KS
LA GRANDE AMOUREUSE 1 fp
ger à tout prix, mais qu'on ne pouvait domestiquer. Son influence y gagna encore.
Dans l'accroissement de sa fortune politique, il demeurait toujours l'élève et le protégé de M""® de Treyssèves. Celle-ci se gardait de le lui faire trop apercevoir; même dans le domaine sentimental, elle mettait de la discrétion en toutes ses exigences. Elle fermait les yeux sur les passades et les bonnes fortunes de l'homme politique, si souvent entraîné au plaisir par des complaisances intéressées; elle ne s'inquiétait point de sa présence dans les loges d'actrices ou de danseuses. Il suffisait à son orgueil de rester pour lui la maîtresse et l'amie, la seule influence féminine qui gouvernât son existence.
Là-dessus, elle était inflexible. A un moment, Pierre avait pensé vaguement au mariage. M""^ de Treyssèves le sut et n'en témoigna rien. Maïs les deux ou trois partis qu'il s'était laissé proposer se retirèrent l'un après l'autre, sous des prétextes polis. Il soupçonna dans cette aventure la main de la comtesse, et finit par renoncer à son idée : il se résigna à rester l'amant de cette femme, d'une maturité si désirable, et qui lui laissait prendre à son gré toutes les dis-
l6o LA GRANDE AMOUREUSE
tractions sensuelles que réclamait son tempérament.
Cette année, leur liaison s'était relâchée pour des raisons tout accidentelles. Le comte de Treyssèves, toujours souffrant de sa^ neurasthénie, avait été pris d'une manie commune à beaucoup de malades : celle des voyages. Au printemps, il avait fallu partir pour l'Angleterre, d'où l'on avait émigré ensuite vers la Norvège. La correspondance s'était trouvée très ralentie depuis l'installation de Pierre à Brunoy. Il expédiait tous les dix ou douze jours des lettres adressées, sous enveloppe double, à un ami chez lequel il était censé être descendu, et qui avait mission de les faire parvenir. M"^® de Treyssèves était accoutumée à la brièveté et à la rareté de ces missives : elle savait que Pierre détestait écrire, et elle ne l'y contraignait pas, estimant que de la part d'une maîtresse point jeune, et de date déjà ancienne dans l'existence de son amant, toutes les exigences inutiles sont autant de fautes.
Comment donc se faisait-il qu'elle fût là aujourd'hui? Pourquoi, tout à coup, l'idée lui était-elle venue de le relancer jusque dans sa retraite? Qui l'avait mise en éveil? Qui lui avait
LA GRANDE AMOUREUSE l6l
dénoncé l'infidélité? Qui donc lui avait indiqué cette campagne où il se cachait? Et dans quelles intentions était-elle venue? Voulait-elle un scandale public, dont elle aurait pâti la première, mais qui eût soulagé ses nerfs de femme offensée? Jusqu'où irait-elle dans sa vengeance?
Pierre songeait à ce redoutable inconnu pendant la demi-minute qu'il mit à franchir la distance de la pelouse à la porte d'entrée. En ce moment, l'ancienne maîtresse, surgissant devant lui armée de ses droits et de sa colère, lui fit oublier tout à fait la nouvelle.
Cependant Lyse le suivait, prête au combat, les yeux durcis, les lèvres serrées.
\ E l'autre côté de la grille, une femme attendait, impassible d'apparence.
« Elle est vieille, y> fut la première pensée de Lyse, une pensée de triomphe.
« Elle est belle pourtant, » fut la seconde, une pensée de crainte.
La nouvelle venue, au lieu de regarder Pierre, dévisagea froidement celle qui l'accompagnait. € Tout à fait exact, dit-elle. On ne m'avait pas trompée. »
Puis, laissant tomber son tace à main :
d N'est-ce pas que j'avais raison de ne pas vouloir entrer? dit-elle en s'adressant enfin à
lui. C'eût été de l'indiscrétion envers madame. Car vous êtes bien chez elle. »
Lyse devança la réponse de Pierre :
« Oui, madame, oui, votre amant est chez moi et je le garde, je vous en avertis. i>
M°*® de Treyssèves la toisa de nouveau, puis se tourna vers l'autre, affectant de ne pas relever l'attaque de la courtisane.
« En vérité, mon cher ami, je suis trop distraite : j'ai oublié de vous faire savoir mon retour. On prévient ses relations quand on part, on devrait le faire encore plus soigneusement quand on rentre. Cela éviterait bien des choses. On gagne toujours à être correct : c'est votre avis? »
Fouetté par cette raillerie, Pierre redevint luimême. Il se ressaisit.
« Je sais que je vous dois une explication, je vous la donnerai, dit-il avec un grand calme apparent, mais pas maintenant, pas ici.
— Oui? fit-elle avec ironie. Permettez-moi de ne pas l'attendre : ce serait peut-être un peu long. Vous êtes trop bien surveillé, mon ami. (Elle désignait Lyse d'un léger mouvement des yeux.) S'il fallait remettre la chose à votre premier moment de liberté, je crois que ce ne serait
pas de sitôt. Jugez-en vous-même : on ne peut seulement pas vous parler sans témoins. »
Pierre rougit.
« Vous vous trompez, répliqua-t-il, avec le même sang-froid voulu. Je serai toujours libre toutes les fois qu'il s'agira de défendre l'intégrité de mon caractère et la loyauté de mes actes. Puisque vous voulez que nous l'ayons tout de suite, cette explication, soit! j'y consens, malgré l'indécence de cette scène. Interrogezmoi, accusez-moi, je suis prêt à vous répondre.
— C'est cela, s'écria Lyse violemment. Laissez de côté vos impertinences mondaines, et parlez franchement, si cela vous est possible. La situation est bien simple. Vous réclamez votre amant, n'est-ce pas? moi, je veux garder le mien. Ce n'est pas la peine de faire des phrases là-dessus. Nous sommes deux femmes, deux rivales, et voilà tout. »
Lentement, la comtesse la regarda encore.
C'était vrai, en somme, ce que cette fille venait de dire. Les deux ennemies se mesurèrent ; M""® de Treyssèves apprécia dans ce coup d'œil la beauté éclatante et fine de la courtisane, sa jeunesse, la souplesse d'une taille royale, la race évidente qui se manifestait dans le port de la
LA GRANDE AMOUREUSE l6f
tête un peu longue et l'éclair verdâtre des yeux. Lyse ne put s'empêcher de reconnaître la puissance dominatrice de cette femme : sa stature dépassait la sienne, ses cheveux de cuivre rouge accompagnaient étrangement le regard noir; le visage, d'une courbe aquiline, exprimait le despotisme de la volonté et de l'intelligence. Malgré sa haine, Lyse eut presque de l'estime pour elle, la devinant implacable et passionnée.
Les yeux de M""® de Treyssèves se reportèrent sur son ancien amant; elle prononça :
« Ce que madame vient de dire a l'avantage de définir nettement la situation. Vous m'avez promis de me répondre, Pierre. Je viens vous demander de le faire avec plus de franchise que vous ne m'en avez montré jusqu'alors. Car vous m'avez menti depuis trois mois. y>
Cette insulte était voulue. Sous le cinglement de l'affront, Pierre allait se cabrer dans une révolte, et laisser échapper l'aveu total de son infidélité, cet aveu qu'elle provoquait dans sa hâte de savoir tout de suite le pire.
« Oui, reprit-elle, vous m'avez menti. Mensonges, vos lettres où vous me parliez de votre affection ; mensonges, les protestations de fidélité et de souvenir qui s'y étalaient; mensonges, vos
l66 LA GRANDE AMOUREUSE
silences même. Votre conduite envers moi n'a été qu'une vile et infâme comédie.
— Une comédie? répondit Pierre. Soit, j'aurais dû en effet être sincère jusqu'à la brutalité; cela aurait mieux valu. J'aurais dû vous dire qu'on s'abuse quand on échafaude toute une vie sur l'éternité d'un sentiment, que l'amour exclusif n'est pas de ce monde, ni surtout de notre monde, et qu'il est des engagements qui n'engagent pas, parce qu'ils sont impossibles à tenir. Ou plutôt il fallait vous déclarer tout simplement : Je ne vous aime plus.
— Malheureux! » interrompit-elle, et ce fut un gémissement plus qu'un cri de colère.
Tout en parlant, il s'était avancé un peu hors de la grille que Pauline n'avait pas voulu franchir, et Lyse avait suivi son mouvement : tous trois formaient maintenant un groupe qui se détachait en sombre sur la nappe de soleil que le crépuscule faisait flotter. La route était déserte : on entendait seulement, de loin en loin, crier un char lourd de moissons qui traversait la route. Le paysage nageait dans la sérénité du couchant : quelques flocons d'or rose s'en allaient à la dérive dans le bleu du ciel blessé de pourpre, et lentement s'effilochaient comme de la bourre
LA GRANDE AMOUREUSE l6j
de soie. La paix des champs devenait auguste dans ce silence, qu'emplissait une divinité éparse dans les êtres. La terre par moments tressaillait; les épis encore debout avaient un frémissement d'onde, leur peuple doré inclinait ses milliers de têtes chuchotantes, et l'odeur chaude du froment — on eût dit l'âme mystique du sol — montait croissante et décroissante comme une houle de senteurs, en se roulant sur l'aile des brises. Ces trois cœurs humains seuls, en cette minute, ne s'associaient point à la paix universelle, et mêlaient leur pitoyable tragédie à ce repos total, à cette enflammée douceur du soir.
Pierre reprit :
« Vous-même, depuis longtemps, vous sembliez avoir compris et accepté cette loi qui change peu à peu en amitiés de longues amours comme les nôtres. Vous étiez devenue pour moi une sœur affectueuse et prudente, pleine de sages conseils... Nous n'étions plus qu'amis.
— Taisez-vous ! s'écria-t-elle avec violence, voici que vous mentez encore. Et cette fois ce n'est même plus pour moi, c'est pour l'autre. C'est sa jalousie à elle que vous ménagez en essayant de lui faire croire...
l68 LA GRANDE AMOUREUSE
— Je ne suis pas jalouse, interrompit Lyse, et Pierre n'a rien à me faire croire. Il me pardonne mon passé; je puis oublier le sien. Nous sommes sûrs l'un de l'autre depuis que nous sommes amants : cela suffit. Gardez ce qui vous appartient : des souvenirs. Moi, j'ai le présent; j'aurai l'avenir, je vous en réponds. Dis, Pierre : n'estce pas que nous sommes amants pour l'éternité? »
Silencieusement, Pierre mit sa main dans la sienne.
Pauline de Treyssèves eut un terrible haussement d'épaules.
€ Ainsi, dit-elle, — et elle laissait tomber ses paroles une à une, alourdies de mépris — ainsi voilà l'homme en qui j'ai voulu croire, parce que je l'avais fait, et qu'on veut toujours estimer son œuvre. Car c'est moi seule qui l'ai fabriqué, ce grand homme. S'il est aimé de cette fille pour laquelle il m'outrage, c'est à cause du prestige dont je lui ai fait cadeau. Quand je l'ai pris, il n'avait que sa suffisance, son obscurité, son néant : je lui ai appris tout de la vie, je lui ai enseigné la volonté, l'ambition, l'effort; je lui ai montré son but. Puis je lui ai créé une légende, pour les autres; je lui ai inventé un génie, je lui
ai recruté un parti. Enfin je l'ai poussé là où il esti
— C'est vous qui mentez, interrompit la jeune femme : de tels grands hommes ne se fabriquent pas, comme vous dites, ils se font euxmêmes, et...
— Laisse-la parler, dit Pierre doucement.
— Oui, je l'ai créé, moi, de toutes pièces.
Après quoi, généreuse, je lui ai dit : Pour que tu restes grand, il faut que tu restes libre. Je me prive de la joie d'être toute à toi : je ne divorcerai pas pour t'épouser, car, afin de te servir mieux, il faut que je demeure la mondaine que je suis; il faut que tu demeures, toi, l'indépendant, toujours maître de jeter le poids de sa parole dans l'un ou dans l'autre des plateaux de la balance politique; tu ne dois pas, par une alliance comme la mienne, t'enchaîner à un parti. Et j'ai même eu un autre courage : -j'ai su n'être pas jalouse. »
Sa figure se contracta au souvenir des luttes anciennes et intimes. Elle continua :
« Sachant que nos âges égaux nous vieillissaient inégalement, lui l'homme et moi la femme, j'ai compris qu'il fallait subir, sans paraître les voir, les menues trahisons qui donnaient satisfac-
tion à la vulgarité masculine de ses instincts. Ce que je ne supposais pas, par exemple, c'est ce qui arrive : c'est l'ignominie de voir installée dans cette existence, ordonnée et réglée par moi, une autre influence que la mienne — et laquelle? En vérité, c'est risible encore plus qu'odieux. Désormais, quand on demandera :
« Est-ce bien toujours la comtesse deTreyssèves qui est l'inspiratrice de Pierre Lemaître? y> il faudra répondre : € Non, c'est Lyse de Gesvres. y>
— Et pourquoi pas? »
Pierre, à l'insulte qui atteignait sa maîtresse, avait relevé la tête.
« Oui, pourquoi pas, si Lyse de Gesvres m'aime mieux que la comtesse de Treyssèves? y>
Étonnée, Pauline le regardait, l'écoutait lui parler ainsi, à elle, la seule devant qui, naguère, le dominateur des âmes paraissait dominé à son tour.
(( Il a dit la vérité, madame, répliqua la courtisane avec le calme soudain que lui rendaient le témoignage de son amant et la certitude de sa victoire. Moi, la fille, selon votre expression, je suis sûre de l'aimer mieux que vous n'avez pu l'aimer jamais. Vous avez gardé votre rang, votre situation, votre mari, avec la complicité
d'un monde que vous avez su éblouir et désarmer. Vous êtes restée la comtesse de Treyssèves. Moi, je n'étais pas tant que cela; pourtant, j'étais aussi quelque chose : la courtisane Lyse de Gesvres. i>
Pauline plissa ironiquement ses lèvres.
« Vous pouvez sourire. C'est peut-être plus difficile à gagner et à porter, ce titre-là, que le vôtre. Eh bien! ma royauté de vice, mon diadème de catin, — diadème et royauté tout de même, — je les ai jetés par terre, et j'ai marché dessus pour aller à celui que j'aimais. Allez, c'était bien un sacrifice comme un autre, celuilà. Pour arriver où j'en étais, dans la gloire et dans l'ignominie, il ne m'en avait pas coûté seulement la peine de naître. Pendant sept années, entendez-vous, il m'avait fallu courber la tête sous le préjugé — ce préjugé qui vous permet aujourd'hui de me parler comme vous le faites. Eh bien! je l'ai rejetée, cette gloire horrible I je l'ai reniée, brûlée en sacrifice, comme un vêtement d'orgie qui me souillait. Et aujourd'hui, madame, je ne suis plus rien qu'une amoureuse, et je ne sais plus rien que mon amour, et je ne me croirais pourtant pas, comme vous, le droit de retenir mon amant malgré lui
W, ^ine autre u.tt „,»ble •? a^ra :
^.'o^eu.. ^^^<^"^ts'u comtes^','^ Itte-^ ^ il ,., est V^^P-:-^o„,c'estLyseaeC faudra repondre. ,* «laitresse,
Pierre, à rin.yltequ- . CesVtes
avait relevé U tête. 1^^^%^^ ,«ëves? ^
^^°'^"''' Se la seule devan^ q ;.^. ., ,o.
^°"'* 4- 1. vérité, nvadi^^' ^^P*;^- rr*«pW
.•Lrec le calme sgaaB™; cisâne avec i*-
le re/jioignar sj v' *"" *"
JÛT
ft ^
s'il lui prenait désir de me quitter. Mais il ne me quittera pas, justement parce que je l'aime mieux que vous : il vient de vous le dire.
— Pierre, répliqua simplement M""^ de Treyssèves, est-ce que vous approuvez la tirade de M"" de Gesvres? Pensez-vous que tout est fini désormais entre vous et moi? »
Pierre s'inclina sans répondre.
(c Fort bien. Je vous laisse. Je n'ai que deux mots à ajouter. Rien n'est fini, et je sais encore mieux haïr que M™® de Gesvres ne sait aimer.
Adieu. y>
Elle s'éloigna d'un pas ferme, sur ces paroles. Le soleil couchant allongeait encore sur le talus de la route son ombre mouvante, qui venait toucher la muraille du jardin. Lyse vit un présage dans cette grande tache noire qui s'étendait jusque sur le domaine de son amour et de sa félicité. Elle referma la grille, afin de mettre au plus vite une barrière matérielle entre son amant et ce passé mauvais, qui s'en allait de lui. Alors elle l'étreignit, et ses bras se fermèrent sur lui comme sur une chère proie, leurs lèvres s'unirent. Quand elles se descellèrent :
(c Tu es bien à moi pour toujours? » lui dit-elle.
Pierre était devenu tout à coup pensif; elle
répéta sa question. Il tressaillit, comme éveillé d'une songerie :
« Oui, dit-il, pour toujours. y>
A quoi donc rêvait-il? Au passé avec lequel il venait de rompre, ou bien à l'avenir et aux menaces de Pauline?
En silence ils revinrent s'asseoir près du tertre sur lequel Yc4mour méditant s'accoudait. Leurs mains s'étaient jointes en la présence du dieu, et ils restèrent ainsi de longues minutes, sans se parler, dans la joie de se retrouver seuls. C'était autour du couple un calme merveilleux : déjà les charmilles s'emplissaient de nuit; pourtant entre les feuilles palpitaient encore, çà et là, scintillement d'or de plus en plus pâle, des paillettes de soleil qui continuaient à vibrer dans l'atmosphère obscurcie. Un grillon se mit à pousser son cri monotone comme un tic-tac d'horloge. La fuite d'un lézard traversa l'herbe à leurs pieds.
« Une lettre pour madame. )>
C'était la négresse, un plateau à la main.
Lyse déchira l'enveloppe et lut, non sans un tressaillement :
S^fa vengeance vient de commencer. Ton ancien
ami Kostrowski m'a indiqué le coup le plus sûr que je pourrais te porter, fai prévenu la comtesse de Treyssèves, je sais quelle est allée aujourd'hui che^ toi. Je m'en rapporte à elle pour le reste, c4dieu, je te hais à jamais de tout mon amour,
Thékla.
Stoïque, Lyse passa ce billet à son amant.
Elle s'était fait une loi de ne jamais rien lui cacher de sa vie, sous quelque prétexte et dans quelque intérêt que ce fût.
Il eut à son tour un mouvement douloureux, il devinait sous la signature le mystère de passion diabolique qu'elle recelait.
(Si Qu'est-ce que Thékla? demanda-t-il.
— Une de mes folies, un de mes crimes dans ce passé que tu m'as pardonné trop généreusement peut-être, mon aimé.
— Et Kostrowski?
— Une espèce d'espion mondain, curieux, méchant et bavard comme une vieille femme.
C'est celui que j'ai mis à la porte devant toi, tu te rappelles? Ah! on ne veut décidément pas te laisser oublier Lyse, la courtisane, Isl fille, comme dit la comtesse de Treyssèves.
— Chut! )) fit-il. Il la baisa au front, très doucement.
Mais, hélas I il y avait de la clémence dans ce baiser, pour la première fois.
Et Lyse resta songeuse. La vision tragique qu'elle avait eue dans la forêt de Sénart, les obsessions de Thékla, la venue de M"® de Treyssèves dans leur soHtude à deux, qu'elle aurait crue inviolable, autant de menaces obscures et de présages ennemis ! Une fatalité rôdait autour de son amour. *
La campagne lui parut tout à coup hostile, le crépuscule l'apeura.
« Rentrons ! y> dit-elle.
'est dans la rue de Villejust, paisible et détournée, que se cache cette merveille : rhôtel de Treyssèves. On n'y retrouve point les élégances maladives du style moderne, et ses excentricités laborieuses que l'abus a fini par rendre banales. Cette maison seigneuriale atteste le plus aristocratique dédain pour la prétention artistique qui tient Heu de luxe à notre démocratie : elle s'impose bien plus sûrement à l'admiration du visiteur par des qualités un peu démodées : la pompe sévère de la décoration, la sobre richesse du meuble, l'ampleur quasi-royale des proportions. L'immense salon du rez-de-chaussée est noir et or, avec un
plafond cloisonné et des tapisseries ouvrées par l'aïeule de M. de Treyssèves, qui y consacra les vingt dernières années de sa vie. Ce n'est évidemment pas la résidence du premier millionnaire venu que cet hôtel familial^t grandiose.
« Ils en ont peut-être comme cela en Angleterre, disait assez volontiers M. de Treyssèves, mais ils n'en ont sûrement pas en Amérique... un pays où l'on ne connaît pas son grand-père. »
M. de Treyssèves était un mari philosophe, autant du moins que la neurasthénie se peut concilier avec la philosophie. Il s'était interdit une fois pour toutes de s'inquiéter des distractions que devait s'offrir sa femme, et il s'était toujours trouvé bien de cette décision prise dès les premières années de son mariage, quand sa santé, soudain attaquée par un de ces maux mystérieux dont sont atteintes les trop vieilles races, lui rendit à peu près honoraires ses fonctions d'époux auprès de la belle Pauline.
Il fut plutôt satisfait lorsqu'il la sut engagée dans une liaison décente avec un galant homme comme Pierre Lemaître, et l'on était généralement d'accord à reconnaître qu'il avait su se conduire spirituellement dans cette occasion
IjS LA GRANDE AMOUREUSE
comme dans les autres. La façon dont il parlait de M""® de Treyssèves et de son ami le député interdisait à quiconque de paraître incriminer leurs rapports. Il semblait vouloir dire : Je sais parfaitement ce que l'on peut penser des assiduités de M. Lemaître auprès de la comtesse, mais du moment qu'il me plaît de n'y rien voir de suspect, j'entends que vous fassiez comme moi.
Et cette manière d'être s'éloignait également de la faiblesse et du cynisme.
M. de Treyssèves passait une partie de son temps à relire ses auteurs dans les éditions des . fermiers généraux, qu'il possédait presque toutes. Mais, très sociable malgré sa névrose, il aimait à recevoir, les plaisirs du monde étant, avec ceux de l'étude, les seuls qu'il lui fut possible de goûter. D'ailleurs, il laissait volontiers à sa femme le choix des invités; il l'avait priée seulement d'écarter, malgré leurs rentes, les gens d'éducation trop sommaire ou d'intellect trop médiocre.
a: Ayez chez vous qui vous voulez, lui disait-il, hormis ceux avec lesquels on s'ennuie ou l'on s'encanaille : notre fortune nous permet de ne faire aucune concession à celle des autres. Je
veux qu'on sache que pour être de notre bande il ne suffit pas d'être milliardaire. y>
Du reste, le salon de Treyssèves n'avait rien de gothique : les écrivains, les artistes, les savants, pourvu qu'ils eussent du monde, y prenaient facilement le pas sur les fils des Croisés. On n'y combattait point la République; on y pratiquait plutôt cette sorte de libéralisme intelligent qui fut, avant quatre-ving-neuf, un des charmes de la société française. C'était le modèle des salons parlementaires.
Il était encore beaucoup trop tôt pour qu'il se rouvrît; les rentrées à Paris s'effectuaient avec lenteur, une à une : officiellement, on n'était pas revenu. Aussi le dîner qui s'achevait ce soir avait-il eu lieu dans l'intimité; une dizaine de convives au plus, gens qui venaient à peine de défaire leurs valises au retour des villégiatures d'été, et s'apprêtaient à les reboucler, partant dans quelques jours pour Biarritz, Luchon, ou quelque autre de ces plages qui sont de bon ton très avant dans l'automne.
Par une permission spéciale de la comtesse, et pour ne pas rompre le faisceau des conversations déjà bien languissantes, les hommes restèrent à fumer dans le salon.
l8o LA GRANDE AMOUREUSE
M. de Treyssèves, non sans grâce, racontait à une jeune femme les impressions que lui avait laissées le doux été norvégien, avec son ciel bleu comme des yeux de blonde, « les vôtres, justement, ï> disait-il. Dans l'embrasure d'une immense fenêtre, la comtesse s'était isolée, absorbée par une causerie beaucoup plus sérieuse, chuchotée très bas, avec un homme de trentehuit ans, à la moustache noire, aux traits durcis de volonté et d'énergie implacable : Paul Dambre, le plus assidu de ses courtisans, ancien député, ancien diplomate, ayant jusqu'alors peu réussi. Maintenant il était directeur d'un nouveau journal qui passait pour très indépendant, VÉcIaireur,
Le nom de Pierre Lemaître revenait à chaque instant dans leur conversation. La comtesse parlait de cette liaison sans la moindre gêne à l'ami ancien qui eût ambitionné volontiers un autre titre. Elle lui découvrait, fière encore dans sa mélancolie, la blessure de son âme qui ne cessait pas de saigner et de brûler après les jours, les semaines, les mois.
