LE MONDE GASTRONOMIQUE
Le menu de demain.
Consommé de cheval.
Sabot de cheval sauce hollandaise.
Tète de veau à l'huile de requin.
Terrine de foie de canard.
Beignets d'acacias.
Charlotte russe aux pelures d'oranges.
Les haricots valent soixante centimes la livre les plus beaux. Si vous allez vous-même faire votre marché à la Halle ne paye/, pas les tomates plus de un franc vingt-cinq centimes la douzaine. Défiez-vous des marchandes qui vous diront d'une voix tendre :
— Viens donc par ici, mon amour, nous nous arrangerons toujours ensemble.
Elles ne vous flattent que pour mieux vous enfoncer. Choisissez de préférence celles qui vous accablent d'injures et qui même à la moindre observation de votre part, vous flanquent leur marchandise à la tête. On a remarque"' que ces dernières étaient beaucoup plus consciencieuses que les autre*. Mais quoi qu'il arrive, ne payez jamais les haricots flageolets au-dessus de soixante-dix centimes le litre.
Il y a encore ici-bas plusieurs mondes dont nous ne pouvons parler aujourd'hui, comme le monde des coiffeurs, le monde ({es fumistes, le monde des onmibus, etc. Nous en lérons le sujet de notre prochain article si cette première tentative réussit auprès de notre lecteur. Si au contraire elle échoue, eh bien! nous chercherons autre chose.
lillei îxt*.;.
Si je ne craignais d'effaroucher mes lecteurs en rainant tout à coup n batterie devant eux. des alexandrins de ma composition, je céderais à l'envie de concourir pour te prix
de poésie académique, dont le sujet est : La mort du président
Lincoln, Mi se marcheraient réciproquement sur les
pieds, et mes rimei seraient inscrites au bureau de bienfaisance; mais j'eusse volontiers prié le bon Apollon de me prêter quelques instants sa Ivre, afin de dire son l'ait à cet ancien liùcheron qui, devenu le chef suprême des deux Amériques, s'était permis de rester honnête homme comme si c'était la chose la
plus naturelle du monde.
i Ali ! lui aurais-je j<'té à la lace dans la première strophe, vous avez cru que tant de témérité resterait impunie, vous vous (Mes imaginé que Dieu, à qui rien n'échappe, vous laisserait ainsi bouleverser, à vous tout seul, tous les usages adoptés ci toutes tes idées reeiies' Celte outrecuidance appelait un châtiment exemplaire. Votre lin déplorable, mais méritée, ayons le courage de le reconnaître, aura eu du moins pour effet de l'aire rebrousser chemin aux imprudents qui tenteraient de marcher
sur vos traces. Désormais si un homme ose nourrir le dessein invraisemblable de rester honnête, il saura a quoi il s'expose et le jour de la catastrophe il n'aura pas le droit de répéter le mot de tous les gens qui sont punis pour avoir fait leur devoir :
— Ah! si j'avais su!
— Les exemples ne vous ont pourtant pas manqué, aurais-je continué dans la seconde strophe. Vous aviez Socrate, Aristide, Jésus- Christ et nombre d'autres justes qui ont payé cher leur culte pour ces mauvaises plaisanteries qu'ils appelaient leurs convictions. Vous deviez pourtant savoir que les drames mentent effrontément, quand ils prétendent que la vertu finit toujours par être récompensée. Mais ces Américains sont d'un entêtement! Il vous était si facile de descendre de temps en temps du char de l'État pour aller tripotailleràlaBoursedeNew York. Vous qui aviez les nouvelles de première main, vous pouviez y gagner des sommes énormes, et une fois votre mandat terminé, vous vous seriez retiré comme les hommes politiques d'ici dans un joli château, que vous auriez quitté de temps en temps pour venir à Paris demander des distractions aux douze vieilles femmes qui ont passé ces jours-ci en police correctionnelle.
— Lincoln, aurais-je ajouté dans la strophe n° 3, vous avez été cruellement frappé, mais aussi vous avez été bien coupable. Le respect de votre parole, la pureté de vos mœurs, le désintéressement de toute votre vie auraient été trop humiliants pour nous si les événements n'avaient pas heureusement prouvé que faut d'ia vertu, mais pas trop n'en faut. Continuons donc, ô mes amis, à contracter des dettes jusqu'à extinction de la contrainte par corps, à faire des coups d'Etat, à tenir nos serments le moins possible, et faisons en sorte que le bonheur de l'humanité ne nous coûte guère et nous rapporte beaucoup. »
La grande leçon qui, en effet, ressort de la mort du président Lincoln, c'est qu'on a bien tort d'être honnête lorsque l'on peut faire autrement. Les candidats auprès de l'Académie vont très-probablement essayer la thèse opposée, mais ils arri-
LA i.iiami i BOHI mi:
Fertrot difficilement à conclure. Je sait bienqnele candidat! pourraient a la rigueur supposer qu'il a reçu là-haut sa récompense Anale. Mais ils n'auront môme pas cette ressort attendu que Lincoln étail protestant, et que l'Académie fran- ■ qui. a l'exception de l'honorable M. Viennet, est nltramontaine, n'admettra jamais qu'un luthérien puisse trouver miséricorde devant Dieu.
