La grande bohême
J'ai longtemps creusé le plan d'une comédie en cinq actes que j'aurais intitulée La grande Bohême. Ah ! pf n'eût pas été une œuvre ordinaire ! Quoique les per- Minnaut's de la pièce affichassent des collections de litres et de particules, en réalité tous étaient de parents inconnus quoique soupçonnés. Il eût été impossible de trouver dans la maison un père légitime, et |i Hugues Capet eût adressé à un de mes héros la question célèbre :
— Qui t'a fait comte?
Helui-ci eût été obligé d'avouer qu'il ne savait mêuir pas qui l'avait fait homme
Le public pouvait croire qu'en vertu de la loi sur 1rs usurpaiion.s de titrM i'('* (iusiuau d'Allararhe qui Menaient d#i aete> publics de titres qui ne leur appar-
tenaienl pas, allaient passer en police correctionnelle. I\ts du tout, ft c'est là précisément qu'était l'imprévu : quand on les retrouvait au troisième acte, les faux comtes étaient devenus de vrais «lues, absolument comme le Jean Valjean de Victor Hugo qui commençait par prendre des couverts et à qui on donnait des chandeliers.
L'amour jouait un rôle très-restreint dans ma pièce, quoique les femmes eussent une grande importance pécuniaire dans la vie de ces gentilshommes sousmarins. Après Les avoir admirés dans leurs mansardes OÙ, comme le mauvais exemple, le jour venait d'en haut, on les retrouvait a la tcMe des affaires dans des is bâtis non sur leurs économies, mais sur celles des autres, et ils formaient l'état-major d'un de ces gouvernements fantasmagoriques imaginés par les [ui onl des conseils privés et qui devraient n'avoir que des cons< ils judiciain
J'aurais pu tirer de mon idée une excellente féerie sans autres décorations que relies dont étaient nmverts mes persoiu qui finissaient par monter des
galeries li tableaux, et fondaient du même coup des dynasties et des entreprises industrielles. Personne ne imbien duraient les dynasties, mais les
entreprises Industrielles faisaient faillite d'un enlr'aeie * l'autre Cet (Mal de choses donnait même lieu à une
situation que je croîs assez n<>u\ elle au théâtre : I n riche étranger charge d'acheter un de ces messieui qui devraient attacher un bouchon 'le paille à leur conscience pour indiquer qu'elle est toujours à veuille, lui demande un engagement écrit en échange de cinq cent mille francs, ce qui, à la Bourse des conscience est déjà une jolie cote.
Le monsieur >i^ne avec empressement et tend la main pour saisir le magot, mais Le riche étranger serrant tout a coup dans sa poche l'argent elle papier, lui dit ces paroles mémorable^ :
— Vous u'aves pas oublié votre dernière société pour l'exploitation du sucre de bâtons de chaises. Comme vous avei eu L'extrême gracieuseté de vouloir bien me mettre dedans pour un million, je i^arde comme actionnaire les cinq «eut mille francs que je vous offrais comme acheteur i\<- consciences.
11 faut toutefois leur rendre cette justice : ils déployaient un tlair exquis dans la découverte «les malhonnêtes gens. Dès qu'un homme s'était signalé par quelque infamie, acte de banditisme quelconque, assassinat de Chefe arabes OU même simple enlèvement de grenouille, mes grands bohémiens le couvaient, l'attiraient à eux avec toutes sortes de tendresses et Unissaient toujours par l'installer au milieu de leur • •aimable famille.
uii> fii vanl le public «les interro-
gatoires comme ceux-ci :
— Avez-vous été condamné '.
s : la pr ,11 I,' pour vente illégale d'ef* lilitaires; la seconda pour avoir retourné trop obstinément l»1 roi dans les eerclesi La troisième pour en écritures tanl privées que publiques.
5-bien, Veuillez nous dire maintenant quelle Dire opinion sur cette classe de 11 ftocîété qu'on
appelle les 'noui» !$ geftS?
.1 es considère comme les ennemis les plus \ .le Loul ordre soqial,en ce qu'ils provoquent chez la Mule ignorante îles eiuuparaisuns fâcheuses pour nous.
— Parfait- Un dernier root : ôte$*vous un homme
— .1 suis un homme capable de tout.