« Oui, mon ami, disait-elle, et l'amertume qu'exprimaient ses paroles, rendait sa beauté plus émouvante, oui j'ai cru de toute ma foi en
LA GRANDE AMOUREUSE l8l
cet homme, et pour l'amour de lui j'en ai désespéré d'autres, qui sans doute valaient mieux que lui. Ah! je l'ai bien aimé, trop aimé! Vous dont j'ai apprécié trop tard l'affection, vous me pardonnez, n'est-ce pas? de souffrir par lui et d'avoir la souffrance égoïste. Vous ne refusez pas de compatir et de me plaindre? »
Tristesse, abandon ou coquetterie, elle lui tendit la main, sembla implorer une caresse, un appui. Les lèvres de Paul Dambre se posèrent longuement sur les doigts pâles.
— Vous plaindre, ma grande amie, murmurat-il, ce n'est pas assez. Je voudrais vous venger. y> ^ ^
Un sourire lui répondit.
Cette idée de vengeance mit une joie si sincère dans l'âme orageuse de Pauline que, pour la première fois depuis le commencement de cet entretien, son visage s'éclaira.
Et celui de Paul Dambre exprima, avec quelque chose de plus farouche, une satisfaction pareille. Il haïssait depuis longtemps Pierre Lemaître de toute sa passion pour M""® de Treyssèves, de toute la rancune qu'éprouvait le demiraté, attardé aux besognes du journalisme, contre l'homme qui s'était élancé d'un premier bond
l82 LA GRANDE AMOUREUSE
aux sommets de la politique et de la célébrité.
Enfin, il allait donc avoir l'occasion d'assouvir sa double haine, et qui sait? peut-être aussi sa convoitise amoureuse! Le sourire de Pauline promettait tout à son espoir.
Comme elle était belle dans sa robe noire pailletée, qui la faisait paraître encore plus grande, et moulait ses hanches épanouies sous la finesse de la taille! L'étoffe montrait à travers sa transparence la gorge royale, les bras pleins d'une chair savoureuse et les épaules de Junon. Ce que l'âge avait mis de sévérité dans ses traits, le relief peut-être excessif dont il accusait leur beauté, ajoutait de la noblesse à sa grâce, et l'imprégnait d'une majesté tragique. Le rayon des lampes baisait ses fauves cheveux : quelques mèches semblaient de pourpre, de sorte que la magnifique statue, si froide d'habitude, paraissait enflammée d'un feu de désir.
Et Paul Dambre se disait qu'il conquerrait cette femme, nécessaire à ses appétits et à ses ambitions, à quelque prix que ce fût. En la regardant, sa pensée active élaborait déjà le plan de cette vengeance qu'il lui avait promise, et par laquelle il espérait l'obtenir d'elle-même.
« Le meilleur moyen, dit-il, de punir celui
qui vous a offensée d'une si lâche ingratitude, c'est de lui montrer qu'il ne subsistait que par vous, et qu'en vous retirant de lui vous l'avez replongé dans son néant. Ce sera le sûr châtiment de l'égoïste et du calculateur qu'il est avant tout le reste. »
Pauline tressaillit, en se voyant si bien comprise.
Telle était justement son idée fixe, depuis la douloureuse scènç de Brunoy.
<( Oui, dit-elle, c'est cela. Mais comment y arriver?
— Laissez-moi faire. Les idoles politiques ont des pieds d'argile. La presse est bien capable d'ébranler celle-là et de la jeter à bas. Le scandale de cette liaison affichée avec une fille, mais c'est plus qu'il n'en faut pour perdre un homme dans la situation de Lemaître I Voyez-vous, Paris a beau être la capitale du scepticisme : il a gardé sur certains chapitres de morale une pudibonderie presque anglaise, et en particulier il ne supporte pas la moindre faiblesse chez ceux qui aspirent à être conducteurs d'hommes. Il a renversé des ministres non parce qu'ils étaient incapables, mais parce qu'ils avaient des maîtresses. Vou3 connaissez comme moi ce malheureux
député qui ne pouvait pas monter à la tribune sans qu'on lui jetât à la figure le nom d'une demoiselle qui l'avait compromis par ses poursuites. Mais ici le scandale est plus retentissant, car Lyse de Gesvres est riche et célèbre dans sa carrière autant que lui dans la sienne. C'est un défi à la pudeur; il sera relevé, je vous le jure.
— Je vais vous quitter, répondit M"® de Treyssèves, il n'est pas encore temps de laisser deviner aux autres notre petite conjuration. »
Elle lui jeta un regard profond qui acceptait et encourageait, qui promettait aussi peut-être. La femme promet toujours sincèrement à quelqu'un qui doit la venger d'une offense d'amour.
Puis, ayant tendu la main à Paul Dambre, elle le quitta pour rejoindre les autres invités. Son regard suivait l'ondulation des hanches à chaque pas, la robe pailletée jetait des éclairs noirs, la traîne faisait un bruissement doux sur le tapis, comme le passage d'une grande couleuvre. Elle s'en allait ainsi, remuant du désir, hautainement belle.
Cependant Pierre et Lyse s'attardaient sous les ombrages éclaircis de Mes Délices, oublieux déjà de la menace surgie tout à coup contre leur bonheur. Ils goûtaient une paix si
LA GRANDE AMOUREUSE l8f
profonde qu'elle paraissait éternelle. La nature elle-même les y invitait en ces derniers jours où l'automne gardait encore de l'été, dans sa mélancolie, une vibration atténuée de chaleur et de lumière. Saison merveilleuse où les âmes chargées de volupté respirent mieux qu'en aucune autre, car elle ne les oppresse ni ne les enfièvre, mais elle les plonge dans un bain de sérénité et de rafraîchissement.
Entre la nature et ces amants s'établissait une harmonie. Le ciel pâle ressemblait à leur passion attendrie, lassée de bonheur; les feuillages marqués de pourpre çà et là, c'étaient leurs corps meurtris de baisers rouges comme des flammes. Ainsi que les campagnes apaisées, ils se souvenaient d'avoir brûlé dans un été magnifique et torride; ils se recueillaient dans la mémoire de ces grandes joies qui avaient passé sur eux comme l'incendie. Et, de même qu'en un verger, les fruits de leur félicité mûrissaient en eux, sous les rayons jaunis que leur versait le soleil oblique de l'automne.
Ils s'aimaient mieux, devenus presque des époux par cette intimité que ne donne pas l'étreinte charnelle, et qui ne se fait, peu à peu, que par la pénétration réciproque des âmes.
l86 LA GRANDE AMOUREUSE
Tous les deux, ils étaient infiniment loin maintenant de ce qui, pour chacun, avait précédé l'avènement de l'autre dans sa vie : ils s'adoraient dans l'oubli total de leur passé.
Un matin, Lyse était sortie seule pour aller voir une voisine, pauvre femme maladive, à laquelle elle portait des fruits, des gâteaux, un flacon de vin d'Espagne. Elle était devenue sincèrement charitable depuis qu'elle aimait : superstitieuse, il lui semblait que cela porterait bonheur à son amour, et du reste tous les sentiments tendres trouvent place dans un cœur d'amoureuse : ils sont comme l'épanouissement, la floraison extérieure de la tendresse qui le remplit. Encore, elle pensait que Pierre l'en estimerait davantage, et enfin, en cherchant bien, on eût découvert un autre motif un peu puéril : elle avait plaisir à revêtir pour ses courses de bienfaisance le plus modeste de ses costumes, celui qui la changeait davantage de ce qu'elle avait été si longtemps, trop longtemps. Elle en était comme rajeunie, sa beauté rafraîchie à force de simplicité.
Elle rentrait, un bouquet de roses d'automne à la main. Elle vit Pierre assis sous la charmille. Un journal qu'il avait cessé de lire se
trouvait sur la petite table rustique, tout ouvert et zébré d'un grand trait rouge à la première page.
Il ne l'entendait pas venir. Elle s'en aperçut, et, enfantinement, elle eut l'idée de lui faire une surprise. Elle étouffa le bruit de ses pas sur le gravier, et arriva tout près du rêveur sans qu'il l'eût aperçue. Avec un joli geste, elle lui lança sur les genoux les roses éparses de son bouquet.
Il tressaillit, il leva vers elle une figure chagrine, mécontentée : en même temps, sa main fit un geste vers la table pour saisir le journal qui s'y étalait.
« Qu'est-ce que tu as?
— Rien.
— Si, tu es bouleversé. »
Les regards de Lyse tombèrent sur la marque rouge qui balafrait violemment le papier noirci. « C'est ce journal?
— Eh! bien, oui.
— Donne. ]f)
Elle lut, c'était un écho fantaisiste qui s'intitulait :
LE 'DÉTUTÉ ^UX CHoifhCTS L'un de nos plus brillants parlementaires, dont la
l88 LA GRANDE AMOUREUSE
dernière interpellation fit si grand tapage, la terreur des ministres, le maître des majorités, consacre ses vacances à une étude un peu différente de celles qui absorbent généralement les hommes politiques : il se documente sur la psychologie féminine. C'est près de la forêt de Sénart, où Louis XV courtisa la Pompadour, dans une villa délicieuse, évocatrice des plus aimables légendes du Second Empire, que l'illustre orateur se livre à ce labeur subtil. Il a choisi, dit-on, comme sujet d'examen, ou plutôt d'expériences, une personne qui, après avoir joué les Aspasie auprès d'un assez grand nombre de ses contemporains, entend n'être plus désormais que l'Égérie de cet heureux Numa.
Un Mirabeau, un Horace Walpole, ont laissé une tradition de galanterie que les hommes d'état modernes ont peut-être tort de vouloir reprendre. Le procédé de M... (^bon, j'allais le nommer) eût semblé du dernier galant au xviii* siècle; il est à craindre qu'aujourd'hui il n'effarouche certaines amitiés politiques de l'orateur. Que voulez-vous? nos républicains ne prétendent point à l'élégance : ils ont droit à quelque pruderie.
« Qui a écrit cela? demanda Lyse.
— Je Tignore, mais je crois deviner l'inspiratrice. Ce doit être M""® de Treyssèves. Paul Dambre, qui dirige VÊcIaireur, est un de ses plus anciens courtisans. Il sert sa vengeance, c'est tout simple.
— Mon pauvre ami! et c'est moi... c'est à cause de moi!... J'aurais dû m'en douter, prévoir la férocité du monde envers nous autres. On ne peut pas nous empêcher d'aimer, mais comme on sait bien nous empêcher d'être aimées! Je me demande si j'avais le droit d'accepter ta tendresse, mon Pierre.
— Mon amie!...
— Vois-tu, j'aurais dû me douter de ce qui arriverait. A présent, je ne sais pas si mon devoir ne serait pas de me sacrifier, de renoncer...
— Tais-toi!»
Il avait pâli, il s'était mis debout, en sursaut. Tout son être frémissait. Il fit de la main un geste violent pour écarter l'horrible idée. Vivre sans elle! Allons donc, est-ce que ce serait possible? Qui avait parlé de cela?
Un flot de joie monta au cœur de Lyse : tant qu'il l'aimerait ainsi, elle ne craindrait rien et elle accepterait tout.
ce Mon bien-aimé! dit-elle en lui pressant la main. Crois-tu sérieusement que j'aurais ce courage? Mais peut-être faudrait-il du moins ménager un peu le monde, ne plus te voir qu'en cachette.
— Tais-toi, répéta-t-il, en achevant ces mots
dans un baiser sur sa bouche. Je t'aime, mon amour. Que nous font ces bavardages misérables? j'ai assez vécu pour les autres, pour l'ambition, pour la politique, pour ce qu'on appelle la gloire. Qu'ai-je affaire de tout cela, maintenant que par toi j'ai le bonheur? Aimons-nous, mon aimée, aimons-nous bien ! Laissons ces malheureux à leurs misères. 3>
Ils avaient encore dans leur amour la belle confiance des premiers temps ; ils raillaient les efforts de la comtesse de Treyssèves, acharnée à les désunir. Ils prenaient en pitié sa jalousie et les misérables efforts qu'elle lui suggérait. Quoi! c'était à coups d'épingle qu'elle prétendait tuer cette passion surhumaine? Contre la toute-puissance d'un tel amour, elle ameutait les bureaux de rédaction! Elle en était réduite à déchaîner des folliculaires contre la maîtresse victorieuse!
Lyse surtout prenait un âpre plaisir à railler son impuissance. Le bonheur de l'amour n'est vraiment complet pour la plupart des femmes que s'il se relève d'un autre sentiment, bien moins céleste : celui que procure l'humiliation d'une rivale. Grâce à la colère de Pauline, la maîtresse de Pierre triomphait doublement.
Mais peu à peu, cependant, elle finit par
prendre Talarme. Il lui parut que son ami, harcelé sans cesse de nouvelles attaques, commençait à s'énerver.
D'autres journaux avaient suivi VÉclaîreur.
A vrai dire, ce n'était qu'une taquinerie, mais elle devenait exaspérante. EHe s'interrompait pendant deux ou trois jours pour recommencer sous n'importe quel prétexte : ainsi fait l'insecte qui cesse un moment son bourdonnement, s'éloigne et revient de nouveau, plus insupportable encore. Pierre était devenu irritable, lui, le calme même, ou bien il paraissait absorbé, morose, et demeurait sans parler pendant toute une heure de promenade.
Pressé de questions, il avoua sa faiblesse.
« Oui, j'en conviens, dit-il, et c'est profondément ridicule, chérie, mais je suis affecté plus que je ne voudrais par toutes ces sottises. Ce n'est pas que j'aie l'épiderme bien sensible : on s'est chargé de m'endurcir depuis quinze ans que je fais de la politique. Mais, cette fois, c'est différent : je suis outré de la lâcheté de ces hommes qui te mettent en cause...
— :0h! moi!... dit-elle. Va, mon aimé, si tu savais quel plaisir j'aurais à être traînée dans la boue à cause de toi, parce que je t'aime! Mais
c'est de la gloire pour moi que cette persécution partagée avec toi! Je voudrais attirer sur moi seule toutes ces vilenies, je voudrais te les épargner, être bonne au moins à cela : détourner les outrages sur mon ancien opprobre de courtisane.
— Je te comprends, Lyse : tu es divinement femme par l'abnégation. Mais ce n'est pas tout encore que de souffrir comme amant, comme homme, de ce qui t'atteint en m'atteignant : ces misérables veulent la ruine de mon ambition en même temps que mon déshonneur. Oh! ils savent bien ce qu'ils font, va! Ils sont en train de me perdre auprès du Parlement et du public.
— Crois-tu? interrogea Lyse atterrée.
— Tu devines bien quel tour odieux on donne à notre amour dans ce triste monde d'où je sors, où je vais rentrer dans quelques semaines, dans quelques jours?
— Hélas ! y> murmura-t-elle en baissant la tête, comme si elle avait été la complice du mal qu'on faisait, au nom de son passé, à celui qu'elle adorait. Elle avait compris plus qu'il n'avait osé dire.
C'était vrai qu'elle lui causait un tort irrémé-
diable. Ces hypocrites eussent permis à Pierre une maîtresse, femme du monde, puisqu'ils s'étaient accomodés de sa liaison avec M""® de Treyssèves. Une grande dame adultère de plus ou de moins, cela n'ébranle pas l'ordre moral, n'est-ce pas? Mais une courtisane! Pierre Lemaître serait désigné au passage par leurs chuchotements :
Amant de cœur!
Lyse eut une larme.
« Tu vois bien que tu n'aurais pas dû m'aimer. i>
Il protesta. Elle crut sentir qu'il n'était pas tout à fait sincère. Afin d'effacer leur peine commune dans une caresse, elle lui jeta ses bras au cou.
Mais, effacée sous le baiser, l'empreinte des tristesses mauvaises devait reparaître.
' lERRE revenait du Café de Paris, où il avait déjeuné avec quelques amis, députés et journalistes.
Il était rentré depuis une huitaine, et à peine installé dans son apppartement de la rue de risly; il passait rue de Courcelles la plus grande partie de son temps. La difficulté qu'il éprouvait à se remettre au travail l'étonnait et l'effrayait. Il ne se reconnaissait plus. L'abus des joies amoureuses lui laissait une sorte d'indifférence -dégoûtée pour tout ce qui n'était pas sa passion. Tout lui devenait insipide, et le lassait d'avance.
LA GRANDE AMOUREUSE IÇf
C'en est ainsi chaque fois que l'être humain a goûté indiscrètement à certaines jouissances d'une intensité excessive. La mémoire en persiste en lui, inconsciente, et le détourne d'essayer désormais de quoi que ce soit.
Cependant il avait repris son labeur, la préparation d'un grand discours sur l'action française en Orient et le protectorat des missions religieuses : il restait stupéfait de se trouver si loin de l'état d'esprit que requérait une semblable tâche. Pourtant il croyait s'être tenu en haleine par la lecture, crayon en main, des documents qu'il avait emportés à la campagne. Il lui semblait n'avoir jamais interrompu tout à fait son travail. Il se trompait.
Il n'avait point perdu la faculté de concevoir; mais il avait laissé se rouiller en lui ce muscle intellectuel qui réalise la conception, et la fait apparaître plastique, vivante, devant les foules. Formuler, exprimer, projeter sa pensée hors de soi, armée de logique et resplendissante de clarté, comme une nouvelle Minerve hors d'un cerveau divin, voilà ce qui semblait lui être devenu tout à coup impossible.
Pierre avait dû se faire cet aveu à lui-même. Il eut le besoin cruel de constater l'effet qu'il
produirait aux autres. Jusqu'à quel point était-il déchu de son prestige? Il lui tardait de le savoir. Aussi il était allé au Café de Paris rejoindre ses collègues, ses camarades, qui étaient aussi ses' rivaux, anxieux de l'impression qu'il leur causerait.
Il se tenait là, au dessert, une sorte de parlote entre parlementaires, qui venaient se concerter pour préparer l'action commune. Pierre, par principe, ne se liait avec aucun groupe; il était là simplement pour recueillir des indications et se faire une idée de la tournure que prendrait vraisemblablement la politique pendant la session qui allait s'ouvrir. Et, souvent, il lui arrivait d'y essayer l'effet des thèses qu'il comptait faire triompher bientôt. C'était pour lui une sorte de répétition à huis clos de ses grands rôles.
Aujourd'hui la causerie effleurait justement des sujets très spéciaux sur lesquels il n'était qu'assez mal préparé : un député mit en avant un projet de réforme sur les tarifs douaniers, un journaliste parlementaire le discuta. Pierre Lemaître n'était pas expressément un homme de finance; néanmoins, en temps ordinaire, le manqué d'études suffisantes ne l'eût pas empêché de faire figure dans le débat : non qu'il esca-
motât les difficultés, mais de solides connaissances générales et une dialectique merveilleuse lui tenaient lieu de préparation spéciale. Cette fois il n'en fut rien. Pressé de questions par un collègue qui affectait de le consulter, il ne trouva que des réponses banales. Il y eut des chuchotements et des sourires : on avait senti sa faiblesse, on savait à quelles causes attribuer l'infériorité soudaine du grand lutteur. Ces gens avaient lu le journal de Paul Dambre.
On se sépara après des poignées de mains d'autant plus vigoureuses qu'elles étaient plus indifférentes, et Pierre se dirigea vers la rue de l'Isly.
« Veux-tu que je t'accompagne? y> lui demanda quelqu'un.
Il tressaillit; trop absorbé, il n'avait pas remarqué qu'il était suivi par un ami, le seul à peu près qui se fut abstenu de sourire et de chuchoter tout à l'heure : Lucien Fauchery, son ancien camarade de l'École de droit, qu'il avait retrouvé à la Chambre.
« Oui, mon vieux Lucien, répondit-il, tu me feras graïîd plaisir. Mieux que cela, tu me feras du bien. »
IçS LA GRANDE AMOUREUSE
Déjà l'autre lui avait pris le bras.
« Mon ami, j'ai quelque chose à te dire. ^
Pierre connaissait la sincérité assez exceptionnelle de cette sympathie qui ne l'avait jamais abandonné, oubliant les divergences d'opinions politiques, allant jusqu'à pardonner à l'ami ses succès. Il devina bien que son camarade s'alarmait comme lui-même de ce qui venait de réjouir les autres.
« Pierre, écoute, continua Fauchery, j'ai le devoir de t'averrir. Tu es en train de te perdre, mon pauvre ami. )>
Sous le choc prévu, mais rude cependant, de cette parole qu'il sentait vraie, Pierre tressaillit.
Pourtant il essaya de sourire.
« Oh! dit-il, tu n'es pas rassurant quand tu t'y mets.
— Je suis sincère. Et, d'ailleurs, ce que je vais te dire, tu le sais tout aussi bien que moi. Mais cela te fera du bien d'entendre ta propre pensée dans la parole d'un autre. Tu ne peux pas te dissimuler, mon pauvre Pierre, l'impression qu'a produite la campagne sournoise de VÊclaireur. Elle a déjà détaché de toi beaucoup de ceux qui ne tenaient à toi que par un Uen de crainte ou d'intérêt : elle a dévoilé l'endroit vulnérable du
demi-dieu. Ce que tu as vu ce soir dans notre petit cénacle de camarades est l'image exacte de ce qui se passe dans le public. Tu as contre toi tous les amis personnels de qui tu sais ; elle les a fait entrer dans sa vengeance.
— Oui, Paul Dambre, murmura Lemaître avec mépris.
— Paul Dambre et bien d'autres : tous les défenseurs officiels de la vertu ; ils sont nombreux et dangereux, car l'hypocrisie est toutepuissante dans notre fameux pays gaulois.
Tiens, tout à l'heure quelqu'un a fait allusion à Parnell, exécuté par l'opinion publique pour sa ridicule affaire avec son Irlandaise. Si seulement tu étais dans le même cas que lui!
Mais, sans t'offenser, comment qualifierai-je la personne qui joue auprès de toi les Mistress O'Meara?
— Lucien, je t'en prie!
— Oui, je comprends que tu la défendes : c'est une femme tout de même. Mais cette femme te perd. Et bien plus complètement encore que je viens de te le dire. Le pire, le voilà : c'est que depuis que tu la connais tu n'es plus toi-même. Sois franc, Pierre : le travail te rebute à présent. Ton esprit n'a pas sa verdeur habituelle, et j'ai
cru, ce soir, à une éclipse de cette intelligence si puissante et si souple, qui t'assurait jusqu'ici le triomphe dans la discussion devant tes camarades comme devant la Chambre. Crois-moi, mon vieil ami, il m'est dur de te dire tout cela, mais j'ai le devoir étroit de te le dire.
— Tu as raison, y> répliqua simplement Pierre. Et ils firent quelques pas en silence.
Lemaître tenait le front penché, mais ce n'était pas cette fois une mélancolie étudiée.
Un duel commençait en lui, dès ce moment même, entre son ambition et son amour.
Tant qu'il ne s'était agi que de lutter contre l'ancienne maîtresse pour conquérir son indépendance, il s'était senti très fort : il ne sacrifiait qu'autrui. Il n'éprouvait aucun scrupule à user d'un droit du mâle en abandonnant la femme qu'il n'aimait plus. Même il avait mis un peu de joie cruelle à cette immolation d'une amie dont l'affection était devenue tyrannique, jugeait-il, et qui de tout temps s'était montrée hautaine et autoritaire : son émancipation ressemblait à une revanche. Le courage lui avait été facile pour trancher le dernier lien de souvenir et d'habitude qui le rattachait encore un peu à Pauline de Treyssèves. Savoir oublier, c'est le
secret de tous ceux qui réussissent en amour comme en politique.
Mais maintenant il s'agissait de sa propre personne menacée par les périls d*un autre amour. Celui-ci, il est vrai, continuait à lui être très cher, bien qu'il trouvât tout naturel à présent ce choix qui avait fait de lui, simple politicien, en somme, et déjà loin de sa jeunesse, le rival heureux des souverains et des milliardaires. Il n'admirait plus l'abnégation de Lyse, sur laquelle il s'était blasé; il songeait davantage à ce qu'il sacrifiait ou exposait lui-même.
Ils étaient arrivés à la rue de l'Isly, devant la porte du député.
« Adieu, dit Lucien Fauchery; tu ne m'en veux pas?
— Je te remercie, répondit Pierre.
— Sois prudent, n'est-ce pas?
— J'essaierai. i>
Et il se promit d'essayer en effet. C'était folie de compromettre sa carrière, de gâcher sa vie ainsi : il saurait faire entendre raison à Lyse dans l'intérêt de leur propre amour, l'amener aménager l'opinion en dissimulant désormais leur Uaison le plus possible, jusqu'à ce que la rumeur injurieuse se fut éteinte peu à peu. Il voulut
commencer tout de suite. Il avait rendez-vous rue de Courcelles, ce soir, et devait venir prendre Lyse pour la conduire au restaurant.
