‹ La grande amoureuseChapitre 2 sur 5 · PASSAGE CHOISEUL, 23-3I · texte numérisé non relu

PASSAGE CHOISEUL, 23-3I

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très amicalement.

I 'hôtel de Lyse, la courtisane, fait une tache de neige dans la rangée grisâtre des maisons qui bordent la rue de Courcelles. Il respire le mystère, depuis le rezde-chaussée, presque toujours clos, jusqu'aux larges baies du hall qui écrase le premier étage. On devine dans ce temple de la blancheur l'âme de volupté qui l'habite. Une vie pécheresse s'y alanguit, derrière les fenêtres barricadées de fer. Si vous pressez le timbre électrique, la servante accourue n'ouvrira pas : elle se contentera de ra-

battre le panneau de verre opaque à travers lequel vous aurez vu sa forme venir à vous comme à travers une eau noire; ainsi qu'une tourière de cloître, elle vous parlera de l'autre côté de la grille écussonnéed'un L. G. doré, le chiffre de Lyse de Gesvres. Cette domestique, une négresse en corsage vert, est une figure de diablerie amusante dans ce palais d'albâtre.

Si le visiteur est connu, elle grimacera un sourire d'accueil et l'introduira. Il montera l'escalier de pierre feutré d'un tapis gris pâle. Arrivé sur le palier, il poussera une porte de verre. Le voilà dans le salon, laqué de blanc.

Le regard s'accroche tout de suite à deux grands pastels : l'un ancien qui déjà s'en va en brume, l'autre moderne. Celui-ci évoque, sortant d'un halo gris et rose, la fine tête longue de Lyse de Gesvres, autour de laquelle moussent des cheveux châtains : le col est cerclé d'un triple rang de perles lourdes. La marquise d'autrefois et la grande courtisane d'aujourd'hui ne sont point parentes; pourtant, elles se ressemblent. L'une symbolise l'aristocratie du nom qui est disparue, l'autre l'aristocratie de l'amour qui va disparaître d'un monde voué à l'universelle médiocrité.

Le choix du meuble et du décor confirme l'illusion. Près d^une fenêtre se dresse une harpe ancienne, d'un travail admirable, au fronton sculpté de deux Amours, et dont le socle passé au vernis-martîn a des miroitements de cuivre rouge. Elle a coûté deux cent cinquante louis au banquier Jacob, qui n'est pas devenu pour cela l'amant de Lyse. Sur la table à poudrer sont des bonbonnières émaillées et guillochées où puisèrent des doigts de duchesses.

Pourtant l'art moderne révèle, dans la courbe bizarre des boiseries qui lambrissent les murs, son élégance un peu torturée. Sur la tablette de la cheminée pullule toute une faune de porcelaine blanche : des éléphants, des chameaux, des chats, surtout des lévriers, assis ou debout, au col démesuré, aux oreilles aiguës, aux yeux de turquoises mortes, qui semblent des flammes figées et vous regardent du fond d'un cauchemar. Un hibou, parmi ces animaux spectres, fixe sur vous ses grosses prunelles d'or : effleurez du doigt le commutateur électrique, elles s'embraseront d'un feu infernal, comme il s'en allume aux orbites des crânes pendant les nuits de sabbat, dans les cimetières de légende. Lyse se délecte de cette fantasmagorie.

Au fond de la niche circulaire qui s'ouvre dans la muraille grimace un dieu chinois, un dragon précieux et horrible, qui a coûté quinze mille francs. Il porte, enroulée aux squammes de son corps, une triple chaîne de perles, celle qu'on voit au col de Lyse dans son portrait, et dont elle confie la garde au monstre sacré. Une lampe pend de la voûte et darde son oscillante âme de feu. Un poignard indien empoisonné gît aux pieds de l'idole. Singulier jouet pour une courtisane. Mais Lyse fait jouet de tout.

Sous la glace ovale d'une table-vitrine s'étalent les plus beaux bijoux de Lalique : inquiétantes orfèvreries dont l'art ne paraît pas naturel, émaux aux feux malades, gemmes livides qui ont l'air ensorcelées. Une console incrustée dans la muraille supporte une copie de l'Hermaphrodite. C'est une amie de Lyse, voleuse par amour, qui l'a dérobée chez un collectionneur pour en faire hommage à sa grâce androgyne.

Quand le matin, fragile et longue dans sa robe de laine blanche à capuchon serrée à la taille d'une cordelière, la princesse Lyse, ainsi qu'on l'appelle, évolue dans ce décor ambigu de chapelle et de boudoir, elle est belle indéfinissablement. Son corps de volupté, qui fait penser aux

novices de Murillo, hésite entre le sexe de l'ange et celui de la vierge. Drapée, la gorge se dissimule; les jambes sveltes, qui font la démarche élastique et harmonieuse, pourraient être d'un éphèbe aussi bien que d'une nymphe chasseresse. Le visage, d'une si admirable correction, change de type d'après l'angle sous lequel il apparaît. Vue de profil, Lyse est une Italienne du temps de Raphaël, avec la coupe si pure de ses lèvres et le fier dessin de ses narines; de face, la délicatesse et le fondu de ses traits la font ressembler plutôt aux Anglaises de Romney et d'Hoppner. Elle a les yeux d'aigue-marine, et leur limpidité s'ouvre en d'infinies profondeurs. Ils donnent un air de chimère à sa beauté ; malgré son charme de moderne Parisienne, ils la font paraître insaisissable, irréelle, telle en un mot que l'annonçait ce décor à la poésie de cauchemar.

Les yeux de Lyse évoquent les perfides somnolences de la mer.

Aux heures de réception, la chapelle profane est envahie. Le peuple des adorateurs, et des adoratrices plus ferventes encore, s'assemble autour de la reine des nonchalances, étendue sur quelque lit de repos. On dirait la ruelle d'une précieuse, mais avec un parfum de péché

subtil que l'hôtel de Rambouillet n'a point connu.

Justement Lyse ce soir tient cour plénière.

Vêtue d'une robe de satin sur laquelle frissonne toute la gamme des gris, depuis le gris fer jusqu'au gris argent, elle est couchée sur son éternelle chaise-longue; sa figure d'un si doux ovale s'enfonce dans les coussins de toutes couleurs, sa forme sinueuse, comme celles que peignait le Primarice, disparaît à peu près sous la couverture d'hermine éclaboussée de noir, aux volants de point d'angleterre, maintes fois déchirés dans les crises amoureuses. Sa main un peu grande, aux doigts retroussés, la main de Diane de Poitiers, joue avec les cheveux de son amie Thékla, une jeune fille de Bohême qui la regarde enfiévrée, soulevée sur un coude du tapis où elle s'allonge aux pieds de la Maîtresse.

Autour de Lyse rôde le parfum qu'elle préfère : Tourquoi j'aimais T{osine. L'essence en est aussi compliquée que le nom; Lyse se tient éloignée en tout de la simplicité.

« Mais non, mon petit Jacob, je n'aime que les rois, vous le savez bien, répond-elle, avec une voix traînante de fillette, au banquier de Francfort crépu et lippu qui l'obsède.

— Pardon, réplique Jacob. Et Pérou, s'il vous plaît?

— C'est le roi du vermicelle.

— Et Schumacher?

— C'est le roi des voleurs, fait-elle du même ton plaintif.

— Vous savez que je suis là, dit le boursier, sortant tout à coup d'une causerie avec deux gloires retraitées du second Empire, Caro et Cora.

— Ça m'est bien égal, soupire la voix toujours angélique.

— Alors, je reste?

— Mais oui, laissez respirer vos victimes... A propos, mon petit Chou, — ce tendre diminutif amende les railleries précédentes — vous ne m'avez toujours pas dit ce qu'il faut acheter cette semaine.

— Des chemins de fer péruviens.

— Bon, ça ?

— Excellent, si vous vendez à quinzaine.

— Merci. Tu sais, j'ai confiance en toi, Chouchou.

— Vous pouvez. Je vous ai toujours bien conseillée.

— C'est vrai. Je suis même la seule. J'ai le

monopole de ton honnêteté. Ça me flatte. y>

Impassible, le boursier salue. Jacob, dont Lyse ne s'occupe plus, va s'asseoir dans un coin et boude.

« Ma chère comtesse, reprend-elle en s'adressant à sa voisine de droite, une divorcée du meilleur monde, aux cheveux pourpres, et fardée avec violence, voulez-vous être un trésor? 3f>

Les yeux charbonnés de la comtesse brillent de plaisir; elle s'empresse :

« Qu'est-ce qu'il y a, mignonne? Tout à vos ordres.

— En rentrant, passez donc chez Noiseux.

Vous lui direz que j'ai changé d'avis pour ma chambre à coucher : pas de Louis XV! Fini, le Louis XV! Bon pour les grues de la rue de Naples qui s'installent.

— Alors ce sera du Louis XVI, décidément?

— Oui, et les tentures en toile de Jouy, pareilles aux rideaux... Ah!... vous lui direz aussi que je veux des gravures de l'époque.

— Vous aimez bien ce temps-là? dit Schumacher.

— J'en raffole... à cause de Marie-Antoinette et de la Lamballe... C'était gentil, ce petit ménage ! Pas, Thékla, mon amour? d

Elles échangèrent un long regard.

« Mais dites donc, comtesse, reprit-elle assez sèchement, vous ne le trouverez plus, Noiseux. Il sort toujours à cinq heures.

— Il n'est que quatre heures et demie. J'ai le temps, avec ma voiture. Je me sauve. !►

Mise ainsi à la porte, l'amie se levait en hâte : elle alla vers Lyse qui lui tendait la main, impatiente déjà de la voir partie. Avant de sortir, elle la baisa au cou, fervemment.

a: Bonne nature, la comtesse, dit Schumacher. Vous avez été dure pour elle.

— Elle m'agace, cette femme-là. Quand elle embrasse, ça colle. Je suis sûre qu'elle m'a laissé de son rouge sur la peau. Regarde un peu, Thékla. :»

La jeune fille, sans répondre, pressa de ses lèvres le cou de son amie. Lyse fermait les yeux sous le baiser interminable.

« A la bonne heure, fit la voix gutturale, impassible, de Chico, le peintre espagnol. Au moins, voilà un groupe esthétique. Restez un peu comme cela, mes chéries. y>

Il donna quelques coups de crayon rapides sur une feuille de son calepin, usé aux angles et grand comme un cahier de papier à cigarettes.

lO LA GRANDE AMOUREUSE

qui contenait les embryons des chefs-d'œuvre futurs. Par une sorte de coquetterie à rebours très fréquente chez les artistes, le fastueux Espagnol, linge et bagué comme une femme, affectait d'employer pour ses esquisses ce carnet de blanchisseuse.

Les deux amies, complaisamment, gardaient la pose : perverses, elles se délectaient de ces caresses devant les hommes surexcités. Mais avec Chiquito, elles perdaient leur temps; son épiderme d'artiste était inattaquable par des tentations pareilles. Il n'était attentif qu'aux lignes des deux corps souples, à l'opposition de la tête si brune et de la tête presque blonde. Elles s'harmonisaient par leur contraste même, la sombre beauté tchèque près de la claire beauté de Lyse. Le front de la jeune fille était de marbre sous un écroulement de cheveux noirs : le teint se dorait légèrement, les yeux flambaient d'énergie, le nez s'incurvait un peu; un duvet de pêche ombrageait les mûrissantes lèvres. Cette grâce respirait on ne sait quoi de guerrier et de farouche : la luxure spéciale dont l'enfant s'enivrait lui laissait sa splendeur de vierge.

Sans grand'peine, Thékla avait détrôné toutes les autres favorites : une comtesse polonaise,

une danseuse de music-hall, une poétesse néogrecque qui rêvait de restaurer Mytilène, une courtisane qui avait triomphé sous le Septennat. Enfin cette marquise de Beauvau dont le covercoat jaune est célèbre, et qui arbore ses fantaisies avec une crânerie sans pareille, celle qui disait de sa voix coupante aux amies inquiètes des étrennes qu'elles pourraient lui offrir :

« Inutile de chercher : je n'accepte que des cigares. »

La plupart de ces rivales se trouvaient aujourd'hui réunies dans le salon de la rue de Courcelles; toutes, elles se ressemblaient parle pli significatif de leur bouche et leur regard où l'expression sensuelle s'aiguisait jusqu'à la cruauté. Leur figure se crispait à contempler l'enlacement de Thékla et de Lyse.

La porte s'ouvrit, donna passage à un vieillard replet, qui s'avança à travers le salon à petits pas pressés, se dirigeant vers l'indolente divinité du lieu. Avec sa face remuée de tics, son ventre qui pointait, il eût été ridicule sans la malice dont il s'éclairait.

Il baisa la main de Lyse.

« Quoi de nouveau à l'Académie, Riquet? »

demanda-t-elle languissamment.

Riquet était le diminutif d'Henri, prénom de l'immortel.

« Peuh! fît-il, la Coupole, ce n'est pas intéressant. D'ailleurs j'arrive de l'Opéra.

— C'est vrai!... ton ballet!... j'oubliais... Et qu'est-ce qu'on raconte au foyer? i>

Riquet aussitôt lui servit le dernier potin.

Le duc de Claremont avait depuis longtemps des vues sur Gillette, le plus jeune des petits rats. Mais, libertin prudent, l'âge de la fillette lui donnait des craintes, et il s'était imposé une année de patience. Quelqu'un renseigna la duchesse : elle résolut de se venger par provision. Comme elle se mêlait de peindre, elle avait dans son hôtel un atelier : elle fit demander à la petite de venir lui poser une naïade dans le costume de la mythologie. Le duc, entrant un matin pour dire bonjour à sa femme, aperçut Gillette debout sur la planche à modèles, et la duchesse en adoration, ayant tout à fait cessé de peindre. Son premier mouvement fut de claquer la porte en les maudissant toutes deux. Il en eut un autre, qui fut le bon.

Il resta.

Riquet, clignant des yeux, remâchait cette histoire en la racontant. Il la détaillait avec une

mimique extraordinaire. Tout y était : la gaucherie sournoise de la fillette, les pâmoisons de la duchesse, le décrochement comique de la dignité conjugale chez le duc, furieux d'abord, puis passionnément intéressé. On lui fit un succès d'acteur.

Cependant la chambrée se renouvelait. Les deux courtisanes honoraires étaient parties; Schumacher se leva.

« Je suis un peu pressé, s'excusa-t-il.

— Un coup à faire, murmura Lyse, de son ton d'élégie. Bonsoir et bonne chance, Chou- Chou ! Tâche de ne pas rencontrer le Préfet de police.

— Bonsoir, méchante amie. »

Les nouveaux arrivants se succédaient. Marcelle Marco, la pensionnaire des Variétés, l'actrice la mieux lingée de tout Paris, car elle se souvenait d'avoir été cocotte, et Persil, l'académicien moderne, écrivait des pièces tout exprès pour qu'elle y montrât ses dessous célèbres. Framery, un gaillard tout en muscles, sans la moindre surcharge de cerveau, brute sportive, vêtue à l'anglaise et qui, dans la vie, ne connaissait qu'une seule souffrance : l'humiliation de porter le whisky moins bien que Jim, son entraîneur. Un

jeune vicomte aspirant à se débaucher, timide et qui suçait éperdument sa canne. Deux échantillons de la noblesse industrielle, appariés comme des duettistes de café-concert : le Petit Vermouth et le Petit Cacao. Tout cela se casait au petit bonheur sur les sièges bas et les causeuses. Des conversations s'improvisaient dans les coins entre figurants sans importance, tandis que quatre ou cinq intimes formaient autour de la chaise longue le cercle de la princesse Lyse, comme le disait Riquet, le doyen de ses fidèles, toujours soucieux du mot noble et du bel usage.

Du fond de son apparente somnolence, la maîtresse de maison gouvernait la causerie, qui rebondissait à chaque nouveau sursaut de cet esprit de femme et de courtisane, le caprice même. Le ton de la conversation avait changé : le dernier opéra en faisait les frais ; les mérites des interprètes étaient discutés par le peintre et l'académicien, et Lyse départageait leurs avis avec une étonnante sûreté de jugement. Cette conversation, qui traitait familièrement de choses subtiles, rappelait les académies de beaux esprits présidées par Ninon de Lenclos. Par le rayonnement intellectuel qui doublait sa beauté, Lyse

méritait vraiment d'être appelée la dernière courtisane.

Cependant la porte s'ouvrit encore : un homme s'y encadra. Il hésita un myoment avant d'entrer.

Il pouvait avoir quarante-huit ans; il parut dépaysé dans ce salon, car sa redingote et son air sentaient également la province. Les yeux de Lyse, qui s'étaient levés sur lui, attirèrent les siens : alors il n'hésita plus. Avec une brusquerie de timide qui brûle ses vaisseaux, il s'avança jusqu'au milieu de la pièce, vint tout près d'elle, tandis qu'un peu de rougeur se répandait sur ses joues brunes de campagnard.

(c Bonjour, Marie, dit-il, en serrant la main chargée de bagues qu'elle lui tendait.

— Mon ami! oh! que je suis heureuse de vous voir! i>

A son approche, elle s'était soulevée sur ses coussins : elle se leva tout à fait. Et familièrement, comme un frère et une sœur, ils s'embrassèrent. Le provincial, si gauche tout à l'heure, était maintenant, parmi cette foule de passants quelconques, le seul qui eût l'air de se trouver chez lui.

« Fais les honneurs du thé, dit la courtisane à son amie; je reviens dans un instant. Il faut que je parle à M. de Bréhal. »

l6 LA CRANDB AMOUREUSE

Et elle entraînait déjà celui qu'elle venait de nommer ainsi dans un petit boudoir contigu au salon; vivement, elle en referma la grille derrière elle, avec un claquement sec.

« Vous connaissez?... demanda le Petit Cacao à l'académicien, en montrant d'un geste assez dépréciateur la porte par laquelle M. de Bréhal venait de disparaître.

— Je ne l'ai jamais vu.

— Ça ne doit pas être un amoureux, observa le Petit Vermouth; il a plutôt une tête de marguillier, ce ponte-là.

— Il est bien mal habillé, déclara Framery,

— Savez-vous ce que je crois? conclut Riquet. C'est un cousin de province qui est venu faire de la morale à Lyse.

— Pourvu qu'il n'aille pas nous la convertir! y> Cependant Lyse, dans le boudoir, avait pris

les mains de M. de Bréhal dans les siennes et lui répétait encore :

« Oh! je suis contente, contente de vous revoir.

— Et moi aussi, Marie! y> Elle sourit :

« Oui, c'est cela, appelez-moi Marie. Cela me change, c'est rafraîchissant à entendre, cela

sent chez nous. Et puis, c'est le nom que vous m'avez donné, mon parrain. i>

Ce fut à son tour de lui sourire. Ils se regardèrent un instant : le décor du boudoir s'était aboli autour d'eux, ils se retrouvaient dans le salon vieillot de Bréhal. Ils revoyaient les grands fauteuils de chêne, et les gravures romantiques à deux teintes d'après Devéria. Par la fenêtre ouverte, on apercevait la lande aux fleurs d'or, toute braisillante de soleil, et l'âme chaude de l'été entrait dans la chambre.

a: Comment va M"™® de Bréhal? interrogea Lyse. Et Françoise? Et Yves? Et votre mère, mon ami?

— Ma femme va bien. Françoise vient de faire sa première communion, Yves déchire toujours ses culottes. Ma mère m'a chargé de ses tendresses pour vous : elle voudrait vous voir. Ne la faites pas trop attendre : elle vieillit beaucoup, la pauvre femme.

— J'irai sûrement le mois prochain. Je redeviendrai tout à fait Marie du Guénic. Alors la Bretagne ne me méprise pas trop?

— La Bretagne vous aime bien, Marie, et moi aussi. i>

Elle ne répondit pas : ils se serrèrent la main

l8 LA GRANDE AMOUREUSE

encore, très émus tous les deux. M. de Bréhal, tout campagnard qu'il fut, savait éviter les paroles inutiles. De l'autre côté de la grille, des rires féminins s'épanouirent. Ce fut pour Lyse un rappel de ce monde dont elle était si loin, de son monde véritable à elle, contraste brutal avec le passé dans lequel, pour un instant, elle s'était replongée. Alors seulement, elle songea à ce que M. de Bréhal devait penser de l'existence que menait son ancienne petite Marie. Lui, le rustique vertueux qui habillait sa gentilhommerie à la paysanne, qui là-bas portait le bliaud des laboureurs et ne dédaignait pas de mettre la main à la charrue, lui, l'homme fort, courageux et chaste, qui n'avait connu dans toute sa vie que l'unique amour conjugal et la joie grave de la paternité!

« Je craignais de vous faire honte, murmurat-elle, en suivant sa pensée.

— Honte? non pas, mais tristesse. Comprenez, Marie! j'aime toujours ma filleule de jadis, l'enfant de mon ami Guénic, et je ne la retrouve plus, elle n'existe plus, bien que vous ne soyez pas morte! Votre nom même est autre. C'est Lyse que vous vous appelez maintenant... Oui, je sais, cela vaut mieux, mais c'est pour moi

une peine de plus. Quand je vous considère, il me semble que vous avez voyagé très longtemps, très loin, dans des pays étranges. Si bien qu'il ne vous reste plus rien de la petite Marie, ma pauvre Lyse. On vous a changée pour toujours, et ma vieille affection se désole de ne pas vous reconnaître. y>

Tandis qu'il parlait, elle tenait attachés sur lui ses yeux éclairés de surprise : où prenait-il ce qu'il lui disait, et qui avait enseigné l'éloquence à ce silencieux?

« Allons, mon ami, taisez-vous, répondit-elle enfin. Vous me feriez oublier que je n'ai plus le droit de m'attendrir. Il faut que je sois insensible. Toute émotion me fait perdre de ma force, dont j'ai besoin pour m'imposer, moi qu'on jalouse, moi qu'on hait, moi qu'on subit.

— Est-ce donc une existence que celle-là, Marie?

-•— C'est celle que j'ai voulue et c'est la seule possible pour moi. J'ai essayé d'être une honnête femme, vous le savez. Mais il y a des maris qui nous rendent la tâche trop difficile. A qui la faute si je suis maintenant une courtisane? y>

Il se taisait. Elle reprit, et sa voix s'était faite plus farouche :

€ D'ailleurs, je ne veux pas qu'on me plaigne. Il n'est pas vrai que je souffre. La souffrance est une humiliation : je n'en veux pas pour moi. Je suis la courtisane : mon métier c'est de triompher toujours. i>

Une flamme d'orgueil subit la transfigura.

Elle s'exaltait. Elle vint à M. de Bréhal; les mains croisées derrière le dos, elle se campa devant lui.

