QUELQUES NOTES FINALES
L'Art et la Morale
L'art est un plaisir des sens, bien qu'il soit aussi autre chose ; mais im plaisir sensible n'est pas nécessairement un plaisir sensuel, ce que Brunetière appelle une volupté des serui, et, pour tout dire, une concupiscence, opposée, comme telle, à la moralité.
Il faudrait avoir l'esprit fortement teinté de jansénisme pour oser, par exemple, faire un crime à quelqu'un d'aimer les fleure et d'éprouver du plaisir à en respirer le parfum ou à en admirer les couleurs. C'est que le plaisir sensii-le, dans ce cas, est lié nécessairement à un exercice des sens conforme à leur nature, et à ce titre ne saïu'ait être qualifié d'immoral. Suffira-t-il donc, pour qu'il le devienne, que les fleurs soient peintes au lieu d'être naturelles ; qu'un paysage se développe sur une toile au lieu de se dérouler dans ime plaine ou au flanc d'une colline ; quune tête d'homme ou de femme se détache d'im bloc de mar]>re au lieu d'émerger des épaules d'un cori^s humain ? Ne soyons pas jansénistes ! A vrai dire, le plaisir des sens ne devient sensuel qu'à partir du moment où nous faisons un retour sur lui ; où nous noas arrêtons à sa délectation ; où nous nous enivrons de tout ce qu'il renferme d'excitant et de toxique ; où nous le recherchons, exclusiveuient, au détriment de notre moralité. Il n'y a pas d'autre imnioralité des sens que celle-là qui est, au m.ême titre que la débauche, "la dérivation ou la perversion d'une activité nonnalc, l'adultération de jouissances légitimes. "
Mais qui ne voit que l'art est étranger à cette perversion si, moyennant l'émotion esthétique, il n'est pas qu'un simple plaisir des sens ? Or. l'émotion esthétique requiert sans doute le service des sens, mais par eux elle agit sur notre intelligence et nos sentiments ; elle él^ranle notre activité psychique tout entière ; elle est tout ensemble un plaisir des sens et une joie de l'esprit dans sa plénitude.
M. S. GiLLET, O. P.
L'Art et la Religion
Ce n'est donc pa-^ parce que trop de chrétiens, hélas î sont insensibles ;\ la beauté du culte catholique qu'il faut proscrire l'art religieux de nos églises, ou ne lui laisser qu'une toute petite place, celle des pauvres ; c'est au contraire parce que la laideur dont trop souvent nous entourons le culte en retient quelques-uns :\ la porte qu'il faut faire appel à l'art pour les décider à y entrer. Prenons exemple sur notre grand Moyen-Age, qui n'a pas cru indigne de sa foi d'exalter l'art, ni indigne de l'art de contribuer largement à l'exaltation de sa foi Faisons une part sérieuse dans notre éducation à la culture du goût ; ni la foi ni les mœurs n'auront rien à y perdre ; je crois plutôt qu'elles auront tout à y gagner.
Car si le peuple, comme d'aucuns le prétendent qui aiment la routine, préfère aujourd'hui, dans nos églises, les cris au chant, le son à la musique, la couleur à la pointure, le carton-pâte au bois et à la pierre, les fleurs artificielles aux naturelles, c'est peut-être parce qu'on n'a jamais pris beaucoup de peine de lui faire entendre ou voir autre chose ; on a faussé son goût au lieu de le développer.
Et à quoi a abouti cette négligence ? Plus souvent qu'on ne le croit b. détourner de nos églises des esprits cultivée que la beauté du culte catholique séduit comme malgré eux, et à matérialiser la religion du peuple en lui faisant ( ultiver pour eux-mêmes, sans attache vivante avec la doctrine ou avec la morale, des gestes, des pratiques, des formules, des objets qui, chargés par surcroît de laideur^ ne symbolisent plus rien à ses yeux, et l'inclineraient plutôt au fétichisme et à la superstition.
En revanche, l'expérience a démontré que partout où la splendeur d'un culte bien compris était largement mise au service de la Religion, celle-ci ne manquait pas d'exerceir .siu' les âmes môme incroyantes une sorte de séduction qui rendait leur âme moins rebelle aux austérités de la Foi. Il