‹ La graine humaineChapitre 2 sur 8 · L.\ trUAlNK UUMAINK · texte numérisé non relu

L.\ trUAlNK UUMAINK

Il S()ii<;c;ail a su méiiag(;i'«3, triste t'cmrnc vieiliifide chagrin, porpétuellcimeirit aigrie par riiiquiétiide du lendemain. 11 songeait aux cinq enfants que le ciel irrité lui avait départis, et qui réclamaient, bouches ouvertes, de sempiternelles et substantielles nourritures.

11 songeait à sa pauvreté amère.

Ah! dérision! Il s'agissait bien, en vérité, de bâtir pour ce Trévières, riche et à demi célibataire, pour cette stérile barbe d'un fleuve faussement herculéen, pour cette calvitie d'homme fatigué par trop de jeunesse, et pour ce nez — emblématique, certes — d'élever mensongèrement un ouvrage en faveur de la Re-pro-duc-tion ! de la Re-po-pu-la-tion ! !

Ah ! la Graine Humaine ! Misère ! Chanter ce refrain pour cent cinquante francs par mois ! Etre tenu du matin au soir, quelquefois avec rallonges dans la soirée et la nuit ! Cent cinquante balles ! Malheur !

Or, ce jour même, il voulait et il devait, lui. Trapu, s'armant de courage, solliciter du « patron » une petite avance, comme il avait promis à sa femme de le faire à l'issue de la conférence... Ah! ouich î

Cela fut-il possible dans le brouhaha? Et puis, quel diable le retenait au moment de l'action ? Quelle insurmontable timidité ? Quelle terreur secrète et angoissante Tétranglait ? Grotesque, en vérité, grotesque î

— Ce stérile Trévières, vide de tout génie et de toute moelle, m'impressionne, moi, le reproduc-

teur Trapu, le fameux étalon de la rue Truffaut.

Il ricanait, sinistrement gouailleur.

Mais une pensée le tortura soudain, et refoula son ironie allègre dans des profondeurs ignorées : il fallait, sans un*sou, rentrer au logis.

Et, maintenant, parmi les fdles aux yeux peints et aux lèvres violentes qui descendaient vers le boulevard pour cueillir la Graine Humaine, Trapu, accablé, ralentit le pas.

Trop d'amères visions l'assaillirent, et presque des larmes lui vinrent aux yeux, des larmes dévorées, brûlées au passage sur ses paupières enflammées.

Brusquement, il se maudissait de son impuissance.

Quarante ans — oh ! ce cap ! — Tâge où ses camarades du lycée avaient tous atteint quelque place, quelque heureuse situation...

Trapu, méditant de la sorte, ne comptait pas les morts-à-la-peine; on ne les énumère point en ces sortes de réflexions. Quand on est las et miséreux, on aperçoit, seuls, les survivants, et seuls plutôt, parmi les survivants, les heureux et les triomphants.

Et Trapu dénombrait les camarades arrivés : Tel, directeur de ceci, tel, colonel, tel, grand usinier.

Lui, pauvre diable, devenu pion en province après son bachot, piocha, pendant des années et des années, sa licence ès-lettres, ce médiocre passeport vers l'avenir, et finit par le décrocher au bout de dix ans. Il crut alors à l'avenir possible, ouvert enfin devant lui par ce magnifique diplôme, et, sans

plus altondre, épousa, corroct ot g-rave, lalille d\iu(t petite ling'ère de la ville où il exeirait le pionnicat : mariage d'amour, attendu, espéré, rêvé de part et d'autre — nuit d'ivresse ! Car a après la licence », avait été le mot d'ordre de la lîngère, qui songeait à s'enorgueillir d'un gendre... « après la licence ».

Et ce désir put éclore à travers les besognes écrasantes du pion, et ses nuits de dortoir, les infâmes nuits du dortoir surchauffé et puant.

Le rêve montrait à ce Trapu sentimental une joie supérieure et divine dans le travail acharné qui l'amenait à ce mariage : la fille de la lingère revêtait dans l'austérité des nuits du pion des apparences angéliques d'héroïne, et de Muse pour laquelle un ofuerrier sabrerait tous les obstacles : vers latins ou thèmes grecs.

Et cela s'accomplit enfin, à la mairie, à l'église, avec la bénédiction de la petite lingère, mère vieille et falote, qui pleurait d'orgueil satisfait.

Aussitôt, les deux époux s'élancèrent dans la vie avec une foi ardente, une ignorance égale, pas un sou dans leur poche : lui, son diplôme à la main, tel un drapeau ; elle, remisant l'aiguille qui lui pesait au doigt, pour y mettre le sceptre du ménage, du joli ménage rêvé.

Surtout, plus de province ! Assez de ces villes momifiées où l'essor s'arrête à tous les tournants des places désertes et des vides carrefours ! En route pour Paris, la féerique cité, où le génie se couvre de gloire, où le talent récolte de l'or, où

maintes ressources diverses s'offrent au courage et au mérite ! Illusion ! car...

Combien peut-il exister de licenciés errant sur le pavé en bois ? Trapu ne tarda pas à l'apprendre, quoique l'espoir demeurât tenace, tant qu'une petite provision d'argent le maintint au milieu du naufrage.

Mais bientôt il dut replier les ailes de son génie, ou les ailerons de ce qu'il croyait un talent, pour se livrer à des travaux sans nombre, peu rémunérés : 1" Colles dans les « boites à bachot », espèces d'usines que mainte mesure universitaire vise sans les atteindre, et où, par de savantes préparations, on tire un bachelier d'un cancre, comme une cuisinière dissimule un vulgaire rumsteack sous une sauce chevreuil : 2^ copies dramatiques ou autres, travaux assommants, mal rétribués ; 3° mise au point des livres de quelque petit commerçant, payant généralement en nature, avec ses moins fraîches denrées ou ses laissés-pour-compte ; 4** timides essais dans des journaux vagues, dénués de toute célébrité et de tout argent... Et encore...

Ainsi songeait le triste Trapu en montant vers Batignolles.

Et il rageait.

Tandis qu'avec tant de surmenants labeurs si infructueux, il devait raisonnablement demeurer célibataire, ou du moins agir comme d'autres : n'augmenter sa famille qu'avec une sage lenteur et une parcimonie bien bourgeoisement française; lui, naïf provincial, ignorant les diplomaties nocturnes, les

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précautions lualtliusieniies des g-eiis pratiques, en |)i'oie à un amour conjugal qui le forçait à aimer noblement, antiquement, pour le hon motif, celle <|iii s'honorait et qu'il honorait du nom d'épouse, il connut une déplorable fécondité ; chaque année, il aggrava sa situation par la procréation d'une bouche inutile, mais exigeante.

— Heureusement, en ces époques de délire matrimonial, la Providence m'épargna les jumeaux, concluait-il amèrement,

Cependant, à tant d'autres travaux réclamés, exigés, nécessités par deux terribles divinités : l'Amour conjugal et le Destin, il ajouta : 5° les dettes, l'art de ne pas payer, l'art d'emprunter, afin de subvenir à la boulimie générale. Et ces dettes augmentèrent en proportion géométrique avec l'accroissement arithmétique de la famille. *

Trop tard, fatigué de l'amour conjugal, devenu malthusien expert en fraudes. Trapu sut enrayer sa prolilication annuelle. Trop tard, puisque désormais, il se débattait, noyé pariAi des créances aussi criardes que des oiseaux de tempête.

Mal irrémédiable, hélas ! car Dieu maudit les nombreuses familles, excepté celles douées de beaucoup de cette manne d'or appelée bonne ga- Jptte, ou encore certaines familles anglaises qui habitent aux colonies et y pressurent l'indigène.

C'est pourtant un Anglais ce Malthus, qui, chrétiennement, voulait atténuer et détruire la misère humaine, et. aussi le péché, en diminuant le nombre

des hommes appelés à la table terrestre si peu fournie. Ce qui équivaut, si l'on pousse à l'extrême un tel raisonnement, à conclure que, lorsqu'il n'y aura plus personne sur la croûte planétaire, enfin, devenue morte comme la lune, et décidément solitaire et silencieuse, nul n'y souffrira du souci de vivre, — ô axiome digne de La Palice.

Néanmoins, parmi nos races accablées, Malthus possède des disciples convaincus, ennemis de toute reproduction ou repopulation — tel le docteur Ribon de Puiscens — qui enseignent à tout venant les méthodes infaillibles, grâce auxquelles les nations cesseront de se multiplier et deviendront rares, heureuses et riches.

D'ailleurs, nul n'a besoin de pousser les familles, et surtout les femmes, à ce dégoût de la maternité ; non, n'est-ce pas "^ Cela va de soi.

Et Trapu, s'étant avisé trop tard de tels secrets d'alcôve, trop tard expérimenta les fraudes par lesquelles tout en sacrifiant à la Volupté, déesse obligeante, on dupe la Nature, cette tyrannique propriétaire de l'Humanité.

Ainsi, ratiocinait, en remontant vers les Batignolles, le triste Trapu.

... 0 Nature, exigeante Propriétaire!...

Et cela l'amenait à songer à cet autre tyran de l'espèce, le concierge, représentant la Propriété, son concierge à lui. Trapu, qui, barbare, soutenait contre ses cinq enfants une lutte sourde, acharnée, décisive.

Quelle cause put amener la rupture des relations

pacifiques entre le concierge et les jeunes Trapu ? L'histoire en demeure obscure.

Seulement, comme le terme des Trapu se maintenait perpétuellement au « retard fixe », d'imminents dangers planaient sur le toit du sixième où gitaient les susdits, en fourmili«'re.

Plus il se rapprochait de cet habitacle malchanceux et plus le secrétaire sentait en lui baisser la philosophique ironie, et monter, comme une marée houleuse, l'humilité du pauvre et aussi la larme de aiblesse retenue au coin des yeux rouges par un uprême effort de vanité civilisée, puérile et honnête.

Retardant le plus possible la minute angoissante de sa rentrée au logis. Trapu vint s'échouer sur un banc du square des Batignolles.

Un commencement de printemps posait çà et là des teintes vertes sur les squelettes des arbres.

Assis, le secrétaire poursuivit la série noire de ses réflexions.

Par quelle bizarrerie du sort, juste à l'heure où les théories malthusiennes se révélèrent à lui comme bonnes et secourables aux malheureux, en était-il arrivé à fabriquer de toutes pièces les conférences de M. Trévières sur la repopulation?

Ce fut certes un de ces hasards fantaisistes et baroques, dont l'Existence pullule pour le complet esbaudissement des railleurs. Ah! oui.

Dans la boîte à bachot, où il poussait des colles, le père Trapu — ainsi le nommaient les élèves avec une juste compréhension de son entité vrai"

ment iDditer-fdLmilisiS — rencontra le beau-fils de M. Trévières, Georges Doël, cancre d'ailleurs.

Il dut lui donner des leçons particulières, et comme il se plaignait, le jour d'un règlement de compte, à M. Trévières du inalheur des tevips^ de la dureté de son métier, et renseignait le philanthrope sur sa pénible situation familiale, rhomme à la barbe fluviale, trouvant en ce répétiteur orné de cinq enfants l'homme de sa thèse», lui offrit de devenir son secrétaire pour l'œuvre qu'il comptait établir.

Cent cinquante francs par mois — liberté d'ailleurs complète de travailler en dehors — et maintes belles promesses pour l'avenir. Trapu , séduit, accepta.

Mais sous la volonté ardente de Trévières, la vie de Trapu se rétrécit à uniquement servir ce despote. Et, allez donc ! il fallait épuiser ses jours, ses heures, ses minutes, dans la recherche des arguments les plus idoines à convaincre les célibataires qu'ils doivent se marier, et, devenus époux, parfaire, à brève échéance, le plus inimaginable nombre d'enfants.

Quel sophisme pour Trapu î Lui qui fut si longtemps chargé d'enseigner en logique comme quoi est faux le syllogisme suivant : « Un bon cheval à bon marché est rare ; or, tout ce qui est rare est cher, donc un bon cheval à bon marché est cher. » Lui, que des événements personnels conduisirent à considérer une lourde famille comme un signe de la malédiction divine. Lui!...

Mais, afin de changer d'existence, et heureux d'entrevoir autre îillaire que l'impasse du professorat libre, il accepta, moyennant un faible salaire, le rôle d'avocat sophiste, plaidant pour la Re-popu-la-tion.

Or, bientôt il s'aperçut que, là encore, il gagnerait très péniblement sa modeste existence.

Car les gens riches, môme dénués d'enfants, savent compter sur leurs doigts, cependant que les pauvres sont seuls prodigues, ayant les doigts trop occupés pour s'en servir à des additions. C'est de la sorte, d'ailleurs, que le paysan breton possède huit enfants, et boit comme un sable, tandis que le banquier n** 1 n'a que deux rejetons, et calme sa soif avec un verre de lait, stérilisé à l'intention des dyspeptiques.

C'était en proie à de telles sinistres réflexions, à d'autres encore, que le père Trapu, chassé par la nuit du square, se décida à gagner son domicile, où une effroyable nouvelle l'attendait.

Sa femme s'empressa de la lui jeter au visage.

Sa femme, peut-être jolie aux premières heures de la lune de miel, s'était transformée, hélas ! en maritorne, grâce aux successives grossesses, aux devoirs nourriciers, aux soins du ménage. Quelque ■hose de triste et d'irrité se dégageait de son nez tombant, de sa gorge flasque. Pauvre femme devenue femelle !

Dès que Trapu ouvrit Thuis familial, il put percevoir les criailleries du dernier-né en butte aux taquineries du cadet; mais la voix de sa femme, do-

minant le tumulte, lui apprit que le proprio donnait congé, parce que lui, Trapu, n avait pas usé de son logis en bon père de famille.

La concierge avait ajouté : « On n'a pas des enfants comme ça, quand on ne paie pas régulièrement. »

Et dans l'escalier, longtemps, longtemps, la mère Trapu entendit — de ses propres oreilles — la concierge crier à chaque étage :

— Sale marmaille ! quelle sale marmaille !

En effet, les gens du quatrième, un excellent collage stérile des Batignolles, ne possédant ni chiens ni chats, s'étaient plaints du tapage infernal de ces mioches, parqués dans un local trop étroit; or, le collage stérile « payait bien ».

Ceux du troisième, ceux du second maugréaient également, paraît-il : la concierge l'affirmait. Et toutes ces personnes, veuves, célibataires, ou n'ayant qu'un lycéen au collège, ou qu'une fille unique en pension, « payaient bien ». De plus, ils allaient deux mois aux bains de mer, quelque part, à Houilles peut-être, si ce n'est à Trouville...

Ainsi, la mère Trapu, talochant à droite et à gauche sa trolée d'enfants, narrait la catastrophe au père Trapu.

— Hors d'ici la marmaille !

Ce suprême revers abattit M. Trapu, qui se laissa choir sur une chaise, résolu à n'en plus bouger, et, de ses yeux rougis, il considéra l'avenir sous l'angle le plus aigu.

Il ne se conduisait pas en bon père de famille ! ! lui !

A Neuilly, dans la confortable maison des Tréyières, quelques amis, réunis à la table du maître, célébraient ses succès oratoires et humanitaires.

Une grande villa, sise entre le boulevard Bineau et la rue des Saussaies, s'ornant d'un reste de parc composé d'une douzaine d'arbres princiers, d'une pelouse et d'un verger où l'Avril jetait ses neiges florales.

La salle à manger ruisselait de lumières, tandis qu'au dehors la large lune du printemps peuplait de fantômes argentés les allées bien sablées.

Les convives, pourvus de chère exquise et de vins délicats, supportaient sans ennui les dissertations.

Parmi ces invités quelconques, brillait un membre de l'Académie des sciences morales et politiques, un célèbre économiste, rabougri et quinteux, qui ne cessait de répéter mécaniquement : « Dans une société savamment organisée, il faut

des pauvres, il faut beaucoup de pauvres, afin que la main-d'œuvre tombe à vil prix, et que l'industrie et le commerce nationaux prospèrent. »

En dehors de cette opinion barbare qui faisait mal à Famé tendre de madame Trévières, le quinquagénaire Labatut, qui portait mal son âge, n'était qu'une excellente fourchette académique.

Si l'on se récriait, Labatut piquait son assiette, et, dès le silence rétabli, il émettait sous nouvelle forme son immuable aphorisme. Il promettait même à ses contradicteurs de livrer au jour, bientôt, un ouvrage intitulé simplemxcnt : De Vextension du pciupéris.me.

M. Trévières n'allait pas jusque-là. S'il réclamait une nombreuse population, il admettait parfaitement qu'on ne la tint point dans une misère irlandaise, mais qu'on lui octroyât des nourritures saines, aussi abondantes que possible.

Un convive émit cette opinion : qu'il fallait à une nation beaucoup de soldats pour défendre ses richesses, et beaucoup de laboureurs pour nourrir ses soldats.

— Du pain et des armes !

— Oui, appuya quelqu'un, le soldat et le laboureur. •

Une jeune femme frivole hasarda :

— Et le couturier, n'est-ce pas ?

On rit ; mais Labatut lança un regard de pitié :

— Eh! dit-il, le couturier est en haut, non en bas. Nous parlons de l'utilité des pauvres.

Ainsi, à travers les services variés et les douces

heuveries, s'établissait lentement, pour annexe à la llej)opulation, l'idée du pau])érisme.

Mais Trévières, visiblement, retenait et réservait son éloquence.

Au bas bout de la table, le fils de la maison, Georges Doël, un robuste blond de dix-huit ans, aux yeux noirs, à la moustache à peine dessinée, assis entre deux dames encore jeunes, semblait plongé dans une rêverie mystérieuse; mais, lui aussi, se montrait merveilleuse fourchette.

Cependant, chaque fois que le père Labatut émettait son axiome favori sur le paupérisme utilitaire, le jeune garçon avait un mouvement d'impatience. Lne de ses voisines, s'en étant aperçue, lui demanda :

— Qu'avez-vous ?

Il répondit :

— Moi, je suis socialiste ou plutôt anarchiste. Et alors !

— Dieu ! quelle horreur ! fît la dame, tout en trouvant que cette bouche encore neuve et ces yeux noirs ne manquaient point d'attirance.

C'était une femme anguleuse, hardie, un peu longue mais admirablement taillée pour rouler sur une bicyclette ou pratiquer le footing avec un alerte compagnon.

Malheureusement, Georges semblait plutôt, lorsque son assiette lui laissait quelque répit, hypnotisé par la chaude beauté de son autre voisine, la femme précisément du redoutable économiste. Sous un tulle léger,, transparaissaient des épaules et une

naissance de gorge grasse qui donnaient à Georges d'involontaires frissons voluptueux. D'où rêverie !

Ah ! s'il avait osé parler !

Mais madame Labatut se montrait réservée envers le petit garçon. Elle aussi n'osait peut-être pas.

Et plus Georges se sentait petit garçon et presque médusé par la chaleur vivante qui se dégageait si près de lui, et plus il s'irritait contre le père Labatut ; il aurait souhaité avoir vingt-cinq ou trente ans pour rabrouer ce père Labatut, ce célèbre économiste si assommant qui possédait tout, et, entre autres choses richissimes, une ravissante femme blonde aux yeux pers.

Surtout, il admirait l'étonnant laisser-aller des hommes habitués à parler, qui savaient tout dénoncer avec mille sous-entendus, destinés à gazer la vivacité du désir, à peu près aussi exactement que le tulle de madame Labatut gazait son buste — en le soulignant.

Georges sortait du collège avec un nombre incalculable de zéros. Lorsqu'on lui avait demandé ce qu'il comptait devenir, il avait répondu :

— Comédien !

Et, parce que sa mère poussait les hauts cris à une telle proposition, il se reprenait aussitôt, énonçant :

— Ou explorateur.

Evidemment, ce jeune homme se sentait très fixé sur un unique point^ à savoir que toute étude abstraite l'ennuyait, et qu'il voulait dépenser en ac-

lions quelconques le tvop-plein des forces acquises par foot-bcill^ bicyclette, boxe, ou escrime : athlé- —^ tisme.

^^ M. Trévières, cette barbe lluviale en laquelle ^H^itait décidément, et sans mesure, une bouche pro- ^Hiise aux éloquentes œuvres, à maints propos et à ^Hiaints hors de propos, à la fin n'y tint plus. Il ^Haisit la parole. Un silence se fit. Le philanthrope, ^■égligeant le paupérisme, déclarait :

1^» — Non, je n'ai point osé aller jusqu'au fond de ma pensée, au cours de cette conférence mondaine. Il est des choses que l'on ne peut énoncer... Dame! - Il se trouve là des jeunes femmes, des jeunes filles, T des puritains... Que voulez-vous ?

B — Et, en somme, qu'auriez-vous dit de si cho- B quant? fit l'anguleuse voisine de Georges Doël. B — Mon Dieu ! madame, cette idée de la Repopu- ^fclation évoque, pour les esprits peu sérieux, des ^Hnages inconvenantes, et il appert bien difficile de ^^raiter ces questions où les rapports des sexes, quoique voilés de prudentes circonlocutions et de toute la phraséologie possible, surgissent au premier plan... Ainsi, parmi nous, je vois un tout neuf adolescent, mon beau-fils, qui...

Georges devint très rouge subitement. Il articula :

— Si je te gêne, Marco, je m'en vais.

Il appelait familièrement Marco son beau-père, qu'il traitait un peu en grand camarade.

— Non, non, reste. C'est précisément à la jeunesse que nous nous adressons, nous qui voulons

refaire à notre Patrie une génération de valeureux citoyens.

Il poursuivit :

— J'aurais voulu dire que la Société a des devoirs impérieux envers sa propre graine : la Graine Humaine ; et que — pour me servir de métaphores afin de pouvoir exprimer ma pensée jusqu'au bout — du moment que le grain de blé a été semé*, il faut que la vigilance sociale s'exerce, amène l'épi et recueille la moisson...

Trévières s'emballait sur des phrases préparées par le père Trapu, et que sa fidèle mémoire lui suggérait entre deux verres de Champagne.

Labatut l'interrompit :

— Vous émettez là, cher monsieur, des théories révolutionnaires. L'Etat, la Société, comme vous dites, n'a rien à voir avec l'individu, avec votre graine, avec votre épi humain. L'Etat doit laisser faire, laisser passer.

— Mon cher maître, riposta Trévières, vous avez raison, mais je n'ai pas tort. Seulement, il m'est difficile d'appuyer mon dire des arguments spéciaux. Ce sont là des sujets difficiles à traiter devant des femmes et devant des enfants. '

Georges rougit de nouveau et faillit, d'un mouvement brusque, briser sa coupe de Champagne. Une chaleur intolérable envahissait sa poitrine et montait à ses tempes. Il sentait en lui un subit besoin de dépenser sa force surexcitée.

Heureusement, madame Trévières, souriante, intervint comme une calme déesse, chargée par les

Ci races elles-inr'ines (Tapaiser les tempêtes qui tournent parfois au-dessus des coupes à Champagne, autour des bougies d'une salle à manger.

Elle se leva, donnant ainsi le signal pour passer au salon, dont l'atmosphère, moins chargée d'eftluves et d'arômes capiteux, jeta une douche de paix momentanée sur les controverses.

Georges, prenant un cigare, s'échappa aussitôt, las d'être l'éternel petit garçon : il lança un dernier regard timide et jaloux sur la blonde madame Labatut, à laquelle un banquier lippu avait olfert le bras, et qui semblait heureuse de cet hommage. l]t il se compara, lui, lui! à ce hors-d'âge. JL. — Bécasse ! murmura-t-il.

■^ Cependant la dame anguleuse, qui n'était autre ^Hue la femme du banquier à la lippe, jeta sur "* Georges un coup d'œil lointain, lequel se perdit dans le vide spécial où meurent les oeillades inutiles.

Georges n'y prit point garde.

— Petit niais ! pensa-t-elle.

Ainsi se croisent les effluves, ainsi se dispersent

s arômes.

Le jeune homme, sur le perron, alluma son cigare, et contempla un instant l'espace plein de lueurs.

Mais le bruit renaissant des controverses, les

ix de Trévières, de Labatut et du banquier à la

pe venant jusqu'à lui, il descendit vers le parc

inuscule.

Il sentait, en son cerveau, les puissantes fumées les vins. Son cœur robuste battait joyeusement.

Le baume du havane l'enveloppait d'un encens de griserie.

11 contempla de nouveau le ciel, où la lune rougeâtre se l^alançait à travers des étoiles en perles, parmi des nuées tord" .s comme ces légères dentelles dont s'envelopp.at les femmes.

Alerte, il alla vers le noir, sous les arbres, entre lesquels des rayons souples apparaissaient tels que de jolis et graciles fantômes de lumière qui fuyaient à son approche.

Une très vague mythologie l'emplissait de païenne sensualité et de rêves qui pourraient devenir tangibles, si...

Eh ! mon Dieu...

Pourquoi pas?... Et dans son thorax élargi, le gars aspirait les senteurs humides, les vénéneux parfums des nuits d'avril. Ses narines se dilataient, humant Fespace, et des poèmes de chair et d'amour flottaient devant ses yeux.

En rôdant sous les arbres, il faisait crier le sable des allées ; il écrasait, sous ses pas, des rayons de lune pleins d'une poussière de brouillard.

Il s'émouvait, joyeux et mélancolique. Oh ! la plénitude dé la vie, entrée en lui bien avant Theure fixée par les lois ! Il se connaissait majeur depuis longtemps, fort et libre.

Oh ! bonheur de vivre !

Sa pensée bourdonnante errait complaisamment autour des épaules et de la nuque de madame La tut, la nuque où de petits frisons légers s'enroulaient comme de minuscules bagues en fdigrane d'or.

LA GHAINE HUMAINE 29

— fiioii tentant 0, ot si blonde !

Tout à coup, une forme féminine apparut sur le

sentier. Et aussitôt une voix douce s'écria :

— Oh ! vous m'avez fait peur, monsieur Georges ! C'était la jeune femme de chambre qui déambu-

lit, seule, en ce lieu nocturne.

— Et que venez-vous chercher par ici i* demanda reorges d'une voix ferme, impérieuse.

- Je vais jusqu'au puits prendre de l'eau fraîche ^our madame. La nuit, madame aime à boire rlacé.

Elle montrait la carafe, comme pour faire la )reuve de son dire. Georges la dévisageait. Dans Jette pénombre, elle apparaissait jolie, ma foi, et [fine et svelte. Sa petite figure de gentille poupée, ivec' de grands yeux éclairés de malice, un petit lez dénué de style mais bien soubrette, une bouche 'op grande, rieuse.

— Il faut que... dit Georges, jetant son cigare. Et vivement il l'embrassa.

Elle se dégageait, preste.

— Eh! monsieur Georges... monsieur Georges, vous êtes fou !

— Non, non. Je veux t'embrasser, dis, ma petite Clotilde... là, là... encore.

Des joues, son baiser s'efforçait vers la bouche rieuse, trop grande, attirante.

— Laissez-moi, monsieur Georges, laissez-moi. Elle luttait; mais lui, robuste, l'enlaçait.

Et il la voulait, décidément, là, tout de suite, avec l'âpre violence de son cerveau grisé, de son sang

bouillant. Il Tattirait vers un kiosque ténébreux, dans le fond du jardin. Pour Tempêcher de crier, il lui mettait ses baisers sur les lèvres.

Peu à peu, elle défaillit entre les bras vigoureux qui l'étreignaient, sous l'haleine chaude et les caresses.

... Dans l'ombre du kiosque, ce ne fut bientôt plus qu'un murmure entrecoupé...

Un brouhaha se produisit soudain vers le perron : les invités s'en allaient. Des roulements de voiture. Des « au revoir... à bientôt... »

— Georges, Georges ! appela M. Trévières.

Clotilde se releva, passa la main sur ses yeux comme au sortir d'un rêve, et s'enfuit, rapide, tandis que Georges, lentement, se dirigeait vers la maison...

Dans sa chambre, Georges, ne songeait point à dormir. 11 ouvrit la fenêtre. La lune déjà désertait le ciel ; mais de vives étoiles brillaient çà et là, entre de minces nuages floconneux, dont la blancheur roulait dans le noir.

Il se sentait le cœur joyeux, le sang alerte et le cerveau empli par les innombrables poèmes où est célébré le viol.

Oh! cela le changeait. Ce petit crime commis dans la maison maternelle, cette audacieuse emprise d'une enfant, cela le changeait non seulement des baisers tarifés qu'offrent certaines demoiselles aux alentours des lycées parisiens, mais encore du nonchaloir faussement élégant et du trop intermittent amour de sa modiste,.. Oui, oui. Rosette elle-même

lie lui avait j)as doniu'; pareille sensation impélieusc, brûlante, vivante et lière.

Le coq chantait en lui, le coq triomphal.

Il élarg-issait sa médiocre aventure avec toute lampleiir que la jeunesse met aux œuvres qu'elle aime.

Des vers erotiques, des strophes lui montaient aux lèvres. Pour un peu, dans le silence nocturne, il aurait déclamé. Point de tendresse — une pléni- . tude de vie : le chant du coq.

Une fenêtre, restant éclairée à l'étage au-dessus :' de lui, dessinait, sur le gazon, un faible carré de lumière, en prolongement du carré de lumière que projetait sa fenêtre.

Habitait-elle là, Glotilde ? Glo? Il ne le savait.

Et si cela était, elle veillait, elle aussi !

De troubles pensées le frappaient au crâne, des désirs s'éveillaient à nouveau, violents. Et toujours un besoin de déclamer, de crier n'importe quoi. Il tournait dans sa chambre, en mâchonnant des vers faux !

— Ah ! zut, dit-il, je ne dormirai jamais !

Il se sentait une chaleur fébrile par tout l'être.

— C'est insupportable.

Il se dévêtit à moitié, alla humer Tair frigide de la nuit : les nuages avaient envahi le ciel.

Les deux carrés de lumière se superposaient sur le gazon.

— Travaillons, songea-t-il ; ça me fait généralement dormir, le travail.

Il s'assit à son bureau d'étudiant, où la Table

des Logarithmes, ouverte, le conviait à d'obscurs et rudes labeurs. Mais il referma haineusement ce livre, et, saisissant une plume fort sèche, la trempa dans l'encre pour « jeter sur le papier ses impressions ».

«... Qui es-tu? d'où viens-tu ? où vas-tu? toi que j'ai tenue un instant dans mes bras? Je sais ton nom, je connais ton visage, je vois tes yeux, je guette les palpitations de ta poitrine. Tu es la femme, la fleur de chair vivante, non encore fanée par les moissonneurs. Tu es peut-être une esclave, mais une belle esclave. Comme les anciens poètes aimaient les jeunes affranchies, je t'aime et je t'affranchis. Tu es une femme, tu te refuses el tu te donnes. Tu ignores le lendemain peut-être inhumain, mais tu possèdes l'heure présente. Tes yeux ingénus savent verser des étoiles d'espoir. Et tes lèvres sont pareilles à un fruit savoureux... »

Il s'arrêta, croyant avoir ouï un pas étouffé dans le corridor. La lumière d'en haut semblait éteinte. Il écouta. Si elle venait ! Cette idée fit courir un frisson sur sa poitrine. Ses tempes battaient ; son jeune sang surchauffé le rendait ivre de fermentation.

— Si j'allais la trouver ? songea-t-il. Puis il ajouta :

— C'est idiot ! Je me tromperais de chambre, là-haut, et je tomberais chez la mère Marianne. Oh!

A l'idée de Marianne, la cuisinière mûre et tant maritorne, il ne put s'empêcher de rire.

Dans le silence énorme de ce Neuilly taciturne.

LA r.RAINE FIUMAINE 33

(»ii rire lui fit l'elTet d'un scandalo. Il écoula. Tout lormait. Soudain, la lumière du dessus se dessina le nouveau sur le gazon.

— C'est elle l je parie, pensa Georges. La fenêtre s'était ouverte, une ombre apparut.

orges se pencha pour essayer de voir, mais le ord du toit très allongé en auvent l'en empêchait. Il murmura :

— C'est vous, Clotilde?

Il frémit au son son de sa voix dans la nuit.

— Si l'on m'entendait!

Il répéta néanmoins plus haut :

— Clotilde ! Clotilde !

La fenêtre se ferma, s'éteignit. Il écouta derechef.

Quelqu'un descendait ; il devinait sur les marches un léger craquement imperceptible presque. Il ferma la fenêtre, et alla entr'ouvrir lentement la porte.

Oui, quelqu'un venait doucement, doucement, sans lumière, frôlant les murs avec des mains peureuses.

C'était Clotilde. Georges la fit entrer vivement.

— Oh! dit la jeune fille, je vous ai entendu... Est-ce que vous pleurez, vous aussi?

Il vit alors qu'elle avait pleuré.

— Non, monsieur Georges, ce n'est pas bien ce que vous avez fait dans le parc, ce n'est pas bien du tout. Je ne peux pas dormir en pensant à mon fiancé, qui me croit sage. J'en ai pleuré, pleuré...

— Mais ne pense pas à ton fiancé, ma petite Clo, n'y pense pas. Je suis là, près de toi. Tu es si jolie !

Je ne pouvais pas m'endormir, parce que je songeais à toi..

— Oui, oui, répliqua-t-elle, je ne suis qu'une pauvre fille, moi, rien du tout pour vous, monsieur Georges. Vous m'oublierez vite. Ce n'est pas bien, ce n'est pas bien !

Elle sanglotait.

— Bon, maintenant tu pleures, ici, près de moi.

— Et si je vous aimais ! dit-elle. Qu'est-ce que je deviendrais ?

— Chut ! fit-il, ne parle pas si haut. Maman pourrait se réveiller.

Et, doucement, il l'attirait vers lui. Il remarqua qu'elle portait un peignoir rose que madame Trévières lui avait donné et qu'elle s'était ajusté. Dans ce costume léger, elle lui semblait plus exquise encore : ce corps jeune, si près de lui!

Il se mit à la consoler en bonnes paroles, en longues caresses Elle s'abandonnait maintenant, vaincue, passive.

Et lorsque Georges lui demanda :

— Tu m'aimes?

Elle fit : (( Oui, oui », de la tête, comme si c'eût été un mariage à l'église.

Le premier chant de l'aube les tira brusquement d'une somnolence entrelacée. Elle bondit, et s'enfuit vite, vite, à peine vêtue, emportant sur son bras le peignoir rose.

Après quelques heures d'une profonde léthargie sans rêves, Georges s'éveilla brusquement, frais, dispos, joyeux. Il se leva d'un bond, tira les ri-

iluaux, ouvrit largement la fenêtre par laquelle s'enj^oulîra la bise, douche d'air glacé. Puis il se re- • iiclia un instant afin de savourer son bien-être.

Soudain, il se rappela :

« C'est idiot, pensa-t-il, moitié fâché, moitié gouailleur, c'est totalement inepte : me voilà l'amant d'une femme de chambre — on en ferait une chanson a Montmartre. »

Et puis les réflexions se succédaient :

(( Il est vrai qu'elle est jeunette, gentille comme tout... et qu'elle sent bon... Pardi! les parfums à maman.

» Ça n'y fait rien, c'est stupide î et aussi, que va penser Rosette?

» Bon! Rosette? elle ne le saura pas!... L » Et puis? Et puis, flûte ! la vie est belle ! »

Telles étaient les réflexions successives de Georges.

II se leva chantonnant : « La vie est belle ! »

Tandis qu'il s'habillait, d'autres songeries

nrent :

«... Que voulez-vous que fasse un brave garçon, olide comme un Turc, quand il trouve, à portée He ses baisers, de jolies lèvres qui se défendent mal? Dame, répondez, philosophes. A moins d'être f... icelé comme le père Labatut. »

ITâtant ses biceps, il rit du malingre académicien. « Oh ! les jupes ! les jupes ! Eternel féminin ! " » ... Mais une chambrière? Fi!... cependant, "pourquoi pas? Est-ce que, la nuit... Une grande dame sans robe et sans corset?... Tout pareil!