Il n'irait pas, il resterait chez lui à travailler.
Il envoya donc un mot à Lyse pour l'avertir qu'il ne dînerait pas avec elle, ayant beaucoup à faire. Et cela était vrai. Outre la préparation de ses discours, il lui fallait répondre à un paquet formidable de lettres, plus ou moins pressées; il était accablé d'avance par l'idée de la tâche épistolaire qui lui incombait, et à laquelle il serait imprudent de se dérober. Presque tous ses correspondants étaient des électeurs ou des collègues, gens essentiellement irritables.
Il avait donné rendez-vous pour cet aprèsmidi à un jeune homme qui lui servait parfois de secrétaire, un avocat désireux de se pousser dans la politique. Tous deux s'étaient mis à classer les lettres, Pierre avait déjà inspiré ou dicté un certain nombre de réponses. Vers cinq heures il dit tout à coup :
« En voilà assez pour aujourd'hui, Laurent. Je me sens en train de travailler. Je vous rends votre liberté jusqu'à demain. Je vous attendrai à deux heures.
— Merci, monsieur. y>
Le secrétaire sortît.
a: Enfin! i> murmura Lemaître.
Et il se mit à marcher à grands pas dans son cabinet de travail. C'était une pièce haute, largement éclairée par deux grandes baies; sur la tenture de rouge grenat s'apercevaient quelques allégories de Puvis de Chavannes, glorifiant la grandeur civique, la Liberté, la Loi.
Si la décoration était sévère, les meubles étaient du plus moelleux confortable : sièges vastes, divans profonds. Celui qui habitait cette chambre pouvait être un sage, mais un sage épicurien très moderne, malgré ses goûts d'un classique un peu officiel.
Pierre l'arpentait à grandes enjambées, ainsi qu'il faisait toujours dans la phase préparatoire de son travail, alors que les idées lui venaient toutes à la fois et que, pour réagir en quelque sorte contre leur invasion tumultueuse, il avait besoin d'une activité purement physique, analogue à l'activité inconsciente et spontanée de son cerveau.
Le sujet était de ceux qu'il affectionnait, magnifique et dangereux : c'était la question religieuse, et il voulait la résoudre dans le sens libéral.
Et les idées, ce jour-là, se pressaient, dans
un afflux continuel, se heurtant, se bousculant pour sortir. Pierre se les formulait à lui-même, à mesure, par des ébauches de phrases, car il avait vraiment la nature de l'orateur, pour qui le mot célèbre : a: Quand je ne parle pas, je ne pense pas » est une vérité absolue, exprimant à la fois l'infériorité et le don de ces intelligences qui ont besoin d'extérioriser immédiatement toutes leurs idées.
Cela formait une philosophie sans doute un peu facile, mais qui devait s'animer et triompher à la tribune : Pierre s'en rendait compte, et déjà dans la griserie qui accompagne toute espèce de production — surtout celle-là — il imaginait son public devant lui, charmé et dompté encore une fois. On avait eu beau lui faire, dans les gazettes et les papotages de parlementaires, une petite guerre à coups d'épingle : il redevenait celui qui emportait toutes les résistances et soumettait toutes les hostilités. Il n'était pas de sentiment plus exaltant que celui d'une telle force. Déjà, escomptant son triomphe futur, il avait oublié le présent et ses ennuis : il ne se souvenait plus des persécutions de la comtesse de Treyssèves, et des coups de sape donnés par elle dans l'édifice de sa renommée.
LA GRANDE AMOUREUSE 20f
Il avait oublié aussi, il faut bien le dire, son amie Lyse de Gesvres. C'était la première fois que la pâle image voluptueuse ne s'associait point à ses pensées d'ambition. Ce jour-là même, il avait besoin de ne pas songer à elle, de n'être plus que le grand parlementaire uniquement préoccupé de la lutte imminente, et il s'applaudissait de l'être en effet redevenu.
Tandis qu'il s'enfiévrait ainsi, aux éclats de sa propre voix remplissant le vaste cabinet de travail, on frappa à sa porte.
C'était le valet de chambre, qui dut renouveler deux ou trois fois son appel avant que son maître l'entendît.
<r Entrez, y> dit-il enfin.
Le domestique s'avança.
« Qu'est-ce que c'est, Jean? J'avais absolument défendu qu'on vînt me déranger.
— Monsieur, c'est M™® de Gesvres, qui insiste beaucoup pour voir monsieur. y>
Lyse était déjà venue bien des fois rue de risly, et Jean était trop parisien pour ne pas avoir immédiatement reconnu dans la visiteuse, pourtant vêtue avec une discrétion toute anglaise, la bonne amie de monsieur, comme il disait. Il était trop parisien aussi pour ne pas
2o6 LA GRANDE AMOUREUSE
savoir que M""® de Gesvres était une demi-mondaine illustre. Il prononçait le mot un peu autrement quand il faisait à ce propos ses confidences à la cuisinière.
Il n'osait pas sourire en annonçant la visite de la dame à monsieur le député, mais à l'angle de ses yeux se formaient de petits plissements d'ironie, et les muscles de son visage sautillaient follement, malgré l'impassibilité correcte de la physionomie. Il pensait évidemment : « Voici du bonheur pour monsieur : tous mes compliments! y> Oh! cette ineffable manière qu'ont les valets de chambre de se payer la tête de leurs maîtres! Pierre lisait sur la face de Jean cette pensée : « Ah! monsieur travaille, monsieur est dans ses heures de dignité, à ce qu'il paraît? Nous allons voir cela, mon bonhomme. Essaie un peu de faire dire à la petite que tu n'y es pas; non, mais essaie donc! y>
Pierre sentit s'exaspérer son impatience contre l'importunité de Lyse. Lyse importune! Qui aurait prévu cela?
« Faites entrer, dit-il d'un ton nerveux.
— Décidément, pensa Jean, il n'est pas content, le patron. Elle le cramponne. Il y aura de la brouille. »
Et cette idée mettant le comble à sa jubilation, il se hâta de sortir pour exécuter l'ordre.
C'était la première fois que l'image de Lyse s'interposait comme une gêne entre la pensée de Pierre et son travail. Naguère, il lui semblait qu'auprès d'elle, l'inspiratrice, la conseillère, l'amie, toutes ses facultés intellectuelles s'exaltaient. C'est que la besogne de l'exécution est autrement ardue que le labeur presque spontané de la conception : il lui faut la tranquillité et la solitude.
Il n'avait pu dominer encore son irritation quand Lyse entra. Elle interrompit son bonjour affectueux pour lui dire :
a: Mais qu'est-ce qu'il y a? Tu as l'air mécontent de me voir?
— Mécontent? non, répondit-il sans empressement. Seulement, comme je t'ai dit, je suis très occupé. C'est pour cela que je t'avais prévenue que je ne dînerais pas avec toi. Tu n'as pas compris?
— Mais si, mon Pierre, justement. Puisque je ne pouvais pas t'avoir à moi ce soir, j'ai eu envie de te voir au moins une minute, et comme j'avais des courses dans ton quartier, je suis montée. Voilà. :ù
Ce n'était pas vrai : Pierre le sentit. Elle était venue exprès : cette pensée l'irrita. Une autre lui traversa l'esprit aussitôt.
« Tu n'es pas venue dans ton urbaine, au moins ?
— A quoi penses-tu? Quand je vais vous voir, monsieur mon amant, j'arrive toujours en fiacre. Un fiacre à galerie, ignoble, avec un vieux cheval et un vieux cocher. Qu'est-ce que tu demandes de mieux? Regarde; il est en bas. y>
Elle l'emmena vers la fenêtre. Il se laissait faire de mauvaise grâce; elle s'amusa une minute, puérilement, du lamentable équipage. Puis, sérieuse tout à coup, elle se retourna vers son amant.
« Tu ne m'en veux pas, tu n'es pas fâché?
— Mais non.
— Alors, embrasse-moi. »
Il la sentit vibrer toute, comme une grande lyre vivante, sous sa caresse. Il pensa que la générosité dont il venait de faire preuve lui donnait le droit de la gronder un peu.
« Vois-tu, Lyse, ma chérie, il faut être raisonnable. J'ai repris le collier. Nous ne sommes plus à Brunoy, maintenant.
— Hélas ! non, soupira-t-elle.
— Pourquoi hélas? Ces mois de solitude à deux n'étaient dans ma vie qu'une trêve. Tu ne pouvais espérer qu'elle se prolongerait davantage. Tu ne devais même pas le désirer. Mais oui, ma chérie! Voyons, rappelle-toi pourquoi tu m'as aimé d'abord! N'était-ce pas parce que je travaille, parce que je lutte et que je ne suis pas un inutile comme les autres?
— Oh! fit-elle, cela a peut-être commencé ainsi, oii du moins j'ai pu le croire. Mais maintenant je t'aime simplement parce que je t'aime, mon aimé. y>
Elle avait dit ces mots avec une grâce spontanée, à laquelle Pierre ne fut pas insensible. Mais il refusa de s'abandonner à ce charme : au contact de Paris, et dans la pensée de la lutte prochaine, il se sentait redevenir l'homme fort.
<L Eh bien! crois-moi, chérie, répondit-il, l'ancienne manière était la meilleure, la plus intelligente et la seule digne de nous deux. Reprends-la. Aime-moi tel que je suis vraiment, et non comme le premier oisif venu. Aime-moi comme Pierre Lemaître, enfin, et non comme un amoureux quelconque. »
Elle eut un mouvement de sincérité imprudente.
« Oh ! dit-elle, il y a des moments, mon ami, où je voudrais bien que tu ne fusses que cela, un amoureux quelconque. On ne te disputerait pas ainsi à moi! je n'aurais pas si peur de te perdre! »
Pierre fronça les sourcils; il venait d'apercevoir nettement l'autre danger de leur liaison : elle menaçait en lui cette personnalité dont le culte primait tous ses autres sentiments.
Il crut pressentir que Lyse, inconsciemment et par amour, allait refaire contre lui la besogne de Dalila : enchaîner le héros, lui enlever sa gloire et sa force, pour le rapprocher de sa propre infirmité féminine.
« Étrange illogisme de la femme, murmurat-il, comme s'il avait songé tout haut. Elle commence à aimer un homme en raison de sa supériorité, et aussitôt elle n'a pas de plus cher désir que d'anéantir en lui tout ce qui le grandit et l'élève, afin de le rendre plus semblable à ellemême. Sais-tu, Lyse, que tu viens de me parler comme si tu étais mon ennemie?
— Ton ennemie, Pierre!
— Oui, c'est l'être que de vouloir me ravaler à la médiocrité des autres : c'est mal m'aimer.
— Oh ! tu es cruel ! :»
Elle fondit en larmes. Pierre la regardait.
Il fut étonné de constater que ces larmes ne lui causaient pas de peine, qu'elles ne l'importunaient pas non plus, comme il arrive aux nerveux qui ne peuvent assister aux éclats de la douleur, alors qu'ils l'ont eux-mêmes provoquée. Il sentit au fond de lui-même une sensualité bizarre, où reparaissait la cruauté primitive du mâle : il s'aperçut qu'il désirait Lyse intensément. Comme pour la consoler, il s'approcha d'elle, et lui entoura la taille de son bras.
Elle sentait qu'il allait la prendre. Et elle se refusait, la courtisane, avec une admirable pudeur d'amoureuse, parce qu'elle ne voulait être possédée par l'être aimé que de la façon dont elle s'était donnée à lui tant de fois, c'est-à-dire dans l'extase qui spiritualise toute volupté et la justifie, non dans une triste poussée de l'antique animalité.
Mais il la pressait toujours davantage : l'odeur de cette chair mouillée de larmes l'afFolait, il se sentait frôlé de voluptés mortelles dans la torsion de ce corps souple, qui se défendait faiblement en ses bras. Il collait son visage au sien, son baiser lui mordait les lèvres.
Elle eut ce mot avant de céder :
« Tu vas m'en vouloir tout à l'heure. »
Il ne répondait pas, un râle sortait de sa bouche, trahissant la souffrance dont s'accompagne l'extrême désir. Il la prit brutalement, elle se donna avec tristesse. Puis elle se laissa peu à peu gagner à sa fièvre.
C'était la première fois que leurs caresses étaient ainsi passionnées sans amour.
En quelques coups de doigts rapides sur les cheveux, elle se recoiffait; puis rajustait sa voilette. Il sentait déjà la rancune qu'elle avait prédite, absurde chez cet amant forcené dont le désir venait de s'imposer ainsi à sa maîtresse. Rancune justifiée cependant, car c'était elle après tout qui, par sa présence, son charme douloureux, ses larmes, l'avait troublé jusqu'à la folie. C'était elle qui l'avait arraché à sa pensée austère et rendu, pour de longues heures, incapable de calme, de méditation, d'effort et de tout, sauf de se souvenir et de désirer avide... quand elle serait partie.
Elle s'approcha de lui, l'embrassa :
(n Je te laisse, dit-elle. Travaille, mon ami.
— J'essaierai. »
Elle sortit.
Travailler? Ah! bien, oui! L'effort qu'il venait de faire pour se remettre à la tâche était perdu maintenant. Non, c'était trop absurde de se laisser annihiler ainsi par sa passion! Son talent, sa renommée, tout s'en allait à la dérive.
Et pas cela seulement! C'était l'honneur aussi qui s'en allait.
Maintenant qu'il l'aimait déjà moins, il voyait clair, il se rendait compte. Il se rappela les épigrammes perfides de VÈclaireur, où la comtesse de Treyssèves avait mis le poison d'une jalousie féminine.
Une surtout, celle qui le qualifiait de Des Grieux parlementaire. Un Des Grieux de quarante-trois ans, et à la Chambre! Était-ce odieux ou grotesque ? On ne savait. A ce souvenir, son visage brûlait de honte. Diffamé, déshonoré et ridicule! C'était deux fois plus qu'il n'en fallait pour être perdu.
Ces gens-là voulaient ignorer que Lyse vivait maintenant comme une simple bourgeoise dans son merveilleux hôtel; que le cocher était renvoyé, les chevaux mis en pension et que, même seule, la glorieuse courtisane ne sortait que dans une urbaine au mois payée par Pierre. Ils
ignoraient aussi volontairement qu'elle ne recevait plus, sinon le vieil immortel Riquet, dont le bavardage de cacatoès académique animait seul, à de longs intervalles, la mélancolie du boudoir blanc. On ne pouvait pourtant pas publier cela dans les journaux. Aux calomnies un homme tel que Pierre Lemaître ne devait répondre que par des soufflets et des coups d'épée : mais quelle imprudence c'eût été, à la veille d'affronter le terrible public de la Chambre, que de surexciter par un éclat scandaleux l'opinion parisienne!
Comme ses anciens amis lâchaient pied!
comme les simples camarades se changeaient vite en adversaires! Il sentait venir à lui, des quatre coins de l'horizon, telle qu'une marée montante, le débordement de la lâcheté humaine, immense, formidable, universelle, par laquelle il aUait être noyé.
L'angoisse lui serra le cœur. Le réveil était atroce. Il se laissa tomber sur le divan où venaient de s'accomplir, une fois de plus, les rites du mauvais amour. Il reconnut le parfum que sa maîtresse y avait laissé.
Et le désir, plus fort que tout, venant à renaître en lui selon la loi de la Nature indiffé-
LA GRANDE AMOUREUSE 2If
rente à ce qui n'est pas son but, la vie — le vaincu de la passion se roula, gémissant de convoitise, sur les coussins que la femme avait foulés de son corps, de son cher et funeste corps.
2l6 LA GRANDE AMOUREUSE
.ui, depuis que je suis revenu à la Chambre, j'y ai trouvé l'atmosphère changée pour moi, lourde d'hostilité.
On me tient à l'écart. Quand j'arrive, les visages se ferment, les conversations tombent tout à fait, ou deviennent banales, comme devant un étranger ou un suspect, à qui l'on cache ses secrets. On n'ose pas encore me refuser la main, mais on ne m'adresse presque plus la parole. Il y a un mot d'ordre donné contre moi, c'est sûr.
— Par qui? interrogea Lyse.
— Voilà! quand je cherche à savoir, toutes mes conjectures s'évanouissent l'une après l'au-
tre. Si je réussis à isoler un de mes collègues, à le prendre à part, il se montre avec moi, ou du moins il essaie de paraître aussi cordial qu'auparavant. Us ne me sont hostiles qu'à plusieurs, ces gens-là! D'ailleurs à qui demander des explications? Je n'ai confiance en aucun d'eux. Il n'y a que mon vieux Fauchery, le camarade dont je t'ai parlé.
— Que dit-il ?
— Il prétend que c'est Paul Dambre qui mène toute la conspiration.
— L'ami de M™® de Treyssèves?
— Oui, dit Pierre, gêné.
— Il doit être son amant.
— Je ne crois pas, i> répliqua-t-il avec une certaine vivacité.
Son orgueil ne voulait pas admettre qu'on l'eût remplacé si vite.
a: Elle se sert de lui tout simplement pour se venger de moi, et elle lui donne des espérances afin de stimuler son zèle. Il va de groupe en groupe : je le vois causer avec mes anciens amis : l'autre jour c'était Lavrut, hier c'était Boucherit qu'il entreprenait. L'un veut être trésorier général, l'autre guigne un poste en Algérie : la comtesse a justement des relations aux
2l8 LA GRANDE AMOUREUSE
finances et aux colonies : comme cela se trouve ! j'ai désormais deux ennemis de plus. Oh! la guerre qu'il me fait est autrement redoutable que sa campagne d'infamie dans VÊclaireur.
Mais il n'est que l'agent; il y a derrière lui quelqu'un de plus autorisé et de plus puissant que lui.
— Toujours cette Treyssèves, cette femme!...
— Parbleu ! »
II y eut entre eux un silence plein de gêne.
Ils évitèrent de se regarder : ils avaient peur de ce que leurs yeux pourraient se dire.
Lyse formula leur commune pensée :
« Tout cela à cause de moi. »
Pierre eut un haussement d'épaules découragé :
« Qu'y faire? »
Oui, qu'y faire? Comme lui, Lyse se sentait désarmée en face de ce péril qui venait d'ellemême, et qu'elle ne pouvait conjurer. A moins... Une idée désespérée lui traversa l'esprit pour la seconde fois... Non, une telle immolation de soi-même serait trop cruelle.
Et pourtant!
« Oui, finit-elle par dire, car ce qui oppresse à tel point une âme doit en sortir malgré elle.
oui, j'aurais dû, pour l'amour de toi, m'effacer devant cette femme. J'aurais dû céder. »
Céder! ce mot rendit à Pierre une nouvelle énergie. Céder à celle qui lui avait fait sentir si durement ses obligations envers elle, qui prétendait lui imposer son amour par la terreur! Jamais.
Fièrement il déclara :
a: Je n'aurais pas accepté ton sacrifice.
— Merci, Pierre, merci. »
Elle prit sa main et la baisa. Ses yeux rayonnaient.
« Ah! dit-elle, tu m'aimes bien aussi, toi, je le vois. »
Et en effet, grisé de sa propre audace, surexcité par l'idée de lutter contre une volonté adverse, de mater une résistance, Pierre venait de retrouver la fougue initiale de son amour. Il allait dompter l'influence néfaste, engager dans quelques jours une lutte formidable contre ses ennemis à la Chambre : cette pensée provoquait chez lui une réaction de toute son énergie.
« Comme tu es bon, comme tu es généreux, mon Pierre, reprit-elle. Va, je m'en rends compte, je sais de quel poids terrible je pèse sur ta vie, mon bien-aimé. Ce n'est pas seule-
ment la jalousie de la comtesse de Treyssèves, hélas ! c'est l'opinion publique qui te poursuit à cause de moi. Je suis pour toi une maîtresse infamante. Pourtant, tu le vois, je fais ce que je peux, triste courtisane, pour te salir de ma célébrité le moins possible. Je me prive de sortir avec toi, ou s'il faut que nous soyons ensemble, je m'habille comme une bourgeoise; seule, je vis en recluse, j'ai le train d'une petite rentière des BatignoUes : je fais comme Irène de Montigny, mon amie, dont je t'ai parlé. Mais vois-tu, mon petit boléro de chinchilla sans basques, mon chapeau noir, ma jupe plate, ne me déguisent pas encore assez : on me reconnaît. Je suis punie par la gloire que j'ai tant recherchée : elle me trahit. »
Plus douloureusement, elle ajouta :
«Ahl je fais souvent de tristes réflexions là-dessus, la nuit surtout. Ohl les nuits, quand tu n'es pas là! Je les passe entières à me tourmenter de l'avenir que je te prépare. Et je me dis que mon devoir serait de te laisser, de reprendre ma tnste vie, pour que le dégoût et la haine te libèrent de moi, rompent le charme qui t'attache à ta pauvre Lyse. Et puis... et puis, le courage me manque pour accomplir ce crime
contre notre amour, pour souiller à nouveau celle que ta tendresse a purifiée. Oh! mon chéri, mon chéri!... Je t'aime trop, vois-tu, pour te donner cette preuve d'amour-là.
— Chérie! répéta-t-il, et il baisait les beaux yeux en larmes. Depuis qu'il sentait de nouveau affluer dans son âme combative la hardiesse et la force, la joie qu'il en éprouvait le rendait à nouveau capable de toute la tendresse. — Ton sacrifice serait sublime, mais inutile; il ne remédierait à rien. Je suis ton amant, quoi que tu fasses. Laisse-moi ce titre : j'en saurai porter les charges et les périls; j'en ai l'orgueil, mon amie! Entends-tu, pauvre Lyse! je suis fier d'être aimé de toi. »
Ce fut un moment divin de leur amour sanctifié par l'épreuve. Le dernier.
Cependant la journée décisive approchait, celle de ce grand débat, où Pierre devait porter la parole au nom des modérés. Il allait enfin reprendre contact avec le vrai public, et non plus avec ces factions éparses sur lesquelles il est impossible d'exercer une action, car elles fuient, se dérobent, se volatilisent, après vous avoir harcelé, pour se reformer à nouveau dans
l'ombre et revenir à la charge. Les grandes masses parlementaires sont autrement influençables; un rien peut vous les aliéner, moins* que rien vous les ramène, plus dociles que jamais.
Et Pierre se sentait une vaillance nouvelle au moment d'engager la lutte sur son vrai terrain.
Il se rendit à la Chambre dans ces dispositions. Sans s'émouvoir de l'accueil fermé qu'il rencontrait près des différents groupes, il gagna sa place.
« Monsieur le député aura beaucoup de monde aujourd'hui, » lui avait dit l'huissier en le saluant.
En effet, lorsqu^il leva la tête, Pierre aperçut les tribunes toutes noires d'un fourmillement inaccoutumé. Ce serait décidément une grande séance, a: Tous ces gens-là sont peut-être venus pour me voir tomber, i> se dit-il. Et cette pensée ne l'intimida pas : au contraire. Il comptait bien leur causer une déception.
Naguère, quand il regardait là-haut, il était sûr d'y rencontrer une figure connue, un profil impérieux sous une capeline noire, qui prenait les airs du feutre de bataille posé sur la blonde toison des princesses de la Fronde. M™^ de
Treyssèves assistait à ces grandes premières de l'orateur comme d'autres prennent une avantscène pour applaudir dans ses a: créations y> un cabotin idolâtré. Cette fois, elle s'était abstenue de paraître. Il le regretta presque : si elle s'était trouvée là, cette présence dé l'ennemie eût fouetté son audace et doublé ses forces.
Lyse de Gesvres avait reconnu d'elle-même qu'elle ne pouvait assister à la bataille sous peine d'en compromettre le résultat. La seconde maîtresse eût été déplacée dans la tribune où la première avait pu étaler, avec l'entière approbation du monde, sa liaison adultère. Et cependant Lyse de Gesvres était une femme libre, tandis que la comtesse de Treyssèves avait trahi ouvertement lois et conventions sociales, sur quoi ce même monde a fondé sa moralité. Comprenne qui pourra!
Pierre, involontairement, se faisait ces réflexions tout en feuilletant une dernière fois ses dossiers.
Enfin le président lui donna la parole.
Une onde d'hostilité passa aussitôt sur l'auditoire. Ce fut d'abord un inquiétant murmure ; puis un pelotonnement refrogné causa à Pierre la sensation d'une immense bête qui se fût mise
a24 LA GRANDE AMOUREUSE
en boule, tous piquants dehors. Là-haut, par contre, il y eut un frémissement d'attente joyeuse : on savait par les journaux que le dompteur allait probablement être mangé, pour peu que dans le corps à corps avec l'Assemblée son regard fût dépourvu de ce magnétisme qui plombe les imbéciles^ comme dit Balzac, et aussi les autres.
Et Pierre sentit tout à coup qu'il allait manquer en effet de magnétisme. Il eut cette intuition dans la seconde de clairvoyance suraiguë qui précède une action nécessaire et désespérée, où l'on jouera son va-tout. Tel le général qui, au moment de commander la charge de cavalerie, a soudain la certitude qu'elle se broiera inutilement contre les escadrons ennemis. Cependant il y va tout de même.
