Chonchon.

— Mais, madame, rien.

— Comment! rien, s'écria la grosse fille sur le ton de la stupéfaction.

— Mais, madame, les médecins...

— Se peut -il que, chez moi, on en soit arrivé à cette honte que l'on me fasse attendre un ambigu.

— Madame ne mangeait pas, c'était l'ordre des médecins!

— Les médecins sont des ânes bâtés.

— La camériste resta muette un instant.

— Chonchon reprit :

— Si dans cinq minutes on ne m'a pas servi un repas aussi exquis que copieux, vous m'entendez bien, n'est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Je vous chasse tous.

— Mais, madame!

— C'est mon dernier mot.

Le maison était bonne. On ne sait pas trop comment cela se fît, ce qui est historique, c'est que, cinq minutes plus tard, un excellent repas se trouvait servi et M"^ Ophélia Chonchon se mettait à manger, en compagnie du Commandeur.

Le lendemain, elle reprit son ordinaire de cinq ou six repas par jour et le surlendemain elle était guérie.

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