Kif-kif la servante, quand la lampe est éteinte

)) Et puis, zut et zut! C'est fait. Mais si maman savait... aïe ! Quant au beau-père, quant à cet excellent Marco, il prêche trop bien la Re-po-pu-lation, et alors... Voilà !

» ... Je n'ai pas le sou pour entretenir des grandes cocottes : d'ailleurs, entre cent sous et mille francs, ce qu'on paye à l'heure ou à la course, c'est même jeu, même chandelle! Quant aux nobles dames... eh! eh ! j'estimerais assez la noble dame qui m'élèveraijt : ce serait délicieux. Seulement, il faut le temps, l'heure, le rendez-vous. Ainsi madame Labatut ! Oui, quel corsage ! Ah ! papa Labatut, garde à vous !

)) ... Toutes, enfin, toutes! les blondes, les brunes, les minces, les boulottes! Des lèvres ! des lèvres !

» Mais Rosette ! pauvre chérie ! »

Un remords se glissait en lui, au souvenir de Rosette. Il éprouvait déjà, précoce enfant, ce sentiment masculin qui consiste à pallier par quelque gracieuseté nouvelle, inédite, raffinée, une infidélité.

« Je vais être très gentil ! J'irai l'attendre ce soir. »

A ce moment, la clochette de la porte du jardin tinta. Georges se mit à la fenêtre et aperçut la blanchisseuse qui, cambrée, portait le panier de linge.

(c ... Elle est fichtrement jojo, cette petite-là, pensa-t-il. »

Et, mal élevé, il demanda par la fenêtre :

LA GRAINE IIUMAINP: 37

— Mademoiselle, mademoiselle, vous rapportez mes gilets, n'est-ce pas?

— Oui, m'sieu, répondit la « gosse » en souriant au beau garçon.

Elle passa.

« ... Oui, gentille aussi, celle-là! Ah! mais! ah!

mais ! pauvre mignonne ! ça suffit, ô Rosette !

»... En attendant, un vaste tour de bicyclette ne fera pas de mal à ce joyeux coffre. Au chalet du Cycle, musique de Tziganes : réconfortant, très réconfortant, avec un quinquina autour. Puis femmes!... seraient bien jolies, mais fatiguées, rouges, spongieuses, ô bicyclette ! »

Il descendit et, dans le jardin, tira du garage sa machine. Au tintin du grelot, madame Trévières, élégante déjà et souriante, et rose, se montra sur le petit balcon de sa chambre : elle semblait jouer une scène d'opéra-comique.

— Bonjour, Georges. Prends bien garde, chéri.

— Bonjour, maman. N'aie pas peur.

Il lui envoya un baiser, du bout des doigts.

Derrière madame Trévières était apparu le visage déluré de Clotilde, qui prit sa part du baiser, avec un clin d'œil. Elle semblait déjà faite à son nouveau rôle : maîtresse du jeune monsieur.

Georges, en roulant par les avenues, se disait :

— Ça n'y fait rien, il y a rudement de la différence entre une femme comme maman et cette petite Clotilde. Chic et vraiment belle, bien belle, maman !

Il songea que madame Labatut était belle aussi,

et d'analogue-manière ; mais alors s'il Faimait, et s'il en devenait aimé, ça le gênerait sans doute une telle ressemblance. Il n'oserait jamais... Il ne saurait quoi lui dire, tandis qu'avec des fillettes sans importance, et qui comptaient à peu près le même nombre d'années que lui, le jeu d'amour semblait si naturel. x

— Faites donc attention à votre droite, lui cria une voix brutale.

Il se gara alertement d'un tandem, et se mit à pédaler avec cette conscience spéciale qui ne va pas sans un anéantissement momentané de toutes réflexions et de toute pensée quelconques.

Il alla le soir, vers six heures, attendre, rue Montmartre, que mademoiselle Rosette débouchât, légère et preste, de la rue du Sentier, où elle était employée dans une maison de gros.

Elle ne tarda pas à paraître.

— Bonjour, Geo, dit-elle.

— Bonsoir, ma petite Rosette.

Il lui prit le bras, au lieu de lui oiFrir le sien, et, gaminement, il se mit à lui conter des histoires drôles, tout en glissant, tant bien que mal, à travers la foule opaque de ce quartier d'encombrement, à cette minute où l'artère, comme disent les agents voyers, semble en proie à maintes embolies.

De l'avoir trompée, et d'être fort prêt à la tromper avec d'autres et d'autres, Georges se sentait envers Rosette une tendresse jiuancée de supériorité.

LA GIIAINE HUMAINE 39

Et, en outre, sa vanité se satisfaisait à promener ainsi cette grande jeune fille de vingt ans, au profil droit, aux yeux clairs, à la bouche un peu sévère, mais charnue. Trop maigre, sans doute, mais c'est bien porté ; et puis cela fait valoir une toilette très simple, excessivement simple, seulement marquée de ce cachet qu'une ouvrière de Paris met sur ce qu'elle exécute — surtout pour son personnel usage.

Ils s'en allaient vers la Madeleine, à la station du tramway. Rosette, en effet, habitait avenue de Neuilly, chez une vieille parente qui, à un cinquième étage, soignait, à l'aide de petites rentes viagères, une tenace hydropisie.

Leur histoire d'amour était banale, en somme.

C'était dans ce même tramway que Georges avait rencontré la jeune fille. Elle le traita d'abord en gamin malappris. Puis, peu à peu, les effluves chauds qui s'échappaient de ce corps robuste dégelèrent la malingre demoiselle.

Elle finit par lui permettre de la venir chercher rue Montmartre et de l'accompagner. Ensuite, elle put lui accorder la plupart des dimanches, en mettant sur le compte d'un travail supplémentaire son absence, ce jour-là.

— Tu fais bien, déclarait la vieille parente, il faut gagner sa vie. Ma chère petite orpheline, je ne vivrai pas toujours, pas peut-être longtemps, et, quand je partirai d'ici, mes pauvres quatre sous me suivront au cimetière.

Il fallait gagner sa vie, et perdre sa jeunesse :

flétrir son visage en travaillant, tel était le lot de l'orpheline. Gela ne lui souriait guère. Elle aurait pu accepter les offres de mariage d'un brave homme de menuisier, mais elle dédaigna ce parti inférieur à ses yeux et préféra rester fille, avec un secret espoir défaire son chemin.

Elle avait un peu étudié pour devenir institutrice, mais les examens sont durs et les places rares. Elle tentait du commerce : « Cela mène à tout, même aux colonies », disait un facétieux de la maison du Sentier.

Le commerce de gros ou détail ne lui allait pas plus qu'autre chose. Elle s'ennuyait. Déjà elle eût jeté son chapeau à plumes par-dessus les symboliques barrières de l'honneur et se fût lancée ainsi que bien d'autres vagues institutrices, modistes, mannequins et couturières, dans la carrière entrevue brillante de la galanterie.

Seulement, elle se rattachait à sa vieille parente impotente, qui lui laissait toute la liberté, et, de la sorte, dame, tout le temps de choisir : nulle hâte ne s'imposait.

Aussi ses ambitieuses pensées du soir — espoir ! — lui amenèrent-elles souvent en rêve le riche banquier, l'homme calé, le fils de famille... lui, enfin ! le protecteur rêvé.

Cependant, elle s'était laissée aller à quelques expériences, où son capital s'ébrécha : des flirts poussés loin avec des camarades de la maison de gros. Mais ce fut avec tant de circonspection, et des peurs bleues... « Prenez bien garde au moins ! »...

LA GRAINE HUMAINE ''il

qiio cola dura peu avec des ^ens joyeux et bicyclistos, parfois brusques.

Un, surtout, grand coureur qu'elle crut s'attacher, et qui fila vers Buenos-Ayres en lui laissant quelques fafiots d'adieu. Elle se souvenait vraiment de lui. C'était là son premier, comme elles disent, celui auquel elle faisait croire qu'il Vavait eue sage.

L'expérience fut rude, et elle se promit bien de se garer. Et voilà cependant que ce bambin de dixhuit ans, un gosse pour une femme de vingt (ou de vingt-deux peut-être), après quelques zigzags de chasse l'avait forcée au gîte.

Une fois prise, elle trouva du charme en la gaieté de ce jeune compagnon d'escapade. Et, tout en limitant le plus possible les choses dangereuses... pas assez pourtant, elle se distrayait, avec le gosse, en attendant mieux.

Par système toujours, par coquetterie, par orgueil, elle lui affirmait — comme aux précédents parbleu, comme à ceux qui suivraient, certes — qu'il était son premier. Le croyait-il ? Que lui importait en somme ? A l'âge de l'avenir, on ne jalouse nul passé. Le passé reste quelque chose d'obscur et de vague, un rien tout pareil au néant qui a pi-écédé la naissance. C'est lorsqu'on possède soi-même .un passé vivant ettoulîu, qu'on songe au passé des autres. Pour les collégiens. Napoléon 111 ou Artaxerxès Memnon, sont au même plan brumeux et jans limites d'une histoire effacée.

Lui, il aimait la sensation présente, le moment

qui étincelle, rapide, l'éclair de la minute. Mais elle, femme, grandissant le don de sa personne, voulait qu'il fût son premier pas. Il n'y objectait rien, et s'étonna maintes fois de l'insistance. Plus tard, la vie apprend que la femme conserve toujours au profit d'un amour nouveau quelque chose d'inédit : tendresse ou volupté, qu'elle soutient mettre en montre pour la première fois, eùt-elle promené cette sensation à travers toutes les alcôves de tous les entresols et de tous les rez-de-chaussée.

Les amoureux de trente ans ne croient plus et feignent de croire, par raffinée politesse chevaleresque du mâle qui ne veut pas gâter son plaisir, mais souffre au fond, tandis que les dix-huit ans de Georges demeuraient indifférents à ces scrupules. Et, voire, à cet âge, ce serait la trahison d'un ami qui soulèverait le cœur et l'assoifferait de vengeance, plutôt que l'infidélité de la maîtresse. Alors? l'inconnu? l'absent ? l'ancien ? Penh! Le premier disparu ? Penh !

Georges ne savait même rien autre chose concernant la maîtresse que le hasard parisien lui donnait, sinon qu'elle était orpheline. De son enfance, de sa prime jeunesse, il ignorait tout et ne se souciait nullement d'apprendre quoi que ce fût, excepté les rares heures de tête à tète qu'elle pouvait lui consacrer à la dérobée, en de vagues hôtels garnis. C'étaient de courtes entrevues qui laissaient le solide garçon irrassasié — simple apéritif.

Cette liaison peu étroite durait depuis quelques mois.

^ te

LA TiHAlNE HUMAINE 43

Or, ce jour-là, tout en éî^iwaut de lazzi sii compague, le jeunt; homme comparait meutalemeut la situatiou que lui faisait Rose et celle que Glotilde lui ollVirait dorénavent. Son égoïsme concluait aisément : Combien, en effet, faciles, les entrevues avec Glotilde ! (Combien, pour son appétit de baisers, une ration plus fréquente, sans tous ces embarras de rendez-vous dilTiciles et de chambres meublées assommantes, etc.Toutefois, il ne songeait nullement à quitter Rosette, dont le parisianisme le divertissait. Elle remplaçait le rôti absent par des bons mots.

Cependant, durant cette promenade, elle sembla à son jeune ami plus absorbée que de coutume et, comme il en voulut connaître la cause, elle lui répondit à plusieurs reprises :

— Je vous dirai cela dans quelques jours... la semaine prochaine... Je vous écrirai poste restante...

Il n'en demanda pas davantage.

Après avoir fait route dans le tramway jusqu'à la orte-Maillot, où ils étaient oblio-és à une tenue discrète, ils se séparèrent bons camarades, un peu froidement.

Georges, continuant jusqu'à la Seine, s'interrogeait :

— M'ennuie-t-elle déjà? M'amuse-t-elle encore? Et il repensa à Glotilde, si aisée, si allante. Puis

à d'autres aussi possibles, à l'infini féminin qu'il entrevoyait s 'offrant à lui à travers une intermi- 'nable, robuste et insoucieuse jeunesse.

— J'en ai pour longtemps avant de me marier.

Donc il songeait, en conclusion, afin de mener à bien les multitudes d'intrigues qu'il espérait nouer, à demander à sa mère une augmentation de subsides.

C'est en ruminant ces sages pensées qu'il regagna la maison, où il fut accueilli par un sourire de connivence de Clotilde qui s'indiquait déjà résignée à son nouveau rôle, et dans l'âme légère de laquelle l'image du fiancé dont elle parlait avec un remords de plus en plus factice semblait s'évanouir en une obscurité d'oubli rapide.

Comment M. Trévières se lança vers la philanthropie, voici : M. Trévières (Marc), parti dans la vie avec quelques rentes modestes et un titre de licencié en droit, s'était fait inscrire au barreau de Paris, avec Tespoir ambitieux d'y recueillir la succession de quelques maîtres fatigués par Fâge.

Mais une autre vocation contraria ce premier plan si simple. M. Trévières écrivait : vers ou prose, il possédait le verbe « facile )>. Or, par un inexorable décret du Destin, il faut choisir entre la parole écrite et la parole parlée. Le mélange, Famalgame de ces deux genres n'appartient qu'à de rares alchimistes du langage : Démosthène en fut, et Cicéron, et Bossuet, et quelques autres nobles personnages. M. Trévières essaya cette tâche sublime. Il la rata.

Le vinaigre de son éloquence nuisit à l'huile de

jSes poèmes ; et, au bout de quelques ans, il put

jonstater que cette salade n'était pas fondue. Ses

« chants », édités dans des caves obscures, et à ses frais, par des libraires inconnus, devinrent un obstacle à sa carrière d'avocat, tandis que ses plaidoiries, même gratuites, causaient, dans les milieux bien informés du boulevard et des journaux, un tort considérable à sa littérature. Et, parbleu, ses articles, imprimés en de très intermittentes feuilles, exerçaient-ils, à l'égard de ses poèmes, une concurrence déloyale, et vice-versâ.

Les avocats assidus, grands ramasseurs de bouts de causes, le traitaient de barde, ce qui est grave au Palais ; les avoués prétendaient qu'il possédait Tesprit, et quel esprit ? L'esprit fatal du petit journaliste. D'autre part, les poètes le considéraient comme un avocat possible, probable même, mais lui refusaient toute envolée, tandis que les journalistes le taxaient de littérature et, délit plus grave, de lyrisme.

Vers la trentaine, il évoqua, comme excellent refuge, la politique. A quoi bon, en effet, plaider pour de pauvres hères ? Mieux valait les représenter au Parlement, et devenir là 1 Orateur. Car, songeait-il, l'Orateur enferme, en sa puissante concentration, le génial Poète qui découvre les horizons nouveaux, le Journaliste habile qui les met à la portée des intelligences, à l'étiage du moment, et encore l'Avocat qui les enveloppe des formules offensives et défensives, sans lesquelles ces idées ne sauraient courir la chance tanguante et roulante d'un débat public, sur les flots orageux d'une Assemblée populaire.

LA (IKAiNK {JIMAINK i/

Ce l'ut donc vers réloqiioncc politique que se tourna Tardoiir de M. Trévières. Mais sou esprit, avide d'éclat, n'aurait pas suj)porté la médiocrité des débuts ; il lui fallait quelque cause à la fois utilitaire comme il sied, et poétiquement brillante. Il attendait une inspiration, et se sentait avec impatience vieillir dans Texpectative... néfaste attitude.

Ses ratages successifs ne lui enlevaient rien, heureusement, ni de sa foi en lui-même, ni de la belle prestance que le ciel lui avait départie. La maturité commençante ne pouvait que devenir favorable à un homme solidement bâti, grand, étoffé, orné d'une naissante calvitie et d'une puissante barbe châtain clair, avec un teint rose, et des yeux d'un bleu nuancé d'émeraude, comme une mer azurée où se mirerait le reflet vert des espérances.

D'ailleurs, cette vanité de bel homme devait aisément passer auprès des femmes pour l'orgueil d'une puissance méconnue.

Dès que madame Doël, veuve brillante et frivole, rencontra Trévières, elle tomba sous le charme. Et, parmi tous les flirts qui papillonnaient autour de sa séduction naturelle, et, certes, autour de sa fortune encore très suffisante à une époque misérable où il faut un million de capital pour posséder trente mille francs de rente, elle choisit le bel homme, dans la trame imposante duquel elle croyait déjà distinguer l'étoffe d'un futur ministre.

Et ils furent heureux, en attendant les gran deurs.

M. Trévières sut habilement accaparer les bonnes

grâces indispensables de son beau-fils, Georges Doël, et même établir une sorte de camaraderie entre lui et son jeune parent par alliance/ dont Tâme de douze ans, malléable, fut assez facile à conquérir par d^habiles gâteries, que ne tempérait nullement l'insuffisante et très intermittente sévérité maternelle.

Durant les premières années, se joua donc, en ce parc de Neuilly — cadre propice — une idylle. Mais le temps œuvrait, et les ambitions anciennes resurgirent dans la cervelle inquiète de Trévières. Il fallut chercher un aliment. Cet homme recommença à écrire, avec encore plus de facilité désormais, grâce à une situation pécuniaire qui imposait un respect relatif aux gouailleurs. Seulement, toujours, manquait le thème grandiose, la tâche unique à laquelle devrait s'atteler enfin ce génie méconnu. Etre un Tolstoï ou un Ibsen, voilà le hic.

Dans le domaine purement artistique ou littéraire, il ne fallait pas songer à trouver la plus petite place vacante : Paris regorge de wagnériens rapportant de Bayreuth l'exacte parole ; on y trouve des critiques d'art incontestés, qui jugent les tableaux anciens ou modernes avec d'infaillibles critériums ; et toutes les écoles de peinture, quelles qu'elles soient, comptent des défenseurs qui bataillent de la plume avec une sérénité dédaigneuse.

La critique dramatique possède un nombre éclatant de littérateurs de marque et d'alertes soiristes,

trmi lesquels un simple homme du monde, taxé iinati'urisriiG (fatale taxe), ne saurait trouver mploi de ses facultés. Quant aux sciences, c'est peu trop spécial. Restent l'occultisme et la magie; mais ce rêve ne mène, au point de vue I pratique, qu'à des impasses troublantes, à des culs-de-sac abscons.

Tout cela, d'ailleurs, n'offre qu'un rapport trop éloigné avec les fonctions publiques. La masse gouvernable ne se laisse point prendre aux œuvres littéraires, artistiques, scientifiques ou magiques.

Existe bien la politique étrangère, où l'on sait à la rigueur, avec des airs sybillins, étonner le lecteur français, dont la compétence géographique est nulle, et pour lequel la transcendance de la diplomatie demeure lettre morte ; à part la haine de l'Allemagne ou de l'Angleterre et l'alliance francorusse, il est inutile de parler de quoi que ce soit, et les gens de la Bohême peuvent demander un roi sans être compris des masses ; quant à la question d'Orient... Pfft !

Chaque soir, tout en dégustant une fîne-champagne et en fumant un cigare, Marc Trévières creusait vainement sa belle tête vide sous le regard attentif et brillant de sa femme : il ne trouvait nulle carrière, nul débouché. Cependant, l'action s'imposait, la quarantaine approchant interdisait les atermoiements. Et rien, pfft !

Madame Trévières proposait d'acheter quelque château dans un arrondissement et d'aller, là-bas, planter les choux d'une candidature députatoriale.

C'était là suivre la filière ; mais Trévières réclamait encore un répit. Mieux valait, d'un bond, gravir les sommets par une célébrité agile et pimpante. Il souhaitait devenir l'homme d'une idée et non l'esclave d'un arrondissement.

Un jour, enfm, le hasard se décida à fournir le thème indispensable.

Le docteur Ribon, homme révolutionnaire, apôtre féministe exigeant pour les femmes tous les droits que détiennent si injustement les mâles tyranniques, avait peu à peu glissé, dans sa polémique enragée, jusqu'à ressusciter les doctrines de Malthus. Avec un indiscutable fracas, il lançait des homélies en faveur de la diminution du nombre au profit de l'individu.

Il criait : « Moins d'enfants ! Il en existe trop sur la planète ! Ah ! ne conservons que quelques rejetons seulement, des robustes.'., aptes à la lutte vitale ! »

Et cet homme ardent, exaspéré par les persécutions qui pleuvaient sur lui, arguait avec force : « La progression générale du nombre des habitants du globe engendrera fatalement le paupérisme, la misère physiologique et la famine.. Il y a un siècle, le cri d'alarme a déjà été poussé : le monde mourra de pléthore. Les statistiques le prouvent... C'est alors que le brillant, le jeune et austère savant de Cambridge, le noble docteur Malthus, devinant que le monde devait s'afPamer peu à peu et disparaître, atteint d'un mal terrible d'amaigrissement et de consomption, se leva pour prononcer Tanathème

LA (IRAINE HUMAINE 51

contre la Société humaine, telle qu'elle agit, imprévoyante, et lança son premier livre, pl(;in de cliillres élo((iients, où il prêcha la stérilité'. »

Et il continuait d'arguer :

« Voici aujourd'hui un général belge qui édite un mémoire iïinèbrc, où il prédit la fin de l'humanité. Le travail de l'homme étant incapable de multiplier les subsistances autant que s'augmente la population, et celle-ci se développant en un fâcheux accroissement, bien au delà de nos facultés d'augmenter la nourriture, l'humanité, en s'engendrant avec une force aveugle et déréglée, ne peut enfanter que famine et misère. »

Et M. Trévières continuait cette lecture farouche, tout emplie des arguments du malthusisme :

« Voici des chiffres : en 1882, d'après les géographes les mieux renseignés, il y avait treize cent quatre-vingt-douze millions d'habitants sur la terre ; quatorze cent quatre-vingts, en 1890. Ce qui, en huit ans, donne un accroissement de quatre-vingthuit millions, soit six et demi pour cent. — Malheur !

)) Si l'on calcule sur cette base la date où la population du globe s'élèvera à vingt- sept milliards, c'est-à-dire au double du nombre d'hectares que mesure la surface non immergée de la Terre, on aboutit à l'an 2282. Dix ou douze générations encore, et la pléthore sera complète... L'équilibre alors ne pourra se rétablir que par la disparition de ceux qui ne trouveront plus place au banquet de la vie... ))

— Oh ! banquet de la vie ! fit madame Trévières

qui, calme et souriante, écoutait ces arides comptes rendus de chiffres néfastes.

— Sic, répondit M. Trévières. Je poursuis, à moins que cela ne t'ennuie...

Madame Trévières, compatissante, le pria de continuer :

Et le lecteur reprit.

C'était une série de nombres et de dates empruntés à un savant anglais, à un économiste français, où les plus désolantes perspectives s'ouvraient pour l'humanité trop féconde. Il s'agissait de terres arables et de terres arides. On démontrait que, même à supposer que les déserts, le Sahara, et le Gobi, et le Pamir, devinssent des champs analogues à la Beauce ou à la fertile Crimée, douze milliards d'êtres humains ne pourraient pas vivre sur ce globe, où ils seraient trop à l'étroit. Le terrible docteur Ribon adjurait les maris de modérer leur puissance, et les femmes de faire grève. Avec une furie de dialectique endiablée, il réclamait contre l'exorbitante multitude misérable, un sort heureux pour un petit nombre d'êtres, élus, choisis, triés.

Quand M. Trévières eut achevé ce redoutable réquisitoire contre la faculté créatrice, il demeura silencieux, en proie à de profondes et formidables réflexions.

Sa femme le laissait méditer, espérant quelque genèse grandiose.

Tout à coup, M. Trévières dressa son front chauve, et sa barbe s'horizontalisa :

— Qu'en dis-tu, chère amie?

LA GRAINE IIUMAINK 53

— Oïl ! moi ! Mais toi ?

— Moi, j'estime que le docteur Rihon a raison, pleinement raison en thèse générale. Ainsi les intelligents de chaque race sont sobres sur le chapitre de la natalité. Un enfant, deux au plus, tel est l'étiage pour la plupart des familles aisées. Seuls, les pauvres diables des campagnes ou des côtes maritimes, les sans-le-sou, les alTamés procréent sans compter. C'est là une thèse aisée à soutenir. Ainsi les ministres, les députés, les savants, les artistes, les gens de lettres sont à peu près stériles. Ainsi nous... »

Il n'acheva point et se replongea dans des abîmes de perplexité géniale, tout en relisant le factura. Soudain, il se leva :

— Eurêka! cria-t-il. Parmi les pays cités pour leur excès de natalité, la France fait défaut. Elle est "en baisse, la France. Elle souffre d'un excès opposé.

Et puisque Malthus trouva et trouve encore, ici même, des disciples dans notre pays qui a besoin d'agriculteurs et de soldats, il faut leur répondre.... »

« Le docteur Ribon mène grand bruit avec son malthusianisme ; on en peut produire un retentissant avec la repopulation, la re-po-pu-la-tion... »

Et la barbe fluviale de M. Trévières devint verticale en un noble mouvement pensif.

— Mais, mon ami, comment pourras-tu prêcher cette thèse, toi? Tu n'as d'autre fils que Georges qui n'est pas tien ?

— Peu importe ! La thèse est juste ; elle deviendra aisément populaire, patriotique, sociale... C'est là

le succès. Le docteur Malthus horrifie, le docteur Ribon sera en horreur à tous les Français. Dès demain, je me mets à F œuvre pour rétorquer ces misérables arguments, ces statistiques... Peuh ! les statistiques, on en fait ce que l'on veut. Et puis, tout concorde pour la thèse de la natalité : les pensées des hommes d'État, qui veulent un peuple nombreux afin de faire face au nombre des ennemis, et les hommes de religion, qui se souviennent du « Croissez et multipliez )> de l'Ecriture; et aussi les lois naturelles, la force expansive de l'amour physique, l'universel désir qui déçoit les calculs mensongers et sait en triompher.

11 s'arrêta un instant, caressant sa barbe.

— D'ailleurs, ajouta-t-il, je n'ai pas le choix des armes. Le docteur Ribon s'est emparé du malthusianisme ; à moi le thème brillant et patriotique de la Repopulation — la Re-po-pu-la-tion î

Arpentant le salon, il dessinait déjà les grandes lignes d'un discours, qui saurait au besoin se transformer en une série d'articles, en une brochure, en un volume ou une encyclopédie. Et maintenant, il tapotait son crâne chauve.

— ... Oui, messieurs, ce pays, énervé par les prophètes du Néant, se doit à lui-même de reconquérir sa place dans le monde, en multipliant la foule de ses enfants. Ils ont, ces Français, de vastes places sous le soleil, un climat modéré, des fruits de toutes sortes, des récoltes diverses ; leur terre natale est loin de rendre ce qu'elle pourrait donner, et n'avons-nous pas les territoires exotiques

yConquis par la bravoure de nos soldats ? Oublionsnous que les antiques Gaulois semèrent leurs colonies dans tout l'univers connu? Il en reste encore la trace dans les noms de Galicie, Galata, Gallas, répandus dans maintes contrées. Et plus près de nous, regardez les hardis Français peuplant le Canada, la Louisiane et les Iles... Laissons à d'autres la crainte de mourir de faim : soyons forts, soyons nombreux et nous dominerons...

Madame Trévières, souriante, écoutait son mari et le goûtait d'une oreille attentive.

— Tù vois, tu vois, chère amie, quelle merveilleuse tirade on peut extraire de ce sujet, partout, dans les comices agricoles, au sein des réunions publiques et même aux distributions de prix...

— Oui, oui, je vois, fît-elle avec une bonne grâce exquise.

— Ah! messieurs, il s'agit de ne pas laisser l'étoffe de la patrie devenir assez lâche et flottante pour que l'étranger s'y glisse sournoisement, comme nous le voyons dans les Flandres françaises, où pullule le Belge; dans la Provence, où l'Italie s'étale; dans l'Est, et même dans l'Est de Paris, que colonise l'Allemand. Jusqu'à notre Algérie, pierre précieuse, joyau de notre couronne coloniale, qui devient et reste la proie des Maltais et des Espagnols. Notre grandeur nous requiert. A l'œuvre ! Que toute maternité soit un honneur, car c'est par la fécondité de ces ventres augustes, où fructifia la Graine Humaine, que la patrie sera sauvée.

Madame Trévières approuvait son éloquent mari.

Et, comme il était tard, ils s'en allèrent vers leur couche, inféconde sans doute, mais non pas dénuée de tout agrément.

Quant à Georges Doël, unique rejeton du premier lit, après une journée véhémente où ses dix-sept ans, négligeant les études saumâtres, s'étaient livrés à de violents exercices de force et d'adresse, il reposait lourdement au centre des dortoirs : là, parmi une atmosphère assez putride, d'autres jeunes graines humaines, pareilles à lui, ronflaient dans un demi-néant.

Dès le lendemain de ce jour historique, M. Trévières se mit à l'œuvre. Un article fut publié, dont la généreuse éloquence ne passa point inaperçue. Le docteur Ribon, pris à partie, répondit, et cela occupa la galerie boulevardière.

Les chroniqueurs soutinrent assez volontiers la thèse du Repopulateur, et le citèrent avec éloge ; car, il le faut avouer, le malthusianisme n'a pas, en tant que thèse, l'adhésion du lecteur, qui, s'il pratique pour son compte de telles doctrines, n'en reste pas moins, par une hypocrisie, peut-être involontaire et, en tout cas, utilitaire, le partisan de ces nombreuses faviilles que Dieu bénit. Les sceptiques chroniqueurs le savent, et flattent cette manie.

M. Trévières fut encouragé dans cette voie nouvelle par des ministres, des généraux, des députés, des prêtres, des académiciens, la plupart célibataires endurcis, mais qui volontiers suivent la maxime : « Faites ce que je dis et non pas ce que je fais. »

LA GRAINE HUMAINE O i

Enfin, le nom de Trévières sortait de Tobscurité. ;* Seuls, les intimes souriaient de cet apostolat, et '., Georges Doël, dont les dix-sept ans devenaient ludacieux dans leurs jugements, prononçait :

— Il est rigolo, ce papa qui n'a que moi pour mfant... son beau-fils ! Maman seule a travaillé à la Re-po-pu-la-tion.

Cependant M. Trévières, enfoncé dans sa thèse, la tournant et la retournant, recevant des coups pour elle, finissait par la croire sérieuse, et par être de bonne foi.

Ce fut ainsi qu'ayant rencontré le père Trapu qui donnait des leçons à Georges, il le prit pour secrétaire par cette considération que ce secrétaire comptait à son actif — ou passif — cinq enfants vivants.

Et, sans y mettre de malice, l'orateur confondait aisément sa cause avec celle de ce pauvre diable, et il lui demandait « : a Comment vont nos chers petits? ))

Trapu aurait préféré, à cette amabilité et à ce factice apparentage, une bonne augmentation de salaire. Mais...

Mais, trop absorbé par les visites, les dîners, les réceptions officielles où il promenait sa récente notoriété, le philanthrope négligeait d'accroître les appointements de Trapu. En revanche, il lui laissait accomplir lestrois quarts de la besogne.

Il lui indiquait, certes, les grandes lignes :

« Voici! ceci... Voilà! cela... Vous direz que... »

Et il s'en allait recueillir la gloire.

L'Académie des sciences morales et politiques lui octroya un prix. Gloire !

Trapu toucha cent francs de gratification, dont il fut aise. Besogne î

Après l'obtention de ce prix officiel, Trévières se sentit plus libre, exactement comme un auteur léger, dès qu'il a décroché la croix d'honneur, n'hésite pas à devenir licencieux.

Pour ne pas piétiner sur place, et afin de marcher carrément dans la voie ouverte, le philanthrope poussa bientôt ses théories à l'extrême. Il fallait du nouveau. On ne pouvait pas éternellement servir la thèse du mariage fécond. D'ailleurs, l'audace des féministes le talonnait; il voulut étonner par la hauteur, la largeur, la grandeur — par les trois dimensions — de ses aperçus.

Ainsi, il commença, avec quelques réserves sans doute, à plaider pour les filles-mères, ces parias femelles de la repopulation.

La question des « tours » lui semblait mûre.

La recherche de la paternité n'était pas pour lui déplaire ; mais comme ce chapitre appartenait déjà à un député-poète, qui en faisait sa spécialité, le philanthrope poussa jusqu'à l'amour libre.

Oh ! l'amour libre !

Une conférence sur ce sujet scabreux causa quelque scandale, un glorieux scandale.

Les féministes applaudirent cette recrue.... ce mâle novateur.

Il les étonna par certaines idées ingénieuses que Trapu émettait, sous le couvert de son patron,

avec la rage froide, très énergique en son ironie, d'une victime du mariage et de la paternité légale.

Les ministres, les députés, les académiciens et les prêtres se montrèrent un peu choqués de cette allure trop vive; mais les femmes s'émurent. L'amour libre ! Enfin !

Oh ! oh ! Tamour libre !

Quant à Georges, s'il ne gagnait pas grande science aux cours du lycée, il ne perdait pas un atome de cet enseignement : Tamour libre.

Et ce fut d'un cœur ferme qu'il entra dans cette carrière.

■ Son ex-professeur Trapu le trouvait précoce, mais fort heureux d'être venu à une époque définitivement joyeuse.

Lui seul, du reste, avec ses yeux fureteurs de vieux pion, s'aperçut des exercices du jeune homme ; il garda une rare discrétion et n'en souffla mot.

Quant à la mère, elle soupçonnait vaguement; et ne s'inquiétait que de la santé du chérubin, sans rien dire d'ailleurs.

Pour Trévières, il n'avait pas une minute à perdre. Contre les amourettes de Georges, qu'eùtil objecté? Rien. Ne préparait-il point, avec Trapu, un énorme projet de refuge pour toutes les femmes ou filles enceintes ?

Il les comparait, ces misérables êtres, dont la pitié publique s'écarte, dont les passants sourient avec une gauloiserie imbécile, il les comparait, ces

délaissées, aux heureux champs de blé que l'on soigne, que Ton conserve et que l'on couve d'un regard ami.

Et, oui, oui, la préférence manifestée par l'homme pour le grain de blé au détriment de la graine humaine lui paraissait criante d'injustice.

Ah ! l'obsession des ventres, de ces pauvres ventres féminins, travaillés par la sève, gonflés par le germe, ballonnés par l'œuvre créatrice, ces ventres que l'on estime moins qu'un are de pommes de terre ou qu'un carré de choux !

Quoi ! bien d'autres idées germaient dans la cervelle du philanthrope, ensemencée par l'imagination ironique de Trapu.

Mais il hésitait devant certaines audaces. Lorsque le secrétaire lui disait :

— Cher maître, que penseriez-vous d'un haras humain, établi dans quelque beau site, afin que de superbes étalons de masculinité et de robustes poulinières féminines pussent engendrer de merveilleuses créatures?

Il répondait, hésitant :

— C'est bien gros, bien paradoxal!... Nous verrons, nous verrons !

Quelques jours après, ayant oublié que cette proposition émanait de Trapu, et se l'étant assimilée inconsciemment, il arrivait vers son secrétaire, et formulait :

— Je songeais à écrire un projet de haras humain où des étalons procréeraient une population solide... J'hésite !

LA GRAINE HUMAINE Gl

Trapu, avec un demi-sourire humble et gouailleur protestait :

— (]her maître, quand vous voudrez !

— Nous verrons, nous verrons. Gardons cela. Notez-le, n'est-ce pas ? Préparez. Nous verrons ! Nous verrons !

Et il s'évadait de son cabinet de travail vers les visites de vanité.

Le pauvre Trapu, accablé d'ennuis domestiques, traqué par sa femme, ses enfants, ses créanciers, bousculé par mille tempêtes, trouvait là, cependant, en ce travail, un repos, une anesthésie momentanée. Ce cabinet lui servait de refuge pendant des heures, car il laissait à la porte de la villa Trévières les soucis et les chagrins.