Et Pierre y alla.
Son discours comportait une première partie, toute technique : il étudiait le rôle des missions religieuses au point de vue du développement économique de la France par la pénétration de son influence en Orient; c'étaient des rapports et des chiffres. Ce simple exposé préliminaire ne devait, semblait-il, soulever aucune passion dans l'auditoire. Pourtant, dès le début, quelqu'un,
LA GRANDE AMOURE4JSE 22^
au hasard, interrompit, contesta une assertion de l'orateur, relative aux ressources agricoles de la Syrie : c'était une mauvaise chicane, elle réussit néanmoins à obstruer le débat. Lemaître dut défendre son chiffre, la marche de la discussion se trouva ralentie, l'argumentation affaiblie : c'était ce qu'on avait voulu. Il en fiit ainsi pendant toute la première partie du discours :
l'obstruction se fit, hermétique, imperméable aux idées de l'orateur. L'auditoire s'énervait luimême à plaisir dans ce jeu méchant, il se dérobait, refusait systématiquement l'attention.
Pierre avait espéré qu'il le forcerait à réfléchir, et le calmerait ainsi jusqu'à ce qu'il lui fût possible de le ressaisir dans un grand mouvement, et de l'emporter au-dessus de ces rancunes et de ces taquineries misérables. Mais le Parlement ne voulait pas écouter ni réfléchir ce jour-là. L'inattention des députés se répandit par contagion dans les tribunes : Pierre sentit qu'il perdait pied tout à fait.
Alors, généreusement, il tenta un grand effort. Abandonnant la discussion technique, il essaya, de porter le débat plus haut, dans la sphère de la philosophie et de la charité.
a: Messieurs, dit-il, je vous en conjure, voyons
ensemble toute la question, et considérons à quel point elle importe à notre patriotisme, à notre humanité. La France républicaine, qui a cessé d'être la fille aînée de l'Église, demeure la fille aînée de la civilisation. C'est pour qu'elle garde ce titre, pour qu'elle soit généreusement, efficacement civilisatrice, que je vous supplie de ne point la priver du concours de ses missionnaires.
<r Ceux-ci, messieurs, se croientles pionniers de l'Évangile, mais ils sont à leur insu les pionniers du progrès. Car c'est lui qu'ils apportent aux peuples d'Asie avec l'alphabet français,, alors qu'ils s'imaginent leur ouvrir les yeux aux clartés du christianisme. Je ne suis pas sûr qu'ils convertissent les peuples à leur Dieu, mais ce que je sais bien, c'est qu'ils les convertissent à la France! Messieurs, vous appartient-il de les décourager? y>
On ne s'attendait pas à cet effet, et la surprise arracha à l'assistance quelques bravos.
a: Croyez-moi, messieurs, continua Pierre Lemaître, nous n'avons pas le droit de dédaigner des auxiliaires qui peuvent servir la France de Voltaire, de la Révolution et de Napoléon, quand même ce serait au nom de Jésus 1
— Parlez-nous de Madeleine, » clama une voix gouailleuse. Ce mot seul amena le désastre. Les interruptions, les rires, les allusions à Lyse de Gesvres ne s'arrêtèrent plus. La cabale jubilait, s'exaltait, montait de ton et de verve, devenait spirituelle en devenant féroce. On s'en donnait à cœur joie. Ce fut une de ces horribles séances où des hommes de cinquante ans prennent à juguler un orateur le même plaisir qu'une bande de gamins à brimer un camarade.
Un très vieux pariementaire murmura :
€ Ça me rappelle la fois que nous avons tué Beulé!
— Comment, tué? demanda un jeune.
— Mon Dieu, oui. On ne l'aimait pas, il était trop de l'Institut et du Louvre. Un jour, il lui arrive de dire : « Le régime parlementaire, mes- « sieurs, ne l'avez-vous pas dans toute sa beauté? y> Ça n'était pas bien méchant, n'est-ce pas ? Mais quelqu'un — je crois que c'était moi — se met à crier : « Va donc à l'Acropole! » On n'a entendu que ça pendant tout le reste de la séance. Pauvre Beulé! il en est mort. »
Cependant le discours de Pierre s'achevait comme un Waterloo. S'il avait eu le tempérament de Gambetta, se retournant, la hure hé-
rissée et les crocs au vent, face à la meute, et la faisant parfois reculer d'un grognement, il aurait pu se sauver encore. Mais son éloquence manquait de brutalité. Il était vaincu.
Le dompteur fut mangé, selon le programme.
Avant de tomber, il eut encore quelques beaux gestes et quelques suprêmes éclats — en pure perte.
Il redescendit la tribune la tête haute, mais ses tempes battaient, ses oreilles bourdonnaient, son front était serré par un casque de plomb brûlant. Il sentait parfaitement que c'était fini de lui : Pierre Lemaître l'orateur n'existait plus. En lui quelque chose venait de se briser. On voit les meilleurs pur-sang, après une course trop dure, claqués, éreintés ainsi.
Pierre Lemaître venait de se casser les reins.
Il n'entendait même pas les condoléances que ses amis essayaient de tourner en félicitations; il leur répondait de vagues syllabes, en leur serrant la main, avec un sourire hébété.
Il y eut une suspension de séance. Pierre, en circulant, entendit prononcer très haut son nom. Il reconnut la voix de Paul Dambre et s'approcha. Le journaliste disait :
« J'ai bien envie d'annoncer en écho dans
VÈclaireur que ce soir M. Lemaître s'est consolé de son échec en allant voir Fusier dans Des Grieux : justement on donne éManon à l'Opéra- Comique.
— Annoncez donc en même temps ceci, i> répliqua Pierre. Et sa main s'abattit dans un soufflet formidable sur la moustache de Paul Dambre.
Celui-ci ne put riposter, étourdi par la violence du coup. Des amis accoururent, les séparèrent.
« Il ne manquait plus que ça pour en faire le parfait souteneur, » murmura Paul Dambre, en guise de vengeance tardive.
Les cartes échangées, Lemaître fiévreusement gagna la sortie. A l'angle de la rue de Bourgogne, un fiacre aux stores baissés stationnait. D'un geste violent, il en ouvrit la portière.
Dans cette voiture Lyse l'attendait.
a: Ehl bien? interrogea-t-elle.
— Eh bien! c'est la défaite, non, c'est la débâcle... Je suis fini, entends-tu? fini, ajouta-t-il rageusement.
— Non, ce n'est pas possible ! Il y avait une cabale : tu me l'as dit. Tu auras ta revanche.
— Une cabale? Mais non, ils ont eu raison de me huer. J'ai parlé ridiculement, j'ai été au-dessous de tout. Tiens, c'est cela qui me navre plus
que le reste. Fini, moi! usé! C'est à se faire sauter la cervelle.
— Pierre, je t'en supplie.
— Ah! laisse-moi! y>
Il repoussa brutalement la main qui cherchait la sienne; il s*enfonça dans un mutisme hostile d'où elle n'osa pas le tirer. Elle évitait même de rencontrer son regard, car elle craignait d'y lire de la haine.
Elle sentait que, dans sa pensée, il la rendait responsable.
Mais comme elle ramenait timidement sa vue sur lui, elle vit une larme de rage couler sur sa joue, glisser dans la barbe noire qu'elle avait si souvent roulée entre ses doigts, presque craintivement, comme celle d'un demi-dieu.
Cela lui fit une telle impression de le voir pleurer, lui l'homme surhumain, qu'elle éclata en sanglots. Pierre oublia son chagrin dans un mouvement de colère :
(c Ah! tu peux bien pleurer, dit-il durement : je ne te consolerai pas. »
Sous cette cruauté, elle ne se révolta point. Elle se hâta seulement de sécher ses larmes.
« C'est fini, dit-elle, en se forçant à un pâle sourire. Pardonne-moi, »
Elle ajouta, timide :
« Tu ne veux pas rester avec moi, ce soir?
— Non, fit-il avec la même violence. J'ai affaire.
— Tu travailles encore?
— Si tu crois que j'en ai le courage! A quoi bon, du reste, maintenant? Non, je ne travaille pas, mais j'ai affaire tout de même chez moi.
— Alors, à demain.
— Demain? fit-il avec un ricanement. Pas demain non plus. »
Et comme si cela l'eût soulagé de lui infliger cette angoisse :
« Demain, je me bats.
— Mon Dieu! avec qui?
— Avec Paul Dambre. Je viens de le souffleter, il ne l'avait pas volé, le misérable. Ahl cela me fera du bien aux nerfs. »
Elle eut ce mot :
(T J'irai.
— Je te le défends bien, par exemple ! »
Sa voix était devenue mauvaise, son regard s'était durci.
« D'ailleurs, si tu n'as que moi pour te renseigner sur le lieu et l'heure!... Toi mêlée à ces histoires-là! Merci, ce serait complet! 3>
Elle se tut. Le court trajet du Palais-Bourbon à la rue de Tlsly s'achevait en ce moment. Avant que la voiture se fût arrêtée, elle dit à Pierre :
« Laisse-moi t'embrasser. »
Elle Fétreignit comme si c'eût été pour la dernière fois. Il se laissa faire avec froideur. Le fiacre stoppa, Pierre descendit, puis jeta l'adresse de Lyse au cocher qui se remit en marche.
« Va, se dit-elle, tu as beau me défendre de venir, je serai là, mon aimé. Je saurai bien l'heure et le lieu où tu risques ta vie. »
Rentrée chez elle, Lyse refusa de se mettre à table : elle s'étendit sur sa chaise-longue et ordonna à la négresse de la laisser.
a: Va te coucher. Flore, lui dit-elle. Demain matin, au petit jour, tu iras me chercher une voiture et tu me préviendras dès qu'elle sera en bas. »
Cependant Paul Dambre était arrivé rue de Villejust et avait demandé la comtesse de Treyssèves. Elle l'attendait, impatiente d'apprendre le résultat de ses laborieuses manœuvres. Elle avait fait tout le possible pour désagréger le bloc d'amitiés et de sympathies qui formait le parti de Lemaître, mais il suffisait d'un hasard ou du moindre incident de séance pour le re-
faire, et, dans sa rancune contre l'amant, elle gardait à l'homme politique assez de justice pour le croire capable de retourner, d'un geste ou d'un mot éloquent, cette masse amorphe qu'on appelle une assemblée. Elle n'était donc nullement sûre de sa vengeance.
« Comment cela s'est-il passé? lui demandât-elle.
— C'est l'écrasement.
— Vrai?
— Oui, et définitif. Il ne s'en relèvera pas. Tous nos amis ont marché :' la Chambre a secoué ce monsieur comme une bête fait d'un cavalier qui la gêne. Le voici par terre, et bien abîmé. y>
M""® de Treyssèves battit des paupières, éblouie de son triomphe. Puis elle eut une curiosité, où quelque psychologue plus avisé que Paul Dambre aurait reconnu l'amour-propre soudain réveillé de l'ancienne maîtresse :
« A-t-il fait une belle résistance?
— Oui, il a eu quelques mouvements heureux, mais tout était inutile... A propos, la séance d'aujourd'hui aura demain son épilogue.
— Lequel?
— Nous nous battons.
— Vous VOUS battez avec lui, vraiment? Pourquoi?
— Voilà. 3>
Et il raconta l'histoire de la provocation, dont il supprima la gifle.
« Nos témoins doivent être en train de régler les conditions de la rencontre. J'ai confiance du reste : un pressentiment me dit que je vous vengerai.
— Je vous le souhaite, » répondit-elle avec un sourire énigmatique, plein de mystère et de promesse.
Une fois seule dans sa chambre blanche, Lyse put pleurer enfin. L'échec qui diminuait son grand homme pour la foule et à ses propres yeux, le lui avait rendu à elle plus cher encore.
Elle tremblait à cause de ce duel : elle s'en exagérait le danger et craignait cependant de ne pas assez craindre. Elle voulait oublier tant de rencontres bénignes pour ne se souvenir que de celles qui, par exception, avaient été mortelles. Le duel au pistolet, qui entraîne des risques moins nombreux, mais plus terribles, l'effrayait bien plus que l'autre, et elle avait le pressentiment que les deux hommes se battraient à cette
arme. Les yeux fermés, dans sa rêverie, elle voyait nettement la silhouette de Pierre sur le teirain, longue forme noire encore allongée par la redingote au col relevé, dans la lividité de la campagne d'automne. La détonation retentissait, le corps de son ami chancelait, s'abattait en tournoyant dans les bras des témoins.
La vision ne s'effaçait pas quand elle rouvrait les yeux : à la place des meubles et des objets familiers surlesquels son regard avait l'habitude de se reposer, elle flottait au milieu de la chambre, spectrale, hallucinante.
Et les heures, au vieux cartel, s'égrenaient par quarts et par demies en frêles tintements de perles.
Ohl cette ombre de la nuit, ce linceul abominable, étouffant, des ténèbres extérieures, ces ondes noires déferlant comme une marée d'angoisse sur le monde, autour de la maison où veille une âme!
Lyse essaya de lire à la clarté de la lampe.
Elle dût y renoncer. Son regard hésitait, comme dans l'ivresse, et ne pouvait assembler les lettres des mots.
Alors elle eut peur de tout, peur d'elle-même, qu'elle apercevait dans la glace, et pour se
Digiti
cacher dans la nuit elle éteignit les lumières. Elle se mit à sangloter longuement, le front dans ses mains, en cette obscurité pareille à celle du sort.
Peu à peu, à travers les stores, une lueur blême filtra. Lyse eut un sursaut : n'allait-elle pas être en retard? Elle accusait déjà la nonchalance de la négresse.
A l'instant même celle-ci entra :
« La voiture est en bas, madame.
— Mon manteau, mon chapeau, je descends. ]S)
Elle fila à la hâte le long de l'escalier blanc, pareille, dans le crépuscule du matin, à un fantôme attardé de la nuit, ses pas assourdis par le feutre du tapis grisâtre.
Elle monta dans le fiacre et donna au cocher l'adresse de Pierre.
« Le plus vite que vous pourrez I Je vous prends pour la matinée; vous aurez cent francs.
— Bien, madame. »
Le fiacre dévala par les voies encore ensommeillées. Les balayeurs s'agitaient dans l'aube, spectres grotesques de ballade allemande. Les voitures des maraîchers aux essieux grinçants revenaient des Halles ; les [jurons et les cla-
quements de fouets accentuaient encore cette impression d'enfer prosaïque que donne la reprise du travail dans Paris, après la trêve noc^ tume. Lyse croyait rêver un cauchemar, à cause de la sensation d'irréalité qui lui venait de sa propre présence dans la rue à une telle heure. Cela ne lui était pas arrivé depuis le temps où elle soupait. Et dans ce souvenir, l'ancienne Lyse, la noceuse^ lui apparut, en contraste avec la triste passionnée d'aujourd'hui. Un lendemain d'orgie, un matin de duel : son existence entière se présenta devant elle, double, dans ce raccourci.
La voiture est arrivée à l'angle de la rue de l'Isly. Elle s'arrête. La place est commode pour surveiller sans être vu l'entrée de la maison.
Cinq, dix minutes se passent. Un quart d'heure. Rien.
Si Pierre était déjà parti!
Mais un trot double et cadencé retentit sur la chaussée : c'est le coupé traditionnel. Trois hommes en descendent : les témoins, le médecin. Celui-ci, Lyse le connaît, c'est le docteur Pascaud, un ami de Pierre. Les témoins sont Fauchery et Ravel, deux collègues : elle ne les a jamais vus. Fauchery est aussi grand que Pierre, et
il lui ressemble un peu, comme si l'amitié créait entre eux une parenté physique; Ravel est petit, maigre, avec une figure nerveuse.
Ce sont ces trois hommes-là qui se sont chargés de veiller sur la vie et sur l'honneur de Pierre. Pourvu qu'ils y fassent tous leurs efForts! Dans la demi-minute qui s'écoule avant qu'ils n'entrent dans la maison, elle les examine avec une attention exaspérée, tâchant de les juger. <: Les témoins sont tout dans un duel. i> Elle a si souvent entendu cette phrase!
Ils franchissent la porte. Quelques moments d'attente, et les voilà qui redescendent avec lui. Quel coup au cœur elle éprouve 1 C'est lui qui va se battre, son Pierre. Et comme elle voudrait lui crier son amour en ce moment! D'instinct, sa bouche s'est ouverte, mais elle n'a proféré aucun appel. Elle le regarde seulement, elle le regarde de toute son âme, avec un élan de tendresse qui lui brise la poitrine. Son Pierre! Hier, il était irrité contre elle, il a été cruel pour son amie. Comme elle lui pardonne avec exaltation, pour que cette clémence, cette affection centuplée par la crainte, lui portent bonheur! S'il pouvait tuer l'autre! Sûrement, il le tuera. Elle sourit. Puis elle se rappelle qu'avant la ba-
taille d'hier elle avait aussi confiance, que le sort Ta trompée, et elle tremble.
Le landau s'ébranle, le fiacre le suit prudemment, à bonne distance. La course se dirige vers les quais, les suit jusqu'au Trocadéro, franchit la Seine. Les fortifications sont atteintes, dépassées. Voici qu'on prend le chemin des bois de Sèvres et de Meudon.
Lyse est sûre maintenant qu'elle avait bien deviné. Puisque l'on va si loin chercher un terrain de combat, se dit-elle, c'est que le duel est au pistolet. Une terreur la saisit. Elle, ne s'est pas trompée, cette fois; a-t-elle deviné juste aussi quand elle a vu, dans son rêve, Pierre frappé à mort?
On traverse maintenant les bois, entièrement dépouillés, et dont les branchages arides enchevêtrent leur lacis sur le bleu du ciel. Quelques promeneurs, malgré la saison, s'y attardent : il fait si beau! Des femmes rient, causent; Lyse voudrait apostropher d'invectives leur joie, qui lui fait mal.
On approche de la Tour.
Enfin, la forêt s'ouvre. Un grand vide. C'est le champ de tir habituel des duellistes. La voiture de Paul Dambre est déjà arrivée.
De son fiacre ethbusqué dans une allée, Lyse a vu quatre hommes s'avancer les uns vers les autres, se saluer d'un geste large, s'aborder sans se serrer la main, accomplir enfin toutes les cérémonies de ce duel réglé comme une figure de contredanse. Cependant, le sang bat dans les veines de son front à les faire éclater.
Cette comédie ne finira donc pas !
Elle n'est pas encore finie; il y a les préparatifs : ce sont les armes à charger, ce sont les places à donner, c'est le sou qu'on jette en l'air, comme par jeu : on dirait que ces hommes s'amusent en enfants avec la mort.
Enfin, les deux adversaires sont postés, et elle a la même vision que cette nuit : en face de Paul Dambre, petit et ramassé, Pierre, très grand, dans sa redingote au col relevé, vaste cible humaine.
Le cœur de Lyse s'arrête. Lucien, directeur du combat, va commander le feu.
Un! deux!... Le commandement de Trois disparaît dans la détonation. La vision horrible continue. Pierre vient de chanceler. Les quatre témoins s'élancent à la fois. Mais le blessé reste debout.
On voit une forme noire traverser en courant
le champ labouré. En quelques bonds, Lyse est auprès de Pierre.
Elle le regarde : sa face saigne.
« Qu'a-t-il, docteur? s'écrie-t-elle.
— Ce ne sera rien, chère amie, réplique le médecin, un homme de boulevard qui paraît très fier de connaître Lyse de Gesvres, avec laquelle il a soupe jadis. La balle a effleuré la joue, mais sans pénétrer. Il y aura un peu de fièvre, c'est inévitable, mais quand M. Lemaître aura pris quelques jours de repos, il n'y paraîtra plus. J>
Elle se hausse pour atteindre le visage blessé, et avec une impudeur superbe, elle baise son amant aux lèvres. Les témoins de Paul Dambre, qui sont des journalistes, trouvent le geste € très chic i> et tout à fait a: dans la ligne du rôle i>. Lui-même daigne reconnaître que « cette fille a de la branche ». Quant à Pierre, il s'apprête à lui faire des reproches pour sa désobéissance, mais il a la sensation que tout le monde lui envie l'amour de cette magnifique et généreuse créature. Et ce lui est un triomphe consolateur dans un moment où son amourpropre, si rudement meurtri la veille, subit l'humiliation d'un nouvel échec.
Le médecin vient de pratiquer, sur le terrain même, le premier pansement; Pierre remonte en voiture et Lyse prend place à côté de lui.
Cependant Paul Dambre a sauté dans l'automobile d'un de ses amis : forçant la vitesse, il arrive en quelques minutes rue de Ville] ust.
a: Vous avez l'air d'un vainqueur, lui dit M""® de Treyssèves.
— Mais oui, un peu.
— Il est blessé, lui?
— OuL »
Le visage de la belle Pauline se contracte, a: Pas dangereusement, j'espère?
— Non, à la joue, une éraflure de la balle.
Il aura un peu la fièvre, mais en deux jours, avec les soins de Lyse... Ah! ça, il vous intéresse donc?
— A partir de maintenant, oui, dit-elle, très sérieuse.
— Ça, par exemple I... y>
La comtesse sourit, avec cette ironie intense et voilée que l'on peut lire sur le visage des femmes quand elles se donnent la joie de nous étonner par les insondables contradictions de leur nature. Familièrement, ses doigts effleurent le bras de Paul, et elle répond :
« Mon cher ami, vous êtes un excellent journaliste, et vous avez une jolie main au pistolet. Mais en psychologie amoureuse vous êtes très peu renseigné. Apprenez qu'une femme s'intéresse toujours à un homme qui verse son sang à cause d'elle, même si ce n'est pas pour elle. Surtout quand cet homme a été son amant.
— Bon, dit Paul, qui n'est pas facile à dérouter. Si j'avais su, puisque j'avais le choix des armes, je me serais fait donner un coup d'épée par lui. Cela aurait sans doute mieux avancé mes affaires.
— Peut-être bien. y>
Et Paul Dambre, renonçant à comprendre quoi que ce soit à la logique des femmes, remonte dans son automobile.
M"*® de Treyssèves l'a oublié déjà. Elle ne se souvient plus que de Pierre. Et presque voluptueusement elle répète :
« Il est blessé. »
244 l'A GRANDE AMOUREUSE
|ans l'âme de la comtesse de Treyssèves, hautaine mais passionnément féminine, une transformation singulière venait de se produire.
Elle ne haïssait plus Pierre Lemaître depuis ce duel. Quelques gouttes de sang avaient suffi à éteindre sa rancune. Cette légère atteinte physique symbolisait, de façon plus frappante pour ses sens, la formidable blessure morale qu'elle venait d'infliger à l'homme politique. Et l'une et l'autre donnaient satisfaction à ce besoin de détruire inné au cœur de la femme. Elle avait définitivement vaincu cet homme, et son sang avait coulé à cause d'elle : cela les réconciliait. Dalila,
à ce qu'on raconte, se prit à aimer Samson après qu'elle l'eut trahi et perdu.
« Il est blessé! »
Il lui semblait que c'était elle-même qui avait terrassé l'ennemi sur le terrain, qu'elle lui avait enfoncé dans la chair ses dents et ses ongles, jusqu'à ce que du sang coulât. Elle croyait boire ces gouttelettes de pourpre vive, et cela lui donnait miraculeusement soif, soif de baisers après les morsures. Ce n'était plus l'affection de jadis, autoritaire, condescendante, un peu froide :
c'était un printemps de passion orageuse qui venait d'éclore en elle.
Et voici que maintenant, éprise à nouveau de l'homme qu'elle avait vaincu, ayant assouvi sur lui sa manie dévastatrice, l'envie lui venait de le reconquérir. Elle l'aimait, à présent, pour le mal qu'elle avait réussi à lui faire.
S'il eût blessé Paul, son champion, elle l'eût détesté.
Contre Lyse, sa haine s'était encore exaspérée. Elle l'enviait d'être auprès de Pierre, de le soigner. Comment la chasser de la place qu'elle avait méritée par son dévouement, qu'elle occupait par droit de beauté, de jeunesse et d'amour?
Reprendre Pierre, se faire pardonner de lui, qu'elle avait humilié et brisé, quelle chimère!
Et cependant...
Et cependant, elle le sentait bien : plus que jamais Pierre lui était redevenu indispensable. Vainement elle avait tâché de s'intéresser à ce Paul Dambre qui s'était fait le chevalier de sa querelle; il venait de lui apparaître médiocre, pauvre de style et d'allures, en comparaison du vaincu dont il triomphait, de sorte que cette défaîte même faisait le triomphe de Pierre. Aimer un Paul Dambre, raté de la diplomatie, des finances, delà littérature, de toutes les carrières, qui n'avait que l'esprit du boulevard et l'intelligence du faiseur, après avoir aimé, inspiré, conduit à travers la vie ce magnifique lutteur de la parole, cet ouvrier de pensées qui s'appelait Pierre Lemaître! Quelle déchéance et quelle humiliation! Mieux eût valu dire adieu au monde, s'enfoncer dans la solitude comme dans un cloître, disparaître.
