CHAPITRE IV. — DIEU KN NODS PAR LE SAINT-ESPRIT
pas nous qui les premiers avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a prévenus par son amour (1). Or, nous lavons (lit, tout objet aimé est en celui qui l'aime. Il faut donc que par VEspril-Sainl non seulement Dieu soit en nous, mais que nous-mêmes nous soyons en Dieu. C'est pourquoi il est dit en S. Jean (2) : « Qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui. >> Kt encore : « Ce jui nous fait connaître que nous demeurons en lui et (ju'il demeure en nous, c'est qu'il nous a donné de son Esprit »> (3).
S. Thomas, comme on a pu le remarquer, parmi tous les efTefs de la divine largesse, a choisi tout spécialement la charité pour en faire la base de son interprétation. Mais toutes les autres opérations de Dieu qui se réfèrent a l'ordre de la grâce, peuvent servir de point de départ pour l'explication qui fait le but de nos recherches. C'est (lue tous ces elfets, de quelque nature qu'ils soient, et sous quelque forme qu'ils se présentent, sont des dons de Dieu ; qu'ils émanent de son amour, qu'ils tendent à i)arfaire l'œuvre de notre sanctification, qu'ils ont pour lin plus ou moins prochaine de nous unir à Dieu ; qu'ils concourent au perfectionnement surnaturel de la nature intelligente; et, par C()nsé(|uent, qu'ils sont de ceux que la loi des appropriations nous oblige de rapporter au Saint-Esprit, puisqu'il est l'Amour personnel, la Vertu sanctifiante. le Don du Dieu Très-Haut, le Complément de la Trinité, l'éternelle union entre le Père et le Verbe, son Fils unique. Or, encore une fois, Dieu ne peut être s«|)nré ni de ses dons, ni de ses effets. Si donc les opérations appartenant i\ l'ordre de la grAce sont de l'attribution spéciale du Saint-Esprit, c'est lui qui doit nous a|}-
(l)Joan. IV. 10.
(S) I Joan., IV. i3 et 10.
(3) S. Thom.. IV, c. Gcnl.c 21.
il4 LIVRE VI. NtiS RAPPOIUS AVEC LK SAIWl-ESPIUT
paraître le premier dans cette venue de Dieu qui se termine à l'habitation permanente.
Un Père du IV^' siècle, moins connu peut-être (|u'il ne le mérite, Didyme d'iUexandrie, a mis celte vérité dans un grand jour. Lui aussi, comme tous les Pères grecs de cette époque, combat pour la divinité du Saint-Ksprit. « Il n'est pas, dit-il, du nombre des substances corporelles, cet Esprit qui habite les âmes et les corps, l'auteur de la sagesse et de la science. Nous ne le rangerons pas non plus parmi les créatures invisibles. Tous ces êtres sont capables de recevoir la sagesse, les vertus et la sainteté ; mais il en est, lui, la cause etiiciente et productrice. Oui, l'Esprit-Saiiit est Tininmable sanctificateur : c'est lui qui donne la science divine et tous les biens ; disons mieux, il subsiste dans les dons que nous fait la munificence de notre Dieu. Car, où S. Luc et S. Matthieu racontent le même fait de l'Évangile, l'un d'eux écrit : Combien plus le Père céleste donnera-t-il du bien à ceux qui le prient (1), tandis que l'autre a dit : Combien plus votre Père céleste donnera-t-il VHsprit-Saiiit i\ ceux qui l'implorent (2). D'où il est manifeste que lEsprit-Saint est la plénitude des dons venus de Dieu : tellement que les dons n'existent pas sans lui, puisque tous les avantages que nous apportent les dons libéralement répantius par Dieu, découlent de cette source. Il est donc évident que le Saint-Esprit se distingue des créatures corporelles, et même des créatures spirituelles :'car les autres substances le reçoivent comme une substance qui les sanctifie ; tandis que lui ne reçoit aucune sainteté venue du dehors, dispensateur et créateur qu'il est de toute sainteté (3). »
Donc le Saint-Esprit est dans les grâces de sanctifica-
(!) MaUh.. VII. 11.
(i) Luc, XI. 13.
■(•■i) Didym., de Spirit. s., u. 4. P. Gr., t. 39, p. 1135, 1130.
OM»PrrBK IV. — DIEl K.\ .NOUS J»AK LK SAINT-ESPRIT 415
un, el, par elles, dans les Ames où Dieu les répand,
arce qu'il en est le premier auteur. Mais, comme Topé-
'catrice est commune aux trois personnes,
^i doit être la présence dans les âmes sanc-
tiliées, bien tfuc l'une et l'autre soient particulièremenl
Vos au Saint-Esprit. C.omprenons maintenant
le Père et le Fils sont en nous par leur divin
Esprit. C'est la grâce qui les y fait demeurer ; c'est par les
<M is sanctitiantes qu'ils y viennent (1). Mais, puis-
1, ice et tout l'ordre des elTets qui s'y rattachent
«mt par appropriation du Saint-Esprit, il est nécessaire
aussi qu'on ailirme du même Esprit ce qui tient insé-
]uirablement a cette j^ràce. Ainsi les deux autres personnes
ont en nous par Je Saint-Esprit, et ce divin Esprit, en se
ommuniquant à nous, nous fait entrer en participation
lu I-iis et du Père (2).