De plus, sa vieille ironie, que l'humilité ne parvenait pas à détruire, trouvait ici matière.

Parfois, ce hère se frottait les mains, de joie, en libellant des phrases retentissantes comme un gong et plus vides qu'une courge, auxquelles il savait que son patron fournirait un destin.

Et puis, il s'amusait follement à contempler quel départ dans la vie, quel joli canter d'étalon échappé fournissait déjà son ex-élève Georges, dont il n'ignorait pas les juvéniles ardeurs, et qui, sorti du collège avec d'innombrables zéros et trois prix de gymnastique, aspirait frénétiquement la vie.

Là était sa revanche ironique. Il le sentait.

Cependant, il se permit un jour amicalement de représenter au jeune Doël à quels déboires possibles son inconduite le mènerait.

Le jeune Doël, l'ayant considéré avec gravité, lui répondit :

— Et c'est vous, papa Trapu, un homme qui a fait une tapée d'enfants, qui venez me reprociier de m'essayer dans la carrière ! Eh bien, vous en avez une santé !

De telles facéties^ Trapu devait être vengé.

Vengeur exact, le temps marchait, traînant des épisodes.

Un jour, Georges suivait le boulevard, en proie à de ténébreuses réflexions. Sa figure ne respirait plus l'allégresse habituelle et semblait enveloppée de soucis graves.

Il repassait les termes secs et froids d'une lettre écrite par Rosette où la jeune femme lui déclarait se trouver dans une position qui... dans une position que... bref! dans uns position dont lui, Georges, était responsable.

«... Venez ce soir... »

— En voilà une tuile ! avait crié le jeune homme en sortant du bureau de la poste restante.

Et il déambulait, depuis lors, en remâchant et ruminant la substance de cette nouvelle, ne sachant comment se tirer d'un tel mauvais pas.

Le soir, quelle scène ! Le vitriol peut-être ! Quoi ? fallait-il fuir ? s'engager dans la marine ?

Et il roulait des pensées pleines de disgrâce.

Au coin du Vaudeville, il aperçut le poète Spartyl qui, tranquille et fier comme une lyre au repos, savourait l'apéritif quotidien en songeant à quelque poème à la fois épique et boulevardier... un rien... synthèse pure et difficile.

Georges Doël eut un mouvement de joie : il cherchait quelqu'un à qui confier sa peine ; et, ma foi, le poète, demeuré très jeune malgré les ans, lui apparut comme le confident possible. D'ailleurs, il n'avait pas le choix : un ardent besoin de confidences, de conseils, le poussait évidemment à prendre aussi bien n'importe quel camarade peu expérimenté. Mieux valait le poète.

Après les poignées de main, Georges déclara :

— Je suis très, très ennuyé.

— Qu'y a-t-il ? dit Spartyl. Besoin d'argent? peines de cœur? Les deux peut-être... Probable!

— Pire encore.

— Mais, alors?... Vous m'effrayez, blond éphèbe !

Et le poète, dont la vie mouvementée ne laissait rien à désirer comme péripéties, contempla avec une pitié amicalement dédaigneuse l'inquiète attitude de ce jeune, riche, beau garçon, auquel l'avenir traçait un chemin tout frayé parmi des fleurs.

Comme Georges se taisait, l'ironiste ajouta :

— Voyons, vous n'avez pas commis un crime?

— Je ne sais pas, dit l'enfant. Vous en jugerez. Il baissa la voix, et, penché vers Spartyl, qui,

de temps à autie, sans rien dire, Iniinait son breuvage, il narra parle menu son -ivcnhire avec Rose- Rosette.

Puis, il déclara que, juste au moment où il en avait assez, une catastrophe apparaissait imminente. Rosette allait devenir mère, c'était une question de quelques mois. La pauvre fdle, vivant chez une vieille parente, se montrait affolée ; elle parlait de se précipiter dans la Seine ou bien de courir chez quelque sorcière faiseuse d'anges.

Enfin, depuis plusieurs jours, Georges ne vivait point.

— Fin d'idylle, un gosse, a dit Victor Hugo, déclara le poète.

Il réfléchit un instant.

Malgré son scepticisme d'allure, Spartyl, qui avait dû souffrir, compatissait aux souffrances.

Il pouvait, certes, donner à ce jeune garçon les pires conseils, ceux que l'on offre volontiers. Ainsi...

— Lâchez tout, ne vous occupez de rien ; elle a vingt ans, vous en comptez dix-huit : c'est elle qui fut coupable, à supposer culpabilité en ces choses de nature. Si elle se jette à l'eau, tant pis ; si elle va chez la délivreuse, tant pis ! De quoi vous inquiétezvous ? La loi ne peut rien contre vous : la société, votre société bourgeoise, antiartistique et même antisociale, vous absout de ces crimes qui s'intitulent péchés de jeunesse, ô peccadilles !

Le poète connaissait l'antienne.

Et puis, cette autre :

— Savez-vous exactement si c'est vous l'auteur du délit ? Peut-on se fier aux femmes dans leurs ténébreux calculs ? Et quelle garantie de fidélité possédez-vous? Niez donc et reniez.

Mais, sous sa carapace ironiste, Spartyl gardait un cœur tendre. Il s'apitoya aisément, après réflexion, sur le sort de cette inconnue, de cette fille mise à mal, en dehors des sécurités du mariage. Il entrevit le drame familial : la vieille parente, dont les yeux s'ouvraient subitement sur ce dénouement grave d'une comédie qu'elle ne soupçonnait pas. La douleur sans nul doute vraie de la jeune fdle, prise au piège de la tentation universelle qui pousse à r amour et à la volupté.

Il éclaircissait ce drame banalement obscur : peu importe la qualité des personnages, en somme; ce qu'ils souffrent est tout. Une bestiole, martyrisée, a son cri dans l'immense halètement des douleurs de la Terre. Ah ! si l'Humanité suivait les lois de la Nature, combien de fausses tortures, d'angoisses dues à la société, seraient épargnées aux innocentes créatures !...

Et puis, remontait à la surface un vieux fonds révolutionnaire : voilà un être faible, subitement brisé ! cette ouvrière livrée à Paris le Minotaure, sans que nul ne se soucie de telle tragédie quotidienne. Lui, le jeune homme riche, peut et doit s'en tirer. Son émoi est analogue à celui d'un candidat au bachot : il passe son examen de la Vie. Dans quelque temps, il n'y pensera plus. Mais elle, qui fait les frais du diplôme !... Pauvre fille î

Et, quoique réfléchissant de la sorte, une espèce de philosophie bourgeoise et prud'hommesque lui venait en même temps. Contradiction des êtres doubles et troubles que la vie a fragmentés et sectionnés et dont la conscience mobile ressemble à un ver coupé.

Puis, un besoin de morigéner :

— Pourquoi, diable, dit-il tout à coup, ne pas vous adresser aux professionnelles de la galanterie au lieu de gâcher des existences neuves ?

— Je n'aime pas les filles, dit Georges.

— C'est ça, et vous en fabriquez. Il est vrai que, pour qu'on en trouve, il faut bien que quelqu'un commence. Cercle vicieux.

— Enfin, que me conseillez-vous ?

— Vous possédez le bonheur, dit le poète en reprenant son ton sarcastique, de connaître intimement un homme très féru sur ces questions. C'est lui qui préconise la repopulation ; il est devenu le leader de ce thème favorable aux développements oratoires. Il doit mettre ses actions en concordance avec ses paroles. C'est votre beau-père lui-même!

— Ah ! ouiche, fît Georges, goguenard. Marco! vous ne le connaissez pas. Il m'expédiera à maman.

— Maman ! fît le poète. Eh bien, la voilà la solution ! Allez trouver votre mère... maman, et confessez-vous.

— J'ai peur qu'elle pleure, dit l'enfant. Et voir pleurer ma mère... Non, j'aime mieux tout envoyer au diable.

— Envoyez, dit froidement Spartyl.

Il y eut un silence. Georges, agacé, les dents serrées, battant du bout du pied l'asphalte, sentait, au fond de lui, une intense colère contre l'univers entier, et surtout contre les femmes. — Ah î ces femmes !

Le poète, afin de se distraire d'un rôle d'apôtre inattendu, suivait des yeux le manège des fdles qui, à cette heure, promènent leurs regards quêteurs le long du boulevard — espérant un dîner.

Elles allaient et venaient, rapides, leurs yeux trop crayonnés, leurs lèvres trop rouges, leur teint de fard, Fair grave. Il songeait qu'elles aussi avaient eu dix-huit ans et qu'un hasard les avait jetées là. Quelques-unes réussirent sans doute : il y a de jolis hôtels pour cocottes et de beaux bijoux. Mais les autres, le tas, la masse, roulaient ainsi, veules.

Au début, ce fut un ouvrier du voisinage, un commis de magasin, un étudiant, un vieux monsieur. On les avait vendues peut-être.

Maintenant, elles allaient, remplissant cette fonction sociale et sacrée de détourner le trop-plein des forces mâles, d'en préserver les filles sages, et d'être le paratonnerre, après avoir été elles-mêmes foudroyées.

Aussi l'Etat, dans sa sagesse brutale, les estampille de son sceau et les plante sur ses trottoirs en guise de garde-fous, à moins qu'il ne les parque en d'officielles maisons sous forme de dynamos avec court circuit.

Alors, le poète se dit qu'en somme ce jeune

Goorges Dtx**!, lui aussi, inconsciemment, participait à un devoir social : ù ironie.

Puis, le voyant si triste, il le réconforta :

— Allons, un peu de courage. Avec de l'argent, on vient à bout de tout. Dites à votre mère qu'il vous faut un billet de mille francs... pour commencer.

— Et à propos de quoi, ce billet ?

— Si vous ne voulez pas dire le vrai, plaidez le faux. Vous perdîtes peut-être au jeu, aux courses. Un pari ? que sais-je ? Vous écrasâtes un cycliste, ou démolîtes sa machine... Je vous donne, là, de mauvais conseils, avec des passés définis ; mais, puisque les bons ne vous agréent pas...

— Et, quand j'aurai l'argent ?...

— Eh bien, allez vers votre petite amie. Dites-lui d'annoncer à sa parente qu'elle est engagée pour

.; trois, quatre mois en province, afin d'exécuter un

'/travail quelconque pressé — oh! oui pressé! Et

/'logez-la, nourrissez-la...

:/ Devant un geste de Georges :

f — Non, cela ne vous convient pas ? Eh bien,

;' donnez-lui la somme avec l'adieu suprême, et qu'elle

'. s'en tire elle-même.

c — Et l'enfant ?

■^ — La graine humaine! Oh! ça, c'est affaire à

•''vous. Ne m'interrogez pas à ce sujet, et consultez plutôt un homme de loi qui, probablement, vous dira qu'on n'a pas le droit d'être père avant vingt et un ans, avec une fille majeure. Ce serait vous, le mineur détourné !

— Chouette! ne put s'empêcher de dire l'adolescent qui se rassérénait.

— Eh bien, à la bonne heure, et vous voilà fort raisonnable, articula railleusement le poète. Puissiez-vous du moins sauver la vie de cette malheureuse fille. Allez, et ne péchez plus, pauvre petit.

— Homélie, numéro 15, s'exclama Georges, complètement décidé.

— Ah ! un dernier conseil, conclut Spartyl. Si les filles ne vous agréent pas, adressez-vous donc aux femmes du monde. Il en est beaucoup, des kilos, qui tiennent aussi l'article jeune homme.

Georges se leva, serra la main du poète.

— Merci.

— Il n'y a pas de quoi.

Il partit.

Le jeune homme tenait son plan, en long , en large ; et d'un malheur, il comptait bien tirer un avantage.

Depuis quelques jours, en efPet, sa mère, si indulgente, si faible, cependant, le harcelait, exigeant qu'il s'adonnât à un travail sérieux. Il répondait évasivement que toute carrière pour lui semblait d'avance bouchée par les trois ans de caserne qu'il serait obligé d'accomplir.

Dès lors, à quoi bon s'occuper? Deux ans de vacances, était-ce trop?

Mais madame Trévières résistait précisément à cause de ces trois ans. Il fallait un apprentissage quelconque : les fonctions publiques étant fermées pour Georges Doël non bachelier, il devenait urgent

de choisir une occupation autre que celte très vague carrière crexplorateur où l'on n'improvise pas la science géographique, autre que celle de comédien, où il faut du talent, beaucoup de talent, trop.

Et Georges, poussé ainsi, trouva : la peinture.

Aller à un cours, c'est agréable ; suivre un maître, c'est charmant : tous les vieux peintres paraissent encore aussi gamins que leurs élèves, — il tenait cela d'un camarade. Et puis, ce camarade, Jacques Lian, moins fortuné que lui, ne possédait pas d'atelier.

Si Georges louait un atelier ! Heureuse idée ! L'indépendance tout le jour, — le déjeuner avec les rapins et les modèles, les capiteux modèles... posant « l'ensemble », et posséder un chez-soi!

Pour une telle noble entreprise, madame Trévières, certes, n'hésiterait pas à avancera Georges la forte somme sur l'héritage paternel. Il tiendrait de la sorte à sa disposition, en s'entendant avec son camarade, le billet de mille nécessaire à l'ensevelissement de son escapade. Ce n'était déjà plus pour lui qu'une escapade : rapides évolutions mentales du jeune âge.

Ainsi préparé à la lutte, il alla à la rencontre de Rosette.

Celle-ci, dès qu'elle aperçut Georges, prit une allure lasse, et un air de découragement profond.

Ce n'était point comédie : elle ne l'avait jamais sérieusement aimé, même elle se reprochait de s'être abandonnée à un enfant. Niaise aventure! et voilà que les choses tournaient au grave. Ah! il

ne lui avait pas suffi d'un premier essai mallieureux! Aussi, maintenant, haïssait-elle ce Georges... et les hommes, et l'homme! Dans sa nature froide de brune pâle, il y avait des coulées de rage. Se sentant prise, elle passait, rapide, du désespoir à un immense désir de vengeance.

L'explication, entamée aussitôt par Georges, tourna court au premier mot d'argent.

— Oui, oui, je sais. A louer, ou à vendre! ditelle.

— Mais, voyons, cela vous sauve!

— Bien entendu, fit-elle rageusement. Je supposais bien que vous n'alliez pas me laisser sur le bord du chemin — à. l'hôpital... au suicide.

Il la calmait de son mieux; mais elle s'irrita.

— C'est bien, concluait-elle, arrangez cela comme vous voudrez, je sais ce qui me reste à faire.

Ils marchèrent silencieusement côte à côte dans la rue du Quatre-Septembre. Georges, peu habitué aux scènes, avait hâte de la quitter.

Elle le devina, et, subitement, se radoucit; sa haine momentanée des hommes n'allait pas jusqu'à vouloir supporter leur dédain.

— Pardonnez-moi, Georges, articula-t-elle,mais comprenez mon chagrin. J'ai failli me tuer. Car, enfin, que vais-je devenir !

— Et moi ? dit naïvement Georges.

— Oh! vous! reprit-elle avec animation. Un collégien encore ! J'ai commis là une belle folie ! Quelle leçon! Grand Dieu ^ quelle leçon!

— Mais, dit Georges froissé, vous voyez cepen^

LA GUAINE HUMAINE 73

(lant que, tout coUégieu que je sois, je ne fuis pas,

— Eh! oui, vous essayez de réparer; la belle avance ! Est-ce que vous pouvez reconnaître un enfant... ou même Télever? D'ailleurs, dit-elle, il est à moi. Tant pis et tant mieux! Gela me donnera quelque raison d'exister, de lutter... de souffrir!

Elle prenait une attitude farouche, un peu théâtrale, et <( Ambigu-Comique ».

Il y eut un silence. Ils marchaient côte à côte, parmi l'indifférente foule, dans le froid d'un printemps parisien.

Elle reprit d'un ton glacé :

— Oui, mon cher ami, j'ai bien réfléchi, je ne vous demande rien, et ne puis rien demander à un enfant de dix-huit ans. Je ne suis pas une lille... pas encore, du moins. Seulement, aidez-moi, si c'est possible, à me tirer de ce mauvais pas. J'ai tout avoué à ma pauvre vieille parente. C'est cet aveu qui m'a sauvé ; car elle m'a plainte et m'a pardonnée. Je lui ai parlé de vous, et quand elle a su votre âge, elle m'a conjurée de rompre, puisque je ne puis songer à un mariage avec vous. Youlezrompre, ou vous lier?

Georges ne répondit pas.

— Ah ! vous voyez, fit-elle rageusement, vous ne m'aimez pas! Je le devinais bien, mais je voulais en être certaine. Oh! la leçon ! elle est un peu forte !... trop, trop dure !...

Georges se taisait toujours. Il la regardait simplement à la dérobée ; il constatait sur ce visage

une vague expression de folie et de fureur, en même temps qu'un je ne sais quoi qui sonnait faux.

Elle s'était arrêtée sur le refuge, devant la Madeleine.

— J'en jure, dit-elle, devant Dieu qui m'écoute, cette leçon me profitera. Et je lui demande pardon d'avance de tout ce qui arrivera plus tard.

— Folle, en vérité, pensait Georges, très injuste, qui commençait à trépigner d'impatience.

Et le tramway, vers lequel il l'accompagnait, lui apparaissait peu à peu comme un asile de salut.

La haine qu'il sentait couver en elle le gagnait.

Oh! le théâtral! l'iVmbigu ! Pour lui, il ne voyait que cela.

Elle songeait à ce froid terrible qui vient de l'homme à la femme, quand l'heure bénie est passée.

Et elle concevait des sentiments de rage inquiétante. Un sano^lot :

— C'est atroce ! atroce !

ir tressaillit :

Et, soudain, elle se calma, et changeant de ton :

' — Mon petit Georges, mon petit Geo, pardon, si je te fais de la peine,. Je ne peux pas t'en vouloir: tu ne sais rien de la vie. Tout est venu par ma faute, et c'est à moi que j'en veux, c'est moi que je déteste. Toi, tu as agis comme un autre aurait agi, comme tous agissent, hélas ! Tu m'offres de l'ai^gent... Eh bien, je le prends. Je partirai quelque part dans la campagne avec ma pauvre vieille,

( l si tu veux de mes nouvelles, je t'indiquerai Fon- (lioit où je serai. Souviens-toi un peu de moi, de cette pauvre Rosette.

Elle parlait maternellement avec un petit air (Tautorité bienfaisante.

— Oui, sou\'iens-toi un peu de moi, de cette jiauvre Rosette !...

— Alors, adieu. Rosette, fit Georges attendri. Je te souhaite de toute mon âme...

— Ne me souhaite rien, va. Si je vis dans un an d'ici, dans deux ans, un jour, enfin, tu me reverras. Mais toute autre. Ce ne sera plus la Rosette des bonnes parties de rire, sous les tonnelles de la banlieue, le dimanche. Ce sera une nouvelle femme. Je ne t'en veux pas, oublie mes paroles de colère et embrasse-moi.

Georges l'embrassa, et un suprême frisson sensuel lui vint de la peau mate et brune de Rosette.

Elle monta dans la voiture, et lui adressa un dernier geste d'adieu.

Il lui cria :

— A bientôt de tes nouvelles !

Elle ne répondit pas.

Georges s'en alla, n'ayant rien compris à cette attitude inattendue de Rosette, et, par un singulier revirement, il se sentit blessé d'être de la sorte lâché.

— Il faut qu'elle soit à moitié folle, se dit-il, pour agir de la sorte. Dans aucun roman, une femme séduite ne réclame elle-même l'abandon. C'est un problème... insoluble... insoluble !

Il résolut avec fermeté d'en avoir le cœur net, et puis, presque aussitôt, songeant que ce brusque déchirement simplifiait à merVeille le dénouement de son aventure, qui tournait en mésaventure, il déclara :

— Ce serait idiot de gâcher cet heureux hasard. Folle ou non, me voilà libre d'elle. Libre !

Et, par une contradiction bizarre, il ne put s'empêcher d'ajouter :

— C'était une jolie fille, un peu poseuse... Mais... bast î tout est idiot.

C'était là le fond de sa philosophie. Son mot.

Et, plein d'une ardeur nouvelle, il regagna la maison maternelle, avec l'intention bien arrêtée d'y récolter ce légume filial appelé trivialement une carotte.

Madame Trévières trouva tout d'abord exorbitante la somme réclamée ; elle objecta qu'elle parerait elle-même aux frais d'installation du jeune peintre.

Mais, devant l'insistance formelle de Georges, elle entrevit quelque complication fâcheuse, et n'hésita plus : elle, sagement, préférait cet avancement d'hoirie à l'immixtion possible des usuriers dans l'existence de son fils.

« Il me cache un secret, pensa-t-elle. Mieux vaut l'ignorer quf, d'être obligée de sévir. »

Quelques jours après qu'il eût fait parvenir à Rosette la somme convenue, ne recevant pas de réponse, il s'informa d'elle et apprit qu'elle avait déménagé sans laisser nulle adresse, et que la pa-

LA GRAINE IIUMAINK 77

rente impotente était entrée dans une de ces maisons de refuge, de ces nobles asiles pareils à des couvents laïques où les vieilles gtius isolés, avec des petites rentes, peuvent, dans une paix relative, terminer leur vie devenue impotente.

Ce fut seulement une grande semaine plus tard que le jeune homme reçut un bref mot.

« Ne vous inquiétez plus de Rosette. »

Ce mystère et ce dédain imposaient au contraire le souvenir, et alors, il commença vraiment à songer à son ex-amante, quand il eut le temps, aux heures d'apaisement ou de très rare mélancolie, parmi de fréquentes aventures où se dépensait son inutile force de mâle — il y pensait les lendemains de fête, aux heures matinales, pâteuses et céphalalgiques.

Car, à peine émancipé par sa nouvelle position d'artiste peintre improvisé, prenant des leçons des maîtres, fréquentant de hardis camarades, ne paraissant que le moins possible à la maison, avec maints prétextes pour découcher, il ne tarda pas à mettre Glotilde au second plan, à l'étiage d'une sorte d'esclave de harem qu'un caprice du maître daigne parfois élever jusqu'à lui, mais qui, parla fatalité de son origine, ne sera jamais que l'humble servante.

Dès lors, s'illumina pour Georges la vraie période de joie.

Par acquit de conscience, il dessinait ou peignait un peu, mais surtout il parlait d'art, et débinait les anciens, ce qui est la vraie formule des débuts.

Principalement et avant tout, il connut les amours

faciles, elles conquêtes, et les caprices. En sa qualité de beau garçon, jeune, solide, pourvu d'un peu d'argent et d'audace, la carrière d'amoureux léger et de Don Juan d'atelier lui fut aisée.

De la sorte, il acquit rapidement l'expérience et sut accomplir le cycle des voluptés sans amour. Jeune être fabriqué par la Nature pour la procréation énergique, et tourné par les mœurs sociales vers le plaisir unique, il eut même l'outrecuidante chance de ne payer qu'un mince et rapide tribut à cette farouche destinée qui conduit les éphèbes vers les autels de la pharmacopée.

Le poète Spartyl, qui le suivait des yeux dans la carrière, disait :

— Ainsi fait- il son apprentissage d'homme qui, maloTé les évauQ-élisations d'un Alexandre Dumas fils ou de tel apôtre de l'égalité des sexes, exigeant, pour un mariage vraiment nouveau, la virginité des sens aussi bien d'un côté que de l'autre, — se base au contraire sur d'antiques préceptes gaulois : « Il faut que jeunesse se passe », ou encore par une circonlocution euphémistique : « Enfants, jetez votre gourme ! »

Et cette gourme symbolique, Georges la prodiguait avec une inépuisable fantaisie.

Quant au cœur, il était pareil en cela à la plupart des éphèbes de la bourgeoisie contemporaine ; il ne le sentait battre que sous les spasmes, et rien d'autre encore, sauf par littérature, ne s'élevait de rêve ou de sensibilité, en lui.

Et Spartyl ajoutait :

— Les jeunes filles commencent par le cœur et plus tard, femmes, finissent par les sens. Les hommes, en général, sont tout le contraire, et là, du moins, l'égalité rêvée des sexes n'est qu'un leurre !

D'où le poète, qui volontiers prêchait en style lyrico-boulevardier, concluait :

— Il faut donc adopter les lois naturelles ; que les dames mûres et les jeunes hommes se livrent aux ébats violents que réclament les après-midi chaudes, dans les petits rez-de-chaussée capitonnés, et que les jeunes personnes qui n'ont à enfiler que des rêveries en place de perles, soient dévolues à des hommes déjà fatigués et dont le cœur, cessant d'être un muscle violent, devient une tendre et délicate lyre. Quant aux éphèbes encore non classés, il est d'une extrême importance qu'ils approfondissent assidûment Fart de la volupté et qu'ils sachent, à leur majorité, tout ce que contiennent les livres vénérés de l'Inde, et entre autres cet Ansunga,- Rhcinga dont l'édition rarissime fait l'orgueil des enfers dans la bibliothèque des amateurs. Ce livre excellent gagne, d'ailleurs, à être illustré de vignettes probantes, par quelque artiste dénué de pudeur...

C'était en suivant ces préceptes que Georges étudiait la peinture sur la colline de Montmartre, et que ses travaux le pâlissaient légèrement.

Or les mois se passaient, et, chaque matin, le Tout-à-l'égout lançait vers la mer, qui n'en a pas besoin, un fleuve de phosphorescences perdues par ce prodige extravagant, Paris.

M. Trévières, dans son cabinet, dépouillait, à son lever, un volumineux courrier, où des pères de famille chargés de rejetons et courbant sous ce poids comme un pommier trop faible sous ses fruits, des femmes veuves accablées par des jumeaux, des fdles devenues enceintes ou récemment mères, contaient leurs doléances au philanthrope et finissaient leurs missives par une pressante demande de secours.

Quelques-uns des quémandeurs menaçaient de leur suicide prochain la société marâtre, d'autres allaient se précipiter dans la voie énergique du crime.

Et, soucieux, le philanthrope calculait sa prodigieuse impuissance à soulager tant de maux.

Certes, sa vocation patriotique et sociale, s'il la suivait jusqu'au bout, le conduirait rapidement jusqu'à la plus extrême misère.

Il le comprenait et, brave homme au fond, se désespérait.

Mais il ne s'agissait point de l)arguigner, ni de se lamenter. Déjà, il entrevoyait (|uels résultats heureux pour lui entraînerait sa campagne en faveur de cette Repopulation que souhaitaient toutes les autorités militaires et civiles. La repoi»ulation, selon la hardie métaphore d'un sénateur célèbre dans les coulisses de l'Opéra e^au foyer de la Danse, devenait « le cheval de bataille du Progrès national et l'espoir de notre Empire colonial démesuré ».

M. Trévières sentait, autour de lui, autour de ces conférences et de ces opuscules que l'infatigable Trapu confectionnait sur mesure, à son intention, la chaude faveur « qui mène loin ». Un siège de député aux prochaines élections apparaissait probable, ou, sinon, quelque chaise curule au Sénat.

Ensuite — qui sait? — une vice-royauté en une colonie : Ah ! l'Indo-Ghine ! Oh ! l'Algérie ! Être ! être enfin.

Il réfléchissait à ces aurores, lorsque Trapu entra dans son cabinet.

— Ah ! vous voilà, Trapu. Un peu en retard. Trapu, dont le visage ironique et timide arborait,

cette fois, une sorte de farouche audace, répondit avec netteté :

— Monsieur, je vous demande pardon, mais j'ai ' dîi, aujourd'hui, amener ma femme qui tient à vous

adresser une requête.

— Une requête?... votre femme ?... Quoi donc. Trapu ?

Mais Trapu, dont le courage ne semblait plus connaître aucune borne, proféra :

— Elle est là qui attend... là...

Et il désignait la porte.

A l'accent, au geste de Trapu, on augurait aisément que, derrière cette porte, imminait une orageuse tragédie.

M. Trévières dressa horizontalement sa barbe en éventail, et, calé en arrière, dans son fauteuil, regarda de coin et de haut son secrétaire, puis, refrénant une peur vague, il demanda :

— Pourquoi ne pouvez-vous pas, vous-même, me dire ce que madame Trapu s'avise de me confier ?

Trapu, dont Tironie disparut, pour laisser la place à un effroi subit, se mit à contempler une statuette de bronze, sise au-dessus de la bibliothèque : c'était une nymphe ou une diane ; et les yeux de Trapu, afin d'éviter toute rencontre avec ceux de son maître, se fixèrent sur le ventre nu de la déesse, où le nombril, léger creux, coup de pouce adroit du sculpteur, petite ombre, figurait un œil sans regard, plein de cette mansuétude qui caractérise les fossettes de bronze, de marbre, de plâtre ou de chair.

Cela dura à peine quelques secondes. Mais, pendant ce court espace de temps, le cerveau de Trapu ressentit l'aperception de ce que peut être, pour l'univers entier, un nombril, centre du monde. Et l'ironie lui revint, ramenant au fond de lui le courage, si bien que, sans regarder, toutefois, M. Trévières, tant ses pauvres yeux rouges clignotaient, il put articuler d'une voix ferme :

— Monsieur, ma femme désire vous parler ellemême.

LA (lUAINK HUMAINE 83

Trévières comprit que toute résistance devenait inutile. D'un coup de tête lassé il ramena sa barbe sur sa poitrine, passa la main sur son crâne dénudé, puis, condescendant aux diplomaties nécessaires, inévitables, il dit doucement :

— Eh bien, mon bon ami, présentez madame Trapu.

Madame Trapu entra.

M. Trévières détailla rapidement, du chapeau sombre orné d'une rose aux bottines lourdes, le costume de son adversaire — car il le sentait venir^ l'adversaire, — tout le ridicule d'une mise pauvre qui essaye de s'enrubanner à la mode. Cela ressemblait à tout ce que l'on rencontre maintes fois par certains dimanches, où Paris se transforme en caricatural musée. C'était la confection retapée, agrémentée d'accessoires d'un goût navrant.

Mais bientôt, malgré ce grotesque, cet antiesthétique amoncellement d'oripeaux fanés, prétentieux, il dut s'arrêter à considérer le visage.

Un visage d'homme prématurément vieilli.

En un empâtement ridé, raviné, un nez gros, des lèvres aux commissures tombantes dans un encadrement d'épaisses bajoues sillonnées. Le front isparaissait sous l'ampleur du chapeau, projetant une ombre sur les yeux.

iEt quels yeux! Les paupières meurtries, des paupières gonflées, boursouflées, où l'on sentait que des larmes déferlèrent souvent. Oh ! ces paupières flasques ! Mais la prunelle noyée donnait

bonne bête qui serait devenue enragée, l'œil du chien malade, qui se sent mourir et qui va mordre. Œil soupçonneux et craintif, œil autrefois souriant et large et qui se rapetisse, œil non pas aigu, puisqu'il est dépourvu de lumière, mais fixe — toute la lumière nageant dans le blanc jaunâtre, que lavèrent vainement les pleurs.

M. Trévières pensa :

— Pauvre créature !

Et il dit avec l'accent onctueux de la bonté philanthropique :

— Madame, asseyez-vous, là... là... tenez. Trapu indiqua le fauteuil, où sa femme se laissa

choir, lourde, vieille — une vieille de trente ans.

— Eh bien, madame, articula Trévières, qui se reprenait et haussait sa barbe à la hauteur de l'événement, eh bien ! vous avez souhaité me parler. Qu'ya-t-il?

D'une voix, tremblante un peu, la mère Trapu commença :

— Mon mari a dû vous dire, monsieur, que nous n'étions pas dans une chic position pour le quart d'heure...

M. Trévières regarda Trapu, qui se remit à contempler la fossette ventrale de la nymphe, le nombril central du monde, la fleur des races.

La mère Trapu haussa les épaules :

— Je parie qu'il ne vous a rien raconté du tout.

— Mon Dieu, madame, répliqua Trévières, votre mari, à plusieurs reprises, m'a demandé une nouvelle augmentation de salaire ; mais, vous compre-

nez, chacun se défend comme il le doit contre des exigences peu naturelles. En somme, depuis un semestre, je suis allé ausssi loin que le permet ma bourse. Trapu gagne ici, maintenant, deux cents francs par mois. C'est ce que touche un employé de TEtat, ou do la Ville... Et je ne suis ni la Ville, ni l'Etat, malheureusement. Vous me croyez bien •riche... oh! riche !... Tenez, je me prive d'un valet de chambre, pour avoir un secrétaire... Je m'abstiens de voyages d'agrément pour travailler... pour arriver... Je lutte comme vous... Davantage, même, visant plus haut... et, de fait, pour des simples, deux cents francs par mois valent les deux mille de ceux à qui maintes obligations s'impo^ sent... Et avec deux cents francs !

Déjà, une conférence allait éclore sur les lèvres de M. Trévières, sur la vie calme à deux cents francs, lorsque la mère Trapu, d'un mouvement brusque, se cala dans son fauteuil, d'une telle énergique façon que ce meuble en gémit, que Trapu tressaillit, et que M. Trévières, pressentant l'imminence d'un orage redoutable, s'arrêta de parler :

— Deux cents francs par mois, rugit tempêtueusement la mère Trapu. Deux cents francs par mois !

M. Trévières esquissa un geste vague.

— Deux cents francs par mois, pour nourrir cinq enfants, les habiller, les élever, et par-dessus le marché entretenir le père et la mère ! ! Ça fait une jolie pâtée, vos deux cents francs !

M. Trévières, ainsi brutalisé, essaya :

— Mais, madame, après tout...

Seulement, la mère ne se laissa point arrêter. Ses yeux, noyés de jaune, lançaient un regard plus sombre et féroce, le regard de la bête innocente devenue enragée. La bouche tordue, elle continua, la mère :

— Et le loyer ! le loyer, monsieur ! on ne peut pas coucher dans la rue, sur le trottoir... Eh bien, voilà le loyer., nous devons trois termes, et on va nous fiche à la porte... Alors, c'est Tasile de nuit ; il faudra aller sous les ponts... peut-être !... Quand je vous le dis, que deux cents francs, ça ne suffît pas pour cinq enfants... Pauvres petits, dans la rue !

Elle élevait la voix.

M. Trévières jugea bon de la rappeler à quelque modération :

— Voyons, madame, ne vous emportez pas. Causons. J'ai consenti à vous recevoir, parce que votre mari, qui est mon secrétaire, me l'a demandé ; mais, je vous prie-., je vous en prie...

La mère frémissait :

— Vous me priez ! de quoi ? de laisser mes enfants dans la rue! de les mettre, où? de les jeter, où? Ah! vous me priez... mais non, monsieur... c'est moi qui vous prie !

Trévières, agacé, voulut l'interrompre, . n'y réussit point.

Un flux de paroles désordonnées sortait, montait, tournoyait, un flot trouble où revenaient pareilles aux rythmes de la houle, ces gémissantes paroles : « Cinq enfants... la nourriture... le loyer... l'impôt... la misère... »

LA r.RArNK FI UM AINE 87

Trévières jetait maintenant un regard sévère et désespéré sur Trapu, qui, lui, semblait accablé par le Destin et médusé par la contemplation obstinée du nombril de bronze.

La femme, la nourrice, poursuivait implacablement : « Cinq enfants si petits !... la nourriture, la becquée, la pâtée indispensable! loyer féroce!... proprio ! concierge !... impôt abrutissant... misère implacable !... Deux cents francs !... six francs par jour, — et, déjà deux francs par jour pour le loyer et Fimpôt!... Se nourrir, se chauffer, se vêtir... sept personnes... et les omnibus de M. Trapu... avec le reste. Ah ! non, impossible ! »

Enfin, Trévières put placer :

— Mais, madame, que voulez-vous que j'y fasse? Ce fut comme un coup de fouet pour l'éloquence

monotone de la mère :

— Quoi y faire ? Quoi y faire ?