Mais contre cette abdication Pauline de Treyssèves se révoltait aussi. Toutes ses aspirations tendaient vers la vie. Son orgueil, sa sensualité, voulaient impérieusement jouir encore.
Ce conflit tumultueux de ses pensées rendait plus vibrante sa beauté. M. de Treyssèves observait, avec une attention aiguë de malade et un plaisir de dilettante en psychologie, cette irradiation nouvelle de la comtesse, cette flambée de passion qui l'éclairait toute. Il avait suivi sans peine les phases de la tragédie qui avait précédé l'échec de Pierre et son duel, tout en ayant Tair d'accepter de la meilleure grâce du monde la raison par laquelle M"™® de Treyssèves expliquait la disparition de son ami : une liaison absorbante avec une comtesse autrichienne. Maintenant, il contemplait la splendeur de cette femme, visiblement éprise comme elle ne l'avait jamais été; il ne pouvait guère faire honneur de cette transfiguration à Paul Dambre, et il se demandait d'où lui venait un tel regain de beauté amoureuse.
Assis près de la comtesse, il s'interrompit de lire pour la complimenter galamment :
a: Ah I ça, chère amie, qu'est-ce qui vous prend donc d'être ainsi resplendissante depuis quelques jours? Vous rayonnez, positivement. i>
Pauline sourit et ne -répondit pas.
a: Ma parole, j'aurais presque envie de redevenir votre amant, ma chère. y>
Il n'y avait que lui pour plaisanter ainsi sa propre infortune physique et les intrigues de sa femme, de telle sorte que celle-ci pouvait toujours, à la rigueur, ne pas comprendre. Il n'insista pas et reprit son livre. M*"® de Treyssèves s'assit devant sa table à écrire, et commença posément une lettre.
Cette lettre était pour Pierre.
Pauline savait son mari beaucoup trop galant homme pour qu'il se risquât à lui demander le nom de son correspondant, et encore moins ce qu'elle lui écrivait. Pourtant, si peu dangereuse que fût la bravade, elle y prit plaisir.
La lettre lui échappa des mains comme elle allait la fermer : l'enveloppe roula aux pieds de M. de Treyssèves. Il se baissa pour la prendre et la rendre à sa femme, ce qui fit que, sans l'avoir prémédité, il lut la suscription.
a: Vous écrivez à ce brave Pierre? dit-il avec négligence. Faites-lui donc mes compliments, et dites-lui qu'il demande un congé à sa comtesse pour venir nous voir. J'en serai ravi.
— C'est lui, pensa-t-il. Tant mieux. Je préfère beaucoup cela. »
Rue de l'Isly, cependant, Lyse était installée
au chevet de son amant qui avait la fièvre et un peu de délire. Ce ministère de dévouement, de charité tendre, nouveau pour elle, l'enchantait. Pourtant, il était mauvais malade, son Pierre, et impatient; il laissait voir avec très peu de gêne sa méchante humeur à celle qu'il rendait responsable, presque autant que M"*® de Treyssèves, de tout ce qui lui était arrivé. Elle endurait ces traitements avec joie : il lui semblait qu'en la rudoyant Pierre en usait avec elle comme avec une esclave amoureuse, et qu'elle lui appartenait plus intimement ainsi. Elle se disait aussi que, par là, elle expiait la part involontaire qu'elle avait prise à sa ruine.
Elle l'aimait un peu à la façon de la divine courtisane de La Fontaine. La tendresse, chez ces créatures de joie, arrive facilement au mystique et au surhumain : elles ont usé dans les contacts professionnels ou les passades libertines, avec des amis de rencontre, tout ce qu'il y a de vulgaire et de bassement sensuel dans l'amour. Aussi lorsque, par miracle, il leur est accordé d'aimer enfin tout de bon, c'est avec tout ce qu'elles ont d'âme, de cœur et d'idéal en elles, et leur tendresse s'exalte jusqu'à la ferveur religieuse.
2fO LA GRANDE AMOUREUSE
En ce moment oîi la courtisane et la femme du monde aimaient ensemble le même homme, c'était celle-là dont le sentiment était le plus héroïque, et surtout le plus pur.
Ce jour-là, le second après le duel, Lyse venait de quitter Pierre, le médecin ayant recommandé de le laisser reposer le plus possible. Il avait lu, parmi les journaux de la veille, les plus hostiles d'habitude, et s'était trouvé surpris de la réserve que gardaient la plupart d'entre eux à propos de la rencontre. Il ne savait pas que la comtesse de Treyssèves avait déjà donné de nouvelles instructions à ses amis.
Dès que Lyse fut sortie, il tira de dessous son traversin une lettre. C'était celle de Pauline, qu'il avait cachée à l'arrivée de la jeune femme.
Il se mit à la relire plus tranquillement qu'il n'avait pu le faire.
C'est sans doute folie à moi de vous écrire, Tierre, folie de croire que vous lire\ cette lettre. Je vous ai fait volontairement, avec acharnement, tour le mal que f ai pu. Une force mystérieuse m'y poussait, et jy ai pris, je vous V avoue, une horrible joie. Oui, ça été pour moi une volupté de combattre en
LA GRANDE AMOUREUSE 2f I
VOUS Vancien amour, de frapper de toute ma rage sur l'idole que je m'étais faite à moi-même. Chaque coup me causait une jouissance atroce mêlée de douleur. Si je cherchais à m' excuser, je vous prierais de réfléchir à tout ce qu'il y avait de passion invincible dans ma façon de vous persécuter, mais je sais trop que je ne suis pas excusable, et j'aime mieux m'avouer hautement criminelle envers vous et envers ce qui fut notre amour.
Il y aurait eu plus de noblesse à me résigner, à vivre solitairement dans la mémoire de nos joies, à draper mon veuvage dans le souvenir, qu'à vous poursuivre d'une haine inutile. éMais considére\ que j'ai toujours été une violente et une orgueilleuse, et que j'ai cédé à l'exaspération, de ma nature.
Tierre, je sais que j'ai été mauvaise, méchante et impie envers notre passé. Je souscris à toutes les condamnations que vous pouvei prononcer sur celle qui a été votre Tauline; j'en prononce contre moimême de plus sévères. Je n'ai que ce mot à vous dire: je me repens, depuis l'heure où j'ai su votre blessure. La pensée de votre sang répandu par ma faute m'a fait m' apercevoir tout à coup de mon crime. Je voudrais vous prouver ce repentir par des actes : puisse-t-il vous plaire de m'en donner les moyens l
2p LA GRANDE AMOUREUSE
5^Çf me réponde\ pas, si vous voulez : prene\ le temps de vous accoutumer à l'idée d'une Tauline pleine de remords, et désireuse infiniment de racheter ses attentats contre vous. D'ailleurs, J'aurais regret de vous causer une fatigue. Je vous écrirai quand vous serei mieux, pour vous demander un entretien.
Vici'là, réfléchisseï : faites-vous peu à peu à cette pensée de me revoir, et qui sait ? — de me pardonner peut-être, quand Je P aurai mérité, comme je l'espère.
q4u revoir, Tierre; Je souffre cruellement de ne pouvoir être auprès de vous et vous soigner : J'expie déjà, c4u revoir, puissie^-vous un jour ne plus tant me haïr.
Pierre relisait sans cesse cette lettre. Il triomphait. La femme qui, seule, avait pu, par son influence sociale, lui enlever la situation que tous ses envieux lui avaient disputée en vain, la femme qui, au prix d'efforts inouïs et d'une persévérance diabolique dans la haine, était venue à bout du grand homme et l'avait précipité de son piédestal dans l'impopularité, cette femme-là lui demandait pardon. Elle était main-
tenant prosternée près de la statue que son impiété avait renversée, et l'iconoclaste en baignait les débris de larmeç amoureuses. Il n'était donc pas vaincu, puisque la victorieuse s'humiliait devant lui. Quel baume délicieux pour les blessures de son orgueil !
« Ah ! tu pleures, lui disait-il dans sa pensée, ah! tu as des remords? Fort bien! il est temps que tu saches un peu, toi aussi, ce que c'est que l'humiliation, la solitude, la défaite. A ton tour! »
Et il se promettait de mettre le pardon à très haut prix. Mais il savait déjà qu'il finirait par pardonner. L'instinct pratique, toujours en éveil chez cet homme d'esprit passionné, mais homme politique tout de même et ambitieux, l'avertissait que ce serait folie de se priver d'une telle auxiliaire: Pauline de Treyssèves, repentante et prodigue désormais de tout son dévouement, comme elle l'avait été de toute sa haine. Il ne s'avouait guère cette pensée, qui lui eût paru lâche, mais elle était en lui. Il avait eu l'envie de montrer à Lyse la lettre de M""® de Treyssèves, par cette vanité masculine qui nous pousse à initier nos maîtresses à nos triomphes sur les autres femmes. Un mouvement réflexe
2f4 LA GRANDE AMOUREUSE
de prudence l'avait empêché de divulguer son secret : sa seconde nature reprenait le dessus.
Occupé désormais de cette femme, il fut, pendant les jours qui suivirent, d'une distraction visible avec Lyse, dont la tendresse prit l'alarme. Sans lui demander encore d'explication, elle ne put lui cacher qu'elle souffrait et qu'elle s'inquiétait. C'était ce qu'il ne voulait pas admettre; lui seul, pensait-il, était victime : qu'étaient-ce que des susceptibilités de femme trop sensible à côté de l'épreuve qui venait de le broyer? Comme il arrive d'ordinaire, ces chagrins dont il était cause l'exaspéraient, — d'autant plus que l'idée de revoir Pauline, l'attente et le désir de connaître ses projets, l'énervaient déjà.
Au bout de quelques jours, Pierre, maintenant guéri, reçut de M™® de Treyssèves un second billet:
Vous n'avei pas répondu à ma lettre, mais je veux espérer encore en votre générosité, 5\/ me refuse\ pas ï entretien que je vous demande en grâce. Je serai demain jeudi au Louvre, vers deux heures^ •dans la salle des Trimitifs : j'espère vous y ren-
LA GRANDE AMOUREUSE 25'f
contrer. Je le désire dans notre intérêt à tous deux.
Votre repentante
Pauline.
Pierre se demanda d'abord s'il devait laisser ainsi brusquer la réconciliation. Il fut tenté de donner une leçon à l'orgueilleuse. Ne pas aller à ce rendez-vous, lui montrer qu'elle avait eu tort de croire qu'elle pouvait si aisément le reprendre, qu'une lettre d'excuses suffisait à effacer toutes les blessures d'amour-propre, toutes les persécutions qu'elle lui avait fait subir depuis des mois, — ce serait une belle satisfaction pour son propre orgueil. La journée du mercredi l'affermit dans cette résolution : pour s'enlever la possibilité de revenir sur la décision prise, il envoya le soir à son ami Lucien Fauchery un bleu, où il lui donnait rendez-vous dans un café du boulevard, afin de se concerter avec lui sur l'attitude à prendre lorsqu'il reparaîtrait prochainement à la Chambre.
Ainsi, il était bien sûr de ne pas aller au Louvre.
Mais le jeudi matin il voyait tout autrement les choses : le retour de Pauline vers lui
était sincère, il n'en fallait pas douter; elle avait même vraisemblablement mis de côté sa jalousie, car elle n'ignorait pas que sa liaison avec Lyse continuait, et elle lui revenait pourtant. Que gagnerait-il à la rebuter? De nouveau, le démon de la politique lui soufflait à l'oreille un conseil de prudence. A vouloir triompher trop complètement, il risquait de compromettre la partie qui s'engageait, et d'où sortirait peut-être sa fortune nouvelle.
Il irait donc au rendez-vous, mais il se promit d'être sévère et froid, de tenir son pardon haut, et de ne le laisser tomber sur la coupable qu'après le lui avoir bien fait mériter.
Il décommanda Fauchery par un nouveau bleu. Quant à Lyse, il n'avait rien à lui dire : pour elle, il allait toujours retrouver son ami.
Pierre se dirigea lentement vers le Louvre, pour se donner le temps de composer son rôle et aussi pour arriver avec un peu de retard. Comme d'habitude, la salle des Primitifs était déserte. En entrant, il n'aperçut qu'une vieille Anglaise courbée sur sa palette, devant Voillégorie des venus et des vices, de Mantegna. Il ne vit point d'abord M"*® de Treyssèves : se pouvait-il qu'elle ne fut pas venue ou qu'elle fût déjà repartie sans
LA GRANDE AMOUREUSE 2f7
l'attendre? Mais non : se démasquant soudain, une forme noire sortit de derrière le chevalet qui l'avait cachée : c'était elle qui, par un procédé bien féminin, s'était dissimulée derrière cet abri, afin de n'être pas aperçue la première par son cher ennemi, et de le voir un peu avant de commencer l'attaque. A sa seule démarche, Pierre reconnut son ancienne maîtresse. EUe venait à lui grave, sans émotion apparente, sans forfanterie non plus. Elle avait l'air d'être dans son salon, et d'aller au-devant d'un ami attendu. Toujours correcte, toujours dans l'attitude juste! Comme c'était bien elle, la grande dame à qui l'impeccabilité mondaine servait en quelque sorte d'armature pour sauvegarder l'intégrité de son orgueil! Pour cet homme qui vivait par l'extérieur et sous le regard des autres, une telle femme forçait l'admiration et l'estime quand même.
Elle vint à lui, le regarda bien en face, sans bravade : elle ne lui tendit pas la main d'abord, "et il apprécia la correction de cette réserve où le don de race apparaissait. Une certaine tristesse se mêlait à sa dignité. EUe avait une robe noire sobrement ornée de jais, un chapeau noir avec une amazone d'un vert très doux qui s'harmoni-
2f8 LA GRANDE AMOUREUSE
sait avec ses cheveux fauves : c'était Junon habillée rue Royale ou place Vendôme. Sa santé perpétuelle, attestée par la saine pâleur de son teint, était d'une Olympienne : malgré le froid qui commençait, elle avait la taille nue.
Elle parla la première :
« Je vous remercie d'être venu, dit-elle, je ne l'espérais qu'à peine,
— J'ai bien failli ne pas venir, répondit-il avec froideur.
— Je comprends. »
Il y eut un bref silence.
« Oh! dit-elle, je ne me serais pas révoltée contre cette vengeance, je l'aurais trouvée légitime. Mais en ne me refusant pas cet entretien, vous avez été généreux : je vous en remercie pour moi, et pour la mémoire de notre amour. y>
Pierre fit un mouvement d'impatience :
a: Ne parlez pas de notre amour.
— Si, répliqua-t-elle avec une douce fermeté, il faut en parler, au contraire, car lui seul m'excuse un peu. Si j'avais agi contre vous comme je l'ai fait sans cette raison d'une affection désespérée, je serais un monstre. Mais je vous aimais, Pierre, et cela, vous ne le nierez pas.
— Je n'en sais rien, répondît-il, toujours glacial. A moins que vous n'appeliez amour cette espèce d'accaparement égoïste de l'être aimé par celui qui aime, instinct de possession bien plus que de dévouement. Vous me l'avez dit, et c'était même votre perpétuel reproche: j'étais votre chose, votre œuvre, votre créature, et je vous appartenais. Dois-je vous savoir gré d'avoir attaché quelque prix à ce que vous considériez comme votre propriété? »
Elle sentit la justesse de cette réponse. Elle répliqua sur un ton plus douloureux :
« Pierre, quand je vous ai dit cela, j'étais foUe, puisque j'étais jalouse. Je renie et le sentiment et les paroles auxquelles vous faites allusion. Quant à l'égoïsme de ma tendresse, mon ami, vous avez raison : c'est pour moi que je vous ai aimé. Mais connaissez-vous beaucoup d'amantes ou de mères qui aiment autrement? Je n'étais pas plus désintéressée qu'elles, j'ai été égoïste, je l'avoue, en vous adorant. Mais j'ai souffert par vous, pour vous, Pierre, mais j'ai pleuré! mais j'ai sangloté à votre pensée, mon cœur a saigné de votre abandon.
Et cela vous ne nierez point que ce soit de l'amour. 3>
26o LA GRANDE AMOUREUSE
Sa voix résonnait plus émue dans le vide de la salle. L'Anglaise leva la tête, dérangée dans son travail, crispa d'imparience sa bouche incolore, siffla quelque chose d'injurieux entre ses dents. Les Primitifs dans leurs cadres, avec leurs faces de mystère et de douleur, où se trahit on ne sait quel rêve d'extase trouble comme le péché, assistaient à cette scène, pâles ou saignants sous leurs diadèmes et leurs auréoles. Pierre se sentit enveloppé de passion et de souffrance, deux mots qui veulent dire la même chose, deux définirions d'un même envoûtement douloureux. Le visage transfiguré de Pauline de Treyssèves avait pris une ressemblance surnaturelle avec les figures extatiques des Primitifs, ces bienheureuses aux tristesses de damnées. Pierre se sentit invinciblement remué par tout ce qui s'éveillait en lui d'amour et de mélancolie. Elle vit son émotion sur sa face; elle se tut un instant pour la laisser agir et croître.
« Soit, reprit -il, vous m'avez aimé, je le veux bien, puisque c'est de l'amour, cette férocité acharnée à la perte d'un homme. Vous êtes femme, vous savez mieux que moi comment aiment les femmes. Je vous en crois là-dessus. Mais maintenant que prétendez-vous, que vou-
lez- VOUS de moi? Ma vie a désormais son orientation ailleurs, vous le savez bien. Et quant à vous, êtes-vous plus libre? Le monde ne se gêne pas pour nommer celui que vous m'avez donné comme ennemi et comme successeur.
— Que dites-vous? De qui parlez-vous?
— Vous le savez parfaitement bien : de celui qui s'est fait votre chevalier : Paul Dambre. i>
Elle eut un simple haussement d'épaules :
. « Vrai! vous avez pu croire? Allons donc! On se sert de ces gens-là pour une vengeance, on les emploie, mais on les méprise.
— On les méprise peut-être, mais on fait alliance avec eux, et pour consolider le traité il est parfois opportun... y>
Il ne croyait pas lui-même à ce qu'il insinuait, mais son orgueil avait besoin de s'entendre affirmer, par Pauline elle-même, qu'elle ne l'avait point remplacé.
d Oh ! dit-elle, vous m'outragez, vous êtes cruel, Pierre, et vous avez raison, je vous ai donné le droit de l'être. Mais si vous aviez vu la façon dont je l'ai reçu, mon champion, comme vous l'appelez, lorsqu'il est venu me raconter son triomphe! Vous auriez jugé si c'était l'ac-
cueil d'une femme à son amant. Depuis, il n'a plus reparu chez moi.
— Soit, il n'a pas été votre amant. Cela empêche-t-il qu'il y ait entre nous de l'irréparable et de l'irrévocable ? Prétendez-vous qu'au moindre signe de clémence de votre part, m'annonçant le désarmement de votre hostilité, je doive accourir vers vous, reprendre la chaîne, me refaire votre esclave, et pour cela briser l'âme d'une femme qui m'aime, qui m'a tout sacrifié, et qui me prouve que s'oubliant elle-même elle ne vit que pour moi? y>
Il pensait que, sous l'insulte de cette comparaison avec celle qu'elle appelait une fille, et qu'il déclarait lui préférer, Pauline allait se cabrer : il la cinglait de ces paroles pour provoquer une révolte qu'il aurait la joie de châtier brutalement. Mais sa perspicacité d'amante devina le piège, et ce fut avec une dignité triste qu'elle répondit :
« Hélas I non, mon ami, non, je ne prétends rien de tout cela : je n'ai plus aucun droit à me montrer exigeante, je le sais trop. Je voudrais seulement que vous me haïssiez moins. J'ose même espérer que vous me pardonnerez un jour, quand il m'aura été donné de réparer, au
moins dans une certaine mesure, le mal que mon amour insensé vous a fait.
— Réparer? dit-il, et comment? Avez-vous seulement mesuré du regard l'abîme où vous m'avez jeté? Croyez-vous qu'un homme puisse en remonter la pente? La popularité, cela s'acquiert quelquefois en dix ans, quelquefois en une heure, mais cela s'en va en une minute et pour toujours. Que ferez-vous pour me rendre celle dont il vous a plu de me dépouiller? d
Il n'était plus un amant, il était un créancier réclamant le montant de sa créance. Une âpreté, une sécheresse nouvelle, avaient changé sa voix.
d D'ailleurs, vous n'étiez pas seule dans votre œuvre. L'envie de mes rivaux et de mes inférieurs a travaillé avec vous : vous avez eu pour complice cette canaille parlementaire, qui me détestait, qui m'attendait au premier tournant de la vie pour se jeter sur moi. Tous ces gens-là sont unis contre moi seul : vous avez fait la coalition, mais vous ne la déferez pas. Vous avez détaché de moi presque tous mes amis :
vous y avez employé vos relations et les relations de vos relations. Croyez-vous qu'un signe de vous les rappellera? Mais, depuis qu'ils m'ont quitté, ils ont déjà pris des engagements et des
Digiti
liens qu'il leur faudrait briser pour me revenir; la vie politique met si vite un abîme entre ceux qui cessent de marcher la main dans la main ! Où est mon parti, à présent? Ah! vous avez su renverser ma statue, relevez-la donc si vous pouvez. Folle que vous êtes! un enfant peut mettre le feu à l'édifice et le faire tomber en cendres. Le rebâtir, c'est autre chose. ï)
Il se tut, soulagé d'avoir crié sa défaite, d'avoir étalé tout son désastre, comme le font volontiers les vaincus, parce qu'il est consolant de penser qu'on s'exagère son mal.'
Une lueur de sourire passa sur le visage de M"'® de Treyssèves.
« Je vous promets, dit-elle, de vous rendre plus que je ne vous ai fait perdre. Pierre, j'ai pour moi, vous le savez, le ministre des affaires étrangères : vous serez ambassadeur; c'est facile, puisque vous n'êtes pas de la carrière, ajoutât-elle avec une légère ironie. J'ai des amis à l'Institut : vous y entrerez. Votre retraite momentanée des affaires politiques nous permettra de vous combler de toutes les dignités officielles, et après, si la lutte vous attire encore, vous y reparaîtrez grandi par l'absence, consacré par le pouvoir. Qu'en dites-vous? »
LA GRANDE AMOUREUSE 26f
Pierre la regarda longuement et vit que la volonté de cette femme, étincelante en ses yeux, était capable de tenir toutes les promesses de son amour, plus sincère que jamais.
« Je dis, répondit-il adouci enfin, que je ne vous ai pas vraiment connue jusqu'à présent.
— Et maintenant? in terrogea-t-elle, illuminée d'un splendide sourire.
— Maintenant, je sais tout ce que vous êtes, Pauline, vous venez de remporter sur moi votre second triomphe.
— C'est le seul vrai, celui-là, » répliqua- t-elle en le regardant ardemment, rayonnante d'un grand orgueil tendre.
' lERRE, écoute-moi : j'ai à te parler. »
Lemaître, qui était déjà près delà porte, revint d'assez mauvaise grâce. « C'est que je suis pressé, je n'ai guère le temps... Enfin, voyons, qu'est-ce qu'il y sl} y>
Il allait sortir, comme il sortait presque tous les jours maintenant, pour des courses mystérieuses, dont il ne lui confiait jamais le but. Cette vie, dont elle suivait familièrement naguère la marche quotidienne quand elle ne la guidait pas, semblait se cacher d'elle à présent. Pierre ne la tenait plus au courant de ses projets ; pourtant, il était impossible qu'il n'eût plus d'ambitions; il était de ces êtres qui doivent
cesser de vivre dès qu'ils cessent de vouloir et de désirer. Depuis qu'il était tout à fait remis de sa blessure, il avait changé sa façon d'être envers sa maîtresse. La chaîne sensuelle qui l'attachait à Lyse ne semblait nullement rompue, jnais le lien moral s'était relâché. Chaque jour, il avait refoulé son amie un peu plus loin de sa pensée intime, de ce domaine intellectuel dont elle avait eu pendant des mois la royauté. Rendue plus humble encore par la conscience de lui avoir fait involontairement du mal, craignant toujours de lui nuire ou de l'irriter, la jeune femme n'avait pas insisté pour avoir le mot de cette conduite si nouvelle, et si cruelle pour sa susceptibilité d'amante. Après quelques timides tentatives repoussées brusquement, elle s'était habituée à la diminution qu'on lui faisait de sa part d'amoureuse.
Elle demeura quelque temps dans ces dispositions résignées, sans irritation, sans rancune,. mélancolique seulement. Puis, du jour au lendemain, un changement se fit en elle, rapide, total.
Un soir, elle rentra chez elle malade, les dents claquant de fièvre, le corps secoué de frissons. Elle ne put se mettre à table.