« Savez-vous, Louis, que c'est aujourd'hui quelque chose de très rare, la Courtisane, la vraie? Ma parole, je crois bien que je suis la dernière. Demandez un peu à ma vieille Cora, qui a connu les Tuileries et Baden-Baden, les maîtresses de Napoléon III et celles des princes russes. Demandez à Caro, qui a failli devenir impératrice de Finlande en enlevant l'héritier présomptif. La Courtisane vraie, aujourd'hui c'est une espèce disparue. Parbleu, nous avons déjà trente ans de république! Les coulissiers, les bookmakers et les marchands d'huile se forment en syndicat pour commanditer une belle fille. Quellepitié ! (Elle haussait les épaules). Moi, quand il me faut un amant, je regarde la carte d'Europe. En consultant l'échiquier, je me rappelle que telle altesse ou telle majesté doit être à prendre. Et je fais mes malles. Voilà. Lyse

de Gesvres, c'est une perle qui va sur toutes les couronnes. D'ailleurs, en amour, l'autre a beau être un souverain : c'est toujours moi qui daigne. Les rois amoureux ne sont que des écoliers.

Quand le duc de Belem vient me voir à Paris, c'est lui qui fait mes commissions aux modistes de la rue de la Paix; il leur reporte l'ouvrage, tout fils de roi qu'il est! S'il l'oublie, il remonte quatre à quatre mon escalier pour s'excuser et réparer sa faute. Et c'est un prince du sang, et c'est un colosse qui fait le coup de poing contre les taureaux de son pays I y>

Elle allait et venait en parlant. Elle se trouva en face d'un petit secrétaire et l'ouvrit. Elle en tira cinq billets de la Banque anglaise, de mille pounds chacun, et les froissa un instant.

o: Ce que je tiens là, dit-elle, ces cent- vingtcinq mille francs, c'est une galanterie du comte d'Essex pour ma fête. Avouez-le, à ce taux-là, on ne peut plus dire vraiment que je me prostitue. J'accepte le tribut des princes, voilà tout. Oui, les princes sont les tributaires d'Impéria. Mais l'argent n'est rien. Ce qui compte pour moi, c'est ma toute-puissance sur le monde et sur ma propre vie. Ainsi, tenez, à propos du comte d'Essex... L'année dernière, j'étais allée le re-

joindre à Londres, et je m'ennuyais. Il ne s'en fâchait pas : Anglais, il me reconnaissait le droit d'avoir le spleen. Mais il me dit à la fin :

— « Vearest, je crois que l'Angleterre est un « peu triste pour vous. Mon yacht est amarré « dans le port : le jour où vous désirerez faire « un voyage, vous n'aurez qu'un ordre à don- <r ner au capitaine, et il vous conduira où vous « voudrez, fût-ce au bout du monde. » — Je le remerciai et n'y pensai plus. Un matin, comme j'avais rêvé du Japon toute la nuit, j'eus soudain envie de voir le pays où les fleurs s'épanouissent sous la neige. Je le dis au comte d'Essex. — (( Well, darling, J> me répondit-il. Et je partis avec l'amie qui ne me quitte jamais.

— Et le comte?

— Il en profita pour faire le voyage d'Australie qu'il projetait. Il avait deviné que j'aimerais à voir le Japon tranquillement, seule, c'est-à-dire dans lui. Un prince, cela sait comprendre les caprices d'une femme. i>

M. de Bréhal, étourdi, sentait fondre toutes ses idées de morale. Les préjugés de sa vertu, noyés par l'enthousiasme de Lyse, coulaient à pic. Il cherchait sa conscience et ne la retrouvait plus. Puisque telle pouvait être ici-bas la desti-

née d'une grande courtisane, c'était donc que la créature d'amour accomplissait une mission providentielle, en contradiction apparente avec les devoirs de la foule ordinaire, lorsqu'en faisant l'œuvre de péché elle créait autour d'elle de la volupté et de l'harmonie par son désordre même. Elle était, comme le génie homicide du conquérant, une exception légitimée par la fin à laquelle, sans le savoir peut-être, elle concourait.

« Oui, murmura-t-il, c'est là une condition qui semble presque royale. Mais, ma pauvre Lyse, (il n'osait plus maintenant l'appeler Marie) cette royauté suppose l'esclavage de votre corps. y>

Elle sourit.

a: Esclave, moi? La Courtisane, esclave? Ah!

mon ami, dites cela à ces pauvres petites « travailleuses » qui se tiennent humblement aux ordres du désir masculin, « promeneuses i> de music-hall, soupeuses à l'attache dans les cabarets pas chers I Ou encore à ces demoiselles du quartier de l'Étoile, qui exécutent chaque jour héroïquement le tableau de service : dix heures du m^àn^ footing ou morning car, suivant leurs goûts ou leurs moyens; midi, Armenonville :

déjeuner, si elles ont le temps, apéritif dans le cas contraire; deux à quatre, séances de volupté

chez elles, ou d'essayages, rue de la Paix; cinq à sept, buggy, Acacias, Pavillon Royal ; huit heures, dîner chez Paillard; dix heures, avantscène aux Variétés; minuit et demi, souper au Café de Paris; ensuite, conséquences du souper jusqu'à des heures indéterminées. Ces malheureuses traînent le char de Vénus comme un fiacre à la journée; moi, je suis la bête de luxe et de piaffe. Voilà la différence. Je ne fais pas la chasse aux hommes; ils viennent à moi... quand je le permets. »

Elle cueillit un arum dans un vase, et le respira. La chair de son visage et celle de la fleur étaient de blancheur pareille.

« Esclave! continua-t-elle. Mais je suis plus libre d'esprit qu'une actrice prise par son théâtre ou qu'une bourgeoise hébétée par son intérieur. Je pense, moi, je lis. Chez moi, on cause : j'ai un salon. Un romancier y vient faire du paradoxe, un auteur dramatique de l'esprit, les autres de la figuration, moi, j'inspire et je préside. Au fait, vous l'avez vu, mon salon : que vous en semble?

— Ohl je n'ai fait que le traverser. JVi aperçu un papillotement d'élégances qui m'ont ébloui, pauvre provincial. Et je me suis dit que des gens

LA GRANDE AMOUREUSE 2f

si bien mis se devaient d'être infiniment spirituels. »

Elle s'assit près de lui, et, rieuse, amusée : o: Si vous saviez comme ils sont soumis et humbles! Je les mène à la baguette... au sceptre 1 Sctumaclier, le forban de la Bourse, peut se payer le luxe de tyranniser la petite femme du monde qui pèlerine chez lui deux fois par semaine... Mais oui, la femme de Séguin, le maître des requêtes! Bien sûr, ce n'est pas avec les traitements de l'État qu'elle paierait les notes de son couturier qui travaille pour les grandes-duchesses, Chose de la rue de Rivoli. Mais moi, je suis riche. Et si vous m'entendiez lui parler, au Schumacher ! Et Sénac, Henri de Sénac, l'écrivain illustre, auquel les plus fières cabotines demandent des rôles à genoux! Il n'oserait pas solliciter de moi une seule des complaisances qu'elles lui prodiguent! Je n'ai pas besoin de rôles, moi! Je n'ai pas besoin que Sénac me fasse jouer la comédie; c'est moi qui la lui fais jouer. Tenez, je parie que je me donne moins souvent à une altesse que vos honnêtes femmes ne sont obligées de se donner à un mandarin crasseux de ministère, pour faire avancer d'une classe leur mari. i>

Elle était debout, à présent. Elle se dressait superbe, écrasant de son dédain la médiocrité pareille des régulières et des irrégulières. Cette apothéose de la luxure couronnée était ce qui devait choquer le plus M. de Bréhal, enclin par sa moralité à plus de rigueur envers le vice triomphant. Mais Fopiniâtreté de son affection lui faisait voir dans le cynisme de Lyse une franchise suprême. Son titre de courtisane, elle ne le déguisait pas comme tant d'autres sous quelque banale étiquette de théâtre ou de littérature : elle l'arborait sans fausse pudeur. Aussi leurs intransigeances, quoique opposées, sympathisaient. Ils étaient chacun à leur façon dans la logique.

« Oui, prononça-t-il enfin, je vous comprends, vous avez voulu être une affranchie. Et dans notre civilisation, malgré les rêveries du féminisme, le travail n'affranchit pas la femme. Même laborieuse, il faut encore qu'elle se prostitue, elle dépend toujours de l'homme qui l'emploie et qui la paie : il est le tyran et le violateur inévitable. Double esclavage I Nous en sommes encore au dilemme de Proudhon : Ménagère ou courtisane. — Vous avez choisi le second terme. Vous avez su, je le reconnais, vous

libérer autant qu'il est possible. Mais dites-le- -moî en toute sincérité : est-ce que Lyse, quelquefois, ne regrette pas Marie? Étes-vous réellement heureuse?

— Pourquoi me demandez-vous cela? y> répliqua-t-elle. Un peu de trouble avait passé dans sa voix.

a: Mais certainement, je suis heureuse. D'abord, j'ai fait ce que j'ai voulu. Combien en peuvent dire autant? Et puis, j'ai toutes les joies que donne l'orgueil, et voyez-vous, quand ce sentiment-là est satisfait chez les femmes, le reste n'a guère d'importance. Nous ne souffrons, nous ne jouissons véritablement que par là. Je suis l'idole la plus somptueuse et la plus chère du monde. Qu'est-ce que je pourrais désirer encore? Qu'est-ce que je regretterais? Le passé est trop bête, je ne le pleure pas. Et dans le présent, je cherche ce dont je pourrais bien avoir envie. En vérité, je ne vois pas. »

Elle avait prononcé ces dernières paroles sur un ton de défi. Elle se tut un instant, et pendant ce silence occupé dépensée, pareil aux entr'actes où mûrissent les résultats des scènes précédentes, son visage changea. Il s'adoucit de mélancolie. Elle vint s'asseoir près de M. de Bréhal.

« Eh bien! non, mon ami, je ne suis pas heureuse, votre doute avait raison. Je souffre d'une ironie secrète de ma destinée que je veux bien vous dévoiler, à vous qui n'êtes pas de mon monde ni du monde, mais qui êtes mon meilleur ami. Moi l'infiniment aimée, je ne puis pas aimer.

— Vous n'êtes pas la première, interrompit doucement M. de Bréhal, qui pâtisse de cette contradiction.

— Oui, répliqua-t-elle avec quelque amertume, je vous entends; la courtisane, en expiation de ses débauches, est vouée à l'insensibilité. C'est un lieu commun de moraliste, mon ami.

Pourquoi la courtisane n'aimerait-elle pas comme les autres, s'il vous plaît, et mieux que les autres? N'est-ce pas une joie inédite pour elle que de se donner enfin par tendresse, n'est-ce pas une fierté, pour celle qui se vend le plus cher possible, de faire l'aumône de soi? Seulement, il faut rencontrer celui qui mérite une telle grâce. Et quant à moi, je l'ai tant cherché que je ne le cherche plus.

— Cependant, vous n'êtes pas résignée?

— Non, certes. Figurez-vous cela ! On me désire, on m'implore, il y a même des coeurs naïfs

qui, me prenant pour une sainte, — tout se rencontre — m'invoquent avec des prières, et m'adorent, moi Lyse de Gesvres, comme la Vierge... Si vous lisiez les poèmes que j'ai reçus d'un jeune homme qui m'avait choisie pour Béatrix!... Et moi qui inspire tous les sentiments de l'amour, depuis le rut jusqu'au mysticisme, je suis condamnée à ne sentir éternellement que le dégoût. Je me livre la nausée aux lèvres, à moins que, par chance, je ne réussisse à me mettre dans ce bienheureux état : l'indifférence absolue.

— Tout à l'heure, vous disiez : « Je ne veux pas qu'on me plaigne. » Vous aviez tort.

— Mais aussi, je me venge de tous mes amants : ils sont mes ennemis. Je leur en veux de la souillure qu'ils m'infligent : un homme auquel je me suis accordée se ruinerait pour moi, entendez-vous? il me consacrerait toute sa vie, qu'il me resterait encore redevable pour le sacrifice que je lui ai consenti. Chez ceux qui m'aiment, je punis l'amour, la joie que je donne malgré moi. Je suis l'étemelle jalouse des heureux que je fais, moi qui suis vouée à créer du bonheur pour tous sauf pour moi-même, moi qui ne peux pas m' empêcher d'être belle à leurs

yeux... Oh! fit-elle, trahissant dans ce cri l'avarice suprême qui met un peu d'enfer dans le cœur de la femme, si l'on pouvait n'être belle que pour soi!

— Marie, répondit tranquillement M. de Bréhal, soyez certaine que vous aimerez un jour.

. — Pourquoi cela? demanda-t-elle, avec une sorte d'anxieux espoir, car les paroles de cet ami simple, venu de la solitude, avaient pour elle le son de la vérité.

— Parce que vous le désirez, ma pauvre enfant, jusqu'à la folie, jusqu'à la rage.

— Oui, dit-elle d'une voix lente, oh! oui, j'aimerais à aimer. y>

Il y eut un nouveau silence, que n'interrompit cette fois le bruit d'aucune conversation extérieure. Il était tard. Les visiteurs, sans doute, étaient partis.

a Je vous promets, reprit Lyse, que vous serez instruit le premier si le miracle que vous m'annoncez s'accomplit un jour. Vous voudrez bien alors être mon confident et mon conseil?

— Oui, y> répondit-il.

Ils rentrèrent dans le salon, qui se trouvait vide, et ils se dirent au revoir, émus sans savoir au juste pourquoi.

« De quoi donc avez-vous causé? demanda la soupçonneuse Thékla à son amie. Tu as les yeux tout énervés.

— Nous avons causé de quelque chose qui n'existe pas.

— Quoi donc?

— L'amour.

— Méchante !

— Ne te fâche pas. Tu sais bien que tu es mon vice... Thékla... Le vice vaut mieux que l'amour. D'abord, il existe, lui.

— Ah! fit l'autre, d'une voix sourde, vice, amour, ce que tu voudras ! peu m'importe ! »

Elles se regardèrent. Leurs yeux d'abord, puis leurs bouches s'unirent. Lyse poussa une espèce de gémissement, vaincue... Par quoi? Par le vice dont elle parlait? par la tristesse de son âme vide? Elle n'aurait su le dire. Mais elle tomba aux bras de son amie, et le groupe fraternel, le groupe criminel, roula enlacé sur les coussins.

comme celui que feraient deux couleuvres amoureuses.

La couverture d'hermine ne laisse voir que les têtes ensommeillées, tresses noires unies aux boucles châtaines, joues contre joues, haleines confondues. Les formes blanches des meubles se dissolvent dans la nuit qui tombe. Le salon d'amour est doux et triste comme la mort.

I EPT ans plus tôt avait éclaté la crise qui fit de Marie du Guénic Lyse de Gesvres la courtisane. Elle avait épousé M. de Plémeur, un gentillâtre breton.

M. du Guénic ne redoutait rien tant qu'un Parisien pour sa fille : il avait fait en sa vie deux ou trois séjours dans la capitale, et cela lui avait suflS pour en prendre rhorreur, La meilleure société lui avait paru gangrenée d'un abominable scepticisme. On y pariait des pires choses comme si elles eussent été toutes naturelles. Les femmes du monde ne craignaient point de révéler qu'elles n'ignoraient rien des vices de leur temps, et elles les plaisantaient au lieu de

les flétrir. Il fut consterné de voir qu'à Paris on ne prenait ni le bien ni le mal au sérieux : c'est ce dont une âme provinciale est le plus choquée. M. du Guénic se jura que jamais Marie n'épouserait un Parisien.

La terre de M. de Plémeur jouxtait la sienne; les fortunes, d'ailleurs médiocres, se balançaient : il n'en fallut pas davantage pour fixer son choix sur un jeune homme qui n'avait guère quitté Saint-Brieuc que pour Rennes ou Quimper et, par conséquent, se trouvait tout à fait indemne des vices parisiens. Brutal et viveur à l'ancienne mode, il avait bien cassé quelques pots et endommagé trois ou quatre servantes, mais cela du moins c'était net, point compliqué de corruption moderne, et ne sortait point de l'honnête débauche provinciale. D'ailleurs le mariage arrange bien des choses; il réformerait tout cela.

M"® du Guénic, quand on lui fit épouser ce charretier à particule, semblait une grande fleur maladive. Elle sortait du couvent de Quimper : elle était à la fois extraordinairement ignorante et pervertie. Enfant d'une vieille famille bretonne, à laquelle une grand'mère du côté paternel avait apporté un peu de sang espagnol, elle avait été

LA GRANDE AMOUREUSE 3f

élevée par les siens dans le plus austère catholicisme. Aucune conversation, aucune lecture, n'avait dévelouté son innocence intellectuelle; mais ses petits sens subissaient des inquiétudes précoces. A douze ans, une mélancolie que son confesseur prenait pour de la dévotion sensible, et dont elle était fière comme d'une grâce spéciale, la saisissait dans les chaudes soirées de printemps, lorsque, marchant parmi les genêts étoiles d'or, elle entendait pleurer les cloches et respirait l'odeur amoureuse de la terre vibrante de soleil. Elle confiait ses langueurs à sa mère, racontant qu'elle entendait souvent une voix :

« C'est ton bon ange qui te parle, y> répondait M™® du Guénic, mystique créature consumée de piété.

Mais la petite Marie ne songeait pas aux anges : sa pensée n'était occupée que d'ellemême. Troublée de voir fleurir sa grâce impubère, elle se désirait confusément. Il lui arrivait, en se couchant, de baiser ses épaules tendres, émue par leur douceur. Elle revoyait les petites filles de son âge, habillées pour les processions d'une robe de mousseline qui laissait transparaître le rose de leurs bras, frêles comme les siens. Et Marie, lente à s'endormir, s'épuisait à rêver de

leur chair enfantine, de leurs clairs cheveux qui sentaient bon comme la lande au mois de juin. Oh! les veillées de délectation douloureuse, où l'enfant se consumait dans Tamour des fantômes !

Certes, ce n'est pas elle qu'on aurait vue polissonner avec les garçons du voisinage, et il n'était guère besoin de le lui défendre. D'instinct, elle haïssait en eux l'égoïsme et la brutalité de l'homme : tous, ils lui semblaient uniformément laids et grossiers, ne sachant que donner des coups de poings au lieu de caresses. Les autres fillettes, en petites femmes qu'elles étaient déjà, recherchaient leurs approches, désireuses de se faire rudoyer par le mâle, afin d'avoir de quoi pleurer ensuite. Marie ne subissait pas cet ascendant de l'autre sexe, fondé sur la peur et l'amour des coups ; sa sensualité vibrait d'autre manière : elle voulait être éveillée doucement au contact d'une nature fine comme la sienne, et non violentée par la brusquerie d'un camarade balourd.

On reconnaît maintenant la fatalité innée de ces complexions amoureuses qui ne franchissent pas, dans leur concupiscence, la barrière de leur propre sexe, de ces femmes à qui la femme suffit,

parce que leur désir tend à se retrouver, non à se compléter.

M"** du Guénic était morte, rongée de dévotion et d'étisie. Le veuf mit sa fille au couvent de Quimper : il ne fallait plus que ce régime pour hâter la poussée de ses instincts.

Le jour de son arrivée, Marie s'était assise par terre, secouée de sanglots. Elle subissait une crise de cette nostalgie, si terrible chez les âmes de ce pays, qu'elle cause plus d'un suicide au régiment, parmi les bleus de Bretagne. Une voix, tout près d'elle, prononça :

« Il ne faut pas pleurer. »

Marie, levant la tête, aperçut une fillette un peu plus âgée qu'elle, à la mine sérieuse et très douce. Elle avait dit ces mots simplement, gravement. Ils réconfortèrent la « nouvelle », qui se prit à la considérer avec plus d'attention et se sentit le cœur tout réchauffé de la trouver si jolie. La grâce est toujours ce qui nous console le mieux.

dc II ne faut pas pleurer! » Aucun verbiage de tendresse n'aurait pu faire autant de bien à Marie que cette courte phrase. Elle signifiait évidemment : a: Puisque je suis là, vous n'avez plus le droit de vous désoler : vous me feriez de la

peine. » Et quand on défend ainsi quelque chose à quelqu'un, c'est qu'on l'aime, n'est-ce pas?

Elles se taisaient, mais elles se souriaient déjà. La grande finit par dire :

« Je m'appelle Alice. Et vous?

— Marie. »

Il y eut encore un périt silence. Puis Alice de nouveau parla :

« Nous nous aimerons bien, voulez- vous?

— Oh! oui. »

Elles s'embrassèrent. Les lèvres de Marie, à toucher le visage d'Alice, sentirent comme un goût de miel sauvage. Alice était une fleur de blé noir : sa peau était dorée, sa bouche mignarde, et ses yeux de ténèbres si doux que son amie avait envie de pleurer en les regardant.

Et les vierges enfantines s'aimèrent en toute chasteté, mais avec une violence inouïe, pâlissant, rougissant de se voir, défaillant d'extase quand elles approchaient ensemble des sacrements, demandant à la piété, pour s'assouvir mieux, les délices enflammées qui luisent au fond des paradis. Leurs voix, unies dans les cantiques de la chapelle, chantaient sur des thèmes sacrés le duo de l'amour, et chacune s'enivrait

d'entendre l'autre lui répondre, les aveux réciproques s'alternant avec les versets. Bouche à bouche comme deux colombes, elles mêlaient leurs âmes après la communion sans se croire sacrilèges. A rester dans la pureté, au milieu d'ardeurs surnaturelles, elles manquaient mourir. Marie surtout s'exténuait de tendresse; Alice, grave et forte, supportait mieux leur bonheur.

Ce fut elle, la plus âgée, qui partit la première. Après quelles étreintes, quelles larmes I Il y eut, pendant la dernière récréation qu'elles prirent en commun, une scène telle que le grand orme de la cour n'en avait jamais vu de semblable. Les vierges s'étaient cachées pour se dire adieu : leurs joues se touchaient, toutes brûlantes de pleurs, leurs doigts glacés se serraient jusqu'à se meurtrir, et leurs paumes se fondaient l'une dans l'autre, mêlant leur sueur d'angoisse.

Le même mot vint aux lèvres de chacune :

« Tu ne m'oublieras pas? »

M"® du Guénic, après le départ d'Alice, demeura comme étourdie; elle ne travailla plus, elle ne mangea plus. La sœur qui faisait sa ronde dans le dortoir la trouvait toujours éveillée, les

yeux grands ouverts dans la nuit. Ne sachant plus qu'en faire, on la renvoya. M. du Guénic la reconnut à peine : épouvanté, il manda le médecin. Celui-ci, comme la plupart de ses pareils, dédaigneux des maladies morales, se contenta de la déclarer fort anémiée, de faire allusion à certaine évolution du tempérament chez les jeunes filles, et comme le père le pressait d'y trouver un remède, il indiqua celui de la comédie :

Le mariage.