Elle le savait bien ce qu'on devait y faire. Quand on possède la richesse, il faut être juste, bon, ou sinon tout crèvera à la fin. Ah ! si elle ne gardait plus une espérance, une lueur, elle n'hésiterait pas à se tuer elle et ses cinq petits... avec trente sous de charbon on en voit la farce... et tous les matins ça peut se lire dans les journaux, qu'une famille réduite à rien s'en allait ainsi — ensemble — dans les bras les uns des autres... Et, alors, les riches déliaient les cordons de leur bourse si fermée, afin d'enterrer ce monde et de n'en plus entendre parler.

— Oui, oui, qu'est-ce que cela fait? criait-elle; on les enterre, on les enterre ! tout est dit. Eh

bien ! on nous enterrera. Voilà ; ça vous coûtera cinq cents francs, peut-être plus, cette cérémonie. Et maintenant, nous vivants, vous n'allongeriez pas tant seulement quatre cents francs pour nous tirer d'affaire.

M. Trévières, conférencier philanthrope, habitué à des phrases mieux équilibrées, à des périodes plus savantes, demeurait abasourdi.

Il éprouvait de nouveau, et d'une façon plus aiguë, ce qu'il ressentait déjà en dépouillant sa correspondance, où tant d'êtres éplorés quémandaient assistance auprès de sa philanthropie découragée.

D'autre part, il comprenait le danger d'une telle situation, qui le réduirait aisément à la mendicité — glorieuse sans doute, mais bien pénible, d'un François d'Assise ou d'un Vincent de Paul. Il n'éprouvait nul désir de se résigner à ce sort auguste. Et il se raidissait, arguant, dans son for intérieur, de l'impuissance d'un seul individu contre tant de misères débordantes.

Après tout, il payait deux cents francs un secrétaire en un temps misérable, où, sur le pavé de Paris, on trouve facilement du secrétaire — denrée commune — à quinze francs la semaine.

La mère, voyant son auditeur plongé en des réflexions qu'elle supposait favorables, continuait son discours, sanglotant, et — sous sa forme ridicule — si éloquent et vrai, hululement de bête défendant ses petits, gestes incohérents et sublimes de mère Gigogne cherchant à calmer la faim de ses enfançons. Naïve !

M. Trévières se leva brusquement. Sa barbe affecta un angle autoritaire et map^nifîque, qui refréna net le flux tumultueux.

S'adressant à Trapu, immobile et glacé, M. Trévières déclara :

-^ Si c'est vous, mon cher, qui avez conçu la déplorable idée de me valoir cette scène absurde, je ne vous en fais pas mon compliment.

Trapu, frappé, vira sur lui-même et fît face à la barbe, tandis que la mère, effarée, de peur de s'effondrer an un sanglot, se cramponnait aux deux bras du fauteuil et jetait sur son mari le suprême regard qu'adresse un noyé à un soliveau flottant.

— Moi? s'exclama Trapu.

Un pli d'ironie tordit sa bouche.

— Vous, oui, vous !

— Moi ? répéta le hère.

Et sous le regard d'angoisse de sa femme, il

sentit une colère lui monter ; mais la barbe en éventail pointée vers lui méduisait son courage, et le replongeait dans Fobscure basse-fosse de la timidité.

— Je vais tout perdre, songeait-il.

Et il se mordit la lèvre.

Ce silence du subordonné enflamma l'éloquence conférencière du maître.

La barbe tremblait, fébrile ; la bouche s'ouvrait, vibrante. Revanche !

— Vous ! vous ! En somme, je vous ai attaché à mon service comme secrétaire, à une époque où vous végétiez. De la sorte, vous avez pu compter

sur dix-huit cents francs d'abord, puis sur deux mille quatre par an. Joli denier.

Il prit un temps, parmi le silence épouvanté des conjoints :

— Je vous ai associé à mes travaux qui, en somme, sont d'honnêtes et glorieux labeurs dont on peut, dont on doit s'enorgueillir...

Et il continua, oratoirement, mettant en belle lumière sa philanthropie qui le conduisait à quoi ? — à récolter de l'ingratitude et à subir d'invraisemblables revendications.

— Mais... hasarda Trapu, lanciné par le regard sombre de sa femme.

— Il n'y a pas de mais... Vous ai-je une seule fois manqué de parole à la fin du mois ? Dites...

Et sans attendre la réponse, emballé imprudemment par son talent, si vide, d'orateur, il ajouta :

— C'est bien. Une telle scène ne se reproduira jamais, jamais, entendez-vous ? Je consens au sacrifice d'un billet de cinq cents francs, que je ne vous dois pas. Mais vous ne passerez plus cette porte ...

Et rabaissant brusquement sa belle barbe en éventail sur sa grasse poitrine, il clama :

— Ingrat ! Je vous chasse h Trapu courba son front timide.

Alors... alors, la mère Trapu qui, certes, entrevoyait les vingt-cinq louis avec joie, mais qui perdait la position de son mari, se leva, elle aussi.

La mère Gigogne devenait furie :

LA GRAINK riUMAINE 91

— Quoi donc, monsieur, quoi ? Vous le mettez à la porte ?

Trévières ne répondit point.

Elle fit un pas vers lui, et les yeux dans les yeux, lui dit :

— x\h çà ! monsieur le philanthrope, l'homme au cœur de père, vous qui bavardez partout, et prêchi-prêcha, pour votre sacrée repopulation, vous allez jeter à la misère absolue cette famille, dont le chef — cet imbécile qui n'ose pas parler — (elle désig'nait d'un bras tragique l'infortuné Trapu) travaille pour vous, du matin au soir, et souvent du soir au matin, le pauvre ! Vous le fichez à la porte !... Eh ! ouais !

Elle ricana à faire trembler ses bajoues livides.

— Et qui écrira vos livres .' Et qui fabriquera vos stupides conférences sur le bonheur d'avoir de nombreux enfants ?... Ah ! mon homme a juré plus souvent qu'à son tour, allez ! Quand les mioches gueulaient, et que lui, assis à sa table, griffonnait des lignes, et des lignes, et des lignes, pour demander que...

Elle prit un temps, et proféra ironiquement :

— ... Que l'on repeuple la France ! ! . . . Eh ! ouais ! la Re-po-pu-la-tion !

Tandis que Trapu fixait sur le tapis un regard obstiné, M. Trévières frémissait dans sa barbe, non seulement d'irritation, mais d'une peur grandissante.

La mère Trapu n'hésitait plus. Elle lança :

— Fichez-nous à la porte, c'est ça! Mais moi

j'irai dire partout que mon mari a écrit vos livres, vos brochures, vos conférences, et que vous — oui, vous ! vous avez beau me regarder de travers — vous, l'homme qui n'a pas d'enfants, et qui parle partout pour que les autres en fassent, vous avez mis à la porte Trapu, parce qu'il avait cinq enfants — pauvres petits — et qu'il ne pouvait pas les nourrir.

— Chantage ! murmura Trévières, que glaçait l'effroyable perspective entrevue, et qui regrettait soudain sa vivacité intempestive. Chantage !

Trapu, peu à peu, relevait sa tête où l'ironie se dessinait en petits plis au coin du nez et des lèvres.

La mère Trapu, épuisée de rage convulsive, ne sut trouver d'autre péroraison que cette malédiction empruntée aux jeteurs de sort. Elle cria :

— Et ça ne vous portera pas bonheur !

A ce cri, la porte s'ouvrit. Madame Trévières, avec ses yeux tranquilles et sa souriante bouche, très belle, fît son entrée :

— Mais qu'y a-t-il ? Qu'y a-t-il ? dit-elle musicale et douce.

Trévières, furieux, haussa les épaules :

— C'est madame Trapu, que voici, qui vient m'emprunter cinq cents francs pour payer son loyer en retard. Et elle pousse des hurlements comme si elle était sur le feu.

Madame Trévières tourna vers cette inconnue son noble visage paisible, et, sous ce regard, la mégère qu'était devenue la mère Trapu se trans-

forma soudain. Ses paupières s'humectèrent, et, subitement S(î retrouvant hunihle et suppliante, elle articula (l'une voix mouillée :

— Oh! madame! madame! Vous qui êtes une femme, ayez pitié !

Etonnée, madame Trévières demanda :

— Voyons, qu'y a-t-il? expliquez-vous.

Alors, la miiva Trapu, voyant devant elle une autre mère, devint la maman. Elle se mit, sans • fureur, sans bile, avec des accents plaintifs, à recommencer l'histoire des cinq petits... de la nourriture... du loyer... Et elle excusait son pauvre mari, qui s'exténuait sans succès...

Elle se faisait aisément humble maintenant : sans doute, deux cents francs par mois, c'est beaucoup, et on ne les a pas toujours eus, seulement depuis peu ; mais comme c'est mince quand on a le malheur... ah! oui, le malheur... d'être chargé d'une trop nombreuse famille...

Et, pourtant, elle ne pouvait pas les tuer, les chers mignons !

— Si vous les voyiez, madame ! Le troisième surtout. C'est gentil! mais il faut que ça mange, et quand ça souffre, ça ne pleure même pas ! C'est triste seulement... pauvre chéri!

Elle gémissait longuement, sans hypocrisie, parlant bébéj comme le font les mères, et ressassant enfantinement les mêmes idées, les mêmes paroles, sans répit.

— Bien, bien, répliqua madame Trévières. Il vous faut cinq cents francs pour vous tirer d'affaire.

C'est moi qui vous les prête. Venez avec moi. Et quand elle lui entremis, dans son cabinet, le billet bleu, voyant des larmes sur cet épais visage que seule illuminait l'idée maternelle, elle dit tout bas :

— Ne vous préoccupez pas de me les rendre. Allez. Allez.

La mère Trapu, brute soudainement domptée, prit la longue manche du peignoir brodé et la baisa.

— C'est bien, c'est bien, fit madame Trévières. Et elle la poussait douceinent vers le cabinet de

M. Trévières, où la grande éloquente voix du philanthrope continuait à morigéner Finfortuné Trapu.

On distinguait des lambeaux de phrases...

« ... Je ne vous pardonnerai pas l'humiliation qui... que... dont... A notre époque de lutte... armes discourtoises... ignobles façons d'agir... funeste engrenage... on irait loin... trop bon! trop bon!... l'honneur de notre pays... la valeur des paroles entre hommes... l'envie et l'obsession bilieuses du meurt-de-faim contre le riche... Eh! qui est riche? Qui donc?... )>

Le silence de Trapu répondait seul à cette symphonie de bourgeoise éloquence.

Il n'y pouvait rien. Trapu, évidemment, car, la tête basse, effaçant sur son visage les derniers rictus de l'ironie, le pauvre se sentait en proie à toutes les puissances d'ici-bas : Fargent amer du patron, la furie de son épouse légitime — les deux logis :

l'usine et la chambre à coucher, aussi hostiles l'un que l'autre à sa chétive et inconsistante personnalité.

Et, dans un rêve triste, il regrettait sa vingtième année — Trapu — et le dortoir où, pion, il n'avait alFaire qu'à des gosses indisciplinés, mais craintifs — dont, en réalité, il fut le maître. Tandis que...

Et il courbait vers le tapis sa tête ridée de vieil enfant, Trapu.

Alors, une pitié s'éveilla dans l'âme fluide du philanthrope, et, aussi, le besoin de parler de haut, d'oft'rir d'excellents conseils :

— Voyons, Trapu, ne gardez pas ce visage contrit... Remettez-vous. En somme, je souhaite votre bonheur, dans la mesure de mes moyens, parbleu !

Trapu redevint ironique. Gela le réconforta.

- — Tenez, à votre place... poursuivait Trévières.

Et il lui traçait un plan d'existence : aller habiter Asnières ou Bois-Colombes, des pays où le loyer est moins cher, la vie aussi. S'affilier à une société coopérative... mettre de l'ordre surtout, beaucoup d'ordre... Et des chiffres de ménagère lui venaient, des chiffres pris dans des livres de statistique. Tant pour ceci... tant pour cela... Il donnait la leçon de vivre, et professait l'existence possible.

A quoi, au bout d'un instant. Trapu répondit, simplement :

— Un arriéré de misères anciennes pèse sur l'avenir. Et un groupe de cinq enfants échappe aux ordinaires statistiques. Croyez, monsieur, d'autre part, qu'un homme, absent tout le jour pour son

service, n'exerce qu'une faible autorité sur la direction de sa maisonnée... Or, pour accomplir ce chef-d'œuvre dont vous me parlez, il faudrait que j'eusse épousé — non pas une pauvre provinciale — mais une Parisienne, et encore devrait-elle être un éminent comptable.

Et comme Trévières allait recommencer quelque homélie, madame Trévières rentra. Sa beauté gérasse et souriante précédait la terrible apparition de la Mère ridicule et tragique. Elle prononça le verdict :

— C'est fini, n'est-ce pas ? Monsieur Trapu, vous vous arrangerez ultérieurement. Pour l'instant, c'est fini.

Se tournant vers la mère Trapu, elle ajouta :

— N'est-ce pas, madame?

— Oh! oui, oui, fit l'autre avec l'accent d'une pauvre bête qui aboie joyeusement au sortir de la fourrière.

— C'est bon, c'est bon ! disait madame Trévières.

Elle se sentait un peu accablée par la reconnaissance exagérée et les effusions vulgaires de cette grosse femme, et songeait à une formule du poète Spartyl : « Un bienfait est toujours puni ! »

Afin d'abréger la punition, elle se tourna vers son mari :

— Cher ami, je crois que le déjeuner est servi. Allez-vous-en, monsieur Trapu ; vous êtes libre pour aujourd'hui, n'est-ce pas?... Madame, embrassez pour moi vos petits... Allons !

M. Trévières se leva, très digne. Un salut vague

LA grAlINe humaine 07

de sa barbe accompagna madame Trapu. Quant à l'homme, il lui dit, d'une voix encore autoritaire, mais où glissait déjà le souffle probable des concessions :

— Je n'ai pas besoin devons, aujourd'hui. Trapu. Revenez demain matin...

Et net :

— Nous causerons.

— Gomme il vous plaira, monsieur, dit en s'inclinant Trapu, avec la voix d'un patient qui sait que son martyrologe comptera encore bien d'autres chapitres émouvants et ridicules.

Malgré son aplomb imperturbable d'homme gros, blond et doué d'une barbe en éventail, M. Trévières ne se sentit pas absolument à l'aise, lorsque, dans la salle à manger, il déplia sur ses genoux ronds la serviette du déjeuner.

Humilié ? il Tétait. Son prestige semblait diminué par l'intrusion de sa femme en ses affaires personnelles. D'autre part, une crainte immense l'obsédait d'avoir outrepassé, peut-être, ses droits de bourgeoisie séculaire. Qui, de sa femme ou de lui, tenait, en vérité, le câble, le bon câble de la raison, l'ancre de la certitude ? Funeste problème !

ft Mais, avec une mâle hauteur, il garda le silence, pendant que les hors-d'œuvre et les œufs à la coque durent être absorbés.

Très calme en sa blondeur de femme épanouie, madame Trévières laissait s'écouler le silence, tranquillement.

Autour de la table, allait et venait, de gauche

façon, le fils de la cuisinière Mathurine, plus accoutumé aux écuries qu'aux salles à manger.

Dabord, M. Trévières, si plongé en d'amères réflexions, n'y prit point garde. Mais, à la fin, sur une maladresse de ce boy improvisé maître d'hôtel, il s'écria :

— Faites donc attention.

Gela le rappela au sentiment des réelles vulgarités.

Aussitôt que le boy maladroit fût sorti, il demanda :

— Pourquoi Glotilde ne nous sert-elle pas, comme d'habitude ?

— Chut ! fit madanae Trévières, pendant que le boy revenait, apportant le café et les liqueurs.

Mais, dès qu'ils furent seuls, et que M. Trévières eut allumé son cigare, madame Trévières, très blanche et douce, prit la parole :

— Voici ce qui arrive, mon cher Marc.

Gomme elle prenait, pour articuler ces paroles,

une intonation grave, il haussa sa belle barbe en éventail, et dit :

— Quoi? quoi? Que se passe-t-il encore? Madame Trévières, ayant humé une goutte de

café, jeta un regard vers la porte de l'office et, à voix très basse :

— Il y a que Glotilde est

Elle regarda de nouveau, autour d'elle, et, se penchant sur la table :

— Glotilde est enceinte.

M. Trévières laissa tomber sa barbe sur sa pai-

LA ffRAINK IIUMAFNF *.)9

trinc, si profondément, qu'elle se ploya du bout, formant ainsi un arc parfait de cercle, comme la lune à son premier quartier.

— Enceinte! souffla-t-il.

— Oui, dit posément madame Trévières, calme et belle en n'importe quelle occurrence.

— Tu en es sûre ?

— Oui. Elle me Ta avoué. Depuis quelques jours, la malheureuse éprouvait de telles nausées, et son teint....

M. Trévières tortura son cigare.

— Alors, fît-il, c'est bien sûr ?

Madame Trévières, toujours impassible, répondit:

— Oui.

Le philanthrope s'abîma aussitôt en de pénibles réflexions : tout, décidément, l'accablait. Les gens quelconques lui adressaient des requêtes ; Trapu et la mère Trapu tombaient sur sa tête, à pic, juste quand il se confectionnait une gloire avec cette question de la Graine Huinaine — ô désastre ! — et voici que, chez lui, dans son logis, une fille de service, mettant trop ouvertement en pratique les doctrines qu'il professait, se fichait enceinte !... Ah ! trop, trop !

— Il faut la flanquer à la porte, articula-t-il enfin.

Madame Trévières le regarda simplement.

Lui, poursuivant son idée :

— Nous ne pouvons pas donner ici asile à toutes les malheureuses qui se font... Il y a la Maternité, l'Hospice. L'État, la Ville on|i prévu ce cas !... Ce

serait désolant de transmuer la maison en hospice, en Maternité... Car, je te vois venir, chère amie, avec ton âme tendre : tu garderais volontiers cette petite traînée. Moi, en somme, si je préconise la fécondité, c'est théoriquement, sans aucune intention d'y pousser les femmes de chambre. Que diable ! les femmes de chambre doivent un autre service !

Et, très exaspéré par cet ennui domestique, il redevenait l'excellent bourgeois qu'au fond il était, aimant les chiens, les chats et les enfants chez autrui, mais respectant assez son home pour y interdire tout désordre. M. Trévières montrait sa nature de concierge bavarde en des phrases grandiloquentes, qui s'envolaient de sa barbe en éventail, comme font les abeilles en essaim, sortant d'une ruche blonde.

Une telle subite violence n'effaroucha pas madame Trévières.

Elle aimait son mari pour des raisons que le cœur approuve sans doute, mais auxquelles la raison ne prend nulle part. Sa raison, à elle, demeurait toujours froide devant cet amant légal, pour qui son cœur battait à certaines heures.

Aussi, avec le calme qui seyait à sa beauté, elle laissa passer l'orageuse conférence que soulevait, en l'âme du philanthrope, le déshonneur de Clotilde.

Puis elle dit :

— Mais, tu ne me demandes pas de qui cette pauvre petite est enceinte ?

Une telle question bouleversa le philosophe. Il

crut, avec une singulière sagacité masculine, que sa femme, au besoin, l'accusait de ce forfait.

— Qui ? fit-il bourru; qui ? Pas moi, à coup sûr.

— Je le pense, répliqua avec un p^raud sang-froid madame Trévières.

Et, plus doucement :

— Non, mon ami, il ne s'agit pas de toi. Je sais que les hommes sont capables de tout, mais toi...

11 lui jeta, par-dessus son petit nez frémissant, un vif regard qu'elle n'ignorait pas. Elle lui en fut reconnaissante. Puis, elle dégagea de la barbe en éventail une malencontreuse mie de pain.

Après un petit silence, madame Trévières continua avec son ineffable tranquillité :

— Clotilde est enceinte de Georges.

Du coup, le philanthrope sentit dans son thorax battre un cœur de tigre.

— Ah! elle t'a dit ça, la petite malheureuse? C'est parfait. On nous vise. On veut nous tuer.

Il se leva, jeta son cigare éteint et, marchant à travers la pièce, il pointait, droite sur l'horizon, sa barbe en éventail.

— C'est le chantage ! le pur chantage !

Une animation lui venait : une fièvre conférencière.

— Parce que, bonnes gens que nous sommes, nous voulons pour le Pays, pour la France, le magnifique élan d'une repopulation nécessaire, indispensable ; parce que, témoins des doctrines malthusiennes, des pratiques perverses qui aboutissent à l'anéantissement d'une race jadis féconde; parce

que le docteur Ribon préconise l'extinction de toute maternité, et que nous soutenons, au contraire, que, sans la maternité...

— Bon, bon, bon, interrompit madame Trévières, habituée de longue date à ces flux d'éloquence qui ne portaient plus sur elle. Bon ! Mais voici une fdle qui, venue sage sous notre toit, conduite par ses parents, de bonnes gens...

— Ou mauvaises gens ; est-ce qu'on sait ?

— ... Ou mauvaises gens, mais fille pure, du moins d'apparence, est maintenant déflorée. Elle dit que cela est l'œuvre de mon fils — de notre fils — que faire ?

Le philanthrope, dressant vers le ciel ses bras et sa barbe, cria :

— Quoi ? La fiche à la porte ! la fiche la porte ! ! Madame Trévières répondit froidement :

— Comme tu voudras ! Mais quel scandale ! M. Trévières reprit avec fermeté :

— Nous sommes sur une mauvaise voie...

— Je m'en doutais un peu, dit, blanche, et calme, et belle, madame Trévières. Mais prends garde, c'est tout ce que je te demande. Prends bien garde.

— Je réfléchirai, dit le philosophe subitement maté. Toi, tâche de confesser cette petite. Moi, ajouta-t-il avec autorité, je parlerai à Georges.

Et il se mit à déambuler par la salle en mâchonnant son cigare.

Ainsi s'ouvrait cette matinée mémorable, rue des Saussaies, à Neuilly, lorsque Georges lui-même fit son entrée.

L'instinct des Races futures, l'Appel mystérieux que l'Espèce fait retentir dans les centres ganglionnaires, ainsi que disent les philosophes naturalistes, la fougue de la Jeunesse, comme l'appellent les ingénieux narrateurs qui aiment à parer de circonlocutions et de métaphores les désirs impérieux, les appétits, les besoins sexuels — la Gourme, pour parler à la façon de nos gaulois ancêtres, sollicitait toujours Georges Doël, et le poussait de-ci, de-là, de bouches en bouches, sans répit, avec la hère abondance d'un génie inépuisable, pour lequel l'ironique Spartyl lui-même, cessant de railler, se sentait du respect et de l'admiration.

L'abeille butinant les fleurs d'un immense parterre, le papillon se plongeant dans toutes les corolles d'une prairie, figuraient à peine, s'écriait le poète, la valeur rapide, le courage inlassé, le vol incessant de cet éphèbe blond et musculeux. De toutes les images qui se pouvaient appliquer pour

le présent et Tavenir à une telle énergie sans cesse en éveil, seule, celle du lierre qui meurt où il s'attache devait être à jamais écartée, semblait-il.

Cependant, pas plus que d'autres, le faune Doël, si païen fùt-il, à ce qu'assuraient ses amies diverses et exténuées, ne devait échapper à l'ambiance sentimentale et à cette évolution fatale qui finit par nécessiter un choix — ne fût-ce que le choix d'un t}^e féminin, à l'exclusion des autres — dans l'immense troupeau de beautés, parfois assez laides, que Paris offre aux apprentis Don Juan.

Un soir, au petit théâtre des Folies-Urbaines, il remarqua une jeune actrice dont la face et le profil lui rappelèrent aussitôt Rose-Rosette, la disparue : celle qui l'avait quitté gardait en son souvenir une saveur rare pour un tel volage, abandonnant aisément tant et tant d'autres séduisantes créatures.

Voilà les mêmes grands yeux noirs, le même nez droit, la même bouche charnue, la- même taille grande, élégante. Brune assurément, bien que teinte au henné.

Elle jouait trois rôles importants dans la Revue : l'Assiette au Beurre, où elle se montrait demi-nue ; la Défense des Côtes, aux trois-quarts nue; la Grève des Démolisseurs, nue. Immense succès. Elle chantait gentiment, et, parfois, mêlait à une diction bien « répertoire » des intonations canailles « très La Villette » qui donnaient des pâmoisons à tout l'orchestre.

Georges, accoutumé aux victoires instantanées, ne tarda pas à connaître, dans ses plus intimes

détails, le gynécée de la fausse Rosette. Au théâtre, elle s'appelait Clara d'Epernon. (]ette folle créature, sentimentale au fond, peut-être plutôt sensuelle, s'éprit vite du beau Georges.

Dès la seconde journée, elle l'aima éperdument ; elle pleura à la pensée qiCon se quitterait forcément un jour. Georges, habitué à tels succès, et les croyant fort naturels, de très bonne foi, amant gâté, éprouvait cependant quelque nouveauté à réaimer dans une seconde personne la Rosette d'autrefois — autrefois, déjà! sept mois au plus!

Et il chérissait Clara d'une manière très différente de celle qu'il daigna offrir à tant d'autres passagères, si fugaces sous son ciel-de-lit.,, pfft!

Cela dura huit jours, sans encombre, sauf les amendes que Clara d'Epernon cueillait en abondance, à cause de manquements aux répétitions, ou de retards, qu'une lassitude bien gagnée n'excusait pas aux yeux sévères et cupides du régisseur.

Quant à demander à la fausse Rosette quoi que ce fût sur son existence, sur son passé, son présent, " jamais une telle pensée ne pouvait surgir dans le cœur de Georges, cœur uniquement occupé à fabriquer constamment un sang, généreux en globules rouges et en fer, un sang capable de résister à une surproduction constante, à un permanent surmenage qui n'avait rien de bien intellectuel.

Le matin du huitième jour, onze heures moins le quart, un tragique coup de sonnette retentit. On entendit la soubrette parlementer. Un verbe éclatant d'homme joyeux lui répondit

— Ciel, s'écria, d'une voix moitié « La Villette » et moitié « répertoire », Clara d'Epernon, c'est mon marchand de bois !

— Et que veut-il, cet individu ? fit l'éphèbe/ Au mois de juillet, aurais-tu besoin de bûches ?

— Mais, c'est mon amant...

— Tu possèdes un amant charbonnier, et tu ne me le disais point... C'est mal, Clara.

— Mais, malheureux, ne blague donc pas. C'est un riche, riche type... qui m'entretient.

Le verbe éclatant de l'homme joyeux approchait, malgré les vaines supplications de la camériste.

— Mais, m'sieu, madame n'est pas là... elle est .. elle est au théâtre.

— Vite, disait Clara, vite, mon petit Georges, habille-toi, tiens, là, dans ce cabinet.

Georges, sans se hâter, prit ses vêtements. Malheureusement, Clara ajouta :

— Il te tuerait !

— Bon, dit simplement Georges.

Et, à demi vêtu, mais surtout ayant aux pieds ses bottines, self-defense en pareil cas, il ouvrit brusquement la porte, et, d'une voix tonitruante :

— Qui est-ce qui gueule comme ça chez une femme ?

Son geste à la Cyrano s'arrêta net devant un gros homme poivre et sel de la barbe et du cheveu, rouge de teint, dont les yeux manifestèrent à sa vue un étonnement empreint de colère et de désespoir.

Clara d'Epernon s'était enfoncée dans les draps après avoir refermé la chambre.

— Misérable ! vous me trompez, criii le marchand de bois.

— Et vous veniez pour me tromper vous-même, dit Georges. Ce n'est pas bien.

— Vous vous moquez de moi?... insolent!

Et riiomme leva su canne, qu'il essaya d'abattre sur la tête de l'éphèbe. Avec une rapidité acrobatique, la canne, saisie au vol par la rude poigne de Georges, fut soudain brisée en deux. C'était un gourdin de prix et d'une solidité proverbiale à la Bourse du commerce.

Le marchand de bois demeura stupéfait.

— Telle est ma manière, dit Georges. Allez, concluez. L'exercice, voyez-vous : boxe, escrime, bicyclette... Voilà où ça conduit.

Aussitôt le gros homme cria :

— Vous m'en rendrez raison.

— Comme il vous plaira, mais à quel titre ?

A quel titre, en effet ? Et le marchand de bois se frappa le front. Puis une pitoyable expression de chagrin se lut dans ses yeux troubles, où la petite flamme de colère s'éteignit.

— Pardieu, fit-il, vous faites votre métier de jeune homme, et moi de vieille bête. J'ai un fds pareil à vous, et qui doit, dans quelque coin de Paris, tromper un autre vieux fou, comme vous me trompez avec cette...

Ici, la petite flamme de colère se mit à luire de nouveau dans le regard du gros homme :

— Eh! au lieu de me fâcher contre vous, c'est contre cette garce que je devrais... Dire que je lui

ai pardonné tant d'escapades, et, dès que je vais en voyage, ça recommence!... Ah!

Et, soudain furieux, il cria vers la porte close :

— Tu ne m'attendais pas, sacrée garce ! tu ne m'attendais pas sitôt. Mais réponds donc?...

Georges, qui commençait à s'amuser, dit bonnement :

— Du calme, monsieur, du calme ; respectez le sommeil de l'innocence.

— Ah çà! est-ce que vous vous lichez de moi par-dessus le marché ? s'exclama le marchand de bois. Vous êtes farceur...

— Non, répondit Georges avec flegme... Je suis peintre.

— Peintre, c'est bien ça. Artiste ! Moi, monsieur, je suis négociant : Gambon et G®, bois en gros, bois du Nord et du pays, bois de chauffage et de construction. Ça vaut votre peinture... mais, malheur! je n'ai pas vos vingt ans.

— Dix-huit trois-quarts, rectifia Georges. Gambon le regarda avec stupeur :

— Quel gaillard ! murmura-t-il, en se jetant sur un fauteuil. Elle sait les choisir, la catin !

La lutte s'apaisait, sous le regard émoustillé de la camériste, qui n'avait pas bougé, et ressemblait à un maître d'armes en train de présider à un assaut.

Le barbon semblait définitivement vaincu. Sa bonne gaieté disparue, son énergie factice épuisée, peut-être dissipée la fumée d'une bonne absinthe prise avant d'entrer, le laissaient veule, devant

Georges, qui ne comprenait rien à cette façon d'aimer.

Ce fut le moment choisi par mademoiselle Clara d'Epernon pour exécuter son entrée en scène. Elle écoutait, sans doute, et s'apprêtait à donner la réplique au bon moment.

— Vous, mon cher, dit-elle à Cambon, avec sa meilleure intonation La Yillette, fichez-moi le camp d'ici, et plus vite que ça.

— Mais... essaya de prononcer le gros homme médusé par la svelte apparition de Clara, toute gracieuse et désirable, en un peignoir transparent, sous lequel, visible, ondulait sa forme souple.

— Pas de mais... Vous veniez faire des chichis, / comme un créancier; filez.

Elle lui montrait la porte avec un geste d'une Agrippine indiquant la sortie côté jardin à Burrhus décontenancé.

— Clara!... supplia Cambon.

— Il n'y a pas de Clara. Filez !

Le gros homme lui jeta un regard désespéré, ren- . fonça son chapeau sur sa tête, et courbant le dos, fila, reconduit par la soubrette impassible en son rôle de témoin du combat.

Dès qu'il eut disparu :

— Toi, mon chou, va t'habiller tranquillement. Nous causerons après. Tout ça n'est pas drôle.

— Soit, dit Georges.

Et il se dirigea vers le tub du cabinet de toilette. Comme la camériste revenait, Clara lui dit à voix basse :

— Sophie, dès que M. Georges sera parti, tu iras au café... tu sais bien, le café près de la Bourse du Commerce où va déjeuner papa Gambon. Et tu lui colleras le même boniment que la dernière fois.

— Oui, madame, répondit avec un clin d'œil d'intelligence la futée Sophie. Oh ! il ne demandera pas mieux que de revenir, allez. Mais si vous aviez vu M. Georges... C'était comique.

— Il est fort, hein, n'est-ce pas ?

— J'ai bien ri en dedans quand il a cassé la canne, la fameuse canne, comme une plume. Voyezmoi ça.

Et elle ramassa les deux tronçons.

— C'est de la belle ouvrage, fit Clara.

De l'explication qui suivit entre elle et Georges, il résultait que Georges, tout en étant un fier gaillard, manquait d'habileté. Gambon payait le loyer... Oh! Clara ne demandait rien à Georges, que l'amour; mais, enfin, on ne règle pas ses notes avec des noyaux de pêche... Et cet animal de Gambon qui s'avisait de revenir de villégiature, subitement, sans crier gare...

Georges, avec sérénité, déclara qu'il paierait le terme. Cinq cents francs, n'est-ce pas ?

— Mais non, mais non.

r- Mais si, mais si.

— Non, je t'assure, mon chéri.

Elle était sincère, éprouvant pour Georges un fort béguin très désintéressé. Mais le jeune homme insistait par amour-propre. Alors, elle déclara :

— Je ne veux pus que tu me payes, entends-tu? Je m'arrangerai. Garde plutôt Targent pour faire une longue excursion à bicyclette, mon Geo. Nous irons sur la côte normande... Le théâtre ferme le 31. Flein ! ça va-t-il ?

Georges ne répondit ni oui ni non.

Dès qu'il fut dans la rue, après avoir aspiré une de ces bouffées d'air chaud et saturé de miasmes que juillet offre aux Parisiens, il réfléchit posément. Il se trouvait, pour la première fois, en présence d'un problème délicat : avoir nui à une femme... oh! sans le vouloir, mais enfin... cela le gênait.

Aussitôt, il songea que, depuis une quinzaine, il ne s'était pas rendu à Neuilly — chez maman. Il s'agissait d'exécuter une rentrée savante, afin d'obtenir les subsides nécessaires, urgents.

De la rue Milton, rue de débutantes, où gîtait Clara, il se dirigea vers la rue des Martyrs, où était situé son atelier, au fond d'un jardin qui se trouve à la hauteur d'un premier étage.

Cet atelier qu'il partageait avec son ami Jacques Lian, le peintre mystique, possédait deux chambrettes, et Jacques, par son association avec Georges, avait trouvé le moyen d'être hébergé au meilleur profit de l'Art élevé et quasi surnaturel auquel il se livrait.

Georges entra, et, pressé, se mit à inventorie^ quelques études de lui, de vagues ébauches, fruits de certains après-midi d'ardeur passagère. Il les jugea mauvaises. Mais, à côté, se trouvaient des tableautins de maître Jacques, qui donnaient, mal-

gré leur parti-pris bizarre de dessin et de coloration, une jolie impression d'art et de métier.

— Jacques! cria Georges.

— Quoi qu'y a ? fit une petite voix féminine enchifrenée.

Et le petit modèle Paquita passa, à travers un rideau entr'ouvert, la broussaille de ses cheveux blonds et ses yeux gonflés de sommeil.

— Jacques n'est pas là? demanda Georges.

— Si ; y dort.

Encore un qui avait trop travaillé, et fort inutilement, sans doute, pour les races futures, et dormait à midi.

— Eh ben ! réveille-le.

On entendit bientôt une voix gaiement courroucée :

— Voilà! voilà!... G'est-il pour un mandat ?

— Non, dit Georges ; mais veux-tu me céder en toute propriété, y compris la signature, ton machin de la Vierge au Puits cVargent?

— Vas-y, mon bonhomme... Mais c'est cent sous pour déjeuner.

— Je les dépose religieusement sur le chevalet.

— Bon, merci. Au revoir !

Georges prit une brosse, et dessina en noir dans un angle : « A ma mère chérie », et sa signature au-dessous. Il enveloppa discrètement le tableau. Puis, une cigarette aux lèvres, il se dirigea vers la station de la place Pigalle, où, par le tramway de l'Etoile, avec correspondance pour Pont-Bineau, il espérait arriver chez sa mère pour déjeuner.

Lorsqu'il entra dans la salle à manger, il aperçut M. Trévières, les mains derrière le dos, la barbe inclinée vers la terre, marchant de long en large d'une façon tragique. Sa mère, demeurée assise, achevait, à petites gorgées, le thé mélangé de crème.

