‹ La graine humaineChapitre 1 sur 8 · PAUL OLLENDORFF · texte numérisé non relu

PAUL OLLENDORFF

5o, CHAUSSÉE d'aXTIN

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( BIOLIOTHECA

// a été tiré à part

cinq exemplaires sur papier de Hollande

numérotés à la presse.

Un crâne chauve, des yeux clairs, innocents, un petit nez sans puissance — mais une belle barbe châtain en éventail — M. Trévières, le philanthrope bien connu, terminait sa conférence.

Et, debout, appuyant ses doigts grassouillets — l'annulaire bagué d'or — sur le bord de la table, où luisaient la carafe et le verre d'eau sucrée, étalant à mi-corps le smoking ouvert, et le gilet blanc, et le plastron sous la barbe soyeuse, il concluait :

« ... Oui, mesdames, oui, messieurs... La France ne saurait demeurer en arrière sur ce terrain, pas plus que sur nul autre. Si, dans les Sciences, les Arts, les Lettres, l'Industrie, l'Agriculture, le Commerce, la Colonisation, et jusque dans l'Armée et la Marine, elle soutient, sans faiblir, la concurrence, il n'en va pas, hélas ! de même en la question qui

nous occupe ici... La France, sur le terrain obscur et délicat de la Natalité, oui, de la Reproduction — disons-le, sans fausse et inutile pudeur — sur le terrain si spécial de la Graine Humaine, cette graine qui doit pousser au plein soleil, afin de suffire aux immenses besoins de l'Agriculture et de l'Industrie, à la dévorante consommation de l'Armée et de la Marine, à tous les aîeas de la Défense Nationale, guerrière ou pacifique — sur ce terrain — la France est en baisse... w

Ici, le conférencier se redressa. La barbe en éventail devint presque horizontale, découvrant la cravate noire au-dessus du plastron blanc.

Et, un doigt dressé au ciel, vers les frises, il proféra :

« ... De même que, sentant la Patrie en danger, Danton, autrefois, clamait : « De l'audace, de l'au- )) dace, et toujours de l'audace !» je crierai, moi, à notre Peuple bien-aimé qui se laisse distancer par le Germain fécond, l'Anglo-Saxon prolifique, le fourmillant Italien, et la pullulante Race Jaune, je crierai : « Français, faites des enfants, des en- )) fants, et toujours des enfants ! Sur le sol de la » Patrie, jetez au soleil la Graine Humaine !... Re- » peuplons ! repeuplons ! repeuplons I »

M. Trévières s'était levé et, d'un geste immense, il balaya l'horizon de gauche à droite. Par une allusion puissante et fine, il arrêta son bras, juste dans la direction de l'Est, comme pour jeter le défi de la Repopulation française à cet ennemi héréditaire dont on parle toujours par symboles et

LA GHAINE HUMAINE à

circonlocutions, et auquel on ne pense réellement jamais.

Aussitôt, les applaudissements éclatèrent, parmi les rires étouffés de trois petites actrices mal élevées, auxquelles la reproduction n'offrait que des idées drolatiques.

La barbe du conférencier évolua en un salut. Et, tandis que, lentement, tombait la toile, on vit son occiput dégarni disparaître de la scène par le côté jardin.

La foule se retirait le long du couloir-salon, où des bustes de grands hommes paradent devant des poufs circulaires de velours rouge, et où maintes peintures et des dessins exposés quémandent l'achat possible.

Là, sans plus de souci du sujet que traita le conférencier, des groupes se forment, échangeant les nouvelles et potins. Des rendez-vous sont pris, des affaires s'emmanchent, des flirts s'ébauchent. Cette foule, parfumée en ses propos, donne l'impression d'un inaltérable besoin de dépenser le temps à n'importe quoi, n'importe où. Si la chose est excitante, c'est parfait ; si elle est nulle, il n'importe : cela mangera quelques bons quarts d'heure qui sembleraient mauvais en solitude.

Seulement, comme cinq heures et demie ou six heures ne vont pas tarder à sonner, de jeunes dames — parfois mûres — se hâtent de gagner la sortie où bâillent les valets de pied, et montent dans leur voiture, afin d'aller se prodiguer à divers rendez-vous : — rez-de-chaussée, ou parfois entre-

sols... ô garçonnières apéritives ! — chez des amants robustes et gracieux, pour le six à sept, sans nul souci, d'ailleurs, de la Repopulation.

« La plupart de ces dames n'offrent plus d'ovaires à la possibilité d'un maternel effort, disait, en les voyant s'éloigner, l'ironique poète Spartyl, et lors même qu'elles en possèdent!... elles savent bien comment... »

La fin de sa boutade se perdit parmi le brouhaha.