Une dernière interprétation, moins complète que les ,»récédentef., cl qui sullit toutefois pour expliquer plus I un texte des Pères, ressort de l'ordre des processions livines. On sait que plusieurs docteurs de l'Orient, dans leurs contemplations sur cet immobile mouvement de vie
(If i^up. L. III, c. S et 4
(2) On peut «e dcminder i' '(.i- i <>■■ tivut ((•tiri»i.ir u ai... m. on nsaiiil-Espril prtVst-nt dans l'inie on le don de la pràce qu'il lut communiqué. Voici la ftolution donnée par S. Thomas : « L'ordre de dturc entre pluiieur» clio»c« peut ^Ire concidérû sou» divers point» 1 loment. dn cMé de la niatit>r<> ou du sujet qui
t de vue la disposition précède co qu'elle prrjiare à .1 . cl. |».'r coii««'-qufnt, nous recevons les tl«tns du Saint-Esprit !•■ Sainl-t«pril lui même, pniM|ue c est par la n-ception des |ue nouK lui sommes assimilés (et qu'il s'uuit à nous). En ! livii. du c(Mé do l'acent et de la lin ; auquel point de vue la '.irticnt au .Saint-Esprit, parce que le Kils nous a donné Ions par son amour lU- iircmier don) .. S. 'riiotu . h li, 4|. 2. a. I. ad ult. quesil.
416 LIVKE VI. — NOS HAPPOUTS AVEC LE SVINT KSPRir
divine d'où résullc la sainte et indivisible Trinité, se plaisent à considérer le Père comme une source infiniment pleine qui se déverse tout entière dans le Fils, sans sappauvrir ellc-nième, et par le Fils dans le Saint-Fsprit. Là s'arrête l'écoulement divin. Mais si la loi îles processions exige que la divinité ne soit pas communiquée dans son identité substantielle à d'autres personnes pour leur appartenir en propre ; toutefois, parce qu'elle est amour et bonté, l'amour infini, la bonté souveraine, elle garde comme une inclination pressante à se déverser encore, non plus en Dieu, mais en dehors de Dieu. Que fera le flot divin pour satisfaire ce besoin d'expansion? Se morcellera-t-il, comme un fleuve dont la masse est arrêtée par ses digues, lance au moins pur dessus quckjues jets de ses eaux écuiuantes? A Dieu ne plaise que nous ayons cette pensée de la très simple et très une essence divine. Mais dans sa bienheureuse impuissance à devenir la nature de quelqu'un qui ne serait ni le Père, ni le Fils, ni le Saint-Esprit, elle peut communiquer à des créatures privilégiées une participation d'elle-même ; et c'est ce qu'elle fait quand elle nous donne sa grâce et s'unit accidentellement à nous par cette même grâce. Or, comme cette divine communication vient de l'amour et de la bonté ; comme elle est encore une suite naturelle, mais libre toutefois, du mouvement éternel qui porte l'Océan de la divinité du Père au Fils et du Fils au Saint-l^sprit il est juste d'en approprier la gloire à cet Esprit, l'Amour personnel et le dernier terme des processions dans le sein de Dieu. J'ai dit : d'en approprier ; car, encore une fois, elle est une communication nécessairement commune à la Trinité tout entière.
Parlons des choses divines, suivant nos faibles conceptions et suivant notre langage plus imparfait encore. Au point de départ, je vois la source première qui va déver-
cHAprrKE IV. — orKU kn nous par lk SAiNT-Espnir 417
sant sa plénitude dans une seconde personne, et le Père seul produit son Verbe : et le Verbe est dans le Père et le Père est dans son Verbe. Nouveau mouvement et nouvelle communication ; la plénitude, ayant en queUpie sorte passé du Père au Fils sans sortir du Père, appartient maintenant à deux personnes divines. Par conséquent, le Saint-Esprit, troisième personne, procède à la fois du l'ère et du Fils comme d'un seul et même principe ; et le Père et le Fils sont dans l'Esprit-Saint, et l'Esprit est en eux. comme ils sont en lui. Puisque la pente de la souveraine bonté l'incline à se répandre encore, mais en tiehors de Dieu, sur la créature raisonnable, pour la déifier, ne faut-il pas (jue, la plénitude appartenant par la loi même de la vie divine aux trois personnes, Père, Fils, et Saint-Esprit, ce soient maintenant les trois per- < ■ - iiii, d'un commun cteur et par un commun bien- .;;t, iissciit entrer cette créature en participation «le leur plénitude et d'elles-mêmes ? Toutefois, la personne de lEsprit-Saint, étant non seulement par sa nature, mais en vertu même de sa propriété, l'amoureuse bonté (|ui se éverse sur la créature divinisée, c'est elle qui nous ouche en (juclque sorte la première dans ces inellables ommunications ; elle en qui les deux autres personnes s'unissent et se donnent ù nous. « Le Père est la source ; le Fils est le fleuve, et c'est l'Esprit que nous buvons. Mais en. buvant l'Esprit nous buvons le (Ihrisl », et par le Christ, son Père (1).