— Bonjour, maman.

Deux baisers silencieux.

— Bonjour, Marco.

Poignée de main.

Georges déposa son tableau sur un siège, tout en disant :

— Je suis bien en retard pour déjeuner, je le vois ; mais, pardonne-moi, je t'apporte un cadeau, une brillante œuvre de ton fils.

Nulle réponse.

Il se retourna, et vit tant de gravité farouche dans les yeux de son beau-père, et une telle tristesse inaccoutumée dans le regard de sa mère, que le geste gamin qu'il esquissait s'arrêta net, en suspens. D'habitude, même après ses plus longues absences les moins justifiées, on l'accueillait avec des reproches mérités, mais tendres et câlins. Une sourde inquiétude le saisit : quel malheur planait sur la maison? Quel deuil? Il cherchait. Enfin, après quelques secondes d'un silence lourd, il articula :

— Eh bien? Que se passe-t-il?

Madame Trévières répondit :

— D'abord, tu vas déjeuner. A cette heure, tu dois mourir de faim.

ll'l LA GRAINE HUMAINE

Elle sonna, tout en faisant un léger signe à son mari, lequel déclara aussitôt :

— Je vous laisse, j'ai fort à travailler... Pressé. La voix de Trévières, sa belle voix conférencière,

était altérée. Georges le remarqua, et son angoisse vao'ue en fut auarmentée.

Trévières sortit. Le petit garçon, qu'un hasard promouvait à la dignité de maître d'hôtel, entra :

— Dites à Marianne de faire à déjeuner pour M. Georges. Vivement.

Georges remarqua bien la substitution de ce groom improvisé au service habituel de Clotilde ; mais, pressentant que toute question de sa part risquait de déchaîner l'orage suspendu sur son crâne, et d'ailleurs très préoccupé lui-même par une faim déjeune loup, il se contint dans le silence le plus hermétique.

D'autre part, il n'était point fâché de l'absence de Clotilde, dont, chaque fois qu'il venait, le regard, chargé de reproches désespérés, le gênait, malgré la grande désinvolture acquise par lui en quelques mois, sur le sommet delà butte montmartroise et dans les coulisses des beuglants.

Autant valait qu'elle fût en congé, partie, disparue.

Après le repas, où Georges puisa des forces suffisantes pour soutenir n'importe quel assaut, dès que l'apprenti boy eut desservi, madame Trévières demanda gravement :

— Tu n'as pas remarqué Tabsence de Clotilde?

LA CtRAINE FIUMAINK 1 lo

Georges, avant de répondre, feignit d'être fort occupé à allumer un cigare n;bello.

— Ma foi, non, fit-il d'un air dégagé.

Et il songea : « Voilà l'affaire! Clotilde ! » Or, il avait appris que, dans la carrière d'amour, le mensonge, le plus audacieux mensonge, est de règle même pour un honnête garçon. Il s'apprêta donc à mentir avec une farouche énergie.

— Cependant, reprit la mère, il m'avait semblé que cette fille — d'ailleurs assez jolie, — ne te déplaisait pas !

— Tiens! pensa Georges, maman qui me tend un piège ! C'est grave ! Où allons-nous ?

Et, après une longue et pénible bouffée tirée de ce cigare décidément difficile à conduire au feu, il eut un geste exquis de nonchaloir :

— Ma foi, maman, il vaut mieux voir autour de soi de gentils minois, à votre service, plutôt que des visages renfrognés. Tu es de cet avis, d'ailleurs, et tu me l'as dit maintes fois.

Madame Trévières considérait son fils avec attention. Elle ne s'était pas encore aperçue du changement profond que six mois de liberté avaient apporté sur ce visage. L'adolescent s'était transformé rapidement en homme. Les yeux, naïfs autrefois, devenaient aisément durs, profonds, aigus, dans un cerne bleuâtre; la rondeur des joues s'allongeait en un ovale puissant de robustesse , où les muscles saillaient un peu;' les lèvres, voluptueuses et d'un rouge véhément, s'ornaient d'une moustache fine et drue ; le nez et le menton solides

indiquaient la force, tandis que le front, demeuré bas sous les cheveux en brosse, plantés droit, donnait à la physionomie une expression assez brutale, mais d'une masculinité belle, fîère, audacieuse : un athlète, en somme.

Elle se disait, au cours de cette muette et rapide contemplation, qu'en effet son fds, ainsi bâti, devait être un casse-cœur, et elle en demeurait surprise, perdant subitement cette illusion que, si longtemps, conservent les mères à l'égard de leurs fils, de les croire toujours petits, jouant au cerceau, et tachant d'encre leurs doigts, dont ils rongent les ongles.

Elle comprit qu'avec un tel gaillard il fallait marcher carrément, droit au but, sans sourciller.

— Ecoute bien, Georges, dit-elle enfin.

— Je t 'écoute, mère chérie, répondit Georges que ce ton étonnait un peu et affligeait, car il aimait que sa mère fût souriante ; souvent, quand il avait voulu apaiser la colère de cette maman-gâteau, il lui avait suffi de déclarer « que la mauvaise humeur l'enlaidissait )) pour que le sourire réapparût en rayon de soleil sur les lèvres de cette aimable et nonchalante personne.

Mais, ce jour-là, Georges n'osa pas user de ce subterfuge et se résigna, pour l'instant, à tout subir, songeant qu'il était venu afin d'obtenir une grosse faveur, et qu'il devait la mériter par sa docilité.

Madame Trévières, après avoir jeté autour d'elle un regard comme quelqu'un qui craindrait d'être épié, baissa la voix et articula :

— Clutilde est enceinte...

Georges eut un haut-le-corps.

— ... Et elle allirme que c'est de toi!

Là, le jeune homme sentit un coup de poinçon au cœur, et soudainement son visage devint écarlate.

La mère comprit.

Aussi, quand, recouvrant son aplomb et redevenu subitement pâle, il essaya :

— Mais, maman, je ne suis pas seul dans le quartier,' et...

Elle mit sa main sur la bouche de son fils et lui dit doucement :

— Inutile! inutile! Georges.

Un silence embarrassé pesait sur cette mère et ce fils si joyeux d'âme et de corps, un silence épais et lourd, un nuage de pluie ; et tous les deux étaient en proie à des réflexions rapides et lancinantes, pareilles à des éclairs d'orage.

Georges, le premier, se ressaisit :

— Eh bien, il faut s'arranger... Oui, maman. Allons, ne sois pas trop malheureuse, je t'en prie, à cause de moi... Il s'agit de réfléchir... devoir...

Il se leva et s'écria, égoïstement :

— Mais j'ai positivement de la guigne!

— Et elle? ne put s'empêcher de dire madame Trévières, avec cette pitié qu'une femme, vraiment digne de son sexe, porte à une autre femme, qui va, après de minces instants de joie, subir le supplice de la maternité , supplice encore aggravé quand il a lieu hors des bornes régulières que la

société a plantées sur le terrain de la nature.

— Et elle, la pauvre fille ? répéta-t-elle. Nous voilà devenus des juges. Marc voulait la chasser.

— Oh! fit Georges indigné, lui? Lui, le philanthrope !

Et reprenant innocemment la gouaillerie d'atelier dont il était pénétré :

— Elle est bien bonne!... L'apôtre de la Repopulation !

— Georges, soyons sérieux, je te prie, dit sévèrement madame Trévières.

— Je le suis, fit brusquement le jeune homme... Et puisqu'il s'agit de régler cette question épineuse, marchons. Donne des ordres pour que Clotilde vienne ici : nous nous expliquerons.

— Mais, mon enfant, tu n^ penses pas ? Tu veux que j'assiste à une telle entrevue?

— Comment agir autrement ? D'ailleurs, cela vaut mieux, si incorrect que cela soit. Nous en sommes loin de la belle correction. Alors ?

— Soit, fit madame Trévières.

Elle sonna. Le jeune bêta apparut.

— Allez dire à votre tante qu'elle monte prévenir Glotilde que je l'attends ici.

Sortie du groom-maître-d'hùtel.

Georges s'apprêtait, il ne savait pas à quoi, mais il s'apprêtait bien, arpentant la salle à manger et mâchonnant des phrases. Au fond, il comptait sur sa bonne étoile, sur un heureux hasard, sur un catacl^^sme : la chute subite de la maison ou un tremblement de terre ; mais il demeurait confiant.

LA (IHArNE FITIMAINK 119

solide do corps, léger d'âmo et, dans ce désarroi, espérait toujours qu'il se tirerait d'affaire, même à son avantage.

La porte s'ouvrit.

Ce n'était pas Glotilde, mais la grosse cuisinière Marianne, rouge et suante, tordant d'un air embarrassé ses vastes mains sur son ventre vaste.

— Eh bien, Glotilde ? demanda madame Trévières.

— Je vas dire à madame, fit la cuisinière en avalant sa salive avec effort, je vas dire à madame...

Georges s'était arrêté, et ce répit lui apparut de bon augure.

— Eh bien ! quoi, Marianne ? Voyons, parlez.

— Je vas dire à madame... Voilà l'histoire... Je ne sais pas ce que madame a pu faire ce matin à Glotilde, mais elle a pleuré, pleuré tant qu'elle a pu. Y avait pas moyen de la consoler, même que je lui ai fait du thé, parce qu'elle pleurait tant que ça faisait mal. Alors, comme ça, vers dix heures, elle m'a dit : « Marianne, voulez -vous m'avancer le dernier mois qui me reste du ici ? » J'y ai répondu : « Oui, Glotilde! » J'y ai donné vingt-cinq francs, puisqu'elle n'avait pas d'argent; car elle mettait tout à la Gaisse d'épargne... Elle a un joli magot, je cré ben...

— Allez, allez donc, fît madame Trévières impatientée.

— Pour lors, elle a pris son livret sur elle, puis elle a fait sa malle, toujours en pleurant comme

une Madeleine. Vers six heures et demie, elle m'a dit : « Marianne, allez me chercher une voiture, parla, vers Neuilly ». — « Et si madame m'appelle, que je lui ai dit ! » — « A vous croira au marché. » J'ai trouvé un fiacre, et j'y ai dit d'attendre rue des Saussaies, comme Clotilde m'avait recommandé. Nous y avons porté la malle. Et au moment de partir, toujours pleurant, elle m'a fait jurer de ne rien dire, en rentrant, à madame. Voilà pourquoi j'ai rien dit. Quant à ce qui est d'avoir rien emporté d'ici, à madame, je lui ai aidé à faire sa malle, gn'avait que ses affaires et les choses que madame y avait données, comme le peignoir rose et une robe bleue.

La cuisinière s'arrêta tout essoufflée :

— Elle ne vous a pas expliqué pourquoi elle quittait ainsi brusquement la maison ?

— A ne m'a rien dit de ça : elle pleurait... tout ce que je sais.

— Elle ne vous a pas indiqué l'endroit où elle allait ?

— Non, madame.

— Quelle adresse a-t-elle donnée au cocher?

— Elle a hésité un temps, puis elle a dit : Allez toujours à la porte Bineau, nous verrons après. Même que le cocher m'a dit comme ça : AU' a pas l'air gai, votre amie !

— Elle ne vous a rien confié de spécial pour moi?

— Si. Elle a dit au dernier moment : « Dites à madame que je l'aimais bien, et que je lui en veux pas, à elle! »

LA r.RAINE HUMAINE 121

— C'est tout ?

— Je cré bon que oui, madame.

— Allez, Marianne. Je vous rembourserai vos vingt-cinq francs.

Sortie de la cuisinière.

La mère et le fils se regardèrent.

— Eh bien? dit madame Trévières.

— Eh bien, répondit Georges, c'est un dénouement, du moins pour le quart d'heure. 11 n'y a plus lutte intestine.'

— Oui, mais cette malheureuse va peut-être se tuer.

— Eh! non. Elle n'irait pas se no;^er à Paris, quand la Seine est là à deux pas. Je crois plutôt qu'elle possède quelqu'un — parent ou ami — à Paris.

11 n'osait point, par un reste de pudeur, prononcer (( amant m, et calomnier cette pauvre fille qui pleurait pour lui.

11 ajouta :

— Ainsi, Marco n'aura pas la peine de la jeter à la porte. Elle s'y est mise elle-même.

— Pauvre fille ! dit avec commisération madame Trévières, ravie au fond. Enfin, si jamais elle a besoin de nous, elle connaît notre adresse, n'est-ce pas ? Elle nous écrira.

Et déjà fatiguée de la gravité que lui imposaient les circonstances depuis le matin, madame Trévières secoua sa tête blonde comme pour en chasser le bourdonnement importun d'une guêpe tenace.

Elle se leva :

— Tu dînes ici ? demanda-t-elle.

— Oui, probable !

— Moi, je vais annoncer à ton beau-père le dénouement.

— Ça le rafraîchira, ce cher Marco.

Madame Trévières fronça légèrement le sourcil.

— Tu as le cœur de plaisanter? Ce n'est pas bien, Georges, en vérité, ce n'est pas bien!

— Pardon^ maman, pardon.

Il Tembrassa tendrement, ce qui ramena l'éclat du sourire sur le clair visage.

— Méchant bébé! dit-elle.

Et ce fut tout. Légèrement. Adieu, Glo. Aussitôt, Georges voyant sa mère rassérénée, s'écria gaminement :

— Avec tout ça, tu n'as pas vu mon cadeau ! Il est bienjo-jo, il est bien joli pourtant...

Et, solennel, tirant le tableautin, il annonça :

— Le fruit de mon labeur !

Madame Trévières s'extasia.

— Et c'est toi qui as peint cela ? toi, tout seul ? Georges n'osa pas trop mentir, de peur, sans nul

doute, d'être ^mis à l'épreuve :

— Oh! mon ami et maître, Jacques Lian, m'a gentiment retapé... ici... là...

Il indiquait des places quelconques.

— Enfin, tu travailles un peu, soupira la mère.

— Comme un nègre, dit Georges.

Il fut décidé qu'on allait montrer le chef-d'œuvre à Marco. Ensuite, on trouverait une belle place au salon, en lumière.

LA GRAINE IITIMAINE

La joie renaissait. Légèrement. Adieu, Clo!

La mère et le lils se rendirent dans le cabinet de travail où M. Trévières, ayant appris la fugue de Glotilde, se sentit subitemcînt délivré d'un poids énorme ; car c'était une vraie tuile sur son crâne de philanthrope que cette sotte aventure domestique. Néanmoins il se montra glacé vis-à-vis de Georges ; il lui tenait rigueur de sa conduite qui avait mis à deux doigts de leur perte les ambitieuses espérances couvées depuis si longtemps.

Il consentit, néanmoins, à accorder des éloges au chef-d'œuvre : la Vierge au Puits d'argent^ et à féliciter le jeune peintre.

— Le travail, dit-il...

Ce fut une assez longue phrase, où l'oisiveté, mère de tous les vices, reçut un paquet de sottises, mais en ce style élégant, correct et philanthropique auquel les murs du cabinet de travail étaient accoutumés ainsi que les oreilles des auditeurs.

Heureusement, le jeune groom, dont l'importance augmentait de minute en minute, vint annoncer que madame Labatut se trouvait au salon et demandait si (( Madame » était visible.

— Madame Labatut, clama joyeusement le peintre ; je vais lui montrer mon boulot.

— Tu parles argot, maintenant? dit M. Trévières.

— Mais oui, fît l'autre, narquois.

Et madame Trévières entra au salon. Embrassades. Compliments.

— Chère amie, quel hasard ?...

— Ce n'est point un hasard, je voulais vous voir. Depuis Tété, il n'y a plus de jour, et on ne se rencontre pas.

Georges, après quelques instants, montra son « œuvre ».

Ce furent des exclamations laudatives, où les principaux superlatifs de la langue française défilèrent en bon ordre. Et madame Labatut, tout en contemplant la Vierge au Puits cVargenty jetait sur l'auteur un coup d'œil aiguisé de coquetterie. Le jeune homme, en effet, avait beaucoup — oh ! mais beaucoup — gagné. Un homme, à présent, et quel athlète ! Du talent, avec ça !

Georges comprit toute la valeur de ce regard inquisitorial, et il se souvint des belles épaules et de la blonde gorge que cachait maintenant le léger collet soutaché. Il éprouva aussitôt ce délicat frémissement de tout le corps qui, chez lui, annonçait le désir. Ses yeux noirs rencontrèrent les yeux pers de madame Labatut : ce fut un choc discret et souriant, suffisamment engageant et précis.

Madame Trévières s'en aperçut et, intérieurement, conclut : « Tant mieux ! »

Après maints papotages, au moment de partir, madame Labatut demanda à revoir le tableau. Nouvelles extases!

Puis, en prenant congé, la belle madame dit à Georges, en lui serrant la main d'une façon significative :

— Au revoir, jeune maître !

Il comprit, et, laissant sa mère sur le perron,

après le dernier salut, il accompagna madame Labatut jusqu'à la i>rillc.

Elle murmurait tout bas à Georges :

— Mais ce petit chef-d'œuvre me donne envie de voir vos autres tableaux. Ne pourrait-on pas visiter votre atelier?... Oh ! c'est bien indiscret : les modèles?... les camarades?... Ce Montmartre !...

— Non, non, ce n'est pas indiscret; c'est charmant à vous, madame, de vous intéresser à un modeste débutant... Tenez, demain, vers cinq heures, le modèle ne sera plus là.

Elle hésita. C'était un peu brusque.

— Oh! demain ?... cinq heures?... Attendez... Elle consultait un mince carnet.

— Oui, je ne vois aucun empêchement. N'y comptez pas trop cependant, vous savez. Et puis, là, franchement, grand enfant que vousêtes, je pense bien que vous ne voyez dans cette démarche peutêtre imprudente qu'une affection artistique et aussi presque maternelle.

Ses yeux démentaient ses paroles.

Georges, d'un ton calme que contredisait aussi son regard luisant de jeune bête fauve :

— Prenez toujours l'adresse, madame. Rue des Martyrs, numéro X... C'est au fond du jardin... Un drôle de jardin, vous verrez : il perche à un premier étage.

— Tiens, c'est amusant.

Au bord du trottoir, où stationnait un coupé de cercle, Georges serra la main qu'elle lui tendait avec un geste joli, et s'inclinant respectueusement :

— Mes sincères hommages à M. Labatut. Au revoir, madame.

Dans le coupé, elle sourit au beau garçon, donna un ordre au cocher et disparut.

— Comme tu as été longtemps à mettre Jeanne (elle s'appelait Jeanne) en voiture ! dit ironiquement madame Trévières.

— Nous parlions tableaux.

— Elle est jolie, n'est-ce pas ? et si aimable ! Georges ne répondit pas tout de suite. Puis,

brusquement :

— Maman, j'ai besoin d'argent.

— Qu'est-ce qu'il te faut ?

— Cinq cents francs !

— Tues fou, Georges, vraiment fou! Mais je suis à sec. J'ai donné cinq cents francs aux Trapu pour les tirer d'affaire, et ça me gêne un peu... beaucoup.

— Les Trapu ! les Trapu ! Que le diable les emporte! Et moi!

Après réflexion, madame Trévières demanda :

— Me diras-tu au moins pour quoi faire, ces cinq cents francs ?

— Non. Suppose que j'ai joué sur parole et que mon honneur soit en cause pour vingt-cinq .louis. C'est à peu près ça, tout en n'étant pas cela du tout.

— Quelque femme encore !

— Imagine ce que tu voudras, maman chérie, mais fends-toi de cette galette.

— Dieu, que tu parles mal, mon petit Geo!... Enfin, je vais arranger ça.

Georges sauta très haut en l'air, au risque de briser le parquet en redescendant; puis, ôtant son veston, avec un geste d'entliousinsuie comique, il le plaça sur le chemin que devait suivre madame Trévières, afin de se rendre du salon à son petit cabinet-boudoir.

Le lendemain matin, Georges Doël — qui, la veille au soir, s'était trouvé assez mélancolique pour une des rares fois de sa vie, en fumant un cigare solitaire dans le kiosque sombre du jardin, où l'image de la pauvre petite Clo tilde, en une dernière minute, fut évoquée, et où ce souvenir laissait un relent de caprice fugitif, suprême pensée d'une nature brutale à une petite fleur champêtre que l'on écrase sous le pied — Georges Doël, gai tel qu'un Dieu sous le soleil ardent, frcis et dispos à la façon d'un archer céleste, s'en alla prosaïquement prendre le tramway comme un simple mortel.

— La vie est belle, songeait-il.

Vers onze heures, il aborda, rue Milton, au seuil de mademoiselle Clara d'Epernon.

— C'est peut-être imprudent de se présenter ainsi; j'aurais mieux fait d'envoyer un commissionnaire. Mais bast!

Et il monta l'escalier d'un pas allègre, se sentant une force de vingt-cinq louis, avec la conscience d'accomplir un devoir sacré de délicatesse : le terme ! le terme en retard !

Il sonna. La camériste entr'ouvrit la porte, et, aussitôt, malgré son impassibilité professionnelle, s'exclama, avec une grimace :

— Vous, monsieur Georges !

— Moi-même.

— Chut! chut!

D'abord un peu décontenancé et regrettant, pour sa vanité froissée, un si rapide remplacement, le jeune homme redevint vite gouailleur.

— Alors, ma petite Sophie, il y a du monde... le train est complet ?

— Chut! chut ! répétait la soubrette.

Et elle sortit sur le carré, fermant la porte derrière elle, doucement.

— Oh ! dit Georges, vous prenez trop de précautions. Je ne venais pas dans l'intention de... Non? oh! Dieu, non, remettez-vous. Je ne prends rien pour mon rhume, ce matin. Mais, au contraire, j'apportais...

11 s'arrêta, manquant de c^^nisme, et ne voulant pas exagérer l'action si simple de payer. Cela lui causait même une sorte de honte.

Le voyant embarrassé, la complaisante bobonne lui dit :

— Vous comprenez, monsieur Georges, madame ne vous attendait pas du tout !... Sans ça !... Je la connais. Elle croyait que vous deviez revenir seulement pour remmener je ne sais où... à bicyclette^ je crois... Alors, hier, M. Cambon...

— Qui ça? Cambon? Ah! le monsieur?

— Oui, le gros monsieur, le marchand de bois, est venu et lui a fait tant d'excuses, le pauvre homme, et il Fa chargée de cadeaux... Enfin, c'est lui... là!

Georges, très détaché, demanda :

— Et vous lui avez rendu sa canne?

— Oh ! comme monsieur est méchant!... Et madame sera bien vexée, allez, que vous soyez venu,

— Oh ! inutile de le lui dire... je lui écrirai.

Et le jeune homme descendit, tandis que la soubrette, rentrant dans Tappartement, songeait : « En voilà un, au moins, qui ne se fait pas de bile ! »

Non, il ne « se faisait pas de bile », Georges Doël. Il disait simplement :

— C'est la revanche ! La terre tourne î Chaque jour amène son pain ! A bon chat bon rat ! Qu'estce que j'aimais en Clara? C'était Rosette! Illusion vaine, chimère, miroir! Alors, vive Cambon!

Dans la rue, il réfléchit un instant, très court, et sa figure exprima bien vite une altière satisfaction. Son plan était tracé.

Il dévala vers la rue de Provence et entra dans une boutique de curiosités où il avait remarqué, par certain après-midi, le visage collé à la vitre de la porte, et regardant les passants avec de magnifiques yeux noirs, une très jolie juive.

Il entra. La belle fille qui, assise à la caisse, griffonnait sur un registre, se leva, et demanda au jeune homme ce qu'il désirait. Dans Tobscurité de cette boutique assez poussiéreuse, les yeux et les lèvres de cette enfant jetaient un éclat de lumière chaude.

Georges, contemplant cette joie de chair vivante comme il eût pu le faire d'un tableau ou d'une statue, ne répondit pas tout de suite. Puis, détournant brus-

quement son regard vers les objets entassés dans la boutique, il fît claquer ses doigts en un geste agacé, disant à mi-voix :

— Psstt! Quel dommage! Mais on ne peut pas tout prendre ! Pas le temps ! Elles sont trop !

La jeune fille se méprit sur ses paroles, et, souriant un peu, à peine :

— Vous ne voulez pas acheter toute la boutique ? Elle n'est pas à vendre, d'ailleurs, dit-elle.

— Tant pis ! s'exclama Georges redevenu gai et commençant à inspecter les bronzes et objets d'art.

— Je voudrais, mademoiselle, une statuette... Tenez, ceci !

Il désignait une faunesse jouant de la flûte.

— Maman ! appela la jeune fille juive. Lourdement, s'avança une grosse femme, qui

semblait la caricature de sa fille, avec les exagérations des traits chers au crayon du dessinateur Léandre. D'un coup d'œil, Georges établit la comparaison, et cela le dégoûta de la vie, momentanément.

En revanche, il put discuter le prix plus librement.

— Cent cinquante.

— Non , monsieur, impossible ; cent soixantequinze.

— Et ceci, fit Georges, désignant une étoffe de soie qui emmaganisait en elle les quelques rayons lumineux épars dans le capharnaùm ?

— ■■ Cent francs.

Après maints débats, les deux objets furent alloués à Georges pour la somme de deux cent vingt francs.

— La statuette, dit-il, ornée de ma carte que voici, doit être poi'tée tout de suite chez mademoiselle Clara d'Epernon, rue Milton... Ah! prenez son adresse... Quant à l'étolFe, ployez-la, et donnezla-moi.

Il paya, jeta un dernier coup d'œil de regret sur la jeune juive, héla un fiacre qui passait, et donna Tordre au cocher de se rendre rue des Mart^-rs.

Dès qu'il fut dans l'atelier, il poussa une clameur sauvage.

— Alerte ! au feu ! au secours !

La broussaille des cheveux blonds s'encadra dans la fente du rideau, et la voix caverneuse de Jacques Lian résonna dans les profondeurs de Talcôve.

— Zut, et zut, et zut !

— Mange! cria Georges.

— Mais, que qu'y a donc? demanda Paquita avec un désespoir comique.

— C'est la diane qui sonne ! Levez-vous, braves guerriers ! Sortez des bras immondes du sommeil matinal! Le Destin vous appelle à de nouveaux combats !

La tête secouait sa broussaille de cheveux, et la voix caverneuse poursuivait le cours de ses imprécations.

Mais Georges, tout en étalant l'étoffe de soie d'or sur le divan, poussait perpétuellement des cris bar-

bares , capables d'éveiller les momies les mieu: ficelées en d'imperméables bandelettes.

Enfin, Jacques Lian lui-même, peintre mystique,1 apparut, sommairement vêtu d'un pantalon et d'une' paire de babouches rouges bordées de noir.

Ce héros, peu matinal, usant de sa basse la plus profonde, demanda quelle était la cause de ce tapage qu'il qualifia, indûment d'ailleurs, de nocturne.

— Toi, homme primitif, et Paquita qui ressemble à Eve la blonde, je vous chasse, pour toute la journée, de ce Paradis situé rue des Martyrs. Entends-tu ?

— J'entends et je comprends, répondit la basse funèbre. Encore une visite pour M. Georges Doël.

— - Tu l'as dit, peintre mystique. Mais, toutefois, le programme varie un peu : je vous invite à déjeuner^ toi, Adam, et Paquita, Eve. Paquita, criat-il, on nous servira du homard.

La tête embroussaillée émergea du rideau et fît :

— Chouette !

Et tandis que Paquita se livrait à sa toilette, Georges expliqua son plan à Jacques Lian, « le héros )), ainsi surnommé parce que, quoique d'une taille exiguë, il profitait de sa puissante barbe rousse et de sa voix caverneuse pour réciter la Curée, ou les Châtiments, ou quelques-uns des Poèmes barbares de Leconte de Lisle. Il avait de petits yeux clignoteurs et malins, et un grand nez en forme de bec, qui lui donnaient une vague ressemblance avec quelque oiseau de nuit.

— Voici le plan ! dit l'élève au maître.

Il s'agissait de lui livrer, à lui, Georges, une huitaine de tableaux, immédiatement, pour en composer une galerie princière qui put faire honneur à son talent naissant.

— Tiens ! la Terre Promise au Rêveur, où est-il? Et le Désarroi de VAme niélancoliquo devant l'Immensité, ce magnifique symbole?

L'énumération continuait, et le « héros » débonnaire et ensommeillé tirait des piles amoncelées le long du mur le sujet indiqué.

Quand il y en eut huit rangés en ligne, Georges Doël s'arrêta et dit au « héros )> :

— Voilà ma galerie improvisée ; il ne s'agit plus que de draper un peu ces œuvres, et de les placer en belle lumière. As-tu besoin de cent francs ?

— Probable, dit Jacques avec une voix qui sembla sortir de ses babouches rouges bordées de noir.

— Voici.

Georges lui tendit un billet que le « héros » plongea dans sa poche parmi des clefs tintinnabulantes et des sous trébuchants.

— Et, maintenant, va te vêtir, bon vieillard.

L'éphèbe donnait ce titre à Lian, parce que celuici comptait vingt-huit printemps. Il saisit les quelques croûtes dont il était personnellement l'auteur, et les enfouit dans l'endroit le plus secret de l'atelier : c'étaient, en général, des femmes nues dont l'anatomie et la couleur tenaient du mysticisme peut-être, mais nullement de la réalité.

.Gomme midi sonnait, le concierge, orné d'un plu meau et d'un balai, apparut.

— Ahî c'est vous, monsieur Martin? Eh bien! aujourd'hui, grand branle-bas de netto^^age. Il faut que ça reluise ici, comme dans le palais de la princesse aux yeux de diamant. C'est tout dire.

— Ça se fera, monsieur Doël, n'ayez crainte ! Et Georges emmena déjeuner le couple héroïque,

Jacques et Paquita, au fameux restaurant Lardoize. En passant, il commanda des fleurs, des fruits et des gâteaux ; quant au vin de Champagne, il le prendrait chez Lardoize.

Au restaurant, l'élégante et discrète tenue du jeune peintre amateur formait contraste avec le chapeau tyrolien et le pantalon à la hussarde de Jacques, ainsi qu'avec le costume cycliste de Paquita. Et cela l'amusait cordialement en ces parages.

Quand ils se quittèrent enfin, vers deux heures et demie, Georges leur recommanda de gagner la campagne, endroit sain et frais en juillet, et surtout de ne pas rentrer avant dix heures, pour minuit au plus tôt.

— Chouette ! se contenta d'articuler de façon somnolente la douce Paquita, qui manquait de loquacité.

Lorsqu'elle était en verve, elle allait jusqu'à : (( Chouette, papa ! » Mais ce n'était qu'au cas d'une exubérance rare qu'elle achevait la phrase entière, horrible dicton d'un gavroche, sans doute ami de la repopulation, manière de proverbe applicable à tout,

et qui court les faubourgs : « Chouette, papa ! maman est pleine ! »

Radieux, Georges regagna la rue des Martyrs.

Le père Martin, ancienne ordonnance d'un général de brigade, avait bien accompli sa tâche ; l'atelier luisait comme un chaudron neuf, sous la lumière que tamisait un immense rideau bleu pâle. Les fleurs fraîches élargissaient leurs touffes multicolores au-dessus de grands vases de Chine ; une minuscule table, couverte d'une petite nappe à raies rouges, portait les gâteaux et les fruits ; les verres étincelaient auprès d'une bouilloire de ruolz destinée à un thé probable, et les bouteilles de Champagne dressaient leurs têtes dorées au-dessus du seau à glace.

Au mur, la panoplie scintillait, et au-dessous, des haltères et des poids attestaient le culte de la force physique, savamment pratiqué.

D'un cours de déclamation voisin, sortaient les vociférations de quelque jeune première criant : « Grâce ! Pitié ! » et une molle paix venait des arbres du jardin sis au premier étage.

Georges , parfaitement satisfait de ce décor d'amour, attendit une heure, en jetant de rapides coups de brosse sur une toile ébauchée par Jacques Lian. La seconde heure, il la passa à rêver, étendu sur la soie d'or du divan. La troisième lui parut plus longue. A la quatrième, il prépara le thé, mangea quelques gâteaux et un fruit.

Sept heures, sept heures et demie.

Madame Jeanne Labatut ne vint pas.

Rageusement, Georges, afin de ne laisser aucune trace de sa déconvenue, absorba fruits et gâteaux, et sabla les deux bouteilles de Champagne, puis il mit quelque désordre sur le divan. Et, fort gris d'amour rentré, de vanité exaspérée et des fumées du vin, il alluma un cigare robuste et noir, et sortit.

Où aller ? Que devenir ? Pour la première fois, il se sentait le cœur mordu par une passion inconnue : Soif de vengeance, besoin d'extravaguerc. Qu'était cela? Peut-être, songeait-il, ce que les âmes tendres appellent la poésie de l'Amour. Existait-il donc quelque chose en dehors, au-dessus du baiser ? Ces idées imprécises tourbillonnaient autour de lui, plutôt qu'en lui, parmi le nuage de ce cigare intense qui augmentait sa griserie.

Où aller ?

— Je ferais aussi bien de rentrer àNeuilly... Mais quoi ? A qui confier cette histoire lugubre et ridicule ?

Il entra dans le premier café venu, commanda une chartreuse verte et « de quoi écrire ». D'une main enfiévrée, il libella une, deux, trois lettres qu'il déchirait au fur et à mesure. 11 épuisa de la sorte sa colère insensée, et finalement se résolut à quelques mots secs et froids.

Au fond, il se découvrait amèrement triste ; un sentiment nouveau, certes, que la tristesse pour Georges Doël. Et il argumentait comme un homme ivre :

— Moi, je ne suis jamais triste après... Paraît

LA GRAINK HUMAINE 137

que les autres le sont, puisqu'il existe un proverbe là-dessus. Je serais donc triste avant. Phénomène! Eh bien, alors, cherchons pâture ! Orane animal triste... posl...

Mais, aussitôt, un insurmontable dégoût, inouï, le saisit à la gorge. Une nausée de volupté.

— C'est drôle tout de même ! songea-t-i!. Garçon, une autre chartreuse verte?

A ce moment, un dineur solitaire, qu'il n'avait point aperçu dans la brasserie, se leva et vint lui frapper sur l'épaule, disant :

— C'est beaucoup, deux chartreuses !

— Tiens, vous, Spartyl! s'exclama Georges.

— Faites-moi donc l'amitié de venir à ma table, où je m'ennuie à périr. Vous y boirez du vitriol si cela vous convient.

Quand ils furent assis, le poète reprit :

— Je vous observais depuis quelques instants, et je conclus de mon observation que vous subissez une crise d'âme. Vous buvez, puis vous écrivez, en levant les yeux vers le plafond enfumé qui figure un ciel avec étoiles électriques. Ensuite, vous déchirez vos lettres ; vous rebuvez. Crise d'âme! La première, peut-être!...

Georo^es resta silencieux, dés^ustant sa chartreuse, et, tout d'un coup, sous l'influence de la violente liqueur, il narra au poète sa déconvenue avec la « Femme du Monde » qu'il ne nommait point, mais dont il faisait un portrait magique.

— Vous l'aimez depuis longtemps? demanda Spartyl.

— Moi ? fit brusquement Georges.

Et il s'arrêta, saisi par ce simple point d'interrogation, dont le crochet sembla entrer dans sa cervelle affolée, comme une épingle recourbée dans un ballon d'enfant.

— Au fait, je n'en sais fichtre rien.

— Alors, quoi? c'est votre amour-propre qui souffre et qui se saoule, et non pas votre amour ?

— Peut-être, et cependant...

— Cependant, quoi?