Dans la coulisse du petit théâtre mondaniste, M. Trévières, hochant sa calvitie rose que complète la beauté de sa barbe élargie en éventail châtain, recevait les félicitations des amis et amies, tandis qu'une petite actrice, une de celles qui rient sous cape des idées repopulatrices, poussait des cris terribles chaque fois qu'un indiscret ouvrait, par mégarde voulue, la porte de la loge où elle s'habillait : fausse pudeur, peut-être, mais irritatation sincère de femme, violemment occupée à l'œuvre délicat de la toilette.

M. Trévières, acculé contre un mur sale, sous un quinquet huileux, par la foule des féliciteurs, répondait aux congratulations :

— Sans doute!... Sans doute!... Je vous remercie... Vous êtes bien aimable... Mais cela, c'est peu... Je n'ai pas pu, sur l'estrade publique du conférencier, dévoiler le fond de ma pensée.

Il dessina, de la ms^in droite, un geste qui eût pu être large, mais rétréci faute d'espace.

Puis, baissant la voix, afin de réserver pour les

oreilles les plus proches quelque énormité, il murmura :

— Ainsi, je voudrais que Ton fondât un asile magnifique pour les femmes enceintes, oui — même pour les filles à qui échoit une maternité en dehors des lois !

Il continuait. Le ton se haussait ; il pérorait, joyeux de distribuer des syllabes. On entendait :

— La graine!... La semence humaine, d'où qu'elle vienne, où qu'elle tombe, est respectable, sacrée, religieuse... plus assurément que le blé qui, pourtant...

Et — allez donc — il reconférenciait dans la coulisse.

— ... Plus même que la pudeur! l'inutile pudeur!...

Vainement, les employés du théâtre s'efforçaient de déblayer le terrain. Ils n'y parvenaient point, malgré les cris désespérés de la petite actrice qui, toute parée, pimpante, ne pouvait sortir de sa loge qu'elle ouvrait maintenant, ayant accompli les rites sacrés de la toilette.

Néanmoins, le cercle commençait à s'éclaircir.

Toujours inébranlable, M. Trévières tenait bon.

A côté de lui, un homme, petit, maigre, hâve, mal nourri, probablement mal chauffé, mais certes éclairé par les veilles, ainsi que l'attestaient ses yeux rougis, un humble quelconque, vêtu correctement et pauvrement de la redingote bourgeoise trop fréquemment brossée, tenait sous son bras une

b LA GRAINE HUMAINE

grande serviette dans laquelle il venait de ranger les feuillets de la conférence.

C'était le secrétaire attendant les ordres du Maître.

Sur ce pâle visage, où s'inscrivaient en rides la fatigue et les privations, dans ces regards timides, en ce demi-sourire pareil à une crispation, se sentait parfois courir un frisson d'ironie.

Il devait avoir doublé le cap de la quarantaine, ainsi que disent les gens qui traitent la vie humaine comme une carte de la Méditerranée, mais seulement à partir d'un certain âge.

Le premier cap, c'est la quarantaine ; le second, la cinquantaine; et, dernier cap, moins usité, voici la soixantaine. Après ce cap, on vogue dans une mer dénuée d'accidents géographiques, sauf l'abîme du néant, qui se creuse en une sorte de définitif maëlstrôm.

Avant la quarantaine, les dizaines d'années doivent figurer peut-être des îlots ou des plaines fertiles : on dit de l'homme qui disparaît à vingt-cinq ans qu'il est fauché dans son printemps ; il est vrai qu'après soixante, tel qui échappe à la cruelle morsure d'une maladie glaciale, est censé avoir un regain. Entre temps, quiconque devient père de famille, sait qu'il a des rejetons.

Nous sommes donc fixés sur ce point que la vie humaine est particulièrement terrestre jusqu'à trente-neuf ans, devient ensuite maritime ou fluviale, redevient terrestre durant un laps d'années, pour finir, de nouveau maritime, dans le tour-

noioment d'un maëlstrôm en Téternel Océan. M. Trapu, ainsi se noinniait le secrétaire de M. Trévièrcs, ayant donc doublé le cap de la quarantaine, laissait sur sa ligure errer le souffle amer de rironie, tandis que le « patron » recevait dans sa barbe fluviale et dans ses petites narines l'odeur forte de la gratulation des foules.

Madame Trévières, élégante et jolie, un peu épaissie par un abus probable des nourritures, réussit à se frayer un passage à travers les félicitations, pour rejoindre enfin son mari et Tenlever à une imminente asphyxie.

Le philanthrope, en effet, apparaissait plus rouge qu'un rideau d'andrinople neuf, et suant comme le Neptune de Versailles le jour des grandes eaux par un fort vent, éparpillant des gerbes aquatiques. Et, de son front, il épongeait la moiteur.