Le mariage, la nuit de noce! Marie, dont la sensibilité était restée inerte pendant toute cette période des fiançailles, où celle des jeunes filles ordinaires prend conscience d'elle-même et s'émeut par degrés jusqu'au désir de la révélation dernière, Marie, indolente, résignée, absente de soi, éprouva tout à coup une secousse atroce qui la réveilla enfin. La brutalité conjugale, endurée comme un sévice auquel la loi ne lui permettait pas de se soustraire, lui laissa l'impression d'une blessure et d'une souillure sans joie. C'était cela, l'amour des hommes? Quelle ignominie! Et quelle tristesse pour elle après les baisers chastes, les brûlants baisers d'Alice !

Le mari. Don Juan campagnard, habitué à

triompher sans combat de ses fermières et des chanteuses qui ornaient les casinos du département, vit dans la tristesse de sa femme un outrage personnel. Il s'en plaignit à son beaupére, qui intervint gauchement, incapable de rien comprendre aux pudeurs et aux dégoûts de sa fille. Seuls, le parrain et la marraine de la jeune femme, M. et M™® de Bréhal, devinèrent confusément ce qui se passait dans cette âme meurtrie et dans cette chair offensée. Mais ils n'avaient rien à dire.

« Quel brutal que ce Plémeur et quel goujat 1 J'ai bien peur pour notre pauvre Marie, soupirait M. de Bréhal.

— Heureusement, elle est sage, i> répondait M""® de Bréhal, vertueuse au point de croire à la toute-puissance de la vertu même chez les autres.

Cependant, M. de Plémeur sentait s'exalter en lui sa rancune contre Marie, qui ne lui en paraissait que plus désirable. Le dépit et la concupiscence l'affolaient. Il se rendait bien compte de ce qu'il y avait de mépris pour lui dans la soumission passive de la jeune femme, et il s'en trouvait mortellement humilié. Un autre, plus doux et surtout plus habile, eût essayé de la con-

quérir par ces ingéniosités amoureuses qui assurent à un amant, à un époux, la complicité involontaire des sens et préparent ainsi la défaite du cœur. Mais ce moyen n'était pas à son usage. Il préféra s'emporter. La maison retentissait à présent de scènes journalières.

Un malheur précipita la marche des événements : M. du Guénic mourut d'un coup de sang à la chasse. Son gendre ne garda plus de mesure dans sa conduite envers une femme sans protection. Il s'abandonna à toute sa violence. Son dépit de Don Juan dédaigné chercha des diversions dans la plus sale débauche : gothons de village, basses prostituées des ports, rouleuses de rues et de grands chemins, tout lui fut bon. L'ivrognerie, qui lui devenait habituelle, exaspérait encore ses désirs : ses étreintes, auxquelles sa femme n'osait pas toujours se refuser, craignant qu'il ne la tuât dans un accès de fureur lubrique, ressemblaient à un viol.

Vers cette époque, le neveu de M. de Bréhal, Anthime, un jeune enseigne de vaisseau, vint passer à Saint-Brieuc un congé de convalescence. Très jaloux de sa liberté, comme tous les marins à terre, il n'était point descendu au manoir, dis-

tant de la ville d'une demi-lîeue, mais il s'y rendait presque chaque jour, et ce fut là qu'il rencontra Marie en visite. Ils ne s'étaient pas revus depuis leur entance : le jeune homme était déjà sur le vaisseau-école quand la jeune fille fut mise au couvent de Quimper. Ils se retrouvèrent avec un certain plaisir, qui fut surtout sensible pour Marie, à cause de la tristesse ordinaire de son existence. Anthime de Bréhal était assez beau et l'uniforme lui seyait, contrastant par sa sévérité avec l'extrême jeunesse de l'enseigne, qu'un reste de fièvres lointaines pâlissait encore. Marie, pour la première fois, regardait un homme avec quelque intérêt. L'officier trouva la jeune femme ravissante dans son deuil qui la faisait paraître blonde. Celle-ci, dans leurs entrevues successives, s'abandonna aux charmes d'une sympathie où l'attrait physique entrait pour fort peu de chose. Au vrai, le jeune homme bénéficiait surtout de sa mélancolie.

L'oncle d' Anthime en prit quelque alarme, il parla à sa femme. Tous deux reconnurent qu'ils ne pouvaient fermer leur porte ni à leur neveu ni à leur filleule. Aussi bien devait-on craindre une imprudence ou une faute de cette languissante Marie, qui semblait ne tenir à rien en ce

monde, de cette âme en peine pour qui les réalités de la terre n'existaient pas? Quant à l'enseigne, ses longs mois de chasteté professionnelle et ses rapides débauches à terre ne l'avaient pas exercé au rôle de séducteur : il se trouvait gauche près de cette jeune femme presque jeune fille, qui avait visiblement peur de l'amour en le désirant, et qu'on sentait en défiance perpétuelle contre l'homme, même contre l'ami.

Pas un mot d'amour n'avait été échangé entre eux. Anthime de Bréhal ne représentait, pour M™® de Plémeur, que cette chose minime et pourtant si précieuse pour toute femme : la possibilité d'un roman — celui auquel on songe quand on se dit: « Si je voulais; » auquel on songera plus tard quand on se dira : « Si j'avais voulu! »

Un jour, M. de Plémeur rentra chez lui hagard, les vêtements souillés de vin. Un délire erotique le saisit : il voulut se jeter sur sa femme. Celle-ci s'était réfugiée dans la salle à manger, qui était la pièce la plus près de la rue. Son mari l'y poursuivit; il allait l'atteindre, comme elle gagnait la porte : ils n'étaient plus séparés que par une table, M. de Plémeur n'avait qu'à la tourner. Avec une force inouïe, la frêle jeune

femme saisit le bord du meuble, le culbuta entre elle et la porte. Ivre, hébété par l'imprévu de cette résistance, son mari s'effondra sur l'obstacle qu'il étreignit à deux mains; il resta là hoquetant, bégayant des injures ordurières et des menaces. A demi-morte, Marie put s'enfuir.

Elle courut, tête nue, à travers la ville, pendant quelques centaines de mètres, sans seulement savoir où elle allait. Elle arriva devant la porte d'Anthime de Bréhal. Elle sonna.

Le jeune homme vint lui ouvrir. 11 recula de surprise devant l'apparition qui se dressait : M°*® de Plémeur échevelée, hagarde de terreur, méconnaissable. Elle bégayait :

« Mon mari... a voulu... me tuer... Cachezmoi. y>

Mais il lui prenait les mains, la faisait entrer, la guidait dans le couloir obscur de la vieille maison provinciale. La nuit tombait. Dans ces demi-ténèbres, Marie, brisée d'émotions, perdait le souvenir et la notion des choses. Elle se trouva dans la chambre d'Anthime, assise sur un divan bas. Des objets étranges accrochés au mur, armes barbares, idoles farouchement peinturlurées, aux rictus sanglants, sortaient à moitié de l'ombre; l'enseigne en avait rempli son loge-

ment de marin. Un cauchemar se mit à danser autour de la fugitive, et elle ferma les yeux.

« Calmez-vous, rassurez-vous, disait-il, je suis là, je vous aime. »

Il la consolait en lui pariant bas; il ae serrait contre elle, il respirait cette fleur de chair mouillée de larmes. Toute la sève du jeune corps enfiévré de souffrance s'exhalait en parfums. Un vertige d'inconscience lui gagna le cerveau. Il étreignit dans ses bras la triste visiteuse : elle lui appartint comme une morte.

Quand tous deux se réveillèrent, il la vit en larmes.

« Qu'avez-vous donc ? lui demanda-t-il.

— Je suis bien malheureuse.

— Non, mon amie, vous ne le serez plus, maintenant que nous nous aimons. y>

Et prolixe, dans la fierté que lui donnait l'inespérée bonne fortune, il se mit à lui détailler les joies futures de cet amour.

Les très jeunes gens sont ainsi : aucun d'eux ne doute qu'il ait le pouvoir de relever les destinées abattues : ils sont les sauveteurs de toutes les infortunes féminines, et il ne leur en coûte que quelques baisers pour racheter les âmes du désespoir.

€ Vous verrez, disait-il, comme il sera beau, notre avenir. Tu verras, Marie! Lorsque tu auras divorcé, car tu ne peux rester plus longtemps avec ce misérable, nous vivrons entièrement l'un pour l'autre. Quand mon métier voudra que je te quitte, je te laisserai assez de souvenirs pour peupler les mois de veuvage.

Je serai ton mari si tu veux, mais je crois qu'il vaudra mieux encore que je reste ton amant.

Ainsi l'amour avec moi reviendra dans ta vie, comme un hôte dont le retour est toujours attendu, et la visite espérée toujours trop brève. Un tel amour ne pourra jamais vieillir, n'est-ce pas? 3>

Elle goûtait une espèce de joie tarouche à savourer l'amertume que lui causaient ces paroles. Comme il était sûr de lui, comme il se croyait fort parce qu'il avait recueilli l'avantage de sa faiblesse! Et comme il étalait naïvement son égoïsme d'homme! Elle sortait de ses bras, et déjà prudemment il réservait son indépendance. « Je serai ton mari si tu veux. » Pouvait-il se dérober mieux qu'en s'offrant ainsi? Et cependant il ne renonçait pas aux avantages de l'aventure : il entendait garder ce bien si précieux aux marins vagabonds qui n'ont pas le temps de pour-

voir aux nécessités amoureuses de la vie : une maîtresse fidèle à terre.

Voilà ce qu'elle comprenait. Elle ne pleurait plus, mais elle se taisait toujours.

« Qu'avez- vous? y> demanda-t-il, cessant de la tutoyer, car il avait perçu de l'hostilité dans son silence.

Elle releva enfin son visage, et, le regardant en face :

a: Je ne vous aime pas, i> dit-elle.

Anthime crut avoir mal entendu.

« Vous ne m'aimez pas ? :» répéta-t-il.

De la tête elle fit signe que non. La déception l'exaspéra.

« Alors, lui jeta-t-il brutalement, qu'est-ce que vous êtes venue faire ici? »

Elle eut la réponse découragée de toutes les femmes :

« Je ne sais pas. »

Une rage froide s'emparait d' Anthime.

Quelle comédie lui jouait-on? Le désespoir de Marie paraissait pourtant sincère tout à l'heure. Elle avait couru chez lui affolée, elle s'était laissé prendre, elle n'avait pas eu une minute de résistance. Et maintenant elle lui disait qu'elle ne l'aimait pas. Pourquoi? Avait-il donc été un

mauvais amant? A cette pensée il se sentait devenir ridicule pour lui-même, et sa colère contre elle s'en augmentait.

Il se leva, décidé à en finir, et lui dit sèchement :

« C'est bien, chère amie, je ne vous demande plus rien. Je renonce à comprendre votre conduite; vous vous êtes peut-être tout simplement jouée de moi... »

Elle eut un sanglot en réponse.

« Non? Tant mieux. Mais, ma chère, je ne veux pas rester davantage dans une situation aussi grotesque pour un homme. Je vois que je vous suis pour le moins inutile. A demain. Voulez-vous reposer ici? moi, je passerai la nuit dans l'autre chambre. Je puis vous laisser? vous n'avez besoin de rien?

— Non, merci, y> répliqua-t-elle faiblement, portant son mouchoir à sa bouche comme pour arrêter de nouveaux sanglots.

Il sortit. Alors, seule enfin, elle laissa la crise éclater.

Ah! l'imbécile, l'imbécile, qui n'avait rien su deviner de ce qui se passait en elle! Comment n'avait-il pas compris que sa sensibilité torturée réclamait la diversion des ingénieuses caresses.

Digiti

fO LA GRANDE AMOUREUSE

de la volupté préparée amoureusement, et qu'il devait commencer par s'occuper d'elle seule?

Elle aurait bien su l'en récompenser ensuite. Au lieu de cela, dans sa hâte égoïste, il s'était montré aussi brutal, aussi ignorant de l'amour vrai que son mari lui-même. L'amant valait l'époux. A quoi bon l'adultère ? A quoi bon l'irréparable fuite? Car elle n'en pouvait pas douter maintenant : toute la ville avait vu sa folie, par les yeux des deux ou trois malveillants qui se trouvent toujours sur le chemin des femmes en perdition.

Il pleuvait, on entendait grincer la grosse girouette gothique, et Marie pleurait, les mains aux genoux, les épaules convulsives.

Enfin, la nuit passa. Dès que le jour parut, l'enseigne frappa à la porte. Il avait pris son parti de sa déception amoureuse, et venait correctement se mettre à la disposition de la jeune femme, pour l'aider à sortir de la maison sans être vue et à chercher un asile.

« Où comptez-vous aller? lui demanda-t-il.

— Mais je n'ai pas le choix... Mon parrain... votre oncle, ne refusera pas de me recueillir pour quelques jours. »

Anthime se mordit les lèvres. M. de Bréhal

Digiti

LA GRANDE AMOUREUSE f I

au courant de cette aventure! Ce n'était pas ce qu'il eût souhaité. Lui, si sévère, il ne manquerait pas de rendre son neveu responsable du scandale, il ne le lui pardonnerait pas. Mais il n'y avait guère d'autre moyen pour assurer à Marie une retraite dans le voisinage, et l'heure pressait. La rue s'animait déjà, il n'y avait pas un instant à perdre pour fuir sans trop attirer de curieux sur les portes.

« Il y a un hôtel à deux pas d'ici, répondit le jeune homme, je vais chercher une voiture. i>

Au bout de quelques instants, il revint avec une sorte de coupé informe qui, par bonheur, se trouvait tout attelé. Il s'aperçut alors que Marie avait la tête nue, et les épaules couvertes seulement d'un mince corsage. Il avisa un capuchon accroché à une patère.

« Tenez, prenez ceci. »

Marie s'enveloppa dans le caban qui la rendait heureusement méconnaissable, et monta dans la vieille voiture qui partit en grinçant. L'équipage ne tarda pas à sortir du faubourg; il traversait maintenant la lande mouillée par la pluie nocturne, et sur laquelle les derniers nuages chassés par le matin laissaient encore tomber quelques larmes en fuyant. Marie eut la

sensation qu'elle abandonnait derrière elle un passé mort : celui où elle avait été une honnête femme. La foi au devoir n'existait plus en elle depuis que M. de Plémeur avait profané ses pudeurs d'épouse; sa foi en l'amour était morte de cette nuit.

Elle arriva à Bréhal aussi insensible qu'un cadavre, et raconta à ses amis tout le désastre sans une larme. Ce furent eux qui pleurèrent.

Le jour même son aventure courait la ville.

M. de Plémeur provoqua l'enseigne qui se laissa galamment blesser au bras, et il intenta une action en divorce contre sa femme.

l 'HÔTEL Cosmopolis, qui dresse en regard des Tuileries sa longue façade monotone, mériterait bien d'être étudié à fond par quelque observateur soucieux des mœurs parisiennes et de leurs mystères. Son existence est double en quelque sorte. Il est d'abord un caravansérail pour familles demi-élégant, demi-bourgeois, inférieur sans doute aux palais de la place Vendôme et des Champs-Elysées, mais préférable aux divers Terminus où les gares, chaque jour, dégorgent leurs milliers d'arrivants, où les couloirs ne se vident jamais d'une foule incongrue, affairée, qui semble toujours près de manquer le train.

f4 LA GRANDE AMOUREUSE

La maison est cossue, paisible, d'un ton moderne sans recherche. Le Cosmopolis est classé à juste titre parmi les hôtels sérieux.

Cependant, le romancier qui rêve d'explorer quelques coins encore inédits de la vie galante — ambition ardue! — ne perdrait pas son temps à s'enquêter un peu de ce qui se passe dans ces salons de conversation capitonnés d'un tel « comme il faut y>. L'Hôtel Cosmopolis, autant que les Family Houses, a des dessous mystérieux : les provinciaux de passage les ignorent, de même que beaucoup de Parisiens. A côté de sa vie officielle, ouverte à tous venants, il en a une autre, compliquée, obscure, pleine de surprises pour l'observateur. Celle-là se dissimule; elle, s'étouffe, pour ainsi dire, dans le tapage des allées et venues, la rumeur des voitures roulant sous les voûtes, le vacarme artistique de la salle de concert. Des acteurs, toujours les mêmes, jouent là une comédie à cent personnages et à cent épisodes, dans les recoins du hall ou sur la terrasse où l'on prend le thé. Ces mouvantes intrigues, cette incessante fermentation de passions et d'intérêts, demeurent secrètes : tant d'agitation ne fait pas même monter une bulle à la surface de la vie quotidienne.

Digiti

LA GRANDE AMOUREUSE ff

Tandis que le hasard des voyages renouvelle sans cesse 'la clientèle ordinaire de l'hôtel, les autres y forment une colonie à demeure et y semblent chez eux.

Rien n'est plus curieux que ce petit monde ; il ne se pique nullement d'être moral, mais on ne lui reprochera pas la moindre banalité. Parfois, les hommes sont des grands seigneurs à la côte, en fâcheuse posture auprès de leurs créanciers, de provenance exotique, presque toujours, mais souvent très relevée, cousins ou alliés de princes, voire même de rois. Il ne faudrait pas s'étonner de les voir tout à coup rebondir par un heureux mariage à de vertigineuses hauteurs. A moins qu'ils n'y arrivent par quelque combinaison de jeu, d'affaires ou de politique, échafaudée dans les bars ou dans les tripots. Alors, ils disparaissent pour toujours de l'Hôtel Cosmopolis.

En attendant, force leur est d'y demeurer, à cause d'une note qui n'est jamais tout à fait payée, et aussi de l'impossibilité où ils sont de se meubler une garçonnière. Le baccara, les courses, assurent leur matérielle : sinon, ils ne dédaignent pas les subsides que leur octroie la domesticité, gavée de pourboires

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aux heures prospères. Il ne faut pas les mépriser pour cela : on les verra peut-être un jour ministres de quelque chose, ou ambassadeurs, à moins qu'ils ne se contentent d'être millionnaires comme tout le monde.

L'élément féminin est le digne complément de l'autre. Les recluses du CcJSmopolis s'y tiennent renfermées pour la même raison que les hommes : le manque d'argent. Elles se divisent aussi en deux catégories : les simples professionnelles qui font escale à Paris avant de repartir pour Brighton, Spa ou Saint-Moritz; puis les demi-castors et demi-aventurières, veuves, divorcées, ou même en activité de mariage, mais séparées de leur mari immobilisé dans quelque vague poste diplomatique.

Le manège de celles-là vaut d'être étudié.

Généralement, elles avisent, dans la clientèle flottante de l'hôtel, un étranger. Anglais ou Russe, — les deux nationalités qui déçoivent le moins — d'un caractère qu'elles supposent crédule et généreux. Aux salons de lecture, aux thés quotidiens, on se lie et on en vient bien vite aux confidences. D'abord, la femme avoue des peines de cœur, que l'homme s'offre à consoler; puis ce sont des embarras d'argent, qui

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ne solKcitent pas moins son intervention charitable. Tout cela avec des subterfuges de corné-die : facture en souffrance qu'on laisse traîner, lettre insolente d'un faux créancier, avis d'un banquier imaginaire informant sa cliente qu'elle ne pourra toucher, avant plusieurs semaines, la forte somme dont elle a tant besoin. L'ami s'attendrit, s'exécute, et le voilà qui ébauche une liaison, durable en raison de l'avance accordée. — Car il ne s'agit que d'une avance — pour le moment du moins. Le séjour du noble étranger se prolongera indéfiniment à l'hôtel, et c'est peut-être pour cela que le directeur montre de l'indulgence envers la dame qui met quelque fantaisie à payer sa note, mais qui retient chez lui le client nomade.

Cette variété de la galanterie a l'avantage d'être fort peu coûteuse à exercer. Le rravel suit, la blouse immuable où l'on note seulement de temps à autre la coquetterie d'un ruban inédit, suffisent à celles qui la pratiquent, en attendant qu'elles rencontrent, elles aussi, le mariage ou le collage libérateur. Personne à les voir ne douterait que ces modestes ne soient des irréprochables.

L'Hôtel Cosmopolis apparaît comme une

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nouvelle pension Vauquer, plus moderne et sans la pittoresque sordidité de l'ancienne, mais n'offrant guère moins d'intérêt au psychologue.

C'est dans cet hôtel que Marie s'installa lorsque après son divorce elle vint à Paris, malgré l'insistance affectueuse que M. et M"® de Bréhal mettaient à la retenir.

Quand elle leur fit part de sa résolution, ce fut, dans le salon de Bréhal, une scène attendrissante, sous les Devéria romantiques qui jaunissaient dans leurs cadres. L'aïeule de la famille, M""^ de Bréhal la mère, avait pris les longues mains de Marie dans ses mains à mitaines, qui restaient toujours belles quoique ridées.

<!c Mon enfant, lui disait-elle, ma petite Marion, ne nous quitte pas. Jusqu'à présent, vois-tu, c'est encore ton mari qui est le vrai coupable dans tout ce qui t'est arrivé, et je suis sûre qu'au fond le bon Dieu est pour toi, parce qu'il sait bien ce que tu as souffert de cet homme-là. Mais si tu vas dans ce Paris où il n'y a que des impies, il t'abandonnera.

— Pourtant, marraine, répondait Marie, le bon Dieu est aussi à Paris, il me semble. :»

La vieille dame n'en paraissait pas très convaincue. Son fils et sa bru insistaient de même.

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La jeune femme répondait avec douceur, mais ne se laissait pas détourner de son projet.

« J'ai trop souffert ici, disait-elle, je n'y peux plus rester. y>

Elle ne disait pas ainsi la vérité tout entière. Elle sentait nettement qu'elle venait de perdre pied dans l'existence. Le divorce prononcé contre elle, après un procès qui avait fait scandale, la rejetait hors de la société régulière. Riche et Parisienne, elle aurait pu se relever par un nouveau mariage : pour la provinciale pauvre la condamnation était définitive. Depuis la déception que lui avait causée son unique aventure de cœur, elle ne croyait plus ni à l'amant ni à l'amour. Le naufrage de sa vie était donc total et irrémédiable.

Elle se disait cela, et elle sentait naître en ellemême une révolte contre l'épreuve imméritée, une aspiration encore vague vers une autre existence. Il ne se pouvait pas que tout fût fini pour elle : il y avait certainement d'autres formes de la vie et du bonheur que celles qui lui étaient désormais interdites. Une revanche lui était due. Et c'était, ce ne pouvait être que Paris qui la lui donnerait. Elle était obscurément agitée par le pressentiment de ses destinées nouvelles, comme la

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femme qui sent éclore en elle le mystère de sa maternité.

Pour le changement qu'elle rêvait, il lui fallait une aide inconnue : si provinciale qu'elle fût, elle n'ignorait point à quelles conditions les femmes d'ordinaire réussissent, et se doutait un peu de ce qu'il lui faudrait faire : elle n'en était point effrayée. Elle acceptait d'avance l'aventure. On ne peut pas savoir combien certaines déceptions font faire de chemin vers la déchéance à des femmes nées, semble-t-il, pour l'honnêteté.

