‹ La Grand-Tronciade ou Itinéraire de Québec à la Rivière-du-Loup [microforme]Chapitre 5 sur 15 · TROISIÈME CHANT · texte numérisé non relu

TROISIÈME CHANT

Je vous ai dit, lecteurs, que je ne dirais mot

Du bruit de la vapeur jaillissant à grand flot,

Des flancs tumultueux de l’énorme machine Qu'en langage technique on appelle l’engine.

Vous savez aussi bien si Ça craque et mugit, Quand le signal suprême en sifflant retentit ;

Ce n’est plus là pour vous une grande merveille, Même encor, j’en suis sûr, vous l’avez dans l’oreiile. Ainsi donc, all on board! A ce cri du stentor

Qui dirige le train, d’un bond je suis à bord,

Et bientôt m’asseyant dans la première classe, Jouvre vite les yeux sur tout ce qui s’y passe.

Je revois, à bonheur! tous mes gens au complet ; Plus un autre avocat, un notaire replet,

Deux vrais originaux, qui, pour ma galerie,

Sont venus de Lévis grossir la compagnie.

— Attention, lecteurs, l'instant est solennel.... Voiei que va parler, agir ce personnel :

Ne perdons pas un trait, pas un mot, pas un geste. O dicux que j’invoquai, j'écris, faites le reste !

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Tout au fond du dit char, d’un air de majesté, Va s’asseoir le ministre avec son député.

Soudain le contracteur et le chercheur de place Sont venus occuper le siége droit en face.

Tandis qu’à l’autre bout sont assis l’habitant, Aussi les trois bourgeois, le gros négociant, Ayant au milieu d'eux le farouche adversaire De tout acte émané des bancs du ministère.

Sur les siéges au centre, on aperçoit encor Monsieur le marguillier, et inonsieur le major, Le shérif, le notaire et la digne commère, Quelques filles partout, l’écolier et sa mère. J’y cherche vainement le seigneur, les lions, Et de notre barreau les brillants Cicérons :

Le premier, sur un sac, dans le char à bagage, S’est tout droit installé comme c’est son usage, Ainsi que les seconds, qui pour se conformer Au bon ton, à la mode, y sont venus fumer.

Mais pour nos avocats, dans la seconde classe, Aux plaideurs, aux procès, ils commencent la chasse, Voici, d’un seul coup-d’œil, notre position,

Et maintenant, voilà le temps de l’action.

— Voyez-vous ca, Messieurs, ces gens du ministère ‘ Ces traîtres, ces filous, ces suppôts d'Angleterre,

‘ [ls criaient sur les toits et partout et par trop,

‘ Hélas ! que nous voulions voter la Rep by Pop,

‘ Pour noyer les Francos. C’était une hyperbole

‘ Ou plutôt un mensonge, et ce, sur ma parole !

Eh bien! qu’ont-ils donc fait, dans cette session ?

« Ils ont fait adopter la Fédération

‘ Entre les Canadas et les sœurs maritimes !...

“ Messieurs, si ça passait, c’en serait fait des dimes.….

‘ Des dîmes, ce rempart de la religion !

‘ Et puis, suivrait après chaque institution ;

‘“ Notre langue, nos lois, toutes iraient au diable !...

‘ Notre clergé chéri les suivrait, c’est probable,

‘* Et, chose horrible à dire, et qui serait pourtari,

‘ Le mariage aussi deviendrait protestant !...

“ Et le divorce affreux nous ravirait nos femmes,

(Le farceur est garçon) nous serions poligames !...

‘ Citayens, vous tremblez, à ce hideux tableau.

‘ Eh! que direz-vous donc, quand le plus grand fléau,

‘ La taxe..….oui, oui la taxe, épuisant nos ressources,

‘ Mettra, n’en doutez pas, ie diable dans nos bourses?

‘* Et ce, pour allonger cet avide Grand-Tronc

‘ Qui, vrai gouffre à l'argent, fut bien nommé ‘ grand [tronc.”

‘ N’aimez-vous pas plutôt, sous les nobles étoiles

‘* Des glorieux yankees voguer à pleines voiles ?...,

C’est ainsi que parla, d’un front audacieux,

Du présent cabinet l’opposant furieux.

Qui l’eût dit, (6 surprise !) un solennel silence Succède à ces efforts de sa haute éloquence.

Notre héros se trouble, il pâlit, il rougit

Tour-à-tour, et se voit à l’instant déconfit.

Alors, semblable au dieu qui commande au tonnerre Se lève à l’autre bout l’homme du ministère ;

Son noir sourcil se fronce, ct ce seul mouvement Met tous les auditeurs dans un saint tremblement ; Sa bouche est comprimée en un mépris suprême, Puis il fait ce discours aussi grand que lui-même :

‘ Messieurs, vous êtes tous céans gens bien appris ; ‘ En s’adressant à vous, cet homme s’est mépris.

‘ La meilleure réponse à cette impertinence,

‘ Vous venez de la faire, et c’est un froid silence.” Il dit, et tout-à-coup, un concert de bravos

Accueille incontinent cet habile propos.

Monsieur le marguillier d’abord se fait entendre, Puis, colonel, major, ne se font pas attendre : Shérif, protonotaire, habitant et bourgeois,

Ne forment bientôt plus qu’une puissante voix. Mais notre contracteur et le chercheur de place Ont montré des poumons qu'aucun autre n’efface ;

Si bien que l’incident saute aisément aux yeux Du député de droite assis en face d’eux.

Pareille analogie avec lui si frappante

Leur gagne son estime et sa voix influente.

Il signale le fait à l’homme du Pouvoir,

Lequel tout aussitôt a compris son devoir :

Des deux vaillants claqueurs que sa venue enchante, 11 s’approche et leur tend sa main toute puissante. Malgré l'émotion, ils .’osent l’embrasser,

Mais ils font maints saluts sans jamais se lasser ; Dont et du tout ils ont bientôt la récompense

En obtenant l’objet de leur douce espérance...

Et teile fut La fin du plus grand des combats. Mais quand lheureux vainqueur solde ainsi les soldats, Le malheureux vaincu, penaud, l’oreille basse, S’esquive, sans tambour, vers la seconde classe, Jurant bien, pour le coup, qu’on ne le prendrait plus À prêcher à des gens déjà tout convaincus.

Pourtant, s’il eût jeté son regard en arrière,

Il en eut vu plus d’un, entr’autres la commère, Pierre notre amoureux, et les filles surtout,

Lesquels au mot divorce alarmés tout-à-coup, Regardaient le tribun, remplis de sympathie,

Pour avoir foudroyé cette noire infamie.

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