LA GRANDE BARBARIE. M
pantelante, l'air recueilli comme pour une visite à des tombes. Après qu'ils ont d'abord contemplé sans paroles, l'un d'eux soudain profère — on devine à l'adresse de qui ! — cette injure qui est sans doute ce qu'il connaît de plus insultant dans la langue de France, mot imprévu pour moi, qui commence par me faire sourire et qui, la minute suivante, m'apparaît au contraire comme une trouvaille : « Oh! les voyous! » — Il y manque ici l'intonation, que je suis impuissant à rendre, mais en vérité ce compliment, ainsi prononcé, me semble quelque chose de nouveau, pour ajouter à tant d'autres épithètes pour Allemands, toujours au-dessous de la note et d'ailleurs trop ressassées. Et il répète encore, le petit soldat indigné, en frappant du pied avec colère : « Oh! les voyous!... Les voyous de voyous ! »
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La nuit est enfin près de tomber, la vraie nuit qui fera cesser ici toute apparence de vie. La foule des soldats peu à peu se retire, par des rues déjà sombres que bien entendu l'on n'éclairera pas; au loin, des sonneries de clairon les appellent à la soupe, dans des maisons ou dans des baraquements où ils se coucheront sans sécurité, certains d'être réveillés d'un moment à l'autre par les obus ou par les « marmites » au fracas d'orage. Pauvres braves enfants de France, roulés dans leurs manteaux bleuâtres, impossible de prévoir à quelle heure la mort leur sera lancée, de loin, à l'aveuglette, à travers l'obscurité brumeuse ; — car la plus aimable fantaisie préside à ce bombardement : tantôt c'est une pluie de feu qui n'en finit plus, tantôt ce n'est qu'un obus isolé qui vient tuer comme par hasard. Et, en attendant la suite du grand drame, les ruines s'enve-
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loppent de silence. Çà et là une petite lumière craintive s'allume, dans quelque maison encore habitée où les vitres ont du papier collé pour maintenir les éclats des prochaines brisures, où les soupiraux des caves de refuge sont protégés par des sacs en terre : le croirait-on, des gens têtus, ou bien des gens trop pauvres, ou trop vieux, sont restés à Ypres, et d'autres même commencent à y revenir, avec une sorte de fataliste résignation.
La cathédrale, le grand beffroi ne dessinent plus sur le ciel que leurs silhouettes, qui ont l'air d'avoir été figées dans des gestes à bras cassé. A mesure que la nuit vous enferme davantage sous l'épaisseur de ses nuages, on se rappelle mieux les ambiances funèbres au milieu desquelles Ypres est maintenant perdue, les profondes plaines dépeuplées et bientôt toutes noires, les
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chemins défoncés par où l'on no saurait fuir, les champs noyés ou feutrés de neige, les réseaux de tranchées où nos soldats, hélas ! ont froid et souffrent, — et si près, à une portée de canon à peine, ces autres trous, plus féroces et plus sordides, où veillent les indéracinables sauvages, toujours prêts à bondir en masses compactes, avec des cris de Peau-Rouge, ou à ramper sournoisement pour verser du liquide enflammé sur les nôtres...
Mais, comme ils s'allongent, les crépuscules, depuis quelques jours! Sans regarder l'heure, on devine qu'il est tard, et, d'y voir encore, cela apporte malgré tout un vague présage d'avril; on a le sentiment que le cauchemar de l'hiver touche à sa fin, que le soleil reparaîtra, le soleil de la délivrance, que des souffles plus doux vont, comme si de rien n'était, ramener des fleurs, des