C'est dans ces dispositions qu'elle arriva à Paris. Elle descendit à l'Hôtel Cosmopolis, dont elle connaissait le nom par son père. M. du Guénic, qui était à cent lieues de se douter du manège dissimulé sous les apparences respectables de la maison, l'avait adoptée exclusivement lorsqu'il devait accomplir un de ses rares séjours à Paris. Marie en pénétra le secret dès les premiers jours de son installation, étant femme et avide d'expériences.

Le spectacle des intrigues qui s'ébauchaient sous ses yeux acheva la préparation de sa conscience à la métamorphose dont elle rêvait déjà. Elle sortait peu, par économie, car son argent avait vite fondu dans la fournaise parisienne,

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elle passait les après-midi entières au salon de conversation, ayant aux mains un livre qu'elle ne lisait pas toujours. L'une de ces pièces, qui donnait sur la rue de Rivoli, était plus particulièrement recherchée par les causeurs désireux d'intimité, à cause de ses recoins d'ombre discrète. Marie l'avait adoptée d'abord pour y rêver plus à son aise : le hasard la fit témoin des mystères qui s'y tramaient; les couples ne prenaient pas toujours garde à sa présence dissimulée involontairement entre les hautes colonnes du salon. Avec l'intelligence de la femme oisive, elle comprit vite le jeu qui se jouait parmi les pensionnaires du Cosmopolis, et ce qu'elle avait entrevu se précisa : pour la première fois de sa vie, la Bretonne dut admettre qu'une femme pouvait se prostituer régulièrement, habituellement, sans cesser d'être une dame comme les autres par les façons, l'allure et la mise, sans ressembler aux filles qu'on montre du doigt dans la rue.

Les barrières morales qui la séparaient du vice étaient tombées l'une après l'autre.

Restait le dégoût inévitable à subir. Mais après la double expérience qu'elle avait faite avec son mari et avec son amant, elle s'était convaincue que le contact de l'homme ne pouvait être, dans

tous les cas, qu'indifférent ou odieux à sa chair. Puisqu'elle l'avait subi inutilement déjà, pourquoi ne s'y résignerait-elle pas en vue de conquérir les plus précieux avantages de la vie : la richesse et l'indépendance? L'amour vénal ne pouvait guère être plus répugnant que l'amour gratuit. Et qui sait ? celui-là lui apporterait peutêtre les joies de l'orgueil et de l'ambition satisfaite, en mettant à ses mains la seule arme qui permette à la femme de triompher dans le combat de la vie : son pouvoir sensuel.

Un jour cette velléité se fit résolution.

C'était après le déjeuner. Marie, au salon de lecture, songeait, renversée dans sa chaise américaine. La conversation chuchotée de deux fenmies se mêlait, sans l'interrompre, à sa rêverie.

(( Alors, vous allez à l'Hippique? demanda la plus jeune, une blonde au profil busqué, aux yeux morts, ces yeux qu'on voit aux courtisanes et aux joueuses pétrifiées par la préoccupation du gain toujours hasardeux.

— Mais oui, certainement, » répondit l'autre, une brune placide et grasse, d'âge moyen.

Ce devait être une de ces chanoinesses de Cythère pourvue par quelque ami d'une modeste

Digiti

prébende, grâce à laquelle elles vivotent, profitant pour s'assurer le surplus de la demi-liberté que leur ménage leur rôle de demi-maîtresses. On la devinait affranchie de soucis, l'esprit en ordre, l'humeur d'aplomb.

Marie ne se souvenait pas de l'avoir jamais vue au Cosmopolis : elle n'y devait être qu'en visiteuse.

« Voyez-vous, ajoutait-elle, ici il faut trop lutter pour « faire une affaire 3). (A ce terme seul, qui est un des euphémismes les plus habituels du métier, la professionnelle se trahissait.) Vous êtes dix, quinze, après le même gibier. Vaut-il seulement le coup de fusil? A l'hôtel, on ne sait jamais... Tandis qu'à l'Hippique... i>

Elle n'acheva pas; elle parut s'extérioriser, l'âme perdue dans la contemplation des songes certainement dorés que lui suggérait ce mot : l'Hippique...

Marie ne l'écouta.pas davantage.

Elle venait de se rappeler que, justement, une voisine de table avec laquelle elle s'était quelque peu liée, lui avait donné une carte pour l'Hippique. Jusqu'alors la jeune femme n'avait pas songé à s'en servir. C'était, pensait-elle, un lieu trop mondain et trop parisien pour elle. Jamais

elle n'oserait s'y présenter avec le costume que lui avait confectionné un petit tailleur de la rue Auber.

Mais à ce qu'elle venait d'entendre, ses idées brusquement changèrent. Par un reste de superstition bretonne, elle faisait intervenir la providence dans ses affaires les plus profanes. Le hasard, qui lui fournissait en ce moment une telle indication, lui parut une attention expresse de la destinée; le changement dont elle rêvait allait s'opérer là-bas, sans doute, aujourd'hui même. Et, dans cette opinion, elle monta s'habiller, joyeuse, sûre de vaincre.

La glace de sa chambre lui renvoya son image longue et frêle. Tout était douceur : ses cheveux châtains, sa peau rosée à peine, ses yeux pers, transparents et humides. Sa robe l'habillait d'un bleu délicat comme le ciel printanier de cette journée. Elle était une de ces créatures de fragilité et de tendresse qu'on a désir et peur de serrer dans ses bras. Elle descendit vivement, et donna l'ordre au chasseur d'aller lui chercher une voiture découverte.

L'Hippique se tenait alors au Champ de Mars. Dans le trajet, qui lui parut court, à travers les rues toutes claires de soleil, Marie respirait

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l'ivresse de la saison nouvelle. Il lui sembla que la guimbarde qui la véhiculait glissait moelleusement, légère comme un char de nuées. La maussade architecture de la Galerie des Machines lui parut rayonnante comme dans une apothéose; elle sentit une fièvre de bonheur en pénétrant dans l'enceinte, et elle avait aux joues un frisson de plaisir lorsqu'elle gagna sa place dans la tribune réservée.

En s'asseyant, elle jeta un coup d'œil sur ses voisines. Alors seulement elle s'aperçut du peu d'éclat de sa toilette, que toutes les autres effaçaient. Elle n'existait plus. Pendant une seconde, elle ne sentit que cette humiliation, la pire pour une femme; un fer rouge lui passait sur le cœur. Puis ce fut un découragement : elle venait d'éprouver à quel point elle était dénuée des ressources nécessaires pour réussir; elle allait sans armes au combat de la coquetterie. En cet instant, elle regretta d'être venue.

Tout à coup, l'espoir lui revint. Elle s'avisa de comparer la beauté des autres à la sienne. Elle ne vit autour d'elle que des figurines parisiennes quelconques, créations uniformes du couturier et de la modiste. Aucune ne rivalisait avec elle, impériale de stature et cependant fra-

gile comme une grande fleur; aucune n'avait ces traits d'une beauté correcte qui disait la race, ces tombantes épaules et ces nobles jambes dont les lignes se révélaient sous la robe, la faisant pareille à quelque Diane chasseresse au repos, enfin ce rythme silencieux que tout son corps manifestait dans l'immobilité même. Elle eut conscience d'appartenir à une espèce supérieure, et c'était elle maintenant qui humiliait les autres de son voisinage.

Ces pensées l'occupaient seules : elle n'accordait aucune attention à la banalité du spectacle. La monotonie des courses était cependant agrémentée de quelques incidents grotesques : cavaliers décoiffés au saut du mur, dérobade d'un cheval, emballement d'un autre: C'est à peine si Marie s'aperçut d'un panache formidable qui fit pousser des clameurs à la partie féminine de l'assistance.

Cependant les courses s'achevaient : on se levait déjà. Elle se demandait si elle n'avait pas été trompée par ses pressentiments. L'aventure espérée ne s'était pas produite.

(c Madame, voulez-vous me permettre de vous conduire au buffet ? »

Elle se retourna. Quelqu'un avait prononcé ces mots derrière elle.

Celui qui lui avait parlé était un homme d'une soixantaine d'années, aux cheveux et à la moustache entièrement blancs; le visage était encore jeune, l'œil très vif sous les sourcils restés bruns. Il était habillé d'une façon qui, pour tout autre, eût été le comble de l'inélégance : jaquette à basques trop courtes, à liséré noir, pantalon à la houzarde, chapeau à bords trop étroits, monocle carré au cordon trop large; enfin, dans tous les détails de sa mise, un rappel des modes fâcheuses du second Empire qui donnaient aux viveurs du Café Anglais l'apparence d'officiers de zouaves en civil.

Mais ces vêtements surannés prenaient sur sa personne un air de crânerie épique : on avait devant soi un des héros de la grande vie, celui dont le caprice faisait et défaisait les réputations mondaines et demi-mondaines, qui sacrait d'un sourire approbateur les reines des salons et celles des alcôves. C'était le tyran adoré du Paris qui s'amuse. Il réglait à sa fantaisie le goût de ses contemporains et se divertissait à leur imposer parfois les plus étranges idoles, et à faire courir derrière leurs chars tant

d'imbéciles qu'il méprisait en grand seigneur. Mais il se vantait justement d'avoir créé deux ou trois gloires d'une splendeur tout à fait pure, entre autres Léo, la ballerine merveilleuse de l'Opéra.

En voyant Marie, il avait eu un sursaut d'admiration : derrière son monocle l'enthousiasme avait allumé une petite flamme.

Il se nomma :

« Le prince de Novare. y>

Ce nom n'était pas nouveau pour elle. Bien des fois, elle l'avait entendu passer dans les conversations du Cosmopolis, évoquant le mirage d'une existence inouïe, tout un monde courrisanesque agenouillé devant le demi-dieu parisien.

Ils se contemplèrent un instant.

Un tel homme et une telle femme ne s'étaient pas inutilement rencontrés.

. ui, ma chère, tu étais une prédestinée, disait quelques mois après Gioja, la triomphante et mûre Gioja, à la nouvelle Lyse de Gesvres. Tu étais née pour la gloire amoureuse, comme moi, comme autrefois Anna Deslions ou la Barrucci. Nous sommes ainsi deux ou trois par génération, nous les vraies courtisanes. Les autres sont des bêtes à plaisir; nous sommes les reines de plaisir. Garde bien ta couronne. »

En ce peu de temps, la métamorphose avait éclaté. Lyse de Gesvres était célèbre, maîtresse d'un Russe aux goûts étranges qui lui faisait part d'autant plus libéralement de ses millions, qu'il trouvait en elle plus de caprice et de cruauté.

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Elle logeait dans un hôtel de l'avenue Henri- Martin, et son amant lui avait offert deux trotteurs, encore plus beaux que ceux du millionnaire philippin qui firent l'émerveillement du Bois, il y a quelques années.

Pour accomplir ce prodige, il avait fallu un magicien : le prince de Novare. Celui-ci^ dès leur première entrevue à l'Hippique, avait pressenties destinées de la jeune femme. Elle-même avait sans doute deviné le rôle qu'il pouvait jouer dans sa vie, car elle lui avait livré immédiatement le secret de ses ennuis passés et de ses embarras actuels. Il avait offert, en termes chevaleresques, une aide discrète, tâtant le terrain, se gardant d'alarmer les pudeurs de Marie en précisant trop ses intentions. A leur seconde rencontre, qui avait eu lieu le surlendemain dans une chambre à thé des Champs-Elysées, il s'était montré plus explicite. Parlant à sa nouvelle amie un langage analogue à celui de Gioja,illui avait dit:

« Vous êtes faite pour régner sur Paris, mais vous êtes timide, inexpérimentée : vous ne pouvez pas saisir vous-même votre diadème et en coiffer cette tête délicieuse. Laissez-moi vous le donner, voulez-vous? »

Et elle s'était fiée à lui entièrement. Dès lors, le succès de sa protégée avait été sa seule affaire. Il l'avait menée chez le couturier de son choix, où des crédits spéciaux lui étaient toujours ouverts; il l'avait conduite au théâtre, aux courses, et présentée à ses amis dans un souper panaché d'hommes du monde et d'artistes. A sa recommandation, un bijoutier prêta un collier de perles sur lequel s'extasièrent, à un louis la ligne, deux ou trois journalistes réputés très parisiens. Entre l'Hippique et le Grand Prix la nouvelle reine avait franchi la distance qui séparait le Cosmopolis du trône où elle était appelée, car, dans l'entourage du prince, sa beauté neuve avait affolé Toumaïeff, le boyard aux passions de malade. Il mit sous ses pieds le socle d'or sur lequel s'érigent les déesses parisiennes. Belle, illustre et riche, dans un âge qui est pour les courtisanes ordinaires celui des tristes débuts, Lyse à dixneuf ans s'épanouissait en plein triomphe. C'était la plus belle création du prince de Novare.

Celui-ci s'était fait de ces lancements une spécialité qui, disaient les mauvaises langues, était lucrative. On prétendait qu'il n'avait point scrupule d'accepter des honoraires, après réussite. L'accusation n'était pas tout à fait invrai-

semblable. La noblesse, même la plus haute, a tant de peine à vivre aujourd'hui, qu'il lui faut bien s'ingénier de toutes les façons. On ne compte plus les gentilshommes de goût, experts bibelotiers, qui rabattent les collectionneurs riches, mais ignorants, vers les marchands de curiosités, ni ceux qui dressent les meutes et les chevaux pour dames. Le prince lanceur de femmes n'est-il pas un type encore plus parisien?

D'ailleurs, Novare était, au point de vue des scrupules bourgeois, ce que dans l'argot du boulevard on appelle un affranchi. Il l'avait prouvé dans une circonstance assez macabre.

Pour la mettre en garde,Gioja s'était empressée de raconter l'histoire à sa nouvelle amie.

a: Figure-toi, lui dit-elle, qu'un de ses parents étant mort en Autriche, où la famille de Novare possède un fief, on le chargea d'envoyer de Paris le matériel des obsèques. Il s'entendit avec le tapissier : le deuil du Novare en question a coûté à la branche autrichienne cinq cents louis de trop. Ce jour-là, ajouta-t-elle en riant, le catafalque et l'alcôve collaborèrent pour augmenter les fonds de roulement du prince; il venait de faire payer un peu cher à Delphine de

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Canisy, une de ses pupilles dans la noce parisienne, les sèvres qu'il avait achetés pour elle rue de Châteaudun. Tu vois le personnage en raccourci. y>

Cependant, avec Lyse de Gesvres, le prince ne se départit jamais d'un désintéressement absolu : sans doute, la gloire d'une si belle œuvre lui suffisait, avec les menus profits que son amie lui accorda sans trop de dégoût, car la vieillesse de Novare était masquée pour elle par son illustration et sa galanterie.

Lyse conservait dans sa liaison avec Toumaïeff une assez grande liberté : le Russe vivait en sauvage, se refusant à voir qui que ce fut, même sa maîtresse, hors des instants de plaisir, si le nom de plaisir peut se donner aux voluptés barbares qu'elle lui infligeait, sur son ordre. Il mangeait à part, dormait seul. Lyse recevait qui elle voulait, donnait à dîner à tout Paris, et même à aimer à ceux qui lui faisaient envie. D'ailleurs ses caprices ne duraient guère, étant toujours déçus.

Elle s'en plaignait justement à Gioja ce matin.

L'Italienne était la première amie qu'elle s'était faite dans le monde des courtisanes, son

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monde à elle désormais. Elles s'étaient rencontrées aux courses : le sculpteur Duprat, que Lyse connaissait par le prince, l'avait présentée à Gioja, sa maîtresse. Car l'Italienne, par un phénomène de fidélité qui n'est pas plus rare chez les femmes comme elle que chez les bourgeoises, gardait à l'artiste, à travers les orages de son existence, un attachement qui ne s'était jamais démenti, bien que Duprat fût le mari officiel d'une femme charmante qui l'adorait. Mais il était encore bien plus réellement le mari de Gioja.

Celle-ci avait, dans son caractère froid et ordonné, tout ce qu'il fallait pour rendre un tel engagement durable. Sa seule religion était le culte de sa personne ; elle avait pris pour devise le mot Ego, qui s'inscrivait à la grecque, '£7(0, sur son papier à lettres, et par cette pédanterie elle rappelait qu'elle était la continuatrice des courtisanes lettrées de la Renaissance italienne, la Gambara et la Sigaea. Quand les personnes douées de cet heureux égoïsme arrivent à être aimées, elles le sont généralement mieux que les autres : leur dévotion pour leur propre moi devient contagieuse autour d'elles.

Elle avait pris immédiatement Lyse en affec-

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tion par un goût très italien de la beauté corporelle, et parce qu'elle pressentait en la jeune femme quelques-uns des principaux traits de son propre caractère : l'orgueil, la paresse voluptueuse et l'indifférence, tous signes de race, indices de supériorité. Autant qu'elle le pouvait, elle cultivait chez Lyse ces qualités innées de la courtisane véritable, et c'était sans doute afin de les mieux développer en se la rendant plus semblable à elle-même, qu'elle l'avait initiée aux délices hyperphysiques de l'amour entre les sœurs de débauche. Révélation qui, satisfaisant enfin l'attente de Lyse, avait été pour elle la source de jouissances innomées. Elle en gardait à son amie une reconnaissance presque dévote.

Mais son âme, même dans les pires délices, persistait à souffrir de sa solitude.

« Je crois que je n'aimerai jamais, disait-elle à Gioja.

— Et tu t'en plains ? y> répliquait celle-ci.

Les deux amies étaient assises dans le hall fleuri de l'hôtel. Une vasque claire murmurait, ceinte du chatoiement des corbeilles. L'atmosphère, criblée d'atomes lumineux, qui faisaient un poudroiement de soleil, était cependant

fraîche aux bras nus des deux femmes qui avaient retiré leurs gants. Gioja, vêtue d'une robe rouge, seyante à son teint brun, Lyse drapée de blancheur, avaient l'air de deux longues flammes, l'une terrestre, l'autre céleste. La différence d'âge elle-même ne faisait que mettre entre elles une harmonie de plus. On eût dit Vénus et sa prêtresse, celle-là jeune d'immortalité, celle-ci soumise aux lois du temps, et belle d'une beauté d'autant plus émouvante qu'on la sentait déjà menacée.

« C'est précisément l'insensibilité, continuait Gioja, qui fait les véritables courtisanes, que rien ne distrait du soin de leur beauté et de leur empire sur Içs hommes. Toutes celles que tu as vues succomber dans de misérables aventures sentimentales étaient de race inférieure. C'est déchoir que de préférer un autre à soi. La courtisane soucieuse de sa dignité doit renoncer à ces enfantillages qu'on appelle les joies du cœur. Quant aux sens, c'est un très grand malheur pour elle lorsqu'ils l'assujettissent à un homme, et c'est un grand bonheur pour toi que les hommes te laissent indifférente. Tu n'es pas privée pour cela de la jouissance physique, mais tu la prends avec tes semblables, et quand

tu sors de leurs bras repue, comblée, tu te trouves avec toute la puissance de ton sang-froid en face de l'autre sexe, du sexe ennemi qu'il nous faut toujours combattre pour l'asservir. Ainsi faisaient les courtisanes grecques : elles s'aimaient entre elles et s'alliaient contre l'homme. Songe à ce que tu serais devenue si tu étais comme telles et telles que tu envies, et qui au lieu de se laisser désirer et conquérir, dédaigneusement, courent après le mâle comme des chiennes. Tu aurais déjà rencontré celui qui venge nos victimes : l'Amant stupide, méchant, grossier, qui nous ruine, nous désespère et nous abandonne. Ah!

oui, tu as de la chance d'être insensible : c'est à cause de cela que je t'aime, vois-tu, Lyse; tu étais digne de devenir notre sœur, à nous, les Aimées qui n'aimons pas, les vestales impassibles du feu profane. »

Elle parlait gravement, sans la moindre exaltation, et ses discours semblaient les oracles d'une affreuse sagesse.

Mais une objection naissait dans l'esprit de Lyse, et elle ne put se tenir de la formuler.

« Alors, demanda-t-elle à la grande amie, pourquoi donc as-tu un amant? »

Gioja sourit avec tranquillité.

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« Duprat n'est pas mon amant, » répondit-elle.

Et comme Lyse la regardait effarée :

a: C'est un ami que j'aime assez pour lui accorder ces satisfactions qui tiennent à cœur aux hommes, et qui ne me procurent à moi aucune joie spéciale. Mais il y a bien autre chose que cela dans notre liaison. Il m'a plu parce qu'il est bon et qu'il a du talent; il a vu en moi une créature raisonnable, de bon conseil, sachant la vie : nous nous sommes unis pour nous aider mutuellement à traverser l'existence, et peu à peu cette association entre l'artiste et la courtisane sage, qu'on eût si bien comprise au temps de la Renaissance, est devenue une grande affection calme et sûre. C'est comme un mariage de raison où la tendresse s'est mise. Je t'en souhaite autant, et pas plus. y>

Lyse écoutait parler son amie; elle s'élevait, en l'entendant, à cet idéal de grandeur et d'indifférence que se proposèrent de tout temps les vraies courtisanes, et qui est comme une sorte de mysticisme, car il est fait, comme l'idéal religieux, de renonciation, de courage et de foi, il est une des formes les plus magnifiques de l'orgueil chez la femme. Elle se disait qu'elle aurait, à défaut de bonheur, quelque gloire à augmenter

le nombre des Élues de l'amour qui, maudites à la fois et bénies du ciel, eurent cette destinée d'être adorées universellement sans aimer jamais.

Il y avait dans un tel sort une fatalité d'exception et une mélancolie qui la séduisirent.

Ainsi Gioja, achevant l'œuvre du prince, forgeait pour les combats de la vie l'âme de la courtisane qu'il avait créée.

Ce fut pendant cette liaison avec Toumaïefï que Lyse mena le train de folie qui étonna Paris. L'hôtel de l'avenue Henri-Martin vit des fêtes babyloniennes par leur faste, et dignes de Suburre par leur superbe ignominie. Jamais plus rouge brasier d'orgie ne s'était allumé, de mémoire de viveur. Toutes les fleurs de Paris et de Nice emplissaient le hall ; les travestissements des convives ruisselaient de gemmes, et on ne remarquait même plus les diamants parce qu'il y en avait trop : les costumes, inventés par la fantaisie des peintres, se faisaient admirer bien davantage. Cependant tous les stupres imaginables s'accomplissaient dans les coins; le hasard accouplait une princesse de Cythère avec un lutteur de foire, un prince impérial avec une pierreuse de Montmartre, invitée par le caprice

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souverain de Lyse, et la musique de Boldi jetait sur toutes ces horreurs splendides un voile de songe. Lyse assistait sans un sourire à ces scènes qu'avait réglées sa néronienne fantaisie : elle rêvait frêle et froide, dans une robe de gaze blanche lamée d'argent, et semblait une idole byzantine, pétrifiée dans l'insensibilité des déesses, avec des joues d'émail et des yeux d'émeraude. Dans ce tumulte, cette impassible beauté faisait peur.