Pierre se trouvait là. Inquiet, il la pressa de questions :
« Qu 'est-il arrivé? Tu as pris froid sans doute?
— Oui, je crois, répondit-elle à la hâte, en évitant de le regarder. Je n'étais pas assez couverte.
— Je crois bien ! Quelle idée de ne pas prendre ta fourrure, parce qu'il y a un rayon de soleil? Tu es folle, ma chérie. »
Et il se penchait vers elle pour l'embrasser.
Alors, pour la première fois depuis qu'ils s'aimaient, elle eut un mouvement de révolte sous sa caresse. Ses mains dans une détente nerveuse se projetèrent en avant avec violence, pour le repousser.
Il recula d'étonnement, tant ceci lui parut extraordinaire : Lyse refusant un baiser de lui. Mais il se dit : « Elle a la fièvre, y> et il se contenta de l'explication.
D'autres soucis le tenaient. La comtesse de Treyssèves, fidèle à sa parole, entamait en ce moment des négociations avec le ministre des Affaires étrangères, en vue de faire nommer M. Lemaître à l'une des prochaines vacances dans le corps diplomatique. La Haye, ou Bruxelles, ne tarderait vraisemblablement pas à
être libre. Si cette combinaison échouait, la comtesse en tenait une autre en réserve. Son influence sur le ministre des Colonies lui permettait de solliciter avec toutes chances de succès une résidence générale en Afrique.
Mais Pierre s'attachait surtout au premier projet, d'abord parce que la diplomatie en soi lui agréait mieux, ensuite parce qu'il y espérait plus d'avenir. Le ministre des Affaires étrangères était en quelque sorte inamovible, et sa résistance éprouvée aux crises parlementaires les plus violentes laissait croire qu'il garderait indéfiniment un poste où il continuerait sa bienveillance à son protégé. Son collègue des Colonies, homme de parti, tomberait dans le prochain cataclysme ministériel.
Futur plénipotentiaire ou futur résident, une fois en possession de la situation convoitée, Pierre se persuadait à lui-même qu'il saurait tenir en bride sa dangereuse auxiliaire; il n'entendait point renoncer pour elle à sa liaison avec Lyse de Gesvres. Chaque année, il ferait venir la jeune femme près de lui discrètement; à chaque congé il la reverrait à Paris. Peut-être même, si elle était prudente, lui serait-il possible de l'installer à demeure dans
le pays où il serait envoyé. Pour l'instant, ce qui lui tenait à cœur était de satisfaire son ambition inquiète, et d'assurer à son amour-propre une compensation pour la grave blessure qu'il avait subie. Les hommes ordinaires ne songent à l'amour que lorsqu'ils sont à l'abri des épreuves de santé et d'argent. Pierre Lemaître n'y pouvait penser que s'il était pleinement rassuré sur les intérêts de son orgueil.
C'est pourquoi, halluciné par les promesses de M™® de Treyssèves, trépidant d'incertitude sur leur réalisation, il ne se préoccupa pas davantage ce jour-là des sentiments de Lyse et de la bizarre répugnance qu'elle lui avait montrée. Dans la suite, il ne fit pas davantage attention à la mélancolie qu'elle avait gardée; il l'attribua aux influences physiques qui dénaturent si aisément l'humeur et le caractère de la femme; il ne voulut point voir que Lyse ne souriait plus, que les yeux d'aiguë -marine cachaient quelque chose, et qu'ils s'étaient amortis comme pour voiler une pensée redoutable.
Mais s'il prenait aisément son parti de la gêne inavouée qui, chaque jour, se faisait sentir davantage entre eux, il n'en était pas de même de la jeune femme. Le secret qu'elle gardait
semblait l'étouffer, et Pierre ne s'en apercevait pas. A certains moments, elle le regardait comme prête à lui crier : « Mais parle donc, pour me forcer à parler, interroge-moi. Je souffre et je n'ose pas te le dire, ne le vois-tu pas?]s>
Et il se taisait toujours, il ne voyait rien. Il vivait loin d'elle, d'une existence à part, qui le retenait des journées entières hors du logis amoureux, qui continuait même dans cette maison où il venait l'aimer de corps seulement, et non plus d'âme comme autrefois.
Enfin aujourd'hui elle n'en pouvait plus, il fallait qu'elle lui parlât; elle y était décidée de toute sa volonté, de tout son silencieux et douloureux énervement pendant ces semaines où elle s'était rongée de son secret.
« Qu'as-tu donc à me dire? répéta-t-il, le regard sur la porte, presque parti déjà.
— Voici. »
Un tremblement faisait hésiter un peu sa parole, mais elle parvint à la raffermir.
« Pierre, depuis longtemps tu n'es plus le même avec moi... Et je ne suis plus pour toi ce que j'étais autrefois, ta seule amie.
— Bon! fit-il impatienté, j'en étais sûr : des idées de femme. Tu te mets à douter de moi
maintenant, tu es peut-être jalouse, qui sait? C'est complet. Je n'ai pas eu assez d'ennuis, il me fallait encore celui-là. Tu tiens donc absolument à me faire perdre la tête?
— Pierre!...
— D'ailleurs, ce n'est pas étonnant, poursuivit-il avec dureté, les femmes n'en font jamais d'autres. Quand elles ont une scène comme celle-là à placer, elfes prennent toujours le moment où nous sommes hébétés de travail ou assommés de préoccupations.
— Ne me parle pas si rudement, Pierre, sans cela, je n'oserai pas te dire tout. Sois calme : si tu t'emportais... eh bien!... je croirais, je m'imaginerais...
— ■ Quoi? fit-il, presque brutal.
— Que tu me cherches une querelle pour ne pas m'entendre. d
Une lueur méchante passa dans les yeux de Pierre.
<L Ah! çà, dit-il, voici quelque chose de singulier vraiment. Tu n'as jamais été jalouse de moi pendant que j'étais heureux : pourquoi te mets-tu justement à l'être depuis que je suis tombé? Sais-tu ce que tu me ferais supposer à mon tour? Que c'est toi qui me cherches une
querelle, que tu m'inventes exprès des torts pour te donner un droit...
— Quel droit? y>
Il fit un pas vers elle, et durement :
« Le droit de rompre la première, parbleu. »
Sous le coup trop rude, elle chancela.
« Oh! dit-elle, portant d'un geste instinctif sa main à sa gorge haletante, tu ne devrais pas me dire cela, Pierre... Non, tu ne devrais pas, car ces mots-là dans ta bouche, vois-tu, c'est plus que de la brutalité, c'est plus que de la cruauté même. C'est... (les syllabes sortaient avec peine, hachées de douleur et d'angoisse, comme une plainte de blessée), c'est... de la mauvaise foi... c'est... du cynisme. »
Pierre avait pâli.
« M'expliqueras-tu ces insultes? y> Elle fit un grand effort pour le regarder en face et lui dire :
ce Tu as trahi notre amour. Tu as repris ta maîtresse. M"*® de Treyssèves.
— C'est faux!
— Je vous ai vus. y>
Après cet éclat, il y eut un silence, comme après la foudre.
Pierre réfléchissait. Il s'agissait en ce moment
de deux grands intérêts, celui de son ambition et celui de sa passion sensuelle : il eût peutêtre sacrifié sa passion, mais il n'avait pas à choisir. Car exaspérer Lyse, c'était provoquer un désespoir dont l'explosion pourrait bouleverser l'œuvre commencée de son avenir. Et, d'autre part, il ne pouvait nier devant elle ce qu'elle affirmait avoir vu : la façon dont elle avait dit ces mots prouvait que ce n'était pas là une assertion faite au hasard pour frapper un coup. Elle les avait vus bien réellement.
Il se résolut à un aveu dont la fierté pouvait le servir.
« Eh bien! oui, j'ai revu la comtesse deTreyssèves, et je la reverrai encore, et j'entends la revoir sans que tu t'en autorises pour me soupçonner comme tu viens de le faire, moi qui ai perdu ma situation et ma vie à cause de toi.
Oh! ce n'est pas un reproche : je ne regrette pas mon sentiment ni mes actes, je déplore seulement que tu m'aies si mal connu. M""® de Treyssèves a eu remords de son œuvre, elle est venue m'en demander pardon, elle a promis de la réparer, elle s'y emploie, et peut-être y réussira-t-elle. Nous avons tous les deux des projets dont je ne t'ai pas parlé : après l'éclat
d'aujourd'hui, je pense que j'ai eu raison. Voilà pourquoi je la revois, voilà à quoi se passent les heures de nos rendez-vous. Il se peut que cela alarme ta jalousie, je le déplore; mais tu sentiras peut-être que ton devoir est de lui imposer silence : si tu m'aimes toujours, tu endureras pour moi le tourment du soupçon involontaire, le sachant désormais injustifié. J'ai subi pour toi bien d'autres choses. »
Lyse secoua la tête.
a: Pierre, tu ne m'as pas dit la vérité.
— Que prétends-tu encore?
— Je ne prétends rien. Je t'affirme que M""® de Treyssèves est de nouveau ta maîtresse. Vous vous rencontrez au moins deux fois par semaine rue Velasquez, dans l'appartement d'un de tes amis qui est à Nice pour la saison, M. Rambert. Je t'y ai vu entrer, je l'ai vue t'y rejoindre dix minutes après... C'était le jour où je suis revenue si malade, tu te rappelles? Que faisiezvous dans cet appartement où il n'y a personne?
— Alors, tu m'as espionné? fit-il dédaigneusement.
— Non. On m'en a épargné la peine. J'ai été avisée par une lettre.
— De qui?
— Oh! fit-elle en souriant tristement, je peux te le dire; tu n'auras pas à te battre pour venger l'honneur de ta maîtresse : la lettre n'est pas d'un homme. Elle est de cette Thékla que j'ai chassée à cause de toi.
— Thékla, cette goule, cette ordure?
— Oh! pour ces besognes-là... Elle m'indiquait les jours et les heures de vos rendez-vous, et elle ne m'a pas trompée. J'ai vu.
— Tu n'as rien vu. Qui te dit que M°^® de Treyssèves est encore ma maîtresse? Qui te prouve que nos rendez-vous sont des rendez-vous d'amour? Que sais-tu si nous n'y rejoignons pas des amis? M"™® de Treyssèves ne peut pas venir chez moi, rue de l'Isly, sans se compromettre. Je ne puis pas traiter mes affaires dans son salon, devant quarante personnes, n'est-ce pas? Alors?
— Ne mens donc pas davantage, Pierre, répondit-elle avec calme. Que penserais-tu de moi si je te croyais?
— Soit, reprit-il, furieux d'avoir pris inutilement tant de peine. Crois-moi, ne me crois pas, comme il te plaira. M™® de Treyssèves est ma maîtresse : rien de mieux! Je ne me fatiguerai pas davantage à essayer de te convaincre. Seule-
Digiti
ment, écoute ceci : je suis en train de refaire ma vie que j'avais gâchée, je n'ai pas le temps de penser à autre chose. Garde donc désormais tes idées de jalousie pour toi seule; je n'ai pas la prétention de t'y faire renoncer, mais j'entends, moi, n'en pas souffrir. J'ai assez prouvé que j'étais capable de folie pour une femme, je ne juge pas à propos de continuer. L'affection de M™® de Treyssèves, son amour, si tu y tiens, m'offre une chance de plus dans la lutte, je n'ai pas l'intention de m'en priver. Ou tu me rendras la paix dont j'ai besoin, ou je m'affranchirai. C'est clair. Liberté ou rupture ! :ù
Il appuyait cruellement sur le mot pour l'effrayer davantage, le lui enfonçant dans la chair comme un coup de couteau.
Le visage de la malheureuse se crispait de torture.
« Je te laisse, dit-il. Je reviendrai demain soir quand tu auras réfléchi. y>
Et il sortit sans qu'elle eût la force de le retenir.
Lui parti, elle resta seule, écroulée sur son fauteuil, le front dans ses mains, et ses doigts pressaient ses paupières, afin de faire la nuit pour son regard et pour sa pensée : dans cette
obscurité, elle pleurait mieux son désastre.
Quelle destruction! Plus rien ne subsistait de ce qui avait fait son orgueil et sa joie dans un passé si récent. Elle était seule parmi des ruines.
Pierre la trahissait, c'était certain. Ses explications surtout le prouvaient; il les avait données avec un trouble évident sous sa brutalité voulue. Comme il avait été cruel! Comme il lui avait laissé entendre que, désormais, elle n'était plus rien dans sa vie ! Une autre en avait pris la direction, et quelle autre! La plus jalouse et la plus implacable de toutes les rivales : Pauline de Treyssèves. Elle, il l'écartait avec méfiance, pis que cela, avec hostilité. Peut-être voulait-il bien encore d'elle aux heures de désir : dorénavant, auprès de son ami, son rôle était celui d'une donneuse de sensations. Elle redevenait pour lui, pour son Pierre, ce qu'elle avait été pour tant d'autres avant lui : la courtisane.
Déchéance et sacrilège! Tout un passé de tendresse s'en trouvait souillé; il rejaillissait de la honte sur ces chers souvenirs de Brunoy et toute cette idylle passionnée. Elle revoyait SMes Délices, le jardin avec ses pelouses d'un vert caressant à l'œil, le berceau de Vénus, la rocaille
et la Statue de l'Amour Méditant. Elle revoyait le bois profond, ce Sénart hospitalier à leurs rêves, à leurs entretiens côte à côte, dans les avenues forestières, peuplées d'arômes et de lueurs vagabondes. Tantôt ils allaient les bras enlacés, tantôt ils passaient dans la charrette anglaise et ralentissaient l'allure du petit cheval qui secouait ses grelots, effarant les bêtes souples et peureuses qui vivent dans l'herbe : le mouvement de la voiture les berçait, et c'était un songe, un demi-sommeil, les yeux ouverts, sous l'ogive verte des feuillages criblés de petites flèches lumineuses.
Elle se perdait ainsi amoureusement parmi les dédales du souvenir; elle s'enfonçait dans le rêve, puis le présent l'assaillait à l'improviste : elle sentait un choc brutal à la poitrine et elle se réveillait.
Un coup de sonnette retentit : la négresse entra.
« Qu'est-ce que c'est? demanda Lyse. Je ne reçois pas, je suis souffrante.
— Bien, madame. C'est M. de Sénac. Je vais lui dire.
— Sénac? Non, fais-le entrer, lui seulement. y>
28o LA GRANDE AMOUREUSE
Le vieil académicien était l'unique, parmi les anciens fidèles de Lyse, pour lequel la porte ne fût jamais consignée. Elle avait plaisir à le revoir, le sachant inoffensif et bon, malgré son scepticisme absolu ; il l'amusait, et quelquefois même lui faisait du bien, car l'esprit peut consoler, quoi qu'on dise, quand il s'y ajoute une philosophie indulgente. Jamais elle n'avait été la maîtresse du vieil homme de théâtre : nul souvenir douteux ne ne mêlait à leur affection. Elle aimait sa bonhomie, les grâces de son intelligence, la moquerie sans âpreté avec laquelle il jugeait les gens et la vie; elle appréciait sa discrétion, sa prudence ecclésiastique, incapable de rien trahir d'un secret confié. Et aujourd'hui, dans son douloureux besoin d'épanchement, elle était contente qu'il fût là, pour recueillir sa confidence.
« Riquet y>, comme elle l'appelait toujours, s'avança vers elle de son pas saccadé et trottemenu, qui ressemblait à un sautillement d'oiseau. Quand on le regardait, le sobriquet de cacatoès académique se justifiait, à cause de son profil incurvé, de son bec eflîlé qui semblait quêter une praline, de ses joues blanches d'une barbe de neige, et de son œil rond, un peu fixe. La
voix en crécelle complétait l'analogie, dès que l'immortel se mettait à parler.
«Oh! oh! petite princesse Lyse, dit-il en s'inclinant pour lui baiser la main, avec de grands airs comiques de respect, nous avons donc encore pleuré? y>
Elle lui sourit tristement.
e: C'est lui, n'est-ce pas? toujours lui? y>
Elle fit oui, de la tête.
« L'imbécile! Allons, qu'est-ce qu'il t'a fait? Raconte. »
Elle raconta. Sénac l'écoutait sans l'interrompre, sachant bien que le plus grand soulagement pour elle en ce moment était de se plaindre. Il avait un hochement de tête attristé, dissimulant le mieux qu'il pouvait la colère inutile qu'il sentait monter en lui contre cet homme. Ce Pierre Lemaître, quel sacrilège! Gâcher ainsi une vie divine de volupté et de grâce, l'immoler égoïstement à ses intrigues, à ses combinaisons! Lyse de Gesvres se mourant à petit feu de la rosserie d'un politicien! C'était à pleurer.
Quand elle eut fini, elle resta un instant en silence, le menton dans sa main, le coude sur son genou, dans une pose familière. Apitoyé, il la regardait et il fut quelque temps sans répondre.
€ Quel dommage, dit-il enfin, suivant sa pensée de tout à l'heure. Quel dommage! Voici une créature qu'on aurait adorée en Grèce, qui aurait été plus qu'une reine sous la Renaissance, et déesse au temps de Watteau. Il y a en elle de quoi éblouir et enchanter tout un siècle : la nature, le hasard, sa propre intelligence, ont fait d'elle la merveille vivante de l'harmonie, telle qu'il ne s'en refera peut-être jamais plus dans le cours des âges. Et elle souffre, cette femme-là! Et sa vie vient se briser contre un écueil ridicule : celui d'un amour méconnu, malheureux! Malheureuse par l'amour, elle, Lyse de Gesvres, que le monde devrait adorer à genoux! Non, c'est trop bête. y>
Il s'était levé, il avait saisi un couteau à papier en forme de dague florentine qu'il maniait furieusement, au risque de se blesser.
« Tout cela parce qu'elle n'est pas venue à son époque! Elle est apparue trop tard dans une société embourgeoisée par la Révolution, encombrée de préjugés et de pudeurs absurdes. Elle avait réussi ce miracle d'être une grande, une vraie Courtisane, chose presque impossible de notre temps : cela ne lui a pas suflî, elle a voulu être une grande Amoureuse. La société ne
pouvait tolérer cela. Une courtisane qui aimerait et qu'on aimerait? Fi donc! Mais cela ruinerait les bases de l'ordre moral, ces pauvres bases dans lesquelles on donne de si furieux coups de sape depuis le commencement du monde. Aimer une courtisane, c'est-à-dire une créature libre, quelle immoralité! Et les droits sacrés de l'adultère, qu'en faites- vous? Une maîtresse avouable doit toujours être mariée. Elles sont là, de par le monde, une légion de dames plus ou moins mal conjointes qui sauront veiller au maintien du principe : les femmes incomprises de leurs maris ont mis l'embargo sur l'amour. Qu'une simple fille, comme elles disent, essaie un peu d'en tâter, elle verra. Et son amant aussi, il verra!
a: Car enfin, ma pauvre Lyse, continua-t-il, emporté par sa verve et sa haine du préjugé, il faut bien le dire pour excuser un peu ce monsieur qui té fait tant souffrir : le monde est aussi injuste pour lui que pour toi. En ce qui le concerne, cela m'est égal, mais tu subis, vois-tu, le contre-coup des persécutions qu'on lui a fait endurer à cause de toi. Il a contre lui d'abord ces terribles femmes du monde dont je te parlais : sa préférence pour toi, à qui il a sacrifié la comtesse de Treyssèves, est ressentie par cha-
cune comme une offense personnelle. Ajoute encore tous les bourgeois du Parlement ou d'ailleurs, qui ne peuvent avoir pour maîtresses que des ouvrières à engelures et à bottines déformées : ceux-là lui font payer en insultes et en calomnies chacun de tes baisers. Il paraît que la comtesse de Treyssèves est en train de lutter contre l'opinion pour le replacer sur un piédestal neuf. Elle y aura du mal... »
Lyse tressaillit à ce mot, et, l'interrompant :
(C Tu as raison, dit-elle, d'une voix soudain changée. Tu as raison. Je le perds. »
Il eut un mouvement de colère contre luimême.
<t Allons, bon! Qu'est-ce que tu vas t'imaginer encore? J'avais bien besoin de te dire ça.
— Tu as bien fait de me le dire. Oui, je le perds. Entre sdn but et lui, je suis l'obstacle. Surtout maintenant qu'une autre est chargée de l'aider à y atteindre, une autre dont je suis l'ennemie, qui ne m'a pas oubUée, qui sait que je compte toujours pour quelque chose dans l'existence de Pierre. Oh! pour bien peu de chose, mais ce peu est encore trop. Ni elle ni le monde ne pardonneront à Pierre, tant que j'existerai pour lui. »
LA GRANDE AMOUREUSE 28f
Elle éclata en sanglots.
« Dieu, que je suis bête, grommelait le vieillard, furieux de sa maladresse. Tu es la victime de cet homme-là, et tu as des remords à cause de lui ! Il ne manquerait plus que cela. Je voudrais bien être perdu de cette façon-là, moi qui te parle, si j'avais seulement dix ans de moins. Ah! non, dans votre aventure à tous les deux, ce n'est pas lui que je plains.
— Mais moi, reprit-elle, d'une voix plus ferme, c'est à lui que je songe, à lui seul.
— Et tu as bien tort, car il se charge d'y penser suffisamment, lui. y>
Désolé de son étourderie, le vieil académicien s'efforçait de la consoler, en la grondant affectueusement.
d Tu n'as pas le droit de pleurer comme cela, petite princesse Lyse, et d'abîmer tes deux émeraudes parce que je suis un vieil imbécile. Allons, vite, cette main à baiser, et souriez-moi. y>
Elle lui sourit, comme il le demandait, à travers des larmes. A moitié rassuré, il s'en alla après l'avoir paternellement embrassée.
Sur le pas de la porte, il se retourna vers elle :
« Tu seras sage, n'est-ce pas? »
Elle répondit encore d'un pâle sourire. Lui
parti, elle reprit sa pose de tout à l'heure, le menton dans sa main. Ses yeux regardaient fixement au fond de quelque mystère; la lueur d'aiguemarine s'avivait à passer par les pleurs suspendus à ses cils. Elle songeait :
« Riquet a raison, je le perds. »
Cela, elle se l'était dit déjà, dans une de ces fulgurations de conscience qui illuminent tout à coup les ténèbres intérieures. Elle l'avait dit à son amant lui-même, mais il l'avait fait taire, il avait repoussé cette idée de tout son amoureux enthousiasme pour sa maîtresse, et l'avait fanatisée comme lui : tous deux s'étaient volontairement aveuglés sur les risques de leur union.
Mais maintenant, c'était la parole d'un autre, d'un tiers amical et clairvoyant, qui lui confirmait sa propre pensée. L'évidence éclatait désormais, irréfragable.
Ce fut une diversion instantanée à sa jalousie. La courtisane aimait Pierre d'un amour infini, dans une abnégation mystique. Elle aimait son âme, sa gloire, son avenir. A nulle femme en ce monde elle ne l'eût cédé, mais du moment qu'elle lui devenait gênante et nuisible, elle sentait qu'elle devrait le céder à sa destinée, en s'efFaçant, en disparaissant de sa vie. Cela lui
parut tout à coup une nécessité terrible. Pierre était à un tournant de l'existence : l'heure était décisive. Tant que le monde associerait son nom à celui de la pauvre Lyse, l'influence mauvaise qui avait obscurci son étoile continuerait à s'exercer. L'opinion, pour lui accorder sa grâce, réclamait de lui un sacrifice, celui de son amour. Il l'avait fait à moitié, mais cet abandon incomplet, dont souffrait tant son amie, ne donnait pas satisfaction au monde. La torture de Lyse ne le sauvait même pas.
Alors elle pensa tout haut :
a: Si je lui rendais toute sa liberté, si j'affranchissais sa destinée du dernier lien qui la gêne, je souffrirais au moins pour quelque chose : lui, il pourrait être heureux. Pour le bonheur qu'il rêve, une tendresse comme la mienne n'est pas nécessaire : le dévouement habile d'une comtesse de Treyssèves y suffit. »
Et elle se résolut mentalement au sacrifice.
Peut-être aussi, car il n'est pas d'acte purement héroïque, comme il n'est pas de crime absolu, son immense découragement entrait-il pour quelque chose dans sa détermination. Pour son ami, elle était allée jusqu'au bout du dévouement humain, jusqu'à cet extrême où l'on ne
2ë8 LA GRANDE AMOUREUSE
sait plus qu'inventer afin de se donner davantage, où la volonté généreuse ne rencontre plus pour champ d'action que le vide. Et il se trouvait que l'effort surnaturel était définitivement inutile. Alors, que faire? A quoi bon s'obstiner? La plus sublime tendresse, quand elle se convainc qu'elle n'atteint pas le but, retombe sur soi-même comme une voile à qui le vent manque.