M. c.ui/oi seul pourrait accepter (■«' dénoûment, mais ou sait que cet ancien ministre est beaucoup plus catholique «pic ceux de ses collègues qui ne sont pas protestants.
Ku y réfléchissant, je ne puis que m'applaudir de ne pas m'ètre laissé aller à la tentation de earesser la muse, d'autant plus qu'en apprenant qu'une nouvelle décoration exclusivement réservée au sexe faible allait être probablement fondée, un grand nombre de dames voudront prendre part au concours de l'Académie. Or, si j'avais le prix., on dirait tout de suite que j'ai battu des femmes. Cette décoration exclusivement féminine revient si souvent sur le tapis, qu'elle finira quelque jour par être convertie en décret. Je cherche seulement à qui on la donnera. Ce n'est pas à Rosa Bonheur, puisqu'elle a déjà la croix exclusivement destinée aux hommes. Ce n'est pas George Sand qui répondrait, dans son amour-propre justement froissé :
— J'ai plus de réputation que la plupart des écrivains du sexe opposé au mien, je ne vois pas pourquoi j'aurais une décoration inférieure, lorsque je leur suis supérieure par le talent.
Si l'on ne peut offrir ce nouveau ruban à George Sand qui le refuserait, à quelle classe île femmes le réserverait-on ? Estee aux marchandes de modes qui réussiront le mieux les corsages froncés! Est-ce aux cuisinières qui seront reconnues les plus folies sur le haricot de mouton ou l'artichaut à la barigoule !
Le point intéressant et original pour une femme, c'est de
it; I • GRANDE BOHÊME
oir une décoration qui, d'ordinaire, n'es( accordée qu'aux hommes. Gomme les femmes n'occupent chez nous aucune position officielle ni dans la magistrature, ni dans le clergé, ni dans l'armée, le nombre des services rendus à l'État parles petites et les grandes dames est nécessairement fort restreint. On seraitobligé d'accorder des brevets de chevalières, d'officières ou de Commandeuses aux mères de famille qui ont le plus d'enfants, et aux jeunes tilles qui en ont eu le moins. Mais une femme, même sur le retour, quand on lui demanderait :
— Pourquoi ètes-vous décorée?
Serait médiocrement flattée d'être forcée de répondre :
— C'est parce que j'ai eu dix-huit enfants, dont seize garçons.
Il s'en suivrait que, par mesure de coquetterie, plus on aurait donné de soldats à la France, plus on mettrait de soin à éviter une décoration qui deviendrait une enseigne.
D'ailleurs, comment se porterait-elle cette fameuse décoration? Serait-ce sous forme de Suivez-moi, jeune homme'! Cette supposition seule fait monter à mon front le vieux fond de pudeur qui s'agite encore en moi. La porterait-on en jarretière? Ce serait peut-être admis par les décorées douées d'une jolie jambe, mais les autres protesteraient avec rage. Mettons que ce soit comme le ruban de la Légion sur le côté gauche de la poitrine. Il est inutile d'avoir dessiné d'après la bosse pour savoir (pie certaines dames, très-respectables du reste, ont été arrondies par la nature, par la main des Grâces si vous voulez, de telle façon que leurs décorations auraient vraiment une ■. En outre, au milieu des cinq cent mille cocardes, chaînes, colliers cl ceintures Benoiton qui composent aujourd'hui une toilette féminine, on essayerait vainement dans le tas de distinguer le ruban de la Légion d'honneur de ihapeau.
A toutes ii les hommes ont manqué, on a i ssayé
de donner aux femmes une. importance sociale ou politique
I v ci; WIH BOill Mi |7S
relies n'ont jamais pu prendre, el qu'en loul cas elles n'au-
lent pas -ii garder. Je crois que. quant à présent, i essentiel
a de décorer les femmes, mais de s'arranger pour qu'elles
i vivre de leor état, ce qui esl naturellement impossible
ms une société oh certaines ouvrières ont gagné trente sous
i bout de quinze heures dé travail.