— J'éprouve un sentiment bizarre, inconnu. Le poète alluma une cigarette, et, posément :

— Vous entrez en apprentissage, mon cher. Vous débutez. Jusqu'à aujourd'hui, vous ne connaissiez de l'amour que les facilités physiques : vous voici devant les obstacles moraux. Je la devine votre « Femme du Monde ». Elle a eu un regard de désir, en vous voyant jeune, robuste, amant brutal , aimé de-ci, de-là, un peu partout. Ce désir a jailli dans la femme nature qu'elle lut un instant : sa sincérité du premier jet apparaît évidente... Mais la réflexion!... Quoi? Je vais aller me jeter dans les bras de ce jeune homme ? Et pas dans un atelier de la plaine Monceau ou du Trocadéro, voire même d'Auteuil, où la plus honnête femme et la plus prude peut manquer de toute retenue et même de tenue quelconque... Rue des Martyrs, dans un atelier, où tout Montmartre passe peut-être ! Allons donc ! Il m'a conquise, c'est possible... mais je veux qu'il me gagne.

— Vous croyez? fît Georges naïvement.

LA C.HAINK HUMAINE 139

— Je voiix ([u'il me gjig-ne. Oui. L'amour-pi'Dpro est le v(''ritable cormiieiicemeiit de ce qu'on appcîlle l'Amour..., du moins l'amour civilisé. Elle souiïre peut-être et souiïrira de vous résister ; mais elle se tiendra, en se disant : « Je ne suis pas une fdle! )> Le grand mot des femmes. Et elle espérera vous faire soulTrir un peu, avant la récompense suprême, avant le myrte, avant le coup de traversin. Soyez sûr qu'elle a, de propos délibéré, manqué le premier rendez-vous.

— Simple ficelle, alors ?

— Ficelle avec hameçon au bout, ficelle de coquette... Les estomacs blasés recourent aux apéritifs. Elle s'apéritive et elle vous apéritive aussi.

— Oh ! alors, avec moi, dit le jeune homme, avec moi, ce ne sera pas long : je la plaque...

— C'est possible, mais vous y penserez^ et c'est là le triomphe de la manœuvre. Penser à une femme, c'est l'aimer.

— Alors, n'y pensons plus. Garçon, une chartreuse.

— Non, dit Spartyl. Vous deviendriez abominablement gris. Et vous ne seriez plus bon qu'au rêve et à l'amour platonique. Si, au contraire, vous demeurez calme, vous triompherez.

— Comment ?

— Ou bien, prenez quelqu'une de vos plus jolies maîtresses, et savourez l'amour brutal, comme vous le fîtes jusqu'à ce jour^ et c'est le mieux. Ou si vous souhaitez entrer dans cette religion absurde qui s'appelle la vie sentimentale, faites la cour ouver-

tement à la plus intime amie de votre « Femme du Monde ». Cela vous prendra du temps, mais la peinture vous en réclame si peu !

— Tout cela m'ennuie d'avance, clama Georges Doël, et je ne veux plus y songer.

— Vous avez raison, extrêmement, fît le poète. La femme du monde amoureuse a été inventée par des gens fatigués... Ce n'est pas votre cas. Pour de très rares rendez-vous, pour quelques baisers infréquents, des hommes épuisés sont parfaits. Votre rôle, à ce qu'il me paraît, d'après ce que l'on raconte, s'avère tout autre. Un coq ne guette pas les poulardes, il cherche et trouve les poulettes.

Ils sortirent et se séparèrent.

Georges, machinalement, trouble et vague, s'en alla vers le théâtre des Folies-Urbaines. Là, il aperçut Gambon, rayonnant. Et cela le dégoûta un peu, assez, trop.

Il s'éloigna, suivant le boulevard plein de lumières et de frôlement de femmes. 11 n'y prit point o'arde.

Il se sentait malheureux.

Après avoir erré sans but, il se trouva devant sa porte. Il entra, se coucha et s'endormit d'un si profond sommeil, qu'il n'entendit même pas la bruyante rentrée d'Adam et d'Eve dans le paradis de la rue des Martyrs, enfin retrouvé vers deux heures du matin.

Le lendemain de ce jour néfaste, Georges se réveilla dispos, malgré quelques légères fumées qui

LA CrRAINE HUMAINE 141

obscurcissaient encore sa mémoire et son jugement.

La concierge, la mère Martin, lui apportait un chocolat crémeux — elle le gâtait, avec des tendresses pour un si beau gars — il y avait aussi une lettre.

Et, soudain, le souvenir de madame Labatut se précisa à travers les nuées fugitives de Tivresse finissante, comme un éclair parmi des brumes. Ce fut un zig-zag rapide et lancinant.

La lettre venait, non de Jeanne Labatut, mais de mademoiselle Clara d'Epernon :

« Mon petit Geo, c'était pas la peine de m'envoyer ta carte pour que je devine d'où m'arrivait ce bronze. J'ai été très contente que tu penses à moi; car, mon chou chéri, je t'aime bien tant que je peux, comme je peux. x\ussitôt que je serai libre, je te ferai signe... Tu veux, dis?...

» Ta Clara.

)) P.-S. — Sophie m'a dit que tu n'étais pas content du tout. Je te comprends, mon pauvre Geo ; mais, à quoi penses-tu donc? C'est la vie. »

Ce mot l'attendrit et le fâcha :

— Est-ce qu'elle me prend pour un... parce que j'habite rue des Martyrs?

Et puis :

— Elle est gentille tout de même, et pas poseuse comme... l'Autre !... Je lui revaudrai ça.

Malsrré cette décision, il ressentait au cœur une fine petite déchirure. Quelque grisâtre mélancolie flottait en brouillard sur ses pensées.

Aussi^ ne sentant pas renaître, au matin, la joie accoutumée, il se résolut à rentrer à Neuilly... Ah ! Taile maternelle.

— Au revoir, Lian, cria-t-il.

— Au revoir, fit la voix caverneuse du « héros », dans les profondeurs de l'alcôve.

A Neuilly, venait d'être décidée la villégiature d'août. Une villa au Val- André où M. Trévières comptait se reposer des fatigues de la Repopulation. Madame Trévières demanda à son fils si, cette année, comme les précédentes, il voulait bien, quoique devenu tout à fait un homme, les accompagner.

Le cher enfant, maussade, hésitait.

Sa mère, souriant ironiquement, ajoutait qu'il retrouverait là sa gentille petite cousine Madeleine Doël, Madelon Friquet, comme on la nommait amicalement, en famille.

Le souvenir de cette gamine ne décidait pas Georges, qui répondait évasivement :

— Je ne sais trop ! Peut-être ferai-je une grande' excursion à bicyclette.

— Mais qui t'empêchera d'exécuter ce projet en Bretagne pendant notre séjour? disait la mère, qui souhaitait, pour maintes raisons, arracher, durant quelque temps, son fils à l'atmosphère montmartroise.

— C'est juste !

LA GRAINE HUMAINE l^l3

Au bout d'uu léger silence diplomatique, ma dame Trévières lança négligemment :

— Notre amie Jeanne... madame Labatut viendra passer avec nous une quinzaine.

Georges ne sourcilla point. Mais, après le repas, après le café, après le cigare, il prit son air le plus détaché pour déclarer :

— Eh bien ! puisque cela te fait tant de plaisir, maman, j'irai au Val-André.

Au bord d'un chemin qui mène aux champs, après avoir dépassé le hameau de Quiquengrogne, près de Lagny, une maison basse, coiffée d'un toit de chaume, une pauvre maison pa3'sanne trouée de deux fenêtres étroites et d'une lucarne, une de ces habitations à soixante francs de loyer, qui sentent le renfermé, la soupe aux choux avec un affreux mélange d'odeurs de literie. iVlentour, un petit enclos où végétaient plusieurs salades, où un prunier laissait pendre à ses branches ses derniers fruits rouges, en face d'un cerisier dépouillé. Sur le chemin, quelques poules picorant on ne sait quoi, des cailloux peut-être, sous l'œil rond et fier du coq haut sur pattes. Là-contre, des emblavures de sarrazin érigeaient le corail des tiges, les feuilles vert-sombre et l'étoile blanche des fleurettes ; plus loin, un pré jauni que tondait, avide, un troupeau de moutons au col penché vers la terre, le berger mangeant un morceau de lard étendu sur un pain

LA GRAINE HUMAINt:

bis, îi l'ombre d'un épais buisson couvert d'aubépines, et le chien aux oreilles droites, aux yeux humains, allant et venant du pâtis des betes blanches au refuge de son maître noir. Par là-dessus, le soleil do juillet à son zénith. Très au loin, la bande d'argent de la rivière. Sur l'autre rive, la ligne du chemin de fer, où, entre les poteaux dressés et les fils télégraphiques, couraient les trains fous, aux panaches enroulés comme ceux des chevaliers dans les vieilles gravures. S'étageant au ciel et bornant l'horizon, le grand bois épais et sombre, sur la colline.

Une immense paix lourde, à peine troublée par le grésillement des grillons éperdus, ou encore par le coup de sifflet d'une machine saluant le disque, dont s'apercevait tour à tour la ronde face, rouge ou blanche.

Dans la cuisine de l'humble logis, le père Gigoux, figure de paysan sans âge, à favoris courts, la bouche rasée, querelle la mère Lagneau, qui n'en finit point de cuire cette omelette aux pommes de terre.

— Eh ! la veuve Lagneau, c'est-y pour demain ?

— On y va, que j' vous dis !

Et elle fît sauter dans la poêle l'omelette.

La veuve Lagneau, elle aussi, ne marquait point d'âge appréciable : quarante ou cinquante. C'était une paysanne, mais on devinait qu'elle avait dû se trouver en meilleure condition autrefois, rien qu'à voir ses cheveux bien peignés et lissés, de nuance indécise.

— Savez-vous, beau-frère, dit-elle au père Gigoux , faut avoir de la patience dans ce bas monde.

Elle servit, et, silencieusement, ils mangèrent l'omelette. Ensuite, un peu de lard, un verre de vin. Et ce fut tout.

— Hé ! la veuve ? vous auriez point des nouvelles de vot' fille ?

— Pardi, non. Mais ben sûr qu'elle va m'écrire pour « le premier », en m'envoyant les cinq francs du loyer. C'est une bonne fille, Glotilde.

— Et brave et gentille. Y a longtemps qu'elle est venue par ici, n'est-ce pas ?

— Ça fait une année. Avant de partir pour la mer, ses maîtres lui avaient accordé huit jours.

Et ils parlèrent de leurs affaires ; car le beaufrère Gigoux vivait avec sa belle-sœur depuis la mort du père Lagneau il y a des ans et des ans. Ils avaient uni leurs deux misères sous le même toit de soixante francs par an : il travaillait aux champs, elle s'occupait de jardinage et aussi faisait des lessives, battant au lavoir le linge qu'on envoyait de la petite ville voisine. Ils ne se trouvaient point trop malheureux ainsi, mais gémissaient parfois, et rêvaient mieux.

— J ' m'en vas retourner les foins sur 1' pré de M. le maire. G'est-y un honneur, ça ? eh ! la mère.

— Va faire chaud, vous savez, Gigoux. Tenez, prenez cette bouteille à demi-pleine...

— Et à demi-vide.

D'un pas pesant, il s'en alla vers les champs.

Sa silhouette courbée ne tarda point à disparaître au delà d'une haie.

La veuve Lagueau, ayant mis de l'ordre dans sa cuisine, s'installa sur un escabeau, et, tout en chantonnant une complainte triste à « porter le diable en terre », s'occupa activement à un quelconque tricotage.

Mais un bruit de fouet et le cliquètement des roues d'une voiture qui s'engageait sur ce chemin ne menant nulle part attira son attention ; et vive encore, sans lâcher son ouvrage, elle se planta sur le seuil.

La voiture s'avançait, une malle dessus. A la portière se penchait un visage de femme, dont le chapeau, orné d'une plume noire et rigide, pointait.

— Eh ! bon Jésus î s'exclama la mère Lagneau, c'est Glotilde !

C'était elle. La voiture stoppant devant la maison, Glotilde descendit et se jeta au cou de sa mère, en pleurant.

— Ben, vlà que tu pleures? dit la mère. Dis! dis ! quéqu' t'as ?

— Attends un peu, maman.

Le cocher, tout en descendant la malle, parla pour parler :

— Sûr, elle n'est pas gaie, votre demoiselle !... Puis, étant payé, il s'en retourna, non sans faire

claquer son fouet dans le paysage retentissant.

Quand les deux femmes furent seules, Glotilde, s'agenouillant près de sa mère, lui fit sa confession. Oui, elle avait fauté... elle ne dirait point avec qui.

non, non. Puis, quand on s'en aperçut, plutôt que d'être mise honteusement à la porte, elle était partie. Elle voulait d'abord rester àParis, accoucher àThospice, afin de laisser ignorer son péché à sa mère. Mais elle se trouva, dès le premier jour, si seule, si désespérée à travers ce tourbillon, qu'elle se décida à prendre le train et à venir chez ses parents, dans ce coin de pays où elle demeurerait cachée jusqu'au jour où il faudrait aller à la ville chez une sage-femme qu'on lui avait indiquée... et qui lui garderait le secret.

— En attendant, veux-tu me recevoir ici, mère? dit-elle.

La veuve, immobile et glacée pendant tout le long discours entrecoupé de larmes, ne répondit point, hochant la tète. Elle se souvenait qu'ellemême avait eu Clotilde avant son mariage, et que Lagneau ne l'avait épousée qu'après. Et elle ne savait que dire. Sa fdle, toujours agenouillée, pleurait, la tête caché dans son giron. Ah! c'était un malheur! sûr, un grand malheur! Car Clotilde était depuis longtemps fiancée à un gars de Lagny, un brave maraîcher qui, chaque samedi, portait aux Halles de Paris et vendait bien. La mère avait couvé ce mariage qui assurait à sa fille une « position » et à elle, pour ses vieux jours, un bon asile familial ! Et voilà que tout se démolissait... la maison si propre, si grande du fiancé croulait du coup, entraînant la chambre où, vieille, entourée de petits-enfants, elle espérait mourir paisible dans un drap bien blanc !

Cette faute de sa fille ruinait cet avenir.

Pourtant, elle no pouvait pas... non, elle ne pouvait pas rinsulter, la maltraiter, la maudire, puisqu'elle-même avait cédé à la passion, et où? à Lagny, une ville toute petite... Et Paris, c'est si vaste, c'est si méchant, c'est si corrupteur! Pour- ({uoi Glotilde s'était-elle obstinée à y aller, aussi ?

Tant de réflexions lui tirèrent à la fin un sourd gémissement, qui redoubla les sanglots de sa fille.

Enfin, à travers l'obscurité subite qu'amenait sur la vie entière une telle mésaventure, la veuve aperçut comme un rayon. Une idée î Lagneau l'avait épousée après, sans trop savoir au juste si l'enfant qu'il reconnaissait pour sien était bien de lui. Alors ? le vrai père pourrait... Case répare comme ça, les vertus déchirées; et son attendrissement passé, elle se rassérénait.

Brusquement, elle redressa la tête de Glotilde.

— Allons ! allons ! il est pus question de pleurer, mais de réfléchir.

Et elle lui demanda qui était l'auteur responsable ? quel homme ? un valet de chambre, peut-être ? ou un jardinier ? ou le garçon du boucher ? de l'épicier?

A chaque interrogation, Glotilde secouait la tête en signe de dénégation :

— Enfin, qui qu'y soit, beau ou laid, il t'épousera, si tu sais t'y prendre.

Et Glotilde secouait toujours la tête : Non, non. La mère se fâchait :

— Enfin, qui c'est-y donc? Un prince?

— C'est, articula péniblement la fille prostrée, c'est... c'est un jeune « monsieur ».

En apprenant que c'était un « monsieur », et jeune, la mère comprit que tout espoir de réhabilitation par un mariage tombait soudain. Et il ne s'agissait plus de savoir qu'une chose : si le maraîcher de Lagny serait de bonne composition. Ah ! si Glotilde possédait de l'argent, une jolie dot, le fiancé en prendrait vite son parti. Ça se fait aux champs... et même à la ville... L'argent voile la tare ! Une tache d'encre est bien vite brillante sous un peu de poudre d'or.

La veuve ruminait ces axiomes, tandis que Glotilde, lasse enfin d'être à genoux et de pleurer, se relevait, s'asseyait sur une chaise et longuement essuyait ses yeux lassés. Elle redoutait un orage, et trouvait préférable le silence plein de rêveries de sa mère. Elle desserra même sa ceinture, qui lui comprimait un peu trop le ventre.

Et la mère remâchait ses raisonnements :

Elle songeait qu'un « monsieur » abusant d'une jeunesse jouait son rôle ; elle avait toujours vu ça dans le pays. On ne se gênait pas, allez, quand on était propriétaire. Elle en savait long à ce sujet, la veuve Lagneau...

De ce côté, le mal apparaissait sans remède possible et, dans son argumentation têtue, elle retournait à la possibilité du mariage entre Glotilde déflorée et le maraîcher, consentant au déshonneur, à la condition d'empocher des écus.

Le résultat de ces réflexions fut une question qui

plongea dans la stupeur Glotildo, en même temps qu'elle lui enlevait toute appréhension :

— As-tu de l'argent ? dit la mère.

— Un peu plus de six cents francs.

La veuve déçue se renferma dans son mutisme plein de combinaisons, de projets, d'arrangements. Nature active, elle dépensait silencieusement son activité à des échafaudages chimériques, et peutêtre fort raisonnables.

Une autre issue : tenir cachée la faute, mettre l'enfant aux Assistés, et reprendre la vie comme avant.

Elle ne l'aurait pas fait, elle, mais Glotilde le ferait sans doute, puisque cela lui causait un si gros chagrin de devenir mère. Et, alors, le maraîcher de Lagny n'y verrait que du feu, et la grande maison rouvrirait pour les vieux jours de la mère Lagneau la chambre lumineuse, où elle mourrait un jour en un drap bien blanc.

Glotilde ne pensait qu'à une chose, c'est qu'elle se trouvait à l'abri de la honte, en ce coin perdu, et elle calculait simplement à quelle date il faudrait aller sur Paris. Quant à son fiancé!... Elle songeait à Georges Doël, et tour à tour s'attendrissait à son souvenir ou le maudissait. Et elle soupirait.

Les deux femmes demeurèrent ainsi, taciturnes, près l'une de l'autre, sans bouger, durant plusieurs heures. La malle gisait toujours au milieu de la cuisine.

Tout à coup, la veuve Lagneau sursauta :

— Et ton oncle ? Que va dire le père Gigoux ?

Clotilde, redevenue calme, déclara :

— Ça, mère, du moment que tu me reçois, je m'en charge.

Et, malgré son chagrin qui lui tirait de la poitrine encore des sanglots profonds et saccadés, Clotilde, réintégrant son rôle de femme de chambre experte, demanda :

— Et mon baluchon ? je va-t-y le porter dans la petite chambre, là-haut?

— Pardienne ! fit la mère, heureuse de ce dérivatif. Faut bien que tu te loges quéqu' part.

Les deux femmes, par une échelle de meunier, montèrent la malle. Clotilde s'installa vite dans ce réduit qu'elle connaissait à merveille, et tout fut en place rapidement.

— T'es toujours adroite, dit la mère, malgré ton ventre . . .

Elle regardait la ceinture lâche.

— Ah ! ça se voit, ajouta-t-elle. Tu ne pourras pas sortir sans qu'on le sache de suite.

— Je n'en ai pas envie, déclara Clotilde.

Puis, déjà tranquille et réhabituée, comme si elle venait en villégiature, elle remit à sa mère un pâté et deux bouteilles qu'elle apportait de Paris.

La veuve poussa un suprême gémissement :

— Enfin, que voulez-vous ?

et, reprenant l'échelle, descendit « pour faire le souper » avec ce surcroit heureux de provisions.

Lorsque Clotilde, parla lucarne, vit de loin apparaître la silhouette courbée du père Gigoux, elle cria à sa mère :

— Voilà mon oncle qui s'amène.

— Bon !

— Je ne bouge pas avant que tu lui aies tout explique''. Et tu lui diras que s'il me fait des reproches, je me rembarque par le premier train. Voilà !

— C'est dit. As pas pour, ma fille.

Ce dialogue était accompagné doucement par le grésillement de la friture, dans laquelle on allait plonger des pommes de terre pour accompagner le pâté.

L'explication entre la veuve et son beau-frère fut assez courte. Le bonhomme, averti par avance qu'il n'avait rien à dire, se contenta de hocher la tête, et il promit d'accueillir comme il faut sa nièce.

Glotilde descendit, embrassa son oncle qui déclara simplement :

— Ça va bien, à c'que je vois.

Et l'on se mit à table religieusement. Le pâté et les pommes de terre frites furent engloutis dans un grand bruit de mâchoires ; les deux bouteilles vidées à fond. Glotilde avait apporté un flacon de fin cognac pour le père Gigoux, et un cigare.

Le paysan, les pommettes un peu rouges, alluma le cio-are et se mit à siroter sa « fine » d'un air réfléchi.

Au bout d'un temps, il prononça :

— Peut-on jaser sans offenser personne ?

— Oui, si vous parlez convenablement, répondit la veuve Lagneau.

— Entendu ! entendu !

Et le bonhomme, mettant ses coudes sur la table, prit son air le plus rusé, celui qu'il arborait à l'époque — lointaine, hélas ! — où, magistralement, il exécutait des marchés. Ruiné par un gueux d'associé, comme unnaïfpante, il n'avait fait que gagner, depuis, en astuce, afin de vivre. Les mille petites rides de son visage se serrèrent les unes contre les autres, et il se mit à cligner fortement de l'œil gauche. C'était là sa façon de fmauder.

— Qui c'est-y qui t'a fait ça! articula-t-il? La veuve Lagneau, ici présente, m'a dit que c'est un jeune « monsieur ».

— Ben oui, là, fit Glotilde, maussade.

— Tu sortais donc, à la soirée, de ta maison ? Pourtant t'écrivais que tu sortais point. . .

— Qu'est-ce qui vous dit que je sortais ?

— Alors, si tu sortais point, c'est dans ta maison qu't'as trouvé le jeune «monsieur ». G'est-y point ça, hein, ma grosse ?

Glotilde ne répondit point.

— Tu réponds rin... c'est que j'ai touché juste. Et le bonhomme, suivant son idée, qu'il avait élaborée en sirotant sa fine, et qu'il acheva de mûrir en prenant un second verre, prononça après un temps :

— Gn'a deux hommes, deux a monsieur » dans ta maison : le père et le beau-fils. Qui qu'est le jeune a monsieur » des deux ? A toi la pause, ma grosse.

Toujours ridé à outrance, l'œil gauche clignant, avec un sourire malin sur sa bouche sans lèvres, le père Gigoux allongea et balança longuement vers Glotilde un doigt accusateur. ,

— Je crû ben que j'ons trouvé, hein ? MaisGlotiltIo ne n'-pondait point.

Le paysan détondit un peu ses rides et décligna son œil, pour rallumer son cigare, en « pipant » comme s'il voulait devenir vampire ; puis, paisible, attendit TelTet de son argumentation. Il se souvenait très bien que, dans les lettres de la petite femme de chambre à sa mère, il s'agissait de madame, de monsieur tout court, et puis aussi de monsieur... un autre monsieur, le fils de la maison, dont le prénom accompagnait toujours le mot monsieur. Le père Gigoux cherchait dans sa mémoire : Jules ? Pierre? Robert?... Le nom était là dans un tiroir, où la mère Lagneau serrait les lettres de son en-j fant... Mais le bonhomme ne bougeait point. Quand il eut trouvé enfin, ilpritlargement son temps, dans le silence général.

Et, soudain, remettant ses rides au degré de finesse fixe, et bridant sa paupière sur son œil gauche, il dit brusquement à Glotilde :

— G'est-y point M. Georges qui s'appelle ?

A ce nom évocateur, la pauvre fille fondit en larmes et se précipita sur le sein de sa mère, qui murmurait :

— Voyons, voyons, petite !

— Je savais ben que je trouverions, se contenta de conclure le père Gigoux, dont le visage entièrement déplissé manifestait une satisfaction égale à celle d'un vieux et subtil diplomate, qui vient de dénouer la question d'Orient.

Brusquement, Glotilde releva la tête :

— Tenez, vous êtes méchant, très méchant, mon oncle. Et je vous défends de rien essayer contre... contre... contre lui.

Elle se reprit à pleurer :

— Voyons, voyons, petite! gémissait la veuve. Le père Gigoux fît à la mère Lagneau un signe

de la main : « Laissez pleurer le mouton ! » Il se dressa sur ses pieds gourds :

— Bien le Bonsoir, la compagnie, fît-il. Je dois me lever à matin, faut que je me couchions à bonne heure. Demain, nous verrons que qu'y faut faire.

— Mais ne vous occupez pas de ça, cria Clotilde désespérée.

— Ta, ta, ta, t'as pas core vingt et un ans ; t'es mineure, ma grosse, et v'ià ton tuteur... c'est moi ! Nous ferons pour ton bien, foi de père Gigoux.

Et il se retira dans sa chambre, dont il ferma la porte.

La mère Lagneau décida sa fille à aller dormir. On verrait, au jour suivant, plus clair en cette affaire.

Remontée par l'échelle de meunier dans son galetas, Clotilde se jeta à genoux près de son lit minuscule, et, tirant de sa poche une photographie qu'elle avait dérobée avant de partir, elle dit :

— Mon Dieu, mon Dieu, empêchez que mon oncle lui fasse du mal !

Un déchirant coup de sifflet d'un express lui répondit dans le grand silence de la nuit noire.

Elle répéta sa naïve prière, deux fois encore.

Puis, brisée de fatigue et d'émotion, elle se coucha et s'endormit profondément.

Le lendemain « à matin », comme il disait, le père Giroux sortit doucement de la maison, et, au lieu de se diriger du côté des champs, il tourna vers le hameau, afin de gagner le chemin qui mène à Lagny.

Il s'était pomponné : blouse neuve, gonflée comme une voile au vent, des souliers à la place des sabots journaliers, et sa casquette des dimanches.

Tout courbé, il marchait vite, et ne tarda pas à entrer dans la petite ville.

Vers une piètre rue qui part de la place principale, il avisa une maison encore ornée de l'antique marteau de bronze — une main enserrant une boule — et il frappa.

Une servante antique vint ouvrir.

— Maît' Ragot est-y point là? Dites-y que c'est le père Gigoux qui veut lui parler.

— Vous êtes matinal, dit la vieille ; heureusement pour vous, car monsieur va partir à Paris.

Elle introduisit le bonhomme et referma la porte ; puis elle alla avertir son maître, déjà assis au travail dans son cabinet durez-de-chaussée.

— Faites entrer, dit une voix de fausset désagréable.

Gigoux pénétra dans une sorte de capharnaûm poussiéreux et humide, où l'on apercevait, tout d'abord, des chaises et un fauteuil encombrés de dossiers, liés par des courroies de toile à boucles ;

dans le fond, des étagères emplies de cartons verts, verdâtres, numérotés avec des lettres cabalistiques : Ac2, Cp6, Zk8 ; il y en avait jusqu'au plafond ; une. échelle double s'appuyait contre ce bastion de répertoires.

Près de la fenêtre garnie de rideaux jaunis, un bureau ; et derrière ce bureau, maître Ragot, tête lugubre et redoutable. Le front dégarni, les tempes hérissées de cheveux gris sale, des favoris de même teinte à poils courts, comme passés au rouleau, favoris pelouse anglaise, des yeux inconnus par-delà le miroitement du lorgnon, un nez d'acier long et mince, qui eût pu servir à couper les pages d'un livre, aboutissant à deux narines trop écartées, couleur de rose malade ; une longue lèvre supérieure toute bleue au-dessus d'une bouche tordue de droite à gauche en un rictus de guillotiné, et un menton également bleui sous le rasoir, mais, quoique pointu, partagé en deux par une raie verticale. Un long cou sec, enrichi de cordes, où la pomme d'Adam montait et descendait, sous les efforts d'une perpétuelle inglutition de salive, comme un œuf vide sur le jet d'eau d'un tir de foire. Linge blanc, cravate noire, redingote dûment boutonnée. Ce vêtement, à une telle heure matinale, devait terrifier toute illusion, tout rêve, toute chimère qui se fussent hasardés en ce lieu glacé.

Maître Ragot, ancien avoué, avocat consultant, homme d'affaires, donnait ainsi l'impression d'un gaillard qu'on n'aimerait pas rencontrer au coin d'une procédure. Son usine à litiges et liquidations

était bien coiiiukj dans le pays, et une Ibule d'affaires impossibles s'y donnaient rendez-vous. Ragot possédait un petit bureau à Paris, quai de Gesvres, à deux pas du Palais de Justice, du Tribunal de commerce, de toute la sainte Basoche, mais son vérilable centre d'opérations, c'était ce cabinet de Lagny.

Cet homme, lugubre et redoutable, prêtait aussi de l'argent. Cependant nul coffre-fort, nul secré" taire n'apparaissaient. On ne voyait chez lui que du papier.

Quand le bonhomme Gigoux fut entré, maître Ragot leva la tète, tourna vers l'arrivant son binocle, qui, miroitant au jour, devint subitement sombre, indiquant par deux trous noirs la place des yeux; puis, faisant remonter deux ou trois fois sa pomme d'Adam, il dit de sa voix de fausset insupportable :

— Une minute, Gigoux. Asseyez-vous où vous pourrez.

Et il se remit à grignoter du papier avec le bec d'une plume grinçante.

Le paysan, respectueux des écritures, habitué d'ailleurs aux longues attentes, se casa sur l'angle d'une chaise sans rien déranger des dossiers qui l'encombraient, et, sa casquette neuve à la main, rumina son « affaire ».

Au bout d'un quart d'heure, maître Ragot sabla de poudre ses écrits, les pba méthodiquement, les enfourna dans une vaste serviette. Alors, faisant demi-tour, il demanda à Gigoux :

— Eh bien?

Le bonhomme n'apercevait plus de ce visage lugubre que la coupole frontale où luisait la lumière pâle de la fenêtre, les deux trous noirs du binocle, l'arête mince du nez et la pomme d'Adam.

Il commença péniblement :

— Voilà, not' maît', je venons vous consulter.

— Avez-vous de l'argent? demanda la voix de fausset.

— J'en aurons.

— Pas d'argent, pas de consultation C'est ma règle.

Et la pomme d'Adam se mit à danser.

Le paysan, prenant son menton dans sa main, réfléchit; puis il fit jouer toutes ses rides de pomme cuite et commença à cligner de l'œil gauche :

— Pour une consultation, c'est pas une consultation. Je venons vous proposer une affaire. Si elle est bonne, vous la prenez, et vous aurez vot' part ; si elle est mauvaise... eh ben! on se dit : « A revoir. » G'est-y ça ?

Maître Ragot, sans répondre, tira sa montre de son gousset :

— Dans une demi-heure, je prends le train.

La pomme d'Adam monta deux ou trois fois, comme le piston d'une machine verticale destinée à pomper la salive du voyage.

— Eh ben, v'ià ! fit le père Gigoux ; mais faut, auparavant, entre gens d'estime, pas, maît' Ragot, faut que vous me juriez de rien dire de c't affaire, à supposer, par supposition, qu'ail' vous plairait point ?

— Je ne jure jamais, répliqua le fausset; mais le s(^cret professionnel m'engage. Allez-y.

Alors, avec maintes circonlocutions, et des ambages, et des réticences, le bonhomme conta à Taigrefîn qu'une « jeunesse », une mineure, avait L'té mise à mal par le fils de la maison où elle servait. La maison, étant riche, pouvait payer ce tort grave, à son sens. Il ne s'agissait que de s'y bien prendre.

Maître Ragot, entièrement immobile, à part sa pomme, écoutait.

Le paysan, de plus en plus ridé, et dont l'œil gauche n'était qu'une espèce de petit bourrelet rouge, matoisement poursuivait. On pourrait, sans doute, tirer la forte somme de cette maison. Seulement, lui, Gigoux, ne savait pas comment s'y prendre. Si, pourtant, maître Ragot s'en mêlait, il pensait que ça irait tout seul.

— Famille honorable? demanda la pomme d'x\dam agitée.

— Tout c' qu'y a de plus.

— Riche?

— J' cré ben ! Y s' privent de rin !

— Vous possédez des lettres du jeune homme ?

— J' ne savons point.

ft — C'est important, capital. La recherche de la Rpaternité étant interdite, il faut agir de biais. W — Mais je cherchions point un père... seulement une indemnité...

— Des dommages et intérêts, sans nul doute ; mais encore faut-il une pièce, un papier...

— Ces sacrés papiers, tout d' même, proféra Gigoux, en faut-y ! en faut-y !

— Parbleu! s'exclama de façon méprisante la voix de fausset.

Le paysan se rencogna à réfléchir profondément :

— Alors, dit-il, si je vous mets au courant de tout, est-ce que vous pourriez pas vous engager par écrit vis-à-vis moi ?

La pomme d'Adam sursauta :

— Pour qui me prenez-vous? Apportez les éléments de l'affaire bien complète, et nous verrons !

Il se levait :

— Qu'appelez-vous, maît' Ragot, l'affaire complète?

— Eh! parbleu, les noms. La jeune fdle, le jeune homme, les parents des deux côtés.

— C'est que...

Maître Ragot, de son binocle redevenu étincelant dans la lumière, foudroya le pauvre madré :

— Père Giroux, j'en sais plus qu'il ne m'en faut, et je ferai ce que je voudrai. Vous concevez bien que je devine : la jeune fille, c'est votre nièce... Mathilde, je crois, ou Clotilde, peu importe, la fille de la veuve Lagneau. Il ne me sera pas difficile de savoir où elle a servi, n'est-ce pas ? Alors, je connaîtrai tout, quand je voudrai. Voilà, père Gigoux : on ne cache rien à maître Ragot.

Vaincu, le paysan ne barguigna plus. Il désarma son œil gauche si malin et reprit une figure placide :

— Alors, il y a peut-êt' quéqu' chose à faire?

— Il y a toujours à faire. Avez- vous de l'argent !

— Combien faut^y ?

— Oh ! une première provision de cent francs. Gela siiflira pour le quart d'heure. Et votre nièce, (|ui sert depuis...

— Depuis deux ans et demi...

— ... doit posséder un bas de laine, comme on dit. Au fait, quel âge a-t-elle ?

— Je vous l'avons dit : mineure, vingt ans bientôt.

— Et le jeune homme?

— Je savons point.

L'homme d'affaires se rassit à son bureau, prit

une fiche et griffonna quelques notes, qu'il inséra dans sa serviette.

— Revenez après-demain, Gigoux. Ce sera oui ou non.

— Qu'est-ce que nous pouvions gagner ?

: — Je ne sais pas, fît sèchement la pomme d'Adam. Au revoir.

— Au revoir, not' malt'.

Et, saluant très bas, Gigoux sortit.

'/ Tout en remontant vers Quiquengrogne, il soneait combien maître Ragot était malin ; mais il sentait aussi que, malgré cela, l'homme d'affaires ne pouvait rien tenter sans Glotilde, et, par conséquent, sans la mère Lagneau, et sans lui, Gigoux. Quant à savoir ce qu'on devait demander, et surtout ce qu'on pouvait obtenir pour le dommage, il ne s'en faisait aucune idée. Des mille et des cents ? Peutêtre ! On verrait. Il s'agissait de mettre dans le

■se

complot la mère Lagneau — facile ! — Clotilde surtout. Là, ce serait plus malaisé.

— J'avons le temps, pensa Gigoux.

Mais, dès son arrivée chez la veuve, profitant de ce que la jeune fille se confinait dans son grenier, déjà occupée à confectionner une layette, il chambra la mère, qui n'hésita nullement à entrer dans le complot. 11 importait de tirer d'un mal irrémédiable beaucoup de bien. Elle entrevoyait la jolie ferme et les vaches, et les canards. Pour un peu, elle aurait béni la faute de sa fille, la comprenant productive.

— Nous pressons point, la mère, disait Gigoux, nous pressons point...

Et il désignait d'un doigt indicateur, avec une moue dubitative, la chambrette où la fille pleurnichait sans doute encore.

Or, sans elle, rien de fait.