Un soir, cependant, la divinité s'émut.

Quelques débardeurs, qui s'étaient grisés avec le Champagne à deux louis comme avec leur trois-six habituel, étaient devenus tout à coup furieux. Us avaient commencé par casser les verres ; ils allaient finir par violer les femmes.

« De quoi, de quoi? bégayait l'un d'eux, le plus robuste et le plus ivre. On fait les sucrées, on méprise les gars comme nous, les ceux qu'a du poil! Eh bien^ nous allons voir. »

Et il se dirigeait en titubant vers Lyse prête à s'évanouir.

« Fils d'un chien! »

Une voix formidable venait de rugir cette imprécation avec un fort accent étranger. Le duc de Belem, magnifique en costume de toréador,

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s'interposait entre la brute et sa proie. D'une prise immédiate et sûre, qui attestait sa science d'athlète, il ceintura l'agresseur, l'éleva de terre, grognant, écumant dans ses grosses moustaches rousses, et il le brandit, lourde menace, devant les autres. Ils reculèrent. Il leur fît ainsi redescendre l'escalier, les poussa à la rue, et quand ils furent dehors, il leur jeta, inutile, sa massue vivante. Puis il ferma la porte et revint auprès de Lyse.

« Votre grâce n'a pas été trop effrayée? »

lui demanda-t-il.

Elle le baisa aux lèvres : ce fut sa réponse. Ah! comme elle l'aurait aimé, pensait-elle, s'il n'avait pas été prince et riche! Néanmoins, la nuit qu'ils passèrent ensuite devait rester, parmi ses souvenirs de l'amour masculin, comme l'un des moins médiocres.

Mais à force d'alimenter la fantaisie de Lyse, les millions de Toumaïeff décrurent, fondirent et se retirèrent tout à fait un beau jour. A peu près sans le sou, il dut faire sa paix avec les parents riches qu'il avait dans son pays, et repartir pour la Russie. La situation de Lyse ne fut pas même entamée par cet abandon forcé. D'avoir ruiné un homme, elle devint encore plus précieuse et plus

désirable pour les autres. Par surcroît de chance, un jeune naïf qu'elle désespérait faillit se tuer pour elle. Sa gloire en rayonna doublement. A peine avait-elle quitté à fin de bail Thôtel de l'avenue Henri-Martin, qu'elle se retrouvait installée par le fastueux Kannegiesser, le banquier berlinois, dans un merveilleux appartement de l'avenue Van Dyck, en attendant l'achèvement du petit palais qu'il lui faisait construire rue de Courcelles, sur l'emplacement d'un ancien cloître, et qui devait lui appartenir en toute propriété.

Comme elle l'avait fait avec Toumaïeff, elle réclama de Kannegiesser une part de liberté suffisante pour ne pas se laisser oublier du monde parisien et cosmopolite : elle obtint de recevoir seule et de voyager seule. Elle arracha presque sans combat ces concessions successives au banquier, que la possession d'une telle merveille ravissait jusqu'à l'abrutissement. Ainsi elle garda l'affection du duc de Belem, et acquit celle du comte d'Essex pendant une saison à Brighton. Elle se passa aussi quelques caprices, d'autant moins obligée à se contraindre que le banquier lui avait constitué une rente viagère, incessible et insaisissable, atténuant d'avance

lui-même pour elle les conséquences d'une trahison. Et sur les conseils de Gioja, Lyse mettait à profit toutes les occasions qui s'offraient à elle d'accroître, par des ce affaires », le fonds de réserves qui venait s'ajouter encore aux ressources que lui assurait le banquier. C'est ainsi, que, surmontant une terrible répugnance, elle céda à l'usurier Hirschmann, affreusement riche et laid, qui couchait dans un lit de domestique et mangeait dans de la vaisselle fêlée, par nostalgie sans doute de l'échoppe où il avait poussé.

Gioja avait su convaincre son amie qu'une vraie courtisane se doit à elle-même de ne jamais laisser perdre une occasion de s'enrichir, en prélevant l'impôt du plaisir sur les hommes.

« Ton rôle, disait-elle, c'est d'être belle et de coûter le plus cher possible au plus grand nombre d'amants possible. y>

Et Lyse l'écoutait, car elle était déjà parvenue à la terrible sagesse de la courtisane : son mépris ne faisait pas de différences entre les hommes. Elle se vengeait de ses répugnances en se donnant le moins qu'elle pouvait à chacun.

L'hôtel de la rue de Courcelles était prêt; Kannegiesser revenait d'un voyage en Autriche tout exprès pour l'inaugurer. A la frontière de

France, le douanier le trouva mort dans son wagon, d'une congestion cérébrale.

La dépêche envoyée par son secrétaire laissa son amie un instant atterrée.

Puis Lyse réfléchit qu'elle n'avait plus besoin de lui. Elle était suffisamment riche, elle avait maintenant le droit d'être libre; malgré les conseils de Gioja, elle ne vivrait plus que pour son plaisir. Et elle fit aussitôt le plan de son existence, qu'elle voulait indépendante et vagabonde. Elle ne garderait que sa liaison intermittente avec le comte d'Essex : cette passsion quasi royale ne la gênait guère, car les princes mariés ont peu d'exigences, et elle la parait d'une splendeur officielle. Maîtresse d'une altesse royale, Lyse trônait dans l'admiration audessus de toutes les autres, et il fallait payer cher pour être admis à partager le bonheur d'un fils de roi.

Elle commença dès lors sa vie voyageuse, et elle alla à travers l'Europe, de cour en cour, en quête d'hommages souverains, nouvelle reine de Saba en visite chez les nouveaux Salomons. Elle fut désormais le Caprice Féminin divinisé, la Grande Courtisane.

LA GRANDE AMOUREUSE 8f

EPUis quelque temps, Thékla s'inquiétait des tristesses persistantes de Lyse. L'amie se faisait une étude fiévreuse de tout ce qui intéressait la Bien-Aimée. L'amour de la vierge pour la courtisane avait eu la soudaineté, la fatalité de ces maladies que les anciens appelaient sacrées parce qu'elles leur semblaient inexplicables, et qu'ils croyaient envoyées par les dieux.

Thékla, fille d'un gentilhomme de Prague qui avait dissipé toute sa fortune avant de mourir, se trouvait aux eaux de Homburg, lorsque le hasard d'un caprice y amena Lyse. La jeune fille était accompagnée de sa mère, créature

inférieure, jadis épousée par fantaisie et abandonnée de même, qui, poussée par les instincts aventureux de sa race et de sa première éducation (elle était née dans un cirque), cherchait à utiliser le mieux possible dans les casinos d'Allemagne les restes d'une incontestable beauté. Elle aurait bien voulu donner à sa fille les mêmes visées, mais le sang aristocratique de Thékla se rebellait contre les combinaisons où sa mère cherchait à l'entraîner, agissant un peu avec elle comme font les anciennes de la galanterie, qui s'associent volontiers une débutante pour la chasse à l'homme. Le seul résultat de cette persécution fut que la jeune fille prit sa mère en haine, et tous les hommes en dégoût. En chaque danseur qu'on lui présentait, elle voyait un nouveau minotaure : sa répugnance pour les fréquentations masculines finit par devenir une sorte de névrose, et elle acquit une réputation de sauvagerie qui découragea les plus obstinés amateurs.

C'est alors qu'elle rencontra Lyse de Gesvres.

Elle l'aperçut pour la première fois dans une promenade en bateau sur le Rhin, pendant une admirable nuit d'été. Lyse se trouvait dans un groupe de passagères assises à l'avant du

vapeur qui glissait doucement sur le fleuve, d'une fuite presque silencieuse, ralentie tout exprès pour permettre aux voyageurs de savourer la mollesse des horizons noyés de lune. Le navire était un charmant berceau de femmes comme celui que Lamartine évoqua dans le Souvenir :

Le vent sonore et chaud qui soufflait des rivages, Invisible contact de VinvisïbU amant, Écartait les cheveux de ces pâles visages.

Que la lune baisait du haut du firmament.

Les unes retenaient leurs muettes haleines.

Les autres par des chants cherchaient à s'assoupir. Les plus jeunes pleuraient d'ivresse, urnes trop pleines Où la tendresse écume et déborde en soupir,

A un moment, Thékla tourna la tête. Elle aperçut Lyse tout près d'elle.

Dans la suavité de l'heure, la beauté de la courtisane avait pris un charme d'abandon tout nouveau; l'expression de son visage, toujours composée de façon à tenir sa pensée secrète et inviolable, comme pour préserver du moins ce mystère- là contre la souillure des hommes, se détendait et se fondait pour ainsi dire en une douceur enfantine, et la majesté de cette physionomie presque trop belle, humanisée de la sorte, devenait adorable.

Thékla la regarda, tressaillit et porta la main à son cœur.

Lyse, ce soir, était un idéal que l'on ne pouvait contempler sans souffrir de sa pureté et de sa splendeur excessives.

Les yeux de la jeune fille et ceux de la courtisane se rencontrèrent, leurs regards se rivèrent l'un à l'autre. Le bateau glissait toujours, d'une fuite discrète, entre les rives; la nuit opaline se teintait de nuances infinies, du gris d'argent au violet de l'héliotrope, et les deux créatures de beauté se désiraient l'une l'autre en silence, languissanmient.

Thékla sentait que son amour montait en elle comme un flot, qu'il gonflait sa poitrine à l'étouffer, qu'il allait déborder, jaillir en un cri d'aveu; elle retenait à peine, sur ses lèvres déjà frémissantes, des paroles qui se pressaient pour sortir. C'était une sensation de volupté anxieuse, quelque chose comme le commencement du spasme suprême.

En ce moment, les cordes d'une mandoline se mirent à vibrer; très pure, se détachant en éclat sur les pizzicati, une voix de femme entonna un lied de Schubert. L'effet de la mélodie douloureuse dans cette nuit paradisiaque fut

émouvant; on eût cru entendre un ange pleurer dans un coin du ciel. Tous écoutèrent. Et profitant de ce silence, Lyse dit en allemand à la jeune fille :

« Pourquoi me regardez- vous ainsi?

— Vous aurais-je offensée, madame? répondit celle-ci, toute tremblante.

— Non, mademoiselle, non. Mais je me demandais si nous nous étions rencontrées déjà. y>

Ce n'était pas vrai : elle ne supposait rien de semblable. Mais elle voulait forcer l'autre à lui confesser la fascination qui la subjuguait.

Thékla proféra presque involontairement cette réponse, comme si son âme eût parlé d'ellemême :

a: Je vous ai regardée ainsi, madame, parce que vous êtes très belle.

— Vraiment? répondit Lyse qui souriait.

— Oh! oui, très belle, aussi belle que tout ce que j'ai jamais vu de plus beau en ce monde. »

Schdn wie ailes schônste ich hahe in dieser Web gesehn. La phrase, prononcée par elle avec un chuchotement de caresse, faisait un bruit de baisers.

Lyse se prit à sourire encore, et la jeune fille s'enhardit :

« Je vous en prie, madame, continua-t-elle,

parlez-moi français. Je crois deviner que vous êtes étrangère et je ne veux pas que vous vous gêniez pour moi.

— Eh bien ! mademoiselle, répliqua la jeune femme, laissez-moi vous dire en français que vous êtes charmante. y>

Et elle lui tendit la main : dans l'ombre, la jeune fille la porta à ses lèvres, puis, d'un geste joli et tendre, elle l'appuya un instant contre son cœur.

Lyse rompit le silence, et d'une voix un peu moqueuse :

(( Je vous suis sympathique, à ce que je vois?

— Ne raillez pas, madame, implora la vierge.

Je sens déjà que je vous aime. y>

Un rire léger tinta dans la nuit. Effarouchée, la jeune fille se recula.

« Oh! oh! répliqua Lyse, mais c'est une vraie déclaration que vous me faites. Vous êtes avancées dans ce pays-ci. y>

Thékla leva sur elle ses grands yeux attristés et intimidés, comme ceux d'une enfant qui sent qu'on se moque d'elle, et qui ne saisit pas le sens de la raillerie.

« Je ne vous comprends pas, madame, ]S) répondit-elle.

Lyse la considéra avec plus de fixité encore, et rencontra un regard limpide qui ne pouvait être, en effet, que celui de l'ignorance.

Cette fois elle fut touchée. L'hommage qu'elle recevait était nouveau pour elle. Ce n'était pas la banale requête du vice, qu^eUe avait exaucée ou provoquée si souvent : c'était le naïf élan d'une nature sûrement vierge encore vers la beauté, c'était le premier émoi d'une sensibilité charmante suscité par elle.

Elle savoura cette impression de fraîcheur morale, qui prolongeait délicieusement en elle la joie que donnait à ses sens la fraîcheur de la nuit.

Mais déjà elle avait le besoin de faire souffrir celle qui s'offrait si ingénument, coquette avec la jeune fille comme elle aurait pu l'être avec un homme épris d'elle, et qu'elle eût deviné à sa merci. Cet amour-là a les mêmes cruautés que l'autre.

€ Nous ne pouvons pas nous comprendre en effet, répliqua-t-elle. Nous ne parlons pas le même langage, bien que nous nous exprimions avec les mêmes syllabes françaises. Ce qui est innocent pour vous est autrement significatif pour une femme comme moi. Aussi bien, il

vaut mieux que vous n'entendiez pas tout à fait ce que je vous dis : si vous saviez ma pensée, si vous me connaissiez vraiment, vous me détesteriez. Je ne suis pas ce que vous croyez, ma pauvre enfant : je vous ferais horreur en me révélant à vous. »

Une angoisse creusa le visage de la vierge amante, comme à l'annonce d'une catastrophe mystérieuse, prête à se détacher de la voûte de fer du destin. Que devait-elle donc supposer, que devait-elle craindre d'innommable et d'affreux?

Elle protestait d'instinct, à l'avance, contre le jugement que Lyse allait porter sur elle-même; car elle était déjà fanatisée au point de souffrir cruellement de tout ce qui pouvait flétrir la nouvelle idole.

« Pourquoi vous calomniez-vous? dit-elle.

— Je ne me calomnie pas, répliqua Lyse, implacable. Je vous répète que si vous me voyiez telle que je suis, vous me mépriseriez. Pourtant, ce serait injuste. Car je n'ai fait que ce qui se fait journellement dans un monde que vous ne pouvez pas connaître, et j'ai agi sous la pression des fatalités sociales. Je ne suis ni un monstre ni même une exception. Je suis simplement de mon milieu et de mon temps, et l'un et l'autre sont

terribles. Ignorez cela toujours, et oubliez-moi : c'est ce qui peut vous arriver de meilleur. :ù

Elle parlait en vain : sa beauté, dans la magie du clair de lune, était comme un philtre que l'enfant buvait à chaque regard par ses yeux extasiés, et qui l'empoisonnait délicieusement. Oublier cette apparition divine ! Était-ce possible?

« J'aimerais mieux mourir, y> gémit sourdement Thékla.

Elle venait d'acquérir à l'instant cette certitude, essence unique de l'amour, d'avoir rencontré l'être indispensable à sa vie.

Elle ajouta:

(( Je ne suis pas non plus telle que vous me croyez, madame. J'ai peu vécu, c'est vrai, mais l'existence des autres m'a instruite : on ne m'a guère laissé d'illusions, je vous assure. Si vous voulez que nous soyons amies, je vous raconterai cela.

— Oui, mignonne, je le veux bien.

— Vous me conseillerez. y> Lyse sourit amèrement :

a: Vous conseiller, moi? Quelle ironie, ma pauvre enfant! J'ai perdu le droit de donner des avis. Mais je vous rendrai une bonne affection

94 l'A GRANDE AMOUREUSE

pour VOUS remercier de votre sympathie qui me touche beaucoup... beaucoup. i>

En prononçant ce mot, elle attacha sur la jeune fille un regard dont Thékla sentit la douceur couler dans ses moelles. Elle frissonna.

Mais le bateau stoppait, arrivé au terme de sa course. Il fallut se séparer.

« Demain soir, à neuf heures, au Kursaal, dit la courtisane.

— Oui, demain! »

Elles se serrèrent la main. Thékla alla rejoindre sa mère qui se trouvait en conversation avec un banquier heureux du casino. A son arrivée, il cessa soudain de s'entretenir avec la mère pour dévisager la fille avec une grossière insistance. Et Thékla se sentait l'envie de souffleter cet homme, dont les regards profanaient son visage, sur lequel ceux de l'inconnue venaient de se reposer avec une complaisance dont elle était émue encore.

Elles se revirent le lendemain et les jours suivants.

Thékla, avec ce besoin qu'ont tous ceux qui aiment de se faire connaître entièrement de l'être aimé, et de lui livrer tout leur secret, raconta à Lyse les persécutions de sa mère, qui

LA GRANDE AMOUREUSE Çf

s'acharnait à la mêler à ses aventures. Elle dit sa résistance et son dégoût pour l'homme.

« Je vous comprends trop, répondait Lyse.

Tout ce qui vous répugne tant, ma pauvre petite, je m'y suis prêtée par nécessité, jadis; je continue par état et par habitude. Oui, Thékla, il faut que vous sachiez ce que je suis, moi que vous aimez. Je suis une courtisane, vous entendez bien? Une courtisane!

— Ce n'est pas possible, gémit l'enfant atterrée. .

— Si, si, c'est vrai. Je connais toutes les turpitudes que les hommes appellent l'amour : je les ai toutes subies ou pratiquées. J'ai tout fait de ce qui salit et déshonore, de ce qui me lève le cœur de dégoût à moi-même. Tout, oui, tout! il n'y a pas une pudeur qui n'ait été violée en moi, mon corps n'est qu'une souillure. Voilà celle que vous aimez, Thékla. »

Elle insistait, cruelle, jouissant de torturer ainsi la jeune fille par la jalousie et par la honte. Thékla endurait une agonie.

« Au moins, implora-t-elle, dites-moi que vous ne les aimiez pas, ces hommes qui vous ont salie.

— Soyez tranquille, je n'aime personne.

— Et moi? interrogea-t-elle, étonnée de sa propre audace.

— Toi, ma petite Thékla, répondit la courtisane, en lui accordant pour la première fois la douceur de ce tutoiement, je te trouve exquise : mon âme est déjà en sympathie avec la tienne, ta chair juvénile — si pure! — plaît à ma chair qui a soif de pureté. Mais je ne t'aime pas, de la façon du moins dont tu veux que je t'aime. Cela ne dépend pas de moi. Je ne crois pas qu'il soit dans ma nature d'aimer. »

Thékla baissait tristement la tête. Lyse eut fantaisie de lui redonner un peu d'espoir.

« Pourtant, ajouta-t-elle, si nous nous connaissions tout à fait... qui sait? »

Un regard tentateur, indéfinissable, tomba de ses prunelles d'aigue-marine sur le cœur de l'enfant.

ce Écoute, répliqua celle-ci, la tutoyant à son tour, si ce n'est pour moi, ne me refuse pas à cause de toi-même. Tu ne peux pas savoir ce que c'est qu'une tendresse comme la mienne. Que rien ne nous sépare plus! Fais que je vive de ta vie : tu ne t'en repentiras pas. Je suis une orpheline en réalité : je ne suis pas plus liée envers ma mère qu'envers la première venue parmi les

étrangères qui fréquentent ici. Voyant qu'elle ne peut rien tirer de moi, elle me laissera partir; je ne fais que la gêner. Nous trouverons un prétexte à vivre ensemble : pour le monde, je serai auprès de toi la demoiselle de compagnie, la lectrice, un peu plus qu'une servante; mais, en réalité, je serai ton esclave amoureuse, appliquée à te servir de toute son âme et de tout son corps obéissant, si tu daignes accepter aussi cela. — Réponds-moi, Lyse : tu veux? »

C'était une expérience intéressante que le hasard proposait à la courtisane, et justement elle s'ennuyait. Elle parut hésiter un instant, puis prendre une décision.

« Je veux bien, » dit-elle.

Thékla, éperdue, baisa la bague qui rayonnait au doigt de l'idole.

« Attends un peu, reprit Lyse. Les amoureuses sont des jalouses : souviens-toi que je ne veux jamais avoir à m'apercevoir de ta jalousie. J'ai des amis qui me sont utiles, d'autres qui me sont agréables; j'entends n'en sacrifier aucun à tes caprices de petite fille. Je t'admets dans ma vie comme une grâce et une volupté de plus, pas comme une gêne. C'est bien ainsi que tu le comprends?

çS LA GRANDE AMOUREUSE

— Oui, répondit Thékla dans son facile courage d'amante, illusionnée par son amour, et qui se croit capable de résister à tout sans que rien lui résiste.

— Embrasse-moi. »

Et elle lui donna un de ces baisers terribles dont elle avait la science. Le corps de la vierge trembla de volupté.

« Enfant! pour un baiser! murmura la courtisane. Et elle lui glissa dans l'oreille :

— Tu verras ! y>

Quelques jours après, les deux amies quittaient Homburg ensemble. La mère de Thékla était trop occupée à suivre sa propre intrigue pour faire une sérieuse résistance aux désirs d'une fille qui, d'ailleurs, ne semblait pas devoir lui être jamais d'ai "me utilité pour ses projets.

Ainsi s'épanouit cet amour à la fois monstrueux et délicat de la vierge pour la courtisane. Lorsque toutes deux arrivèrent à Paris pour s'installer rue de Courcelles, la jeune fille rêveuse, aux élans mystiques, était devenue une bacchante. Pourtant elle conservait la splendeur vierge de sa beauté : les baisers sans sexe la consumaient sans la flétrir, et lorsque au fond du grand hall elle faisait chanter dans la nuit

l'orgue aux tuyaux d'argent, elle semblait une sainte Cécile, avec ses noirs cheveux déroulés en torrent sur sa robe blanche. Mais quand elle se retrouvait avec Lyse, une folie s'abattait sur elle et la faisait redevenir semblable aux pâles démentes de Mytilène.

De son côté, Lyse goûtait près d'elle la jouissance la plus aiguë que l'amour hyperphysique lui eût encore procurée, par la jeunesse de Thékla, la demi-innocence de ce corps qu'avait épargné la brutalité masculine, et dont l'épiderme gardait sa fleur d'adolescence. Elle trouvait une joie perverse dans la défloration de cette enfant. Union bizarre et pourtant harmonieuse qui fondait si bien, dans un accouplement anti-naturel, leur* r'^pugnances et leurs passions communes. t^T'"^

Cependant cette liaison, qui était plus que l'amour pour Thékla, n'était pas tout à fait l'amour pour la courtisane; il y manquait en effet ce que la tendresse adoratrice de la jeune fille ne pouvait donner à son amie : la joie d'être dominée, d'être absorbée, annihilée en l'être aimé, ainsi qu'en une vaste mer, comme Augustin désirait de se perdre en Dieu.