— Dans mes bras! nous t'enrégimentons. L'avenir est .i loi .
l . - :. m le é iM'iit chargés d'adresser
aux i environnants des proclamations annexion'1
\ QOUSi disaient-ils, vous n'aurez pas
de li: >U£ Wreï écrasas d'impôts. La banque-
lellemeni suspendus sw ws porteserez prob iblemenl enveloppés 'lan
la ClllbUt« liualt- ; mais vtin 1 ;i\ir nous Imn de II
Non, vous ne foulez ptfl venir, el vous aimez mieux
rester ce qui vous êtes. . . Diable! vous ries bien dif-
licilc. . . qu'est-ce qu'il vous faut dOftC?
El ils débltlénint dans leurs journaux contri nation^ ass,v aveugles pour ne pas pri heur dont elles jouissaient la plus désastreuse des servitudes.
Ma comédie, qui présentait cette avantageuse particularité qu'on pouvait y ajouter de nouveaux tableaux à chaque représentation, offrait en outre une singulai il< toute spéciale : elle n'avait pas de lénoûment. Un sseur vêtu de l'habit noir et de la cravate blanchi qui constituent à la fois le costume de noce el d*< terrement serait venu tous les soirs faire cette annonce an public :
— Messieurs, personne ne pouvant dire comment tout cela finira, nous prenons le parti de baisser le rideau, quitte à le relever, s'il y a lieu.
Après une série de réflexions contraires, je crai que la censun ne fit quelques difficultés pour laireprésenter ce fruit de mes veilles, et je □ le à
donner ace livre le titre que je n'aurais jamais pu lais «: ma comédie. J'aurais souhaité qu'il fût plus justifié, mais ceux des lecteurs qui ont bien voulu suivre m< i hroniques dans le Soleil savent que si mes i i u
n'ont pas encore été saisis par les huissiers, mes articles le sont souvent parles sergents de villo, et que même quand mes expressions sont vagues, nies intendons ne le sonl pas. D'ailleurs, est-ee qu'entre bons Parisiens, <m ne s'entend pas à demi mot?
Henri Rochefort.
l'ai i- '-•> jan> ioi 18U7.
LA
l i Lj i >re& de "l. le n m vont para ire. < ! i si vous dire que 1rs gens qui aiment la tranquillité fonl leurs malles pour V< rsailles. On ù*a pas oublie le tumulte produil par sa Vie Jésus. Pendant trois mois il a neigé des réfutations : on eu a compté jusqu'à douze ccnl quatre-vingt-seize. Je dis compté, car je ne crois pas qu'on en ait lu une seule. L'évoque de Marseille avail décidé qu'en expiation de ce volume, qui s'est d'ailleurs admirablement vendu, tous les vendredis les cloches de la cathédrale sonneraienl 1'' tocsin de une heure à trois. Malheureusement cette mesure anti-contagieuse n'a pu s'exécuter longtemps, parce que 1rs habitants illettrés croyaient constamment qu'il s'.iLiiss.iil d'un incendie, tl qu'au lieu de prier pour le réprouvé ils se mettaient à courir dans lis nies munis de seaux pleins d'eau et en criant : au feu ! ce qui jetait dans les affaires publiques une perturbation facile à concevoir.
Chaque lois que l'auteur de la Vie </<• Jésus attrapait un enrouement pour être resté entre deux airs, ou se brûlai! 'a langue en buvant son thé trop chaud, vingt-cinq journaux men-
2 LA GRANDE BOffEME
donnaient l'événement en ajoutant que c'était un effet de la
colère céleste. Jamais le doigt delà providence n'avait eu autant d'occupation.
J'ai, quant à moi, la pins grande admiration pour M. Renan, que je considère comme un esprit de premier ordre. — On sait que les esprits de premier et même second ordre deviennent introuvables — aussi ne puis-je voir sans des craintes sérieuses s'approcher le moment de la publication des Apôtres. Je ne crois pas qu'il y ait pour un auteur une position plus singulière que celle-ci : écrire un livre avec toute son âme et toute sa conscience, et être parfaitement sur que le lendemain du jour où il paraîtra, après vous avoir appelé' athée, mahométan, renégat et parpaillot, deux cenl cinquante mille boucbesvous déclareront responsable de tous les crimes qui se commettent tant en France qu'à l'étranger, et laisseront entendre à mots couverts que tout fait supposer qu'en 1858 c'est vous qui avez mis le feu au magasin du Grand-Condé. ■
La Vit' de Jésus était une première tentative, et on a sonné le tocsin à Marseille; aujourd'hui qu'il y a récidive, je me demande ce qu'on sonnera. Il n'y aura probablement pas dans les Bouches-du-Rliône, de cloche assez volumineuse pour exprimer l'indignation ultramontaine. On ne peut cependant pas s'amuser à foudre des cloches spéciales après chaque volume de M. Renan. Tousles bronzes deBarbedienne finiraient par y passer.