— Mais puisqu'elle est mineure, et que nous sommes tuteur et tutrice, dit la veuve, pourquoi nous occuper de son vouloir ?

— Pasque... pasque, dit Gigoux, faut de l'argent pour maît' Ragot. En tenez-vous, des écus, vous ? Gn'a qu'elle là-haut ?

— Combien ? dit-elle.

Il fallait d'abord les premiers cent francs exigés par Ragot.

— Vous les aurez, père Gigoux, dit la veuve. Cette parole rassura le bonhomme, qui, courbé

vers la terre, s'en alla jusqu'aux fenaisons.

Le surlendemain, muni de son billet bleu et d'un

reçu préparé d'avance, le bonhomme s'en vint chez maître Uagoi.

Celui-ci, dont la pomme d'Adam fr«:'tillait entre les cordes de son cou, déclara net à Gigoux, après avoir enfoui dans son portefeuille les cent francs, que TaiFaire pouvait marcher — diflicilement, avec bien des risques — mais enfin une possibilité d'agir se présentait. Ragot ayant déniché un jugement favorable émis en pareille occurrence par le tribunal do la Seine. Les juges avaient accordé cinq mille francs au père d'une jeune servante mise à mal par le fils de ses patrons.

« Attendu qu'il y a imprudence à laisser une fdle mineure dans le voisinage d'un jeune homme mineur, mais pubère, etc., etc.. »

— Ce précédent peut et doit nous servir, concluait la voix de fausset.

Le père Gigoux tendit son reçu. Ragot repoussa le papier.

— Je ne signe rien. C'est vous, au contraire, qui, au cas de réussite, devez me donner un tant pour cent. Dix ce n'est pas trop, et, avec mes frais, cela

• fera vingt pour cent. Quant à ce billet que vous

venez de me remettre, ce sont mes premiers dé-

i:bours. Ah ! vous croyez que je suis allé moi-même

rà Neuilly, que j'y ai pris mes renseignements toute

la journée d'hier pour rien ? Père Gigoux, les bons

comptes font les bons amis.

Déjà M^ Ragot alignait des paperasses préparées qu'il fit signer à Gigoux, lequel, malgré sa méfiance, passa par tous les sentiers pleins d'encre

OÙ le conduisit rhomme d'affaires, agissant d'autorité.

— Délicate question , très délicate ! disait la voix de fausset. Et s'il faut plaider, il y aura l'avocat.

Comme Gigoux, agacé, sursautait, l'aigrefin ajouta :

— Oh ! l'assistance judiciaire et, en cas de réussite, un billet de cent francs.

Le cœur du paysan saignait, mais quoi objecter ?

— Ah ! maintenant que nous voilà bien en règle et d'accord, déclara la pomme d'Adam très agitée, vous me laisserez le soin de choisir l'heure. Voici le mois d'août : vacances des tribunaux. Nos adversaires partent pour les bains de mer. Laissonsles partir. Quand ils seront là-bas, vous écrirez une première lettre que nous enverrons... Tenez, voici le modèle : que ce soit bien lisible ; appliquezvous, père Gigoux. S'il n'y a pas de réponse, nous en libellerons une seconde. Comme ça, nous atteindrons l'heure des plaidoiries, s'il y a lieu de plaider. Si les parents, auxquels nous nous adressons nient le fait, nous entreprendrons le jeune homme, plus accessible sans nul doute. Surtout, n'écrivez rien de votre cru... Car, n'oubliez pas qu'en cette affaire, vous côtoyez le chantage. Un mot de trop et vous seriez perdu. Je vous sauve d'avance en vous rédigeant les missives.

Et les deux complices se quittèrent.

Du petit être humain, graine jetée au hasard, et

qui allait germer, pauvre fruit d'amour encore enseveli dans vSa glèbe natale, nulle [)réoccupation ; nul souci non plus de ce ventre de i'emme qui devait soull'rir pour enfanter. Ce n'était que prétexte à combinaisons d'argent. Le fragile objet ne devenait précieux que par la vision de l'or qu'il devait amener.

Sans ça, tu pourrais crever, plante poussée sur le chemin, en dehors dés parterres sociaux ratisses par les Lois, en dehors des serres chaudes de la Famille étiquetée et patentée par le Code.

Depuis le chef de l'Etat jusqu'au dernier garde champêtre de la plus infime commune, nul ne se soucie de toi, fœtus illégal. Aucune voix autorisée ne s'élève en ta faveur. Le chirurgien qui te fera éclore à la lumière sacrée, — à lasplendide apparition du soleil qui luit pour tous, du divin Apollon, qui versa sur toi sa flamme impartiale, afin de te donner une âme de vie, — l'accoucheur, indifférent et rapide, remplira son sacerdoce avec une indifférence loyale et passera à une autre. La société te fera l'aumône d'une petite place dans ses marges, hors de ses barrières, pauvre innocent, graine humaine subitement germée et que l'on n'attendait point. Tu seras une charge, un embarras, à peine un numéro encombrant sur un registre tenu par un employé grognon et veule; tu ne seras rien, jusqu'à ce que...

... Jusqu'à ce que l'employé qui t'aura perdu de vue et de souvenir constate ta vingtième année, si tu vis encore. Alors, il te tirera un numéro, un tout neuf numéro. Tu seras bon, désormais, mauvais

bougre! bon à quoi? Bon pour le service, et Ton saura bien t'utiliser, malgré ta tare originelle, et tu le payeras, l'impôt de ce sang méprisé, que tu dois seulement au soleil paternel, à la lumière de nature qui étincelle pour tous.

En attendant, tourne-toi, et retourne-toi et frappe aux parois de ta prison de chair. Nul ne se soucie de ton petit cœur qui bat la diane de la vie.

Seule, songe à toi une femme, banale d'origine et de condition vulgaire, qui devient naturellement magnifique et grandiose, la Mère, alliée au soleil afin que tu naisses et qui, lente et grave, assemble des pièces de toile pour toi. La Mère auguste et méprisée.

Un ciel sans lune étend son manteau noir, tout parsemé d'astres étincelants, au-dessus de la mer lente qui monte, et dont la frange d'écume phosphorescente s'avance sur le sable avec de rapides zigzags de feu. L'air immobile brûle encore de l'ardente chaleur d'un jour caniculaire. A travers l'espace, d'innombrables étoiles filantes perçant l'étoffe de la nuit, aiguilles de flamme, semblent coudre entre elles les constellations éparses.

Sur la terrasse, devant les cabines, des groupes obscurs, où la lueur des cigarettes met des points érubescents, et d'où partent des rires à travers le chuchotis des conversations. Des ombres passent, allant et venant. La cloche grêle du couvent-hôtel tinte, rappelant à ses pensionnaires que l'heure de la retraite sonne pour eux. D'une villa voisine non éclairée, mais dont les fenêtres demeurent ouvertes, s'échappent les accords d'un piano, et une voix chaude de contralto entonne largement le chant évocateur : 0 nuit! 0 belle nuit!

Et, lente, la mer élargit vers la terrasse son étalage de dentelles d'écume, pailletées de phosphore.

Dans une grande cabine, madame Trévières et madame Labatut essaient de humer l'air : on n'aperçoit que la blancheur mouvante de leurs éventails ; tandis que Georges et la petite cousine Madelon Friquet, assis au dehors, devisent des goûts et des couleurs, et se disputent, comme des flirts, avec gaminerie.

Georges s'amuse. Il a été fort étonné de trouver, à la place de la maigre pensionnaire, longue, plate et dégingandée de l'an passé, une jeune fdle dont les quinze printemps, surchauffés par les exercices de gymnastique, l'escrime môme et la bicyclette, en valaient dix-huit. Et si délicieuse en sa tenue de velocewoman, et si exquise dans le révélateur costume de bain. Il n'éprouvait plus aucun ennui à jouer avec elle et à pédaler sur les routes en sa compagnie. C'était là, charme inédit pour le jeune homme, un fruit défendu. A part quelques privautés de jeux innocents, un baiser par-ci, par-là, un tour de valse où l'on se seiTe un peu l'un contre l'autre, des leçons de natation assez insidieuses, il fallait, la plupart du temps, s'en tenir à la vue, qui n'avait rien de désagréable : cette grande fleur humaine ! Des yeux éveillés, une bouche rose, une gorge menue et robuste, et des jambes, et des mollets dignes de cette Atalante qui emporta le prix de la course, dans l'antique Hellas, mère des jeux olympiens^ de cette Atalante qui, de nos joui's, aurait négligé le footing pour le plus moderne et plus ra-

LA GRAINE IILMAINK 1 "î 1

pide vélo, et aurait gagné, aussi hien, un mari, toujours avec ses jambes.

Autrefois, Georges n'eut point de la sorte détaillé la beauté féminine. Il allait d'instinct, sans chercher a noter le pourquoi de l'attirance. Mais, maintenant, par ses quelques études, et surtout grâce à la fréquentation des artistes, il avait acquis l'œil du peintre, et la petite cousine, bouton à peine éclos, lis du matin, ne risquait rien à subir un tel examen.

Néanmoins, Georges, très sournoisement, visait toujours madame Labatut. La petite cousine? i\.péritif, hors-d'œuvre, madère ; il avait un appétit plus aigu, voilà tout. D'ailleurs, chaudement belle, madame Labatut lui apparaissait extrêmement désirable, et sa trentaine épanouie alliciait d'autant plus le jeune homme, que Paris, avec ses offres incessantes de plaisir facile, était loin, et que la mer, lançant sous le soleil ouïes étoiles d'été ses effluves puissants, fouette le sang et les rêves.

C'était, d'ailleurs, outre l'amour de chair qui poussait Georges vers elle, la question de comptes à régler avec une coquette ; et la vanité masculine et juvénile était en jeu.

Seulement, malgré son ardeur de bouillant Samson, il voulait — il essayait de vouloir — jouer avec cette Dalila. Il concevait une certaine joie à constater que son flirt avec Madelon déplaisait à madame Labatut, qui, tout en souriant et en prenant un ton badin, le taquinait à ce sujet et lui demandait, lorsqu'ils étaient seuls :

— A quand le mariage?

A quoi le jeune homme répondait :

— J'attends qu'elle ait acquis son brevet supérieur. Comme je ne sais rien, je veux une femme savante... Il faut aussi que je sois majeur ou émancipé.

— Emancipé? Vous l'êtes suffisamment, allez. Trop, même !

Le jeune homme, avec ses yeux luisants de désir, la regardait, et de sa bouche aux lèvres humides :

— Qu'en savez-vous ? Voulez-vous le savoir?

— Non, non, disait madame Labatut.

— Si, si.

Et la coquette se mettait à rire, d'un rire en jet montant qu'elle avait emprunté à quelque cabotine.

Depuis une demi-semaine qu'elle était arrivée, cette conversation s'était renouvelée deux fois. Le matin de ce jour, comme elle et lui s'étaient trouvés seuls dans le petit salon, derrière le hall de la villa, et que cette taquinerie se renouvelait, Georges se montra plus pressant, la lourdeur méridienne d'août ne lui permettant plus la prudence diplomatique qu'il essayait de s'imposer.

Il s'émut, il parla haut, si bien que madame Labatut lui posa sa main sur la bouche. Il s'en saisit et la couvrit de baisers violents. Puis, brusque, il étreignit la coquette, qui sentit bientôt sur sa joue et ses lèvres le souffle chaud d'un viol imminent. Entraînée maintenant, Jeanne ne se défendait plus ; étourdie par l'emprise de la rouge passion, ses

LA GHAINE TîUMAINE 173

paupières haltaiont, sa gorge frémissait ; elle disait : « Non, non, Georj^es, je vous en prie! » Eperdue, elle succombait. Il l'entraînait doucement, mais avec une force souveraine, vers le fond de la pièce où le d'iYixn profond comme un tombeau, propice aux siestes ainsi qu'aux rapides amours, s'élargissait.

Soudain, un bruit... une porte claqua... quelqu'un marchait dans le hall. Georges eut un arrêt... Elle en profita pour se dégager prestement, s'enfuir vers le petit jardin et se réfugier, afin de reprendre haleine, derrière les hauts tamaris.

Madame Trévières entrait. Elle dit au jeune homme un peu déconfit et embarrassé :

— Où est Jeanne?

— Je ne sais pas, lïiaman.

— Ah ! fit la mère. Mais comme tu es rouge !

— Heu... Je m'amusais à faire de la gymnastique... des exercices d'assouplissement.

— L'heure est bien choisie, ma foi! Il fait une chaleur à tuer.

Et, ce soir-là, dans l'obscurité de la terrasse, sous le ciel peuplé d'astres et criblé d'étoiles filantes, dans la torpeur de la nuit chaude, devant cette mer phosphorescente qui prodiguait ses effluves vivn ces, Georges, tout en flirtant, en se disputant et jouant à la poupée avec la petite cousine, songeait à Jeanne, qui là, derrière lui, immobile et silencieuse, agitait dans l'ombre son éventail. Et il l'agaçait — il le devinait — par ces façons ; car, justement, Finnocente Madelon faisait à son cousin une scène de jalousie :

— Où étais-tu? qu'est-ce que tu as fait? Je ne t'ai pas trouvé pour la promenade de six heures.

— Je dormais !

— Ah ! tu dormais? Est-ce que je dors, moi, dans l'après-midi ? Je ne t'aime plus ; c'est fini, là, bien fini! Je t'appellerai monsieur... Monsieur Georges Doël... je n'irai plus à bicyclette avec toi... avec vous, monsieur.

Elle réfléchit :

— Si, pourtant, demain matin encore, de très bonne heure, nous filerons à Dahouët, et nous achèterons des langoustes.

Gomme il ne répondait pas, préoccupé, songeant : (( Faut-il, ce soir, tenter l'aventure ? » et qu'il se demandait si l'escalier craquait la nuit sous les pas, et si elle voudrait laisser sa porte ouverte, la jeune fille lui prit la main et la pinça de toutes ses forces.

— Bien, dit Georges, subitement tiré de sa rêverie. J'aurai un fameux bleu...

L'enfant posa la tête sur l'épaule du grand cousin.

— Je ne veux pas que tu « piques des absences » quand tu es avec moi, je ne le veux pas.

Et ils continuèrent à babiller, en attendant que le tuteur de Madeleine vînt la chercher pour la ramener à l'hôtel, où ils avaient pris logement.

Le tuteur, M. Sardan, agréé près le tribunal de commerce, homme veuf et jovial, se pâmait d'étonnement, en faisant les cent pas sur la terrasse, à ouïr les conversations que tenaient entre eux M. Tré-

LA fiRAINK HUMAINE 175

vières et le malthusien docteur Ribon, qu'un heureux hasard avait amené au Val- André, pour le plus grand bonheur du conférencier phihinthrope et aussi pour une plus-value sur le rendement des controverses, discussions philosophiques, arguments ad homincm et syllogismes en baroco ou en baralipton.

L'ébahissement de Sardan ne connaissait plus de bornes : jamais, jùmais de la vie, au tribunal de commerce, ni au cercle, lii à son bureau, il n'avait entendu disserter sur de tels sujets, et surtout avec une pareille véhémence.

— Voyons, disait Trévières, la semence, quelle qu'elle soit : grains de blé, d'avoine, de seigle, d'orge, de chènevis, c'est une propriété dont les lois s'occupent, que sauvegardent des autorités judiciaires. Eh bien, la graine humaine, la semence des races, n'est-ce point là une propriété nationale? une valeur? un bien qui devrait figurer à l'article Biens et Propriétés, dans le Gode?... Je vous en fais juge, Sardan.

L'autre, abasourdi, répliqua jovialement : . — Moi, je ne suis qu'agréé ; en qualité de juge, je me récuse.

— Enfin, poursuivait Trévières, ne serait-il pas logique de considérer cet emmagasinage de forces futures que la Nature nous offre, de le considérer, dis-je, comme un apport précieux, à la façon d'une mine d'or vivant, d'or solaire, et de ne pas tolérer le gaspillage d'une telle richesse ?

— Permettez, répliqua froidement le docteur

Ribon. Vous n'avez pas d'enfant, et j'en compte quatre.

— Et vous croyez , avec cet argument ad hominem qu'on me jette toujours, me désarçonner? Que nenni, docteur. Est-ce ma faute, si la nature ne m'a pas octroyé le grand honneur et le grand bonheur d'être père?... Mais, ne pouvant l'être et convaincu que là est la voie droite, la juste, la seule, je me suis décrété le prêtre de cette idée, l'apôtre de cette foi, à savoir que nous devons, dans la plus large mesure, procurer la vie au plus grand nombre d'êtres possible, à tirer des limbes du néant la plus innumérable somme d'existences. Et cela, non pas seulement pour la patrie particulière — et cependant notre France en a cruellement besoin — mais pour l'humanité entière. Car il faut des génies, des talents, des forces à l'humanité, afin qu^elle atteigne son but secret; et puisque la force, le talent ou le génie sont l'éclosion florale d'une multitude d'individus secondaires, il faut multiplier indéfiniment la foule dans le dessein de susciter cette éclosion des grands hommes destinés à diriger l'humanité vers son avenir. Songez à ceci : que le père et la mère d'un Socrate ou d'un Christophe Colomb, d'un Guttenbero^ ou d'un Pasteur et de tant d'autres superhommes eussent été malthusiens... quelle perte pour 1 humanité ! , . .

Jamais l'agréé n'avait eu à discuter au Tribunal de Commerce de semblables intérêts. Très ahuri, mais gai de tempérament, il s'amusait considérablement.

Tout à coup, le docteur Ribon s'arrêta, et, d'un geste large, il montra la ^[er, qui, maintenant, de son écume phosphorescente, fouettait les roches, (I où jaillissaient des zigzags de foudre retombant en pluie d'étincelles.

— Tenez, fit-il, voyez comment agit la puissante faiseuse de semences, la Mer, avec son écume vivante d'où est sortie Vénus, déesse de l'amour. Elle joue avec tous ces gerfnes, et les disperse à profusion, sans souci. Que lui importe? Elle en possède . trop. Songez que, malgré tant d'aléas qui guettent les semences parmi les flots, elle est effroyable, la • multitude d'êtres vivants que contient l'Océan. 11 a 1 beau les détruire, les dépenser en écumes et en phosphorescences, ils sont trop, toujours trop qui . aboutissent, si bien que ces êtres se dévorent les , uns les autres sans qu'il y paraisse, et que les pê-

0 cheurs vainement se lassent à puiser dans cette î masse inépuisable d'être vivants. Toujours la Mer *l est aussi peuplée. Si la masse des germes aboutis- ^ sait, il n'y aurait plus de place dans les flots,

1 l'Océan deviendrait solide comme un démesuré pâté I de poissons.

â Le docteur ricanait :

m. — «le plaisante. Mais si tous les humains pos- Hkbles qui sont en espoir naissaient, il faudrait PBientôt en tuer régulièrement un certain nombre, afin de nourrir les autres. C'est là ce qui se passe en petit pour les peuples. Ceux qui sont prolifiques s'appauvrissent; mourant de faim, ils se précipitent sur le voisin et le réduisent en une sorte d'escla-

vage. Quand les Chinois souffriront de la disette, ils avaleront l'Europe; il leur suffira pour cela de trouver, pour le mettre à leur tête, un excellent Gengis-Khan, ou un Napoléon Mandchou.

— Eh bien, dit triomphalement Trévièr es, afin de résister à l'invasion de ces masses, ne faut-il pas que nous soyons une masse compacte?

- — Oui, momentanément. Mais que l'espèce liumaine tout entière se convertisse à la doctrine de Malthus, et l'équilibre se produira. Chacun vivant bien chez soi, trouvant ses besoins satisfaits dans sa Patrie, nul ne songera à dévorer le voisin. La Terre est petite, vivons-y en petit nombre le plus possible. Mieux valent dix ou douze millions de gaillards solides et bien nourris, dix ou douze millions de femmes robustes et belles, qu'un tas de pouilleux et de crève-la- faim, maigres, abrutis de travail inutile et de misère forcée, ou qu'une masse de femelles hideuses ou terrifiées.

Trévières ne se tint pas pour battu :

— Vous oubliez la loi de la Nature qui pousse à; la procréation, loi dont on a fait la loi divine : « Croissez et multipliez. »

— Ah ! si vous citez Jéhovah maintenant ! goguenardale malthusien. Je le récuse. La Nature, à laquelle vous prêtez gratis le même raisonnement qu'au Dieu des batailles, qui a besoin de soldatscurés sur ses autels, la Nature ne s'occupe pas de cela : elle a donné le plaisir pour but, elle a tendu le piège de la Joie d'Amour, afin que l'Univers persiste. Mais l'homme, qui est un roseau pensant, est'

LA GRAINK HUMAINK 179

supérieur à la Nature qu'il dompte et à l'Univers qui n'en sait rien, a dit Pascal. Alors l'Homme et la Femme peuvent très bien, grâce à ces germes — à cette graine humaine comme vous l'appelez — germes et graine qui leur appartiennent aussi bien qu'à la Nature, ou à l'Etat ou à la Patrie, éprouver quelques plaisirs sans s'empêtrer pour cela d'un devoir perpétuel et assommant.

— Mais ce serait la iin du monde, gémit Trévières.

— Point du tout. L'instinct paternel ou maternel sY'veille fatalement, et pour le satisfaire on procrée des enfants. Mais lorsqu'on en a deux, trois, quatre, •bonsoir! il est l'heure de s'arrêter. Toutefois, alors, pourquoi supprimerait-on le plaisir, et pourquoi ce plaisir, devenu plus adroit, ne serait-il pas offert à ces marins de Bretagne qui, ne sachant rien des malices de Maltlius, pondent sottement un enfant chaque année? Eh! qu'ils en aient quatre solides, au lieu de douze marmiteux, et qu'ensuite le plaisir d'amour, le seul qui rende égal le dernier des cantonniers à l'empereur de Russie, lui soit accordé sans le grand dommage d'une paternité encombrante. Voilà, monsieur! Voilà! voilà!

— Nous ne nous entendrons jamais, disait Trévières.

Sardan déclara :

— Ma foi, messieurs, vous avez raison tous les deux; néanmoins, je doute que nul législateur insère dans le Gode aucune de vos deux façons de voir. Au tribunal de commerce, nous nous occupons

parfois des grains de blé, mais jamais de... de... enfin...

Le veuf, jovial, se mit à rire.

— ... Nous laissons cela à la libre appréciation. D'ailleurs, en ceci comme en presque tout cas litigieux, on nage dans l'illogisme. Vous voulez beaucoup d'enfants, afin qu'il y ait beaucoup de soldats, vous, monsieur Trévières, et vous ne voyez point que, en immobilisant, à l'âge précisément de l'ardeur procréatrice, des centaines de mille hommes dans les casernes, on arrête l'élan de la population. C'est comme si, pour avoir beaucoup de blé^ on laissait pourrir les grains en tas, dans le grenier. Quant à vous, docteur, vous revendiquez la joie de l'individu, son bonheur, sa force, la libre expansion de son être dans une société bien réglée, et vous ne tenez pas compte des peuples-sauterelles, des envahisseurs qui viendront manger votre joie, ainsi que le firent les Barbares innombrables à l'éo^ard des Romains. D'ailleurs, tout ca est insolubie et n'est pas rigolo. Il faut travailler ici-bas, mais il faut s'amuser... Ah! mais oui.

Les deux adversaires, unis pour la première fois en une communauté d'idées, jetèrent sur l'agréé un regard de mépris profond que la nuit noire voila heureusement.

Le docteur prit congé, et Sardan et Trévières se dirigèrent verb la cabine où Madelon, un peu lasse, somnolait sur l'épaule de Georges, qui, silencieux, écoutait battre l'éventail de madame Labatut.

LA r.uAiNK iiumainp: 181

Après les derniers .shako- hands, la terrasse se vida de ses ombres vagues ; les dernières cigarettes s'éteignaient, tandis que la mer, repliant ses étoffes ourlées de dentelles aux paillons de phosphore, se retirait avec un sourd murmure sous le ciel noir criblé d'étoiles. Une brise, plutôt un souffle léger, cliargé d'ellluves salins, de fortes senteurs marines, berçait la lourde atmosphère. Le piano s'était endormi dans la villa voisine, où couraient maintenant des lumières derrière les rideaux tirés. La lanterne rouge et le grelot argentin d'un cycliste attardé passèrent. Un chien dans le lointain aboya. Une paix immense, voluptueuse, s'épandait sur les choses. 0 nuit ! 0 belle nuit I La Vénus, sans cesse renaissante de l'écume des flots, peuplait de désirs énamourés l'espace, et, dans la langueur nonchalante de cette vie sans fatigue, les sens s'éveillaient, appelés au sabbat par tous les démons de la médianoche.

Georges, à quelques pas derrière ses parents, avait offert son bras à madame Labatut, et lui murmurait à Foreille de pressants appels de volupté. Elle en éprouvait une suffocation étrange et douce.

Partout, sous les haies de tamaris et parmi les pourpiers maritimes, des lampyres luisaient. Le sable des allées criait sous le pas. Dans la villa, dont on fermait les persiennes, une violente odeur cuivrante montait d'une énorme touffe de roses, mêlée à la fine senteur des héliotropes expirants. Deux magnifiques phalènes se poursuivaient autour des grands abat-jour coloriés.

Madame Labatut se sentait étourdie, inquiète, vacillante. Elle but un verre d'orangeade.

La grosse Marianne verrouillait les huis sous l'œil inquisitorial de M. Trévières. Madame Trévières montait vers sa chambre.

Resté seul, une minute, avec madame Labatut, Georges insista :

— Ne fermez pas votre porte, poussez-la seulement. Dans une heure... tous dormiront... Je vous en supplie.

Les paupières de la coquette prise au piège d'amour se dosaient; elle aspirait par saccades l'odeur étouffante des roses, éparse dans l'air, comme un poison enivrant.

M. Trévières, suivi de Marianne, disparut.

Jeanne, à bout de défense, fît signe « oui » de la tête, et gravit l'escalier.

Cet escalier coupait en deux les étages. La chambre de Trévières se trouvait à droite ; à gauche celle de madame Labatut, séparée d'eux par la cage et par une petite chambre d'ami, un cabinet dont Georges n'avait pas voulu parce qu'il donnait sur la campagne; il préférait, au second d'où il voyait la mer, une chambre située juste au-dessus de celle occupée par Jeanne. La grosse Marianne dormait et ronflait à l'extrémité opposée.

Toute cette disposition des aîtres, Georges l'avait expliquée brièvement à madame Labatut, afin de lui enlever n'importe quelle terreur.

Le jeune homme bondit de joie. Il éprouvait ce I frémissement intérieur qui, chez lui, indiquait le *

prélude d'amour. Il se mit à sa fenêtre et regarda l'espace sombre où, très au loin, des éclairs de chaleur inondaient Tliorizon subitement d'une clarté rougeâtre, noyée, diffuse, si vague, semblable à un reflet de forge souterraine sur des buées lourdes.

11 écoutait les dernières rumeurs de la maison, le claquement d'une porte, le tournoiement d'une clef dans les serrures que l'air salé rend grinçantes, le ronflement de Marianne. Au-dessous de lui, nul bruit.

— Pourvu, songeait-il, qu'elle ne se reprenne pas ! Elle en est capable !

Et cette pensée le faisait bouillir d'impatience.

Peu à peu, to.ute la vie cessa; le silence pesa sur la maison. Au dehors, le cri d'un courlis égaré dans la nuit, l'aboi d'un chien entêté, le pas d'un retardataire rentrant du petit Casino, dont brillait encore la lumière. Et, malgré lui — comme c'était bien l'heure en vérité ! — il se rappela la nuit où la pauvre petite Clotilde était descendue à tâtons le retrouver. Il chassa ce souvenir importun qui s'obstinait et s'imposait, pitoyable.

Alors, Georges quitta sa fenêtre et s'occupa minutieusement d'une toilette apéritive.

L'heure était écoulée. Il écouta une dernière fois le silence obscur. Puis, d'un pas lentement souple, il s'engagea sans lumière, avec d'infinies précautions, dans l'escalier, et atteignit l'étage inférieur.

Heureusement, la porte s'entre-bâillait. Le jeune homme entra. La chambre était plongée dans une demi-obscurité. Une faible lueur venait du cabinet

de toilette attenant, une clarté voilée, mystérieuse. Un subtil parfum flottait. Georges tira le verrou.

Comme il la quittait à prime pâleur d'aube, avec la reconnaissance d'un amour attendri et joyeux, il eut l'idée de dire :

— Je devais aller, ce matin, à bicyclette avec Madeleine. Je n'irai pas.

Mais elle, soudainement :

— Va, au contraire, mon petit Georges chéri ; fais la cour à ta cousine. C'est ma... c'est notre sauvegarde. Elle est le chandelier.

Et puis, se renfonçant dans le lit assez dévasté et rajustant sur elle les éparses couvertures, elle ajouta :

— Surtout, prends bien garde qu'on ne te voie sortir.

Il lui prit la tête à deux mains, regarda les jolis yeux cernés de fatigue, et, après un suprême baiser, il s'esquiva avec toutes les allures d'un excellent cambrioleur, ce qui est un talent inné chez les mâles vraiment destinés au délicat labeur d'amour.

Rentré chez lui, Georges éprouvait toutes sortes de sentiments complexes, forts et allègres, où dominait le pervers plaisir de l'adultère. Cela ne ressemblait, en rien, aux émotions éprouvées. Et, d'abord, c'était une femme, une vraie femme vibrante, passionnée, sensuelle, acharnée, qu'il avait tenue dans ses bras pendant de longues et délirantes heures, divines. Et tant de nuances, ah!

Gomme disparaissaient, loin, l<is brutales orgies uocturnos, simplement dépensières des forces musculaires animales ! Ici, le cerveau se prenait dans les entrelacs d'un filet ténu et solide, dont l'imagination nouait les mailles. Georges apprenait ce que c'était qu'un amour de tête, où les sens, loin d'être oubliés, gardent une part bien plus merveilleuse, l'imagination les précédant et, devant eux, étalant des mirages fantaisistes, qui, ôprodige ! se réalisent.

— L'aimé-je selon la formule romanesque ? se demandait-il. Je l'ignore. Mais ce doit être là une façon supérieure d'aimer. Tête et corps, je suis pincé. Le cœur ?... Ah! cela, je ne sais. Mais je suis heureux ! heureux ! heureux !

Et toujours, le petit sentiment pervers renaissait, l'adultère... Femme du monde... tromperie, précautions, craintes... Le danger vague. La nécessité de se cacher, l'obligation de mentir... Cela le grandissait : il se sentait devenir un homme, un vrai, celui qui est capable de garder un secret, et d'être brûlé vif plutôt que le trahir.

En songeant au père Labatut, il pouffa de rire, sans nulle délicatesse, tandis que Jeanne, sans nul souci non plus, se plongeait dans un sommeil profond dénué de rêves.

Gomme la grosse Marianne, le jour étant levé, faisait gémir l'escalier sous son pied pesant, Georges songea à l'utilité d'un repos bien gagné, ne fût-ce que pour donner à son lit l'apparence d'un endroit habité.

Mais le sommeil ne venant pas, il alluma une cigarette, ouvrit la fenêtre, afin d'apercevoir la mer qui commençait à monter, et le jeune soleil qui trempait ses rayons dans des brumes rousses, et les minces cirrhus dont le haut du ciel était pommelé.

Puis il se coucha, admirant dans le cadre de sa fenêtre un large pan d'azur, d'abord gris-perle, qui, peu à peu, se fonçait, tandis qu'à l'horizon, les buées fauves et sombres se transformaient en une légère et diaphane tenture rosée, posée sur la mer d'un vert d'absinthe.

Des goélands gris tournoyaient au-dessus des flots, jetant le dessin mobile de leurs flottantes ailes sur le bleu dans le cadre de la fenêtre, et « l'œil du peintre » guettait amoureusement les lignes mouvantes et les changeantes couleurs.

En contemplant de la sorte l'admirable spectacle si ancien, toujours inédit, de Timmense étendue, où jouent entre elles, sans cesse, toutes les irisations du prisme, Georges se remémorait la faible lueur opaline, si voilée, qui, par la porte du cabinet de toilette, éclaira l'adorable nuit, et il ne put s'empêcher de s'écrier :

— La vie est belle ! la vie est belle !

La cloche du couvent-hôtel se mit à battre lentement, avec un son grêle et mesquin, afin d'indiquer aux pensionnaires qu'ils étaient libres de sortir. Soudain, Georges songea qu'il se faisait grand temps d'aller rejoindre Madelon Friquet, la belle petite cousine. Et il éprouva une certaine joie iné-

LA (IRAINE HUMAINE 187

dite, très malsaine, qui lui plut, î\ courir platoniser avec rinnocente, le long des routes, en emportant au cerveau et dans les veines la trémulante fièvre de cette nuit splendide où la lueur pâle et voilée l'ut, pour lui, plus vibrante que toute la lumière éparse et rutilante du magnifique soleil.

Il n'omit point de préparer son lit, de telle sorte que lui fussent imprimées, pour tous les yeux non prévenus , les marques d'un sommeil long et agité, mais solitaire.

Il descendit, et bientôt eut atteint sur sa bicyclette l'hôtel où était descendus Sardan et sa pupille. Celle-ci, fraîche comme une aurore, moulée dans un maillot que recouvrait une veste légère, ouverte, laissant voir le buste dénué de corset, avec la jupe à deux fins pouvant s'agrafer et formant pantalon de zouave, attendait son cousin non sans impatience. Ils s'embrassèrent, et celafit à Georges une singulière impression : un verre de lait après une série de liqueurs fortes.

— Bonjour, Madelon.

— Bonjour, cousin. Nous partons?

— Eh ! hop !

Ils enfourchèrent les machines, et dans l'air frais du matin qui leur fouettait le visage, ils filèrent vers le petit port de Dahouët. Ils parlaient à peine, se laissant aller au rythme des pédales. Lui, songeait mollement, plongé encore dans un trouble délicieux, et savourant la brise matinale. Elle, se livrait à des rêveries de pensionnaire précoce : « Si j'étais un jour la femme de Georges ! » Aux mon-

tées, aux passages difficiles, il la soutenait par la taille, et la pression de cette main lui semblait délicieuse.

Arrivés au port encaissé par les falaises, ils voulurent grimper à pied jusqu'à la croix haute qui domine l'entrée du goulet.

Un spectacle poignant les attendait là. Une femme toute vêtue de noir, entourée de six petits enfants, dont l'aîné pouvait compter dix ans à peine, était prostrée sur les marches du piédestal, assise et courbée, les coudes sur les genoux qui se dessinaient anguleux sous l'étoffe mince, et le menton sur les poings, les yeux tendus vers l'espace indéfini, vers la mer qui fluait, douce et lente, enroulant son écume autour du rocher dont est barré le port. Cette femme ne bougeait point, non plus que les gosses semés à droite et à gauche, avec leurs cheveux hérissés par le vent, et qui sait depuis quand impeignés ? et leurs yeux couleur d'outremer pâle également fixés vers l'horizon où se balançaient les voiles des pêcheurs.

— Ce sont vos enfants , madame ? demanda Georges.

La femme en noir, sans détacher son regard du fond de l'abîme glauque, répondit brièvement :

— Gn'y a cor bé un tout petit à la maison.

Un silence. Georges et Madeleine se mirent à contempler, à prunelles aiguës, cet extrême lointain d'où cette femme semblait espérer quelque nouvelle.

— Vous attendez peut-être votre mari, un pêcheur ?

LA GRAINK HUMAINE

— Bé sur, un pécheur... et d'Islande, dit la maigre créature noire.

— Parti depuis longtemps ?

— Parti pt'et' ben pour toujours. Y ne reviendra pas.

A ces mots, Tainé des enfants se prit à sangloter, en appuyant son coude contre le piédestal de granit, au sommet duquel le Christ tordait inutilement son corp^ douloureux, dont le supplice n'a point suffi à racheter les peines des misérables.