Une demi-heure, une heure, se passa dans cette calme et affreuse méditation, où Lyse de Gesvres sentait distinctement mourir en elle un peu plus, à chaque battement de son cœur, son pauvre grand amour. Ce fut pire qu'une agonie, ou plutôt c'était la plus cruelle de toutes.
Lorsque la pâle courtisane releva le front, elle avait vieilli de dix ans : elle venait de clore pour jamais le poème de sa jeunesse. Le tombeau où dormirait Lyse de Gesvres amoureuse venait de se fermer, et c'était elle qui avait fait retomber la lame du sépulcre.
Le sacrifice était consommé.
Sans un soupir, elle se leva droite et forte. Elle venait de se dire :
« Je romprai. ï>
Maintenant, comment tiendrait-elle parole ?
Si elle parlait à Pierre, elle provoquerait un
réveil redoutable de la passion ancienne : à l'idée de la perdre, cet homme, qu'un lien de sensualité et d'habitude rattachait encore à elle, pourrait redevenir l'amant d'autrefois, quitte à la maudire le lendemain. Elle aussi certainement manquerait de courage pour résister à l'ébranlement que cette scène produirait dans tout son être. Non, elle devait amener Pierre à rompre de luimême sans explication, l'y contraindre au besoin. Mais comment?
« Il faut, se dit-elle, que je l'éloigné de moi par un outrage qu'il ne puisse pas me pardonner. L'amour-propre est le grand ressort de sa vie... Le tromper? oui!... Mais ce serait du scandale encore. Et puis, cela le forcerait à se battre de nouveau. S'il était tué! j'en serais cause. y>
Elle frissonne.
Soudain sa physionomie s'éclaire d'un sourire triste. Elle a trouvé.
Elle va vers sa table à écrire et commence une lettre.
Jl est dix heures. Pierre Lemaître vient de dîner au Café Anglais, avec de nouveaux amis auxquels M^'^deTreyssèves Ta présenté. Il va d'un pas rapide dans la nuit claire, le col du pardessus relevé, la canne parfois tournoyante. Tout marche à souhait pour lui.
Ses amis, qui sont ceux du ministre, lui ont donné les meilleures espérances : sa nomination à La Haye est presque certaine, on n'attend qu'une très prochaine occasion de caser ailleurs le titulaire actuel. Ce n'est plus qu'une affaire de patience, et encore de patience très limitée.
Maintenant qu'il voit l'avenir presque assuré, et qu'il y peut songer avec repos, il se sent en humeur de pardonner à Lyse de Gesvres. Il va
LA GRANDE AMOUREUSB 29I
la retrouver tout à Theure, il aura plaisir à l'embrasser, à lui faire oubUer sa brusquerie d'hier; car il se rend compte maintenant qu'il a été trop dur. Mais il sait bien qu'il la ramènera; elle est sienne autant que jamais, plus que jamais. Pauvre Lyse !
La vie s'arrange délicieusement ainsi : une amie dévouée à son ambition et point trop exigeante, tout en se prodiguant elle-même à son service; une maîtresse incomparable, qui n'a que le tort d'être parfois jalouse hors de propos. Du côté de M™*^ de Treyssèves c'est parfait : pas un soupçon, pas une allusion à la rivale. Tant de raison est invraisemblable. Pierre ne sait pas qu'elle lui garde une surprise : le ministre des Affaires étrangères ne signera la nomination de M. Lemaître à la légation de La Haye que quand M. Lemaître aura signé certaine lettre de rupture, que la comtesse fera tenir elle-même à Lyse de Gesvres.
Rien ne trouble donc son triomphe ce soir, tandis que d'un pas allègre il monte la rue de Courcelles, dédaignant les offres des cochers qui promènent leurs fiacres vides dans ce quartier aristocratique, mais désert. Ce lui est une joie de marcher sous la fraîcheur étoilée de
l'ombre; tous ses nerfs se détendent et son sang circule comme à vingt ans.
Il arrive près du boulevard de Courcelles : le voici devant l'hôtel de Lyse; il ouvre la petite porte, monte l'escalier dont le tapis étouffe ses pas. Au bas des marches, une lampe antique brûle faiblement sur un trépied. Dès le seuil, cette clarté atténuée donne une impression d'intimité que Pierre trouve délicieuse. Son arrivée n'a fait surgir aucun domestique : c'est luimême qui l'a voulu ainsi une fois pour toutes, afin d'assurer l'entière indépendance de ses rentrées nocturnes. Cette fois encore, on lui a obéi.
Tandis qu'il nionte l'escalier, il se sent enveloppé par la tiédeur caressante de l'atmosphère. Dans l'air un parfum rôde, très discret. La maison semble multiplier, pour les recevoir, ses grâces d'accueil. Tout cela lui vient de Lyse, c'est le rayonnement, en effluves délicieux, de l'amour de Lyse. Oh! oui, elle sait bien l'aimer.
Son égoïsme s'attendrit.
Il entre dans le salon dont l'obscurité l'étonné. Tiens! elle n'est pas là. D'habitude, elle attend son retour étendue sur sa chaise-longue, un livre à la main, hiérariquement belle sous sa
lampe. Est-ce qu'elle serait déjà couchée? Après tout, elle est peut-être souffrante. Il se rappelle la scène de l'autre jour, avec un léger remords.
Peut-être bien qu'elle boude. Cette pensée le fait sourire intérieurement. Bah! elle ne boudera pas longtemps.
Sans se donner la peine de chercher le commutateur, il traverse cette chambre dont la disposition lui est familière, franchit le cabinet de toilette, sombre également; il tourne à droite.
Tout à coup, il a un tressaillement. Il lui semble qu'on a parié dans la chambre à coucher de Lyse.
La porte vitrée tamise une lueur suffisante pour y voir; il s'approche; il reste cloué sur place par un cauchemar.
Deux formes féminines demi-nues, celle de Lyse et une autre, sont là. Comme si elles n'avaient attendu que son arrivée, elles se rapprochent soudain : l'autre enlace le corps de la courtisane : une tête aux cheveux noirs se penche vers la poitrine de la jeune femme émergeant de la chemise mousseuse, une bouche s'appuie sur les seins.
Cette femme, Pierre l'a déjà rencontrée. Où donc? Ici même. En l'y retrouvant, le souvenir
294 ^A CRAliDE AMOUREUSE
se précise. C'est Thékla, l'ancienne amie de Lyse, la pire ennemie de leur amour.
Ah ! l'horrible rêve ! D'un mouvement brusque il a tourné le commutateur, la lumière ruisselle sur les deux femmes.
Pierre s'est élancé dans la chambre. Il a saisi Lyse à l'épaule, si rudement qu'elle est tombée.
Thékla se jette entre eux : sa main brutale la repousse. Il est debout devant Lyse écroulée sur le tapis.
(L Tu m'avais oublié, ricane- t-il. Tu ne m'attendais pas, à ce qu'il paraît. »
Puis se tournant vers Thékla :
d Vous, sortez.
— Thékla, reste, prononce la voix faible de Lyse.
— Que dis-tu?
— Je dis que je suis chez moi, et que Thékla est ici parce que je le veux.
— Des bravades? j'avais raison. Tu veux me pousser à bout. Tu veux rompre. C'était arrangé d'avance entre vous, cette chose! »
Puis, avec un sourire mauvais, joyeux de l'insulte qui lui vient à la bouche :
« A moins que tu n'aies voulu m'offrir un régal de ta façon. Tu me crois peut-être les
LA GRANDE AMOUREUSE ^Çf
mêmes goûts qu'à tes amants d'autrefois^ catin! »
Lyse, sous ce mot atroce, ne pousse qu'un gémissement.
« Et moi qui prenais la peine de m'occuper encore de toi, qui arrangeais mon avenir pour t'y faire une place. Quelle sottise ! Mais c'est fini, va, c'est fini pour tout de bon.
— Elle ne demande que cela, dit Thékla qui s'était rapprochée. Elle en a assez de votre amour de brute! La preuve c'est que je suis là, moi qu'elle avait chassée à cause de vous. J'ai oublié l'injure, je suis venue, rappelée par elle. Oui, elle m'a rappelée. Voici sa lettre. »
Elle la lui montre :
Thékla, je suis malheureuse, c'est moi qui ai besoin de toi, maintenant. Viens, Je t'en supplie. Tu peux me pardonner : on t'a bien vengée.
éMon baiser d'autrefois sur ta bouche,
Lyse.
Sois là à dix heures, demain soir. Les portes seront ouvertes, La femme de chambre sera prévenue.
€ Ohl très bien, dit Pierre en ricanant. Très passionné... Tiens! ï>
Et il jette la lettre à la figure de Lyse pour la souffleter de sa honte.
« Adieu I j>
Il sort.
Thékla se précipite sur son amie, pour l'étourdir de baisers et de caresses dans cet instant horrible. Mais Lyse s'est évanouie. Elle la met sur son lit, sonne la négresse.
« Madame se trouve mal, vite, un médecin!
Saute dans un fiacre. Mais va donc, crie-t-elle, » comme la domestique reste là hébétée de surprise.
Pendant qu'elle se hâte enfin de chercher les secours, l'amie se rue sur le corps insensible de l'amie, et se soulage à la fois de son angoisse présente et de son épreuve passée, dans une frénésie de baisers.
Au bout de trois quarts d'heure la négresse revient, ramenant le médecin habituel de Lyse, qui s'est trouvé heureusement chez lui. C'est un homme encore jeune, grand, froid. Il examine longuement sa cliente avec la plus correcte impassibilité.
« Eh bien? lui demande Thékla, haletante.
— C'est une fièvre cérébrale. »
c4 ^Monsieur Louis de Bréhal, au château de Bréhal, par Saint-'Brieuc (Cotes-du-C^ord).
f E médecin me permet maintenant d'écrire, cher ami, et fuse de cette liberté toute récente pour vous envoyer, à vous le tout premier, mon souvenir ajffectueux. Je vous dois bien cela : vous m'ave\ un peu sauvé la vie, parrain^ sans vous en douter. Sur une dépêche de ma vieille Flora, l'ange noir du dévouement, à qui J'avais donné jadis votre adresse pour les circonstances désespérées, vous êtes accouru à mon chevet : je me souviens — oh! très vaguement — que votre figure se penchait sur moi, douce et familière parmi les spectres du délire, et plus d'une fois elle a chasse
^çB LA GRANDE AMOUREUSE
de ma chambre le démon de la fièvre qui voulait m'emporter. Et cest vous qui avei eu l'idée de m' envoyer, aussitôt que je fus transportable, dans cette bienheureuse campagne des Imposes, si admirablement nommée, oii je crois goûter, au xx° siècle et à la lisière des bois de T{ambouillet, la paix des premiers jours du monde, éMaintenant que vous êtes rentré dans votre chère famille au manoir de 'Bréhal, cest bien le moins que votre ressuscitée vous envoie de ses nouvelles,
5\y soyei point exigeant pour le style et les idées de cette lettre. Celle qui vous écrit, mon cher Louis, a le cerveau d'une toute petite file : après une maladie comme la mienne, oii l'on a cru un peu mourir, il semble que l'on vienne de naître une seconde fois tout ce qui est antérieur s'abolit. Je n'ai donc que deux mois tout juste, puisqu'il y a deux mois que je suis revenue à la vie et que j'ai commencé à reprendre conscience. Il y a comme un voile opaque entre moi et tout ce qui précède ce formidable saut dans le noir: je me rappelle confusément que j'ai beaucoup souffert d'amour et de jalousie, souffert à devenir folle et à mourir, SMais je ne veux pas scruter cette ombre davantage; elle se dissipera d'elle-même. Je ne dois pas me fatiguer, je suis encore dans une demi-torpeur qui m'est délicieuse ; je
ne demanderais qu'à y demeurer le plus longtemps possible.
Comme vous ave\ eu raison, Louis, de choisir pour moij au lieu de la villa bourgeoise truquée par les architectes, une vraie ferme! Vivre avec les paysans et comme eux, cest deux fois vivre à la campagne. Une atmosphère d'animalité robuste et presque divine, à force d'être primitive, m'enveloppe de son bienfait : je la respire par l'âme en quelque sorte autant que par les poumons. Oh! mon ami, quand j'entends de ma chambre le large souffle des bêtes ruminant dans l'étable, quand l'odeur du laitage m' arrive par la croisée avec celle des foins, ce n'est pas seulement mon sang qui se régénère, c'est quelque chose d'auguste, d'éternel, de profond et de tout-puissant qui m'envahit et me purifie, Tar delà les séries de siècles interposés. Je redeviens la contemporaine des premières générations qui ouvrirent la terre brune et moissonnèrent le pain bis.
C\pn, ce n'est pas de l'animalité seulement, que je respire ici, c'est de l'humanité vraie. Elle ne m'est apparue nulle part plus vénérable en sa simplicité que dans cette famille paysanne de l'Ile-de-France : les Tatriarche, comme ils sont bien nommés, eux aussi! Le père, solide à soixante ans comme s'il en avait quarante, la mère, grave et paisible sous ses
cheveux qui grisonnent^ ont des faces de bonté où la vie a passé en les adoucissant, ainsi quune eau courante efface les rugosités de la pierre sur laquelle, lentementj régulièrement, elle a coulé. J'e les adore, ces vieux. Leur famille est nombreuse : trois filles de huit à seiie ans, deux garçons, dont Vun est au régiment et Vautre aide aux travaux de la ferme; un grand fils quon allait marier est mort Vannée dernière, tué par une machine à battre. Et ils se sont fait une autre famille, outre celle-là, avec les enfants que des Tarisiens leur confient et qui ne pouvaient pas trouver de meilleurs nourriciers.
Gamins, gamines, ces petits vont Jambes nues par la cour de la ferme, ou bien suivent le père au labour et la mère au pâturage. Les bêtes, elles aussi, les ont adoptés : le vieux cheval les supporte comme cavaliers, la vache les regarde de son gros œil que nous disons stupide, et que les Grecs trouvaient olympien de sérénité. Ces enfants de Taris ne se distinguent plus de leurs camarades campagnards; ils ont les mêmes Joues rouges de santé et brunes de haie, les mêmes lèvres où le sang est prêt d'éclater comme le Jus d'un fruit mûr, les mêmes muscles roulant à chaque pas sous la peau des Jambes nues. Ils ont heureusement perdu cette turbulence fébrile des enfants parisiens, qui usent d'avance leur provi-
sion de force nerveuse rien qu'à Jouer : leurs mouvements ont pris la lenteur puissante des êtres rustiques, ils économisent de la force, ils se développent sans hâte, harmonieusement. La nature, dont ils se sont rapprochés, les assagit et les fortifie.
Cest elle qui a fait les Tatriarche ce qu'ils sont, doux, robustes, pacifiques; elle gouverne de son influence clémente cette ferme, oii les animaux se sentent aimés par l'homme dont ils sont les collaborateurs. Et c'est elle encore qui, adoptant les frêles enfances que la ville lui confie, régénère et refait à son image ces victimes de l'absurde civilisation.
Je sens maintenant que Je ne l'avais Jamais comprise, La nature, pour moi, c'était seulement un thème à rêverie : j'ai appris à l'aimer d'un amour plus sérieux depuis que J'ai pu éprouver comme elle est bienfaisante.
éMais j'ai déjà beaucoup trop philosophé, pour une malade^ à qui l'on défend les raisonnements. Je continuerai un autre jour à vous raconter mes impressions.
(Aujourd'hui Je ne suis pas contente de moi. J'ai eu de la mélancolie, fai même pleuré. J'étais assise à la lisière du bois, sur le plateau, ayant devant moi l'immense étendue d'herbe verte. Un vent frais, trop
Digiti
doux, a passé; il a ébranlé mes nerfs de sa caresse, il rnest venu tout à coup un attendrissement douloureux sur moi-même de me sentir si seule, éternellement seule. Je suis tombée dans une grande tristesse, profonde comme un anéantissement. Quand je me suis réveillée,/ avais des larmes entre les cils. oMais je notais plus seule: les enfants de la ferme jouaient près de moi dans le soleil.
Depuis que je suis dans cette Thébaïde, oii ma pensée se replie forcément sur elle-même, je m'aperçois chaque jour davantage que je ne me connaissais pas bien jusqu'à présent.
J'ai déjà découvert que j'aimais la nature; je découvre maintenant que j'étais faite pour la famille.
Cela ferait rire, sans nul doute, un des spirituels imbéciles qui, naguère, fréquentaient che\ moi. Vous, parrain, vous qui me savei sincère, vous ne rire\pas; vous me croire^. Oui, j'ai désiré autrefois la maternité régulière dans le mariage, hors de toute satisfaction amoureuse, et j'ai patienté avec mon mari parce que, en récompense de ses brutalités et de ses vices, j'attendais, j'espérais de lui ce bien' fait, — cette réparation.
C'est uniquement parce quelles veulent être mères
quelles consentent à se marier j toutes ces vierges aux sens de glace. Je le sais bien, moi, je l'ai été. Et j'ajouterai que pour celles qui sont nées vraiment mères, comme les autres naissent épouses, peu importe le père, peu importe le plaisir, l'indifférence ou le dégoût dont s'accompagne la conception.
Depuis que je vis parmi ces enfants qui ont tous l'air d'être de la même famille, l'instinct maternel s'est réveillé en moi. Je dois d'autant plus les adorer, ces petits, que J'ai moins aimé les hommes, à une seule et fatale exception près. Car on est mère d'autant plus qu'on est moins amante ou épouse.
Il y a ici surtout une exquise fillette dont J'aurais plaisir à être la maman. Elle a sept ans, elle s'appelle Gilherte, elle est brune, timide et un peu triste. C'est la seule qui montre quelque mélancolie. Tour la faire jouer, il faut la gronder, comme on gronde les autres pour les faire travailler. Son père est graveur à SMontrouge, il est veuf et il ne vient Jamais la voir pendant les deux mois de vacances. La mère doit être remplacée, et par qui ? J'ai bien peur que ma petite amie ne soit un jour très malheureuse.
Et d'y penser cela me serre le cœur, car nous nous ^ aimons déjà beaucoup, Giïberte et moi.
Et puis, ce n'est pas tout. Elle est trop jolie; elle a poussé dans un milieu moitié artiste, moitié plé-
béien, où elle a pris, sans l'ombre d'éducation morale, un affinement dangereux. Jusqu'à ce prénom trop coquet de Gilberte, qui dénonce )e ne sais quelle fausse aristocratie.,. Tout cela m'effraie pour elle. q4 l'idée que Giïberte deviendrait ce que j'ai été, que de cette petite enfance, limpide et sauvage comme une source forestière, sortirait une existence trouble comme la mienne, je me sens triste, triste à pleurer.
Et pourtant, je ne la connais pas, cette petite. Qu'est-ce que cela méfait qu'elle se perde ?
Je me suis bien perdue, moi.
Décidément, cette enfant-là me préoccupe trop, je me fatigue la tête à propos d'elle, et cela m'est dé-fendu avec menaces par le docteur. éMais c'est plus fort que moi, il faut que )e pense à elle, et du reste elle fait ce qu'il faut pour cela, la coquine. Elle a une façon de me regarder, de s'accrocher à moi! Tenseï donc, Louis, ce que c'est, pour moi, Lyse de GesvreSy que la tendresse quasi filiale de ce petit être, la première affection, après la votre, dont la pureté me soit certaine! On dirait quelle comprend quelle a des droits sur moi : elle me tient si fort, de sa petite main, elle est si douce et si farouche quand elle m'embrasse impétueusement! Je sens que si elle veut je ne pourrai plus la quitter. Car ce
LA GRANDE AMOUREUSE ^Of
droit qu'elle a sur moij c'est celui de la créature faible sur celui qui l'aime et qui ne peut l'abandonner, tant qu'elle a besoin de son appui.
Cependant /e m'en irai, il le faudra bien, et toimême, Gilberte, il faudra que tu t'en ailles retrouver ton père, à la fin des vacances. Tu ne songes pas à cela, petit tyran.
Une idée m'est venue. Dès ma rentrée à Taris, j'irai trouver le père de la fillette; je lui proposerai de payer sa pension dans un couvent, et de me charger de son avenir. C'est moi qui la doterai, moi qui la marierai si je vis jusque-là. J'avais envie d'abord de la prendre auprès de moi tout à fait, mais, après réflexion, j'y renonce. c4 vous, mon ami, je peux dire mes pensées d'humilité comme mes pensées d'orgueil. Je ne sais pas si j'aurais le droit de faire vivre cette enfant dans cette maison bâtie avec mes péchés; elle y respirerait un passé troublant, elle en subirait le mauvais prestige; de toutes ces choses qui m'appartiennent, qui furent des témoins ou des complices, sortiraient des émanations flétrissantes pour son innocence. Ici, je suis sans danger pour elle; je ne suis qu'une pauvre femme, un peu meilleure peut-être d'avoir souffert, mais là-bas, oit l'on m'a aimée, et de quelles diaboliques façons...
3o6 LA GRANDE AMOUREUSE
oii rode encore le souvenir de cette Thékla que vous ave\ chassée,,, 5\jt>/z^ décidément, je n'ai pas le droit de l'emmener là-bas.
éMaintenant que fai arrêté cette décision je suis heureuse^ ou presque, éMon passé douloureux s'efface : il se confond un peu avec les souvenirs déjà lointains de la maladie, et dans l'avenir fai un intérêt, un but. Je sauverai une vie, si j'ai perdu la mienne, et au point de vue de l'ordre universel, cela rétablit l'équilibre. (Allons, petite âme troublée de la courtisane Lyse, qui te croyais une païenne et qui demeurais si chrétienne sans t'en apercevoir, rentre en paix avec toi-même; goûte sans scrupule le calme de la saison qui va s'éteindre, la sérénité de la terre qui meurt magnifiquement dans l'automne.
Il va falloir rentrer à Taris. Cette pensée m'effraie, je l'avoue.
Certes, je ne crains pas quil cherche à me reprendre, lui; il m'a trop bien oubliée, et moi je suis sûre de ne rien faire pour le revoir,
(SMais à Taris je n'aurai plus la nature pour me défendre contre moi-même.
C'est vrai que j'aurai Gilberte.
LA GRANDE AMOUREUSE fOJ
Jyse est rentrée à Paris depuis quinze jours ; ils ont passé vite. Il lui a fallu s'installer à nouveau dans cet hôtel si longtemps abandonné; il lui a fallu surtout s'occuper de sa protégée. Dès qu'elle l'a pu, elle est allée à Montrouge trouver le père de Gilberte, dans le logis qu'il habite et qu'agrémente un coin de jardin grand comme un mouchoir de poche, égayé de soleils et de roses trémières. L'intérieur lui a plu, coquet et paré de fleurs, de dessins, de bibelots; l'homme aussi est sympathique:
trente ans, des yeux bleus et vifs, des traits réguliers, une barbe blonde et légère qui achève de lui donner la tête de l'ouvrier « sublime jd ; il
a aussi une voix agréable, une voix de chanteur de romances, car tous les graveurs chantent plus ou moins, et toujours des romances sentimentales ou patriotiques. Mais, à sa parole, à son air, on lui devine Tesprit chimérique, Tinsouciance et le lazzaronisme du peuple parisien. Avec ce père-là, évidemment la petite Gilberte serait médiocrement défendue contre les dangers de la vie.
D'autant plus que son influence n'est pas la seule qui s'exerce au foyer. Les pressentiments de Lyse ne l'avaient point abusée : il y a, en effet, la maîtresse du père, une créature assez agréable, insignifiante, incertaine : elle n'est ni brune ni blonde, ni sotte ni intelligente, ni méchante ni bonne, mais simplement une oiselle de Paris qui pépie et qui sautille. Son amant la nomme Marcelle. Elle est d'ailleurs aussi incapable de préserver Gilberte contre les tentations de la rue que de lui éviter un rhume de cerveau.
Pauvre Gilberte !
Lyse explique le but de sa visite. Elle a vu la petite fille à la campagne, elle a été frappée de sa gentillesse et, n'ayant jpoint d'enfant, elle s'est intéressée à elle. Son intention est de la
faire instruire dans un couvent et de la doter.
Tandis qu'elle parle, elle observe le visage de l'homme. Celui-ci a d'abord un mouvement spontané d'acceptation; la fibre paternelle n'est pas développée outre mesure chez lui. Puis cet instinct de cabotinisme qui se trouve si souvent dans le peuple de Paris le fait ressouvenir de sa dignité et le rend au sentiment de son rôle.
« Je suis très flatté, madame, dit-il en tournant sa casquette entre ses doigts, très reconnaissant pour la petite; mais, vous comprenez, elle ne sera pour ainsi dire plus à nous, et, dame, on n'est pas riche, mais on tient à ses enfants tout de même. Pas, Marcelle? :«>
Ce gaillard qui oublie sa fillette pendant des mois à la campagne, et qui, à Paris même, ne doit pas beaucoup plus s'en soucier, affectant des délicatesses de paternité raflSnées! Lyse sourirait si elle était moins anxieuse sur le résultat de sa démarche, craignant tout à coup que l'ouvrier ne devine son vrai nom qu'elle n'a pas donné, et ne la reconnaisse pour avoir vu son portrait à quelque vitrine. S'il allait refuser! Ces gens-là ont des susceptibilités étranges parfois, et qui peuvent après tout être sincères. En ce moment, à l'idée qu'on veut lui prendre
sa Gilberte, qui est d'ordinaire un embarras pour son égoïsme, cet homme est peut-être devenu très jaloux de son enfant. Qui sait?