Voilà ce dont Lyse souffrait de plus en plus

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depuis la visite de M. de Bréhal. Thékla, sans l'approfondir, constatait cette mélancolie; elle avait le chagrin de ne pas suffire à son amie, et la terreur de l'inconnu qui viendrait prendre la place qu'elle n'occupait pas tout entière dans ce cœur.

Les deux fei|imes se trouvaient réunies dans le salon blanc, lorsque la femme de chambre parut à la porte.

« Madame, c'est M"*® Irène de Montigny.

— Oui, fais-la entrer tout de suite, y> répondit la courtisane joyeusement.

Irène était une de ses préférées : elle avait la même distinction d'origines, si rare dans ce monde-là, et comme elle, bien qu'avec une moindre renommée, appartenait à l'aristocratie du péché. Elle s'était rendue célèbre surtout par le ton de ses équipages; nulle ne conduisait avec plus de style : elle menait à l'anglaise et toujours très vite, le corps un peu en arrière, non sans quelque raideur, ce qui donnait un charme bizarre à sa silhouette de poupée blonde. On la copiait beaucoup au Bois. Elle avait toujours eu le goût de la fête, et l'on se demandait comment, si fragile, elle pouvait résister aux fatigues de l'orgie élégante, tout aussi pénible que

LA GRANDE AMOUREUSE lOI

l'autre. Ses toilettes .excédaient un peu en fantaisie les limites de cette correction parisienne, qui, depuis quelque temps, s'impose même aux demoiselles empanachées; mais oh pardonnait une excentricité qui lui était seyante.

C'est cette même femme qui arrivait aujourd'hui chez Lyse, vêtue d'un costume tailleur, coiffée d'une toque de paille qu'ornait un simple nœud de velours.

Lyse hésitait à la reconnaître.

« Tu me trouves changée, hein? dit gaiement la nouvelle venue.

— Dame, un peu.

— C'est un nouveau genre que j'ai adopté, le genre grisette. Ça y est, hein?

— Un nouveau genre? Il y a de l'amour làdessous.

— Eh bien! oui. Oh! mon périt, mon petit, je suis heureuse!

— Ça se voit.

— Il y a trois mois, figure-toi ! Je l'ai rencontré aux courses. C'est un étudiant. Il est de bonne famille, mais son père ne lui donne pas un rotin. Le chéri, il n'avait que dix francs à mettre sur Tlutonl Pas riche, distingué et joli, joli! mon rêve! Il a gagné la forte somme avec Tluton,

mais il a gagné aussi une maîtresse qui l'aime bien. Ah! pour çal... Pense donc! Le soir même nous sommes revenus ensemble, et depuis on ne s'est plus quittés. Le béguin, ma chérie, le béguin, je te dis. C'est pour trois ans, pour dix ans, on ne sait pas. Si ça ne dépend que de moi, ce sera pour toujours. Comme il n'a pas d'argent, pour qu'il n'ait pas honte d'aller avec moi, j'ai chambardé tout mon train d'existence.

Bouclé, l'hôtel! J'ai déménagé, je demeure rue Darcet, aux Batignolles, oui, ma chère. Et j'ai commandé, pour sortir nous deux, ce petit costume-là chez une couturière du quartier. Tu n'imagines pas ce que c'est amusant! »

Et elle rit. Puis tout à coup, très grave :

« Non, ce n'est pas amusant, c'est bien mieux. C'est quelque chose de profond, de très doux et de très sérieux aussi, qui m'a prise toute. C'est l'amour, Lyse, entends- tu bien? Je crois que tu ne sais pas ce que c'est.

— En effet, répliqua Lyse, avec une amertume que l'autre ne remarqua pas, je ne sais pas ce que c'est.

— Tu ne te moques pas de moi?

— Je voudrais être à ta place, murmura la courtisane sourdement.

LA GRANDE AMOUREUSE lO^

— Voyons, Lyse, tu déraisonnes, intervint Thékla, énervée. Toi, grisette amoureuse d'un commis? Laisse donc les autres faire du Paul de Kock, ça ne te va pas. Tu es impératrice, tu dois le rester. Les souveraines comme toi n'ont jamais le droit d'abdiquer.

— Elle a raison, repartit gaiement Irène. Moi, je suis une petite bête sentimentale, une bourgeoise malgré mes aïeux. Je devais finir comme ça. Toi, Lyse, je ne te vois pas hors de ton palais, où tu prélasses ta langueur de reine malade. Je peux prendre un fiacre, et même l'omnibus; à toi, il te faut le carrosse ou la chaise à porteurs. ]f>

La femme de chambre se présenta de nouveau à la porte.

« Madame reçoit encore?

— Qui est-ce?

— M. Pierre Lemaître.

— Ah! oui, ce monsieur qui m'a écrit pour l'affaire de Brunoy. Mon Dieu, j'ai déjà mal à la tête, et il va falloir encore discuter sur des choses ennuyeuses ! Enfin, c'est bon, fais-le entrer, qu'on en finisse ! »

ONSIEUR Pierre Lemaître pénétra

dans le salon.

C'était un homme de quarantetrois ans; ses cheveux grisonnaient, sa barbe soyeuse restait noire. Il avait le visage régulier, un air d'assurance mondaine auquel l'habitude de la tribune ajoutait une autorité particulière. Car il était député, faisant profession d'un dilettantisme politique qui lui permettait de se déplacer du centre gauche à la gauche radicale, au gré de son inspiration du moment, et selon les convenances d'une parole habituée à soutenir les thèses les plus difficiles : il semblait les affectionner davantage, parce qu'elles lui valaient de triompher originalement. On l'admirait d'autant

LA GRANDE AMOUREUSE lOf

plus qu'on ne pouvait jamais pressentir sa pensée ni deviner l'argumentation dont il l'armerait. Après dix années de Parlement, il n'avait cessé encore ni d'étonner ni de séduire.

A son entrée, Irène se leva, peu curieuse de connaître cette gloire de la Chambre, effrayée à l'avance par la conversation d'affaires inévitable. Elle embrassa Lyse et prit congé. Thékla demeura, comme toujours.

« Madame, dit le nouveau venu à Lyse, j'ai pris la liberté de venir, pensant que nous nous entendrions mieux de vive voix que par intermédiaires. Je vous prie de m'excuser. y>

Lyse tressaillit légèrement. Elle l'avait considéré, d'abord, avec l'indifférence à peine polie d'une femme qui aurait gardé un peu du mépris des marquises ancien régime pour les faiseurs de besognes publiques, avocats, paperassiers, parlementaires, entre lesquels on ne distinguait pas. C'était l'étiquette de politicien qui avait valu à Pierre Lemaître la froideur d'un tel accueil. Puis, en le regardant mieux, elle n'avait pu s'empêcher de reconnaître à l'homme un réel prestige physique. Il était grand, robuste, non sans élégance, et sa mise était combinée avec un dandysme très personnel. La personnalité,

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telle était la qualité qui se dégageait, intense, de son allure et de tout son extérieur. Les femmes n'y sont jamais tout à fait insensibles.

Mais lorsqu'il parla, un charme s'ajouta tout à coup à cette autorité. La voix au timbre riche passait en inflexions des sonorités graves aux sonorités caressantes, avec une gradation musicale où se révélait un don inné d'harmonie.

C'était un organe de séduction autant que de puissance. Lyse se sentait prise par cette voix, subitement :

« Monsieur, dit-elle avec une douceur soudaine, vous m'avez fait grand plaisir en venant vous-même. Veuillez vous asseoir. y>

C'était elle qui semblait s'excuser à son tour. Elle lui désigna du geste le siège le plus rapproché du sien.

« Maintenant, dites-moi l'affaire. Expliquée par vous, je suis sûre de la comprendre à merveille. Ce doit être plus clair que la politique.

— En effet, madame, répliqua-t-il en souriant. Voici la chose en deux mots. Je viens d'acquérir à Brunoy, tout près de votre villa, un lot de terrains où je compte faire bâtir. Dans la. partie nord, attenante à votre parc, se trouve une enclave : votre prédécesseur y a fait bâtir une sorte

de cahute à peu près abandonnée maintenant, où votre jardinier met, je crois, ses graines et ses outils. Cette disposition, qui morcelle ma propriété, n'est pas très commode pour vous, par suite de Téloignement. J'ai donc pensé que vous seriez peut-être disposée à me céder l'enclave dont il s'agit, moyennant une indemnité suffisante pour la valeur du terrain, la démolition du hangar et sa reconstruction ailleurs, s'il y a lieu. Là-dessus, je m'en rapporterai très volontiers à l'estimation de l'expert que vous aurez choisi vous-même. y>

Lyse ne suivait pas le sens des paroles : elle écoutait la voix. Brunoy, la propriété, l'enclave : c'était bien de tout cela qu'il s'agissait! Une impression unique absorbait la jeune femme : celle qui lui venait de cette voix plus persuasive que toutes les dialectiques du monde.

Pierre crut qu'elle ne saisissait pas l'exposé.

€ Voulez-vous me permettre de vous faire voir le plan? y> dit-il.

Il le tira de sa poche et le déplia. Lyse, pour l'examiner, se pencha en même temps que lui; sa joue effleura la barbe noire de Pierre. Ce fut comme un baiser très léger qui la chatouilla; elle avait eu le temps de discerner l'odeur de chypre

qui se mêlait à celle du fin tabac d'Espagne dans les moustaches. Et le frôlement imperceptible la troubla.

« Vous voyez, madame, reprit M. Lemaître, nos deux propriétés. Voici la construction dont je vous ai parlé, au beau milieu de mon futur domaine, qu'il me sera impossible de clore pour livrer accès à votre jardinier. Quand la propriété n'était qu'en champs, cette servitude n'avait pas grande importance, mais maintenant qu'elle va devenir un jardin, c'est autre chose. Voilà pourquoi je vous propose de vous la racheter. Si les communs de votre villa sont insuflSsants pour remplacer le hangar, je prendrai les frais de reconstruction à ma charge, comme je vous l'ai dit. Voulez-vous avoir la bonté de réfléchir à ces offres? Je reviendrai après-demain chercher votre réponse. »

Lyse resta un instant sans rien dire, écoutant encore la voix qui venait de se taire, et qui dans ce banal exposé, chargé de mots prosaïques :

propriété, servitude, communs, l'avait enchantée par sa musique vivante.

Elle répondit enfin :

oc Soyez persuadé, monsieur, de mon très grand désir de vous être agréable. Revenez dans

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deux jours : j'aurai vu l'expert. Mais dès à présent, c'est une affaire entendue.

— Je voudrais que mes collègues du Parlement fussent aussi faciles à persuader et aussi bienveillants que vous, madame. Nos discussions politiques y gagneraient en agrément. »

Il s'inclina et lui baisa la main. Plus d'un roi avait rendu à la courtisane pareil hommage; cependant ce fut la première fois qu'elle en éprouva de la fierté.

Contrairement à ses habitudes, elle se leva pour reconduire le visiteur jusqu'à la porte, et sur le seuil elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût redescendu l'escalier.

« Ah! çà, dit enfin Thékla, qu'est-ce que tu as donc aujourd'hui? Tu n'as jamais été avec personne comme avec cet homme-là.

— Cet homme-là! répliqua Lyse qui s'était recouchée sur sa chaise longue. Cet homme-là! ce n'est pas encore sûr, mais il me semble bien que je ne suis pas loin de l'aimer, cet hommelà!

— Toi? fit Thékla incrédule, toi, l'aimer? Allons donc! Mais c'est un bourgeois et il est vieux.

— Ma petite Thékla, fit la courtisane en bail-

lant, veux-tu que je te dise? Tu es une sotte... Oh! ce n'est pas la peine de bouder, tu n'es pas jolie quand tu boudes. Il faut être blonde pour faire la moue. Tiens, joue-moi une czarda ou une valse : cela vaudra bien mieux. y>

Et Thékla, docile, alla s'asseoir au piano, la poitrine grondante d'une colère jalouse. Elle se prit à jouer d'une façon bizarre et nerveuse, sur des rythmes farouches. Cela ne plut point à la maîtresse.

« Ce n'est pas ce qu'il me faut, Thékla. C'est de la musique sauvage comme toi. Moi, en ce moment, je suis heureuse, parce que j'ai le cœur plein de pressentiments d'amour. Il me faut de la musique sereine. Allons, Thékla, vite quelque chose de lumineux, de pur, de céleste, qui ait la couleur de mon âme : tiens, la Flûte Enchantée. C'est pour moi et non pour toi que tu dois jouer, puisque tu m'aimes. »

Le surlendemain, comme il était convenu, Pierre se présentait de nouveau chez la jeune femme. Celle-ci avait éloigné Thékla soupçonneuse en l'envoyant choisir des grès chez un céramiste à Neuilly, puis des estampes chez un marchand de la rive gauche. Elle était donc seule quand Pierre arriva.

Elle le reçut étendue comme d'habitude, sous la couverture d'hermine qui faisait un linceul de neige à sa beauté, encore embellie par la fièvre de l'attente. Au moment où il s'inclinait pour baiser l'une de ses mains, elle attira sa tête vers elle, de son autre main restée libre; ses lèvres rencontrèrent le front de Pierre, qui tressaillit. Et sans un mot, il chercha les siennes, par l'attraction du désir émané de lui, qui redescendait en lui.

« Enfin! murmura Lyse. Enfin! »

Leurs bouches venaient de sceller entre eux des fiançailles.

« Je t'aime, dit-elle encore. Et toi, m'aimestu?

— Oui. »

Un silence se fit. Minute qu'elle n'oublierait jamais plus. Elle entendit un ouvrier qui passait en chantant sous les fenêtres, puis le roulement d'une voiture. La rue vivait, en bas, et sa rumeur lui rendit plus réelle et comme palpable cette félicité.

Elle dit la première :

« Parle-moi de toi. Je ne suis qu'une femme étrangère à ton existence, à tout ce qui est ton souci, ton labeur. Je ne te connais pas, je ne

sais rien de toi, hors cet enchantement où tu me tiens. Parle-moi de toi.

— Que voulez-vous que je vous dise?

— D'abord, je te défends de me dire vous.

Puisque nous allons être amants, c'est ridicule. Écoute, je n'ai jamais eu d'amant. Ne souris pas, tu vas comprendre. Des hommes croient qu'ils m'ont possédée, parce que je les ai laissés se livrer sur moi à des horreurs grotesques. Mais je ne leur ai pas appartenu en réalité. Aucun d'eux n'a eu un désir de moi. Toi, je te désire! ou plutôt je désire ton amour. J'ai faim et soif que tu m'aimes. Tu m'aimeras, n'est-ce pas?

— Oui, Lyse, je t'aimerai.

— A la bonne heure! Écoute encore. Je suis une enfant gâtée : on m'a toujours obéi, on a toujours été très humble et très lâche avec moi; comment aurais-je fait pour aimer? La courtisane méprise ses courtisans. Toi, tu seras mon maître, veux-tu? Je t'obéirai à mon tour, j'en aurai une grande joie. Je sens en moi quelque chose qui se prosterne et s'humilie devant toi. Mais je parle, je parle, au lieu de t'écouter ; allons, dis-moi tout de toi, que je sache. Tu es éloquent, tu es superbe dans la lutte; cela, c'est connu. On t'applaudit, n'est-ce pas? on t'acclame?

Et cela te plaît, et c'est une sensation enivrante de dominer la foule, de sentir frémir son âme immense dans le creux de ta main, comme la vie d'un petit oiseau que tu serrerais entre tes doigts?

— Oui, reprit-il, le visage éclairé soudain d'une flamme orgueilleuse. Mais ce qui m'enivre bien plus encore, c'est le triomphe de l'idée que j'ai faite mienne, et que j'impose aux autres. y>

Il était sincère en ce moment, tragédien ému de son rôle.

(L Oui, c'est beau, reprit-elle, d'une voix concentrée; tu es encore plus grand ainsi que je ne croyais, puisque tu places ta fierté et ton ambition plus haut que toi-même : dans ton idée. Qui suis-je, moi, pour t'aimer ? Et, dis-moi, on t'envie, n'est-ce pas? on te hait à cause du bien que tu veux aux hommes? y>

Le beau visage de Pierre prit une expression de dignité attristée,

« Oui, dit-il lentement, j'ai de cruels ennemis. Je suis méconnu dans mes actes et mes paroles; ma vie privée, elle aussi, appartient comme ma vie publique à des adversaires sans merci. Le journal, la lettre anonyme, m'ap-

portent chaque matin l'injure à domicile. J'ai le réconfort de quelques sympathies, mais combien le nombre des inimitiés est plus grand! Si je sors, dans chaque passant que je croise je m'imagine deviner un ennemi qui me déteste sans me connaître. La politique ne nous donne pas la gloire, mais une espèce d'infamie éclatante. y>

A la fois véridique et théâtral dans sa plainte, il avait rejeté un peu la tête en arrière ; ses yeux s'étaient voilés presque entièrement de leurs paupières aux cils très longs, il en sortait un rayon douloureux. Il était vraiment beau, dans cette attitude de mélancolie hautaine devant l'ingratitude des hommes pour le généreux effort du lutteur.

«Bahl reprit-il, qu'importe? J'aurai vécu peut-être avec quelque noblesse. Cela console de tout. i>

Il parut très grand à Lyse, presque auguste.

Elle lui saisit la main et la baisa.

« Ohl dit-elle, ne te plains pas de ta destinée, car elle est magnifique dans sa tristesse. Quelle gloire ce sera pour moi d'avoir été la servante de ton génie! C'est notre étemelle réhabilitation à nous les courtisanes, après être allées plus

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loin que les autres femmes dans le péché et l'opprobre, de les dépasser toutes par l'élan de nos dévouements envers le sage et le prophète persécutés. Il y a entre eux et nous, depuis Marie- Madeleine, une harmonie, une attirance mystérieuses. C'est nous qu'ils trouvent toujours sur leur chemin, ce n'est ni la vierge craintive ni l'épouse embarrassée par les soins grossiers de la vie. Tu peux, mon aimé, m'associer à tes épreuves, je te promets une tendresse vaillante pour les supporter avec toi. Mais, sans doute, tu me méprises trop pour cela, hélas !

— Je t'aime. y>

En effet, il l'aimait. Cet hommage si humble de l'impériale courtisane l'enivrait d'un orgueil singulier, dans lequel, malgré la fatuité du mâle, il entrait un peu de surprise.

La négresse Flore se montra sur le seuil.

« Madame, c'est M. Kostrowski : il demande si madame peut le recevoir; il est en bas.

— Dis-lui que je suis occupée.

— Bien, madame. ^

Au bout d'un instant, elle revint.

« Madame, M. Kostrowski insiste pour voir madame. Il ne veut pas s'en aller. :»

Lyse se mordit la lèvre.

|l6 LA GRANDE AMOUREUSE

« Ah! Il ne veut pas s'en aller. Fais-le monter. Nous allons voir, d

La négresse redescendit. Une minute après, le Russe entra, type étrange mâtiné de Cosaque et d'Allemand, avec un long nez rougeâtre et des cheveux d'un blond aigre. Le regard avait bien l'hallucinante fixité du Slave.

« Bonjour, chère amie, dit-il.

— Ah çà! s'écria Lyse sans répondre à son salut, qu'est-ce qui vous prend, mon cher? Vous forcez les portes, à présent? Je vous fais dire que je suis en affaires et ça ne vous suffit pas? Je n'aime pas beaucoup ces façons-là, je vous en avertis.

— Bon, bon, comme tu te fâches! J'avais quelque chose d'urgent à te dire : ce n'est pas pour les amis, ces consignes-là. Écoute : Bérénine, tu sais bien, ton ancien béguin, Bérénine I... il est à Paris, il dîne avec moi ce soir à l'Anglais et il t'invite. Ah! tu vois que ça valait la peine de te déranger.

— Je ne comprends rien à ce que vous me dites.

— Mais elle est folle, parole d'honneur, elle est folle! Allons,tu ne vas tout de même pas me raconter que tu ne connais pas Bérénine, tu en

as assez pincé pour lui dans le temps! Faut pas être ingrate envers les anciens amours, ma fille.

— Goujat! s'écria-t-elle. Non, laisse, dit-elle à Pierre qui allait intervenir.

— Vous, reprit-elle en toisant Kostrowski, je vais vous donner une consigne à laquelle vous obéirez, je vous le promets. Je vous défends d'abord de me tutoyer, ensuite de remettre jamais les pieds ici, et enfin de m'adresser la parole quand nous nous rencontrerons. Vous avez compris? y>

D'un bond, elle s'était dressée sur ses pieds, elle se tenait debout en son long peignoir blanc* Avant que l'autre eût trouvé une réponse, elle avait quitté la chambre, en fermant avec fracas la porte de fer qui la séparait du boudoir.

Kostrowski et Pierre restèrent donc en tête à tête. Le Russe sentit le ridicule de la situation.

« Elle est folle, répéta-t-il encore une fois. Bonjour, monsieur. »

Et il s'en alla, dissimulant sa confusion avec rhabileté que lui donnaient son éducation et sa race.

Quand il fut sorti, Lyse rentra dans la chambre.

Il8 LA GRANDE AMOUREUSE

« Le goujat! reprit-elle. Avoir osé me parler ainsi devant toi! C'est effrayant de songer que l'être le plus stupide a le droit de m'humilier à cause de mon passé et de me torturer ainsi devant celui que j'aime. 3>

Des pleurs de colère lui vinrent aux yeux.

« Ne te fais pas plus de mal toi-même que cette brute, dit Pierre avec douceur, et il l'embrassa.

— Mais tu as vu aussi comme je lui ai répondu, et comme je l'ai mis à la porte. Oh! je voudrais me débarrasser de tous mes misérables souvenirs comme je viens de me débarrasser de cet homme, me libérer de tout ce qui m'attache encore à un monde que je déteste, car j'exècre à présent tout ce qui n'est pas toi. »

Elle lui jeta ses bras autour du cou, et lui demanda, avec une ardente voix de désir :

« Tu restes avec moi, ce soir? y>

Il hésitait.

« Tu n'es pas marié, je le sais. Tu n'as pas de maîtresse? 3>

Il hésita encore imperceptiblement.

« Non.

— Eh bien! alors? tu vois que tu peux rester. C'est entendu, n'est-ce pas? »

Il inclina sa tête vers la sienne; ils se baisèrent aux lèvres une seconde fois.

Les mains de la courtisane erraient au hasard sur le corps de celui qui allait être son amant, comme pour en prendre possession à l'avance.