Le triomphateur articulait vaguement des réponses : « Mon Dieu, madame... oui, très certainement... Oh! cher ami, je suis confus de... Bien, bien, à jeudi ; seulement, parlez-en à ma femme, afin qu'elle me le rappelle... Je suis si occupé... Prochainement, oui, une autre... )>

Les complimenteurs se retiraient souriants et dénués de toute conviction ; ils se hâtaient au vestiaire encombré, et, d'un même ton aimable, ils réclamaient leurs paletots ou leurs parapluies, en versant des décimes ès-mainsdes ouvreuses. Madame Trévières disait :

— Allons-nous-en... on commence l'autre spectacle ; nous gênons.

Elle répondait en même temps à diverses questions : « Oui, oui, c'est entendu... à mardi... N'est-ce pas que c'était bien?... Ah! dame, il faut delà ténacité, du travail et du talent!... »

M. Trévières, enfin débarrassé, dégagé, délivré, endossa son paletot et, ajustant l'éventail de sa barbe sur le large collet de velours, il descendit vers le vestibule, précédé de madame Trévières, souriante et rose, suivi du secrétaire pâle, très humble, un peu ironique, tandis que la petite actrice, voyant qu'on levait le siège, s'écriait d'une voix non empruntée au répertoire, mais bien nature :

— Enfin ! pas malheureux! Mince d'équipe! Dans le vestibule, le sceptique poète Spartyl

accrocha, au passage, le philanthrope, et lui déclara, avec une facétieuse effusion :

— C'est parfait ! parfait ! cher ami , cher maître! De belles paroles!... Il faut, au sortir d'une telle conférence si nette, si éloquente, non plus réfléchir, ni tergiverser, mais agir : Acta, non verha !

Spartyl, bouffonnant, jouait, en l'occurrence, le rôle du siffleur antique derrière le char du triomphateur ; il n'ignorait point que M. Trévières, tout chaud partisan moral qu'il se montrât de la Repopulation, n'y contribuait pas, et ne possédait aucune progéniture personnelle, le fils unique de madame Trévières, veuve en premières noces de M. Doël, banquier, le jeune Georges Doël n'étant que son beau-fils, engendrement d'un autre lit que

LA GRAINE HUMAI ni; ^

le sien. (> contradictoire destinée jkmip un ;ipntre des IVéqueiites paternités !

Aussi faisait-il la grimace, avec des « Oui, oui, mon cher poète ! Ah !• oui ! » tout en essayant d'échapper au malicieux Spartyl.

Mais le poète qui, jadis, courtisait madame Doël — depuis, hélas ! devenue madame Trévières — et qui gardait envers elle, au fond de son cœur ironique et tendre, un petit sentnnenty n'hésitait jamais, jalousement, lorsqu'il en trouvait l'occasion, à méduser par des railleries l'auguste vanité du bellâtre philanthrope.

Avec un clin dVeil à madame Trévières, toujours souriante et rose, il ajouta :

— Oui, cher maître, le temps est venu pour chacun de devenir père dans le plus bref délai... Et, tenez, de ce pas, je cours épouser quelque Muse. Puisse-t-elle accoucher bientôt d'un poème !

— Oui, oui, parbleu î disait l'orateur interloqué.

Mais madame Trévières, coupant court, et feignant de ne rien comprendre à ces allusions perfides, se montra excessivement aimable pour le poète, comme elle savait l'être presque toujours, « parce que cela convenait à merveille au genre de sa beauté grasse, à fossettes )>.

— Heureux poète! dit-elle, toujours joyeux et plein de tant... de tant de talent. Oui, vos vers dans la Revue Héliotrope.. . vos derniers nés étaient superbes... Nous espérons les autres avec impatience.

Elle disait espérer , car elle était Normande.

Sparlyl s'inclina, flatté dans son petit sentiment^ et savourant des yeux la grimace d'agacement mal dissimulée qui se dessina sur le nez de M. Trévières.

Quant au secrétaire, il accueillit cet intermède avec allégresse et humilité.

Sur le trottoir, fort étroit, adieux rapides, définitifs.

Puis, déjà installé dans sa voiture, à côté de sa femme, le philanthrope, toujours représentant beau, donna ses ordres à Trapu, d'une voix nette de commandement :

— Entendu comme cela... Demain sans faute à huit heures. — Rassemblez les documents, fixez-les, n'est-ce pas ? — Nous travaillerons ensuite au Livre.

Il prononça Livre avec une grande puissance. Le secrétaire s'inclinait. La voiture partit. Aussitôt, toute humilité disparaissant sur le visage de M. Trapu, brusquement, il jura :

— Que le diable l'emporte avec son Livre ! — Son Livre !

Et, le dos courbé sous le poids de quelque souci personnel, il remonta vers les Batignolles.

Tout en glissant dans la foule bariolée qui descend des hauteurs, à six heures, date de l'apéritif; tout en coudo3^ant, au passage, les filles parfois jolies qui partent pour une chasse spéciale si terrible aux champs et guérets où devrait pousser la Graine Humaine, le malheureux Trapu songeait à sa maisonnée de là-haut, à un sixième étroit de la rue Truffault...

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