Madeleine dit :

— Pauvre femme !

Elle distribuait des sous aux petiots, dont les

isages mal lavés souriaient. La mère n'interrompit >oint sa vigilation, et sans se détourner :

- Merci, mademoiselle, dit-elle. Dieu vous le •ende!

Mais Georges commençait à s'intéresser (l'œil lu peintre) à cette immobile figure qui, pour lui, placée un peu en contre-bas, se dessinait, violente,

ir le fond bleu du ciel, avec l'appui énergique de la croix, haute sur son socle de granit.

Il tira de sa poche son album, et s'amusa à crayonler rapidement la scène. Simple souvenir à conjerver.

Tout à coup, la femme se leva, et dit à l'aîné 'des enfants :

— Hardi, Pierre, c'est-y point la Marie-Louise qui monte là-bas?

L'enfant posa la main sur ses yeux, dont la pru-

nelle devint étroite avec une fixe lumière vive comme une pointe d'acier bleui.

— Oui, j'crè ben.

— N's aurons des nouvelles à c'midi, fit la femme qui s'apprêtait à dévaler.

Georges, repliant son album, la retint, lui demandant si elle avait déjà eu des nouvelles de son « homme ».

— Bé oui, des mauvaises, par le télégraphe. S'a perdu corps et bien, avec la Sainte-Anne, son bateau, à vot' respect, mon pauv' monsieur. Mais les télégraphes, c'est souvent des menteries. J'espérons, cor... j'espérons toujours

— Et s'il est perdu, que devenez-vous avec vos sept enfants ?

— A la grâce ed Dieu, fit-elle en montrant le Christ.

Madeleine, toute rouge, articula :

— Voulez-vous, madame, nous laisser votre nom ? Peut-être nous pourrons...

— Le nom n'est poin' un secret. M'n homme s'appelait Kloarec, bon marin qu'est p' t' et' ben mort, à c' t' heure, ! Qu' le bon Dieu aye son âme ! Ainsi soit-il.

Et elle se signa en saluant la croix. Puis elle descendit, noir fantôme de douleur émacié, traînant ces six mômes hérissés, qui, d'une main, s'agrafaient à la jupe maternelle, et de l'autre, serraient à poing fermé les sous de la bonne et jolie « Parigote ».

Un instant encore, les deux jeunes gens suivirent

LA (iMMM-: IIIIMAINK 191

du regard ces pauvres petites betes humaines, et la silhouette maigre de la mère-poule sur qui le grappin du malheur s'était abattu.

— Faudra organiser une fête pour eux, dit Madeleine.

— Je n'y vois aucun inconvénient , répliqua Georges.

Et ils reprirent le cours de leur promenade, non sans quelques algarades avec des charretiers grossiers, à qui cependant Tailure athlétique de Georges finissait par en imposer. Ces menus triomphes excitaient la joie de mademoiselle MadelonFriquet, qui, volontiers, comparait son cousin aux anciens héros des jeux olympiques et aux modernes de ce Cirque Molier, où elle était allée une fois.

x^près des kilomètres à grande allure sur route, ils revinrent au Val pour le bain.

— Le bain ! s'exclamait le tuteur, mais tu n'y penses pas ! Te voilà plus rouge qu'une pivoine.

— Vous n'y entendez rien, mon oncle, répliquait Madelon. Hygiène moderne, tout est changé depuis Napoléon III.

— Fichue insolente ! se contenta de dire l'agréé jovial qui, paisiblement, se dirigea vers le Casino, afin de déguster son « exportation » en lisant les journaux jusques et y compris les mercuriales des marchés.

A la villa des Trévières, madame Labatut ne s'était pas encore montrée, lorsque midi soi^i^a, et que retentit le premier coup jde cloche du déjeuner. A Marianue, qui lui apporta Ip chocolat du matiQ,

elle avait déclaré qu'elle comptait se reposer longuement.

Quand elle descendit, madame Trévières poussa un cri d'admiration :

— Dieu! que tu es belle, ma chérie !

Elle avait un éclat extraordinaire que rehaussait la meurtrissure des paupières bleuies. Les yeux verts s'avivaient d'une flamme intense, et le teint, d'une pâleur chaude, exquise.

— Vrai? dit-elle avec un sourire; moi qui me croyais claquée. J'ai passé une si mauvaise nuit, ajouta-t-elle , en lançant un coup d'œil vif à Georges qui, grave, présentait ses hommages respectueux.

— Eh bien ! on ne le dirait certes point. N'est-ce pas, Marc, que notre amie est toute brillante?

— Parbleu! fit Trévières, vous autres, Parisiennes surmenées parla vie qui vous affole, il vous faut le calme, la bonne vie au soleil, au vent du large...

— Ce doit être cela, répliqua madame Labatut ; seulement, les nerfs sont parfois agités.

— C'est comme la douche, fit Trévières. Et toi, Georges !

— Moi, le coffre est bon. Je meurs de faim. Madame Labatut fut ravie de voir avec quelle

désinvolture le jeune homme jouait son nouveau rôle. Il y était nature. Ce « je meurs de faim )), brutalement dit, donnait la note.

Au moment où l'on savourait les cigarettes et le café, mademoiselle Madeleine, écartant la portière

LA r.HAINK [lUMAINK 193

japonaise de verres filés cliquetants, montra sa jolie ligure.

— On peut entrer ?

Et, aussitôt, avec des « n'est-ce pas, Georges ? » elle narra la rencontre du matin : la pauvre femme toute noire, les six enfants aux yeux d'outremer pâle, un dernier à la maison, le mathurin péri en mer avec son bateau islandais.

Et elle conclut :

— Il faut donner pour eux une jolie fête.

— Excellente idée , dit Trévières ; il devient urgent pour les nombreuses familles de remplacer la Providence , qui , trop souvent , hélas ! s 'absente.

Le soir, sur la terrasse, il ne fut question — sous le ciel brun, entre les groupes d'ombres, soit assises immobiles, soit errantes parmi les points de feu des cigarettes, alors que la mer montait, apportant son étalage de dentelles en écume — que de la future fête destinée à secouer la monotonie d'un séjour estival.

Du but à atteindre, on ne s'occupait guère, mais de l'organisation, si importante.

Georges, qui avait, à peine, trouvé une minute pour exprimer sa ferveur à Jeanne, était accaparé par Madeleine , en qualité de chaperon ; car la jeune fille devenait l'àme de ce « bénéfice » au profit de la veuve inconsolée et des infortunés orphelins.

Tout marchait à souhait ; les adhésions affluaient ; le petit Casino offrait sa salle.

Enfin libre, après le départ de Madelon, Georges put presser dans Fombre la main tendue de Jeanne et même lui dire :

— A ce soir !

— Non, fit-elle, je suis brisée.

— Oh ! ce sera de la tendresse, rien de plus ; voulez-vous ?

— Non, non, je n'en puis plus.

— Quelle erreur ! Vous avez entendu ma mère : vous ne vous êtes jamais montrée plus jolie, plus désirable, plus...

— Taisez-vous !

Mais, quand elle fut dans le hall empli du parfum voluptueux des fleurs fraîchement cueillies, et qu'elle eut regardé, à la lumière des lampes, les yeux brillants et les lèvres de son jeune amant, elle fit signe : « Oui, » de la tête.

Et, dans le silence de la maison endormie, à l'opaline clarté voilée, ce fut encore cette joie d'aimer, le plus bel apanage de la ^âe, ce qui fait du ciel-de-lit un vrai ciel, un lambeau de l'antique Empyrée païen abandonné aux humains par la grâce suprême des dieux consolateurs...

La fête au bénéfice, non plus seulement de la mère Kloarec, mais de toutes les veuves chargées d'enfants, devint ce que ces sortes de solennités improvisées par des Parisiens peuvent, doivent, savent être .

Un violoniste de grand talent épuisa les sonorités de son instrument en fines et délicates arabesques mélodieuses ; un clarinettist^ de l'Opéra JPU^ un

LA (IHAINK in;MAlNK 1 *J0

solo de concert ; une jeune dame exécuta sur le |)iano du Casino, accordé tout exprès, une sonate (le Grieg ; un poète, ami du violoniste, déclama d'une voix chantante une incompréhensible rêverie symboliste ; la cantatrice lança ses meilleures notes : 0 nuit, ô belle nuit ! et aussi un interminable morceau très dissonant de Técole ultra-moderne.

Ce fut la première partie, à laquelle applaudirent Parisiens et Parisiennes, habitués à ce genre de supplice et y goûtant même un plaisir tout particulier : la sensation de se retrouver vaguement en soirée, n'importe où, dans Paris. Quant aux indigènes , les bourgeois des environs , y compris l'amiral retraité, surent s'ennuyer avec discrétion. Mais, dans le fond où s'étaient entassés les marins et leurs femmes, et les veuves et les petits enfants, ce devint un ébahissement sans joie ; on leur eût parlé chinois ou turc que c'eût été pareil.

Heureusement, M. Trévières, entre les deux parties du concert, prit la parole. Et malgré les ricanements amers du docteur Ribon et les sourires des « Parigots », il obtint un fier succès auprès du public indigène. ,

Ne leur disait-il pas qu'ils étaient la merveilleuse race féconde, qui donne l'exemple au reste de la France, appauvrie de sang? Eux, les vieux Celtes, se montrent généreux envers la Patrie, en prodiguant les enfants, race superbe, espoir de l'Avenir... hardis marins!

C'est pourquoi, lorsque l'uii d'eux succombait,

laissant derrière lui une nombreuse famille, la Patrie se dressait et leur venait en aide, en la personne de ces Parisiens, de ces « Parigots » égarés sur les plages, et qui, attentivement, écoutent leur cri de détresse...

Et il allait, il allait, se sentant soutenu par la naïve assemblée des mathurins échappés à la morue d'Islande.

Surtout quand il dit :

— Nous parlerons aux ministres, nous agirons sur la Chambre et le Sénat ; et les pères de famille, comptant six ou sept enfants, seront dégrevés d'impôts, protégés, eux et leur famille : l'Etat leur doit cela, nous le crierons bien haut. Comptez sur nous, braves enfants de l'Armorique.

La barbe en éventail, dressée horizontalement sur l'auditoire, et le crâne chauve rejeté en arrière, appuyaient ce serment d'une mimique expressive très sculpturale, qui d'avance bravait toute dénégation, et même n'importe quelle tentative contradictoire.

Les enfants du pays d'xA.rmor, éblouis, se mirent à compter effectivement sur une promesse aussi solennelle, tandis que Ribon, dans son coin, ricanait :

— En attendant, buvez de l'eau, buvez de l'eau salée, buvez vos larmes, gens prolifiques !

Toutefois, il se garda bien de répondre, le malthusien, sentant que, sur ce terrain si spécial, Trévières l'écraserait.

Puis, le concert recommença. Le violon gémit, la

clarinette glapit ; mais la cantatrice, cabotine ('xperte, ayant constaté le peu d'eiïet produit par les maîtres classiques, chanta cette romance sentimentale, dont le refrain : Ma barque es.t bien petite et la, mer est si grande! souleva l'enthousiasme et les bis des mathurins.

Elle reprit, émue facticement de Témotion de ces braves gens, si simples et bons, qui pleuraient : Ma barque est bien petite et la mer est si grande !' De là un triomphe.

Après une tombola, où Ton distribua les lots aux enfants, les marins et les paysans s'en allèrent sur la place danser la Dérobée, sorte de farandole bretonne entremêlée de quadrilles, au son du biniou. De leur côté, dans le casino, les Parisiens et les bourgeois du pays organisèrent une sauterie.

Les pauvres veuves eurent à se partager deux mille francs, ce qui fît la joie de Madelon Friquet ; et elle valsa frénétiquement, surtout avec Georges, pendant que M. Trévières et le docteur Ribon reprenaient, sous l'œil sardonique de ]\P Sardan, agréé, leurs interminables discussions sur la repopulation et les doctrines de Malthus.

Ce fut un jour de liesse exemplaire dans le pays. Le cidre coula à pleines tasses, l'ivresse rutila, les gendarmes durent séparer quelques buveurs qui en venaient aux coups. Dans la nuit, les couples tibubants s'en allèrent vers leurs chaumines. Et, pour la plus grande gloire de Trévières, ces marins débarqués des pays froids et saisis par la chaleur d'août, n'hésitèrent point à accomplir, le

cidre et Teau-de-vie aidant, le grand devoir qui perpétue les Races.

La veuve Kloarek n'avait point assisté à la fête. Elle s'était obstinée, assise au pied de la croix, à inspecter de ses yeux aigus l'horizon où couraient des voiles, attendant toujours, jusqu'à ce que, tous les bateaux étant de retour, il n'y eût plus pour elle qu'à se résigner.

Quand le trésorier improvisé lui apporta sa part, il ne put s'empêcher de dire à la pauvre femme :

— Mais, enfin, pourquoi, si pauvre, avez-vous tant d'enfants ? Votre mari pas raisonnable !

— Bé, mon pauv' monsieur, c'était son seul plaisir à m'n homme. J' savions pas y refuser.

Et le Parisien s'en alla, en songeant qu'on ne pouvait, qu'on ne devait pas troubler une si parfaite innocence, qui, au demeurant, est profitable à rinscription maritime : il ne faut point, certes, qu'à la manière de l'Agriculture, la Marine manque de bras.

Après cette mémorable fête, qui fut le clou de la saison au Val- André, le calme régna dans la petite station. La vie coulait régulière, même pour les irrégularités.

Georges demeurait l'amant heureux de la jolie madame Labatut, et le flirteur, à pied et à bicyclette, de mademoiselle Madeleine Doël. Madame Trévières se laissait vivre au nonchaloir des journées pareilles les unes aux autres, et, souriante, n'avait d'autre préoccupation que de pouvoir mettre des fleurs fraîches en touffes dans le hall, tandis

LA (iHAINE HUMAINK 199

que Trévières guerroyait contre Ribon et que Sar- (lan jouait d'interminables parties de billard — excellent remède contre robésité, si la bière n'existait pas autour de la table verte.

Quelques excursions, sous la chaleur accablante; un déjeuner sur l'herbe dans la pittoresque et quasihelvétique vallée de Morlieu ; une ou deux promenades en mer, par calme plat ; une pêche à marée basse, au rocher pointu où l'on prétend découvrir (les homards, d'ailleurs introuvables. Et septembre advenait, brumeux.

La somnolence provinciale enlisait les Parisiens. Seule, l'heure du facteur, joie des villas et des hôtels, les galvanisait un peu, et l'homme de la poste était attendu avec impatience, chaque matin. Correspondances insignifiantes, journaux d'été, peu importait; il fallait un aliment à ces désœuvrés, à qui Paris, du moins, dans un vain tourbillon, donne l'illusion de l'activité.

Le reste du temps, tous bâillaient et bayaient en face de la mer et du vaste ciel, ou se livraient à l'élevage des « petits-chevaux», voire aux rites familiaux du Nain- Jaune.

Seule, madame Labatut redoutait l'heure du fact(3ur; car son mari, revenu d'une mission scientiiique, la pressait de restreindre son absence. Mais madame Trévières la conjurait si aimablement de rester encore avec elle, que, ma foi, elle ne pouvait lui refuser ce plaisir. Allons ! elle s'accordait jusqu'à la fin de septembre. Georges, dont la puissance semblait indéfinie, inépuisable, était ravi, et ne

parlait nullement d'accomplir son fameux voyage à bicyclette. La mère partageait, souriante, et calme, la joie de son fils.

Et voilà, brusquement, un matin, que Jeanne déclara de façon péremptoire être obligée d'abréger son séjour. Une affaire des plus graves la contraignait de rejoindre immédiatement son mari, qui désirait l'emmener en Suisse. Malgré les prières de son amie , elle maintenait ferme sa résolution. Georges n'y comprenait rien. Il lui demanda pourquoi elle l'abandonnait ainsi, après les promesses formelles et tendres.

Elle formula :

— Vous le saurez plus tard. C'est excessivement sérieux, je crois. Mais je ne veux rien vous dire.

11 l'accompagna jusqu'à la gare de Lamballe, et, dans la voiture, essaya vainement de lui arracher son secret. Elle lui souriait cependant, avec une tendresse réelle , avec un amour reconnaissant ; mais, dans ses yeux, il lisait une préoccupation évidente, et une hâte de partir, extrême, presque fiévreuse.

— Tu ne m'aimes plus ? murmura-t-il, au moment du départ.

— Fou ! dit-elle avec un sourire, peux-tu penser une chose pareille ! Nous nous reverrons bientôt. Dès notre retour à Paris. Nous nous arrangerons pour nous rencontrer ailleurs que dans ton atelier de Montmartre qui me fait peur.

* — Bast! au contraire, tu verras.

Elle se casait dans un wagon-toilette, il rangea

(lîiiis h; lilet les menus bag.iges ; puis, à la dérobée, la suprùino étreinte, très passionnée.

Quand il fut sur le quai et que le train se mit en marche, elle lui envoya encore un adieu des yeux et des lèvres, qui rassura Georges : il était toujours aimé.

Dès lors, tout chagrin s'évanouit. Il regagna le Val, en réfléchissant que la petite cousine ne serait pas assez puissante pour le retenir, et qu'il ne tarderait pas, lui aussi, à liler vers d'autres horizons, 'tandis que madame Trévières méditait sur la portée des dernières paroles dites par Jeanne, au moment du départ :

- Il faut de toute urgence, entends-tu? d'absolue nécessité, que « je voie » mon mari.

Elle avait insisté sur le mot « je voie » de telle jorte que cela donnait à penser...

Madame Trévières avait demandé :

— Pas de plaies d'argent ? Pas d'histoires mau- '■aises : chantage ? calomnies ? médisances ? pas de leuil ?

Jeanne répondait a non » de la tête, et enfin avait •ticulé, avec un sourire énigmatique :

- Affaires de famille, très, très pressées ! Madame Trévières n'avait pas insisté sur un

ijet évidemment fort délicat.

Quand son fils fut revenu de Lamballe, elle l'inîrrogea :

- Est-ce que Jeanne t'a fait quelques confidences m sujet de cette brusque fuite ?

— Aucune, maman. Et à toi?

— Pas l'ombre !

Et ce fut tout. Une lettre advint quelques jours après, disant :

« L'affaire qui m'inquiétait est arrangée au mieux possible, étant donné qu'elle était fort épineuse. Je pars pour la Suisse avec mon mari. Je reviendrai au commencement de l'hiver à Paris. Mille souvenirs.

» Jeanne. »

Madame Trévières soupçonna bien une raison très valable; mais elle garda le soupçon pour elle. L'avenir se chargerait certes de lui montrer si elle devinait juste.

Quant à Georges, il bouclait sa malle.

Lorsqu'il annonça son départ àMadelon, la petite cousine demeura un moment muette, immobile, pétrifiée. Puis elle se jeta en sanglotant contre la poitrine du grand cousin :

— Oh ! c'est cette méchante femme qui t'enlève ! Ne dis pas non. Elle est à peine partie et tu t'en vas... pour la rejoindre...

Georges opposa les dénégations les plus nettes, expliquant qu'il devait aller à Saint-Malo, puis de là à Saint-Pair, près de Granville, chez des amis.

— Et tu m'oublieras. Je ne te verrai que l'an prochain. Je suis malheureuse ! malheureuse ! malheureuse !

Emu de cet amour naïf, et aussi fort embarrassé, il la consolait de son mieux. Il daigna même rester un jour de plus, pour faire une longue promenade

avec elle. Mais il partit enfin. Elle s'enferma dans sa chambre et songea un instant qu'elle devrait mourir, le plus tùt possible.

Le tuteur, qui ne voyait qu'une gamine là où surgissait une petite femme, n'y comprenait rien : aussi conlia-t-il la cure de cette étrange maladie aux soins plus experts de madame Trévières, qui trouva tout de suite le remède en disant à Madelon :

— Georges ? 11 va revenir nous chercher ici dans quelques jours. Et puis, cet hiver, je t'inviterai à Neuilly.

Et l'enfant, bercée d'espoir, ne pleura plus, ce qui étonna et ravit Sardan, que le chagrin de sa pupille troublait au point qu'il manquait les plus élémentaires carambolages, et laissait son bock s'échauffer, grave indice de perturbation morale chez un agréé et même chez un simple citoyen.

La vie devint encore plus calme, sous les brumes de septembre, dans la paix ouatée de l'atmosphère précocement automnale. Des ondées orageuses forçaient les Parisiens à se cloîtrer. Et le facteur devenait, de plus en plus. Punique joie des villas et des hôtels.

Un matin, le modeste piéton remit à M. Trévières une lettre recommandée, dont l'écriture gauche, mal formée, tira de la poitrine du philosophe cette exclamation désabusée :

— Encore quelque quémandeur !

Puis il lut, et sa barbe en éventail, d'abord dressée orgueilleusement comme il convient à un

homme important auquel on adresse des placets, descendit peu à peu sur la poitrine, où elle prit une courbe affligée. Et il relut la missive, les sourcils froncés, dans un effort d'attention irritée.

Ensuite, il tendit la lettre à madame Trévières très occupée à nuancer une touffe des dernières fleurs de la saison : des fuchsias suspendant leurs clochettes autour des géraniums éclatants, et des grappes de résédas.

Elle lut à son tour :

(f Monsieur,

)) C'est avec une grande affliction que je vous écris, sur un sujet bien pénible. Je ne le fais que poussé par le devoir le plus impérieux. A défaut de la mère, pauvre créature abîmée dans le désespoir, c'est moi, le tuteur, qui dois vous parler, d'homme à homme, et de cœur à cœur, sans aucune volonté de nuire. Dieu m'en garde !

» Notre pauvre enfant, Clotilde Lagneau, qui a été en service chez vous pendant deux ans, nous est arrivée ici folle de honte et de douleur. Elle fuyait votre maison, craignant d'en être chassée. Et, pourtant, elle n'eut contre vous pas un cri de réprobation. Même elle résista longtemps pour nous avouer la vérité. Enceinte ? elle l'était, ça se voyait; mais elle refusait de donner le nom du père.

)) C'est, après des semaines de questions, bien naturelles de la part de parents désolés et plongés dans le malheur, qu'elle a nommé M. Georges Doël, votre beau-fils.

» Sûrement, Clotilde ne ment pas. On sent qu'elle aime ce jeune homme, quoique, grâce à lui, elle ait perdu sa vie. Son fiancé, naturellement, n'existe plus pour elle, ni elle pour lui. Elle est san-s place et ne pourra en trouver d'ici longtemps. Elle retombe à notre charge et, tout en n'étant pas pauvres, nous ne sommes pas riches.

)> Voilà, monsieur, ce que je vous aurais dit plus tôt si, par une délicatesse digne d'une nature très élevée, Clotilde Lagneau n'avait pas si longtemps refusé de nous révéler son secret. Mais, je vous le déclare aujourd'hui, en attirant votre attention d'homme généreux, de philanthrope dévoué à l'idée humanitaire de la repopulation, et de beau-père moralement responsable des actes d'un mineur, qui a agi sans discernement, mais dont les écarts, que vous auriez pu réprimer sous votre toit, ont rendu une .fille malheureuse et plongé des parents dans la désolation.

» En attendant l'honneur de vous lire, monsieur, je vous présente mes civilités bien respectueuses.

» GiGOUX,

» Tuteur de Clotilde Lagneau, à Quiquengrogne, près de Lagny. »

Madame Trévières, sans se départir de son calme, malgré l'air courroucé de la barbe en éventail, qui tressautait, prononça :

— Il faut réfléchir.

Alors, le philanthrope explosa :

— Chantage! Comédie!... Cette écriture de

là

paysan illettré, et ce style adroit. Il y a quelqu'un derrière ce Gigoux, un individu qui peut nous mener loin... Jolie histoire. Ah! je voudrais que Georges fût là...

— Ne parle point ainsi, dit madame Trévières ; mieux vaut qu'il soit ahsent et que, pendant son absence, nous réglions, nous, cette affaire assez sotte. C'est de l'argent qu'ils veulent, en fait de réhabilitation, et rien de plus.

— Ah! ah! fît Trévières, dont la barbe sursauta en un ricanement, il ne manquerait plus qu'ils voulussent marier Georges à Clotilde!...

Madame Trévières l'interrompit :

— Mais je croyais que la recherche de la paternité est interdite !

— Certainement, parbleu ! Seulement je suis l'apôtre de la Repopulation, et c'est là mon point faible. On m'en imposera à moi, là où un autre ne céderait pas un pouce. Je vais...

— Non, dit madame Trévières, temporisons. Réfléchissons. Et puis, faisons ce que notre conscience exigera.

— Delà conscience avec des maîtres chanteurs ! . . .

— Clotilde est à plaindre, en somme. Eh bien! consultons, attendons, attendons. Et, surtout, n'écris rien qui puisse servir d'arme.

Trévières se calma.

— Oui, tu as raison. Je verrai M^ Tranquille. Et il fut décidé qu'on écrirait, non pas au père

Gigoux, mais à M® Tranquille, avoué de la famille, grand ami et fin matois.

LA (IRAINK IIUMAINK '207

Pcudaul (jue ses parents so lamentaient sur le résultat désastreux de ses (redaines, Georges en reprenait le cours avidement, avec Tinconscience d'un instinct débridé.

Ce n'était point à Saint-Pair qu'il se rendait, mais à Granville même, où il n'ignorait point que mademoiselle Clara d'Epernon exhibait ses jambes ( t son répertoire. Il ne savait pas trop si' c'était pur libertinage de sa part que d'aller retrouver ainsi Clara, le cœur, ou au moins le cerveau, plein encore du chaud souvenir de Jeanne ; mais il y allait innocemment, incapable de supporter le veuvage, si court fùt-il. Que cela parût odieux à des sentimentalistes, il ne s'en doutait et ne s'en souciait nullement ; et, débarqué à Granville, il s'enquit aussitôt de trouver la cabotine.

Celle-ci l'accueillit par ces mots :

— Eh bien! mon Geo-Geo, tu arrives à pic. Je suis dressée en liberté. Cambon ne viendra me rejoindre ici que dans quelques jours... Seulement!

Elle prit un air mystérieux, plein de réflexion. Même, elle murmurait un petit a-par^e dont Georges ne saisissait pas le sens.

Puis, brusquement, elle s'exclama :

— Enfin, ça y est!

— Qu'est-ce qui y est? demanda Georges.

— Tu le sauras plus tard.

Elle poussa un soupir.

— C'est si bête !

Et comme il réclamait, pour la forme, quelques explications, elle déclara :

— Ça n'est pas ton affaire, mon rat. Songeons à la joie. Disette î

Ils s'accolèrent.

— Seulement... dit-elle.

— Dieuiquedeseulements et de mystères. Parle! donc, formula l'impatient éphèbe.

— Je vais te dire ; je me suis blessée — oh ! légèrement — en tombant dans l'escalier du théâtre- J'ai un peu mal, là, dans le ventre. Aussi je ne vais plus à bicyclette... Alors, dis, ménage un peu tes élans de jaguar.

Elle riait maintenant.

— Pitié aux blessés ! telle est la devise d'un bon jaguar chevaleresque.

Georges ne devait comprendre que plus tard ces réticences, insolites de la part de la fougueuse Clara, réticences dont son appétit d'amour tint peu de compte, féroce en vérité.

Il passa ainsi une huitaine avec la cabotine, que vint enfin rejoindre l'illustre Gambon, marchand de bois, bonhomme.

Gomme, d'ailleurs, octobre approchait, roulant des nuées sous un vent froid, et que Paris redevenait la Mecque désirée pour les forçats des bains de mer, Georges, séchant le Val-André — c'est-àdire renonçant à s'y rendre — écrivit à sa mère qu'il regagnait directement Montmartre, où l'Art le rappelait.

La petite cousine, è cette nouvelle, ne pleura point, renfonçant sa rancœur, mais^ avec un visage énergique, se fît le serment que, dorénavant, elle

(( détesterait Georges ». Cela lui servirait d'occupation au couvent, où Ton apprend à abhorrer le Diable, fût-ce sous ses formes les plus séduisantes. Car, c'est un très vilain monsieur, même quand il se déguise, le Diable...

Dès sa rentrée à Paris, Georges toucha barre rue des Martyrs, où il trouva Jacques Lian déclamant, de sa voix caverneuse, une fougueuse tirade, tout en esquissant, sur une immense toile, l'image nue de Paquita,

— Mon prochain envoi à l'Exposition, formula le « héros ».

— Chouette ! somnola Paquita.

— J'abandonne le mysticisme, continua Jacques ; je serai néo-païen. C'est bien plus dans mon caractère. Mais païen occultiste, païen d'Alexandrie.

Georges le félicita, disant qu'il allait, lui aussi, travailler sérieusement. Seulement il comprit aussitôt que, devant l'envahissement de cette immense toile et des nombreux modèles que supposait une œuvre de cette envergure, il ne lui restait qu'à chercher ailleurs un pied-à-terre, plus boudoir, et mieux destiné à recevoir les visites de Jeanne.

Il se mit en quête et trouva aisément, près de

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l'avenue de Villiers, dans la très calme rue Jadin, un atelier au rez-de-chaussée avec porte sur la rue, et agrémenté d'une jolie chambre, indépendante, à laquelle on accédait par un escalier mystérieux caché derrière des tentures.

Il pouvait le prendre de suite ; il fît marché et donna le denier à Dieu.

Seulement, il reconnut à la réflexion qu'il ne pouvait pas abandonner le « héros w à son malheureux sort, d'autant plus que ses « leçons » lui paraissaient de plus en plus indispensables afin de continuer à jouer son rôle d'artiste. Mais quelle lourdeur de loyers pour sa bourse légère !

— Bast! fit-il, j'aurai 600,000 francs à ma majorité, dans un an et demi ! Je m'en tirerai.

Néanmoins, il supputa les dettes dont il était criblé, ne payant jamais rien sur les cinq cents francs par mois de sa pension, qui lui servaient uniquement d'argent de poche.

— Et puis, j'économiserai. D'ailleurs, cet atelier de la rue Jadin, bon pour six mois ! Je donnerai congé en entrant, et vogue la galère !

Le lendemain, laissant, après un déjeuner pris en commun, le « héros » développer sur la toile les impeccables formes de mademoiselle Paquita « Chouette ! » il se rendit chez madame Labatut, en haut du boulevard Saint-Michel, un appartement donnant sur le merveilleux paysage du Luxembourg.

Jeanne, préparant son départ, s'agitait au milieu des malles. Néanmoins, elle le reçut, un peu grave,

un peu maternelle, avec une réserve inattendue. Les yeux et la bouche demeuraient tendres, mais le ton se maintenait au froid poli.

Georges s'en plaignit doucement :

— Et moi qui venais vous annoncer que j'ai découvert un nid charmant, plaine Monceau, loin de Montmartre, pour vous.

Elle sourit.

— Je ne pourrai pas y aller, dit-elle. Je pars pour l'Italie avec mon mari, chargé d'une mission importante,

Georges, décontenancé par cette brusque nouvelle, articula à voix basse, en lui prenant la main :

— Mais je souhaite te voir, te parler.

Elle, se dégageant, mit un doigt sur ses lèvres :

— Chut , chut !

Mais lui :

— Il le faut absolument. Un rendez-vous n'importe où, puisque tu ne veux pas venir chez moi. Nous parlerons en voiture.

Elle le regarda longuement, d'une façon bizarre, où l'on ne pouvait démêler les sentiments qu'elle dissimulait, et qui néanmoins faisaient palpiter ses paupières. Georges ne démêlait pas aisément quelle impression elle ressentait, mais il voyait seulement que sa présence agissait sur elle, et, peu à peu, fondait la glace, la sévérité voulue. Il insista.

— Eh bien! soit, dit-elle enfin. Demain, j'arriverai en fiacre devant l'église Saint-Louis d'Antin. Surtout, pas d'imprudence !

Il ne comprit pas très bien cette recommandation.

— Et maintenant, va-t'en vite, je t'en supplie, ajouta-t-elle angoissée.

Il s'étonnait de la rapidité de ce congé et, s'efforçant de prolonger l'entrevue, il interrogea, railleur :

— Ne pourrai-je point présenter mes respects au cher maître?

Le visage de Jeanne, à cette question, manifesta soudain une surprise aiguë, un effroi réel ou simulé.

— Non, non. Pour Dieu, va-t'en... Demain je t'expliquerai... Oui.. A demain...

Elle parlait à voix très basse, un peu rauque, à mots entrecoupés, comme si un grand danger planait sur son front, et y versait une ombre néfaste. Elle le poussait vers la porte. Et aussitôt elle reprit sa plus douce intonation mondaine, officielle :

— Au revoir, cher monsieur. Vous remercierez bien votre mère, en lui faisant tous mes compliments.

Dans la rue, Georges se demanda s'il rêvait ; si c'était encore la même femme que, pendant un mois, il avait tenue entre ses bras ; cette même Jeanne qui, dans les derniers jours du Val-André, ou plutôt les dernières nuits, ne se souciait plus guère de précaution, et semblait absolument libre d'allure avec lui.

Puis, il se rappelait son brusque départ, et il essayait de relier entre eux les éléments divers et indistincts de ses conjectures, qui n'aboutissaient à aucune conclusion logique, si ce n'est qu'elle semblait perdue pour lui, énigmatiquement disparue de sa vie.

— Enfin, demain, je saurai, conclut-il.

Et, plus dépité qu'il ne voulait se l'avouer, il erra comme une âme en peine. Il chercha, tout le long du boulevard, le poète Spartyl, avec- lequel il aimait à vider le fond de ses pensées. Mais le poète ne se trouvait dans un aucun des cafés où, d'habitude, il se versait l'apéritif illusoire.

Il s'attabla néanmoins dans un groupe déjeunes hommes assis devant le restaurant Américain, et qui bravaient les premiers frissons du soir, en battant consciencieusement de valeureuses absinthes. Silencieux, Georges les imita.

Un grand garçon, leur aîné de beaucoup, et qui paraissait compter de trente-cinq à quarante ans, pérorait. C'était un type singulier qu'on avait vu pratiquer, tour à tour, les métiers les plus disparates. Journaliste, imprésario de beuglant, boursicotier, peut-être bookmaker, marchand de chevaux, puis associé à un loueur de bicyclettes : une multitude de gagne-pain très parisiens, qui ne l'avaient pas mené à la fortune. Maigre, d'une singulière maigreur, car le visage coloré s'emplissait d'une bouffissure rouge, l'air audacieux et gouailleur jusqu'au cynisme, il rappelait ses divers avatars avec une cocasserie animée et des anecdotes fantastiques dont se gaudissaient ets'esbaudissaient ces jeunes gens très arrivistes, chez qui, tout sens de la bohème étant oblitéré, l'idée d'un type pareil semblait extravagant et quasi lunaire.

Lui, se délectait à ses narrations :

— Et, tenez, dit-il, pour finir, j'ai repris le pre-

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miur métier auquel je me destinais à l'âge heureux (le dix-huit ans. Alors, je disséquais à l'Ecole pratique, avec l'intention de suppkmter les maîtres de Tart médical. Quand j'abandonnai cette carrière pour devenir journaliste, et ensuite me livrer au grand écart de la fantaisie, il ne me restait plus que deux examens à passer et ma thèse... rien ou presque. . . Eh bien ! mes petits enfants, si vous ne m'avez pas aperçu depuis quelque temps au l)oulevard, c'est que j'ai terminé ces études redoutables, et ([ue vous avez devant vous, buvant une absinthe contrairement aux lois de l'hygiène, un excellent docteur de la Faculté de Paris, même un spécialiste, je dois le dire : Gynécologue. Honneur au sexe faible !

Et il but une gorgée verte.

— Je suis installé très bien, en plein centre, rue Saint-Honoré. Si, parmi vos petites amies, quelqu'une se trouvait souffrante, vous pouvez me l'adresser : je suis médaillé. D'ailleurs, voici mes titres.

Et il distribua, en riant, une demi-douzaine de cartes :

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