3. — Mais, si le Père et le Fils sont en nous par l'Esprit- Saint, il vient lui-même à nous, parce qu'il est envoyé par eux. Le Paraclet, l'Esprit-Saint (|ue mon Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses, disait de lui Nntre-Scigneur ù ses apôtres (2). Et encore ; « Lors-
' lan., ep. >d Scrap., 1., n. il». P. ( r., », 2«, p. :.::». - Jujn., XIV, :iO.
CNACI KT ai.OII B. — TOm t.
418 LlVllE VI. — .Nu» JtAPPOUTS AVEC 1* SAINT-BSPnrr
<juc le Paraclet (c'est-à-dire le Consolateur) sera venu,, cet Esprit de vérité qui procède du Père, et que je vous enverrai de par mon Père, rendra témoignage de moi » (1). Et plus loin : « Maintenant, je vais à celui qui m'a envoyé... et il vous est bon que je m'en aille : car, si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas à vous ; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai... et quand l'Esprit de vérité sera venu, il vous apprendra toute vérité... » (2). L'Esprit-Saint vient en nous ; et il est envoyé par le Père au nom du Fils, et par le Fils de par le Père. Que signifient ces expressions, et qu'est-ce que cette mission de l'Esprit-Saint ?
La mission du Saint-Esprit est l'éternelle procession de ce même Esprit manifestée par un cilet ou par une opération, en vertu desquels il est d'une nouvelle manière présent dans sa créature, et demeure on elle. Nous savons déjà pourquoi l'Esprit-Saint vient en nous, et comment il y demeure. Mais cette venue de l'Esprit est une mission: car en venant i\ procède, il sort en quekpie sorte du Père et du Fils, et c'est pour cela qu'ils Vennoivnl, quand il vient. On le voit, deux choses concourent essentiellement à la mission proprement dite : il faut que la personne envoyée vienne habiter suivant un nouveau mode dans la créature raisonnable, et, de plus, qu'elle tire son origine d'une autre personne. C'est pourquoi, parce que le Fils et le Saint-Esprit habitent en nous par k grâce, et procèdent l'un du Père, l'autre du Père et du Fils, tous les deux ont leur mission invisible. Par contre, le Père qui ne procède de personne, ne peut être envoyé, bien qu'il vienne avec le Fils et le Saint-Esprit faire sa (ienu'ure en nous, comme dans son temple.
(1) Joaii., W, 2(1.
(2) Joan., \VI, 1, J.3.
CHAPHRK IV. — UIKL K.N NOIS PAR LK SAINT-KM'RIT l!'»
Or, ({uoique ces deux missions sanctifiantes, la mission du Fils et celle du Saint-Ksprit, soient inséparables, elles se distinguent pourtant l'une de l'autre, « non pas dans la racine de ta j»rjk'e, mais dans les efTets de la ^râcc », suivant la renianjue du docteur Angélique (1). C'est que les elFets ne manifestent pas également les propriétés hypostatiques de l'une et l'autre personne. L'effet est-il un feu qui s'allume tlans le c(eur et l'embrase de la divine charité ? C'est le Soinl-Ksprit qui se révèle comme présent et comme envoyé. Kst-il une de ces pensées qui vous saisissent, vous enlèvent, semence et principe du saint amour ? Reconnaissez la venue du Verbe et sa mission du l'ère : car du Verbe de Dieu procède l'éternel Amour.
bien que le Saint-Esprit ne vienne jamais dans les âmes, sans que le Fils n'y soit envoyé comme lui, la nature de l'appropriation nous fait une loi de voir, dans la production de la grâce et les accroissements qu'elle i)rend au fond (k's cœurs, une mission de l'Esprit-Saint, plutôt que la descente et l'envoi du Fils de Dieu. C'est que ces effets, comme nous l'avons démontré par la sainte Fciiture et les Pères, sont de l'attribution spéciale tlu divin Esprit ; c'est encore, parce que notre vie de gr:lce se révèle incomparablement plus par la cbarité que par hi c<uH\;'issance, dans la volonté que dans la raison.
\i)ila pourquoi lorsque, aux premiers jours de l'Eglise,
il plut h Dipu de montrer visiblement ce qu'il faisiiit in-
iient ilans les Ames, les symboles extérieurs, ins-
, .!i' rvWi- manifestation, encore qu'ils fussent
lYinité, ne signifiaient directement
tjuc la uii-ssiun de son divin Esprit (2).
I tioin . I p . q. 4^. a. 3, practert , aJ 3 ol 2.