Quanta Marcelle, interpellée elle a pris un air très sérieux, et c'est sur un ton de dignité et de réserve parfaites qu'elle articule sa réponse :
(c Moi, je dis comme toi. Madame est très bonne, mais il faudrait être bien sûrs que son idée ne changera pas. Parce que, si nous devons nous séparer de la petite (ici elle pousse un soupir convenable), c'est le moins que notre sacrifice tourne à son intérêt. »
Lyse a compris.
« Oh! madame, je vous donnerai les garanties que vous voudrez. Non seulement je paierai la pension de Gilberte et je la doterai, comme je l'ai promis, mais je vous servirai, jusqu'à ce qu'elle soit élevée, une somme d'argent de façon à ce que vous puissiez lui donner tout ce qui lui fera plaisir, et l'envoyer à la campagne à toutes les vacances, i>
Elle ne peut pas en dire plus, elle craindrait de les offenser. Ces ouvriers, à moitié artistes, sont volontiers pointilleux et fiers. Mais cela suflSt. Le couple s'est regardé, il a compris à son tour :
« Madame est vraiment bonne, dit l'homme, n'est-ce pas, Marcelle? Nous acceptons et nous la remercions. Ce n'est pas pour l'argent, mais nous sommes certains à présent que l'avenir de la petite est en bonnes mains.
— Enfin, y> murmure Lyse, délivrée.
Cette grande affaire conclue, la jeune femme a retrouvé une tranquillité parfaite. Le rachat de la fillette est désormais assuré. En voilà une au moins quils n'auront pas! Elle éprouve une joie légère, une griserie plus douce que celle même de son amour en sa première floraison. Qui lui aurait dit cela naguère?
Par un des plus beaux soirs de novembre, Lyse se promène au parc Monceau. Le rayon jaune et doux de V arrière-saison chanté par Baudelaire se meurt en vibrations atténuées : l'astre à demi éteint se dissimule derrière les faibles nuages, en sorte que la lumière qui persiste n'a pas l'air d'émaner d'un foyer réel, mais il semble que ce soit un souvenir de l'été qui flotte encore dans l'atmosphère décolorée de froid et de tristesse. Les dernières feuilles que l'on n'a pas balayées font un cliquetis sec quand le pied du promeneur les froisse : le jardin n'a point encore
perdu tous les débris de sa joie. Les fabriques légères dont il est parsemé s'harmonisent bien, par leur grisaille, aux tons rouilles de Tautomne déjà rongé par l'hiver. Les toilettes assombries des femmes semblent promener parmi toutes ces mélancolies un coquet demi-deuil. L'élégance parisienne, à se faire plus discrète, est devenue plus exquise, et quelque chose de frileux, de voluptueux, de fermé, la rend plus chère.
Lyse va rentrer, trouvant que l'air se refroidit : la voici à la rotonde, tout près de la grille.
D'une allée latérale, un homme surgit devant elle.
C'est Pierre.
Il tressaille. Elle fait un mouvement pour fuir. Mais déjà il vient sur elle.
(c Je vous en prie, ne vous en allez pas.
— Que me voulez-vous? » dit-elle d'un ton glacé, qui ne trahit ni l'irritation ni la surprise. Cet homme est mort pour elle : ainsi l'a-t-elle décrété dans son immense amour pour lui, et elle ne se démentira pas.
Il est devenu bien timide, il ose à peine lui répondre, la voix légèrement tremblante :
(( Je voudrais vous parler.
— A quoi bon! Est-ce que tout n'est pas dit entre nous?
— Qui sait? y>
Il a fait encore un pas vers elle. Ils sont seuls, double tache sombre sur le pâle décor. Il porte, à son habitude, le sévère costume noir qu'elle lui connaît, et elle a remis justement aujourd'hui son chapeau Rembrandt et son court boléro de chinchilla, qui la font si jeune, si simple, si désirable, hélas !
« Lyse, je vous jure qu'il faut que je vous parle. Je suis retourné souvent rue de Courcelles, pour savoir si vous étiez revenue. Oh! rassurez-vous, se hâte-t-il d'ajouter, en remarquant son mouvement d'impatience, je n'ai questionné personne de l'hôtel, je n'ai pas été indiscret. Il me suffisait de jeter un coup d'œil sur vos fenêtres toujours fermées, et qui semblaient, hostiles, interdire à mon regard même la maison où vous n'étiez plus. Enfin, un jour je les ai vues ouvertes, et depuis, me souvenant de vos habitudes, je suis venu presque chaque soir vers cette heure au parc Monceau, espérant que vous y seriez. Aujourd'hui je vous rencontre... y>
Elle l'interrompt :
Digiti
« Qu'avèz-vous donc à me dire? répète-t-elle de la même voix indifférente et lointaine.
— J'ai à m'excuser près de vous, Lyse. En vous quittant, j'ai eu des paroles brutales pour vous, indignes de moi. Vous m'aviez offensé, mais je n'étais pas sans reproches. Et, quand même, je ne devais pas outrager ainsi notre ancien amour. »
Avec plus d'émotion, il ajoute :
« Ces paroles, je vous demande de les oublier.
— Oh! réplique- t-elle toujours calme, j'ai tout oublié, les injures et l'amour. »
Il baisse la tête.
« Et je croyais bien, ajoute-t-elle, qu'il en était de même pour vous, que vous aviez oublié aussi.
— Que voulez-vous dire? Est-ce que vous sauriez déjà...?
— Quoi donc?
— Mon mariage avec M™® de Treyssèves. i> Peut-être fait-il exprès de se méprendre, pour
voir l'effet que produira sur Lyse cette brusque nouvelle. Il doit être satisfait, la jeune femme n'a pu s'empêcher de tressaillir légèrement.
Mais elle se reprend aussitôt, et sur un ton aussi
LA CR.ANDE AMOUREUSE ."Jlf
froid que tout à l'heure, elle lui répond seulement :
an M™® de Treyssèves divorce donc?
— Non. Son mari est mort il y à deux mois.
Tous les journaux en ont parlé.
— Excusez-moi : j'ai passé l'été et l'automne à la campagne, et on ne laissait parvenir jusqu'à moi ni lettres ni journaux : j'étais trop malade.
— Ahl fait-il, dans une douleur sincère, vous avez été malade? je le craignais tant! »
Elle ne relève pas son exclamation.
« Et de quoi est-il mort, M. de Treyssèves?
demande-t-elle, avec une glaciale politesse. y>
Il raconte. Le mari de Pauline était atteint du mal de Bright, depuis des années. Une crise plus violente s'est terminée par une congestion pulmonaire qui l'a emporté.
« Et, réplique Lyse avec un léger effort, quand épousez-vous la comtesse?
— Ce n'est pas encore décidé, se hâte-t-il de dire, en rougissant un peu : elle le désire. Elle est allée passer le premier temps de son deuil dans sa famille en province. Mais nous avons trop parlé de moi : parlez-moi de vous.
— Oh! pour moi, il ne s'est rien passé; il ne se passera jamais plus rien.
3l6 LA GRANDE AMOUREUSE
— Comment? d fait-il avec une intonation surprise, presque joyeuse.
Puis plus timidement :
e Vous vivez... seule? »
Elle le regarde avec fermeté :
« Seule, oui. »
Un monde de pensées et de sentiments se remue dans le cœur de Pierre. Il lui semble qu'à ces mots, la vie change. Lyse voulait, croyait ne plus l'aimer, mais elle l'aime encore; une ou deux fois elle s'est trahie. Et elle reste fidèle à son souvenir, elle entend le rester. Quelles que soient sa rancune et sa colère contre lui, tout n'est pas encore fini entre eux.
Elle fait un mouvement pour prendre congé.
Il comprend que tout sera fini, réellement, s'il la laisse aller. Elle aura le temps d'endurcir sa volonté, elle saurait éviter une seconde rencontre. Mais s'il obtient qu'elle reste, il a encore une chance: elle l'écoutera peut-être jusqu'au bout et s'attendrira.
« Lyse, je vous en supplie! nous allons probablement être séparés pour jamais : laissezmoi achever de vous demander pardon!...
— Soit, fait-elle avec un léger sourire. Je vous ai déjà pardonné, je viens de vous le dire. Mais
je veux bien vous accorder encore quelques instants, j)
Une audace lui vient tout à coup.
« C'est que, répond-il, je voudrais vous parler ailleurs qu'ici, où l'on peut nous épier.
— Où donc alors? »
Il paraît hésiter :
« Chez vous, Lyse.
— Que dites-vous? » réplique-t-elle en fronçant les sourcils, presque irritée.
Mais elle se ravise :
« Au fait, j'ai tort. Je puis bien recevoir le^ futur mari de M""® de Treyssèves. y>
Il la suit, regardant onduler sa marche élégante, tandis que son cœur bat plus fort, d'un espoir qu'il juge absurde. Ils arrivent devant l'hôtel ; Lyse, qui avait pris une clef, ouvre silencieusement la porte. Depuis qu'ils sont sortis du parc, ils n'ont pas échangé deux paroles.
Ils montent l'escalier sans rencontrer de domestiques : Lyse les a envoyés en course, à l'exception de la négresse Flore, qui s^occupe dans sa chambre à quelque travail pour sa maîtresse : crochet ou broderie. Lorsqu'ils sont devant la porte vitrée du boudoir blanc, Pierre
3l8 LA GRANDE AMOUREUSE
s*arrête un instant, et d'une voix assourdie d'émotion :
« Lyse, dit-il, c'est ici que je vous ai vue pour la première fois. Vous étiez sur ce divan et vous causiez : vous avez levé lentement la tête et vous m'avez regardé. N'est-ce pas, c'est bien cela? »
Elle tressaille comme tout à l'heure, mais plus fort. Il veut lui prendre la main :
« Laissez-moi, » dit-elle.
Et elle le repousse. Mais ils viennent de sentir à la même seconde un attendrissement pareil, comme si quelque chose de puissant et de suave s'était renoué entre eux.
(( Lyse, poursuit-il, pourquoi m'avez-vous forcé de vous haïr? J'avais des torts, je le sais. Mais vous aviez été si souvent bonne, jusqu'à me les pardonner? Pourquoi avez-vous changé si brusquement, si cruellement? pourquoi m'avez-vous contraint de vous offenser sans rémission à mon tour?
— Parce qu'il le fallait. y>
Il la regarde, étonné.
« Il le fallait, pour vous surtout. J'étais de trop, désormais, dans votre existence, je gênais les amitiés, les dévouements, je gâtais le présent, je compromettais l'avenir... Ne protestez
pas, VOUS savez que c'est vrai et vous voyez que je parle sans amertume. Alors, j'ai résolu de m'efFacer, de disparaître tout à fait de votre vie. Mais si je m'étais contentée de vous fuir, vous m'auriez poursuivie, n'est-ce pas? J'ai dû me donner au moins l'apparence d'un tort irrémédiable.
— Ainsi, cette chose monstrueuse, ce caur chemar, cette scène avec Thékla...
— Thékla! je ne l'ai jamais aimée; depuis qu'elle avait voulu nous séparer, je la haïssais. Je me suis servie d'elle. Et ma prétendue folie a duré juste la minute pendant laquelle vous nous regardiez.
— Je comprends, murmure-t-il. Je n'avais vu que la réalité et je n'y pouvais pas croire. Mais, maintenant, je vois la vérité. Et il est trop tard! Eh bien! j'aime encore mieux expier mon erreur, en sachant qui je perds, que d'avoir eu raison dans mon jugement contre vous. Mais deviezr vous me tendre un pareil piège, sachant que je ne pourrais pas l'éviter? Vous en aviez donc assez de moi?
— - Mais non, je vous l'ai dit : si j'ai été cruelle, ce fut envers moi-même. J'ai employé le seul moyen que j'avais de vous amener à rompre.
quand la rupture m'a semblé nécessaire à votre intérêt, et je me suis immolée, j'ai consenti à votre haine, à votre mépris, pour vous rendre libre de suivre votre voie véritable, d'accomplir toute votre destinée. Répondez, Pierre, était-ce de l'amour?
— Oh! dit-il sourdement, ne me parlez plus d'ambition et d'intérêt, car je commence à croire que tout cela, qui passe pour le sérieux de la vie, n'en est que la chimère. Ce qu'il y a encore de plus réel, voyez-vous, c'est l'idéal, et vous étiez le mien. Vous deviez vous estimer à votre vrai prix, qui passe tout le reste, et vous conserver à moi. Mais laissons cela, ne parlons pas de ce qui est, de ce qui sera; restons tous deux ici avec le passé, l'un près de l'autre, que je puisse croire qu'il n'y a rien de changé dans cet intérieur où nous avons vécu notre joie. Donnez-moi cette chère main, que je la baise, que je la mette sur mon front fatigué inutilement par tant de soucis absurdes. Et oublions tout, sauf la douceur d'être ici. Lyse, dites-moi que vous n'êtes plus irritée !
— Non, mon ami, non, je ne vous en veux pas, je ne vous en ai jamais voulu : n'est-ce pas ma faute si vous m'avez méconnue? Mais tout
cela est fini, et nous nous sommes pardonné. »
Un silence attendri plane.
La nuit vient rapide. Lyse dit ces mots :
(( Déjà six heures !
— Ne me chassez pas encore, je vous en.
prie. »
Il se fait suppliant.
d Donnez-moi cette soirée tout entière. Qui sait quand nous nous reverrons maintenant. Ne me refusez pas la grâce de prendre votre repas avec moi; que l'illusion de notre intimité reprise dure encore, Lyse : je vous en conjure! y>
Elle hésite un instant, mais une douceur si puissante entre en elle, qu'elle ne peut résister à celui qui la prie au nom du passé.
« Soit! :ù répond-elle.
Pierre lui baise de nouveau la main; elle la lui abandonne; un charme bizarre endort sa volonté.
Cependant, elle a sonné la négresse. Flore entre, et demeure un instant stupéfaite à retrouver Pierre.
(c Tu mettras deux couverts, y> lui dit sa maîtresse, et la face noire, redevenue aussitôt impassible, se retire.
La causerie a repris. Pierre accable son amie
de questions sur sa maladie, sa convalescence à la campagne, et elle lui raconte toute son existence aux Reposes : une Lyse nouvelle, très douce et très simple, s'évoque de ce récit. Insensiblement, ils redescendent ensemble la pente du souvenir vers les jours champêtres de Brunoy; leur intimité se reforme, s'entoure des décors familiers, Mes Délices, le Berceau de Vénus, Sénart et ses routes ombreuses. La négresse reparaît, sert les plats à la fois, et sort, ayant compris ce que Lyse n'a pas ordonné.
La dînette rétablit entre les anciens amants la camaraderie de naguère; des tutoiements leur échappent, et ils se reprennent tout troublés. Puis, ils ne se reprennent plus.
Une sensation d'irréel les pénètre : ils ne vivent pas l'heure présente, ils revivent les heures enfuies.
Et, sans avoir recommencé le geste d'amour, les voilà redevenus des amants.
Lyse s'avoue en ce moment sans force contre cette magie. Si Pierre voulait... — Elle va souhaiter qu'il veuille. — Et cependant quelle folie ! La reprise qu'elle redoute de toute sa raison et qu'elle désire de tout son inconscient, c'est leur perte à tous les deux.
Le repas s'achève : Pierre s'est rapproché davantage encore, il lui murmure à présent :
« Lyse, nous ne devons plus nous revoir, tu peux bien m'accorder une grâce. Donne-moi cette nuit, notre dernière nuit. )>
Voilà les mots qu'elle attendait, auxquels elle ne pourra pas résister, elle le sait bien. Cependant, elle trouve la force de répondre :
d Non, je ne veux pas. y>
Et elle ajoute avec un peu plus de calme :
« Pourquoi nous créer des regrets et des remords? y>
Il s'est levé :
(H Tu as raison. Ce n'est point ainsi qu'il faut nous reprendre, par surprise, honteusement. Il faut que notre union soit définitive. Ne m'as-tu pas dit que tu étais libre? Et moi, qui empêche que je le redevienne? Fiançons-nous de nouveau l'un à l'autre, et cette fois pour jamais. Il n'est pas vrai que mon avenir soit engagé : je l'ai reconquis I
— Mais c'est une folie, répond Lyse, et le triomphe dont ses yeux s'illuminent dément cette parole.
— Non, la folie, c'est de renoncer au bonheur pour de méprisables intérêts.
— Tu regretteras cette ivresse, tu m'en voudras !
— Je ne la regretterai jamais. Je te le jure sur tes lèvres. y>
Et leurs bouches s'unissent, interminablement, et ils s'afFolent ainsi l'un l'autre. Leurs lèvres ne se quittent plus, leurs poitrines confondent leurs battements; il l'entraîne fondue dans son étreinte, annihilée déjà. Tandis qu'il la dénude, ses baisers brûlent tout ce qui apparaît de sa chair, le col, les épaules, la gorge, les bras si doux, les pieds voluptueux : il la courtise ainsi toute, furieusement, et ces désirs dont elle est assaillie partout lui font une tunique de flamme. La lumière est éteinte, le grand lit reçoit le couple qui vient y tomber comme on roule à l'abîme. Entre les baisers, parmi les râles, un même mot leur revient : Toujours, dont ils se grisent.
Lyse est étendue sans pensée : un ouragan de volupté passe sur elle, il l'étourdit, il la brise, il secoue ses nerfs avec une puissance implacable, la laisse pantelante, gémissante, morte, puis s'éloigne, s'atténue, s'efFace, revient et dé nouveau fond sur elle. Ce n'est pas seulement une fête formidable de la chair, c'est aussi son âme
LA GRANDE AMOUREUSE 32f
qui se dilate et se tend à se briser. Elle est dans une de ces heures où toutes les énergies de l'être se mettent à fulgurer à la fois, comme le ciel lorsqu'il fait feu de toutes ses lumières. Il n'y en a qu'une comme celle-là dans chaque existence, et quand elles sont éteintes, rien n'en peut plus rallumer les splendeurs.
Que sont devenues ses résolutions de tout à l'heure? Emportées, balayées par le grand tourbillon de flamme qui l'a saisie. Oh! la joie de se dire qu'on se perd, qu'on commet la pire folie pour l'être follement adoré! C'est mieux que du bonheur, c'est la rage d'une jouissance exaspérée par un voluptueux désespoir. Telles les vierges des cloîtres qui savent qu'elles se damnent en aimant.
Enfin les amants sont vaincus par le plaisir : les voilà désenlacés. Pierre s'endort. La farigue qui l'accable enfièvre sa compagne. Lyse s'est mise sur son séant, ne pouvant fermer les yeux encore. Sa vue se fixe droit devant elle, sur la large fenêtre.
Le rayon de la lune tombe au milieu de la chambre. Sa froideur lucide pénètre en elle aussi, et la glace. Ce n'est pas la tristesse vulgaire qui suit la volupté, c'est quelque chose de
plus noble qu'elle éprouve : le rayonnement pur et sans chaleur de la raison dans son âme enfin calmée. Lyse réfléchit maintenant à l'avenir.
L'avenir, pour son amant, ce n'est pas elle, c'est M"^® de Treyssèves : elle ne devait pas l'oublier. Elle en sera punie par son Pierre luimême, qui se vengera sur elle de sa propre faiblesse. Il lui fera payer de sa rancune toutes les lâchetés qu'il commettra pour elle. Cela durera toujours; chaque fois que Pierre la désirera après l'avoir maudite, elle l'accueillera encore coname elle vient de l'accueillir. Ce cycle de l'amour et de la haine, ils le parcoureront éternellement, comme des damnés.
Une telle pensée l'épouvante : sa longue maladie a brisé en elle le ressort qui lui permettait de supporter la souffrance. Elle n'en peut plus.
Qui lui donnera le calme? Ne plus sentir l'agitation des autres ni la sienne, n'être plus troublée et ne troubler personne! Tomber dans le silence et le repos définitif, avec le souvenir de ces minutes divines qu'elle vient de vivre, qui suflSraient à remplir l'immortalité de leurs vibrations inextinguibles !
Lyse s'est levée : elle évite de regarder Pierre,
Si elle le regardait, elle n'aurait plus la force de ce qu'elle a résolu.
Demi-nue, se mouvant avec lenteur dans le rayon de lune qui semble la suivre, comme le rayon prismatique dardé de la frise suit l'actrice sur la scène, elle sort de la chambre à coucher, traverse le cabinet de toilette, entre dans le salon, baigné de la même lividité spectrale. Elle se dirige vers la cheminée» Au pied de l'idole, du dragon précieux et horrible, est le petit poignard indien empoisonné ; Lyse le regarde, elle le prend.
Et parce qu'il faut que cela soit fait dans cette chambre même, elle appuie la pointe au-dessous de son sein gauche, légèrement.
C'est assez pour produire l'Irrévocable.
Paisible, elle revient dans la chambre à coucher, gardant à la main l'arme frêle qui a fait son oeuvre, et que ses doigts crispés machinalement étreignent encore. Elle regarde Pierre dormir. Un instant, elle a l'idée d'appuyer aussi la pointe, comme le dard d'une abeille, sur la chair de son amant.
iMais à le regarder et à se souvenir, elle se convainc bien vite que cette mort passionnée n'est point faite pour lui.
Pour elle, créature de joie redoutable et de
tristesse auguste, pour elle, la courtisane, victime expiatoire chargée des péchés du peuple, l'amante accablée de sa propre angoisse, une telle mort est à la fois la libération, la purification et l'apothéose. Elle l'absout et l'affranchit; elle la transfigure.
Lui, ce n'est qu'un homme, son bien-aîmé : il a droit à la vie aisée, banale et douce, il doit la vivre tout entière et suivre sa destinée jusqu'où elle le mènera. Il faut qu'il accomplisse des actes utiles et médiocres, qu'il reste, jusqu'au terme prescrit, avec les autres hommes qui reçurent la même part que lui : celle de la terre.
Qu'il vive donc! Elle ne le dédaigne pas en l'épargnant; elle l'adore. Car il a passé dans son existence à elle comme un dieu.
Le poignard tombe de sa main sur le tapis épais, sans bruit.
Lyse regarde Pierre de tous ses yeux pour être bien sûre de le revoir dans l'éternité. Puis elle se recouche à ses côtés, s'endort dans sa pensée, à laquelle se mêle l'image de Gilberte, petit ange blanc qui l'accueille au seuil des espaces éternels.
Pierre rêve.
Il est dans un désert de neige. Il y marche
seul. Solitude, blancheur et froid, voilà son rêve. Pas de maisons, pas d'arbres, pas de route : rien que la neige rendant visible le froid. Ce froid, il se coule le long de ses vertèbres, il glace ses reins, sa poitrine, il engourdit ses mains et ses jambes. Il va : la plaine est toujours blanche. Le ciel aussi semble avoir froid ; le soleil s'y éteint, comme gelé, le crépuscule est une agonie de bleu et d'orangé, qui blanchit. L'horizon est maintenant tout pâle, comme une mer polaire; la lune qui vient de jaillir, c'est un glaçon qui flotte. Piquant de leurs feux clairs cette lividité, les étoiles semblent le scintillement du givre. Le froid est formidable, il a l'air éternel : le monde s'y vitrifie, lunaire. Décidément, Pierre ne peut presque plus avancer, ses jambes se lassent. Il s'arrête, il regarde la plaine, toujours plus blanche, toujours plus froide. Il y est effroyablement seul. Pas un bruit. Rien que le scintillement du firmament gelé sur la terre de glace. Il veut étonner d'un cri le silence; rien ne sort de sa bouche : le froid a gelé aussi sa parole. Il éprouve un vertige, sa vue se trouble. Le froid l'aveugle. Tout à l'heure il n'entendait plus, voici qu'il n'y voit plus, à présent.
Pourtant, il est encore debout.
Mais le froid le prend dans son étau, l'enserre jusqu'à la ceinture, ses jambes sont mortes; il devient sa propre statue. Le sol de neige monte vers lui encore ; il l'enveloppe jusqu'aux épaules : Pierre s'enlize dans la neige et dans le froid. Le mort vivant, c'est lui. Horreur!
Il se réveille, regarde, sa main tâte l'ombre autour de lui.
Et le cri qu'il voulait en vain jeter sort de ses lèvres, épouvantable. Lyse est étendue, rigide à son côté, et c'est le froid de la morte qu'il sentait à travers son rêve.
çAchevi d'imprimer
le vingt-quatre mai mil neuf cent quatre