Pierre goûtait une volupté raffinée par l'amour d'une telle femme, qui choisissait à son gré ses amis parmi les souverains, que la richesse et la gloire galante dispensaient de toutes complaisances intéressées. Il était bien sûr que celle-là ne pouvait rien attendre de lui et n'avait rien à lui demander : son admiration, sa passion, allaient à l'homme seul.

C'est que l'heure d'aimer était enfin venue pour la courtisane; elle était toute prête à subir l'ascendant moral de cet être dont la personnalité rayonnait puissante autour de lui.

Lyse sonna la négresse.

« Dites qu'on prépare à dîner dans ma chambre pour monsieur et pour moi. Vous servirez mademoiselle Thékla dans la sienne, et vous lui expliquerez que j^ ne puis pas la voir de toute la soirée. »

Ils s'étaient relevés, las tous les deux, de leur couche de plaisir. Lyse, à travers sa fatigue, sen-

tait une exaltation pareille à une fièvre bienheureuse. Tout pour elle se passait dans un rêve.

Us se mirent à table et mangèrent à peine, car tout effort qui les sortait de leur ravissement leur coûtait. La négresse les servait, silencieuse comme une ombre.

a: Dessers vite et va-t'en, lui dit sa maîtresse. Tu nous laisseras les vins d'Espagne et les gâteaux... »

Ils ont regagné leur couche, enlacés, fondus l'un dans l'autre, délicieusement. Les dernières flammes de la volupté s'apaisent : elles pâlissent comme la lumière de la veilleuse. Ils s'endorment, se réveillent à chaque instant : dans les brefs moments où leurs paupières se ferment, il rêvent encore l'amour. C'est un état de langueur passionnée où se dissolvent leurs membres, comme en une divine mort.

Mais une ombre rôde dans le couloir, inquiète, une âme en peine : c'est Thékla.

L'ordre donné par la courtisane à la domestique ne l'as pas surprise : pareille consigne a déjà été appliquée maintes fois lors de la visite des hôtes détestés qui sont venus souiller le temple d'albâtre où Lyse demeure; et c'a tou-

jours été pour la jeune fille un supplice de savoir son amie, à quelques pas d'elle, livrée à l'ignominie du désir masculin, meurtrie d'impurs baisers.

Mais, aujourd'hui, elle sait de plus que l'hôte est un amant aimé déjà. Sa jalousie la torture. Elle va et vient comme un fantôme sans repos, elle colle à la serrure son oreille emplie du bourdonnement de son sang fiévreux, elle épie les souffles d'amour qui sortent de la chambre, les plaintes de volupté à demi étouffées. A un moment elle a entendu un grand cri de plaisir aiguisé jusqu'à la souffrance, il lui a figé la moelle dans les os.

Puis elle est retombée toute pantelante; elle bat de son front la porte derrière laquelle s'accomplissent les impurs mystères.

De la rue, la chanson d'un ivrogne monte jusqu'à elle.

Ivresse du vin, ivresse des sens, tous sont heureux et fous cette nuit. Il n'y a qu'elle qui agonise dans l'ombre.

C'est le matin. Pierre vient de partir; il avait un rendez-vous d'affaires politiques. La vie l'a ressaisi au sorrir du songe amoureux : Lyse en a

souffert, mais elle a bien compris qu'il fallait être raisonnable et se résigner. La première impression qu'elle donne à Pierre au commencement de leur amour est décisive pour l'avenir; elle ne doit pas être celle d'une femme égoïstement avide, incapable de sacrifier ses joies aux nécessités supérieures qui gouvernent l'existence de son amant, aux obligations de sa carrière publique. Il faut que son ami se sente libre d'accomplir toute sa destinée. C'est elle qui a dit à Pierre : a: Va-t'en, y> après l'avoir embrassé une fois encore.

Et maintenant, elle rêve de lui, puisqu'il n'est plus là, le bien-aimé, le maître.

Mais rêver ne suffit pas à l'exubérance de sa tendresse toute neuve. Elle voudrait parler de lui, longuement, sans fin, sans souci d'être écoutée, pour le seul plaisir d'évaporer sa joie.

Parler? à qui?

Tout à coup, elle se souvient : elle a promis à M. de Bréhal, lors de sa visite, qu'elle l'avertirait le premier le jour où se vérifierait la prophétie dont il l'avait naguère consolée. Elle le lui doit bien, puisqu'il lui a annoncé son bonheur.

La voilà qui saute à bas du lit, tiède de la dernière étreinte, où le corps de l'amant a creusé sa

place près de la sienne : image d'une vie à jamais double maintenant de la couche amoureuse à la tombe. Elle ne prend même pas le temps de glisser ses pieds nus dans ses mules blanches duvetées de cygne frissonnant : ces pieds, doux et rapides comme des colombes, courent sur le tapis, jusqu'à la table de laque blanc. Lyse s'assied, en hâte, prend une feuille de papier, trempe dans l'encre sa plume d'or ocellée d'émeraudes.

Elle écrit.

La fenêtre est entr'ouverte : une brise divine coule entre les rideaux, caresse rafraîchissante au front encore chaud de fièvre; elle joue avec la mousse des cheveux châtains, qui se roulent en volute comme la crête des vagues ; elle moire d'un frisson blanc la peau déjà si blanche, elle y sème, folâtre, des taches dansantes de soleil. Elle se glisse dans l'échancrure du peignoir; il semble à la jeune femme que des doigts frais effleurent sa gorge, dont les pointes s'émeuvent de leur chatouillement. La nature semble, espiègle, faire à son bonheur mille agaceries, comme pour l'empêcher d'être trop sérieux. Dé la gaieté se mêle à la félicité auguste de l'amour.

Elle écrit, sans reprendre haleine, et chaque mot qu'elle trace chante dans son âme miraculeusement allégée :

^on ami, je viens vous dire que vous avei eu raison. J'aime. J'aime depuis douje ou quinze heures peut-être, et tout ce qui a existé avant cela n'est plus : c'est dupasse qui s'en va en fumée. Je suis étourdie et heureuse, je ne sais plus rien que ma joie, dans ma chambre toute claire de soleil. Il flotte du printemps autour de mon bonheur.

J'aime comme vous m'aviei promis que J'aimerais. Je suis confondue de cette grâce. Je la désirais tant que je ne l'espérais plus : c'était trop magnifique pour être possible.

Et voici que cela est.

Le seul homme que Je pouvais aimer est venu à moi, conduit par les hasards qui font la vie. Oui, le seul: J'en ai été sûre dès que Je l'ai aperçu.

J'avais dédaigné tous les autres qui m'ont courtisée avec des flatteries, ceux qui étaient Jeunes, ceux qui étaient riches. iSMon amant ne m'a pas même fait la cour, c'est moi qui me suis jetée dans ses bras, — non, à ses pieds, — moi l'orgueilleuse que vous connaisse^ bien. Il n'est plus Jeune, il a presque vingt ans de plus que moi, et je ne sais pas s'il est riche. Je ne le

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saurai jamais, car jamais je n'accepterai de lui que le baiser de ses lèvres.

Il n'a pas même eu la peine de me prendre : il n'a eu qu'à m'accepter de moi-même. Ce n'est pas un séducteur, c'est un charmeur et un maître. Il m'a donné pour la première fois de la vie cette sensation qui pour nous, femmes, est tout l'amour; celle d'une autorité qui s'impose avec douceur, non sans une amoureuse crainte de notre part. J'ai connu, grâce à luiy les délices de l'humilité.

Il est grand, car il a voué son existence au bien d'un pays et au triomphe des idées. Il est célèbre, toujours entouré, et pourtant solitaire, car on ne le comprend pas. tMais moi je le comprends; c'est moi, la courtisane, qui suis la vraie compagne de son génie. C'est pour tout cela que je l'aime tant, lui qui domine les autres et me domine, même quand je me rapproche le plus de lui, dans la communion de l'amour.

Je ne vous dirai pas encore son nom; j'attends que ce bonheur dont je suis encore tout étourdie soit devenu une chère habitude pour vous le révéler tout à fait. Cette pudeur vous étonnera che\ une femme comme Lyse de Gesvres; mais je ne suis plus Lyse depuis trois jours, je suis redevenue votre ancienne éMarie, mon cher parrain. La triste a: aimeuse y>

professionnelle a vécu, elle est devenue une amou-reuse sincère, indépendante, il est vrai, à l'égard des lois sociales; mais votre intelligence est trop haute et trop affranchie pour lui faire un crime de r irrégularité. Vous m'avei toujours aimée, mon ami, vous pourrei m' estimer maintenant.,. »

Sa lettre finie, elle resta un instant, distraite, les yeux au plafond, suivant l'envol de sa pensée. Quelqu'un entra dans la chambre à pas muets.

C'était Thékla, toute pâle d'insomnie et de fièvre.

« Cet homme-là est ton amant, n'est-ce pas?»

dit-elle d'une voix blanche, usée par l'émotion de la nuit.

Lyse la regarda en face, et, croisant ses jambes :

« Écoute, Thékla, répondit-elle, tu es venue pour faire une scène. C'est de la peine perdue, mon enfant. Tu te rappelles, j'imagine, dans quelles conditions j'ai accepté l'offre de ce que tu appelais ton amour. Je ne t'ai rien promis en retour, je t'ai déclaré au contraire que j'entendais ne rien aliéner de ma liberté personnelle. Je ne dois compte de mes actes à personne, pas

même à la morale : c'est pour être libre que je me suis faite courtisane. J'entends rester libre. Que prétends-tu, toi? Qu'as-tu à me dire?

— Ceci seulement. Est-il vrai que tu l'aimes, cet homme ?

— Oui.

— Non, ce n'est pas vrai. Tu ne peux pas aimer.

— Parce que je ne t'aime pas, toi? Pauvre fille! Naguère, tu aurais eu raison, sans doute: mais à présent tout est changé : j'aime Pierre de toute mon âme et de tout mon désir. En quelques heures ma vie s'est transformée : je ne me charge pas de t'expliquer comment. Mais cela est. »

Thékla répondit simplement :

m Je partirai.

— Si tu veux. A quoi bon menacer? Je ne t'aime pas.

— Ce n'est pas une menace : c'est seulement la déclaration de ma volonté bien arrêtée.

— Eh bien! fais ce que tu voudras. »

Et sur ces mots, prononcés d'une voix coupante, Lyse se tut.

Thékla agenouillée rampa vers elle.

« Lyse, je sens bien que tu me chasses. C'est

affreux! Lyse, ma bien-aimée, écoute. Je sais que je n'ai aucun droit sur toi, je reconnais que j'ai été importune et sotte de te tourmenter avec ma jalousie. Mais souviens-toi! Si tu ne m'as pas aimée, moi je t'ai aimée tellement! Je t'ai donné ma chair de vierge à consumer de tes caresses, mon innocence à brûler de ton haleine. Je serais morte de toi avec bonheur. Tu ne peux pas oublier cela. »

La jeunefemme la toisa d'un dur regard.

« Tu te trompes, je l'oublie, je veux l'oublier. Et ce qui me ferme le cœur à toute pitié pour ta folie, Thékla, c'est de t'entendre me rappeler un passé qui est ma souillure. Va donc la porter à d'autres, cette virginité diabolique dont tu te vantes, va! Elle ne me tente plus à présent. Je me suis évadée de la monstruosité et du cauchemar. J'aime, entends-tu, j'aime comme on doit aimer, je veux crier mon bonheur à tout le monde. Va-t'en, Thékla, va-t'en. J'ai horreur et dégoût de toi. Vierge damnée, tu souilles désormais la courtisane purifiée par l'amour.»

Et la prenant par les épaules, elle la jeta hors de la chambre.

Ies préparatifs d'un départ encombraient l'hôtel d'un joyeux désordre :

les grandes malles, qu'on allait emplir de jupes parfumées, de robes mousseuses et de ces légers manteaux d'été qui font à la beauté féminine une enveloppe de nuées, traînaient un peu partout. Hors des grands bahuts sculptés débordait tout un fouillis de dentelles et de rubans : Lyse fourrageait chaque tiroir, dans sa hâte tumultueuse, recommençait, interrompant et reprenant mille fois l'inventaire de ses frêles richesses. Les femmes ne peuvent jamais se décider à faire leur choix, quand il s'agit d'abandonner quoi que ce soit de ces divines frivolités^

Comment ne pas emporter ce jupon mauve ?

Peut-on laisser ce peignoir de surah?Et ce cachecorset? et cette robe pomponnée, qui est si peu « campagne », mais qui semble, sur la jolie créature, une avalanche de pétales aux nuances adorables, un effeuillement de crépuscule ou d'aurore ?

Au milieu de cet encombrement, Lyse allait, venait, s'activait, d'autant plus heureuse qu'elle était plus affairée. Et la bonne Gioja, dont elle suivait si mal les conseils de sagesse et d'insensibilité, l'aidait de son mieux. Les deux amies s'occupaient en ce moment de ranger dans une malle longue toute une lingerie délicieuse, des chemises de soie si légères qu'elles semblaient vouloir se dissoudre en vapeur sous les doigts, et qui gardaient en leurs plis un parfum délicat et tenace, comme on en invente en Angleterre. A manier ces choses d'élégance et de suavité, elles éprouvaient une griserie légère qui s'ajoutait, chez Lyse, à l'allégresse de l'amour. Dans l'âme même de la femme aimante, il reste toujours quelque chose de la poupée.

a: Oui, disait Gioja, tu fais bien décidément de partir. Tu as besoin de la campagne, ma pauvre Lyse.

— Oh! répliqua celle-ci, je suis si peu raisonnable, depuis que je l'aime! Pense donc : je ne dormais plus, je ne mangeais plus. La nuit, entre nos caresses, il reposait, lui; moi pas. Je fermais les yeux, mais ce n'était que pour rêver à lui, à nous, sans perdre conscience. Au contraire, mon imagination prenait une force extraordinaire, et tout ce que nous avions fait dans la journée, tout ce que nous referions le lendemain, promenades, lectures, causeries, baisers, tout cela je le vivais les yeux clos, plus fortement que pendant la veille. Le matin, il me quittait, la négresse venait m'apporter mon petit déjeuner : du chocolat, du thé avec des toasts. Je le renvoyais. Je ne voulais que des choses immatérielles, des boissons glacées, des sorbets. Même cérémonie à midi, sauf quand il était là... Alors, il me forçait à prendre du jus de viande. C'est un tyran, tu saisi Et j'ai vécu comme cela, n'ayant faim que de baisers, étendue sans dormir dans mon lit ou sur ma chaise longue, parce que le mouvement qui vous distrait malgré vous m'était haïssable. Eh bien! comprends si tu peux, jamais je ne me suis mieux portée. C'est drôle, n'est-ce pas? Par exemple, en ces derniers temps j'ai senti que cela se dé-

ip LA GRANDE AMOUREUSE

crochait; j'avais des éblouissements, des syncopes, comme dans le temps, lorsque cette petite Thékla m'aimait trop.

— Vraiment?

— Vraiment. Le miracle dont je désespérais s'est accompli, Gioja. Mes sens ont parlé. Et ce n'est pas de la lubricité folle et diabolique comme avec cette petite sorcière : non, c'est une grande joie physique, qui n'est que le rayonnement de mes joies morales dans ma chair. Le plaisir dont je l'enivre, mon aimé, me rend si heureuse moi-même que j'arrive à le partager jusqu'au spasme, jusqu'à la folie, presque jusqu'à la mort. Oest la récompense du sacrifice que je lui ai fait de mes dégoûts devant l'acte d'amour suprême... avec lui comme avec les autres. J'ai atteint par l'abnégation à la volupté. Mais quelle volupté 1 »

Elles avaient interrompu leur frivole occupation, oublieuses et passionnées maintenant.

Gioja, avec une mélancolie naïve, murmura :

« Ça existe donc, l'amour?

— Oui, Gioja, répliqua Lyse en lui mettant la main sur l'épaule. Ça existe, et j'en vis. Ah! comme j'en voudrais mourir 1 »

L'Italienne eut un bon sourire :

« Attends encore un peu, chérie. Qu'est-ce qu'il dirait Pierre, si tu mourais? Tovero luil

— Oh! je veux bien vivre, reprit Lyse gaiement. C'est même pour cela que nous allons à la campagne. Nous n'y serons guère plus raisonnables qu'à Paris : il y a des chances I Mais je retrouverai probablement l'appétit et le sommeil. D'ailleurs, le médecin le veut absolument, il est venu avant-hier, et il nous a effrayés tous les deux, Pierre surtout. Alors, comme les travaux de la Chambre ne le retiennent plus, nous allons partir.

— Vous allez à Brunoy, m'a-t-on dit?

— Oui, dans ma villa.

— Bon! Eh bien, dépêchons-nous d'emballer ce qui reste. Passe-moi les pantalons, maintenant. Dire que c'est pour un homme seulement, ces pantalons et ces chemises, et tout ça! Ah! non, décidément, ma pauvre Lyse, tu n'es pas raisonnable, tu peux le dire.

— Crois-tu que je m'en trouverai plus mal un jour?

— J'espère que non. On verra bien. Se saran rose, fioriran. y>

A l'orée des bois de Sénart, la villa de Lyse

se dresse, bâtie dans le style des pavillons de chasse que le xviii® siècle sema dans les plus beaux sites aux entours de Paris. Elle n'a pourtant été construite que vers la fin du règne de Napoléon III, par une des plus jolies cocodettes qui aient valsé dans la salle des Maréchaux.

Epoque si charmante et si exquisement surannée, où les Pourtalès et les Poilly continuaient les Parabère, où Winterhalter remplaçait de sobl mieux Watteau. Le nom seul de la villa fait déjà penser aux Confessions de Jean-Jacques : « Mes Délices. i> On voit dans le jardin une grotte en rocaille, un cabinet de verdure avec une statue inspirée de Pradier, et que la gracieuse habitante de cette retraite avait baptisée « le Berceau de Vénus ». Une autre statue s'élève au milieu de la pelouse : celle de l'Amour méditant. On l'aperçoit de la route, accoudé à un quartier de roche naturelle, le menton dans sa main droite, et tenant de la gauche son arc détendu : gardien distrait en faction au seuil de Mes Délices, il a l'air bien inoffensif, comme s'il partageait la somnolence qui tombe des hauts feuillages sur les gazons du parc.

De l'autre côté du chemin, la forêt aimée d'André Chénier ouvre ses immenses solitudes.

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Pauvre Sénart, que l'abominable impiété du siècle saccagea si lamentablement, sans respect pour sa majesté galante et pour le souvenir de la belle Lenormant d'Étiolés, galopant en tricorne à travers les taillis du roi! On eut beau pourtant violer sa douce nuit amoureuse et sacrée, on n'en a pu chasser tout à fait le prestige des temps évanouis. Sur ses collines sablonneuses, dans ses gorges où s'amasse tant de mélancolie, dans ses avenues qui font des trous de clarté trop vive pour les yeux des sylvains effarouchés, de la poésie flotte encore. On peut respirer toujours un peu de légende voluptueuse dans ce qui reste de mystère et d'ombre à Sénart dépossédé : Brunoy, Montgeron, Champrosay, Orangis, n'ont pas cessé tout à fait d'évoquer des apparitions de chasseresses poudrées, en habits de cheval galonnés d'or, de laitières aux gorges fleuries, en éinoi à cause d'un gardefrançaise apparu danis la clairière, avec son bel uniforme blanc et bleu. La vieille forêt d'ancien régime qui vit le plus d'aventures friandes et de « folles journées jd à la Beaumarchais, faite pour qu'on y courût la biche et qu'on y forçât la nymphe, offre encore aujourd'hui aux amoureux un gîte sans doute assôm-

bri et dépouillé de ses grâces les plus coquettes, mais toujours accueillant aux tendresses nouvelles en souvenir des tendresses de jadis.

Pierre et Lyse s'installèrent à Mes Délices.

Une existence nouvelle commença pour eux et un nouvel amour : la nature transforme, amplifie, rajeunit toutes les nobles passions qui se fient à elle. Elle fit à la courtisane une âme de pureté : la femme en robe blanche qui passait sous les voûtes frémissantes de Sénart, au bras de Pierre, n'avait plus rien de Lyse de Gesvres, que l'ovale délicat du visage, les épaules tombantes et le col penché; mais dans le regard d'aigue-marine brillait une flamme neuve, la bouche souriait avec ingénuité comme celle d'une petite fille; le pli léger des lèvres, où se dissimulait tant d'amertume, s'était effacé. Le cœur s'ouvrait candide à tous les souffles d'amour, oublieux des vieilles concupiscences, à jamais éteintes, et aussi des dégoûts, des rancœurs, des haines dont la vie abreuve l'âme triste des femmes de plaisir.

L'amant participait lui aussi à ce bienfait de la solitude. A Paris, deux ou trois fois, sa jalousie avait failli s'éveiller à propos du passé redoutable auquel il succédait : parmi la foule des

courtisans anonymes qui s'étaient relayés pendant près de six années auprès de Lyse, il en était quelques-uns dont le nom et la personne s'imposaient à lui avec une précision et une insistance trop cruelles, parce qu'il les rencontrait ou entendait parler d'eux presque chaque jour : il ne pouvait oublier tout à fait la tache originelle de cette passion si généreuse. A de certains moments, sa maîtresse bien-aimée redevenait pour lui la fille, et toute sa prudence ne cachait point entièrement le trouble qui le bouleversait pendant ces heures de crise.

Mais ici, peu à peu, tous les souvenirs impurs associés au nom de Lyse se dissolvaient, la forme de la courtisane s'évaporait, chimérique, pour faire place à l'amante infiniment dévouée : cheveux dénoués, bras et lèvres de caresse, taille brisée de langueur, tout cela n'avait jamais appartenu qu'à lui seul. La nature lui suggérait par toutes ses influences l'heureux mensonge, et tissait ses enchantements autour de lui pour l'enfermer dans son illusion, comme les captifs des forêts merveilleuses.

Ils passaient les heures chaudes dans le jardin, tantôt assis devant les tables chargées de bois-

sons glacées, tantôt étendus dans les hamacs qui les berçaient parmi le verdoiement des feuilles, les vibrations bleues de l'air criblé de soleil, et Tétemel bourdonnement des insectes en maraude. Parfois ils se plaisaient à de longues promenades en poney-chaise : c'était Lyse qui conduisait, de ses belles mains nues, si pâles, si peu faites en apparence pour la rudesse des rênes et du fouet, mais dont le tact savant faisait donner au petit cheval ses actions les plus hautes, tandis que Pierre tenait au-dessus de sa tête l'ombrelle de coutil qui la protégeait des rayons de juin, car le ciel cette année-là était toujours en flamme, et le printemps s'achevait dans une précoce canicule.

Mais leur plus grand plaisir était encore d'errer à pied par les chemins de la forêt, hospitalière à leurs songes.