Quant à l'auteur lui-même, lorsqu'il sortira pour faire ses provisions, je lui conseille de mettreune fausse barbe, pour ne pas être déchiré comme Orphée, et d'ouvrir son parapluie pour éviter de périr misérablement sous la prèle des réponses qu'on lui prépare. Je connais pour ma pari trois ou quatre répondeurs qui s'huilent pour le combat. L'un d'eux, m'a même confié que sa brochure intitulée : .! toi, Renan! était déjà fort avancée.
Je lui ai demandé avec un feini intér si s il avait eu commu- ■II du livre des Apôtres.
— Vas encore, m'a-t-il dii. mais j'y réponds tout de même.
Je ne le jurerais pas, cependanl je crois bieo qu'il a ajouté:
— Du reste, je vais faire tout mon possible pour que m n ouvrage paraisse avant le sien.
S'il .lait homme à répliquer par des procès à tous ceux qui lui reprochent formellement d'avoir donné la maladie aux pommes de terre et d'avoir provoqué la plaie des hannetons dont les campagnes souffrent dépuis quelques années, M. Renan arriverai! a se constituer im revenu avec les dommages-intérêts qu'il obtiendrait de ses diffamateurs.
Car on ne sait pas assez que la profession de diffamé peut devenir aussi productive que celle d'ébéniste ou de marchand de porcelaine. Le procédé est d'une simplicité admirable. Un monsieur se fait condamner pour une faute quelconque. Seulement, au lieu de s'en repentir, il s'amuse à l'exploiter. Je suppose qu'il vous- offre sa collaboration; naturellement vous l'envoyez collaborer ailleurs; il insiste pour connaître les vrais motifs de votre refus, vous lui avouez alors que c'est parce qu'il a passé récemment en police correctionnelle pour des faits fâcheux:.
— Pardon, dit alors le jeune homme, vous n'avez pas le droit de déclarer en public que j'ai été condammé. C'est de la diffamation. Je vous attaque devant les tribunaux, et je vous demande pour le dommage causé une somme ronde de vingtcinq mille francs.
11 vous attaque en effet et vous êtes condamné à votre tour ; attendu qu'en fait de diffamation la preuve n'est pas admise. Je n'ai même jamais pu me rendre compte de l'avantage que préut cette disposition de la loi française. Si un monsieur m «use tout haut d'avoir participé au vol des actions du chemin de fer du Nord et que je le cite en police correctionnelle, je commence bien entendu par essayer d'établir que jamais je n' ai pris part au moindre vol d actions.
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— Vous n'avez pas besoin de vous défendre, interrompt le président ave bienveillance. En fait de diffamation la preuve n'est pis admise. Vous auriez volé les actions en question, que personne n'aurait droit de souffler mot.
Le diffamateur est condamné, mais tout le monde peut nie dire après le jugement :
— Puisque la preuve n'est pas admise, rien ne prouve que vous n'étiez pas dansl'affaire.
Cette question de diffamation est pleine de broussailles. Je lisais dernièrement dans le Moniteur le discours d'un sénateur qui attribuait à Danton la première idée des massacres de septembre. Je suppose que demain un fils du célèbre révolutionnaire attaque l'orateur en diffamation envers la mémoire de son père : e'est vainement, que le sénateur s'écrierait :
— Mais, rien ne m'est facile comme de démontrer qu'il les a ordonnés.
— L'n instant, ferait le tribunal, vous savez qu'en fait de diffamation la preuve n'est pas admise.
El le sénateur, n'osant plus toucher à qui que ce soit de peur de manger son traitement en dommages-intérêts, serait obligé de se rabattre sur les inhumations précipitées dont on s'est fort occupé cette semaine. Seulement, je ne vois pas que cette question soit beaucoup plus déblayée que celle de la diffamation. En effet, on a cité des individus qui, tombés en catalepsie tout a coup, s'étaient réveillés au bout de trois mois et avaient demandé à déjeuner. A ce compte, quand on aurait un mort dans si maison, il faudrait doue le garder trois mois avant d'aller Elire la déclaration à la mairie. Cette précaution serait excellente pour ceux, qui seraient simplement en état de catalepsie, mais je n'ai pas besoin d'insister sur les désagréments qu'elle occasionneraitqu un! les mort ■ seraient véritablement décédés. En temps d'épidémie surtout on arriverait àavoirjusqu'à cinq ou six défunts dans &a chambre a coucher,ce qui ne laisserait pas que de gêner la circol ition,cl de rendre aux vivants l'existence bien désagréable.