Toul bien considéré, il me semble que la vraie place d i
ttte décoration est au musée de Cluny, à côté de la jambe i n
cent du prince de Bohenzollern. J'allais n'apitoyer sur l'ave-
rdece brave jeune homme, qui a courageusement payéde
i personne comme un simple sergent ; mais franchement la
Spêche de MM. Bavas-Buliier , qui annonce qu'on a com-
imdé à l'aria une jambe en argent pour remplacer celle que
ttte jeune Altesse vient de perdre, a fortement ébréché ma
immiseratiou. On connaissait bien les nez en argent, mais jus-
u'iei les jainites en argent ne paraissaient destinées a ne jouei
n rôle que dans les féeries du Gbâtelet. Avouons que ce doit
ire beaucoup plus lourd et infiniment plus incommode que les
unîtes en simple bois Liane. Gegenre de coquetterie exp
robablement le princedeHohenzollernà des désagréments di
attire diverse. D suffit qu'un de ses domestiques ait la con-
eieiK'e un peu large puni- qu'il constate un matin qu'on lui a
ojé pendant la nuit sa jambe qu'il avait posée sur la cheminée.
ut certes pas les femmes qui lui manqueront. L'n
omme qui a une si jolie jambe est sûr d'être aimé pour -es
gréments personnels, mais le jour où je m'apercevrais dans
ii café que j'ai oublié mon porte-monnaie, j'aurais une
rayeur atroce qu'on ne me forçât à déposer ma jambe au comp-
Liir. Ce luxe princier, a, p I à monter
a épingle, Atera évidemment au jeune de Hohenzollern une
rande partie iU>< sympathies qu'il m tnbre de gens
[ue l'or fascine ne pourront s'empêcher de se dire, qu'au ésumé, troquer une jambe en chair et en us contre un-' jambe u bon argent contrôlé à la Monnaie, n'est pas un échan|
désavantageux, et beaucoup de petits employés, en le regardant passer, trouveraient encore moyen de s'écrier avec une jalousie mal contenue :
« Ces jeunes gens riches, ça ne se refuse rien. Est-il possible de manger sa fortune à des choses pareilles? On devrait lui nommer un conseil judiciaire. »
À ce point de vue, le prince de Hohenzollern aurait eu raison de s'argenter ainsi jusqu'au genou, car, dit la sagesse des nations, mieux vaut encore faire envie que pitié.
30 juillet 1866.
« Les individus réunis sur la place de la Roquette "pour assister à l'exécution de Philippe poussaient de telles clameurs et de tris cris, que les agents durent opérer plusieurs arrestations Un jeune homme de vingt et un ans, qui avait menacé d'un coup de couteau un sergent de ville, a été conduit au
P°Ce6 fait-Paris, que tous les journaux répètent depuis quatre jours me paraît avoir une grande portée philosophique. La plupart des jurisprudents soutiennent qu'il faut a tout prix maintenir la peine de mort, surtout à cause de la terreur salutaire qu'elle exerce sur les âmes perverses. Chanter la Femme à barbe et appeler feu Mangin, le marchand de crayons, est une façon aussi neuve qu'inattendue d'exprimer sa terreur. Je suppose qu'un auteur dramatique prenne au sérieux les opinions des jurisprudents cités plus haut, il arriverait a écrire des scènes comme celle-ci : Au moment où le traître tirerait son poignard pour le plonger dans le cœur de la victime, ladit* victime; pleine d'effroi, se mettrait à jouer des variations sur le corde chasse.
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Voilà, d'autre pari, un jeune homme de vingl et un ans qui, au pied même de l'échafaud, menace de mort un sergent de ville. Comme exemple de terreur salutaire, je crois qu'il n'y a pas mieux.
Aussi, dans ma conviction intime, loin d'être arrêté par le spectacle d'une exécution, un malfaiteur se sentirait plutôt poussé en avant. La nature, qui a ses faiblesses comme tout le monde, a créé des excitants de diverses espèces. Il y a pour certains individus l'odeur du sang, comme il y a l'odeur de la poudre pour certains autres. Les gens qui voient plus loin que le bout de leur nez sont très-rares; beaucoup même ne dépassent pas la naissance des narines. Est-ce le nez que nous avons trop long ou la vue que nous avons trop courte? je ne saurais préciser, mais le fait est là. Il est cependant bien clair que si le chiffre des condamnations à mort augmente sans que le nombre des meurtres diminue, c'est que celles-ci sont impuissantes à réprimer ceux-là. Chaque fois que celle question, toujours palpitante, est remise sur le tapis, des voix fougueuses s'écrient :
— Ah ! si l'on abolissait la peine de mort, vous verriez !
Je verrais évidemment quelque chose ; mais comme nous avons eu sous le régime de la peine de mort le couple Dumollard, qui a assassiné une vingtaine de bonnes, et Philippe, qui a traité avec le même sans-gêne une autre vingtaine de femmes libres, il est probable que ce que je verrais ne serait pas plus fort que ce que je vois.
Un journaliste qui, sous François Ier ou même sous Henri IV, le prétendu bon roi, eût réclamé l'abolition de la torture, se la serait vu immédiatement appliquer comme ayant tenté par articles et maléfices de renverser le plus indispensable pilier de la monarchie. On vous donnait la question comme on vous donne aujourd'hui un bureau de tabac. Quelquefois même des personnes munies de billets pris à l'agence Sari de cette époque, étaienl invitées à assister aux contorsions d'un malheureux