Ils suivaient la longue avenue qui va de Brunoy à Soisy-sous-Étioles, et que les rayons horizontaux du crépuscule illuminaient de leur défaillante rougeur. Les mille voix du jour qui meurt sortaient parfois des taillis : feuilles froissées par les brises, chants d'oiseaux, craquement des branches, coups sourds et rythmés comme les battements du cœur universel de la terre.

Quand le soleil fut près de disparaître, un silence absolu se fit.

Et dans la solennité de cet instant, les deux amants s'arrêtèrent à la fois; le recueillement des choses autour d'eux parut avoir quelque chose de tragique.

Tout à coup Lyse poussa un faible cri; elle blottit son visage contre la poitrine de Pierre.

(H Qu'as-tu donc? interrogea-t-il.

— Rien.

— Si, tes mains sont froides, chérie. Voyons, qu'y a-t-il?

— Une hallucination, une folie. C'est absurde. Devant nous, dans l'allée, j'ai cru voir passer un mort. Oui, quelqu'un qui est mort à cause de moi. C'est insensé, mais je tremble. >

Pierre sentit un frisson de terreur involontaire. Les dents de Lyse claquaient.

« Voyons, reprit-il, ne te laisse pas effrayer par un fantôme. Marche sur le spectre, il s'évanouira. Ne garde pas pour toi seule l'horreur de ce souvenir. Raconte-le-moi, tu sais que je t'aime assez pour tout entendre.

— C'est un souvenir terrible, répondit-elle, mais, s'il me laisse un remords, du moins il ne s'y mêle aucune honte. Celui dont j'ai cru

revoir la forme n'a jamais été mon amant. Tu peux m'en croire, je ne suis pas dans une disposition à mentir...

« Il y a trois ans de cela; j'étais étourdie et folle. C'était un tout jeune homme, il m'aima. Mais pas comme les autres, par désir de posséder une femme courtisée de tous et célèbre; non, ce fut sincère, ingénu, et vraiment admirable : je m'en aperçois maintenant que j'aime à mon tour. Ce fut ce trop grand amour qui m'effraya : la passion des hommes me paraissait une espèce de fureur dangereuse pour le repos de mon existence, et je ne voulais que des amants superficiels et libertins comme je l'étais moi-même. Lucien m'adora, je refusai de le recevoir, je lui renvoyai ses cadeaux et ses lettres. Il fit pour moi des folies ridicules ou sublimes, comme tu voudras; il allait jusqu'à se déguiser en pauvre pour ouvrir la portière de ma voiture à l'entrée du restaurant où je dînais tous les soirs. Tout cela, qui aurait dû me toucher, m'exaspéra. Que veux-tu? ce n'était pas ma faute. L'amour appelle l'amour ou la haine. Quand nous n'aimons pas ceux qui nous aiment, nous sommes forcés de les haïr. Un jour, Lucien se tira un coup de pistolet. La balle l'atteignit au ventre,

parce qu'un ami, voulant le désarmer, avait fait dévier le canon; cela se passait à la fin d'un dîner où il avait annoncé sa résolution, à laquelle on ne croyait pas. Attends, voici le plus douloureux. Il ne mourut point sur-le-champ; on le transporta dans une maison de santé; il y est resté des mois, livré à la cruauté des chirurgiens qui s'acharnèrent sur lui. J'allais le voir souvent. Figure-toi, c'est une espèce d'hôpital, en haut du Faubourg-Saint-Denis; les corridors sentent le phénol, il y a des chambres par centaines. La sienne était presque gaie : elle donnait sur la cour plantée de beaux arbres. Je le revois encore dans son lit, son pauvre petit lit, au-dessus duquel il avait accroché ma photographie, comme une image de sainte. J'entrais, c'était du printemps, de la vie qui entrait avec moi. Il se soulevait, en se servant du bâton qui pendait du plafond au bout d'une corde. Il avait un visage si pâle, mon Dieu ! Je l'embrassais, et il s'excusait parce que cela sentait la maladie autour de lui, et il me disait que j'étais comme une bonne odeur vivante, faite femme, qui purifiait l'air de sa prison. Il est mort. Pauvre Lucien I Depuis, vois-tu, il est entré dans ma vie quelque chose d'infiniment triste. Cela reparaît quelquefois

comme un cadavre à la surface de cet océan de bonheur où je me noie. Mais je n'y veux plus penser. Il est mort en me bénissant, en me répétant qu'il n'avait jamais été si heureux que pendant son interminable agonie, parce qu'elle lui avait valu de m'adorer de tout près, assise à son chevet d'hôpital. Il ne peut pas m'en vouloir aujourd'hui, n'est-ce pas?

— Non, ma chérie, répliqua Pierre, que son émotion avait gagné; la beauté ne doit pas être comptable des âmes qu'elle aveugle et qu'elle foudroie. Tu peux t'épargner ce tourment-là. »

Au fond, du récit de son amie il avait retenu ceci surtout : qu'un jeune homme avait aimé Lyse jusqu'à la mort sans rien obtenir d'elle. Cette pensée l'enorgueillissait bien plus encore de son triomphe, et elle le consolait du passé auquel, en de brusques réveils de conscience, il lui arrivait encore de songer parfois. Au moins celui-là n'avait pas été parmi les amants de Lyse.

Elle était devenue maintenant l'âme de son âme et la chair de sa chair. Quand par hasard ils se quittaient, sa présence réelle ne discontinuait pas : désir et souvenir la lui rendaient encore voisine et tangible. Venait-elle à reparaître?

Immédiatement, tout son être vibrait dans un frisson de folie amoureuse ; il n'était même pas besoin qu'elle fût là, il suffisait qu'il entrât dans sa chambre, qu'il vît sur le divan, où elle venait de reposer, l'empreinte creusée par son corps. Des deux amants, c'était la courtisane qui aimait avec le plus de désintéressement et de chasteté; sa propre jouissance n'était pour ainsi dire, chez elle, que l'écho de celle d'autrui. Chez Pierre, la tendresse, certes, n'était pas absente, mais la voix des sens et de l'orgueil s'élevait incomparablement plus forte : il désirait cette femme sans trêve et sans fin, et il était fier de son amour jusqu'alors refusé à tous. C'était sa façon de l'aimer : ce n'était que celle d'un homme. La façon de Lyse était d'une femme et d'une courtisane repentante, deux fois avide de renoncement, d'humilité, de sacrifice, deux fois esclave — de l'amant, et du sauveur qu'elle adorait dans son amant. Et rien n'était plus pur que cette passion, car ce qu'elle contenait de charnel n'y était point apporté par une concupiscence égoïste, mais bien par l'obéissance aveugle et éperdue aux désirs de l'aimé.

Ces deux êtres s'enfonçiiient dans leur bonheur à s'y noj^er. Ils étaient maintenant pareils

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au héros de la légende Scandinave, qui, prisonnier dans une vUle magique au fond de la mer, n'entendait plus qu'en un rêve la rumeur du monde vivant, à travers l'ombre glauque de l'abîme. Ils étaient séparés de l'univers réel par des murailles de songe.

Quelque chose cependant faillit rompre le charme.

Comme ils se promenaient un soir, sur la route qui mène à l'Obélisque, ils croisèrent une femme à cheval. Celle-ci, brusquement, tourna vers eux un visage empreint d'une curiosité ardente, fascinée, à laquelle se mêlait une expression de haine.

La courtisane reconnut Thékla, et tressaillit.

Comment les avait-elle dépistés? Dans quelle intention venait-elle les relancer ici? Que pouvait-elle machiner contre eux dans sa colère amoureuse? Tandis qu'elle se posait ces questions, la jeune fille cingla violemment de sa cravache le flanc de son cheval, qui bondit en avant; et tout en galopant elle continuait à le fouetter d'une main rageuse, usant sur lui son exaspération.

Lyse ne s'était pas encore demandé jusqu'alors ce que Thékla était devenue. Elle la

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savait à Tabri du besoin immédiat : à sa majorité, la jeune fille avait exigé des comptes de sa mère; elle avait en dépôt, chez un notaire de Paris, une petite somme à laquelle, jusqu'à son départ de l'hôtel, elle n'avait jamais touché. Une fois, Gioja avait raconté à Lyse qu'elle l'avait vue aux courses, en compagnie de Kostrowski, le Russe expulsé avec si peu de cérémonie par la courtisane. Ils avaient dû, sans doute, unir leurs rancunes.

Lyse réfléchit une minute à tout cela, puis acheva sa méditation par un léger haussement d'épaules, se disant à elle-même qu'elle était bien sotte de se laisser distraire de son bonheur par des préoccupations pareilles. Thékla n'existait plus pour elle et ne pouvait rien contre elle.

Elle n'y pensa plus.

Quelques jours après, ils passaient en poneychaise dans la forêt de Sénart. Le cheval eut un écart soudain : un jeune homme venait de sortir brusquement d'un taillis devant l'attelage.

« Maladroit, lui cria Pierre, qui avait saisi les guides pour contenir la bête : vous pouviez vous faire écraser. i>

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Le jeune homme, très pâle, ne répondit rien, il se borna à sourire, indéfinissablement, comme pour dire que cela lui eût été bien égal.

Ce front blanc, ce nez aquilin, ces lèvres rouges et duvetées... c'était Thékla encore, en habits d'homme, Thékla, l'âme en peine, qui revenait, dans son inquiétude jalouse, rôder autour de leur bonheur.

Le suriendemain, Lyse reçut une gerbe de fleurs admirables avec ce billet :

<5^fon amour, mon cher et cruel amour ï

Tu vois que ton amie, si durement chassée par toi, ne se résigne point à sa misère, que tu n'es pas débarrassée d'elle pour l'avoir renvoyée comme une pauvre chienne à qui l'on retire le pain et les caresses. Je ne peux pas te haïr, malgré tout; au coutraire, après mes premières révoltes contre cet horrible abandon, voici que je t'aime, Lyse^ que je t'adore comme jamais je ne t'ai aimée et adorée. Écoute, mon amie, je suis désespérée, je suis folle, je suis capable de tout si tu me laisses me débattre plus longtemps dans l'horreur et la détresse, (Aie pitié; écris-moi, même des cruautés, même des injures, si tu veuXy mais écris-moi. Tu n'auras qu'à jeter ta lettre par-dessus la grille du jardin, du coté

de la route, ce soir, quand il fera nuit, si tu crains de ne pouvoir sans danger pour toi la mettre à la poste, ou te fier pour cela à un domestique. Celui qui t'aime doit être si jaloux!

oidieu, Lyse, adieu. Écris-moi par charité. Je me meurs,,.

Pendant toute la soirée, il y eut sur le bord de la route, devant la grille de <k Mes Délices », une forme longue, mêlée aux ombres de la nuit, un visage dont la pâleur s'argentait parfois aux rayons de la lune sortie des nuages. La face, très belle, exprima d'abord la fièvre intense de l'attente, puis l'impatience, puis une tristesse de plus en plus désespérée, qui mit dés pleurs au bord des paupières et tordit dans un sanglot les sinuosités d'une bouche de caresse.

Rien ne tomba aux pieds de cette femme, statue de l'angoisse. Jusqu'au matin, Thékla resta debout, dans les ténèbres, • inutilement.

Alors une rage lente, froide, inexorable, envahit ces traits que la douleur avait embellis en les torturant; elle les assombrit, comme les coulées de cendre, après le crépuscule, noircissent le ciel où elles se répandent. Une nuit se fit sur

ce visage de clarté comme sur la campagne, et la beauté de Thékla devint satanique. Elle tourna le dos à la villa endormie, au jardin où les arbres et les plantes semblaient rêver en frissonnant doucement sous la lune, et elle disparut frémissante à l'angle du chemin.

Le lendemain, Lyse recevait simplement ces trois mots, signés d'elle :

Je me vengerai.

1 A causerie d'après-midi s'achevait sous le quinconce de Mes Délices, autour du tertre sur lequel rêvait toujours Voimour méditant. Jamais encore Lyse et Pierre n'avaient eu un entretien d'âme à âme si parfaitement intime. La jeune femme écoutait parler son ami, humblement fière des confidences où il se prêtait avec elle, sur ses projets et sur les futurs combats qu'il se promettait de livrer. Car ils en étaient à cette période délicieuse de l'amour où l'on ne se dit plus qu'on s'aime, où la seule manifestation d'une tendresse trop évidente consiste dans l'abandon avec lequel chacun parle à l'autre de soi, parce qu'il est entendu que

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ce qui intéresse l'amant doit passionner l'amante, tous deux ne formant plus qu'une âme. Et Lyse parfois souriait silencieusement, à sentir que la courtisane était si bien devenue l'Amie, la Muse et l'Égérie. Parfois même, malgré sa timidité d'esclave amoureuse, elle se permettait, sans en avoir l'air, de conseiller son grand homme : que d'ingéniosité elle mettait à déguiser l'avis sous la forme d'une admiration caressante! On eût dit qu'en cela seulement elle se souvenait par tendresse de ses anciennes habiletés de courtisane.

Involontairement, Pierre comparait ses façons à la morgue autoritaire des pédantes de salon dont il lui fallait subir les discours dans le monde, et qui plus ou moins se mêlaient de l'inspirer. Lyse était autrement modeste et soucieuse de ses susceptibilités. Pourtant comme elle aurait eu, plus qu'elles, le droit d'entrer de plainpied dans sa pensée ! Comme elle leur était supérieure! Elle avait pour discerner le faible de certains hommes, le danger de certaines alliances politiques, l'inconvénient de certaines attitudes devant l'opinion, une sûreté de coup d'œil qui révélait, avec éclat, en elle la supériorité des puissantes intuitives chez la femme. Pierre, malgré

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son orgueil et sa confiance en soi, ne pouvait se défendre, à ses reparties, d'un mouvement d'admiration qu'elle feignait de ne pas voir. Son esprit, délicat jusqu'à la pudeur de sa propre force, éclairait doucement ces entretiens sous le quinconce de Mes Délices, et démentait une fois de plus la légende qui affirme encore, après Aspasie, Diotime, Ninon et Théroigne, l'inintelligence des courtisanes.

Ce jour-là, ils avaient plus longuement et plus chaleureusement conversé qu'à l'ordinaire; Pierre savourait la joie d'être compris; il contemplait dans l'âme aimante de Lyse sa propre pensée épanouie comme un nouveau cercle d'onde s'élargit autour du premier. Il y goûtait une satisfaction indistincte de tendresse et d'orgueil.

La sonnette de la grille tinta. La négresse au bout d'un instant vint dire à Pierre :

« Une dame demande monsieur à la porte. »

Lyse tressaillit.

« Pourquoi, à la porte? dit-elle. Tu ne l'as pas priée d'entrer ?

— Elle n'a pas voulu.

— Qui est-ce ?

— Elle ne m'a pas dit son nom. Elle a seulement dit que monsieur la connaissait.

Ip LA GRANDE AMOUREUSE

— Je ne sais pas ce que cela signifie, réplique Pierre, embarrassé. Mais je ne la recevrai pas dans ces conditions. Allez lui faire savoir que j'exige absolument son nom... C'est peut-être une solliciteuse, ajouta-t-il pendant que la négresse allait exécuter son ordre. Il en vient tous les jours, à la Chambre, me demander. »

La négresse revint :

<r Cette dame m'a donné sa carte, dit-elle, mais elle ne veut toujours pas entrer.

— Allons-y tous les deux, » s'écria Lyse, qui s'était levée, tandis que Pierre lisait fébrilement le carton qu'il laissa tomber et sur lequel un nom était écrit :

CODKTESSE "DE T%EYSSÈVES

« Eh bien? » interrogea la jeune femme impatiente.

L'embarras de Pierre augmentait encore.

a Je t'en prie, dit-il, laisse-moi la recevoir seul. y>

Lyse le regarda en face.

(c Pierre, dit-elle, j'ai confiance en toi, tu le sais. Mais en ce moment j'ai la certitude qu'un

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danger menace notre amour : je veux être avec toi pour le combattre. Nous irons tous les deux. »

C'était la première fois que devant lui elle manifestait une volonté, mais on la sentait inébranlable.

Pierre dut céder. Il se résolut à une entière franchise.

(n Écoute, dit-il, à une maîtresse comme toi on doit la vérité. Je te le déclare donc, j'ai été l'amant de la femme qui est ici. »

Lyse ne put réprimer un mouvement.

« Je t'affirme que depuis notre liaison je ne l'ai pas revue, que je n'ai rien fait qui l'autorisât à me poursuivre de ses importunités. Tu vas la voir et l'entendre, souviens-toi que ce que je t'ai dit est la vérité.

— Je te le promets, » répondit Lyse.

L'altération de sa voix trahissait la violence qu'elle s'imposait pour avoir l'air rassurée et confiante. Elle devait croire à la parole de Pierre parce qu'elle l'aimait, mais aussi parce qu'elle l'aimait elle s'affolait de terreur jalouse.

La comtesse de Treyssèves avait été la maîtresse de Pierre pendant près de quinze années.

et cette liaison n'avait jamais été interrompue par les aventures, généralement banales, qui avaient agrémenté l'existence de l'homme politique.

Avocat et journaliste par ambition bien plus que par métier, Pierre Lemaître avait été présenté par un ami commun à M™® de Treyssèves, qui tenait un salon mondain et politique. Immédiatement il plut. A vingt-huit ans, le futur député avait déjà cette assurance un peu « dignifîée » qui n'est pas exempte de pédantisme, mais les femmes pardonnent toujours au pédantisme quand il est uni à un réel prestige physique. M""® de Treyssèves ne fut certainement pas insensible à une prestance avantageuse, à des traits corrects et à une voix qui se faisait à souhait grave ou caressante, mais elle eut surtout l'intuition que Pierre était quelqu'un et qu'elle en ferait quelque chose. Elle souffrait cruellement de la nullité sociale de son mari, oisif et valétudinaire : elle espérait qu'un amant comme Lemaître lui procurerait les triomphes de vanité qu'elle ne pouvait attendre de son époux. Physiquement, d'ailleurs, sa nature sympathisait avec celle du jeune homme : elle était comme lui grande, vigoureuse, régulièrement

LA GRANDE AMOUREUSE Iff

belle, autoritaire et maîtresse d'elle-même. Ils firent un couple harmonieux : le monde excusa et même encouragea leur liaison. Il a ses susceptibilités et surtout ses hypocrisies, mais l'intransigeance est son moindre défaut.

Avec une sûreté de jugement assez rare chez la femme. M""® de Treyssèves comprit du premier abord que l'avenir du jeune homme était la politique. Tout l'y préparait : sa confiance en soi, son manque de convictions absolues, la souplesse de son esprit, habitué à faire le tour des idées sans s'attacher définitivement à aucune. Enfin la virtuosité de sa parole, et le charme dominateur de sa personne. Aussitôt elle s'ingénia à lui donner l'ambition d'un rôle auquel il était prédestiné. Cela ne lui fut pas difficile. Pierre ne répugnait ni au travail ni à l'effort, pourvu qu'ils eussent un but pratique; son orgueil ne s'avisait point de contredire les présomptions favorables qu'il inspirait à une femme aimée, et dont il reconnaissait la grande sagesse mondaine et l'expérience. Il résolut de s'en fier à elle du soin d'organiser sa vie.

« Il faut que vous soyez député d'abord, lui avait-elle dit. Le journalisme politique ne mène

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plus à rien de sérieux : toutes les feuilles importantes sont accaparées par des capitalistes qui ne songent qu'à les diriger dans le sens de leurs intérêts, et ne vous laisseraient aucune initiative pour soutenir les vôtres. Vous entrerez donc à la Chambre : vous trouverez dans mon salon même, qui n'a jamais boudé la République, les appuis et les conseils nécessaires pour cela; vous connaissez déjà les hommes politiques qui le fréquentent, ils vous présenteront à d'autres. Vous serez député, je m'en charge. M. des Essards,. 4iotre ami, ne se représentera pas aux prochaines élections dans le Lot; vous lui succéderez avec un programme un peu plus nettement républicain, mais modéré quant aux questions religieuses et sociales. Après, nous reparlerons de votre futur rôle à la Chambre. ï>

Selon la promesse de sa marraine en politique et en amour, Pierre fut élu, en effet, à une majorité fort honorable. Il alla remercier M"^ de Treyssèves.

« Maintenant, dit celle-ci, rien n'est encore fait. Il ne s'agit pas seulement d'être un député parmi cinq cents députés; il faut que vous soyez quelqu'un et tout de suite. Vous n'êtes pas l'homme des combinaisons et des groupes;

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VOUS avez trop de personnalité pour ne point alarmer ceux dont vous rechercheriez l'alliance : vous seriez étouffé, assimilé, anéanti ou expulsé. Non, il vous faut un rôle d'indépendant, adversaire ou auxiliaire de la politique gouvernementale sans jamais chercher à gouverner vousmême. Avec quelques tempéraments, dus à la qualité de votre éducation et de votre intelligence, vous êtes un second Gambetta, moins exubérant, mais un Gambetta tout de même.

Ne vous avisez jamais de faire à votre tour un Grand Ministère : ce serait votre fin comme ce fut la sienne. Soyez le bel orateur inconstant, énigmatiqùe et plein de surprises, dont le verbe tonne selon son caprice sur un point ou sur un autre du camp parlementaire, sans qu'on puisse jamais prévoir la pensée qui le déchaînera. En un mot, restez libre de jouer tous les rôles, car vous êtes un grand acteur politique... C'est justement pour cela que je t'aime... cabotin. )) Et Pierre l'avait écoutée, et il était devenu puissant et célèbre. Il ne fut point à la Chambre un de ces virtuoses qui ne parlent et qu'on n'écoute que pour l'amour de l'art, et dont l'éloquence fait tout juste l'effet d'un solo de flûte ou de violoncelle sous les voûtes du Palais-

IfS LA GRANDE AMOUREUSE

Bourbon. Il fut un dehater solide, à la tactique ingénieuse, qui ajoutait au charme et à Tautorité du verbe les ressources d'une dialectique façonnée par le barreau à toutes les ruses de la discussion. Il avait paru d'abord, selon l'expression irrévérencieuse des courriéristes parlementaires, un des plus forts ténors de la Chambre; on fut vite forcé de reconnaître qu'il apportait à la tribune une science réelle de la question traitée, et toutes les qualités de fond qui sont d'ordinaire l'apanage des silencieux et des timides. EUes étaient en germe chez lui, mais c'était l'influence d'une femme qui les avait fait s'épanouir, en l'excitant sans cesse au travail, pour lequel il avait plus de facilité que de goût. Cette nature un peu indolente en soi, habilement manégée par la comtesse de Treyssèves, réalisa des prodiges d'énergie.

On essaya avec Pierre la tactique en usage avec les personnages qu'on a intérêt à éliminer ou à réduire. On voulut le faire ministre. Conseillé par sa grande amie, il s'y refusa.

« Je suis, dit-il, le ministre sans portefeuille des réformes. i>

La formule fit son chemin, elle classa Pierre Lemaître comme un homme qu'il fallait mena-

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